| Bibliothèque de l'école moderne n°29-32 - 1964
C.Freinet
Bandes enseignantes
seconde édition sept.1966 |
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au lecteur
MACHINES A ENSEIGNER ET PROGRAMMATION sont désormais
à l'ordre du jour
Qu'est-ce que la programmation ?
Critique du behaviorisme base de la programmation de type américain
Les erreurs du behaviorisme
Renforcement ou motivation
Des processus d'apprentissages erronés
MACHINES A
ENSEIGNER ET PROGRAMMATION
LA BOITE ENSEIGNANTE FREINET
LES BANDES ENSEIGNANTES
La programmation que nous réalisons nécessite une
reconsidération progressive de notre propre attitude éducative
Conception, réalisation et utilisation des Bandes Enseignantes
Méthode Freinet
I°. Bandes pour l'acquisition des mécanismes simples
2°. Bandes programmées pour techniques complexes
3°. Bandes programmées pour l'exploitation des complexes
d'intérêt.
4°. Bandes
de travail
Bandes programmées de travail
·
pour l'Enseignement
de l'Histoire
·
pour l'enseignement de la Géographie
·
pour l'enseignement
des Sciences
·
pour l'atelier
de Calcul
·
autres
utilisations possibles des Bandes Enseignantes
Une nouvelle forme de classe susceptible de revaloriser
tous les enseignements
1°. Le travail en commun
2°. Le travail libre sur Bandes
3°. Synthèse quotidienne
Une technique de travail efficiente au service d'une bonne
pédagogie
*
Avertissement
au lecteur
Ce livre n'est pas un livre de théorie
mais un livre d'action. Il contient seulement la part de théorie nécessaire et
indispensable pour comprendre le bien fondé de la nouvelle technique que nous
recommandons : les
Boîtes et les Bandes
enseignantes.
Nous partons, il faut le dire, avec un
handicap, celui de la mauvaise réputation, auprès des éducateurs, de la technique
américaine de programmation. Nous pensons cependant en avoir évité les erreurs et les
dangers par une nouvelle conception de l'apprentissage, tout entière basée sur nos
méthodes naturelles et notre conception psychologique du tâtonnement expérimental. Nous dépassons ainsi le conditionnement
systématique qui, sous couvert d'un pavlovisme rendu abusivement automatique, entache les
formes majeures de l'éducation contemporaine.
Sans nier l'importance et la valeur de
certaines recherches expérimentales, dont on n'a pas semble-t-il tiré des enseignements
conséquents, nous nous sommes appliqués à porter tous nos efforts sur la pratique en
créant un matériel approprié, en mettant au point une technique, en mobilisant de
nombreuses équipes d'éducateurs pour adapter les machines à enseigner et la
programmation à la masse des écoles ; pour préparer, pratiquement, une éducation
d'aujourd'hui et de demain.
Nous n'avons donc pas voulu écrire un livre qui prématurément approfondirait toutes les données de la question, mais, présenter seulement un aspect nouveau, original et efficace, des Techniques Freinet de l'Ecole Moderne.
Vous lirez donc ces lignes avec indulgence et sans parti pris en pensant que ce n'est là qu'un premier stade d'une initiative pleine de promesses. Surtout, que les réserves et objections qui vous viendraient à l'esprit à cette lecture ne vous arrêtent pas : c'est à la pratique qu'il faut aller si vous voulez comprendre le bien fondé des bandes enseignantes. Vous constaterez bien vite, en effet, que cette technique est bien à la portée des enfants, qu'elle plaît énormément, qu'elle crée un champ d'attention et de curiosité inattendu, une vision synthétique de la question traitée, une curiosité sans cesse en éveil.
C'est parce que l'expérience
poursuivie à ce jour dans diverses écoles, et aux divers niveaux scolaires, nous assure
du succès présent et à venir des Boîtes et des Bandes enseignantes que nous vous engageons àtenter vous-mêmes
l'expérience loyalement menée dans vos classes.
Nous continuons, dans notre revue
pédagogique L'Educateur,
l'étude théorique et pratique de cette nouvelle
technique et notre Centre International de Programmation (Ecole Moderne, Place Bergia à Cannes.) récemment créé reste à la disposition des usagers
de l'Ecole Moderne pour recevoir leurs suggestions, pour les conseiller et les aider.
Que les bonnes volontés ne se
découragent pas car souvent « tout est vrai, alors que tout semble
faux ».
C.F.
« Depuis la Révolution
industrielle, on entend sans cesse déplorer la dégradation et le matérialisme dans
lesquels notre civilisation serait tombée par suite de l'emploi des machines. Le mot
« machine » s'est ainsi chargé d'un lourd contenu affectif, et le même
phénomène est en train de se produire en ce qui concerne des termes comme
« automation » ou « automatisation ». C'est ainsi que l'expression
« automatisation de l'enseignement par la machine à enseigner » suscite chez
certaines personnes un sentiment de répulsion si intense qu'il les empêche absolument de
chercher à apprécier avec intelligence la valeur de ces machines » écrit John W. Blyth dans le numéro
50 de la collection : « Etudes et
documents d'éducation de l'Unesco ».
Que nous le voulions ou non, la
machine et la mécanique pénètrent chaque jour davantage le monde où vivent nos
enfants, Il est normal que l'Ecole s'habitue à vivre au rythme de ce monde et qu'elle
envisage donc l'entrée progressive des machines dans le milieu scolaire.
Si nous voulons moderniser notre enseignement et c'est une inéluctable nécessité - nous ne devons pas avoir sans cesse le réflexe de la vieille grand-mère qui jurait naguère, en maudissant les autos qui envahissent la chaussée, qu'elle ne monterait jamais dans ces mécaniques-là. Et puis, un jour, elle y est montée comme tout le monde, elle a trouvé que c'était rapide et pratique et que ma foi, on s'y trouve vraiment à l'aise.
Nous ne devons pas non plus prendre automatiquement, avant
expérience loyale, une attitude de réserve et d'opposition systématique en face des
innovations dans le domaine des techniques audio-visuelles et des machines à enseigner.
Passe encore pour l'audio-visuel dont nous éprouvons déjà quelques-uns des méfaits qui
nous rendent à bon droit méfiants. Mais pour ce qui est des machines à enseigner notre
commune réaction est exclusivement affective. Nous avons tous peur de devenir un jour
prochain des robots pédagogiquement conditionnés, ce qui devrait nous engager au moins
à tout faire pour éviter cette éventuelle servitude.
Mais pour l'instant, les machines à
enseigner sont un peu comme les loups dont on effraie les enfants. Nous n'en avons encore
jamais vu, sauf en photos, pour la bonne raison qu'il n'en existe encore que fort peu,
sauf expérimentalement dans certaines écoles américaines, ou leurs succursales en
Europe, dans les ateliers plus ou moins secrets des éditeurs européens. Le numéro de
juin 1963 de la Chronique de l'UNESCO, certainement bien informée, rappelle que : « La
machine à enseigner, en admettant qu'elle soit un
jour inventée, est encore du domaine de l'avenir ».
« On
ne peut affirmer, écrit de même John Blyth (op. cité), que l'efficacité des machines à enseigner soit d'ores
et déjà pleinement démontrée... Il ne faut pas oublier d'ailleurs que la machine à
enseigner est simplement un instrument utilisé pour transmettre les connaissances, ce qui
délimite déjà, d'une façon plus rassurante sa prochaine utilisation ».
*
Autrement dit, si nous considérons
objectivement, au départ, le problème actuel des machines à enseigner, nous
constatons :
- que rien d'effectif n'a
encore été fait pour la masse des écoles ;
- que les machines à enseigner ne sont prévues pour l'instant que pour l'acquisition des
connaissances.
Dans ce domaine, pourtant à l'ordre du jour, des machines à enseigner on part pratiquement, semble-t-il, à zéro. A nous de nous mettre techniquement en piste avant de nous laisser imposer des mécaniques d'abêtissement et de robotisation.
C'est ce que nous avons tenté de
faire avec notre Boîte enseignante Freinet qui
est à notre connaissance la première machine à enseigner vraiment populaire et
susceptible à ce titre de pénétrer sans retard dans la masse des classes.
C'est un peu arbitrairement, et sans
doute par nécessité commerciale qu'on tend à dissocier le problème des machines à
enseigner de celui des bandes qu'elles sont destinées à recevoir. Les machines à
enseigner n'ont de valeur que par les supports qu'elles utilisent, et sans lesquels elles
seraient tout simplement semblables à un piano automatique qu'on aurait privé de sa
bande perforée, ou à un appareil de projection pour lequel on aurait négligé de
préparer les films valables.
Les bandes restent l'essentiel de la
technique. Mais leur préparation en est délicate ; leur production risquerait de
contrarier la vente des manuels scolaires. Et c'est pourquoi les efforts des chercheurs et
des éditeurs s'orientent moins vers la réalisation de machines à enseigner, disons
populaires, que vers la création d'ersatz de bandes qui ne seront souvent que des manuels
truqués à utiliser sans machines et qu'on pourra introduire dans les classes sans qu'en
soient modifiées l'état d'esprit et les techniques.
Et c'est pourquoi le problème des
machines à enseigner et des bandes qu'elles utilisent reste entier. Nous nous employons
à le résoudre dans le cadre de l'Ecole Moderne, avec comme but la possibilité de leur
diffusion et de leur emploi dans la masse des écoles dont elles seront appelées
àreconsidérer la pédagogie.
*
Avant d'étudier en détail cette
nouveauté, il ne serait peut-être pas inutile de la situer dans l'évolution plus ou
moins récente de la pédagogie.
Nous sommes en effet à ce point
subjugués par la mécanique américaine que nous avons tendance à ne considérer les
machines à enseigner que comme le résultat des récents progrès de l'électronique. On
en oublie la réalité toute simple : les machines à enseigner sont vieilles comme le
monde.
Lorsque le maître ne s'est plus contenté « d'expliquer » à ses élèves
par la parole, le geste ou l'exemple, et qu'il a fixé l'essentiel de son
enseignement dans des tablettes, sur la pierre ou sur les parchemins, il avait déjà
recours à une machine à enseigner. Lorsque, plus tard, les progrès techniques ont
permis l'édition des livres, les manuels scolaires ont été de vraies machines à
enseigner, auxquelles le maître confiait certaines fonctions, dont il se débarrassait et
se libérait. La preuve en est qu'on peut porter contre l'emploi des manuels scolaires
exactement les mêmes critiques qui nous semblent originales et définitives appliquées
aux machines à enseigner contemporaines : l'enseignement devient impersonnel, hors
de l'influence directe de l'éducateur et risque, de ce fait, de se fourvoyer dans des
voies dangereusement dogmatiques et autoritaires. Tout dépend en définitive des
éléments pédagogiques qu'on place dans la machine et de la façon dont on les emploie.
Les manuels scolaires, créés eux
aussi pour aider le maître prétendaient parfois le remplacer. Grâce à eux, grâce au
tableau noir et au tableau mural aussi, le maître libéré en partie, pouvait s'occuper
d'un nombre croissant d'élèves, avec tout ce que cela comporte comme progrès général
d'une part, mais d'autre part aussi comme dangers éducatifs.
Pour essayer de corriger cette tare
des manuels scolaires qui obligeait les enfants à faire tous la même chose au même
moment et au même rythme, nous avions imaginé et réalisé, il y a quelque vingt-cinq
ans, une autre machine à enseigner : les Fichiers auto-correctifs (Fichiers auto-correctifs de calcul, de géométrie,
d'orthographe, de conjugaison, aux Editions de l'Ecole Moderne, Cannes.). Désormais,
par un travail plus individualisé et plus autonome, les enfants pouvaient aller à leur
pas, ce qui était un incontestable progrès. Nous avions même prévu, comme dans les
machines à enseigner américaines, des recours en cas d'échecs et des tests qui
facilitaient l'auto-contrôle.
Avec ces fichiers, en usage dans plusieurs dizaines de milliers d'écoles françaises et étrangères, les enfants sont partiellement libérés des adultes ; ils se corrigent eux-mêmes ; ils ne sont plus obligés de piétiner ou de perdre pied selon les aléas du travail de leurs congénères.
Poursuivant nos recherches vers une
acquisition de plus en plus automatisée et individualisée, nous avons en même temps
réalisé aussi pour nos classes la première collection de brochures programmées : Bibliothèque de Travail ( Collection BT (600
brochures) Editions de l'Ecole Moderne, Cannes.). Chacune des vingt-quatre pages de la
brochure comporte un dessin ou une photo, avec un texte simple qui constitue un tout et
pourtant élément d'un ensemble. Le succès de ces brochures vient certes de leur
adaptation à la compréhension et aux besoins des enfants mais aussi à la forme
programmée que nous leur avons voulue systématiquement.
Il nous a suffi de faire un pas de
plus pour accéder à la machine à enseigner et à la programmation aujourd'hui à la
mode.
*
QU'EST-CE QUE LA PROGRAMMATION ?
Le véritable intérêt des machines
à enseigner n'est point dans les astuces mécaniques que n'importe quel esprit inventif
peut imaginer et compliquer à loisir - et qui ont cependant, il faut le reconnaître, un
attrait croissant pour les enfants. Le véritable intérêt c'est l'innovation pédagogique qu'elles supposent et
comportent et qui, servie par des mécaniques adéquates, est en passe de modifier
profondément les processus et le rendement scolaires.
Ce processus nouveau, c'est la programmation.
La programmation est fille de
l'automation.
Tant que c'est l'homme qui décide et
commande tous les actes d'une machine, il peut en modifier à sa guise le déroulement,
avec plus ou moins d'efficience d'ailleurs, selon la compétence du technicien
responsable. Il en est de même pour l'Ecole. Selon la méthode traditionnelle, c'est le
maître qui règle souverainement la marche des travaux, ce qui ne va pas toujours sans
accrocs regrettables et sans pannes plus ou moins accidentelles.
Le jour où l'on a voulu régler certaines machines pour un fonctionnement autonome, il a fallu décomposer le processus de travail en une succession d'opérations dépendantes les unes des autres, à tel point que la machine ne puisse accéder à l'opération n°2 si l'opération n°1 n'a pas été normalement terminée.
Dans un système non programmé, si l'ouvrier ne comprend pas, on
lui explique ; si la pièce n'est pas suffisamment fignolée, on la fait reprendre.
Si, à l'Ecole traditionnelle, l'enfant ne comprend pas, on lui explique. Que de
démonstrations et de théories ne prodigue-t-on pas à l'enfant qui n'a pu franchir un
palier prévu ! Que d'invectives et de gronderies, de récompenses et de
punitions !
La machine, elle, ne comprend pas.
Elle est comme un sourd inaccessible à nos paroles les plus éloquentes. C'est par
d'autres voies que nous lui permettrons de remplir son programme sans accroc, ce qui nous
oblige à étudier de très près chaque opération, à la régler avec minutie afin que
le but souhaité soit atteint sans risque d'erreur. Alors, après une vérification
automatique, la machine passe sans encombre à l'opération suivante.
On dit qu'on a établi le
« programme » pour le travail prévu par cette machine.
Peut-on établir des programmes
semblables pour les acquisitions scolaires et techniques ? Il ne peut y avoir à cela
que des avantages puisque cette programmation va nous inciter à étudier de très près
chaque opération et à prévoir un déroulement éducatif des opérations.
L'entreprise est cependant plus
délicate qu'on ne croit, du fait surtout que nous sommes conditionnés aux explications
et au verbiage dont nous voyons alors l'inutilité. Elle sera relativement facile quand il
s'agira de questions nettement définies de calcul, d'algèbre ou de sciences. Elle le
sera relativement moins quand nous aborderons les disciplines à contenu intellectuel et
affectif d'évaluation délicate sinon impossible.
Les Américains ont apporté à ce
problème de la programmation un certain nombre de solutions que nous allons maintenant
étudier pour fixer nous-mêmes la méthode et la technique que nous allons adopter.
*
Il y a entre les pratiques habituelles et la programmation plus qu'une question de
mots. Il s'agit en fait d'une nouvelle conception des processus d'apprentissage, et donc
de comportement, ce qui
sous-entend une reconsidération de toute la psychologie classique.
« La cybernétique en tant que
l'art de rendre efficace l'action, écrit L. Couffignal. (La cybernétique, Col. « Que
sais-je ? » PUF) a besoin de raisonnements plus souples que ceux qui
ressortissent à la catégorie des raisons qui prouvent. Un mouvement de pensée qui
aboutit à un programme d'action efficace est pleinement satisfaisant, quelle que soit la
voie qu'il ait suivi, même s'il n'en a suivi aucune d'encore cataloguée. La
« preuve » de sa valeur est la constatation de son efficacité ».
Telle n'est certainement pas
l'opinion de tous les scientistes scolastiques pour lesquels il n'y a pas d'autre voie à
l'acquisition que l'explication intellectuelle dogmatique et la démonstration objective.
Et c'est pourquoi la pédagogie traditionnelle ne saurait s'accommoder de la
programmation. Il est caractéristique que Couffignal lui-même préconise, pour remplacer
la théorie classique défaillante une méthodologie du raisonnement analogique qui
s'apparente au behaviorisme ou théorie du
comportement, lequel est à l'origine de la programmation et donc des machines à
enseigner américaines.
Nous n'entreprendrons pas ici ni la
critique du raisonnement analogique (voir le livre
de Couffignal précédemment cité), ni l'étude en détail du behaviorisme. Les lecteurs que la question
intéresse pourront se reporter à l'exposé très documenté qui en a été fait par
André Tilquin, dans son livre : Le
behaviorisme (origine et développement de la théorie de réaction en Amérique) (Editions Vrin, Paris 1942). Nous aurons l'occasion
de dire au cours de ce travail comment notre livre : Essai de Psychologie sensible appliquée à l'Education
(Editions de l'Ecole Moderne, Cannes) complète le behaviorisme en lui apportant un
élément nouveau et décisif : la
perméabilité à l'expérience.
Nous avons donc, d'une part, la
théorie traditionnelle qui ne saurait s'accommoder des bandes enseignantes ; d'autre
part la théorie américaine dont nous aurons à dire les faiblesses. Entre les deux, une
théorie fumeuse de l'analogie, sur laquelle il sera difficile de baser une méthode de
travail.
Nos
Boîtes et Bandes enseignantes marquent, à notre avis, un progrès théorique et
pratique qui devrait en assurer le succès.
*
Ce behaviorisme, ou théorie du comportement, constitue
incontestablement une rupture spectaculaire avec toutes les théories intellectualistes
qui essaient d'expliquer la nature humaine dans son dynamisme présent et dans son devenir
vital.
Son parti pris de s'attaquer aux
réalités de la vie nous est d'emblée sympathique et vaudrait d'être confronté, pour
une synthèse constructive avec le pavlovisme dont
on n'a pas encore su utiliser, pour l'enseignement, toutes les enthousiasmantes
virtualités.
« La
science du comportement, telle que l'entend Watson, est une science concrète, pratique,
et au moins de première intention, populaire. Elle ne suppose aucune connaissance
technique, elle ne cherche pas à expliquer mais à prévoir ; elle ne s'occupe donc
pas des événements organiques, quelque intéressants qu'ils soient qui opèrent la
médiation du stimulus et de la réponse ; elle se place aux deux extrémités de la
chaîne organique et se propose de relier directement, par des lois de comportement, le
stimulus et la réponse » (A. Tilquin, op. cité.).
« La conscience et l'esprit ne sont que des concepts
périmés, forgés et utilisés par l'animisme pour rendre compte des activités
psychologiques, des suppositions qu'une psychologie scientifique doit écarter
définitivement au profit des notions de stimulus et de réponse qui, elles, correspondent
à des réalités observables... Le behaviorisme se rattache à la tradition mécaniste.
On peut remonter jusqu'à Aristote, pour qui l'âme n'était que l'ensemble des fonctions
du corps, ou se borner à la conception cartésienne de l'automatisme animal que le
behaviorisme ne fait qu'appliquer à l'homme, comme l'avaient déjà fait les
encyclopédistes Diderot, d'Holbach et surtout La Mettrie...
La
psychologie expérimentale, de Wundt et Titchener, est une science abstraite, portant sur
l'homme en général, adulte et civilisé, dont elle analyse la conscience, et à ce titre
elle peut intéresser le philosophe mais elle est dépourvue de toute valeur pratique,
elle n'a pas d'applications, elle n'est d'aucune utilité pour la conduite de la vie. La
psychologie behavioriste par contre, étant la science du comportement, c'est-à-dire des
interactions de l'homme concret vivant, réel, et de son milieu physique et social, traite
des situations empruntées à la vie... Elle est une science pratique, concrète,
d'intérêt humain, alors que la psychologie traditionnelle est abstraite, spéculative,
d'intérêt purement philosophique...
Le behaviorisme ne fut pas porté sur
le trône psychologique par une conspiration de philosophes. Il a pris le pouvoir sans
charte, sans constitution, grâce à une révolte populaire de l'esprit pratique
américain contre la psychologie allemande spéculative et académique »(A. Tilquin,
op. cité.).
L'accusation portée par le
behaviorisme contre la psychologie et la pédagogie traditionnelles, nous semble
parfaitement motivée.
Les éducateurs de l'ancienne école sont persuadés en effet qu'ils ont à résoudre exclusivement des problèmes d'intelligence et de compréhension, et non des problèmes de comportement et de vie. Si l'enfant n'a pas compris, il faudra, vous dira-t-on, lui expliquer, et on ne peut expliquer qu'intellectuellement, comme si les mécanismes sensibles des individus fonctionnaient en circuit fermé, dans le cerveau
souverain. L'idée ne viendrait jamais à ces éducateurs
intellectualistes que l'enfant, placé dans certaines conditions favorables, après avoir
fait observations et expériences, puisse, de lui-même, dominer des difficultés dont le
maître croit seul détenir le secret. La science, selon eux, ne descend que d'en
haut ; elle ne saurait monter d'en bas, puisqu'elle est la « science ».
La mécanique peut aider les élèves à répondre aux questions posées, tout comme les
explications du manuel permettent de faire les exercices préparés par les leçons.
C'est contre une telle conception de
la culture que réagit à l'origine le behaviorisme. Et il réagit vraiment selon l'esprit
américain.
« C'est parce qu'il est vraiment
un produit américain, parce qu'il sort de l'esprit américain, que le behaviorisme était
apte à en satisfaire les besoins. C'est un lieu commun de dire que le peuple américain
est un peuple d'ingénieurs, de mécaniciens, d'inventeurs, d'hommes d'action, d'hommes
pratiques, avant tout, qui jugent d'un système d'idées comme d'une machine, par ses
applications à la vie et aux affaires, par son utilité, par son rendement ; qui ont en
conséquence le goût du concret et la passion du fait.
Le
behaviorisme, psychologie d'objet, de faits observables, enregistrables, mesurables,
contrôlables ; de prévision ; qui identifie l'esprit avec le comportement, qui
étudie l'homme vivant dans ses ajustements au monde des objets familiers et des affaires,
et le conçoit comme une mécanique, correspond parfaitement à ce qu'exigeait le
tempérament américain » (A. Tilquin, op. cité.).
C'est parce que nous nous accommodons mal d'une telle théorie du comportement ; c'est parce que nous croyons avoir assis notre psychologie et notre pédagogie sur des données plus justes et plus humaines que, en réaction contre les machines et la programmation américaines, nous avons préconisé une technique et un matériel nouveaux qui, sans négliger l'apport des initiateurs, prétendent aller plus avant et avec une plus grande sûreté.
Les behavioristes, et, entre tous,
celui qui est considéré comme le père de l'instruction programmée, Skinner, professeur
à l'Université d'Harvard, s'en vont trop volontiers à l'extrême opposé des
intellectualistes théoriciens lorsqu'ils croient avoir découvert des processus nouveaux
et valables de comportement.
Il y a, selon Watson, le maître du
behaviorisme, plusieurs manières d'apprendre : par tâtonnement, par imitation, par
éducation. Mais toutes ces méthodes se ramènent en définitive à la première : la
méthode des essais et des erreurs (Revue
« Hommes et Techniques » n° de janvier 1964).
Nous touchons là au noeud du
problème.
Qu'est-ce que cette méthode des essais
et des erreurs ?
« En présence d'une situation nouvelle pour laquelle, dans son répertoire réactionnel, il ne possède pas toute faite la réponse appropriée, l'organisme animal ou humain exécute une succession de mouvements variés. A force de varier les réponses, l'organisme accomplit par hasard la réponse exacte. Lors des répétitions ultérieures de la situation, les mouvements incorrects qui précédent la réponse correcte sont de moins en moins nombreux; la réponse correcte se produit de plus en plus tôt, et finalement elle est la seule exécutée, et cela dès la présentation de la situation » (ibid)
En vertu de quelle loi, ou de quelle
tendance la réponse correcte émerge-t-elle de l'ensemble des tâtonnements ? Les
behavioristes ne semblent pas s'en être souciés. Ils n'ont pas vu ce que la « loi
de l'effet » de Thorndike pouvait comporter pour l'explication profonde du processus
de tâtonnement. « Un acte qui aboutit à un résultat satisfaisant tend à se
répéter ». C'est le principe même de notre Tâtonnement Expérimental (Voir . C. Freinet : Essai de psychologie sensible appliquée
àl'éducation, Ed. de l'Ecole Moderne, Cannes.), loi générale et universelle de la vie. Les
psychologues en ont conclu simplement que la réussite produisait un
« renforcement ». Et on a cultivé ce renforcement d'une façon mécanique
qui, avec la théorie du vrai et du faux reste à la base des conceptions américaines en
fait de machines àenseigner et de programmation. N'a-t-on pas créé des machines où ce
« renforcement » est obtenu par un bonbon ou une friandise comme lorsqu'il
s'agit du dressage de pigeons ou de rats ?
Cette fausse conception des processus
de comportement handicape, à la base, la conception et la production des machines à
enseigner et de la programmation américaines, que la production européenne aurait
tendance à imiter servilement.
La psychologie behavioriste est
restée à mi-chemin de ses découvertes. Nous la complétons par la notion autrement
féconde du Tâtonnement expérimental.
Ce n'est qu'au tout début de son
aventure, alors que l'individu n'a encore à son actif aucune expérience qu'il procède
par essais et erreurs. Mais dès qu'une expérience si minime soit-elle a été réussie,
elle laisse une trace dans le comportement. Et c'est par cette trace qu'ont tendance
àpasser les actes ultérieurs.
A nous de préparer le terrain favorable à cette perméabilité qui rendra possible la trace, et d'inciter à l'acte fonctionnel qui creusera cette trace. Le « renforcement » n'y suffit pas. Il y faut une motivation profonde, non seulement mécanique et extérieure, mais personnelle et affective qui conditionne expérimentalement le comportement.
C'est conformément à cette
pédagogie du Tâtonnement expérimental :
- que nous susciterons les premières
réussites à base de vie ;
- que nous inciterons nos enfants à
répéter les actes réussis jusqu'à ce qu'ils soient passés dans l'automatisme. A ce
moment nous entreprendrons une nouvelle expérience, suivie à nouveau de répétitions
permettant de faire passer dans l'automatisme l'acte réussi.
Nos bandes ne seront donc pas de simples questions qui appellent une réponse, avec récompense en cas de réussite. Notre pédagogie nous dicte la formule de nos bandes : travaux vivants, à la mesure de l'enfant pour qu'ils soient une réussite, puis exercices faisant passer cette réussite dans l'automatisme.
*
Mais qui
poussera l'enfant à agir et à expérimenter ? Ne faudra-t-il pas avoir recours aux
punitions ou à la
récompense pour « renforcer » l'attrait de la réussite ?
Oui, si on ne change pas la
pédagogie.
C'est ce que n'ont pas essayé de
faire les Américains machines à enseigner et bandes programmées sont typiques de cet
esprit mécaniste qui se préoccupe moins de reconsidérer les processus de pensée et
d'action que d'inventer et de fabriquer des machines qui permettront aux enfants et aux
étudiants de réduire plus vite les problèmes qui leur sont posés par l'Ecole
traditionnelle. Ils ne prétendent pas réformer un tant soit peu la pédagogie en cours.
Ils la feront fonctionner avec des machines.
C'est une caractéristique en effet de toute la littérature produite sur cette question que subsistent intégralement les erreurs et les tares de la pédagogie traditionnelle : il y aura toujours des leçons dogmatiques, mais elles seront faites sous une autre forme par des machines; on posera les mêmes questions scolastiques mais l'enfant y répondra par le truchement des machines qui opéreront le contrôle. Selon les traditions scolastiques, l'élève aurait tendance à tricher en copiant les réponses : on inventera des mécaniques complexes pour éviter le copiage. Le contenu des livres programmés sera le même que celui des manuels scolaires, mais on se « l'assimilera » selon une autre technique.
C'est parce qu'elle manque de motivation profonde que cette
pédagogie traditionnelle - même mécanisée a besoin pour se maintenir des sanctions
habituelles et d'un conditionnement dont nous redoutons toujours les effets, même s'ils
semblent, comme toutes les bonnes disciplines, apparemment favorables aux acquisitions.
On argumentera que les « expériences
de laboratoire ont montré comment les techniques
de « renforcement » immédiat contribuent très efficacement à créer chez
les animaux des réactions discriminatives à des stimuli déterminés. On peut apprendre
à des rats et à des pigeons à donner successivement une série complète de réponses
qui forment alors une chaîne complexe de manifestations.
« Dans certaines formes de
l'enseignement humain, on emploie traditionnellement la méthode des exercices
d'entraînement. La présentation mécanique des questions trouve une application
évidente chaque fois que cette méthode est considérée comme approuvée, mais il n'est
pas aussi évident que son application puisse s'étendre à d'autres domaines...
« Les
élèves apprennent parfois la logique ou les mathématiques en procédant de la même
manière (par le renforcement). Ils s'habituent à répondre à telles ou telles questions
par certains mots ou par certains chiffres, parce que ce sont les réponses qui produisent
le « renforcement », sous forme de succès aux examens. Ils sont souvent
incapables d'imaginer pourquoi ces réponses sont préférées à d'autres, tout aussi
valables à leurs yeux ; mais, ayant appris ce que le professeur désire, ils s'efforcent
simplement de lui donner satisfaction »(J. Blyth : Où en est l'enseignement
audio-visuel (UNESCO).).
Nous pouvons discuter en connaissance
de cause de ce conditionnement par répétition puisque nous y avons sacrifié nous-mêmes
en éditant nos fichiers auto-correctifs qui, à
l'origine, étaient imités des travaux de Washburne, et donc imprégnés de ce même
behaviorisme qui a conduit les Américains aux machines à enseigner.
Nous aussi, nous avons établi, pour les diverses notions à acquérir, pour les
marches à surmonter, des séries d'exercices méthodiques que l'enfant devait répéter
pour maîtriser la technique
envisagée. Et cette pratique s'est révélée comme un net progrès sur l'emploi des
manuels.
Mais nous n'avons pas toujours pris
garde que ce succès mécanique ne met en action que les zones mineures de l'individu et
que les acquisitions constatées ne sont pas faites en profondeur. Il y a eu
conditionnement mais non éducation. Le chien est dressé par ce processus, à
« répondre »aux ordres de son maître, aux dépens de ses propres processus
de vie. Par un tel conditionnement l'enfant ne mobilise lui aussi qu'une partie de son
esprit, celle qui permet les succès scolaires. Les acquisitions ainsi obtenues seront
effectivement valables pour l'école et les examens, mais pas toujours pour les exigences
de la vie.
Qu'est-ce qui joue, dans cette
théorie du conditionnement contre l'acquisition véritable ?
- D'abord le fait que les exercices
prévus n'ont pas, par eux-mêmes, d'intérêt pour l'enfant, et que donc leur
répétition ne laissera qu'une trace infime dans le comportement de l'individu.
- Et le fait aussi que les mots sont,
désormais désincarnés et que, si même le conditionnement produit son effet, il jouera
seulement dans le complexe scolaire. L'enfant ne fera plus de faute dans les exercices
scolaires ; il en fera tout autant lorsqu'il aura à écrire un texte ou une lettre.
Il nous serait hélas ! facile
d'apporter ici des témoignages condamnant cette déficience d'une mécanique qu'on n'a
pas su lier à la vie.
L'erreur que commettent les
Américains lorsqu'ils justifient un tel conditionnement est d'ailleurs la conséquence
d'une erreur psychologique pour ce qui regarde la théorie de l'apprentissage.
Pour parer aux insuffisances du
conditionnement, les psychologues invoquent un « répertoire d'échos ».
« Il ne s'agit pas simplement
d'attendre l'occasion propice pour mettre en forme tous les types de comportement, mais
bien d'établir un répertoire de réponses à des stimuli de manière àsusciter
n'importe quelle forme de réponse » (Revue : « Hommes et
Techniques », janvier 1964).
Les auteurs justifient cette opinion
en donnant une explication à notre avis erronée des processus d'apprentissage.
Et Skinner continue : (F.
Skinner : La théorie de l'apprentissage et la recherche future.)
« C'est d'ailleurs ce qu'on fait quand on apprend à parler à un enfant. Bien sûr, on pourrait attendre qu'il émette une approximation de tel ou tel mot, et renforcer ce comportement verbal spontané, puis attendre une approximation meilleure, et ainsi de suite. Mais ce processus d'apprentissage, théoriquement possible, serait extrêmement lent. En principe, on enseigne à l'enfant un répertoire d'échos : on dit « dada », « chat », et il répète ces syllabes. On obtient rapidement toutes les formes de réponses en écho aux formes de stimuli.
« Pour apprendre à l'enfant à
nommer les objets, on lui montre un livre d'images qui donne un stimulus formel, très
proche d'un stimulus d'écho. Ceci, dit le texte, est une fleur ; cela induit
l'enfant à dire fleur,
en regardant l'image qui la représente. Il pourra ensuite donner la réponse
entièrement sous le contrôle de l'image. Il aura appris le mot fleur ».
Que voilà des mots bien savants et
une théorie bien compliquée pour retrouver la méthode traditionnelle d'apprentissage
des mots, que nous avons toujours dénoncée et qui n'est pas, hélas ! une
nouveauté.
D'abord, ce n'est pas ainsi que
l'enfant apprend à parler dans sa famille et dans la rue. Dans la réalité de
l'apprentissage enfantin, on ne part que très accidentellement du mot, mais toujours de
l'idée, de la chose sensible, qui se traduit par des gestes d'abord, puis par des sons
qui prennent lentement forme, selon le processus de tâtonnement expérimental que nous
avons décrit dans notre livre : Méthode naturelle de Lecture (C. Freinet :
Collection BEM, Cannes.).
L'étude préalable des mots, leur
conditionnement par la répétition ne sont pas conformes aux véritables processus
d'apprentissage. Ils sont, de ce fait, sinon à condamner radicalement, du moins à
n'employer qu'avec la plus extrême prudence.
Et comme, évidemment, les processus
d'apprentissage déterminent la technique des machines à enseigner, on voit la portée de
notre condamnation.
Y a-t-il même une théorie de
l'apprentissage vraiment valable ?
« Il nous faudrait, écrit
Goodman, Directeur de la section Calcul et Cybernétique au Collège de Brighton (Revue : « Hommes et
Techniques », op. cité.2), une théorie de l'apprentissage qui
fasse autorité, au même degré que la théorie quantique par exemple. Or, c'est
précisement ce qui fait défaut. D'après Mérédith, il y aurait 29 théories différentes de processus
d'apprentissage, mais en fait, on peut en dénombrer 57. C'est une erreur flagrante de
prétendre, comme l'affirme Enrich, que « les principes psychologiques de
l'apprentissage sont connus depuis longtemps. » Tout ce qu'on peut dire, c'est que
nous avons là-dessus un vague agrégat de notions acquises empiriquement,
pragmatiquement, ce qui ne constitue pas une base bien satisfaisante pour construire des
machines à enseigner !
Entre autres conséquences importantes
de cette carence, nous manquons du langage psychologique adéquat pour parler de ce que
nous tentons de réaliser : en fait, nous reprenons un assortiment disparate de
jargons empruntés à diverses théories de l'apprentissage, du comportement, des
psychismes de l'homme et de l'animal, voire à des philosophes comme Locke, en les
utilisant dans des acceptions spécieuses et en procédant sur cette base à ce que nous
décorons du nom d'expériences et d'évaluations ».
Face à ce désarroi, nous avons la
prétention d'apporter, par notre tâtonnement expérimental, une théorie sûre et
scientifique, qui est certes fondée sur un aspect du conditionnement, mais corrigé et
complété par cette « perméabilité à l'expérience » qui est, en somme, la
définition de l'intelligence.
Nous renvoyons les lecteurs qui
désirent se familiariser avec cette théorie à notre livre Essai de psychologie
sensible (op. cité). Ils y verront combien nous nous éloignons de cette caricature
de Pavlov que nous donnent les behavioristes.
« Les réflexes conditionnés,
dit Watson (Le behaviorisme, op. cité.), sont les unités en lesquelles est
décomposable toute habitude, aussi compliquée et intégrée soit-elle, et quelle que
soit la complexité des relations spatiales et temporelles entre les mouvements qui la
constituent. Quand une habitude compliquée est entièrement analysée, chaque élément
de cette habitude est un réflexe conditionné. Un organisme est conditionné à un cercle
auquel il répond en tournant à droite, ce qui le met en présence d'un carré, auquel il
est conditionné à répondre en accomplissant deux pas à droite ».
Une telle théorie, beaucoup trop sommaire, est valable peut-être pour une opération mécanique simple, mais elle néglige la réalité que les psychologues sont bien loin, encore de savoir analyser, dans le cadre d'un comportement vital de l'homme et de l'enfant.
« L'organisme humain, réagissant
à son milieu, est ce que Stafford Beer a appelé un système probabilistique infiniment
complexe » (R. Goodman, in « Hommes et Techniques »). Et l'auteur pense que seules les
calculatrices électroniques pourront s'attaquer à cette analyse le jour où elles seront
intelligentes, ce qui n'est pas encore pour demain.
*
Il résulte de ces diverses
considérations que les machines à enseigner genre américain :
- ne sont nullement fondées sur une
théorie sûre de l'apprentissage ;
-qu'elles s'appuient sur une
conception beaucoup trop primaire du conditionnement, tout juste valable pour les
opérations mécaniques ;
-que ce serait une erreur grave de
vouloir les utiliser telles quelles pour des études intelligentes ;
-et qu'il y aurait danger à en
généraliser l'emploi dans les écoles, du moins sous cette forme.
Ces critiques sur les réalisations
américaines en fait de machines à enseigner et de bandes programmées ne sauraient
cependant être une condamnation radicale de ces techniques nouvelles, mais une incitation
à faire mieux, dans une voie qui est susceptible de bouleverser et de rénover tout
l'enseignement.
Nous allons résumer ci-dessous les
avantages certains de ces techniques, tels qu'ils ont été constatés en Amérique et que
corroborent nos propres expériences. Nous verrons ensuite ce que nous pouvons faire de
mieux encore.
1°. - Sans préjuger de la valeur pédagogique des bandes
programmées, les machines à enseigner sont un incontestable progrès technique.
Toutes autres conditions restant
égales, nous pouvons affirmer :
- que les manuels scolaires ont constitué un progrès technique sur les leçons verbales
des maîtres
-
que les fichiers auto-correctifs et les fiches-guides pour le travail des enfants ont
été de même un progrès technique sur les manuels ;
- que les machines à enseigner et la
programmation sont elles aussi un progrès notable sur les fichiers.
Ce qui revient à dire que le même
instituteur, placé dans les mêmes conditions aura, avec moins de peine, un meilleur
rendement et un climat de la classe plus humain au fur et à mesure qu'il perfectionnera
ses techniques.
2°. - Les usagers sont unanimes à constater que
l'emploi du matériel programmé n'offre aucun inconvénient et qu'il a de multiples
avantages incontestables.
3°. - L'utilisation d'une machine a une très grande
importance à notre époque de mécanique.
Quelques-uns de nos adhérents ont
cru bon de réaliser et de mettre en service dans leurs classes des bandes à utiliser
sans appareil de présentation, en croyant faire ainsi l'économie de la boîte
enseignante.
Les enfants réagissent alors comme
devant un fichier.
Placez la bande dans une boîte dont
l'enfant tourne librement les manettes et vous verrez le regain d'intérêt.
Techniquement parlant : un
système programmé servi par une machine sera toujours mieux accueilli que toute autre
forme de présentation.
4°. - Un des grands attraits de la machine à enseigner
c'est qu'elle donne à l'enfant une sorte d'autonomie qui le délivre du carcan scolaire.
Nous avions déjà constaté un tel
attrait avec nos fichiers auto-correctifs. L'enfant qui, naguère, devait exécuter
servilement les exercices inscrits au tableau ou prescrits par le manuel et qui devait
attendre ensuite la correction par le maître, travaille aujourd'hui comme il l'entend, au
rythme et aux heures qui lui conviennent. Il se corrige lui-même.
Cette autonomie dans le travail, cette libération ont une portée considérable sur le comportement et le travail des enfants, sur l'atmosphère générale de la classe.
5°. - L'accord est à peu près unanime pour reconnaitre
que le rendement du travail est à peu près d'un tiers plus élevé qu'avec les méthodes
traditionnelles.
6°. - Les résultats aux examens sont supérieurs à
ceux obtenus par les anciennes méthodes.
7°. - L'éducateur n'a plus besoin de consacrer du temps en
classe aux interrogations courantes et aux examens.
Notre pédagogie préconise même la
disparition totale des leçons magistrales, telles qu'elles se pratiquent à l'Ecole
traditionnelle, suivies d'exercices et d'interrogations. Nous préciserons cette forme
nouvelle d'école au cours de la partie pratique de cet ouvrage.
8°. - Les éducateurs qui, à la mode américaine, n'ont
rien changé à la conception pédagogique et psychologique de la classe sont
néanmoins satisfaits des leçons programmées qui leur permettent de mieux suivre leurs
élèves et de ne plus perdre du temps en classe à s'occuper des enfants insuffisamment
préparés.
Les bandes programmées permettent
aux élèves d'une classe de marcher chacun à son pas, les élèves en avance n'ayant
plus à piétiner pour attendre ceux qui sont en difficulté et qui se rattraperont par
des bandes spéciales dont nous montrerons l'usage.
9°. - L'examen des réponses fournies par les élèves aux
questions posées dans les programmes permet aux professeurs de savoir à l'avance, en
préparant leurs cours, sur quels points ils auront à donner des explications
complémentaires.
Nous ne faisons plus de cours, mais nous avons plus besoin encore de savoir, par nos
tests, nos brevets, nos plannings, quels sont les points faibles de chacun de nos
élèves. Nous les habituons nous-mêmes à dire les trous qu'ils constatent dans leurs
acquisitions. Nous avons la possibilité alors de chercher ou de rédiger les
bandes qui leur permettront de rattraper leur retard.
C'est plus efficace que les
gronderies ou les punitions, plus efficace même que tous les
« renforcements » artificiels.
10°. - Les professeurs ont constaté que la préparation
préalable par les leçons programmées facilitait leur tâche.
Les bandes enseignantes nous
permettent de supprimer les leçons telles qu'elles se pratiquent ordinairement, suivies
de devoirs et de leçons.
Nous retrouvons l'ordre normal
scientifique : sur des thèmes donnés et prévus au plan de travail les enfants font
des recherches et des travaux pour lesquels nos bandes programmées seront désormais
précieuses. La leçon magistrale ne vient qu'après, a posteriori, disons-nous. Nous
perdons même l'habitude de l'appeler leçon : elle sera davantage synthèse des
travaux des élèves, et réponses à leurs questions, et, de ce fait, totalement
profitable.
11°. - On se rend compte avec les bandes que l'explication ne
paie pas.
Lorsqu'on commence à faire des
bandes programmées, on a tendance à expliquer, à essayer de faire comprendre. On
interroge les élèves, et en général fort maladroitement.
On voit vite à l'usage que l'enfant
ne comprend rien à notre verbiage. C'est par l'exercice, l'expérience et le travail que
nous corrigeons les déficiences. Cela suppose une reconsidération totale du rôle du
professeur qui aide l'expérimentation et l'action, mais qui se garde désormais
d'expliciter ce qui rie saurait être que le résultat de l'action intervenue.
Les bandes programmées nous
conduiront peu à peu vers une nouvelle pédagogie.
12°. - Réduire les heures de cours. Les usagers de l'enseignement programmé américain ont constaté que, par les bandes, les élèves avaient déjà assimilé les concepts et les principes fondamentaux et qu'ils pouvaient, de ce fait, réduire les heures de cours, ce qui permettra aux professeurs de mieux approfondir et élargir leur enseignement.
Nous allons, dans les années à venir, développer l'expérience
déjà faite avec grand succès à lEcole Freinet en donnant une large place au
travail libre sur bande. On verra en fin d'étude comment nous procédons.
13° - Tous les utilisateurs
ont constaté que les enfants s'intéressaient beaucoup plus au travail sur bandes.
Le climat de la classe a été totalement transformé à l'Ecole
Freinet.
Voici le résultat d'une enquête menée à lEcole Freinet,
après trois mois de pratique intensive des bandes programmées. Il s'agit de 22 enfants
de 8 à14 ans, de niveaux scolaires très différents et dont les aptitudes sont
également très variées.
Certains d'entre eux étaient des « anciens », déjà
entraînés au travail libre, ayant pratiqué au moins un an les fichiers auto-correctifs
et les fiches-guides.
Les autres, les « nouveaux » arrivaient directement de
classes traditionnelles et de façon générale, n'aimaient pas le travail scolaire.
« De façon unanime, tous les enfants aiment travailler avec
les bandes enseignantes. Les nouveaux sont enthousiastes, voici leurs arguments invoqués
en faveur des bandes :
- Enfin, on peut travailler seul.
- C'est bien : on peut travailler en équipe, ou tout seul, comme on veut.
- On comprend mieux, et on n'est pas dérangé par les autres. (Là, explication) :
quand on faisait ensemble, toute la classe le même travail, il y avait toujours quelqu'un
qui n'avait pas compris et qui nous demandait sans cesse des explications. C'était
gênant, on se mettait en retard et on ne comprenait plus rien.
- C'est bien parce qu'on les fait avec les BT et
j'aime bien les BT (BT (Brochures de la
Bibliothèque de Travail) Ecole Moderne, Cannes.).
- Elles sont intéressantes surtout quand elles nous demandent de faire des expériences.
- C'est bien, parce qu'avec les
bandes on peut sortir travailler dans le bois ou à la cuisine, ou à la piscine.
Ce qui a grisé les nouveaux c'est
cette grande liberté dans le travail. Mais, évidemment ils l'auraient peut-être été
tout autant grâce aux fichiers direz-vous. Non, jamais les nouveaux ne se sont mis aussi
vite au travail que cette année et avec autant d'efficience. Jamais ils n'ont fait autant
de maquettes, de recherches au FSC (Fichier
Scolaire Coopératif, Cannes.) ou dans les BT, qu'en ce début d'année.
Mais voici ce que pensent les anciens
déjà rompus aux Techniques Freinet. Ils comparent d'emblée aux fichiers :
- Les bandes, c'est mieux parce qu'on n'a pas besoin de se déplacer après chaque fiche
pour la ranger, chercher la réponse, prendre la suivante, etc... Là, il n'y a qu'à
tourner.
- Dans le fichier, c'était difficile de classer les fiches que les autres mettaient en
désordre.
- Les fiches étaient moins intéressantes, à la fin on en avait assez.
- Les bandes, c'est mieux parce qu'elles sont dans la boîte et qu'il faut tourner les
boutons.
- Les bandes sont plus intéressantes. Elles ne sont pas monotones comme les fiches.
- Sur les fiches, les problèmes étaient trop longs, avec les bandes, c'est plus facile,
on comprend mieux.
Pour les recherches en Histoire,
Géographie, Sciences :
- Avec les bandes, on sait toujours ce que l'on a à faire. On ne perd pas de temps à
chercher inutilement.
- Quand on devait faire un compte rendu on ne savait pas trop comment faire. On copiait à
moitié la BT.
- Avant, quand j'en avais écrit une page ou deux pour l'Histoire ou la Géographie, Je
trouvais que c'était long. Maintenant, avec les bandes on travaille sans s'en apercevoir.
Et quand on a fini on voit qu'on en a écrit 5 ou 6 pages pleines.
- Les bandes c'est bien, parce qu'elles nous intéressent et qu'on les comprend bien.
Alors, je posai la question des
fiches-guides, et ici ce sont les meilleurs élèves qui ont répondu.
- Oh ! les fiches-guides on n'y comprenait rien !
-
Avec les fiches-guides, je me fiais uniquement aux dessins, s'il n'y en avait pas je me
débrouillais pour faire autre chose.
- Sur cette feuille il y
en avait trop, on ne savait pas bien comment faire. Avec les bandes on sait où l'on va.
- Par exemple, la fiche sur les Ailes volantes, je n'y avais jamais rien compris. Mais
depuis que j'ai fait la bande, tout le monde s'est mis àconstruire des avions et des
planeurs.
De nouveau j'interviens et leur
demande s'ils n'ont pas l'impression que la bande les empêche de faire des expériences
librement, de chercher d'autres voies.
- Non, les bandes nous donnent souvent envie de faire d'autres expériences, c'est comme
ça que nous avons fabriqué nos machines infernales.
- Les maquettes sont plus faciles à faire. On perd moins de temps, et on les réussit
mieux.
Et Richard, dont la tête déborde
d'inventions déclare
- Moi j'aimerais des bandes qui m'aident pour mes constructions et qui parfois me donnent
des idées.
- Mais il y a bien des choses à reprocher, il y a sûrement des bandes que vous n'aimez
pas !
- Quand les fiches sont trop longues à lire.
- L'année dernière on n'aimait pas les bandes parce qu'il y avait au moins 8 divisions
ou opérations difficiles par fiche.
- On n'aime pas quand c'est toujours pareil et monotone comme les conversions.
Ces quelques restrictions faites pour
les bandes mal conçues, les enfants travaillent avec un réel plaisir et très souvent on
entend dire :
- Oh ! comme elle est bien cette bande ! Comme elle est intéressante !
Alors que rarement avec les fichiers ou les fichesguides on entendait pareille
déclaration. »
M. BONSIGNORE, Institutrice
*
Nous avons tenu à mentionner ici, le
plus objectivement possible, les avantages généraux communs à toutes les formes de
machines à enseigner et d'enseignement programmé. Ils expliquent le courant, à notre
avis irréversible, déclenché par la naissance et la rapide évolution de cette
importante nouveauté.
Bien ou mal, que nous le voulions ou
non, dans un nombre réduit d'années, tout notre enseignement en sera directement
influencé. L'Ecole Moderne se devait de participer à cet élan nouveau, en ne se
contentant pas d'imiter les réalisations américaines, mais en les adaptant à nos
besoins et à nos buts éducatifs
En techniciens pédagogiques, nous
menons obligatoirement de front théorie et pratique. Nous venons d'exposer un peu
brièvement cette théorie. Voici maintenant la pratique telle que nous l'avons mise au
point pour nos classes.
*
C'est parce que nous avons mesuré
l'erreur à la base des principes sur lesquels ont été conçues les machines à
enseigner américaines ; c'est parce que nous ne pensons pas que les machines à
enseigner doivent être utilisées exclusivement pour transmettre les connaissances, que
nous avons cherché dans une autre voie.
Nous n'avons pas voulu réaliser une
machine à enseigner qui, comme la définit Blyth (Perrin, Revue « Hommes et
Techniques » op. c.) ne serait pas autre chose qu'un dispositif mécanique
permettant à un élève de poser une série de questions qui appellent une réponse
précise, et de lui donner la possibilité de vérifier immédiatement l'exactitude de sa
réponse.
Il y a peu de questions, sauf dans le
milieu artificiellement limité de l'Ecole, qui appellent automatiquement une seule
réponse.
Skinner fondait « le
principe des petites étapes sur la nécessité, pour bien enseigner, de ne jamais donner
à l'élève l'occasion de faire des fautes », ce qui lui valait l'avantage
d'être récompensé, « renforcé » par l'annonce du comportement correct,
comme le chien l'est par le sucre.
Nous enseignons au contraire
qu'aucune vérité ne tombe ainsi toute faite, et que notre rôle est justement d'aider
l'enfant à trouver cette vérité par tâtonnement
expérimental.
Notre machine, bandes comprises, doit
donc non seulement se prêter à ce tâtonnement, mais l'aider et le faciliter. Nous
allons voir comment.
Notre machine sera donc essentiellement
polyvalente.
Deuxième caractéristique de cette
machine : elle
n'est pas conçue comme la presque totalité des machines américaines, pour éliminer la
tricherie. Les machines américaines en effet sont réalisées pour l'école
traditionnelle où la tricherie apparaît comme normale et inévitable.
Perrin (revue citée) reconnaît
lui-même : « Il nous semble que seul l'intérêt de l'élève peut, dans le
cas du livre, empêcher la tricherie ; c'est un problème de motivation personnelle.
Si je veux connaître une matière, je me dois à moi-même de ne pas tricher. Si mon
intérêt personnel pour connaître cette matière est peu affirmé, la discipline que je
dois m'imposer pourra faiblir et je me laisserai glisser sur la pente de la tricherie.
Si, à plus forte raison, la
connaissance d'une matière m'est imposée de l'extérieur, mon seul but pourra, à la
limite, être de laisser penser au maître que j'ai effectivement appris. D'où la
tricherie ».
Avec nos techniques, la tricherie est
exclue de nos classes. Nous n'avons donc pas ni à la prévenir ni à la réprimer.
Troisième
caractéristique : les questions ne sont plus un élément majeur de notre
pédagogie. Il est donc impossible pour nous d'utiliser des machines ou des bandes
prévues exclusivement pour les questions et réponses.
Cette détermination complique certes notre travail de préparation des bandes, mais élargit presque à l'infini le champ d'utilisation de ces machines.
Quatrième caractéristique : alors que les machines à enseigner ordinaires sont prévues pour des programmes qui nécessitent plusieurs heures de travail, nous utilisons exclusivement des bandes de moyenne longueur : 3 m pour le primaire ; 3,50 m et 4 m pour le Second degré et le Technique.
Nous voulons que ces bandes
constituent en quelque sorte des Unités de Travail,
que l'élève peut achever en une heure ou une heure et demie, ainsi il n'a pas le
temps de se décourager devant une besogne sans fin.
La multiplicité des bandes qui en
résulte nous donne de plus grandes possibilités d'agencement pour l'auto-correction et
la planification.
Cinquième caractéristique
enfin : si nous voulons que Boites et Bandes enseignantes deviennent d'un usage
courant dans nos classes, il nous faut les produire dans des conditions de prix adaptées
aux possibilités financières des classes. La simplicité de la technique adoptée nous a
permis de réaliser une Boîte à très bas prix qui en permet l'acquisition par tous les
enfants.
Boites et Bandes enseignantes font ainsi vraiment leur entrée effective dans la pédagogie contemporaine.
Comment se présente la Boîte
La Boite enseignante Freinet (photo ci-dessus) se
présente un peu comme le corps d'un appareil photo dans lequel une bande se dévidant
défile devant une fenêtre avant de s'enrouler à nouveau sur une autre bobine.
L'appareil est prévu pour
fonctionner avec des bandes de 13 cm de large et 3,25 m de long.
Le voyant est de 13 cm x 7 cm, Un
modèle plastique a été réalisé pour ce format. Un autre modèle de Boîte tôle et
contreplaqué, fonctionnant avec la même largeur de bande, comporte une lunette de 13 cm
x 10 cm et convient plus spécialement pour le Second degré et l'enseignement Technique
(voir le plan de cette Boîte p. 46).
Des boutons molletés placés à une
extrémité des axes permettent à l'opérateur de faire avancer à volonté, ou reculer
la bande.
Le changement de bande est
excessivement simple et à la portée d'enfants de cinq à six ans, qui opèrent parfois
mieux que leurs maîtres.
LA BOITE ENSEIGNANTE
(Brevet FREINET)
*
Ouvrez
la boîte. Posez le couvercle à côté de vous et prenez en main le support. Vous
avez deux axes : l'un, comme ceci, avec une fente, est destiné à recevoir l'amorce de la
bande. L'autre est nu, mais il comporte sur son extrémité deux ergots. Vous les placez comme ceci : |
Les bandes à utiliser sont fixées
sur un tube support qui s'encastre
parfaitement dans l'axe ergot. Vous poussez à fond, en tournant
légèrement l'axe si nécessaire, pour que la fente du tube reçoive l'ergot. Vous déroulez la bande qui vient
passer sur la plaque a et que vous accrochez sur l'axe fendu : vous passez l'amorce
dans la fente, vous faites faire un tour à l'axe pour que la bande soit fixée (fig. I). Vous remettez les deux axes ainsi
préparés dans leur siège. |
|
A ce moment-là vous prenez le
couvercle que vous placez sur la boîte en veillant à ce que les axes soient bien
placés. L'appareil est prêt à fonctionner. Les textes défilent sous le voyant quand vous manoeuvrez les boutons. |
I. - Les axes doivent tourner doux.
S'il y a une résistance anormale, ne forcez jamais, mais vérifiez :
a) si
les axes sont bien dans leur siège ;
b) si
l'axe ergot est bien poussé à fond ;
c) si
les axes entrent juste dans leurs encoches.
d) si
vous n'appuyez pas trop fort sur le couvercle, en manoeuvrant les boutons.
Dans ce cas la bande se coince et ne
circule plus librement.
2°. - Quand vous ouvrez la boîte,
maintenez les rouleaux pour qu'ils ne tombent pas, car la bande se déroulerait et les
axes pourraient se casser.
3°. - Nous n'avons pas voulu mettre
un système de fermeture quelconque, ce qui aurait compliqué le mécanisme et en aurait
augmenté le prix. Pour la fermeture, le couvercle force
un tout petit peu en a. |
Si vous trouvez qu'il ne force pas
assez; si, lorsqu'il aura beaucoup servi le couvercle s'enlève trop facilement au risque
de tomber, il suffit de coller une ou plusieurs épaisseurs de scotch sur la partie qui
frotte en a.
4°. - Attention : nous avons fait une boîte solide, mais
tout ce qui est en matière plastique risque de se briser sous les chocs secs. Ne laissez
pas tomber la boîte ni les axes.
5°. - Vous pourrez coller une jolie
étiquette avec votre nom sur une des faces de la boîte ou sous le socle.
La boîte est pratiquement inusable.
Nous l'avons réalisée à un prix
très bas pour que chaque élève puisse avoir sa boîte.
6°. - Vous pourrez, si vous le désirez, diminuer les dimensions de la lunette en collant un cache à la mesure sous la partie transparente du couvercle.
Machines à
enseigner et bandes enseignantes sont, nous l'avons vu, intimement liées. Mais « la
qualité du programme, écrit D. Perrin, a beaucoup plus d'importance que la nature du
dispositif. Un programme ennuyeux, pédagogiquement illogique, et ne reposant pas sur une
connaissance suffisante de la matière à enseigner, ne « passera » pas plus
sur une machine que dans un livre » (op. cité).
La
programmation est, assurément, un problème beaucoup plus délicat et plus complexe qu'on
ne le croit à première vue. Elle nous contraint à reconsidérer toute notre pédagogie.
Voyons
d'abord ce qu'en ce domaine ont fait les Américains et ceux qui les copient, trop
servilement à notre avis.
Les
Américains ont deux théories de programmation :
- La théorie
linéaire, découlant
directement du behaviorisme, « qui suppose un
schéma de conditionnement. Ses procédés sont destinés àobtenir de l'élève le
comportement défini comme le programme à lui apprendre en petites étapes, en le
récompensant chaque fois qu'il réagit correctement... Dans la programmation linéaire la
réponse de l'élève est considérée comme une partie intégrante du processus
d'apprentissage : on la provoque de telle sorte qu'elle se trouve récompensée et,
par là, apprise...
Le programme linéaire a pour mission d'amener l'élève à réagir à des stimuli bien choisis en émettant des réponses définies comme constituant le comportement à lui apprendre. Dans cette perspective, une réponse incorrecte de la part de l'élève est tenue pour un défaut de la part du programme...
De
ces considérations théoriques se déduisent les caractéristiques des programmes
linéaires : découpage en très petites étapes, emploi poussé de la répétition,
stimulation conçue de manière à poser des questions très faciles » (Norman
Crowder, revue « Hommes et Techniques » op. cité).
-
La programmation intrinsèque sera bien plus près de ce que nous voulons réaliser. « Elle ne fait pas d'hypothèse sur la nature des
processus d'apprentissage qui n'ont pas été dûment mis à l'épreuve par une pratique
pédagogique suffisamment longue. Ce n'est pas une théorie sur la manière dont on doit
enseigner mais une technique pour préparer des textes destinés à servir toutes sortes
de buts éducatifs...
Cette technique se fonde sur un simple
fait : le choix que fait l'élève de sa réponse à une question à choix multiples
peut être utilisé automatiquement pour aiguiller l'élève sur une nouvelle voie. L'un
des usages que l'on peut faire de la technique est de préparer un formulaire avec des
questions qui seront posées et notées automatiquement, et de l'assortir de moyens tels
que, automatiquement, il soit remédié aux erreurs commise ».
Dans la méthode dite « Tutor
Test » on présente à l'élève un bref exposé de la leçon, suivi d'une question
à plusieurs options portant sur le sujet traité au-dessus.
Chaque réponse optionnelle renvoie
à un numéro de page ; l'élève choisit ce qu'il croit être la bonne réponse à
la question et cherche à la page indiquée : s'il a bien répondu, il y trouvera un
autre élément de texte à apprendre suivi d'une autre question, et ainsi de suite. S'il
a choisi une réponse incorrecte, il trouvera à la page où il est renvoyé une
explication lui montrant pourquoi la réponse qu'il a faite est fausse, et, à la suite
l'indication d'avoir à se reporter à la page initiale pour effectuer un autre choix. Il
n'arrivera au nouvel élément de texte à apprendre que lorsqu'il aura trouvé la bonne
réponse.
Cette méthode, supérieure sans nul
doute à la méthode linéaire, n'en reste pas moins spécifiquement scolaire, prévue
pour apprendre des notions qui ne peuvent bien souvent n'être que scolaires.