BIBLIOTHÈQUE DE L'ÉCOLE MODERNE n° 40-41

 

LA PART DU MAITRE

 

HUIT JOURS DE CLASSE

 

par

 

Elise FREINET

 

ÉDITIONS DE L'ÉCOLE MODERNE FRANÇAISE – CANNES

 

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TABLE DES MATIÈRES

 

Avant-propos

L'éducation du travail

L'outil sacre le maître

Changer d'atmosphère

Evénement ou incident

Brevets d'inventeurs

La montée vers la culture
Brevets de poète

Peut-on faire un brevet de philosophie ?

Brevet collectif d'écrivain

Brevets de calculateur

Brevets de géomètre

Brevets d'historien et d'archéologue

Conclusion

 

Les illustrations de la présente brochure sont extraites de l'album Fantaisies et Rires de l’Ecole Freinet, de Gilles, Anne, Paul et Claire.

 

« L'éducation doit être mobile et souple dans sa forme elle doit forcément adapter ses techniques aux nécessités variables de l'activité et de la vie humaines. Mais elle n'en doit pas moins remplir pleinement son double rôle, exalter en l'individu ce qu'il porte de spécifiquement humain, cette parcelle d'idéal qui illumine une raison de vivre, même dans les pires déchéances ; enrichir et renforcer le fonds commun des connaissances qui est comme notre terre nourricière, le substratum essentiel de notre devenir. L'éducation doit, de plus, dans le cadre de cette dignité, préparer techniquement pourrait-on dire, l'individu à ses tâches immédiates. L'un ne va pas sans l'autre. Des fondations sans constructions qui les surmontent sont bien vite recouvertes par le temps impitoyable qui anéantit l'inutile, nivelle et recouvre les cadavres ;; des constructions, sans solides fondations, s'évanouissent elles aussi aux premiers froncements de sourcils du temps. Il faut des racines à l'arbre, mais on ne saurait concevoir la plante sans tige vivante qui les continue et apporte une raison d'être à leurs fonctions obstinées.

 

Et c'est pourquoi j'insiste à ce point sur la nécessité où nous sommes de retrouver d'abord les grandes lignes de vie qui assureront nos fondements et nous permettront de bâtir ensuite avec audace et dynamisme. C'est parce qu'ils avaient deviné, atteint, exploité cette trame de bon sens, cette révélation d'une étincelle d'éternité, que des penseurs - et des pédagogues - comme Rabelais, Montaigne, Rousseau, sont restés actuels par-delà les siècles. A nous de nous mettre à leur école, de retrouver cette étincelle, de l'amplifier si possible pour qu'elle anime les oeuvres et les vies ».

 

C. Freinet

L'Education du Travail

Chp. XXV - P. 116-117.

Editions Delachaux et Niestlé

 

 

 

 

Cette page, extraite de ce véritable poème d'enseigner qu'est l'Education du Travail, est significative de l'ampleur et des exigences de l'action éducative, de sa projection vers l'avenir mais aussi de son rattachement au passé, de son besoin d'ordre et d'unité, mais aussi de ses élans individuels spontanés vers le perfectionnement de l'homme, de l'acceptation d'une lutte ennoblissante et collective, mais aussi d'un pouvoir permanent de création qui dans l'individu signe le constructeur.

 

Il est des périodes où le monde se renouvelle et où la ligne de démarcation entre le passé et le présent devient vacillante. Il est dangereux de prolonger les temps révolus qui ont déjà consommé les forces qui les firent prospères. Il est hasardeux de se lancer vers l'inconnu, sans rattacher à la tradition des préoccupations spirituelles toujours modifiées et renouvelées, mais aussi toujours valables et nécessaires.

 

Il ne saurait s'agir, cela se conçoit, d'une sage continuation des choses presque mortes. Les contradictions inhérentes à la vie et au milieu, imposent un jeu permanent d'équilibre toujours compromis, toujours conquis et reconquis et il est presque fatal que de temps en temps, un esprit courageux fasse craquer les constructions vétustes pour retrouver les saines assises où s'élèveront les monuments que les générations montantes pareront de nouveaux mérites.

 

Dans l'étroit et maigre pacage de notre enseignement primaire, j'ai la conviction que Freinet apparaîtra un jour, comme l'un de ces barbares appelés et attendus, qui, renversant les fausses idoles et déblayant les ruines, font pressentir l'immense liberté des terres nues, ouvertes à d'autres semences prometteuses de moissons...

 

C'est Alain - je crois - qui affirmait que dans chaque novateur, un souverain et un sujet cohabitent, en opposition plus ou moins ouverte. Chez Freinet, c'est le sujet qui l'emporte à coup sûr : de là un besoin incontrôlable de se situer au niveau de la grande masse, de la sentir vivre pour la comprendre mieux, parfois, jusque dans ses erreurs et ses inconséquences ; d'en recevoir critiques et conseils, refus ou acquiescements, sans égards pour le souverain dont les lettres de noblesse sont si souvent oubliées derrière les décors d'une pédagogie tendant à devenir essentiellement technicienne.

 

Cette sous-estimation de l’œuvre théorique de Freinet est pour ainsi dire devenue classique pour la masse des nouveaux venus dans notre mouvement pédagogique. Les sots se feront même un jour, un point d'honneur de l'ignorer...

 

C'est pour rétablir un juste équilibre des valeurs théoriques déterminantes d'une pratique sûre, que j'ai dû, dans ma propre maison, « reprendre du service » pendant quelques jours. je donne ici quelques aperçus des problèmes que cet intérim m'a permis de repenser et sur le plan de la pratique pédagogique et sur le plan d'une pensée directrice organique que je crois bien connaître.

 

Ce faisant, j'éviterai de démolir - il faut en effet démolir sans cesse pour recréer - mais les erreurs se démolissent d'elles-mêmes et c'est autant de fait. Il ne reste plus qu'à se mettre au travail avec courage, ce dont j'ai l'habitude.

 

E. F.

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"Sûre, solide dans ses fondations, mobile et souple dans son adaptation aux besoins individuels et sociaux, l'éducation trouvera son moteur essentiel dans le travail"

 

Les instituteurs qui, après les stages d'initiation aux Techniques Freinet, s'engagent dans nos rangs - ou hors de nos rangs - les responsables mêmes de ces stages ont-ils toujours lu les oeuvres fondamentales de Freinet et surtout, ces deux livres essentiels : L'Education du Travail et Essai de psychologie sensible, qui sont sur le plan de la pensée la justification et la promotion de la pratique pédagogique par les Techniques Freinet ? On peut parfois en douter.

 

Marie Mauron, venue un jour nous visiter, demandait à acheter L'Education du Travail, livre disparu de sa bibliothèque. Complaisante, la jeune institutrice lui offrit le sien.

 

- Prenez-le donc, disait-elle, il est tout neuf, les pages n'en sont même pas coupées...

 

Et comme notre chère Marie Mauron, interdite, ne savait que refuser, la jeune fille insistait, le plus aimablement du monde

- Mais si, prenez-le donc ! Je ne le lirai pas... je « me cultiverai » plus tard, quand j'aurai bien appris les techniques Freinet...

 

On sourit de tant d'ingénuité inconséquente, mais on ne cesse d'en chercher les raisons. Toute chose nouvelle suscite de nouvelles attitudes, de nouvelles dimensions de l'être qui s'en rend possesseur. Il y a comme une invitation au voyage, une mise en marche vers d'autres horizons, d'autres buts et ceci suppose une curiosité revivifiée et qui cherche aliment et réponse. Il en résulte un changement d'état, pourrait-on dire, dépendant de la grande loi fondamentale des métamorphoses engendrées sans fin par la vie.

 

Trop facilement, il est des adultes qui se croient devenus « insecte parfait » par le seul fait que leur comportement répond à leurs yeux à une organisation de dernier stade... Ils ne font plus d'effort pour grandir.

 

A quoi cela tient-il ?

 

Je pense qu'il y a là, surtout, une méconnaissance totale des vertus du travail. Le travail qu'on aime est fonctionnel et éclairant. Celui que l'on accomplit sans élan, de façon réglementaire, ne visant qu'à la justesse technique ne change en rien l'individu. Peut-être pour finir, n'y a-t-il au monde que deux catégories d'hommes ceux dans les veines desquels coule le vif-argent et ceux dont on dit vulgairement qu'ils ont « le poil dans la main »... La compréhension ou l'incompréhension sont dépendantes de ces deux cas catalogués depuis toujours par la sagesse du peuple et le plus prudent est de les reconnaître d'emblée... alors, on évitera les déceptions.

 

Qui aime son métier va plus loin que le métier. C'est ce qu'a fait honnêtement, passionnément, Freinet dès son entrée dans la carrière enseignante : chez lui la science pratique s’est doublée de méditation prise « sur le tas » et cette méditation est devenue bien vite fonctionnelle, vivante. C'est une nécessité pour des adeptes de la connaître.

 

Nous ne voulons pas dire que le métier d'éducateur soit totalement dépendant d'une somme de vérités uniques, enseignées par un Maître à l'exclusion de tous les autres. Mais il faut noter qu'au cours des siècles, les pédagogues se sont comptés sur les doigts des deux mains et que dans chacun d'eux les mêmes vérités se retrouvent parce que l'enfant est toujours le même en face du monde et qu'il faut toujours connaître l'enfant pour bien l'éduquer.

 

On constate cependant, que certains êtres ont en eux des dispositions actives naturelles qui les orientent vers l'éducation et leur garantissent le succès. Mais ces dispositions favorables ne vont jamais sans une vaste culture humaine. On ne peut éduquer qu'en pouvant élever l'enfant à un niveau qui lui fait présager l'unité de son destin et pressentir la grande unité du monde. C'est ce niveau qui décide de tout.

 

Reconnaissons que nantis de tels avantages, il est des instituteurs pour qui gouverner une classe, la faire monter à un degré de compréhension où acquérir équivaut à savoir en totalité, est chose aisée, qui va de soi. Avec de tels maîtres et sans plus d'effort qu'il n'en faut pour voir ou respirer, leurs élèves s'en vont vers une connaissance naturelle, coulant dans la bonne pente comme la source dans la déclivité favorable. Il y a ici sens du métier, qui ne s'explique pas, mais plus encore, sens des exigences du savoir qui dans chaque démarche de détail ou de synthèse éclate comme un triomphe. « C'est ainsi qu'il fallait s'y prendre, c'est là où il fallait aboutir, et c'est tout cela qu'il fallait comprendre ».

 

De tels maîtres que l'on dirait continuellement inspirés se sauvent eux-mêmes par leurs dons et leur culture en même temps qu'ils sauvent leurs élèves. Que pourrait-on leur conseiller si ce n'est d'essayer de nous communiquer leur lumière ?

 

Reste la grande masse des autres, qui ont besoin d'être secourus.

 

Le grand mérite de Freinet aura été d'enseigner à ses camarades les unes et mille manières de s'y prendre bien pour faire sa classe le mieux possible, ce qui ne veut pas dire de façon brillante et sans reproches, mais d'une manière simple, familière, laissant à l'enfant le temps et le droit de sa vérité, laissant au maître la confiance et la liberté d'esprit qui ouvrent de nouvelles portes de la connaissance et du bonheur.

 

L'aide qu'aura apportée Freinet se présentera dès ses débuts, sous la forme la plus humble, celle de l'outil dont tout travailleur a besoin au demeurant, mais ici outil qui va plus loin que le jeu des dix doigts et l'exercice des muscles. « On a trop dit dans les théories éducatives nouvelles que l'enfant doit être actif, et l'on a placé cette activité  au centre de tout le comportement; on tend à faire de l'activité le credo de la nouvelle éducation, et à croire que l'enfant n'est heureux et ne se réalise que s'il s'agite, s'il remue manuellement. Il y a à cette conception étriquée un grave danger : qu'on donne le pas dans l'éducation à l'activité physique, et souvent, exclusivement manuelle, sans considérer que c'est encore ici prendre le problème par son petit côté et que cela ne saurait nous mener loin » (L'Educateur Prolétarien 1927)

 

Un outil majeur préservera Freinet des dangers de l'Ecole Active au sens étroit du mot, si en honneur à l'époque où le petit instituteur de Bar-sur-Loup tentera ses premières expériences. Cet outil c'est l'imprimerie à l'école.

 

Elle est à elle seule plus et mieux qu'un outil de rendement : un instrument de liaison permanente de l'enfant avec son milieu par le truchement du texte libre. Une occasion unique de rendre l'enfant conscient de sa situation dans la famille, dans l'environnement immédiat et lointain. Un moyen de se mettre à l'écoute de sa vie intérieure, d'en exprimer la vérité d'émotions et de désirs, de se sentir vivre dans l'amitié des autres par cette liaison idéale qu'est la correspondance interscolaire : les premiers imprimés sortis de la petite presse de Bar-sur-Loup allèrent chercher à l'extrémité de la Bretagne les petits élèves de Trégunc (Finistère) pour les rendre présents à ce grand départ d'oiseaux libres que sont les pensées de l'enfant, désormais lâchées à travers le monde.

 

Dès lors, aux yeux de Freinet et de ses premiers disciples, l'outil dépasse la simple technique de rendement pour accéder à un élargissement, à un enrichissement permanent de la pensée de l'enfant. A toutes fins utiles dans L'Educateur Prolétarien d'octobre 1928, Freinet tient à préciser les différences essentielles entre les techniques et la méthode : les techniques sont la base de l'acquisition, les moyens les plus efficients pour appréhender le monde. La méthode est l'art de les utiliser en vue d'une plus grande dimension de l'homme et d'une plus totale libération.

 

« Ce grand mot de méthode a été tellement galvaudé par tous les faiseurs de manuels de toutes sortes, qu'il nous est difficile aujourd'hui de lui redonner le sens précis et complet que nous lui voudrions en éducation.

 

Qui dit méthode, dit système d'éducation basé sur des éléments sûrs, prouvés scientifiquement et coordonnés d'une façon absolument logique.

 

Or, la science pédagogique en est encore à ses balbutiements et nulle méthode aujourd'hui existante ne peut s'en réclamer... Nous ne prétendons pas pouvoir établir dès ce jour ce qui sera plus tard peut-être la méthode. Mais nous appuyant sur les enseignements de nos meilleurs pédagogues, nous pouvons dire au moins : voilà les fondements certains pour une éducation libératrice de la classe travailleuse.

 

Comment parviendrons-nous à suivre cette ligne méthodique avec profit ? Là réside tout le problème réaliste que nous nous proposons d'étudier dans toute sa complexité : organisation matérielle et sociale de l'école, rythme de travail scolaire, modalité de l'épanouissement de l'enfant, rôle de l'éducateur... Nous ne parlerons nullement de méthodes en cela, mais seulement de techniques éducatives.

 

Nous voulons par cette appellation nouvelle, montrer d'abord que les diverses solutions que nous apporterons à ces problèmes ne sont rien par elles-mêmes sans l'esprit de la méthode qu'elles doivent servir ; et aussi, que ces procédés, si nouveaux et si bien étudiés soient-ils, sont eux, à notre mesure, c'est-à-dire, incomplets, sujets à changements fréquents, à perfectionnements incessants pour une marche assurée vers un idéal éducatif ».

 

Il nous a paru nécessaire de rappeler cette mise au point de Freinet consignée après sa cinquième année d'expérience pédagogique pour montrer l'ouverture d'esprit qui a présidé, dès ses débuts à toute l’œuvre pédagogique, dont aujourd'hui tant de praticiens se recommandent et souvent sans en soupçonner le contenu intellectuel.

 

C'est donc sur les techniques éducatives que Freinet va porter tous ses efforts et tous ses soins, aidé magistralement en cela par ses compagnons des premières années. A cette époque héroïque, la nouveauté n'était pas une mode facile, mais une lutte acceptée, poursuivie malgré l'incompréhension, voire même l'hostilité des parents et de l'administration, malgré le dénigrement systématique des collègues, malgré la pauvreté des écoles publiques vouées à de sordides allocations municipales.

 

Freinet avait-il des conditions de milieu favorables à ses expériences pédagogiques ? Voici ce qu'il écrit en octobre 1929 :

 

« J'avais hier 45 élèves entassés dans une classe construite pour 27 et qui ne possède que 41 places. Comme il est impossible de loger un banc de plus, quatre élèves ont été contraints de se promener dans la classe bondée où l'air était complètement irrespirable. Nous n'avons pas même pu nous détendre aux récréations parce qu'il pleuvait et que le préau est plus petit encore que la classe...

 

Qu'on ne croie pas que, dans ces conditions, nous puissions montrer aux visiteurs et décrire à nos lecteurs, la classe idéale, rénovée par les techniques que nous recommandons... »

 

Dans un tel matérialisme scolaire si paralysant et démoralisant, il est difficile de garder son optimisme. C'est cependant, dans une telle misère matérielle, que Freinet prend conscience de la souveraineté des techniques qu'il est en train de promouvoir. l'Imprimerie à l'école, le fichier scolaire coopératif, le disque, le cinéma, la correspondance interscolaire, la coopérative. A l'aide de ces techniques essentielles dominant un tel dénuement scolaire, il lance son slogan révolutionnaire : Plus de manuels scolaires !

 

C'est le divorce consommé avec la pédagogie traditionnelle qui ne manquera pas de réagir en ajoutant des difficultés accrues sur la route des novateurs. Mais « les difficultés, a dit un sage, forment notre pensée quotidienne ». Militant pédagogique, militant syndicaliste, militant paysan, militant politique, Freinet aura eu dans l'exercice de ces activités diverses - mais fondamentalement soumises aux exigences de la vie - quelques avantages sur les pédagogues de laboratoire. Mieux qu'eux et plus qu'eux, il sentit l'intégration de l'école au milieu géographique et social dont est dépendante l'éducation des fils du peuple.

 

Dans ce complexe éducatif, la connaissance de l'enfant à travers le texte libre et les journaux scolaires est un acquis qui déjà apparaît comme définitif.

 

« Nous aurions voulu redire avec précision l'aide que notre technique (le texte libre) apporte pour la connaissance des élèves... Il suffit d'ailleurs de feuilleter nos journaux scolaires - et nous en avons à ce jour une importante collection de plus de deux cents titres  pour sentir qu'une époque est révolue. Ce n'est plus la prose officielle adulte et pédagogique, c'est l'âme de l'enfant, c'est tout son charme neuf, confiant et intrépide qui s'impose à nous. Les éducateurs apprennent enfin à parler, à comprendre et à aimer la langue de l'enfant. C'est pour nous, le plus heureux signe que nous sommes sur le seuil d'une nouvelle pédagogie, la seule digne de ce nom, sur le seuil d'une pédagogie libératrice » (L'Educateur Prolétarien 1929.).

 

***

 

Si je suis remontée aux premières années des expériences pédagogiques de Freinet, c'est évidemment pour montrer l'authenticité méticuleuse de son oeuvre, mais c'est plus encore pour constater qu'après 5 ou 6 années de pratique pédagogique, tout était déjà en place pour une interpénétration permanente de la pratique et de la théorie.

 

Toute une existence vouée à l'éducation de l'enfant aura, par la suite, à creuser plus profondément les premiers sillons, pour que lèvent les pensées au-dessus de l'empirisme, que s'éclairent les esprits et que plus loin que les buts immédiats se découvre un art d'éduquer, un art de vivre avec l'enfant.

 

Lisant les articles de Freinet parus dans L'Educateur depuis ces périodes héroïques des débuts, l'on comprend comment Freinet et ses disciples se sentaient possédés par une sorte de fièvre de création, par un dynamisme invincible dont la pratique pédagogique et la pensée qui l'animait étaient les bénéficiaires.

 

Les Brochures d'Education Nouvelle Populaire feront par la suite le point sur le fonctionnement et le rendement des techniques mais aussi sur l'esprit qui les domine. Rien de semblable ne sera publié après leur disparition justifiée, hélas ! par les conditions déplorables de l'édition, consécutives à la guerre et dont le manque de papier était la raison essentielle.

 

Il faut constater que les outils majeurs de la pédagogie Freinet ont été mis en place avant 1939. L'imprimerie, le cinéma, le disque, le théâtre, le Fichier scolaire coopératif, la Bibliothèque de Travail, les Fichiers autocorrectifs (de Lallemand), toutes techniques mises à l'épreuve de la vie et qui créeront progressivement des superstructures, dont nous vivons encore aujourd'hui : la coopérative, les plans de travail, la coopération pédagogique, les enquêtes, la Gerbe, l'art à l'école, le théâtre à l'école, la fête scolaire, la musique naturelle, l'espéranto, l'association des parents, pédagogie, psychologie, réforme scolaire et réforme des examens, etc...

 

Mais quels jeunes et nouveaux adhérents aux Techniques Freinet savent encore aujourd'hui qu'ils vivent sur un terrain fertilisé par quelque trente-cinq ans d'une expérience collective sans précédents ?

 

Tout semble tellement normal aujourd'hui que va s'instaurant un esprit égalitaire et moyennant une modique cotisation, on entre de plain-pied dans le domaine fluctuant de la démocratie - si l'on n'y prend garde, il suffira bientôt d'acheter un limographe et une imprimerie à la CEL pour faire partie de la maison spirituelle.

 

Un seul aura la conviction que, malgré un si grand effort, rien ne sera définitivement acquis, car la vie est profuse et diverse et que c'est elle qui toujours devancera l'homme créateur de techniques et de pensées éternellement nouvelles. Un seul saura que rien n'est arrivé de définitif, c'est Freinet.

 

Des jalons seront posés sur la route des praticiens de la base, sous une forme pratique, démocratique, bon marché : les livrets de la Bibliothèque de l'École Moderne. Donnons-en la liste à toute éventualité (Voir tarif CEL pages 26 et 44i)

 

- Le texte libre: C. Freinet

- La lecture par l'imprimerie à l’Ecole : C. Freinet

- La méthode naturelle de lecture : C. Freinet et L. Balesse

- La grammaire : C. Freinet

- Le Fichier documentaire : R. Belperron

- Les plans de travail : C. Freinet

- Moderniser l'Ecole : C. Freinet

- Les Techniques Freinet à l'Ecole Maternelle : Mlle Porquet

- L'éducation morale et civique : C. Freinet

- L'expression libre en classe de perfectionnement M. Gaudin

- Dessins et Peintures d'enfants: E. Freinet

- L'Enseignement du calcul: C. Freinet

- L'Enseignement des sciences : C. Freinet

- Milieu local et géographie vivante : R. Faure et Guillard

- Formation de l'Enfance et de la jeunesse : C. Freinet

- La Part du Maître : E. Freinet

- La Classe de Neige: E. Freinet

- La santé mentale des enfants : E. Freinet

- Les techniques audiovisuelles : C. Freinet

- Les maladies scolaires : C. Freinet

- Les invariants pédagogiques : C. Freinet

 

Numéros spéciaux :

 

- Naissance d'une pédagogie populaire (I et II) E. Freinet

- Bandes enseignantes et programmation : C. Freinet

 

On ne peut guère se recommander des Techniques Freinet sans avoir lu ces divers aspects d'une pédagogie qui part, encore et toujours, de l'action pratique pour accéder à une compréhension profonde et à l'efficacité permanente – « Il faut tout passer par l'expérience de la vie... Cette action qui est l'essence de notre être, le mobile de notre destinée, c'est ce que nous appelons, le travail.

Le travail, c'est l'épreuve par laquelle devient miel le nectar encore impur de la connaissance ;c'est l'effort d'assimilation de l'expérience du processus vital dans toute sa complexité et pas seulement matérielle, morale, sociale, mais intellectuelle aussi. C'est le deuxième acte de la pièce dont l'école a monté le premier acte ; c'est comme l'achèvement d'une subtile construction...

... On dit : intelligence. Mais qu'est-ce que l'intelligence ? Ce n'est ni une richesse accumulée, ni l'expression scolastique de cette richesse. C'est une virtualité d'action, une intensité de vie, une puissance de réaction qui ne peut se mesurer par aucune de nos conceptions grossièrement humaines, et qu'on peut encore moins inclure dans des mots trop fermés, trop imperméables au dynamisme et à l'idéal... » (C. Freinet - L'Education du Travail, Delachaux et Niestlé, chap. 36 p. 196.)

 

Intelligence et travail tels sont les deux pôles d'une pédagogie éternellement ouverte et qui, par le jeu d'une riche expérience de tâtonnements nous conduit à une adaptation continuelle aux données du milieu et qui à chaque instant peut changer de direction et de but. N'est-ce pas là, le chemin même de 1’art ?

 

C'est à ce niveau de l’œuvre de Freinet que va se faire le clivage entre les praticiens d'exclusives techniques et ceux qui auront compris le message de création permanente que Freinet livre et délivre dans l'Education du travail. Le message aussi d'une psychologie sensible, de grande spontanéité, dans laquelle la conscience est comme toute valeur humaine intrinsèque dépendante des tâtonnements réajustés, poursuivis, qui, progressivement donnent à l'être, pouvoir sur le milieu et pouvoir sur soi-même. La pensée émerge de ces suites de tâtonnements fructueux, les dépasse, et pour employer 1’expression de Teilhard de Chardin, « l'homme individuel devient le subordonné de son œuvre ».

 

Dans son « Essai de Psychologie sensible appliquée à l'Education » (C. Freinet - Essai de Psychologie sensible appliquée à l'Éducation - Tome I Ed. Delachaux et Niestlé. Tome II Le Tâtonnement Expérimental, en préparation), Freinet ne cesse de situer le processus éducatif sous le signe de l'expérience permanente et complexe qui est seule souveraine. Mais expérience ne veut pas forcément dire succès immédiat et démonstratif. Il faut se faire à la relativité des choses dans un monde que la science voue à l'approximation.

 

« Echouer n'est grave que si on ne parvient pas à déceler les causes de l'échec. Mesurer et apprécier les raisons de notre impuissance momentanée est déjà une victoire. S'organiser techniquement pour réduire progressivement et méthodiquement l'imperfection, telle est la meilleure et la plus sûre des fonctions pédagogiques...

Ce n'est pas à l'absolu de nos conquêtes mais à la relativité de nos prétentions que vous devez mesurer la profondeur de nos recherches et l'efficacité de nos conseils.

D'autres, iront plus loin et plus sûrement que nous dans cette ascension pour laquelle nous nous sommes humblement appliqués à creuser les marches de départ, et à élaguer selon nos possibilités le sentier qui monte vers puissance de l'homme.

La vie est une conquête. Elle n'est une lutte qu'à cause de nos communes erreurs. C'est par un commun effort que nous devons travailler à ouvrir aux générations, qui viennent, le chemin de la vie ».

 

Malgré cet encouragement donné à la critique, l’œuvre théorique de Freinet n'a été jusqu'ici – en dehors de thèses d'étudiants de l'université – analysée que par de rares camarades. C'est incontestablement regrettable. Rarement pensée aura pu être aussi facilement mise à l'épreuve par les faits et donc être contrôlée à chaque instant sous l'angle d'une critique impartiale, les faits toujours parlant par eux-mêmes.

 

Mais comment faire parler les faits si on ne les rattache à une loi qui bien que relative par rapport à l'avenir, a du moins fait ses preuves dans le passé et dans le présent devenu témoin ?

 

***

 

Un danger va se précisant. celui d'une majorité de l'ignorance et de la paresse intellectuelle qui, forte de son inertie, se sent à même d'imposer la loi bâtarde des techniques sans la théorie. Si bien que si l'on n'y veille, le praticien nourri de pensée neuve, apparaîtra bientôt comme l'étranger rejeté du clan car il aura rompu le contrat pédagogique et social...

 

Il faut inlassablement essayer de faire comprendre aux esprits obtus que la loi, digne de ce nom, n'est pas une servitude imposée par le plus grand nombre, mais une vérité qui concerne chacun et tous, en dehors du nombre : la recherche n'est pas une démocratie des droits d'égaux, mais bien souvent une exception à la règle du nombre - qui remet tout en chantier. - Qui comprend cela préservera l'avenir.

 

« La mode est à la relativité. Notre éducation elle-même doit en être quelque peu imprégnée... Je dis « quelque peu », ajoute Freinet et ceci étant écrit en 1942 (Education du travail, op. cité (1re édition 1946). Ed. Delachaux et Niestlé 1960.), car il serait déplorable que l'éducation soit elle aussi une mode inconsistante à la merci du caprice d'habiles marchands, ou de dangereux politiciens. Il serait mortel pour l'homme - et pour la société - qu'on cesse de construire de bons murs épais sur de solides fondations, lentement et péniblement creusées, et qu'on se contente de monter des murs en toc, en surface, pour la parade et qui tiendront... autant que nous, sous prétexte que le monde change si vite. Là serait le péril opposé, plus redoutable encore peut-être que l'immobilité imposante de la tradition scolastique ».

 

Bon gré, mal gré il faut ouvrir l’œil sur ceux qui dégradent la construction solide qui étayera l'avenir :

 

Montent des murs en toc, tous ceux qui s'emparant hâtivement de techniques dont ils ignorent le dynamisme intellectuel et humain qui les anime, asservissent ces techniques à un immobilisme scolastique qui ne sert qu'une fausse autorité du maître. Ceux qui se contentant de pratiques pédagogiques ne dépassant pas l'empirisme personnel, se sacrent instructeurs : « Voilà comment j'opère, Moi... »

 

Montent des murs en toc les bluffeurs qui pensent que la nouveauté d'une technique est une marque de garantie qui autorise tous les errements voués au discrédit inévitable d'une pédagogie individuelle qui ne saurait avoir aucune résonance dans la masse des gens de simple bon sens.

 

Montent des murs en toc ceux qui, regardant pousser le poil au creux de leur main, se font une supériorité de laisser leurs élèves aller au hasard sous le prétexte d'une illusoire liberté.

 

Montent des murs en toc ceux qui, incapables d'obtenir dans, leur classe un rendement rassurant, font du dénigrement une arme de combat, préjudiciable pour tout le mouvement et par juste retour des choses, pour eux-mêmes.

 

Mais les techniques Freinet sont à elles seules un juge, comme nous l'allons voir et bien dire n'est valable que si d'abord s'affirme le bien faire. Alors, seulement, on a le droit de parler.

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L'outil sacre le maître

 

L'outil vaut ce que vaut celui qui l'emploie. A telle enseigne qu'il suffit de constater l'usage qui en est fait, le respect que l'on en a, l'ordre qui préside à son entretien, les résultats qu'on en obtient pour conclure, sans un contrôle tatillon, au bon ou au mauvais praticien. Ces considérations sont d'autant plus essentielles qu'il s'agit d'un éducateur, c'est-à- dire d'un responsable dont les carences retentissent lourdement sur les enfants dépendant du comportement pédagogique et moral du maître.

 

Ce comportement du maître est, en tout état cause, lié au matérialisme scolaire dont Freinet s'est employé - depuis son entrée dans l'enseignement - à dénoncer les insuffisances et la misère dans la plupart des écoles publiques. De grands progrès ont été certes réalisés et notre mouvement aidant, il est désormais possible, souvent même facile, d'équiper une classe de tous les outils pédagogiques mis au point par nos meilleurs adhérents et fabriqués dans les meilleures conditions commerciales par notre CEL.

 

Le matériel d'enseignement mis en place, il est semble-t-il élémentaire d'en user avec conscience et souci de rendement. On ne saurait hélas ! affirmer qu'une presse en fonctionnement garantit de bons textes libres ni que des fichiers autocorrectifs répondent forcément au travail individuel idéal pour lesquels ils ont été créés. En regardant les choses de près, on risque d'avoir quelques désillusions.

 

Si chaque matin, à l'instant où commence la classe, le désordre le plus complet, laissé la veille, offre son spectacle désolant aux regards et sa gêne morale aux initiatives de la journée - si toutefois des initiatives pouvaient naître en de si déplorables circonstances - si par surcroît d'inconscience, l'instituteur place son point d'honneur à ne pas mettre le nez dans la classe avant l'heure officielle de rentrée et accepte de gaieté de cœur une matinée de travail compromise par de telles inconséquences professionnelles, non, un tel instituteur n'est pas un maître digne de notre Ecole Moderne.

 

Qu'en est-il des outils de notre pédagogie Freinet mis au point avec tant de soin par leur inventeur et les usagers les plus exigeants ?

 

Si la casse de caractères d'imprimerie est en déménagements continuels, si l'équipe de la veille a oublié de décomposer ou si, appelés à retardement, les coéquipiers cachent les caractères dans des recoins insoupçonnés, les sèment sur le parquet ou impatients les lancent par la fenêtre ouverte comme graines au vent... si les lettres manquent ensuite pour composer le texte du jour, bien qu'avec une habileté remarquable, un débrouillard arrive à faire avec un simple clou, d'un l un i, d'un t un 1, d'un o un c... si les coquilles fourmillent dans l'imprimé de contrôle en fin d'une si laborieuse composition, non, l'instituteur n'est pas un maître digne de notre Ecole Moderne. Consentirait-il, par la suite, en conséquence de tant de manques, à passer son après-midi à faire lui-même le prote, qu’il ne saurait racheter une activité de si grande importance qu'il a laissée se dégrader.

 

Si à l'instant où l'enfant veut se servir d'un fichier autocorrectif, il ne retrouve plus la fiche où il s'est arrêté la veille si des réponses ont disparu, oubliées dans un cahier personnel... si la bande désirée n'est plus dans son alvéole et que l'ayant retrouvée, vierge de son étui, l'élève se résigne à l'employer ainsi toute nue sans que soient isolées les séquences de la programmation... si pour finir, le résultat de l'exercice se chiffre par d'inévitables erreurs (qu'est-ce que ça peut bien faire, puisque les cahiers ne sont jamais contrôlés ?), non, l'instituteur n'est pas un maître digne de notre, Ecole Moderne.

 

Si dans la préparation des comptes rendus et des conférences, les documents indispensables sont impossibles à trouver... si les usagers s'énervent à chercher le Pour Tout Classer ou le Dictionnaire-Index, disparus on ne sait où et depuis quand... si le fichier est en révolution permanente, les BT et les SBT hors de leurs classeurs... si avec l'acquiescement du responsable adulte, les enfants en sont réduits à prendre un quelconque manuel scolaire et à copier, non sans fautes, un laconique et incompréhensible digest, non, l'instituteur n'est pas un maître digne de notre Ecole Moderne.

 

Si, faute d'avoir à sa portée la profuse et riche documentation qui est l'une des marques les plus méritantes de l'école du travail promue par Freinet, l'élève se contente de lire à haute voix une BT au lieu de réaliser pour sa conférence un centre d'intérêt personnel... si toute la classe laisse s'entasser les documents si riches et si éloquents (que dispensent tant de revues toutes situées sous le signe de l'image) au lieu d'en enrichir le fichier scolaire par fiches ordonnées, classées méticuleusement, non, l'instituteur n'est pas un maître digne de l’Ecole Moderne.

 

Cette litanie de misères semble être une charge délibérément accablante, et pourtant, il faut se résigner à la croire véridique, mais, certainement pas à la croire unique en son genre. J'imagine que nos camarades Inspecteurs de l'enseignement sont placés aux premiers fauteuils pour juger d'un spectacle aussi déplorable qui de temps en temps vient nuire à la bonne renommée de notre Ecole Moderne.

 

Entendons-nous bien : plus une cause est sérieuse, plus elle engage l'honneur de ceux qui la servent avec courage et noblesse, plus elle exige de vigilance de la part de ses meilleurs servants.

 

Nous devons mettre en garde nos camarades, vis-à-vis d'une solidarité grégaire qui les pousse à défendre à tout prix des collègues inconséquents qui par leurs fautes professionnelles ne méritent pas d'être défendus. Les techniques Freinet ne donnent à personne un brevet de compétence. Seuls comptent les résultats : l'ambiance de travail de la classe, les activités scolaires orientées et dirigées par le maître, les travaux réalisés, les plans de travail contrôlés, les cahiers suivis quotidiennement, les enquêtes consignées et illustrées, les conférences, les comptes rendus, les travaux d'ateliers. De tels documents rassurants signent un travail sérieux et qui porte ses fruits.

 

Il est à peine pensable qu'un bon maître, entraîné au maniement des techniques Freinet, aimé de ses élèves, sûr des résultats de son enseignement, ait quoi que ce soit à redouter d'une inspection superficielle et hâtive de la part d'un chef. Si le chef juge son subordonné injustement, pourquoi le subordonné se priverait-il de juger son chef à son aune ? Le courage est toujours payant et il est du devoir de chacun de défendre son oeuvre et sa dignité.

 

Plus compliqué est le conflit qui oppose l'un des nôtres à une population incompréhensive et très souvent fanatisée par les tenants de la réaction. Même si le maître est sans reproche, les choses ne sont pas faciles car les enfants sont fils de leurs parents et l'atmosphère de la classe en subit vite le contre-coup.

 

De tels événements font sentir les dangers d'une école insuffisamment rattachée au milieu local, aux parents d'élèves qu'il faudrait savoir intéresser aux nouvelles pratiques scolaires, insuffisamment contrôlée peut-être par les camarades du groupe régional qui dans les visites de classes au travail, doivent faire le, maximum pour aider le praticien inexpérimenté, le suivre avec bienveillance s'il en vaut la peine, lui déconseiller la pédagogie Freinet s'il n'est pas apte à l'appliquer.

 

Il faut avoir assez de lucidité pour constater qu'il y a dans la masse des instituteurs pratiquant les techniques Freinet, comme dans ceux pratiquant une pédagogie traditionnelle, des éducateurs qui ne sont pas habités de substance féconde.

 

Les risques sont heureusement moins graves pour les enfants entraînés depuis plusieurs années au travail personnel, à l'initiative, au maniement de techniques qui ouvrent l'esprit, à la liberté d'expression sous toutes ses formes, littéraire, artistique, poétique. De tels éléments endiguent les nouveaux élèves pour un temps et sans qu'on y prenne garde, la classe fonctionne presque normalement et peut-on dire, malgré l'instituteur...

 

En fin de semaine, des réalisations continuent à figurer dans l'exposition générale de toute l'école. En fin de mois, l'épreuve des brevets voit quelques réussites ; le changement de maître dans les travaux d'atelier, de peinture, de poterie, de sculpture, redonne de l'élan pour un temps même très court. Il est rare qu'un travail bien commencé soit abandonné, mais il n'atteindra pas, hélas ! ce niveau de perfection qu'on serait en droit d'espérer dans des conditions éducatives plus méticuleuses. Si bien que va s'opérant une dégradation des exigences techniques, humaines et intellectuelles à laquelle peut prétendre pourtant une pédagogie qui dans tant d'écoles fait ses preuves.

 

Le maître défaillant qui met son point d'honneur à ne recevoir aucun conseil, ni aucune aide, à ne pas sortir de son immobilisme, fait les frais, par choc en retour, de son manque de conscience, de son inertie : ne soyons pas étonnés de l'entendre se plaindre à chaque jour que fait le soleil, de la mauvaise ambiance de la classe, du manque d'intelligence de ses élèves, de leur indifférence, de leur paresse, de leur insolence, de leurs instincts pervers, du manque de sanctions « exemplaires », du mauvais esprit des collègues, des carences de la direction, de l'inopportunité des règlements, de l'excès de travail... car c'est un comble: qui fait le moins se fatigue le plus...

 

Ce pessimisme du plus beau noir aura cependant un contre-poids nécessaire . le bluff.

 

Bluff, la préparation impeccable de la classe sur cahier avec titres et sous-titres soulignés...

 

Bluff, le planning de grande envergure où chaque élève, bien sûr, affirme un acquis progressif par petites cases colorées, laissant croire qu'enfants et maître sont ici d'un niveau exceptionnel...

 

Bluff, les graphiques, toujours ascendants...

 

Bluff, les petits casiers faits en dehors de la classe pour recevoir les journaux scolaires dont on ne lit ni n'exploite jamais le contenu...

 

Bluff, les plans de travail... dont les graphiques ne répondent que de très loin au comportement scolaire et humain des enfants...

 

Bluff, les critiques boursouflées sur un plan théorique qui n'a rien à voir avec la pratique scolaire : prétention d'autogestion quand on n'est pas à même de faire vivre une petite coopérative scolaire !

 

Bluff, le postulat d'une totale liberté si souvent revendiquée et si souvent noyée dans les incohérences de l'anarchie...

 

Il faudrait pouvoir s'arrêter un peu longuement sur cet argument de liberté dont on fait un abus inquiétant dans certaines écoles modernes. Suivant le contenu que l'on donne à ce mot de liberté, si souvent revendiqué à bon ou à mauvais escient, peut dépendre, le meilleur et le pire. Nous reviendrons sur ce sujet dans une étude ultérieure (Les maladies infantiles de la pédagogie Freinet, en préparation).

 

Disons, pour l'instant que la liberté ne saurait couvrir les inconséquences de comportement des élèves et des maîtres même et surtout s'ils se recommandent de la pédagogie Freinet. Nous sommes ici en face d'une valeur humaine bien difficile à conquérir et à sauvegarder. Nous croyons, quant à nous, qu'elle est à son zénith quand elle se confond avec l'activité créatrice. Elle est alors élan, exaltation de l'être, découverte de totale sincérité qui a pouvoir de se communiquer, de se donner aux autres. C'est cette notion de liberté souveraine dans l'intimité de l'individu et qui se porte en action méritante et démonstrative, qui restera peut-être, un jour, comme le meilleur message de Freinet.

 

Il faudrait une langue plus subtile que celle de l'explication, plus proche de l'état vivant, pour exprimer tout le contenu de l'acte créateur dans lequel l'homme se prodigue avec ce qu'il a de meilleur.

 

Un éducateur digne de ce nom sait d'instinct - pourrait-on dire - que la liberté, si elle exige des prérogatives, sait aussi accepter d'avance des servitudes, celles qu'impose le libre choix, qui appelle noblesse et longues patiences. La liberté de l'artiste honore, par ses oeuvres, ces deux aspects indissolublement liés d'une liberté fonction d'une activité générale qui a à répondre de l'individu et du corps social.

 

L'enfant est conscient de ces réalités qui s'imposent à lui globalement, dans une spontanéité déconcertante. Pour une éducation bien comprise, l'enfant est libre de choisir l'activité qui le sollicite. Ce choix est un engagement qui le lie, jusqu'à l'instant de la réussite. Au sein du monde démesuré qui nous entoure, un tel engagement n'est d'ailleurs pas une nouveauté spécifiquement humaine : quand l'oiseau a choisi la fourche ou le creux de l'arbre où il décide de nicher, il va de l'avant pour construire son nid le mieux possible pour que les oeufs et la couvée en aient le plus grand bénéfice et que tout se passe bien dans le sens de la vie. On n'a jamais vu un oiseau faire son nid à moitié ou le détruire à moins que les conditions de milieu ne l'empêchent de poursuivre son oeuvre qu'il sent d'avance caduque. (On sait ce que valent les conclusions sur l'instinct de nidification, tirées de l'observation de l'oiseau en cage !)

 

Nous touchons là une vérité fondamentale : celle d'une liberté dépendante du milieu et à laquelle les pédagogues n'ont semble-t-il jamais pris bien garde, tout occupés qu'ils étaient et qu'ils sont, à se soucier de vertus exclusivement morales. Il faut ne pas avoir peur de donner à la liberté les dimensions qu'elle mérite. Alors on est au cœur des vrais problèmes humains qui si facilement deviennent pédagogiques. Tout ceci est excessivement simple et naturel ; les gens du peuple en font un lieu commun de leur « science » de vivre parlant de leur enfant, ils disent en toute certitude : « S'il sait choisir, il ira de l'avant, le tout est de se décider après, tous les saints vous aident ».

 

Freinet - qui se retrouve dans la sagesse et dans ce besoin profond de travail qu'il prête à Mathieu le paysan, pour qui travailler et méditer ne font qu'un - Freinet aura toujours l'avantage de sentir instinctivement d'abord, lucidement ensuite, les pouvoirs et les limites d'une liberté conditionnée par le milieu.

 

« Il faudra faire à la nature une confiance nouvelle et, en son sein, retrouver les lignes de vie hors desquelles nul ne saurait construire utilement... Il faudra revenir d'abord à des pratiques conditionnées par le dynamisme que chaque être porte en lui pour assurer sa croissance, sa défense et son élévation... » (L'Education du Travail, Ed. Delachaux et Niestlé.)

 

C'est entre le milieu naturel et l'individu instinctif que se joue la liberté et l'on comprend que Freinet fasse intervenir le tâtonnement expérimental et les recours-barrières qui sont en fait des démarches naturelles de l'être qui se faisant confiance s'accroche aux meubles pour se sauver.

 

Nous savons tous que l'homme ne se sauve que par le travail : éduquer devrait être d'abord, apprendre, à travailler, selon le degré de développement physique et intellectuel de l'enfant. On ne travaille qu'avec des outils de rendement : donner de bons outils c'est le premier acte de l'éducation.

 

Si je reviens sans cesse aux sources de la pédagogie Freinet, c'est non seulement dans un but d'éclaircissement intellectuel, mais aussi - puisqu'en l'occurrence il s'agit ici de l'Ecole Freinet - pour revendiquer pour cette « école-pas- comme –les-autres », une assise de conceptions méditées et parfois préméditées, une orientation délibérée vers le champ ouvert d'une création permanente par laquelle l'enfant - comme l'homme - se sent délivré, recréé, en marche vers un état plus achevé.

 

En toute conscience, je puis dire que dans mes fonctions éducatives, je me suis toujours sentie engagée dans les valeurs morales intellectuelles, humaines qui honorent une éducation qui se sait des responsabilités. Et, étant à bonne école, c'est par le travail intelligent ordonné, patient que j'ai appris à forcer le destin.

 

 

 

 

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Mes yeux ne se posent jamais sur un enfant qui m'est confié sans que, d'avance, s'éveille en moi un sentiment de respect pour ce qu'il est. Le monde confus qui l'habite a d'emblée la marque rassurante de tout ce qui vit : « un tout donné avant ses parties » et qui vous campe un homme. On ne peut encore présager, de ce qu'il en sera de lui quand la totalité de son être sera mobilisée pour réaliser ses désirs et ses enthousiasmes, mais tout cela est en potentialité sous votre regard et on ne peut qu'en être surpris, étonné et rempli d'admiration.

 

C'est ainsi que d'instinct on aime les enfants.

 

Ceux dont je parle ont de dix à quatorze ans : deux seulement ont une mentalité nettement formée même plus adulte, pourrait-on dire, que bien des adultes.

 

Les autres sont encore dans leur ensemble, à cet âge d'indécision où l'idée reste en deçà de la sensibilité, ce qui ne veut pas dire qu'ils ne pensent pas mais que simplement, ils n'ont point encore souci de généralité, d'abstraction et qu'ils ne savent point encore vêtir leurs sentiments des parures de la sincérité.

 

Je crois leur donner plus et mieux qu'une simple confiance. La confiance est retardataire, elle ne s'appuie que sur ce qui fut auparavant et c'est ce qui vient après qui compte le plus et qui très souvent risque de tromper l'attente. A cette période de la vie où, prenant mes distances vis-à-vis des adultes, je sais plus que jamais que l'enfance est la période la plus radieuse de l'existence, la plus fertile en acquisitions, la plus généreuse d'accueil, la plus prodigue de ses biens.

 

Il me parait inconcevable qu'un éducateur ne soit pas attentif aux propres chemins de l'enfant, qu'il se fasse une autorité illusoire de ses années d'inexpérience, de sa pédagogie inerte ou dans les meilleurs cas, de son entêtement maniaque d'enseigner à tout prix.

 

Il nous a été donné d'avoir dans notre école, des enfants noirs. Ils nous ont aidés à comprendre mieux les richesses instinctives et la prodigalité de nos enfants civilisés. L'enfant de la brousse a, plus que les nôtres, une secrète science de vivre qui fait de chacun d'eux, un être adapté au milieu naturel et à la société. Ils sont plus à l'aise dans la nature que ne le sont les petits civilisés dans leur appartement trop confortable et dans leur ville semée d'interdits. Ils font corps avec la nature comme les plantes dont ils tirent des couleurs chatoyantes, comme le bois coupé de l'arbre et qu'ils sculptent, comme la fibre de la liane qu'ils tissent. Inventer est la vertu première de l'enfant de la brousse. Rien ne leur est gratuitement octroyé, tout doit être gagné à la faveur de l'exemple d'abord, de l'initiative toujours. Ces conditions d'apprentissage que l'on dit déterminantes d'une personnalité bien primitives sont trempée, qui se rassure d'elle-même par le battement de la vie dans les artères, par l'habileté gagnée par d'infinis tâtonnements, par la certitude de devenir un homme qui aura sa place au soleil.

 

Je sais qu'un petit sauvage sommeille encore dans chacun des 17 enfants que je prends en charge en ce jour du 16 juin. C'est sur cette présence du barbare que je compte pour qu'elle m'aide à déconditionner l'enfant d'une salle de classe qui n'était pas son habitat pour qu'elle redonne chaleur au cœur qui oublie sa fonction d'aimer.

 

La splendide nature est notre grand recours. Un enfant sait s'y retrouver à la minute où il s'enfonce. dans la forêt pour devenir chasseur d'épaves ou d'in sectes, de fossiles ou de fleurs surprenantes, ou simplement mythe des bois.

 

Sans intention bien définie, j'ai dit :

 

« Allez à la recherche d'événements ».

 

Ils ont dévalé la pente, dans une coulée vive, comme de jeunes chamois derrière la dernière avalanche du dégel. A leur retour, nous avions fait un grand pas vers la vie libre, vers la confiance que chacun se doit à soi-même. Nous nous étions enrichis aussi des biens infimes ou surprenants de la nature et, gain inattendu, des subtilités de la langue française - il fallait tout de suite sérier les trouvailles et départager ce qui avait la gravité de l'événement de ce qui n'était que le fait accessoire surgit inopinément. sous leurs pas : l'incident. Et, c'était tout à coup une chose de grandes dimensions qui nous donnait notre échelle en face du grand monde, la notion d'une relativité rassurante sur un présent décevant, le pressentiment d'une oeuvre à réaliser, simplement avec nos bonnes intentions. Tous nous savions déjà le chemin qu'il fallait prendre car la vie était avec nous.

 

 

 

Sans arrière-pensée, nous avons déserté la salle de classe, pour oublier que c'était jour d'école. En toute simplicité, nous nous sommes installés sous le grand chêne dont l'ombre bleue donnait plus d'éclat à la lumière blonde d'une journée déjà bien avancée. Et chacun de nous avait une impression de liberté, un peu solennelle, un peu semblable à celle des preneurs de Bastille qui mettent l'espoir le premier pour que l'action ne soit pas décevante... Et nous nous sentions en règle avec la vie pendant que d'aucuns agitaient des règlements au bout de leurs bras désespérés...

 

C'est une grande autorité que celle qui peut s'affirmer sans l'ombre d'un regret ; aussi tout venait à nous comme glissent l'eau et le vent, comme se répand la lumière en ce beau matin de juin. Et parce que nous voyions grand, face à l'immense horizon déployé de la mer à la montagne, les mathématiques ouvrirent devant nous, les voies de la délivrance.

 

Par le truchement de la généreuse nature qui s'offrait à l’œil en de si vastes et attachantes images, par l'effet d'une spontanéité qui est la loi même de la sûreté, nous nous plongions d'instinct au cœur d'une mathématique sans frontières...

 

« Tout peut se calculer », disions-nous, puisque tout est formes, volumes, espaces, distances, matière, puisque l'élément est dans l'ensemble et les ensembles dans le Tout...

 

Mais, comment concevoir le Tout ?

 

Nous savions tous que le Tout n'a jamais de fin et que tout ce que pouvaient rapporter d'infini les fusées d'Amérique ou d'URSS, n'était qu'un infime grain de sable face à des dimensions démentielles...

 

Pour défatiguer notre imagination, partie si haut et si loin, nous la ramenions aux abords immédiats qui nous sont familiers. Nos regards se posaient sur les plates-bandes en fleurs, sur les arbres qui sont forêts et vergers, nourris de terre généreuse morcelée en rectangles, losanges, carrés, triangles et qui, coupée de routes entrecroisées ou parallèles, s'étend à perte de vue. Plus loin que les villages et les villes qui se dessinaient dans le matin clair, jusqu'à la bordure de la nier qui là-bas se confondait avec le ciel. Et dans le ciel, le soleil à son zénith nous ramenait aux lois des univers...

 

Dans cette vaste unité, tout à coup apparue et proposée à notre entendement, nous prenions intuitivement conscience d'une mathématique comme naturelle qui suscite d'abord le rêve avant d'alerter le raisonnement et dans le macrocosme comme dans le microcosme, nous allions vers une notion d'infini, celle-là même qui désespère l'homme et le grandit.

 

Cette vaste constatation collective du monde, venue des uns et des autres, était comme une sorte de poème qui allait, s'élevant, construisant son élan, ses strophes, son rythme, dans un appel permanent à ces forces sensibles et imaginatives, si méconnues et pourtant toujours souveraines que chacun porte en lui.

 

C'était, sans préméditation, « la leçon de mathématique dans un parc... »

 

J'ai employé le mot leçon et il faut tout de même y venir, reprendre l'aspect scolaire de l'acte d'enseigner car il est de tradition de dire ou de croire que c'est le maître qui doit sauver l'enfant.

 

Mes enfants, de « huit jours de classe » se sauvèrent heureusement tout seuls. Et ce fut le triomphe de l'éducation d'expression libre - inlassablement promue par Freinet - qui gagna la partie.

 

« Il est des sources qui ne sont que d'eau claire, mais dont l'approche reste comme une bénédiction » (C. Freinet L'Education du Travail (introduction p. 7)

 

Nous n'avions qu'à nous désaltérer à la source que nous venions de mettre à jour.

 

 

 

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Dans le gros public dont nous sommes, l'on ne parle jamais des réflexes conditionnés que pour les chiens... Pour la plupart des instituteurs, le réflexe conditionné, c'est le chien qui salive quand on agite la sonnette annonçant le repas... ainsi on connaît Pavlov. Et l'on pense, en gros, qu'il était vétérinaire...

 

La différence de comportement des enfants, en plein air et dans la salle de classe, m'a ramenée vers Pavlov et j'ai compris - comme on comprend l'évidence - les réflexes d'inhibition de la majorité de mes élèves ramenés entre les quatre murs de la classe. Dans ces lieux visiblement, ils n'avaient pas été heureux. Pourtant, l'ordre le plus parfait, ramené par nos soins : la propreté aussi minutieuse que possible, les fleurs sur le bureau du maître, les fenêtres ouvertes, rendait la classe accueillante. La simplicité et la sincérité des rapports qui nous liaient, laissaient présager quelques changements et quelque renouveau. Mais, s'asseoir devant une table, ouvrir un cahier, regarder des signes sur un tableau noir provoquaient une appréhension à ne plus renouveler.

 

 

 

 

Changer d'atmosphère

 

Pourtant, il fallait bien aller de l'avant puisqu'aussi bien c'était dans la classe que se situait l'essentiel de nos travaux, facilités par tous les outils remis en place au grand complet.

 

Il fallait, bon gré, mal gré, accepter les lieux mais s'ingénier de toutes les façons à changer l'atmosphère.

 

D'ABORD OUBLIER LE PROGRAMME

ET LE TRAVAIL SPECIFIQUEMENT SCOLAIRE

 

Pour déconditionner les enfants de l'inertie spécifiquement scolaire, je plaçais résolument tous les travaux:, sous le signe de l'invention.

 

La semaine des brevets était tout spécialement favorable à cette innovation. Les enfants se sentaient ainsi plus libres dans des activités personnelles isolées, et ils pensaient y gagner plus d'indépendance vis-à-vis de la personnalité de l'adulte.

 

Une personnalité quelque peu obsédante, malgré tout, que l'on sentait « de la partie », avec laquelle on ne pouvait « faire semblant » de… ou « laisser tomber... » et qui tout à coup changeait les règles du jeu...

 

Mais peut-on rendre libre un être qui a gaspillé sa liberté ? C'est à ce niveau de l'impossibilité où se trouve l'enfant de se rendre libre, c'est-à-dire confiant en lui-même, renouvelé, discernant le choix à faire, que se situe le nœud du drame de l'enfant conditionné.

 

Il y eut au départ une part du maître évidente, nécessaire, difficile à prendre.

 

L'enfant qui est ignorant n'a d'autres problèmes que son ignorance. L'enfant déçu, buté, inerte a tout à redouter de lui-même et des autres. Il ne sait pas qu'il peut prendre appui sur sa propre pensée. Un monde le sépare de la pensée du maître. Il ne sait pas qu'il y a une vérité de bon aloi qui se conquiert et qui se donne et qui dès lors qu'elle s'est communiquée devient comme sacrée. La rédemption se fera mais à l'heure de l'enfant seulement.

 

Eh ! bien « laissons tomber » les activités scolaires. Prenons résolument le chemin de l'invention. Ici, tous les esprits se mettent à l'aise, les visages s'éclairent, un rien de forfanterie s'allume : « Vous allez voir ce que vous allez voir »... Des yeux se ferment pour faciliter une plongée intérieure qui remue le chaos des incohérences pour en dégager les pièces utiles, en faire des prétextes, des supports d'invention... L'idée maîtresse reste globale, on en sent et pressent les points de mûrissement, d'éclatement où s'éveillent les contradictions qui doivent retrouver la synthèse globalement pressentie.

 

Ces démarches, on les devine dans tous les exposés hâtifs des enfants qui grosso modo viennent au tableau s'essayer à des croquis noir - cette fois sans crainte informes que tâche de compléter l'explication maladroite, parfois fausse et vite corrigée par des censeurs aux aguets.

 

D'une façon générale les ambitions « intellectuelles », sont trop vastes, maladroitement mises à l'épreuve, d'une invention technique primitive, défaillante... Mais qu'importe, l'essentiel est de se lancer, de se sentir habité par l'illusion et l'initiative.

 

Il y a, dans Alain, sous des formes toujours changeantes, et si souvent complétées, des analyses surprenantes, sur l'audace qui « résolument se lance dans vide » (Alain Histoire de mes idées chap. Foi, p. 156.)

 

 

« La nécessité des choses, on la subit assez, mais la nécessité des idées, celle qui est transparente, me semblait laisser encore moins de place au courage. Car je comprenais bien, non sans peine, qu'il fallait courage et volonté pour apercevoir cette nécessité supérieure ; mais qu'elle fût, toute portée par le décret du courage et qu'elle ne fût rien, sans lui, cela me paraissait presque insoutenable ».

 

J'avais les mêmes doutes en lançant au-devant de la difficulté des enfants ignorants qui n'avaient, au cours de l'année, jamais mis l'idée à l'épreuve. je sus par eux que le courage c'est ce qu'il faut au départ et qu'on ne trouve l'idée qu'autant qu'on veut bien la chercher et la découvrir - qu'autant qu'on devient apte à la faire servir à quelque chose,

 

On lira dans la partie pratique de cette relation d'expérience, quel parti les enfants ont tiré de cette sorte de « lâchez-tout » qui libérant l'invention, nous sortit des marécages du n'importequisme.

 

« L'homme héroïque, écrit Elie Faure, est (donc) celui qui accepte résolument les redoutables conditions que lui dicte, aussitôt qu'il survient, le désir de la connaissance. Il sent qu'une joie supérieure viendra l'en récompenser ».

 

A la dimension de leur monde intérieur, mes jeunes garçons et filles portaient en eux cette grande vérité énoncée par Elie Faure : ils fonçaient sur une idée, puis quand ils l'avaient retournée sous toutes ses faces, ils en sentaient l'impuissance et pour un instant renonçaient, Pourtant l'idée-mère restait vaillante et ceci éclairait le tâtonnement expérimental d'une sorte de certitude : « On doit y arriver ». Cela m'amenait à penser que c'est toujours le bon départ qui compte et pour finir c'est l'hypothèse qui décide du tâtonnement et l'hypothèse c'est la conclusion d'une expérience antérieure, plus quelque chose de neuf, qui vient à notre secours...

 

Aucun des projets lancés dans un moment d'audace, comme on lance le lasso pour piéger une bête rétive, ne resta en panne. Même les moins imaginatifs gagnaient progressivement une sorte de flair qui les orientait sur la bonne pente. Quelques-uns avaient senti d'emblée qu'il y a un rythme de création : l'ayant senti, épousé, chevauché, ils étaient sûrs de la réussite (Voir pages 61 et suivantes.).

 

Il y avait dans toutes les recherches de ces enfants, esprit tendu, crayon en main, les démarches visibles du tâtonnement progressivement triomphant qui s'empare d'une idée, la met à l'épreuve, l'accepte ou la rejette pour chercher dans d'autres directions tout en conservant l'acquis sûr.

 

Des esprits fertiles en fantaisies, comme Gilles par exemple (voir page 62) se sont vraiment entraînés à l'invention. Trois à quatre inventions se sont succédées, pour lui en un temps record, comme si, tout à coup inspiré, il gagnait un pouvoir qui dominait les données de la réalité et les employait dans des structures nouvelles à sa guise... C'était assez surprenant.

 

« En somme, concluait-il après ses victoires, c'est pas tellement compliqué de devenir inventeur. Le plus embêtant c'est que personne ne voudra jamais de nos inventions ».

 

 

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Les résultats de ces huit journées de classe à plein rendement, sous le signe de l'invention ont été réunis dans une petite exposition de fin d'année à laquelle les enfants prirent un très grand plaisir. Ils sentaient en eux comme une sorte de renaissance les renouvelant et leur faisant pressentir d'autres démarches intellectuelles leur donnait puissance et joie. Ce renouveau se sentait dans l'expression de la pensée personnelle dans l'originalité des travaux, dans la soudaineté et le rythme de l'activité créatrice et surtout dans le sentiment de bonheur qui habitait ces enfants devenus expansifs et donnants.

 

« C'est étonnant, disait Gilles (encore lui !), tout ce qu'il y a en nous et qu'on ne devine pas... Pourquoi ça se dégage à certains moments ? La Nature est un mystère ».

 

Mystère en effet que cette soudaineté avec laquelle l'enfant se perd ou se sauve selon que l'adulte sait ou ne sait pas rompre les digues de la solitude, pour ouvrir les chemins de la liberté, laisser aller la confiance accordée à un compagnonnage qui n'a d'autre ambition que de servir la vie.

 

Nous regrettons de ne pouvoir donner ici la totalité des travaux exposés. Quelques exemples seulement feront comprendre 'l'esprit et l'atmosphère qui ont présidé à leur création et feront sentir aussi qu'il n'y a dans ces réalisations aucune prétention si ce n'est celle de faire éclore les dons naturels de l'enfant dans ces activités créatrices qui au départ ne se soucient pas de niveau intellectuel ou artistique mais qui s'en vont néanmoins vers une culture personnelle vers laquelle chacun monte à son pas et à son rythme.

 

Nous nous excusons de transcrire dans leur forme originale et toujours trop hâtive - improvisée sur la machine à écrire, dans la classe même très souvent les commentaires qui résument la part du maître.

 

Il ne fait pas de doute que toutes ces créations d'élèves de divers niveaux scolaires du CE au CM mériteraient une étude plus attentive, plus minutieusement analysée eu égard à l'esprit de la pédagogie Freinet, que j'ai rapidement esquissé en ce début d'ouvrage, en fonction aussi d'un pouvoir de genèse qui, chez les enfants, nous reporte toujours aux origines du monde.

 

Mais, si imparfait que soit ce travail, il est un moment de vérité des enfants et de l'éducatrice. Celle qui tient parfois le fil du chant plus loin que lui-même et a pouvoir de le transmettre dans son émouvante vérité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Evénement ou incident

 

Ces enfants qui à l'instant venaient de me quitter et qui s'enfonçaient dans la forêt avec la fougue instinctive d'une liberté qu'ils sentaient vraiment licite, agréable à porter et qui par cela même auraient tôt fait de perdre la mémoire comme le lièvre qui court, ces enfants qui certainement ne se souciaient plus des nécessités scolaires quand et comment me reviendraient-ils ?

 

Ils me revinrent bien vite : entre un quart d'heure et vingt minutes ils étaient tous là et chacun avait à dire et à expliquer sa découverte. Car peut-être, pour la première fois, ils venaient de prendre des responsabilités vis-à-vis de la création à l'échelle de laquelle ils se mesuraient.

 

Je ne demandais qu'un instant de défoulement et voici que la vie faisait irruption tout à coup dans toute son ampleur qui ne peut se dire que par l'histoire du monde. Et je prenais conscience du petit rôle que je jouais face à un enjeu si démesuré dans; lequel la spontanéité des enfants prenait mon savoir au piège...

 

Bonne occasion pour me faire un peu oublier et aussi pour oublier que la classe réglementaire aurait dû depuis une heure être commencée...

 

« Et si venait un inspecteur ?

- Quelle chance ! lui aussi on le mettrait à l'épreuve ».

 

Mais dès à présent, les enfants et moi sentons que déjà nous avons gagné la partie car nous sommes plus clairs, plus donnants puisqu'entre nous il y a les frémissements d'un savoir prêt à éclore et la présence de l'amitié.

 

Il faudrait peut-être un livre pour expliquer tout ce qui nous est tombé d'un coup de la Création tout entière... Les mesquines pages d'une BEM n'y suffiraient pas. Je donne donc la classification sommaire que nous avons faite de nos richesses laissant aux plus doctes savants du monde ou des mondes, le soin de reconnaître les biens qui les concernent...

 

Donnons ici un raccourci de nos interrogations aux bien difficiles réponses.