CréAtions N° 90 - Identité - Altérité

Février 2000

 


CréAtions N° 90 - Identité - Altérité


janvier/février 2000

 
Ont participé à l’élaboration de ce numéro : Jacqueline BENAIS ; Nicole BIZIEAU ; Simone CIXOUS ;  Annie Crocherie ; Sophie DESCAMPS ; Katy DESTREES ; Jeannette GO ROUDIER ; Monique GODFROI ; Agnès JOYEUX ;  Pascale LANDOLFINI ; Maud LECHOPIER ; Corinne MARLOT ; Hervé NUNEZ ; Geneviève ROY ;  Eliane SAYOU ; Annie SOLAS;

Photographies : Michel CARLIN ;  Corinne MARLOT ; Sylvie LAMANDE ; Centre méditerranéen de la photographie (Bastia) ; André-Yves DAUTIER ; Hervé NUNEZ.

 

 Sommaire
Titre et chapeau
Niveau classe
thème
Techniques utilisées
artiste
  Edito
 
                                
 
 
   
De personne à personnes

 I.U.T.
Tisser quelque chose de son rapport personnel à la culture et le donner à voir.
écriture, mise en valeur de l'écriture


 
 
Affiches pour une escale
Lieu de vie
Un atelier "création d'affiches" pour redonner confiance à des jeunes
collage, écriture
 

 

Poésie-identité

 
Elémentaire: CM1 et 2
Deux classes, deux approches:
-Sculpter pour dire, pour faire réfléchir
-Land-art
écriture, sculpture par assemblage, performance
Max Sauze, Nicole Decory, Dominique Duby,
Olivier Tourenc,
Didier Chauvin
 
Des visages au village-enfantillages, Travailler sur le thème du portrait et
Elémentaire:
classe unique, CP
... découvrir des oeuvres, acquérir des savoir-faire, maitriser des outils, éduquer le regard.
craies grasses, peinture, croquis, expression orale et écrite, collecte
Didier Kowarsky, conteur;
Pascal Portejoie, percussionniste
 

Camera Obscura, Une classe artistique d'une semaine

 Elémentaire
Expérimenter physiquement l'impor
tance de la lumière
création d'images
Ilan Wolff, photographe
 
Grimaces numériques
Collège
 

 
 

Le paradoxe des Anonymes


Entretien avec ...
 
Michel Carlin, peintre

Traits, portraits, autoportraits et généalogie  en ...

... Maternelle
Aborder les thèmes d'identité et d'altérité à travers un travail plastique sur le portrait.
peinture, craies, dessin, encres, graphisme

Bibliographie

       

 

 

Edito

Février 2000

 

  CréAtions 90 - Identité - Altérité - publié en janvier-février 2000

Nicole Bizieau

 

Edito

Identité, altérité. « Le moi et le je. Si j’hésite si souvent entre le moi et le je, si je balance entre l’émoi et le jeu, c’est que mon propre équilibre mental en est l’enjeu. J’ignore tout des règles de ce Jeu cruel et tendre à la fois à la fois entre le moi et le jeu. » Serge Gainsbourg.

Le Moi, l’identité, mon identité. La carte d’identité, sur laquelle je colle ma photo et qui indique tous les critères de ce que je suis physiquement et socialement et qui me différencie de tout(e) autre, qui me permet de me reconnaître parmi les autres êtres humains, mes semblables. Je suis une parmi d’autres. Mon identité ne vaut que si elle est reconnue par les autres. D’autre part, elle fixe mon appartenance au groupe (je suis reconnue comme élément d’une communauté) ; d’autre part, elle affirme ma différence, mon unicité, ce en quoi je suis moi, spécifiquement moi et non une autre. De même, face à l’autre, je me retrouve et je le (me) reconnais, mon semblable, membre comme moi de l ‘humanité. Mais je ne le reconnais que pour mieux m’en distancier : je reconnais qu’il n’est pas moi, je le reconnais dans sa différence à moi. « Le moi se pose en s’opposant. »

La classe coopérative joue en permanence ce double jeu de l’identité collective et de l’individu socialisé. L’être n’existe que par la reconnaissance de son unicité dans le groupe auquel il appartient, par ses caractères, par l’utilité et la richesse de ce qu’il apporte aux autres, par la reconnaissance de sa place et de ses différences.
L’expérience artistique implique la personne par les ressources qu’elle puise en elle et qu’elle doit mobiliser pour passer de la pensée à sa matérialisation. Identité, mais aussi altérité, parce qu’elle se situe dans une relation permanente à l’autre.
L’identité de chacun est dépendante du regard de l’autre et de l’image qu’il renvoie.
La pratique des disciplines artistiques est une prise de risque parce qu’on se livre au regard de l’autre tout autant qu’au sien propre. Elle oblige donc à la prise en compte de tous. L’artiste dévoile par ses choix plastiques, conscients ou non, son vécu, sa sensibilité, son expérience et son interprétation du monde… son identité.
C’est dans ces situations du rapport à soi, du rapport à l’autre, du rapport au monde, que l’art permet de construire sa personne et de l’accepter ou de la refuser, de la modifier, de la construire autrement. Il permet la prise de conscience de la réalité de soi, de l’étrange, de l’étranger en soi et chez les autres.

Lorsque nous proposons des activités d’expression aux enfants, nous savons qu’elles seront un élément dans la construction de leur personnalité, parce que nous les incitons ainsi à poser un acte au regard de l’autre, à se poser soi-même dans le groupe, à exister en assumant son « œuvre », son « moi ». Nous n’ignorons pas non plus qu’elles seront dangereuses, puisque conduisant à se reconnaître, se faire reconnaître, voir rejeter, discréditer et se poser parmi les autres ou en être exclu. Oser dire Je est donc une prise de risque énorme. C’est pour cela que la plupart du temps existent des résistances à l’expression, si révélatrice d’identité. L’autre est celui que je découvre et que j’accepte dans ce qu’il me renvoie de moi-même. Seul, mon identité ne prendrait aucun sens. Paraphrasant la formule bien connue, nous pourrions affirmer : « C’est à plusieurs qu’on se construit tout seul. »


Nicole Bizieau

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De personne à personnes

Février 2000

 


CréAtions 90 - Identité - Altérité - publié en janvier-février 2000

IUT Carrières sociales, Bordeaux III, filière ACM (Arts, culture, Médiation) – Enseignante : Simone Cixous

 

De personne à personnes

Personne/persona : le masque, le rôle.
Le masque cache et montre à la fois
dans les échappées de la voix et des signes.
Comment travailler ensemble à construire,
à partir d’échanges et de questions, questions à soi,
questions aux domaines de la connaissance,
les formes de la singularité dans la diversité de chacun,
comment être là « en personne » ?

La salle très anonyme et neutre (comme toutes les autres salles de cet IUT « Carrières sociales ») de la filière ACM (Arts, Culture et Médiation) est encombrée aujourd’hui, dernière séance de l’année, d’objets hétéroclites difficilement identifiable au premier coup d’œil : production d’une année entière rassemblées ici, issues de nos échanges en « littérature et expression ».
L’enjeu, discuté, souvent remis en question en cours de route, avec des percées d’enthousiasme et des reculs stratégiques, était pour chaque étudiant de tisser quelque chose de son rapport personnel à la culture et de le donner à voir.

Miranda : petite valise de cuir usée.
S’en échappent des odeurs de voyage
dans son Italie natale, dans les branches
multiples de sa généalogie, dans
quelques papiers parchemins où
se mêlent ses deux langues en poésie.
Vêtements sagement pliés cachant
des lettres palimpsestes.

  

Des formes, des constructions diverses sont possibles : textes/images/productions plastiques/musique. Le texte est toujours sollicité, il n’est pas premier mais présent ; l’enseignante d’expression que je suis ne le favorise pas, mais tient à ce qu’il entre en jeu avec d’autres formes d’expression visuelles ou sonores auxquelles il est le plus souvent associé dans les productions contemporaines. Cette proposition peut ouvrir la voie à un rapport moins scolaire à l’écriture et à une interrogation sur les modes d’expression de soi et sur le rapport aux autres. Comment de futurs médiateurs culturels pourraient-ils valoriser, mettre en rapport des œuvres et un public, si quelque chose de leurs propres déterminismes, implications culturelles, n’a pas été interrogé ?

Travail de mémoire, d’encrages, de pistes empruntées, travail d’émergence des bribes, des fragments, qui conduit chacun à produire cet « objet personnel » ; boîte, livre-objet, vidéo, affiche, collage où les jeux du montré-caché (son identité, sa singularité) des productions disent la difficulté d’être présent dans ce travail-là, dans cette institution-là.

« Comment allez-vous noter ça madame ? Et ça sert à quoi ? »

Et puis la surprise, les questions, les paroles échangées qui viennent dans le groupe parce que quelque chose d’une connaissance de l’autre a lieur, furtive ou explicite. Ces boîtes à secret, ces livres scellés, ces photos-mystère ont le plus souvent le pouvoir, dans l’échange, de toucher au plus juste ceux qui ont, « à leurs corps défendant », entrepris l’aventure d’aller jusqu’à une production à « donner « aux autres.


 

Marine : la boîte à rangements
et son innocent carton. L’ouvrir, c’est exposer :
poupée magique transpercée d’épingles ;
chacune pique un morceau de papier refermant
un « mot-souffrance ». Exorcisme
?

 

Catherine et le livre bleu : collages qui montrent leurs sutures, de textes et d’images souvenirs, ou de rêveries caressées : parodies de paradis publicitaires ; Fragments d’échanges saisis au vol dans les couloirs, clins d’œil. Un livre à lire dans tous les sens.


Mounir : traces, textes et lignes de pistes d’une double identité à vivre : algérienne et française.

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écriture, mise en valeur de l'écriture

 

Affiches pour une escale

Février 2000

 


CréAtions 90 - Identité - Altérité - publié en janvier-février 2000

Lieu de vie : L’Escale du Naud, Saint-Cyprien (Dordogne)

 

Affiches pour une escale

L’Escale du Naud à Saint-Cyprien est un lieu de vie qui accueille au bord de la Dordogne, six jeunes confiés par une ordonnance du juge des enfants ou par les différents services sociaux (ASE, hôpital psychiatrique, établissement spécialisé). A l’accueil, Jimmy et Irénée Le Paroux, assistés par d’autres jeunes en contrats SES, parfois en formation d’éducateurs.
Parmi les activités proposées, l’atelier « création d’affiches », animé par Irénée, rencontre pas mal de succès auprès de tous – encadrement compris !


La famille pour moi, c’est sacré
C’est comme les images d’un livre qui s’animent.
Mais quand celle-ci veut cesser de vivre
Les pages du livre alors se déchirent.
Mon cœur est noyé dans mes pleurs,
Car j’ai perdu le bonheur
Et la tendresse d’une famille bien aimée.
                                            Marie, 16 ans


Objectifs de l’atelier

Les objectifs de cette activité sont multiples et peut-être pas toujours repérables a priori.
En grande difficulté et déjà marginalisés par de nombreux renvois scolaires et/ou familiaux qui ont entraîné de multiples placements en institutions – foyers, établissements spécialisés, parfois hôpital psychiatrique -, les jeunes arrivent en situation de crise.

En grande souffrance psychologique et victimes de maltraitances de toutes sortes, révoltés ou totalement déprimés, ils ont perdu la confiance en l’adulte. Aux problèmes de comportement s’ajoutent des attitudes de refus et de repli sur soi, liées aux situations d’échec. Pour certains le retour à une scolarité est difficile, voire impossible, et le retard dans les acquisitions devient un handicap majeur difficile à contourner.
La prise en charge au lieu de vie s’articule donc autour d’un travail de réassurance, de revalorisation, de socialisation pour redonner à ces jeunes confiance en eux-mêmes et en l’avenir.
Cela à travers le partage de la vie au quotidien mais aussi un appel maximum à toutes formes de créativité. L’atelier « création d’affiches » à partir de découpages propose un moyen simple et peu coûteux.

Le jeune y est placé en situation de libérer sa créativité sans contrainte, sans a priori, le droit à l’essai et à l’erreur y étant totalement admis.
Pour des adolescents en grande difficulté de lecture et d’écriture cet exercice, avant tout ludique et créatif, ne présente pas le côté rebutant et angoissant d’un travail scolaire. Le jeune est libre dans ses choix. Ici, il n’y a pas la notion de réussite ou d’échec. Toute production est prise en considération. Pour s’engager dans une démarche de réussite, l’adolescent a d’abord besoin de se sentir apprécié.

                                 AIMER
                                Aimer est un mot compliqué,
                                Mais c’est le seul qui exprime ma pensée.
                                Bref, pour résumer,
                               Je ne cesserai de t’aimer.
                                                      Gérard, 16 ans

 


 

      AMOUR TOUJOURS

     J’aimerais être une fleur
     Pour pouvoir naitre dans ton cœur
    Et pouvoir m’épanouir
    Dans un seul de tes sourires.

   Je ne porterais pas d’épines
   Puisque pour toi je suis divine
   Mais elles pourraient bien pousser
   Par un geste de toi déplacé.
                            Stéphanie, 16 ans

 

Les jeunes témoignent

Raphaël, 11 ans : « J’aime parce que c’est une activité manuelle et que je fais comme je veux. »

Djamila, 14 ans : « C’est plus facile à partir de découpages que par dessin. J’ai choisi le thème du basket parce que c’est un sport que je pratique et que j’aime bien. Michaël Jordan est d’ailleurs mon idole. »

Marie, 16 ans : « Au début, j’ai eu beaucoup de mal à me libérer mais j’ai rapidement compris le principe et eu beaucoup envie de créer. Ce n’est pas aussi simple que cela paraît a priori. Il faut beaucoup chercher et l’inspiration ne vient pas toujours facilement. Agréable et très positif reste l’apport du groupe car on peut échanger et se conseiller les uns les autres. »

Gérard, 16 ans : « C’est une activité facile, agréable et qui nous aide à nous exprimer et à nous faire comprendre des autres. »
« Je me sens plus à l’aise dans le travail manuel que dans le travail scolaire. J’ai beaucoup de plaisir à composer des affiches à partir de découpages dans les revues. »
« Une recherche préalable nous aide à trouver l’inspiration. On peut se laisser guider en feuilletant les pages. C’est parfois la couleur qui me plait mais je me laisse plutôt impressionner par les images qui me rappellent des souvenirs. »
« J’ai rencontré beaucoup de problèmes de violence et suis sûr qu’elle ne sert à rien. J’aime aussi les animaux qui me le rendent bien. J’espère passer ma vie d’adulte à les soigner, plus particulièrement les chevaux car j’envisage une formation de palefrenier. »

 

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collage, écriture
   

 

Poésie-identité

Février 2000

 


CréAtions 90 - Identité - Altérité - publié en janvier-février 2000

Classes de CM1-CM2, Ecole primaire La Mareschale, Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) – Enseignantes : Monique Godfroi et Martine Mazel – Intervenants : Marc Sauze, Nicole Decory, Dominique Duby, Olivier Tourenc, Didier Chauvin.

 

Poésie - identité

Au début, il y avait six lettres, six groupes : les six lettres du mot poésie et six groupes d’enfants de diverses écoles de la communauté des communes du pays d’Aix qui finançait le projet.
Los d’une réunion entre artistes et enseignants, des mots avaient été lancés, tels que territoire, tribu, identité.

Nous sommes deux classes de l’école La Mareschale à avoir participé à ce projet. Dans la classe de Martine Mazel, cela a donné lieu à une expérience de land-art.
Dans ma classe, les enfants ont exprimé le désir de créer pour faire réfléchir les autres. Ils ont choisi délibérément d’œuvrer pour autre chose que le beau.

 


Un plasticien, André-Yves Dautier, a choisi, dans le cadre du projet, de jouer le rôle «d’ethnologue» allant à la rencontre des groupes de recherche, rassemblant des témoignages, prenant des photos, essayant de comprendre ce qui se passait sur le plan de l’expression, de la création, du sens des choses. Cette démarche avait pour but d’élaborer un livre final réunissant les réalisations des classes impliquées dans ce travail. Le livre est une véritable réussite : de belles photos, de la liberté dans l’expression du texte, une implication personnelle, de la vie, de la fantaisie, de l’énergie. C’est un vrai plaisir de lire ce témoignage à la fois fidèle et original de ce qui s’est réalisé durant des mois dans la classe. Je suis sûre que jamais je n’aurais aussi bien raconté, j’aurais été trop préoccupée par le côté pédagogique, le besoin de tout dire.

Sculpter pour dire, pour faire réfléchir

Au départ, nous ne savions pas où nous allions. Nous savions seulement qu’il y aurait, à partir de la lettre P que nous avions choisie et des notions d’identité, de territoire, à chercher, à découvrir, à proposer, à sculpter, à tracer, à écrire, à mettre en scène, à établir sans cesse des liens entre toutes ces choses. Je voulais que ce projet soit l’occasion, comme dans la vie quotidienne de la classe, de construire des ponts entre les divers moyens d’expression (poésie, arts plastiques, théâtre) avec l’aide des artistes.
J’ai eu l’immense chance (c’était le luxe !) de pouvoir travailler avec trois intervenants : le sculpteur Max Sauze, la plasticienne Nicole Decory, la comédienne Dominique Duby, tous trois aussi prêts que moi à partir de l’expression livre des enfants, à respecter notre démarche pédagogique dans la création. J’avoue que c’est passionnant de travailler ainsi (adultes et enfants sont là aventuriers) : on vit des émotions, des surprises, des questionnements, des joies, des déceptions, on se laisse porter par l’imagination, par la vie.

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Sculpter pour dire, pour faire réfléchir - suite   

 Land-art

écriture, sculpture par assemblage, performance

 

Des visages au village-enfantillages

Février 2000

 


CréAtions 90 - Identité - Altérité - publié en janvier-février 2000

Classe unique Tourtour et CP, Ecole Mireur, Draguignan (Var) – Enseignantes ; Sylvie Lamandé et Corinne Marlot – Artistes intervenants : Pascal Portejoie , percussionniste et Didier Kowarsky, conteur.

 

Des visages au village-enfantillages

 


Au début de l’année scolaire, deux classes ont décidé de travailler sur le thème des portraits à partir d’objectifs communs : découverte d’œuvres, acquisition de savoir-faire et maitrise d’outils, éducation du regard dans l’attention portée à son sujet et développement de la sensation et de la traduction plastique.

 

 


   

Chaque classe a exploré ses propres pistes de recherche.
Les inducteurs étaient différents dans les deux classes :
- pour le CP, il s’agissait d’envoyer leurs portraits à leurs correspondants ;
- pour la classe unique il s’agissait de créer un outil qui permette de mieux accueillir les nouveaux élèves.
Une exposition collective en mai à l’IUFM de Draguignan a réuni les productions des deux classes.

En parallèle, la classe unique a démarré un atelier de pratiques artistiques avec un conteur. Très vite le thème général s’est dessiné : « Tourtour raconté par des enfants ».
Nous sommes allés de nos portraits à un portrait de notre village.
   

Dans chaque classe, deux séries de portraits ont été réalisées.

 

    sommaire n° 90 Identité, Altérité  

 

 

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Village-visages enfantilllages


craies grasses, peinture, croquis, collecte, expression orale et écrite

 

Camera obscura

Février 2000

 


CréAtions 90 - Identité - Altérité - publié en janvier-février 2000

Classes de CE2 et CM1, Ecole Dominique Antoniotti, Borgo (Corse) – Enseignants : Marie Lopez, Pascale Landolfini – Artiste intervenant : Ilan Wolff - Avec le concours du Centre méditerranéen de la photographie de Bastia.

 

Camera obscura

Camera obscura…
La plus ancienne forme scientifique de création d’image décrite par l’Arabe Scheler Alhazen au Xe siècle, puis par Léonard de Vinci cinq siècles plus tard.
Camera obscura signifie « chambre noire » en latin et renvoie à une technique simple qui permet d’observer, de copier ou de photographier l’image renversée que la lumière réfléchit, du monde extérieur sur les murs intérieurs d’une pièce sombre.
En fait, la lumière peut s’infiltrer et se projeter à travers une pièce grâce à une petite ouverture percée sur un des côtés de la pièce. Depuis la découverte du procédé photographique, la camera obscura est devenue le sténopé.
Différents matériaux, sensibles à la lumière, comme du verre spécialement traité, du papier ou du film, sont placés dan une boîte opaque pour imprimer l’image photographique du monde extérieur, sans lentille, ni mise au point.
La Camera Obscura peut être considérée comme la base de la photographie moderne.

Au départ de ce projet, il y a une rencontre avec Ilan Wolff, un artiste photographe qui exploite depuis 1982 les techniques de la camera obscura. A la suite de cela, nous organisons dans l’école une classe artistique d’une semaine.
Dans un premier temps, il s’agit de transformer une salle de l’établissement en camera obscura, en obstruant toutes les fenêtres avec du plastique noir. Dans l’un de ces plastiques, on perce un petit trou de 5 mm, que l’on masque avec de l’adhésif noir. Pendant qu’un groupe installe un grand écran à l’intérieur, l’autre se prépare à l’extérieur.

Tous assis dans l’obscurité totale, nous enlevons l’adhésif noir et attendons fébriles… mais rien ne se passe ! Bien sûr, la télévision nous a habitués à obtenir des images en mouvement, très vite, simplement en appuyant sur un bouton. Mais peu à peu, nos yeux s’habituent et nos camarades du dehors apparaissent, la tête en bas et déformés quand ils s’approchent de la fenêtre, car l’écran est courbe.

A ce moment-là, les enfants prennent conscience de deux choses :
- le rapport au temps change, il faudra faire preuve de patience pour obtenir les résultats escomptés ;
- on peut agir sur ce que l’on voit et le faire apparaitre tel qu’on le veut, en manipulant le papier, support de l’image.

A partir de là, nous voulons réaliser une photo de classe immense. Pendant qu’une classe pose à l’extérieur, l’autre prépare le papier photographique de 3 m sur 1 m, sur l’écran. Alors que le premier groupe n’a posé que dix minutes, car il a bénéficié d’un temps ensoleillé, notre classe doit poser pendant dix-sept minutes car entre temps le ciel s’est couvert.

C’est à ce moment-là que les enfants expérimentent «physiquement» (être immobile dix-sept minutes est très pénible!) l’importance de la lumière : plus la lumière est intense, plus le temps de pose est court !

« Parce que la camera obscura est si simple, n’emploie ni objectifs, ni systèmes mécaniques, elle est la forme photographique la plus pure, et pour cela elle est un outil idéal pour l’éducation. Elle encourage les étudiants de tout âge et de tout niveau, du plus jeune au plu mature, à expérimenter avec la lumière et l’image, sans que vienne s’interposer connaissance technique ou expérience de la photographie. » Ilan Wolff

  

 

 

Tout de suite après, on développe le négatif à l’aide d’éponges imbibées de révélateurs, on le passe au bain d’arrêt puis on le fixe.
Reste à tirer les positifs en mettant sous le négatif un nouveau papier photographique que l’on expose une seconde à la lumière blanche, qui passe à travers l’image négative et impressionne ainsi le nouveau papier photographique : c’est le développement par contact.

A partir de cet instant, les enfants s’approprient la technique et se sentent prêts à expérimenter toutes les possibilités des boîtes cylindriques qu’ils ont construites avec Ilan.

Par groupes de deux donc (celui qui photographie et celui qui est photographié), nous commençons à faire des portraits individuels. Alors qu’avec la grande photo de classe, les enfants ont aisément pris une pose personnelle, prenant en compte le groupe («Je suis une partie, parmi les autres de l’entité groupe»), avec les portraits, différents comportements se mettent en place. En effet, certains enfants deviennent très vite des partenaires, tandis que d’autres sont en désaccord : qui décide de la pose ? Le photographe ou le modèle ?

En fait, le modèle n’accepte pas l’image que l’autre lui renvoie mais veut imposer son choix, son image à lui.

Dans cette situation, deux identités s’affirment jusqu’à s’opposer, s’affronter. J’entame alors une discussion d’où émerge le fait que le portrait engage les deux enfants et non un seul. Cependant quelques enfants se séparent et changent de partenaire tant le désaccord est important. Chaque moment de prises de vue est suivi du développement des négatifs puis des positifs. Puis vient le stade où, muni de sa boîte, chaque enfant va choisir seul une vue de l’école ou de la cour, s’installe, vérifie que son sujet est bien face au soleil et sa boîte dos au soleil, soulève l’adhésif pour laisser entrer la lumière, compte jusqu’à trois, puis replace la languette. Ça y est, la photo est dans la boîte !


Lors du développement, surprise ! Jean-Noël a créé une image unique : ses pieds apparaissent au premier plan de sa photo ; il devient ainsi partie intégrante du paysage qu’il désirait photographier. Ici, le hasard relance la créativité des enfants qui perçoivent d’autres pistes pour les prochaines prises.

 

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création d'images

 

Grimaces numériques

Février 2000

 


CréAtions 90 - Identité - Altérité - publié en janvier-février 2000

.Collège K. Thoueilles, Monsempron-Libos (Lot et Garonne) – Enseignante : Hervé Nuňez

 

          Grimaces numériques          

  

 

Lorsque je me suis acheté un appareil photo numérique, c’était pour que je puisse garer la trace des travaux des élèves, garder la mémoire des images et des textes recueillis dans les expositions où je me rendais (les commentaires sont parfois longs à recopier tandis qu’avec une photo…), pour produire des documents à l’usage des élèves, le tout placé sur cédérom avec « mises à jour » périodiques, consultables sur l’ordinateur du CDI de l’établissement.

Très vite cependant les élèves se sont approprié ce nouvel outil (je n’ai pas pu m’empêcher de le leur laisser malgré les risques que je prenais).
Après quelques essais de manipulation, je leur donnai donc le droit de produire des photos qui ne me revenaient pas cher, puisqu’elles étaient placées sur des disquettes informatiques que je vidais ensuite pour les réutiliser (plus de pellicule ni de développement mais un cédérom qui se remplissait petit à petit de nouvelles images). Les élèves se sont donc mis à mieux fréquenter le « cédérom du CDI », se formant à la manipulation du logiciel et consultant par ailleurs les images faites par d’autres ou les documents que j’y avais placés.

Car mieux que l’image vidéo, spectaculaire mais toujours fuyante, la photo véhicule le sentiment d’identité. On parle de photo d’identité.
Ce sont donc ces « instantanés » qui ont été les premiers à être réalisés par les élèves : portraits individuels cadrés de près, parfois tronqués, avec ou sans accessoires, portraits de groupes de copains, mise en scène du corps. Chacun plaçait enfin un peu de son affectivité dans la réalisation d’une image. On sourit, on se serre de près. On manifeste que l’on est bien ensemble. On veut être vu plus fort que le copain d’à côté. Ce sont les élèves dont l’identité est mise à mal par la structure scolaire qui semblent le plus attirés par cette démarche. Elèves en difficulté et/ou ethnies minoritaires utilisent la photo comme témoignage de leur existence.

Cette pratique, premier pas vers l’élaboration d’une expression pouvait être tolérée grâce à la maniabilité du numérique.
Je me souviens d’une expérience : j’avais placé une caméra dans la salle de classe sans bande, simplement pour que les jeunes puisent se voir dans le petit écran d’une télé.

Tout se passe comme si l’individu devait apprivoiser son image dans l’écran, comme narcisse dans le miroir de l’eau ou comme l’on cherche à s’apprivoiser soi-même dans la relation à un nouvel ami. D’abord on est attiré, puis on fuit en faisant semblant, puis on revient, on se trouve beau, puis laid et on recherche la représentation.

 

     


 

       

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Le paradoxe des anonymes

Février 2000

 

  CréAtions 90 - Identité - Altérité - publié en janvier-février 2000

Entretien avec Michel Carlin

 


L’évolution vertigineuse d’outillage technologique dans notre société entraîne la diminution du temps de travail contraint. Ce temps libéré rend matériellement possible aujourd’hui l’accès de tous à la culture : comment cela ne pourrait pas être l’enjeu essentiel de notre réflexion et de notre action politiques ?

                Artiste engagé dans une pratique populaire de la culture, M. Carlin aime à dire qu’il pétrit la terre depuis son enfance, mais que, longtemps, sa peinture été la plus envahissante de ses préoccupations.


Créations : Quel rapport vois-tu entre la peinture et « l’actualité » politique ou sociale ? Que les artistes s’intéressent et participent à l’histoire comme citoyen, sans doute, mais l’art n’est pas un instrument pour délivrer des « messages »… Le philosophe Kant disait que tout jugement esthétique doit valoir universellement : il n’est pas question d’opinions, en peinture ?

M. Carlin : Il me faudrait quelques heures pour répondre à cette question. Cela fait partie de ma réflexion quotidienne. Donc ta question est essentielle pour moi. Dans ma génération, tout artiste devait naître révolutionnaires : 1935, c’était le discours d’Hitler sur l’art dégénéré ; 1937, c’était Guernica pour le pavillon espagnol de l’Exposition internationale de Paris. Pour Picasso, la peinture est une arme de guerre contre l’ennemi. Je garde cette formule pour moi. Faire l’art, c’est combattre les idées réactionnaires de l’époque où l’on vit. Aujourd’hui je dis aussi que l’art engagé dans la recherche est une arme de lutte contre l’idéologie Front national, héritière de l’idéologie nazie.

Créations : L’art est réellement politique alors ?

M. Carlin : Ce n’est pas si simple. L’art, c’est vraiment la VIE, la vraie vie. Je ne sais pas quel sens on peut donner au mot politique, mais au sens ordinaire, l’art déborde totalement, dans son projet et dans sa puissance, la politique. Il faut, de nos jours, une nouvelle politique culturelle, beaucoup plus généreuse et audacieuse. L’art devrait faire partie constamment de notre environnement urbain. Il faudrait créer des ateliers de sculpteurs, de peintres, travailler en groupe, socialiser l’art et spiritualiser la société. C’est vraiment intéressant, pour nous artistes, de sortir de l’atelier pour aller vers les gens. Pourquoi entretenir le mythe de l’artiste inspiré, inaccessible, génial ou incapable de dialoguer avec ses contemporains ? Cela me parait une posture surfaite et narcissique. Chaque municipalité devrait donc essayer de regrouper ses artistes, et fonder avec eux des lieux de travail où le public, les jeunes, pourraient venir.
Il n’y a pas de fatalité au type de choix politique et culturel qui domine aujourd’hui ; le choix qui consiste à interdire au plus grand nombre l’accès à toute la palette de trésors artistiques et enferment ces gens dans une culture dite de masse, division réfutée par Aragon en 1946 dans un discours prononcé en Sorbonne ; car la division de la culture en culture d’élite et culture de masse méconnait la vérité pratique de la grande culture humaine. Si le développement des techniques actuelles de diffusion de l’art et sa pseudo-démocratisation menace la création artistique de sombrer dans la facilité des stéréotypes culturels et dans le kitsch, si cette fétichisation marchande de l’art l’entraine vers une déplorable médiocrité autorisant la production, l’exposition, la diffusion d’à peu près tout et n’importe quoi, cette tendance amorcée au XXe siècle comporte son envers : de nombreux artistes de qualité restent peu connus, ne trouvent que peu d’accès, malgré leur inflation, aux circuits qui leur permettraient de présenter leurs travaux. Ces artistes obscurs n’en existent pas moins ; ils mènent à l’écart du bruit des marchés de l’art leur pratique artistique, approfondissant leur travail créatif dans une exigence d’autant plus élevée qu’elle n’est pas sue du public, travaillant dans des réseaux, et dans des régions, s’organisant localement en associations, pour des pratiques autogestionnaires, et cherchant le soutien des communes pour leurs initiatives de défense et de développement des activités artistiques.

Créations : Qu’est-ce que peindre pour toi ?

M. Carlin : C’est vivre ! Je vis pour peindre. Cela ne veut pas dire que je peins touts les jours, mais tous les jours, j’interroge la peinture, sans jamais trouver « LA » réponse. Si d’ailleurs je la trouvais, est-ce que je continuerais à peindre ?

Créations : Faut-il dire que ta peinture se trame dans l’obscur, et que tu la découvres subitement ?

M. Carlin : Ma peinture se trame dans ce que j’appellerais simplement ma mémoire. Le plus difficile, c’est de vouloir sortir l’image obscure de soi et d’essayer de la projeter mentalement. Parfois, je la laisse cheminer dans cette obscurité, parfois je la projette, sous forme de croquis, dans un carnet. Il m’arrive également de la décrire par du langage dans un cahier… Mais l’image n’est pas, pour moi, l’élément essentiel. Le plus important c’est de faire un tableau : l’idéal serait qu’il s’inscrive silencieux dan l’espace. Mais chaque fois, il est encore trop bavard. J’essaie bien de me piéger, suggérer seulement l’image, la fragmenter, la répéter, effacer les influences qui s’y manifestent, trouver l’inédit… Les couches de peinture s’accumulent, on repeint dessus, on essaie autre chose, c’est un processus sans fin. Comme si la peinture était la contradiction de l’idée de tableau. Il m’arrive pourtant de terminer un tableau très vite. Et si, après plusieurs mois, je trouve qu’il n’y a rien à modifier, à rectifier, je le considère comme fini, c’est-à-dire exposable.

Créations : Pourquoi ta peinture est-elle devenue si « obscure » ?

M. Carlin : Parce que je peins avec du goudron, c’est moins cher. Mais aussi parce que c’est comme magique : il va du noir très foncé au brun très clair, on le dilue avec de l’essence. Le goudron a un noir très sensuel, avec des brillances, que la peinture à l’huile ne donne pas. C’est un produit physique, il a une consistance, une odeur et puis les ouvriers l’utilisent aussi sur les routes…

Créations : Reconnais-tu une qualité particulière au noir d’un point de vue esthétique ?

M. Carlin : Comme beaucoup de peintres, je suis attiré par le noir, ce n’est pas que la couleur des ténèbres, c’est aussi celle de la lumière. Regarde comment Picasso l’utilise et regarde la peinture de Soulages, elle n’est p as obscure : le noir a une fonction de lumière. C’est très difficile à admettre pour ceux qui jugent trop vite ou cherchent seulement dans la peinture une sensation agréable immédiate. J’aime le noir peut-être d’un point de vue esthétique, je l’avoue, mais c’est plus émotionnel, plus profond, plus grave aussi. On voit le noir dans l’histoire de notre civilisation méditerranéenne : Vélasquez, Goya, Zurbaran… J’ai souvent pensé à des peintures monochromes noires, là où la couleur noire est à sa puissance maximale sur la toile. Mais j’ai peint aussi de grandes toiles blanches, presque monochromes. J’ai aussi peint les Albert Ayler sur des monochromes noirs… Mais jamais de recherche esthétique. Si je suis attiré par le sombre comme beaucoup de peintres, c’est pour me mesurer à la lumière. Mais aussi pour la présence, la qualité mystique du noir. Je pourrais peindre avec seulement le noir et le blanc. Pour l’instant, je me contente de les travailler séparément, comme les jeunes peintres catalans Guilhem, Nadal, Barceló… Je refuse, en tout cas, de peindre quelque chose de joli. Et la couleur est un piège. La peinture n’est pas pour décorer : c’est comment dire, sérieux…

            Les Anonymes de Carlin, statuettes en céramique (voir Créations n° 67), exposent sa sensibilité non pas à la différence, mais aux différences : ces statuettes pourraient être perçues comme une variation sur un thème ou la reproduction indéfinie d’une figure, une série. D’ailleurs, à l’ère de sa reproduction mécanisée, l’art est radicalement séparé de son fondement rituel et la fonction sociale de l’art se trouve renversée par une pratique politique et non plus sacrée. La masse, revendiquant que le monde lui soit rendu plus accessible, trouve un intérêt dans cette reproductibilité de l’œuvre qui se rend accessible en perdant son unicité.

Créations : Tu as présenté comme une expérience redoutable le fait d’avoir rompu avec le système de la peinture en 1986 et en même temps, tu as parlé d’une extraordinaire sensation de liberté. Commet cela s’est-il passé ?

M. Carlin : Par hasard. Pour le festival d’Avignon, une compagnie de théâtre m’a demandé de grandes sculptures à disposer dans la rue au milieu de la foule. J’ai commencé à faire des maquettes en carton et en bois de récupération. Puis, avec des matériaux de récupération, les différentes matières étaient un apport de couleur : le caoutchouc apportait le noir, le fer rouillé le rouge, le bois usé le gris et j’ai joué avec des effets de calcination. J’ai réalisé ces sculptures dans mon atelier d’Avignon. Des totems sont apparus : entre 2 m et 3,5 m de haut, installés dans la foule. Mais j’ai remarqué que cette foule n’était pas anonyme ! Il y avait Antoine Vitez, Jeanne Moreau, Pierre Boulez… Au fond, c’était moi l’anonyme auteur de ces sculptures. J’ai baptisé ces œuvres « Anonymes ». Chez moi, j’ai éprouvé le besoin de faire une reprise en terre de ces sculptures (30 cm seulement), cuisson à la flamme avec des émaux très pauvres. Cela a donné des effets grésés très sombres, me rappelant la couleur éclatante du goudron. Il se passait quelque chose de très fort. En fait, tous ces personnages me semblaient sortis des ténèbres, ils venaient m’interroger sur les mystères et les traditions de la civilisation méditerranéenne.

Créations : Peut-on dire que tu cherchais dans ta production un problème caché dont tu ignorais précisément ce qu’il était ? Il me semble que tes statuettes en série étaient une réponse inadaptée à une question essentielle dont tu avais peut-être l’intuition sans être arrivé à la formuler : cela tient au paradoxe de l’anonymat. Seules tes sculptures étaient anonymes en réalité. Elles montrent l’anonymat des gens vraiment anonymes, auxquels les artistes ne s’intéressent pas toujours. N’est-ce pas pour cela que tu dois les produire en série et faire en sorte qu’on ne puisse les identifier en pièces uniques comme Boulez dans la foule ? Il me semble que tes anonymes n’ont de sens artistique que groupés, qu’ils prennent toute leur signification dans leur devenir, dans leur multiplication, dans leur prolifération dans leur processus…

M. Carlin : Oui, j’avais cette intuition qu’il fallait chercher loin dans l’histoire même de l’art, mais je restais toujours dans la précipitation, dans ce besoin de créer toujours plus. Les Anonymes ont envahi mon atelier, mon jardin, l’appartement… Il y en avait partout. J’ai fait une exposition. En quelques jours, tous les anonymes furent vendus. Cela m’a beaucoup gêné. Mais je ne pouvais supporter de me démunir de cette foule, de ce petit monde que je venais de créer. Je me suis précipité à l’atelier pour le refaire !

Créations : As-tu alors seulement refait les mêmes statuettes ?

M. Carlin : Bien sûr que non ! Le fait d’avoir compris ce paradoxe des Anonymes a fait entrer mon activité dans une recherche plus organisée puisque j’étais projeté dans un monde figuratif et je donnais à mes personnages des fonctions rituelles. Mes statuettes sont devenues évolutives. D’abord, elles sont devenues des déesses-mères, puis des oiseaux sont venus se poser dans leurs bras ou se percher sur leur tête ! J’ai créé un monde nouveau pour moi. Mais il y a eu cette question : un monde populaire ou un monde sacré ? Populaire par les santons, sacré par les déesses votives…

Les Anonymes de Carlin, si elles ne se prêtent pas à une réception collective qu’autorise par exemple le cinéma, présentent du moins cette particularité d’aller vers le public en proliférant : elles sont en vérité l’exploration d’une atomisation des propositions artistiques, chaque objet étant produit par amour de ce qui le fait autre que ses semblables anonymes. Les statuettes forment ainsi une assemblée hétérogène qui ne peut être « collectivisée ». C’est le paradoxe de cette foule énigmatique où se pressent toutes sortes de figures dont chacune est un monde assimilable à l’ensemble. Les Anonymes sont par définition des « sans figure » et Carlin surajoute maintenant à leur anonymat une défiguration.            

M. Carlin : Mes sculptures se dépouillent de plus en plus, sans artifices, sans le luxe des émaux, juste la trace du feu sur la terre engobée noire. Je soude à l’étain qui donne au hasard des formes les touches de lumière. Il y a aussi du fer qui s’oxyde et porte la marque du temps, il devient un apport coloré très minimaliste.
Mes Anonymes surgissent de l’ombre comme des peintures au fond des cavernes du néolithique. C’est comme une empreinte obscure de la mémoire, qui ne signifie rien en elle-même.

Expositions (2000)
Sujets d’Argile « Les iliades » , Galerie Xavier Delannoy – La garde Freinet (83) - Galerie de l’Observance – Draguignan (83) - Galerie Art 7 – Nice (06)

Pour une étude plus étendue de l’œuvre de Michel Carlin, voir L’Obscur aux Editions du Septentrion.

 

                 sommaire n° 90 - Identité, Altérité     
 

 

Traits, portraits, autoportrait et généalogie en maternelle

Février 2000

 


CréAtions 90 - Identité - Altérité - publié en janvier-février 2000

PS-MS-GS de l’Ecole maternelle de Saint-Maurice-en-Trièves (Isère) – Enseignante : Katina Iérémiadis

 

Traits, portraits, autoportrait et généalogie en maternelle