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DE LÉCOLE MODERNE L'ENSEIGNEMENT ÉDITIONS DE L'ÉCOLE MODERNE FRANÇAISE
CANNES Dépôt légal 1962 |
NB : pour ne pas alourdir le documents, les graphiques
nont pas été inclus, ils sont disponibles sur le site.
Le calcul,
comme les sciences, est plus que jamais à l'ordre du jour.
Il l'est d'une part du fait de l'échec incontestable de
l'enseignement mathématique tel qu'il est donné jusqu'à ce jour.
Et il l'est
aussi parce que cet enseignement n'a pas pu suivre le rythme accéléré des progrès
techniques, qu'il est désaxé et dépassé pour n'avoir pas su en temps voulu, opérer
les modifications de méthodes qui s'imposaient.
I. - ÉCHEC DE LENSEIGNEMENT DES MATHEMATIQUES DE
LÉCOLE MATERNELLE AUX CLASSES PRÉPARATOIRES AUX GRANDES ÉCOLES.
Nous empruntons les observations qui
suivent à un mémoire rédigé par M. Ph. Rogerie.
« Au
premier Congrès de la psychologie scolaire tenu à Sèvres en décembre 1949,
administrateurs, professeurs et psychologues réunis adoptèrent comme thème de
recherches la psycho-pédagogie des mathématiques.
Ce choix
fut plus ou moins constamment déterminé par deux faits.
C'est,
tout d'abord, l'importance de l'apprentissage des mathématiques, importance due à la
matière enseignée elle-même. De l'école maternelle aux classes préparatoires aux
grandes ,écoles les élèves se trouvent soumis à un entraînement, à une formation
ayant pour but de leur inculquer le maniement et l'essence des mathématiques. Instrument
de pensée permettant d'appréhender et de comprendre le réel sous l'aspect quantitatif
en même temps que de communiquer cette connaissance à autrui, les mathématiques
constituent aussi bien que la langue maternelle, moyen d'analyse et de communication
qualitatif, un enseignement de base.
Malheureusement,
on constate dans cet enseignement de nombreux et graves échecs.
Beaucoup
d'élèves restent absolument imperméables à cet enseignement, n'en tirant aucun profit,
n'en conservant qu'un mauvais souvenir et un mépris définitif à l'égard de tout ce qui
est chiffré, mesuré, raisonné. Les conséquences de ces échecs sont graves; les
mathématiques, en effet, ont pris une place de plus en plus grande dans la civilisation
et la culture contemporaines; de plus, les ignorer, c'est se priver d'habitudes de
pensée, de procédés de compréhension et de raisonnement infiniment précieux ».
Nous nous
trouvons donc en présence de la constatation par des personnes autorisées d'un grave
échec de l'enseignement des mathématiques au 1er et au 2e degré.
Chez
beaucoup d'élèves apparaît un trouble du comportement affectif qui se traduit par un
mépris définitif pour tout ce qui est chiffré, mesuré, raisonné. Ce trouble finit par
s'accompagner du blocage de toute activité scientifique. Il mériterait une analyse
minutieuse afin de mettre en évidence les facteurs de sa naissance et de son
développement. Néanmoins, dans les limites de ce rapport, je m'en abstiendrai pour me
contenter de signaler qu'il se développe progressivement dès l'entrée des enfants au
cours préparatoire.
Sans doute,
il n'atteint pas dès l'Ecole primaire l'acuité sous laquelle il se présente dès la
classe de 3e, cependant on peut en observer des prodromes nettement accusés
chez certains élèves dès qu'ils entrent au cours moyen et même dès la 2e
année du cours élémentaire. Ces prodromes se manifestent à ce moment surtout dans
l'ordre intellectuel avant de déborder dans le champ de l'affectivité.
Beaucoup d'élèves ayant acquis la
technique des 4 opérations ne savent pas les utiliser. Ils ne sont pas mis en possession
d'une méthode à leur portée, leur permettant de trouver facilement la nature et la
suite des opérations qui donnent la solution numérique des problèmes qui leur sont
posés, dès que ces problèmes portent sur des événements nouveaux ou même lorsqu'ils
sont énoncés en termes inaccoutumés. Au surplus, la structure mentale qui a été
conférée aux élèves par l'Ecole traditionnelle, s'oppose à ce qu'ils aient recours
aux tâtonnements (expériences tâtonnées, calculs de tâtonnements) qui pourraient les
amener au but cherché.
Les
réflexes dont ils sont dotés ne leur ouvrent pas de voie capable de les mener au
succès. Enfermés dans des constructions verbales coupées des réalités sensibles, ils
tendent à chercher exclusivement la nature des opérations à faire, dans les textes des
problèmes. C'est ce qui explique qu'en usant habilement des termes « reste »
et « non plus », on parvient à leur faire poser une soustraction là où il
fallait une addition et vice-versa.
Quant à la
détermination de la suite des opérations à effectuer, l'Ecole traditionnelle ne donne
également aucun moyen pratique pour la grande majorité des enfants. Certains pédagogues
préconisent les méthodes progressives ou régressives. Toutes les deux sont basées sur
la connaissance préalable des relations numériques qui constituent le but à atteindre
et non un point de départ.
Il est
facile de s'en rendre compte en posant aux élèves, des problèmes dont les solutions
reposent sur des relations inconnues d'eux comme ceux par exemple où il faut fragmenter
un ensemble connu d'objets, de choses ou d'étalons de mesure en deux ou plus de deux
parts inégales entre lesquelles existent des relations données (différences ou rapport
connu). Dans ce cas, et dans tous les cas analogues, les méthodes progressives et
régressives s'avèrent complètement inefficaces. Le fait est bien connu et on a dû
avoir recours aux graphiques qui traduisent en figures géométriques linéaires simples
les relations données dans les énoncés des problèmes en langage courant.
En fait,
les élèves, dans leurs recherches de cette suite d'opérations, se basent encore sur les
textes des énoncés.
Aussi, en
donnant à ces énoncés des formes inaccoutumées, on les met dans le plus grand
embarras.
Ajoutons
que même si l'on parvenait, auprès de tous les élèves, à leur faire déduire
d'emblée de l'énoncé des problèmes, la suite et la nature des opérations
arithmétiques à effectuer, c'est-à-dire, à tirer, de prime abord de ces énoncés, les
formules numériques donnant les solutions, il faudrait rechercher une autre manière de
faire ; car, munis de cette méthode verbale, les élèves resteraient impuissants
devant les problèmes, nécessairement sans énoncés, posés par les circonstances
inconnues des faits de la vie.
L'échec
subi par l'Ecole traditionnelle en ce qui concerne la question de la suite et de la nature
des opérations nécessitées pour la solution numérique des problèmes, est reconnu par
certains centres d'examens pour le moins, où l'on évite l'insuccès des élèves en
posant des questions intermédiaires qui précisent le point de départ, et jalonnent la
route d'accès à la question finale ».
Ph. Rogerie
II. - LE DÉCALAGE DE L'ÉCOLE PAR RAPPORT AU
MILIEU TECHNIQUE DE NOTRE ÉPOQUE.
Il est
catastrophique.
Il y a
cinquante ans à peine, on pouvait vivre très normalement sa vie sans qu'intervienne,
sauf à de très rares circonstances, la manie calculatrice qui a aujourd'hui envahi le
monde.
C'était le
temps où la montre n'était pas encore un outil indispensable, pas plus que la
connaissance élémentaire des éléments du calcul : le chronomètre n'était encore
qu'un outil de laboratoire ; les services publics qui nécessitent rétribution ou
paiement de tickets n'étaient encore embryonnaires ; le troc restait d'un usage
courant pour l'acquisition de certains produits de première nécessité. L'espace et le
temps avaient encore une dimension humaine que les I.B.M. ont aujourd'hui domestiquée et
annihilée.
C'était
l'époque paisible où les gens comptaient encore, comme à l'Ecole, avec des barres ou
des cailloux. J'ai encore vu au début du siècle, les joueurs de boules marquer les
points en entaillant une baguette, tout comme le faisaient les boulangers avec leurs
clients. Rares étaient les adultes qui savaient faire multiplications et divisions,
opérations qu'ils effectuaient d'ailleurs lorsqu'ils en avaient besoin, par des
procédés ancestraux à base d'addition ou de partage, curieusement semblables parfois à
certaines techniques des calculatrices électroniques.
Or, depuis,
et plus particulièrement au cours des dix dernières années, une véritable révolution
s'est produite qui change totalement les données des problèmes qui nous sont posés et
dont la solution rend urgente la modernisation de cet enseignement, objet de la présente
étude.
Les nombres
et les calculs sont désormais partout, à chaque heure de notre journée, à chacun de
nos gestes sociaux : de la flûte de pain qu'on achète, du chewing-gum au journal
illustré jusqu'au prix de l'essence et des tickets d'autobus, à l'achat des livres, au
chronométrage des exploits sportifs, au minutage des stations radio et télévision, le
nombre nous domine et il serait vain de penser que nous pourrons encore nous dégager de
son emprise.
Savoir
estimer et calculer, comparer fiches et nombres vérifier des comptes et opérer des
paiements deviennent de ce fait une inéluctable nécessité au même titre qu'apprendre
à lire et à écrire. Mieux encore : avec la radio et la télévision avec les
journaux et les livres qu'envahit l'image, un e peut fort bien s'adapter à son milieu
même s'il ne sait pas s'exprimer oralement ou par écrit. Il sera un infirme s'il ne sait
ni compter, ni calculer.
III. - MÉCANISMES ET INTELLIGENCE.
Dissipons
d'abord un grave malentendu, hélas ! presque universel.
Il y a
compter et compter comme il y a lire et lire.
Nous
n'appelons pas lire le fait de déchiffrer, c'est-à- dire de reproduire un son
correspondant au signe indiqué Il s'agit là d'un vulgaire conditionnement, qui réussit
ave certains animaux et qui peut avoir ses avantages technique et sociaux, mais qui n'est
pas lui-même un élément de culture et de progrès, qui peut être au contraire à
l'origine d'un avilissement et d'un abêtissement de l'individu.
Lire, c'est
d'abord comprendre la signification des signes écrits, quels que soient les processus de
la reconnaissance. Il y a des enfants qui parviennent à une lecture à peu près parfaite
sans avoir cependant dominé tous les mécanismes des éléments syllabiques. Mais
l'inverse n'est pas vrai l'acquisition mécanique est insuffisante s'il n'y a pas
compréhension intelligente.
Il en est
exactement de même pour le calcul. L'enfant peut déchiffrer, c'est-à-dire traduire les
signes ou compter automatiquement. Il ne saura pas calculer s'il n'y a pas compréhension
intelligente de la notion calcul.
Contrairement
à ce que prétendent parfois certains théoriciens, l'acquisition des mécanismes ne
prédispose nullement à la maîtrise calculatrice ; elle contribuerait plutôt à la
détériorer et à la paralyser. La culture mathématique au contraire prédispose à
l'apprentissage des techniques dont elle fait sentir la nécessité.
Dans ce
domaine comme dans beaucoup d'autres sans doute, on ne monte pas des mécanismes à la
culture ; on descend de la culture aux mécanismes. La reconnaissance de ces circuits
est un élément majeur de notre nouvelle pédagogie.
Autrement
dit, partir de l'apprentissage des mécanismes est une grave erreur de méthode dont
l'échec mentionné plus haut n'est que la juste sanction.
Un autre
argument en faveur de la priorité de la culture c'est que les machines peuvent ou
pourront faire l'économie de, l'apprentissage technique, elles ne remplaceront pas
l'intelligence ou la compréhension subtile qui sont à la base de la culture
mathématique.
On nous
avait fait croire que connaître la table de multiplication, savoir résoudre les quatre
opérations ou les problèmes élémentaires c'était le b a ba de
l'enseignement du calcul. Que deviendra l'Ecole, à quelle méthode aura-t-elle recours
si, un jour prochain des machines à calculer individuelles rendent inutiles la table de
multiplication ou la pratique des opérations ? Et la chose est fort possible. Elle
est en train de se réaliser sous nos yeux : les balances sont déjà
automatiques ; l'essence se paie au compteur ; les relevés du gaz et de
l'électricité sont établis par cartes perforées et demain - cela se fait déjà dans
diverses entreprises, - les relevés de salaires seront établis électroniquement. Il
suffira bientôt de savoir, comme les singes, encaisser et rendre la monnaie,
Les
ingénieurs sur le terrain sortent de leur poche une petite machine qui leur évite les
calculs complexes qu'ils avaient eu tant de mal à apprendre ; et le mathématicien
fait faire ses comptes par les I.B.M.
L'acquisition des mécanismes n'est qu'un accident dans la compréhension intelligente du calcul. Ce qui importe, et ce qu'il faudra donc cultiver en premier lieu, c'est le sens mathématique, résultat d'un long apprentissage à base de tâtonnement expérimental et de vie.
Il résulte
de cette constatation qu'il nous faut renverser radicalement les facteurs de la culture
mathématique.
L'apprentissage
mécanique, qui remplit encore les manuels scolaires et qui fait l'objet presque exclusif
des leçons scolastiques n'est que secondaire et ira s'amenuisant au fur et à mesure que
se développe la technique des machines à calculer ; tout comme s'amenuise jusqu'à
disparaître un jour prochain l'apprentissage du pédalage dépassé par l'envahissement
des vélomoteurs.
Je sais
bien que, en attendant, il sera nécessaire d'apprendre le pédalage avec le moins de
peine possible, comme il sera nécessaire d'apprendre les mécaniques et nous nous en
préoccupons. Nous avons même la prétention d'affirmer qu'avec nos méthodes naturelles
cet apprentissage se fait, sinon aussi vite, du moins avec une profondeur et une sûreté
qui lui donnent une valeur supérieure.
C'est parce
que nous savons que nous touchons là à une question de bon sens mais qui, comme la
plupart des questions de bon sens, est trop simple pour être admise par ceux qui se
piquent de culture que nous revenons encore sur notre démonstration.
Il y a
trente ans, nous avions besoin de connaître les pièces de notre moteur automobile, et
nous avions avec nous des guides techniques pour réparer les pannes, même s'ils ne nous
étaient pas souvent d'un grand secours. En ai-je démonté des carburateurs dont les
gicleurs étaient bouchés, des delcos et des condensateurs grillés, et des pneus !
Je ne connais plus rien aujourd'hui de cette science de dépanneur et les titulaires
récents de permis de conduire en savent moins encore que moi.
Ces
connaissances, naguère élémentaires et indispensables sont devenues inutiles puisqu'il
n'y a pratiquement plus de panne et que, s'il y en a une, on a plus vite fait d'avoir
recours au mécanicien voisin ou à Police-Secours.
Cette
évolution est très caractéristique dans les bureaux de comptabilité.
La qualité
première d'un comptable était il y a dix ans à peine, qu'il sache compter vite et
juste, en jonglant avec les nombres et les signes, On ne demande plus aujourd'hui au
comptable s'il sait faire rapidement une opération sûre mais s'il manie avec dextérité
sa machine à calculer et s'il a une vision et une compréhension méthodique des
problèmes posés par les opérations intervenues.
Et il y a
aussi cette autre question de bon sens qui devrait être décisive si les adultes étaient
encore sensibles à l'expérience.
On dit en
médecine que les acides chassent le calcium.
On peut
dire également pour le calcul que la mécanique chasse la compréhension intelligente.
Le nombre,
servi par l'automatisme procure aux enfants une réussite relativement facile, et qui fait
illusion. Les parents ne s'inquiètent jamais auprès de leur enfant : « As-tu
compris ? Sais-tu exercer ton intelligence pour te tirer d'affaire dans telle
situation de la vie ?... », mais : « Sais-tu compter jusqu'à 50 ou
100 ? As-tu retenu ta table de multiplication ? Sais-tu faire les
soustractions ? ». Je m'informais auprès d'une fillette de cinq ans et demi
qui venait de quitter notre école si elle savait calculer et faire les opérations. Elle
me répond : « Non pas encore, nous sommes au nombre 29 ».
Évidemment,
l'enfant qui est victime d'une telle conception de calcul se persuade de ce fait que
l'élément majeur de cette discipline c'est la manipulation des nombres. Comment n'en
serait-il pas persuadé alors que les parents, par tradition n'ont pas d'autre perspective
et que l'instituteur consacre aux nombres la presque totalité de son temps. Et les
examens ne consacrent-ils pas avant tout cette « science » ? Pourquoi les
uns et les autres modifieraient-ils leurs pratiques au profit d'un enseignement délicat
dont on ne peut jamais mesurer le rendement et qui ne vous apporte aucune immédiate
certitude.
Le
résultat en est que les enfants sauront peut-être compter parfaitement, faire les
opérations, résoudre mécaniquement certains problèmes, mais sans qu'ils fassent la
moindre liaison entre ces acquisitions et la notion individuelle et sociale du calcul. Un
divorce s'établira qui risque d'être définitif. Les enfants ne retrouveront plus le
sens arithmétique. Ils en seront comme infirmes.
Qu'on ne se
méprenne pas : nous ne prétendons nullement que le calcul mécanique soit sans
importance. Il est l'expression du sens arithmétique, comme les notes sont l'expression
écrite du sens musical. Mais le calcul mécanique fonctionnera à vide ou à contresens
s'il n'est pas mû et motivé par la conception vivante et intelligente qui sera notre
base de départ et sans laquelle il ne saurait y avoir de culture arithmétique.
*
Le
problème se trouve dès lors logiquement posé et notre souci pédagogique
précisé :
1° - Si,
pour les raisons, à notre avis majeures, que nous avons données, l'essentiel dans
l'enseignement du calcul doit être avant tout la culture du sens mathématique à même
la vie, nous devrons étudier expérimentalement comment, par quelle méthode, sur la base
de quelles techniques, nous devons aborder et conduire cet enseignement.
Il s'agit
d'un aspect tout nouveau du problème, dont on s'est fort peu préoccupé jusqu'à ce jour
puisque l'accent était mis en permanence sur les acquisitions mécaniques. Le mouvement
de l'Ecole Moderne est peut-être le seul à pouvoir présenter, avec les résultats
éprouvés d'une longue expérience, une méthode naturelle de calcul efficiente.
2° - Nous
n'aborderons qu'ensuite le problème à notre avis secondaire de ces acquisitions
mécaniques. Nous n'avons rien de spécial ni d'original à apporter, sauf que nos enfants
sensibilisés et activés par la culture mathématique que nous avons abordée auront le
souci, le désir, le besoin de dominer bien vite ces mécanismes pour aller de l'avant.
Une
méthode, même insuffisante, devient bonne, et même excellente quand les enfants
l'abordent avec dynamisme et élan.
Vous
trouverez dans les centaines de livres et de manuels se rapportant à cet enseignement une
variété suffisante techniques et de procédés auxquels vous pourrez vous référer.
Nous dirons simplement dans un prochain chapitre comment les fichiers
auto-correctifs facilitent les acquisitions qui, dans les données actuelles de
l'Ecole restent indispensables.
Le mot a
fait fortune comme se sont imposées déjà à la pédagogie les notions de texte libre,
de journal scolaire de correspondance, de plans de travail, de conférences, de dessin
libre que nous avons mises à l'honneur.
Nous
introduisons de ce fait une donnée nouvelle un levain - dans le circuit de la
vieille pédagogie. Nous voulons, nous, que ce levain y joue pleinement son rôle pour
faire lever la pâte.
Mais il est
des pédagogues qui, sans contester les vertus de ce recours à la vie, voudraient bien
n'y faire appel que comme à un timide adjuvant, comme à un complément nouveau à
l'ancienne pédagogie.
C'est ainsi
que M. Ischer, directeur des Etudes Pédagogiques à l'Ecole Normale de Neuchâtel, en
Suisse nous écrivait :
« On
n'apprend pas l'arithmétique par les problèmes de vie mais dès qu'une notion est
assurée, on l'exerce et on la répète par des problèmes de vie ».
1
M. Ischer considère donc ici l'acquisition des mécanismes qui n'ont que faire en effet des problèmes de vie. Mais quelles sont ces notions assurées ou à assurer ? Et n'est-ce pas d'abord le milieu ambiant qui doit nous fournir les éléments de calcul, et donc poser les vrais problèmes, porteurs des seules notions qui méritent d'être étudiées ? Hors de cette expérience vivante, il n'y a que mécanismes et conditionnements et nous en avons dit les dangers.
C'est
toujours le même différend dont nous avons déjà débattu dans notre brochure sur
l'enseignement des sciences (B.E.M. n° 11 - 12). Il y a deux tendances :
- La
scolastique qui présente aux enfants des règles, des principes et des lois qui
sont comme préétablis, sûrs et définitifs et qu'on doit admettre en tous cas comme les
dogmes que l'Eglise place à l'origine de toute foi.
Tout ce
qu'on peut dire, c'est que le procédé n'est nullement scientifique mais plutôt
dogmatique et que nous nous méfions du dogme, ne serait-ce que pour la déplorable
habitude de servitude qu'il imprime aux esprits.
Les
scolastiques disent donc, en sciences comme en calcul : voici les lois à admettre et
à apprendre ; nous allons maintenant pourvoir aux exercices et aux expériences qui
vous permettront d'en saisir la portée.
La sanction
de cette erreur est immédiate : les enfants ne se plient que de très mauvaise
grâce à ces obligations ; ils n'entrent qu'à regret dans cette maison qui n'est
pas la leur puisque c'est vous qui en avez choisi l'emplacement et monté les murs.
C'est comme
si vous disiez à votre enfant enthousiaste devant le bout de champ qui lui est
échu : « Voici ton jardin. Je vais le bêcher, y planter pommes de terre et
salades car tu ne saurais pas le faire selon les règles ; tu les soigneras et les
arroseras pour les faire pousser ». On ôte à l'enfant ce qui justement le
passionne comme étant à l'origine de la création et de la vie.
-
La méthode naturelle rétablit les
processus normaux. Aucune règle imposée d'avance, mais observations et expériences à
même la vie, problèmes posés dont nous chercherons ensemble les solutions et qui, à
travers l'inquiétude salutaire susciteront la recherche des principes et des lois.
Nous savons
que, pour convaincre les scolastiques au bien fondé de telles pratiques, il nous faudra
d'abord leur faire admettre la supériorité des processus de tâtonnement expérimental
sur une pseudo, science qui autorise, prépare et entretient des techniques scolaires
abêtissantes et mortes. C'est une question que nous continuerons à étudier dans notre
revue Techniques de Vie, au cours de nos colloques et de nos Congrès.
Les
pratiques sont suffisamment connues ; elles s'étalent dans des milliers de manuels
scolaires ; elles nous ont endormis et égarés. La démonstration est suffisante.
Il nous faut chercher mieux.
Nous
montrerons, dans la deuxième partie de cette étude, le cheminement et les techniques de
la méthode naturelle de calcul. C'est par l'expérience pratique que nous mesurerons la
valeur des théories.
D'une
précédente publication de l'Ecole Moderne, nous extrayons cette excellente présentation
par M.Beaugrand, de quelques principes de la méthode naturelle de calcul :
« La
pensée n'acquiert sa valeur que par sa lutte avec le réel ».
Quels buts
visons-- avec notre méthode de calcul ?
Quand
sommes-nous satisfaits ?
Il nous
semble que nous avons atteint notre but quand, face aux problèmes, dans la majorité des
cas, la majorité de nos élèves donnent une réponse aussi rapide que sûre, comme si
leur esprit était tout à coup illuminé d'une lueur fulgurante.
C'est ce
que nous appelons l'intuition mathématique.
Qu'est-ce
que l'intuition mathématique ?
Est-ce
essentiellement un phénomène mystérieux qui se situe en dehors de la nature ?
Ou bien au
contraire est-elle le couronnement du travail de chacun et aussi des générations
précédentes ?
Dans ce
cas, comment la cultiver ?
Quelle est
la part du maître ?
Quelle est
la part de l'élève ?
Si
l'intuition mathématique -l'intuition en général - présente des caractères
mystérieux, elle n'en est pas moins, nous disent les psychologues, et l'expérience
semble nous le prouver, le résultat de tout travail conscient et inconscient.
« Si
l'on trouve sans chercher, c'est qu'on avait cherché sans trouver ».
« Le
travail inconscient, écrit Poincaré, n'est possible et, en tous cas, n'est
fécond que s'il est d'une part précédé et d'autre part suivi d'une période de travail
conscient ». Ces inspirations subites - et les exemples que j'ai cités le
prouvent suffisamment - ne se produisent qu'après quelques jours d'efforts volontaires
qui ont paru absolument infructueux et où l'on a cru ne rien faire de bon, où il semble
qu'on a fait totalement fausse route.
Il me
semble que nous, instituteurs, nous avons trop tendance à attendre du travail conscient
des résultats immédiats et à ne pas miser suffisamment sur le travail inconscient. Les
témoignages des grands mathématiciens prouvent que les éclairs d'intuition se font
souvent longtemps après les recherches conscientes, alors qu'ils sont parfois
découragés par leur insuccès. C'est que, entre ce travail conscient et l'éclair
d'intuition, il s'est produit dans leur esprit un lent travail de décantation et de
maturation.
Mais il
semble bien que ce travail inconscient, davantage que le travail conscient, ne peut se
faire sans une adhésion de l'individu, avec renouvellement de cette adhésion aux moments
où la recherche quitte pendant quelques temps l'inconscient pour le conscient.
Comment
donc obtenir de l'enfant une participation, sinon totale du moins partielle, à ce travail
de recherche ?
- En
libérant son esprit des soucis et de la peur des notes, compositions, classements, de la
peur du maître et des camarades.
- En lui
faisant sentir plutôt qu'en lui expliquant que ce travail est indispensable parce qu'il
nous arme dans la lutte pour la vie. Le calcul tel que nous le concevons, qui consiste à
résoudre les problèmes que nous posent notre milieu et le monde en général, y concourt
autrement bien sûr, que les problèmes des manuels.
- En lui
faisant sentir que cette recherche est exaltante, qu'elle satisfait le besoin de
dépassement qui est, plus ou moins apparent, en chacun de nous.
C'est donc
un climat qu'il faut créer dans la classe, comme nous avons créé un climat d'expression
libre.
Si le
maître sait se décontracter, s'il est, sans l'afficher, un exemple de dépassement, s'il
sait utiliser l'enthousiasme de ses élèves les plus doués, la majorité de la classe
sera vite gagnée.
Mais il est
indispensable que notre école soit, là comme ailleurs, l'école de la réussite et non
l'école de l'échec, Pour que chaque enfant fasse son chemin, il faut d'abord l'aider à
trouver les pistes qui lui conviennent.
Aussi
évitons-nous les longues analyses systématiques qui imposent à tous la même piste et
attachons-nous une grande importance à l'abondance et à la variété des histoires
chiffrées et des brevets.
Entendons-nous
bien : nous ne rejetons pas les analyses un peu poussées qui sont les réponses aux
« pourquoi » et aux « comment » sans lesquels il n'y a pas de
véritable formation de l'esprit.
Les films
au ralenti nous permettent de mieux saisir le saut d'un cheval ou la foulée d'un coureur.
De même, les analyses méthodiques des problèmes mettent en lumière la démarche de la
pensée et par là aident les techniques. C'est indispensable. Mais ne soyons pas ces
cinéastes qui abuseraient des films au ralenti dans leurs programmes.
Il va sans
dire que nous nous élevons contre l'analyse par leçons dogmatiques du maître qui
aboutissent à des raisonnements types que tous les élèves doivent obligatoirement
employer.
Nous nous
étions rabattus, faute de mieux, sur le dialogue maître-élèves, le maître
interrogeant, les élèves répondant. Freinet a longuement montré, au cours de ses
ouvrages, combien cette méthode est nuisible au développement mental de l'enfant. En
face d'un adulte qui donne l'impression de tendre des pièges, l'enfant se sent diminué,
quelquefois humilié et, souvent il perd ses moyens.
C'est notre
ami Bersol qui, le premier, a eu l'idée d'une méthode vraiment dans l'esprit de l'Ecole
Moderne. Avec ses petits du Cours Préparatoire, il applique la méthode des exposés que
nous utilisions dans les autres enseignements mais que nous n'avions pas l'idée
d'appliquer au calcul. En face d'un problème, les élèves réfléchissent, puis les
volontaires viennent tour à tour au tableau, craie en main, exposer leurs procédés de
résolution. Questions des autres. Critiques.
Ainsi, jour
après jour, tout naturellement, le maître suit la formation de l'esprit chez ses
élèves.
Et c'est
une joie pour les enfants que de rechercher et d'offrir à leurs camarades tout un
éventail de techniques parmi lesquelles chacun peut choisir, ce qui facilite ses
tâtonnements, lui permet d'acquérir un style personnel.
Ainsi nos
élèves entrent dans le domaine de l'invention mathématique.
Notre
processus est le même que celui des adultes en face d'un problème scientifique ou
mathématique :
1° -
Recherches personnelles caractérisées par un souci d'économie et d'originalité.
2° -
Travail collectif de confrontation des différentes solutions avec exposés, critiques et
choix.
3° - Amélioration de la solution choisie :
- par le travail personnel d'abord,
- par le
travail collectif ensuite.
4° -
Généralisation.
Nous
insistons : éviter les généralisations hâtives et systématiques.
En calcul
comme en lecture, comme en sciences, faire des rapprochements et des analogies tant que
l'enfant n'a pas effectué un nombre suffisant d'expériences, c'est aller à rebours de
la formation de l'esprit.
Résolvons
donc beaucoup de problèmes vivants, observons les démarches de la pensée chez nos
élèves. Et ne soyons pas pressés. Le souci d'économie amènera vite les plus doués à
classer les faits mathématiques, à essayer de dégager des lois. Le maître aidant, les
autres prendront aussi le chemin des principes et des formules.
Nous ferons
alors par exemple des séances de synthèse au cours desquelles nous rechercherons, dans
la multitude de nos histoires chiffrées, celles qui renferment la même notion, nous
efforçant de dégager ce qu'elles ont de général et de particulier.
Nous
verrons que les brevets provoquent tout naturellement ces séances de synthèses
indispensables.
Plus de ces
conditionnements comme nous en voyons encore : chaque fois que tu vois « de
plus » tu additionnes, chaque fois que tu vois « de moins » tu
soustrais... Plus de formules apprises par cur.
Avec des
élèves à l'esprit ouvert, elles viendront en leur temps, et alors elles se graveront
dans la mémoire.
Nous allons
essayer de donner quelques exemples
Dans notre
classe, des enfants de 8-9 ans, formés suivant notre méthode de calcul, se trouvaient
pour la première fois en présence d'un champ en forme de trapèze. Ils ne connaissaient
pas la formule du trapèze. Ils n'ont pas eu recours au manuel. Ils se sont débrouillés,
transformant le trapèze en rectangle. Il a été facile, après plusieurs cas semblables,
de leur faire trouver la formule.
Tout
dernièrement, j'ai eu la surprise de voir ces mêmes enfants, âgés maintenant de 11-12
ans, découvrir seuls la fameuse règle de fausse supposition.
La part du
maître prend parfois un aspect bien particulier. Un jour, dans je ne sais plus quel
problème pratique, ils avaient à calculer un angle dans un triangle dont ils
connaissaient déjà les deux autres angles. Je les arrête :
-
Ne cherchez pas, c'est... tant.
Ils
mesurent. C'est exact.
-
Comment qu'vous faites ?
-
Tracez un autre triangle... etc...
Je leur explique que la somme des trois angles dun triangle est toujours de 180°. Ça leur paraissait bizarre.
-
Et si on fait deux tout petits angles
-
Et si on en fait un tout tout grand ?
Ils sont
restés longtemps après l'heure, traçant sur les tableaux les triangles les plus
invraisemblables, mesurant les angles, car ils voulaient à tout prix trouver des
exceptions pour faire crouler la règle. Ils se sont finalement inclinés, sportivement.
Inutile de dire qu'ils se rappellent et se rappelleront toute leur vie, on ne le leur
demande pourtant pas, que la somme des trois angles d'un triangle est 180°.
Qu'on ne
nous fasse surtout pas dire que nous voulons tout faire passer par la redécouverte. Quand
l'enfant généralise spontanément, nous ne le freinons pas, bien au contraire.
Et vers
douze ans, alors que les Instructions nous demandent d'aborder les problèmes
concrètement, nous allons plutôt au contraire vers l'abstraction parce qu'à ce
moment-là l'esprit de l'enfant est mûr pour cela. Et il nous arrive de temps en temps,
avec nos meilleurs élèves d'avoir recours à l'algèbre pour résoudre des problèmes
difficiles, ce qui les enthousiasme.
M. Beaugrand
VIII. - LES
ACQUISITIONS MATHÉMATIQUES SONT-ELLES TOUJOURS MESURABLES ?
Un scolastique qui se dit matérialiste nous écrit :
« N'est
scientifique que ce qui est mesurable ».
Nous dirons
ailleurs l'erreur d'une pareille conception. Ce que nous pouvons affirmer aujourd'hui
c'est que cette prétentieuse manie de la mesure compromet à tous les degrés, et pour
toutes les disciplines, le déroulement normal de nos efforts éducatifs.
Les
mécanismes se mesurent. Cette mesure est beaucoup plus difficile, souvent impossible
quand nous parlons compréhension, réflexion, invention et création, toutes vertus qui
donnent à l'esprit une envolée que ne suscitent jamais les exercices formels de l'Ecole.
Dans une
école où la mesure est reine, on n'en a pas moins tendance à considérer qu'est sans
valeur tout ce qui ne peut pas être matérialisé sur un cahier, assorti d'une note ou
d'un diplôme. Si on ne peut mesurer les progrès subtils en mathématiques, qui pourra
nous assurer qu'ils existent, que donc maîtres et élèves ont travaillé comme ils le
doivent et que surveillance, contrôle et examens ont dûment fonctionné conformément
aux règlements.
Certes,
pour que la conception mathématique que nous préconisons puisse se généraliser, il
faudra renouveler le sens même et l'esprit de notre éducation, trouver d'abord, pour
maîtres et élèves un travail nouveau qui les enthousiasme et qui nous procure donc de
ce fait l'assurance que les uns et les autres donneront leur maximum sans surveillance
soupçonneuse.
Il faudra
reconsidérer totalement les examens à tous les degrés car, évidemment, tant qu'ils
contrôleront seulement des acquisitions formelles et des mécanismes sans référence à
l'éveil de l'esprit, à la mobilisation de l'intelligence, à la subtilité d'une
culture, l'Ecole en sera réduite à contrôler ce qui se mesure, et l'Inspecteur assurer
à son tour ce qui est demandé par les examens.
Il y a
l'esprit à changer mais aussi d'abord les techniques. Si les psychologues - en
collaboration avec les enseignants combinaient leurs études ou leurs travaux pour mettre
sur pied un matériel nouveau d'examen à tous les degrés avec tests, travaux effectifs,
épreuves d'intelligence et de culture, ils aideraient à modifier du même coup les
techniques de travail et de contrôle dans les classes. On ne ferait plus passer alors
l'accessoire avant l'essentiel.
L'erreur
est peut-être plus manifeste encore pour le calcul que pour les autres disciplines à
cause de l'antithèse technique qui a cours entre les mécanismes qui est conditionnement
et l'esprit qui est culture.
Nul en
effet ne connaît encore, expérimentalement et scientifiquement, les processus du calcul
mathématique, et nous en parlerons nous-mêmes selon notre expérience et notre intuition
plus que par des références sûres à des travaux qui, à notre connaissance, n'ont pas
encore été amorcés.
On croit à
l'Ecole que l'enfant avance mètre après mètre, comme le géomètre qui mesure le
terrain. On l'accusera de perdre son temps ou même de tricher si, dédaignant les chemins
depuis longtemps tracés et obligatoires, il franchit d'un saut les murs qui contournent
les sentiers et s'il s'engage à une allure folle dans les raccourcis jugés
inaccessibles.
Nous en
revenons toujours à l'histoire de la bicyclette.
La
scolastique enseigne que l'on ne saurait enfourcher le vélo avant d'avoir acquis
méthodiquement et scientifiquement la maîtrise des éléments qui, selon les
professeurs, autorisent cette sûre marche à vélo. Il faut évidemment, selon eux,
savoir pédaler, et pour cela procéder à de multiples exercices qui sont d'autant plus
profitables, prétendent-ils, qu'ils sont ennuyeux et morts. Pour la rectitude des
exercices on procèdera, comme cela se doit, avec un vélo sur cale qui obéisse, sans
influence extérieure, aux règles scolastiques. Après quoi on enseignera par leçons
théoriques habilement étudiées les principes fondamentaux de l'équilibre et des gestes
qui assureront une direction sans faille.
Alors
seulement le professeur autorisera son élève à enfourcher un vélo véritable, et il
aura la satisfaction de voir l'apprenti partir avec une assurance plus que scientifique,
ce qui est, pensera-t-il, le résultat tangible de l'excellence de sa méthode. Si nous
osons lui dire que jamais un enfant ne parviendra à rouler à vélo avec une telle
méthode, il invoquera l'expérience concluante.
Illusion
aveugle du scoliastre qui ne veut rien voir hors des quatre murs de sa classe. Car, qu'y
aurait-il vu ?
Après la
leçon magistrale écoutée d'une oreille distraite, et répétée du bout des lèvres,
après un exercice inutile, l'enfant, a retrouvé la vie. Sur le bord du trottoir la
bicyclette d'un camarade attendait. L'enfant l'a enfourchée et a commencé son
apprentissage comme commencent tous les apprentissages, par tâtonnement
expérimental : il s'est placé prudemment face à une descente ; il est monté
en selle comme il a pu et s'est élancé vers le point de chute prévu d'avance au bord du
fossé.
Il a
recommencé pour aller tomber un peu plus loin. Au bout de quelques exercices vivants de
ce pur tâtonnement expérimental, sans explication ni leçons méthodiques, il a, en un
temps record, appris à rouler à bicyclette. Et comme il l'a appris par une méthode
naturelle, il ne l'oubliera plus jamais.
S'il est
suggestionnable, il pensera peut-être aux démonstrations logiques de son professeur, à
cet aspect théorique de l'équilibre dont il n'a pas compris les arguments, et son
apprentissage en sera gêné. Heureusement, Il trouvera sur sa route quelque camarade qui
lui dira prudemment :
- Ne pense
pas à ton équilibre, ne regarde ni ton guidon, ni ta roue... Laisse-toi aller ; ça
vient tout seul !
Le sens
mathématique, comme l'équilibre s'affirme lui aussi tout seul, sans leçon soit disant
méthodique, ou du moins, c'est le procédé habituel de cet apprentissage qui est faux et
qu'il nous faut dépasser.
Comme
l'art, comme la poésie, comme l'invention, le calcul procède non par paliers
méthodiques mais par bonds, non par croissance régulière mais par explosion et
éclatement ; non par une analyse des progrès acquis mais par une sorte
d'illumination qui, tout d'un coup, change l'atmosphère ambiante et le climat où sont
possibles alors de fulgurantes conquêtes.
Voyez
d'ailleurs l'enfant en train de calculer. S'il s'agit seulement de mécanique, il répète
automatiquement, l'être absent de l'opération. Mais s'il s'agit d'aborder la notion de
nombre, vous le voyez se concentrer, prêt à faire fonctionner en lui, des circuits dont
nous ne connaissons encore ni la genèse, ni le comportement. Et tout d'un coup surgit la
réponse, exacte ou approchée, selon qu'a plus ou moins bien fonctionné le circuit
secret.
Cette
différence de méthode sera plus particulièrement sensible avec des enfants qui ont à
résoudre un problème complexe. S'ils ont été formés selon les méthodes scolastiques,
ils déclencheront le mécanisme opérationnel et, selon l'entraînement qu'ils auront
subi, feront additions, règles de trois ou pourcentages, jusqu'à parvenir à des
résultats qui sont parfois hors de tout bon sens. Vous ne les verrez pas s'émouvoir si,
selon leur calcul, une auto vaut trente millions, Ce sont les chiffres seuls qui ont
parlé, sans intervention majeure des zones intelligentes de l'individu.
L'enfant
qui a travaillé selon une méthode naturelle fera fonctionner d'abord les subtils
circuits intelligents et sensibles. Vous le verrez se concentrer et réfléchir sans oser
s'aventurer à poser une opération tant qu'il n'a pas compris. Et cette compréhension
vient tout d'un coup, comme une lumière qui jaillit et qui éclaire la route. A partir de
cette illumination tout est simple, et, à une vitesse incomparable, l'enfant met au net,
avec sûreté, la solution du problème.
C'est cette
différence de processus, c'est l'usage de circuits tout à fait distincts, c'est ce
principe de l'illumination que les psychologues devraient s'appliquer à étudier afin de
normaliser un jour prochain les techniques d'enseignement du calcul.
Cette
mystérieuse question des processus électroniques de compréhension mathématique est
liée au problème tout aussi délicat de l'abstraction.
A l'Ecole,
l'enfant compte trois doigts, cinq feuilles ou huit bûchettes, le nombre étant toujours
lié à l'élément à compter.
Or, le calcul ne prend véritablement son envol que lorsqu'il est comme débarrassé de sa gangue matérielle, qu'il est abstrait de ce qui est pour devenir le nombre indépendant du milieu et des éléments, et qui va poursuivre comme une destinée autonome, propre à toutes les audaces et aux plus hardies combinaisons.
Qu'est-ce
donc que cette abstraction ? A quel moment apparaît-elle dans les processus
d'acquisition ? Quels en sont les avantages et les dangers ? Faut-il en hâter
le manifestation ou s'attarder au contraire au concret qui en serait l'antithèse ?
De la
réponse que nous pourrons faire à ces questions dépendra l'orientation même de notre
méthode pédagogique. Essayons donc d'y voir clair, avec un maximum de bon sens.
*
Bon gré,
mal gré, on s'est rendu compte de ce qu'avait de mécanique - donc de non éducatif -
l'apprentissage scolastique des nombres et des opérations. L'enfant pouvait fort bien
compter jusqu'à cent sans avoir seulement la notion du nombre trois - tout comme il
répéterait cinquante mots grecs étudiés selon le même procédé. Il fait une addition
difficile sans que l'effleure la pensée qu'il pourrait y avoir un rapport entre cette
opération et des réalités similaires de la vie.
Les éducateurs sentaient bien que c'est là une faiblesse de leur système difficile à dominer et ils y ont cherché un correctif.
Puisque
l'enfant n'identifie pas le nombre et la réalité, faisons-le compter et calculer sur des
éléments de cette réalité, concrétisons notre enseignement. Au lieu d'ajouter 3 et 5,
ajoutons 3 bûchettes et 5 bûchettes. Au lieu de multiplier 350 par 4 calculons 4 fois
350 francs.
Cela fait
bien dans les livres où l'on a accumulé signes abstraits et concrets, séparés ou
réunis selon la fantaisie des leçons par des traits en couleur ou des accolades, ces
béquilles inutiles qui nous obsèdent comme des mutilations.
Conscient
de l'impuissance de l'enseignement mécanique, hésitant devant le recours à un subtil
circuit de vie, on a eu recours à une sorte de troisième force, qui n'est qu'un ersatz
de l'un et de l'autre, et qu'il nous faut aujourd'hui dépasser.
Qu'elle est
la part de l'abstrait et du concret dans un apprentissage naturel et normal du
calcul ?
Il serait
intéressant pour le savoir de considérer quelle serait la démarche d'un individu qui
n'aurait pas été influencé, ni déformé, par des pratiques scolastiques.
Cet
individu partirait naturellement du calcul vivant parce qu'il n'aurait encore aucun
exemple de nombres foncionnant indépendamment de ses besoins de vie. Il ne lui viendrait
pas à l'idée, pour mettre le couvert de compter 1, 2, 3, 4, 5. Il comparerait
intuitivement le nombre d'assiettes au nombre de couverts ; vous verrez ses yeux
aller des assiettes aux personnages à servir. Il n'aurait pas à définir le nombre 4
mais, par tâtonnement expérimental les rapports correspondants s'inscriraient dans son
esprit pour servir le cas échéant dans des données similaires. Ainsi le nombre prend
corps, comme prennent corps les couleurs correspondantes à certaines données de
l'expérience.
L'abstraction, c'est-à-dire l'utilisation indépendante de signes découlant de ces rapports sera une démarche naturelle du tâtonnement expérimental. Mais, ainsi « abstrait » le nombre restera cependant chargé des éléments vivants qui en ont assuré la genèse. L'abstraction sera non point une opération scolastique mais une réalité liée au comportement de l'être.
Dans tous
les domaines l'individu fabrique de l'abstrait, mais il ne me fabrique point à partir du
concret, et pas davantage en vertu d'un don particulier d'abstraction, mais par une
opération naturelle de déviation des rapports, fruit de l'expérience.
Et on
remarquera d'ailleurs que ce sont justement les enfants qui ne sont pas suffisamment
sensibles à l'expérience - qui ne sont donc pas suffisamment intelligents - ceux dont
l'expérience, trop longue à aboutir au premier degré, ne se hausse jamais à la
complexité du deuxième degré, qui sont les plus rebelles à l'abstraction, fruit normal
du tâtonnement expérimental.
S'il en est
ainsi - et la question vaudrait d'être longuement étudiée sous cet aspect - il nous
faudrait partir exclusivement du calcul vivant, mais d'un calcul qui ne soit pas seulement
le nombre et les mécaniques appliqués aux choses de la vie, mais qui susciterait
l'établissement de relations qui trouveront plus tard leur expression dans le nombre.
Il serait
donc illogique et antipédagogique de partir du comptage abstrait ou concret, tel qu'on le
pratique dans la plupart des écoles.
Mais le
comptage que nous pourrions dire vivant ne nous paraît pas davantage une solution
idéale. Compter les pages à imprimer, le nombre de poules du poulailler, mesurer les
dimensions de la classe ou du bassin est certes un progrès sur le comptage mécanique
parce qu'il est plus ou moins motivé. Mais je persiste à penser qu'il faudrait partir
davantage des éléments réels de la vie, selon les processus du tâtonnement
expérimental. Créer, ajuster, deviner, estimer, comparer, voilà les fondements
véritables du calcul, dont on ne voit pas tout de suite les effets il est vrai. L'enfant
regarde, réfléchit, ferme les yeux parfois et, par des processus encore mystérieux,
trouve une solution qui n'est peut-être qu'approchante mais qui ira se précisant à
mesure que se diversifient et s'entrecroisent les expériences.
Calculer en
fermant les yeux, c'est peut-être bien la première étape de cette abstraction.
Ne nous
pressons donc pas d'enseigner les nombres aux enfants mais habituons-les à comparer et à
estimer en fermant les yeux. Les nombres leur apparaîtront peu à peu comme dépouillés
certes, mais chargés cependant de signification vivante. L'abstrait ne sera pas
obligatoirement abstrait du milieu.
Peut-être
faudrait-il prévoir et réaliser un matériel d'expérimentation et d'étude du calcul
qui satisfasse tout à la fois aux exigences de l'abstrait et du concret ?
C'est ce
que prétend réussir le matériel Cuisenaire des nombres en couleurs.
Selon notre
raisonnement ci-dessus, il est exact que la matérialisation sous forme de réglettes
ajoute une première dimension aux comparaisons nécessitées par notre apprentissage ;
les couleurs sont une autre dimension et qui pourrait être d'une portée considérable,
parmi les dimensions complémentaires qu'une pédagogie vivante pourra mettre à la
disposition des enfants.
Mais à
notre avis, l'usage de ce matériel n'irait pas au-delà de cette étude subtile des
rapports dans des classes plus ou moins dépourvues d'expériences vivantes.
L'erreur
est de croire que l'usage mécanique de ce matériel peut préparer autrement les enfants
tout à la fois au comptage et à l'abstraction, dans un climat de questions et de
réponses tout chargé de scolastique.
Comment ne
serions-nous pas inquiets à ce sujet quand nous lisons sur les brochures d'emploi des
questions qui ne le cèdent en rien à celles des manuels. Mettez deux réglettes bout à
bout... Maintenant, prenez-en une plus petite et trouvez ce qu'il manque.
Pour cet
usage réduit - et qui n'est pas sans valeur nous avons édité nous-mêmes un Matériel
Camescasse composé de cubes systématiques de 1 cm d'arêtes et avec lesquels l'auteur
résolvait et matérialisait des problèmes très abstraits. Mais ce matériel, au degré
primaire du moins, nécessite la direction permanente du maître. Il peut être un
matériel scolaire de valeur, tout comme le matériel Cuisenaire. Il ne permet pas de
résoudre à notre satisfaction les problèmes de la compréhension arithmétique et de
l'abstraction.
Dans un
livre de Gattegno : « Le matériel pour l'enseignement des
mathématiques » (Ed. Delachaux et Niestlé), nous trouvons d'ailleurs une
mise au point excellente de ce souci de recherche de l'abstraction.
« Il
est vain de rechercher une première abstraction, que ce soit dans l'ordre logique, dans
l'ordre psychologique ou dans l'ordre historique. Quand se pose le problème de
l'abstraction, nous sommes déjà en possession d'abstractions nombreuses sans lesquelles
nous ne saurions formuler ce problème. La question est moins de savoir ce qui est
l'abstrait en soi que de saisir comment nous progressons dans l'abstraction ».
Ces
considérations vont nous être plus précieuses encore quand nous aborderons
l'enseignement du calcul avec nos élèves du CE au FEP.
Vivant, à
ce degré, ne signifie pas forcément le nombre encastré plus ou moins artificiellement
dans les éléments de vie du milieu - ce qui serait déjà un progrès - mais un
changement dans les processus d'acquisition. Il ne faut pas nous contenter d'une sorte de
matérialisation prématurée du calcul, mais d'une idéalisation de ce calcul,
idéalisation dont ne seront exclus ni l'imagination, ni le rêve.
Nous ne
réduirons pas davantage nos problèmes vivants à une froide copie des problèmes
scolastiques ou des examens. Ils seront - ils peuvent être - tout à la fois
littéraires, historiques, géographiques ou scientifiques, comme dans la vie vraie.
Il faut -
et nous sommes en cela sur la bonne voie - que nous prenions l'habitude de rédiger,
d'extérioriser, de souder aux autres disciplines les problèmes complexes tels qu'ils se
posent dans la vie.
On verra
dans la deuxième partie comment nous approchons des solutions souhaitables.
X. - UNE PROGRESSION RATIONNELLE EST-ELLE
INDISPENSABLE ?
Dans notre effort de rénovation, nous aurons contre nous tous les scolastiques qui préconisent, comme indispensable, une gradation soit disant scientifique dans les exercices, comme si nous devions mutiler et châtrer les problèmes de la vie pour les faire entrer dans les cadres prévus par une méthode désuète, avec des questions et des exercices fixés d'avance, et la possibilité, bien entendu, de mesurer les échelons de l'ascension.
Le
problème s'est posé exactement de la même façon - et se pose encore dans bien des cas
- pour le texte libre que nous avons mis à l'honneur.
Rien de
plus semblable aux manuels d'arithmétique que les manuels classiques de français. Dans
chacun des cas on part des notions supposées simples, de la phrase petit nègre ou de
l'assemblage des premiers nombres. Cela ne signifie absolument rien pour le lecteur, mais
c'est apparemment à la portée des enfants. Puis les notions vont se diversifiant avec
leur longue liste d'exercices gradués.
Si cette graduation était vraiment indispensable, notre méthode naturelle ne saurait se justifier puisqu'avec nos tests complexes comme la vie nous usons de mots et expressions, de tournu