Bibliothèque de l’Ecole Moderne n°54-55

 

CONSEILS AUX JEUNES

 Par Célestin FREINET

 

Dépôt légal 1969

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TABLE DES CHAPITRES

Préface
En réponse à des S.O.S
Position du problème
Que sont donc les techniques Freinet ?
Guide général de l'éducateur moderne
La nouvelle organisation du travail dans nos classes.
Faut-il employer intégralement les techniques Freinet ?
Les normes du nouveau travail
Supériorité de la nouvelle technique de Freinet.
Les techniques modernes ne sont-elles pas trop difficiles et ne faut-il pas être éducateur d'élite pour y réussir?
Voici, jeune camarade, ce que tu peux faire partout
Une bibliographie directrice et aidante

 

PREFACE

 

Freinet avait vingt-trois ansquand, jeune débutant dans la carrière d’enseignant, il commença le procès de l’école traditionnelle. Il ramenait de la guerre une grave blessure pulmonaire qui le plaçait dans l’impossibilité d’exercer son métier d’enseignant selon la formule de l’autorité oppressive du maître sur l’enfant. Il ramenait aussi une compréhension nouvelle de l’Histoire, sous l’angle du matérialisme dialectique : est dès lors, allait s’affirmant son refus d’une pédagogie réactionnaire par son esprit, socialement retardataire, muette sur l’antagonisme des classes, indigne du destin des peuples délibérément en marche vers le socialisme.

 

Quelques années plus tard, Freinet avait en main l’outil majeur de sa pédagogie : l’Imprimerie à l’Ecole. Ce fut cette innovation qui, changeant d’un coup le climat de la classe et la technique scolaire, attira à lui ses premiers adeptes, jeunes et enthousiastes comme lui, prêts à la lutte sur tous les fronts, pédagogique, social et politique, dans la période historique de la montée du fascisme international. Ainsi prit corps et s’organisés selon une idéologie révolutionnaire et dans des buts spécialement éducatifs, un groupe de francs-tireurs, partisans de la rénovation de l’Ecole du peuple.

 

Dès le départ, cette oeuvre collective se situant résolument sous le signe du renouveau, était par excellence une oeuvre de jeunesse : elle en avait l'élan, la générosité, l'audace et même, très souvent, la témérité. Mais elle avait aussi, dans une maturité précoce, le besoin de l'action profitable au plus grand nombre, le souci d'une rationalisation humaine de la vie scolaire dans un cadre social régénéré. C'est pourquoi, elle instaura en permanence, une pédagogie militante qui fut l'oeuvre des moins de trente ans.

 

En fait toute l'oeuvre de Freinet, au long de sa vie, fut toujours empreinte des valeurs de jeunesse : cela en raison de la personnalité même du guide tout entière projetée hors de l'individualisme et de toute publicité personnelle. En raison surtout de son indéfectible confiance en la puissance de la vie. En raison aussi d'une sorte de pouvoir à capter les forces instinctives de la masse, à les canaliser, à les organiser vers une responsabilité collective apte à faire surgir du présent les forces qui préparent l'avenir : détruire, certes, mais construire en même temps.

 

La jeunesse est l'âge privilégié où tout semble possible. On se fait confiance d'instinct ; sans preuves nécessaires ; simplement parce que l'on se sent fort. Parce qu'on n'est point encore envoûté par les cantilènes d'une culture de thésaurisation qui ne cesse à chaque instant d'inventorier des connaissances dont elle ne fait rien. Parce qu'on n'est pas non plus écrasé par le poids d'une science conformiste qui s'oppose à toute recherche échappant à son empire. Si trop de science nuit, ce n'est point ici le cas, puisque l'on se trouve seul et nu à un commencement,et que l'on sait que l'inspiration peut illuminer un ignorant partant à la rencontre de la vérité.

 

Inutile donc de donner des recettes à ceux qui prennent la route; ni de modèles à suivre, ces modèles seraient-ils les meilleurs dans leur forme et dans leur contenu. La jeunesse est sans égard pour les choses parfaites, car les choses irréprochables ne savent plus s'adapter aux conditions changeantes de la vie : elles sont bonnes seulement pour le musée.

 

Au contraire, les choses imparfaites, faites de bon matériau brut et qui peut être mis à l'épreuve, appellent initiative et audace. Le plus important est de les prendre par le bon biais; ce qui revient à donner les clefs susceptibles d'ouvrir les voies de l'action la plus profitable., Ce sont ces clefs que Freinet offrit à ses compagnons du rang pour que s'instaure dans les plus modestes des écoles, celles du peuple, les chantiers de réel travail, honorant l'éducation dans son acception la plus vaste et faisant face aux nécessités historiques qui incombent à la classe des travailleurs enseignants.

 

Pour honorer ce magnifique programme, il fallait une mentalité de jeunes, un enthousiasme et une foi de jeunes. Et c'est parce que seuls, les jeunes, peuvent oeuvrer au coude à coude, sans rivalité, sans arrière-pensée et à l'écart du doute que s'instaura, en dehors des voies administratives, une continuité d'action, de création, qui, dès ses débuts honora de ses bienfaits l'école publique. C'est dans la jeunesse seulement que peuvent être acquis des réflexes d'adaptation permanente à la réalité concrète ; que par ces réflexes l'on peut faire surgir un développement nouveau et ininterrompu de la connaissance et que sera changé le destin de l'homme.

 

On comprend aisément le souci qu'eut toujours Freinet d’entraîner, dans le mouvement de rénovation pédagogique, les jeunes générations d'enseignants à un âge où ils ne savent encore où se prendre. De les lancer neufs et hardis dans le grand branle-bas du travail permanent; de leur proposer au plus tôt les conseils qui, donnant accès aux voies générales de l'oeuvre éducative, font appel sans cesse à l'initiative personnelle pour assurer, au mieux, un apprentissage sur le tas, selon les lois de ce Tâtonnement Expérimental sans lequel aucune éducation ne serait possible.

 

Les articles réunis ici, dans ce modeste recueil, concourent à ce but. Ils ont la profondeur et la simplicité des choses familières et qui sont familières parce qu'elles sont foncièrement faites des vérités qui, brusquement surgissent quand l'esprit excédé des vaines connaissances, fait peau neuve pour naître une seconde fois. Car l'on renaît toujours chaque fois que l'on crée ou que l'on invente ce qui concourt à exalter la valeur de l'homme, chaque fois que l'on met en péril le conformisme des sociétés décadentes.

 

Axés en apparence dans la direction de l'exclusive pédagogique en voie de rénovation, les écrits qui sont rassemblés dans ce recueil relèvent d'une dialectique qui nous porte au cœur des antagonismes de l'organisme individuel et social. Ce sont là des problèmes d'une brûlante actualité qui, inévitablement, sont ceux de la jeunesse. Ces écrits de Freinet aideront nos jeunes à faire surgir d'un présent dynamique les forces qui seront les leviers de la révolution pédagogique et sociale en marche.

 

E. F.

 LE POIDS DE LA SERVITUDE

 

-  On dit que nos brebis sont bêtes. C'est nous qui les rendons bêtes en les parquant dans des étables étroites, sans air et sans lumière, où elles n'ont d'autres ressources que de piétiner en bêlant, jusqu'à ce qu'apparaisse le berger ou le boucher.

 

Et nous les rendons bêtes encore lorsque, en pleine montagne, nous les obligeons, sous la menace du fouet et des chiens, à suivre passivement, sur la draille tortueuse, les pas de la brebis qui est devant et suit elle-même le bélier à longues cornes qui ne sait pas davantage où il mène le troupeau mais qui est fier d'être le bélier.

 

Nous les rendons bêtes parce que nous réprimons brutalement toutes tentatives d'émancipation, toutes velléités des jeunes moutons de partir faire leurs expériences hors des chemins battus, de se perdre dans les fourrés, de s’attarder parmi les rochers, même s'ils n’y récoltent que déchirures et grincements de dents.

 

Mais nous, nous sommes excusables. Notre but n'est point d'éduquer nos brebis ni de les rendre intelligentes, mais seulement de les dresser à subir et à accepter, à désirer même la loi du troupeau et de la servitude, celle qui fait la bonne graisse et les lourds bénéfices.

 

Hélas ! j'entends encore des enfants ânonner en chantonnant - j'allais dire en bêlant - derrière les portes closes de leurs écoles-étables, même si ce sont des écoles-étables luxueuses ; je les vois piétiner comme mes brebis à l'entrée et à la sortie, et rien n’y manque, ni les béliers, ni les bergers autoritaires, ni les règlements aussi sévères que nos fouets et que nos chiens; je les vois tourner tous ensemble les mêmes pages, répéter les mêmes mots, faire les mêmes signes...

 

Et vous vous étonnerez de les voir, plus tard, ouvrir misérablement leurs bras à l'exploitation et leur corps à la souffrance et à la guerre, comme les brebis s'offrent à l'abattoir ! C'est la servitude qui nous rend veules, c'est l'expérience vécue, même dangereusement, qui forme les hommes capables de travailler et de vivre en hommes.

 

N'acceptez pas le retour à la servitude scolaire. Méritez votre liberté !

 

 

 

En réponse à des S.O.S

 

 

C'est toute la tragédie de l'Ecole Française, toute la tragédie des jeunes Instituteurs qui s'exprime à travers ces S.O.S. quotidiens.

 

« Nous comprenons fort bien vos critiques de l'Ecole traditionnelle qui nous est un mortel ennui ; nous sommes persuadés, d'autre part, que vous vous orientez vraiment vers la voie du salut pédagogique et humain. Mais vous le dites fort bien : L'Ecole Moderne ne se construit pas avec du verbiage !... et nous n'avons que la salive comme outil !... Mon école est pauvre, dans un milieu pauvre lui aussi, ou farouchement incompréhensif... Jamais je n'aurai une subvention du Conseil municipal pour acquérir le matériel dont vous dites la nécessité... Bien contents de nous abriter, de nous chauffer et de nous asseoir sur les bancs vétustes qui encombrent la classe exiguë !... »

 

« Nous sentons si profondément le sens de votre enseignement, que nous serions disposés même à payer de notre propre argent les achats indispensables, mais vous connaissez la misère des jeunes instituteurs !… »

 

« Voilà comment se pose pour nous, jeunes, le problème de l'Ecole Moderne. Or, la majorité de vos conseils et de vos recherches s'adressent aux seuls instituteurs qui ont eu la chance de pouvoir acquérir un minimum d'outils : fichiers, pâte à polycopier ou imprimerie. »

 

« Mais, pour la masse des autres, de ceux qui n'ont encore rien et qui n'auront rien de quelque temps, que me conseillez-vous ? Ne rien faire ? Attendre des jours meilleurs ? Démarrer immédiatement ? Comment ? »

 

« Aidez-nous !... »

 

Tout notre effort coopératif est axé justement sur l'aide à apporter aux éducateurs, ou plutôt sur l'aide mutuelle que leur vaudra leur travail coopératif, ordonné et motivé. Les jeunes ne sont certes pas exclus de ce souci. Mais, nous avons moins pour habitude d'offrir des conseils que d'apporter des possibilités de travail et de vie.

Au jeune paysan qui vient nous consulter parce que sa ferme ne rend pas, que sa récolte est insuffisante et que, dégoûté de son métier, il cherche obstinément une situation plus humaine, nous pourrions répondre nous aussi comme on l'a fait tant de fois, en chantant le charme d'un matin aux champs, la beauté d'un coucher de soleil, la saveur religieuse du pain et du fromage qu'on mange à l'ombre du noyer... Nous lui démontrerions que la terre n'est jamais marâtre à qui l'aime et la sert... Nous le regonflerions un instant ; mais à la pratique, il s'apercevrait bien vite de la vanité de nos discours et nous n'aurions fait que précipiter, en définitive, sa décision.

 

Nous laisserons à d'autres, qui y sont entraînés, cette besogne charitable et vaine. Et nous vous parlerons le langage de la virilité et de la raison, que nous aurions aimé entendre autour de nous quand nous étions dans votre situation.

 

Notre expérience de la vie - et c'est une expérience qui commence à compter, croyez-le, nous fait vous donner le conseil suivant :

 

Acquérez, ou gardez une grande rigidité quant au but humain vers lequel vous tendrez ! Entretenez, et attisez si vous le pouvez, les feux que, en des jours d'enthousiasme, vous avez allumés sur les sommets et qui éclaireront à jamais la pente de leur lumière vacillante parfois, imprécise souvent, mais qui ne vous en montrera pas moins la voie qui monte.

 

Mais pour monter, vous n'allez pas vous attaquer aux rochers, grimper aux murs, dépasser et abattre clôtures et barrières pour aller tout droit dans l'espoir d'arriver plus vite... Vous vous décourageriez bien vite de l'accumulation des obstacles; nous laisserions la lumière s'éteindre et vous regarderiez vers le bas, où vous ne trouveriez plus que l'erreur et la fange.

 

Un peu de philosophie : prenons les chemins en lacets déjà tracés, contournons les obstacles, usant de ce qui est, adhérons au réel. Nous aurons l'impression parfois de ne pas avancer bien vite, de piétiner peut-être. Qu’importe, pourvu que la flamme continue sur les sommets et vous guide dans la nuit.

 

I1 en est ainsi en pédagogie. Nous voudrions, par nos réalisations plus encore que par notre enseignement, allumer ces feux sur les sommets, vous faire saisir, ne serait-ce qu'une fois, l'illumination de principes et de techniques qui, dépassant la scolastique, sont enfin dans la ligne de l'exemplaire destinée humaine.

 

Là est notre tâche essentielle. Quand ces feux sont allumés, quand les jeunes instituteurs voient enfin, par delà la scolastique, d'enthousiasmantes lignes de travail et de vie, alors nous ne craignons plus rien quant aux aléas de cette marche vers la lumière. Alors vous ne partirez plus du principe faux qui vous pousse à réaliser dans vos classes ce qui, matériellement et techniquement, est impossible; car vous prendrez d'autres chemins, en entretenant la flamme.

 

Car il faut bien te dire, jeune camarade, que, dans certaines circonstances matérielles et techniques qui te dominent, tu n'iras pas loin dans la voie de l'éducation nouvelle. Si ! tu auras tout de même fait un grand pas parce que t'éclairera la lumière des sommets et que tu verras ta classe avec d'autres yeux, que tu organiseras ton travail selon d'autres principes. Tu seras persuadé de la vanité de la discipline autoritaire et tu t'orienteras vers l'activité d'équipe en entrant franchement dans le jeu. Tu connaîtras la vanité du verbiage - du tien et de celui des manuels... et tu ne t'étonneras plus si l'enfant vit de toute son âme un bruit extérieur qui le touche pendant que tu ne l'effleures pas même de tes explications intellectuelles. Tu auras découvert les vertus supérieures de l'effort motivé et fonctionnel, et du travail. Tu auras appris qu'un individu ne s'extrait pas arbitrairement du milieu qui lui est naturel pour se hisser artificiellement sur les tréteaux branlants de la scolastique.

 

Tu sauras tout cela. Tu y conformeras de ton mieux ton comportement. Et quand tu seras contraint de faire un détour, ou que tu rencontreras un obstacle difficile, ne t'en étonne pas. Comprends, patiente... et conserve la flamme.

Ceci acquis, tu admettras maintenant que nous te disions : il est une illusion dont nous voudrions te garder, car elle risquerait de t'être mortelle et d'éteindre la flamme. C'est l'affirmation qui deviendra bientôt courante et officielle, qu'on peut, même dans les écoles les plus pauvres, même sans matériel, réaliser l'école moderne. D'abord je te conseille de te méfier parce que ceux qui t'encouragent ainsi aujourd'hui, sont les mêmes qui, il y a quelques années à peine, estimaient utopique et dangereux l'emploi des techniques modernes à l'Ecole populaire... avec matériel. Nous assistons ainsi à un dernier assaut de la pédagogie verbale. Si vous ne pouvez pratiquer les techniques modernes, on vous les fera expliquer... et le tour sera joué !

 

Nous aimons, nous, regarder les situations en face ; nous ne sommes pas à la recherche d'une clientèle ni d'une renommée - clientèle et renommée nous viennent d'ailleurs bien plus sûrement par d'autres voies.

 

Nous te conseillons. Nous nous sommes déchirés avant toi aux ronces et aux rochers. Mais nous avons déblayé certains chemins qui montent vers la flamme ; nous avons fabriqué et installé des outils avec lesquels nous avançons avec sûreté. Et nous serons tous ensemble, pour nous entraider quand la montée sera trop dure, car il reste tant à faire... Si, pour l'instant, tu ne peux user toi-même de ces outils, aide-nous du moins à les rendre plus accessibles encore à ceux qui te suivront.

 

Tu partiras alors, avec toute ton audace, et ta témérité même, mais en mesurant d'avance tes possibilités.

 

 

 

D'ABORD FAIRE JAILLIR LA SOURCE

 

Les pédagogues sont comme ces enfants qui s'amusent à construire un bassin à l'endroit qui leur paraît le plus facile, parce qu'il n’y a là ni roches ni racines enchevêtrées et tenaces, et qu'ils peuvent, même avec des outils primitifs, creuser et remuer la terre complice.

 

Ce n'est qu'après, quand le bassin est construit, qu'ils se préoccupent d’y amener l'eau. Ils en trouveront peut-être si peu, elle arrivera si docilement avec une si faible pente q'elle coulera en filets languissants que le plus petit brin d'herbe détournera de sa route incertaine.

 

Pendant ce temps, le bassin, lent à se remplir, se desséchera, se fendra, perdra l'eau si chichement amenée. Vous aurez beau boucher et calfeutrer, vous ne remplirez jamais le bassin si ce n'est d'une eau croupissante et sale dont vous n'aurez point l'usage.

 

Il vous faudra alors déboucher la bonde et décanter les dépôts, à moins que, à force de seaux d'eau que vous amènerez de la source voisine, vous ne remplissiez artificiellement le bassin - ce qui fera un moment illusion, l'eau restant propre et claire tant que vous charrierez des seaux d'eau.

 

Les paysans de nos montagnes savent eux, commencer par le commencement. Ils prospectent la source. Pas seulement le filet d'eau qui suinte au creux du vallon, mais l'origine même où, en profondeur, l'eau sort en bouillonnant, fraîche et claire entre les pierres.

 

Quand la source est trouvée, quand l'eau jaillit intrépide et puissante, il est facile de l'accompagner jusqu'à la conque rustique qui débordera en évacuant les impuretés que le flot aura brassées et rejetées.

 

Cessons donc de nous laisser hypnotiser par ces bassins capricieux de l'observation, de la mémoire, des théories formelles échafaudées dans la lande désolée de la vieille scolastique. Ne nous fatiguons pas davantage à en boucher les trous suspects, à charrier des seaux d'eau, à agiter cette masse informe et morte, et croupissante. Prospectons nos sources ; cherchons en profondeur le flot qui bouillonne entre les pierres; accompagnons le courant et laissons-le couler généreusement sur les conques rustiques.

 

Nous bâtirons alors nos bassins méthodiques pour assagir et domestiquer les richesses dont la Vie nous aura généreusement fertilisés.

 

 

 

 

POSITION DU PROBLEME

 

 

 

L'évolution accélérée des conditions de travail et de vie dans les vieux pays d'Europe, dans les nations plus jeunes comme les U.S.A., ou ayant bénéficié d'importants bouleversements sociaux et politiques comme l'U.R.S.S., dans les pays aussi qui, un peu partout se libèrent et s'équipent, pose aux organismes culturels à tous les degrés et aux éducateurs de tous pays des problèmes nouveaux qu'on ne pourra pas éluder.

 

Aucune entreprise, privée ou nationale n'est aussi aveuglément accrochée au passé que l'éducation sous toutes ses formes. L'industrie se modernise, les chemins de fer, les P.T.T. innovent hardiment. L'armée elle-même modifie ses techniques, sa tenue et sa discipline. Seule l'Ecole continue à travailler selon des normes, avec des outils et des techniques d'il y a plusieurs siècles. Et nul ne s'en émeut. Mieux, les pays neufs à la recherche d'une éducation et d'une culture prennent souvent leurs exemples non dans l'expérience d'avant-garde mais dans la tradition de l'empirisme.

 

Si les usines doivent ou s'adapter ou disparaître, que devrait-on dire de l'entreprise éducation ! Pour elle aussi il faut se moderniser ou déchoir. Et la déchéance de l'Ecole c'est la déchéance des nations.

 

La Société de 1958 suppose une éducation et une école 1958. Nous préparons cette Ecole par des techniques de travail qui visent à la modernisation de notre enseignement.

 

Nous sommes en mesure de présenter aujourd'hui des solutions pratiques aux personnalités, aux organismes, aux administrations qui prennent conscience de l'urgente nécessité d'une école moderne.

 

L'éducation a été jusqu'à ce jour une fonction d'autorité : autorité du maître sur ses élèves, autorité de la préfecture sur les petits villages, autorité de Paris sur la province et plus tard sur les pays de l'Union Française.

 

La participation des élèves à leur propre éducation et à leur culture est une notion tout à fait récente, une notion d'avant-garde qui, comme telle, reste contestée et combattue et qui est cependant une notion d'avenir dans des sociétés où se généralisent la coopération et la démocratie.

 

On dit : l'enfant ne sait pas ; il faut donc lui apprendre. Comme on dit des peuples : ils ne sont pas assez évolués pour se commander, il faut le leur enseigner.

 

Nous posons comme principe souverain que c'est en forgeant qu'on devient forgeron ; c'est en vivant librement et coopérativement qu'on s'entraîne et qu'on se prépare à des modes de vie de coopération et de liberté.

Et nous y ajouterons cet autre principe : qu'on ne commence pas la construction de l'homme par le toit mais par la base, qu'il est vain de penser qu'une intervention autoritaire de l'extérieur puisse ajouter à l'individu autre chose qu'un plaquage fragile et évanescent. Montaigne déjà dénonçait cette erreur. Nous proposons des correctifs.

 

Et nous dirons enfin qu'on ne fait pas boire le cheval qui n'a pas soif. L'Ecole que nous appelons traditionnelle a ôté à l'enfant tout appétit et toute soif. C'est dans la mesure où nous redonnons à nos élèves cette faim et cette soif, ce besoin naturel de travailler, de chercher, de se perfectionner et de grandir que nous rendons possibles les formules nouvelles de conquête et de vie.

 

Ce sont là des considérations essentielles, qui sont comme à la croisée des chemins de l'éducation et de la culture actuelles. Si on n'en tient pas compte on fait fausse route et, quelles que soient les conquêtes spectaculaires que l'Ecole met en vedette, on risque fort de se débattre dans des impasses et de ne plus jamais rejoindre les profondes lignes de la vie.

 

Alors, on construira peut-être de beaux locaux, qui coûtent très cher, mais que n'habite point l'esprit et qui ne sont en définitive que de modernes « geôles de jeunesse captive ».

 

On pourra réduire le nombre des élèves pour aboutir seulement à une discipline et à des pratiques plus jalousement autoritaires que jamais.

 

On accumulera les documents de connaissance, qui foisonnent aujourd'hui, et on ne fera que renouveler le geste des parents inquiets qui garnissent leur table de tous les mets que la fortune leur permet d'offrir à leur enfant. Mais celui-ci n'a plus d'appétit et l'excès de nourriture lui donne la nausée. Il ira peut-être tout à l'heure chez le petit paysan voisin grignoter un morceau de pain sec qui a la saveur miraculeuse de la liberté.

 

Les problèmes d'éducation et de culture ne sont pas exclusivement, comme le croient l'administration et ses employés, des problèmes de règlement, d'horaires, de manuels, de leçons dans un climat de lointaine autorité. Ils se posent aussi, et encore plus peut-être, au niveau des éduqués eux-mêmes, de leurs possibilités, de leurs besoins et de leurs exigences en fonction de la vie qu'ils auront, eux, à affronter.

 

Ces considérations sont tout à la fois d'expérience et de bon sens. Et pourtant on en reconnaît mal volontiers l'urgence et la portée dans nos pays de vieille culture.

 

De beaux chemins ont été tracés, élargis et goudronnés, où ne passent, il est vrai, qu'un certain nombre de privilégiés, mais dont on reste fier parce qu'on espère y accéder un jour. De beaux châteaux dominent encore les campagnes. L'intérieur désuet ne répond plus aux nécessités techniques d'aujourd'hui, mais on les considère toujours comme des sommets qu'on aspire à approcher et peut-être à conquérir.

 

Nous avons de même une culture qui a eu, et qui garde sa grandeur, mais elle n'est pas la culture de la masse, elle n'est pas une culture du peuple, et on commet une erreur mortelle quand on veut couler tous les enfants dans des moules qui avaient été préparés pour une caste dépassée.

 

Ajoutons, ce qui n'est pas négligeable, que de gros intérêts commerciaux et financiers constituent pour l'Ecole traditionnelle le mur de défense le plus difficile à abattre et à surmonter, l'ennemi invisible de tous les efforts généreux pour une meilleure éducation.

 

Mais il est des pays encore partiellement en friche; où aucune route, aucun mur mitoyen, aucune bâtisse ne gênent les tracés rigoureux et économiques de grandes voies que nécessite la circulation contemporaine. Il serait inconcevable que, pour imiter les vieux pays, on les sillonne de sentiers et de chemins à traverse avant de lancer hardiment les profils méthodiques des nouveautés.

Il est ainsi, à travers le monde, des pays qui longtemps asservis à l'exploitation et au despotisme prennent conscience de leur dignité et de leur avenir et sont, de ce fait, à la recherche d’éléments valables d'éducation et de culture. Ils se tournent naturellement vers les pays de vieille civilisation, même s'i1 ont été leurs dominateurs, pour y chercher les solutions d'éclaircissement et d'efficience dont ils sentent la nécessité.

 

En l'occurrence, ce qu'ils y puisent pour l'institution et la conduite de leurs écoles, c'est la technique aujourd'hui presque universelle des manuels scolaires qui n'est cependant qu'une floraison de sentiers et de chemins de traverse qui ne mènent en aucun cas la voie royale escomptée. On édite à des milliers ou à des millions d'exemplaires des livres qui sont comme le digest ou la somme de ce que les enfants doivent apprendre dans les diverses disciplines. On produira des manuels de morale, d'instruction civique, de lecture, de grammaire, de vocabulaire, de calcul, d'histoire, de géographie et de sciences. Chaque élève aura son manuel qu'il devra étudier et « assimiler » parce qu'il est la « science ». L'élève du Nord aura les mêmes manuels que celui du Midi, l'enfant des vallées alpestres les mêmes que l'habitant des plaines aquitaines. Et l'on s'étonnera parfois que nos élèves soient lents à comprendre ce langage qui n'a ni la résonance indispensable dans leur vie familière, ni cette prise essentielle dans les remous profonds de l'être.

 

I1 est juste de reconnaître que de grands progrès techniques ont été réalisés dans la préparation et l'édition des manuels dans les divers pays. La France elle-même a fait un incontestable effort pour l'adaptation de ses productions aux écoles d'outre-mer. Mais c'est la méthode elle-même des manuels qui est mauvaise et dépassée.

 

Par nos réalisations nous apportons la preuve que cette méthode est mauvaise et dépassée en France. Or, ses tares et ses insuffisances sont encore aggravées par le fait qu'on enseigne aux enfants d'outre-mer dans une langue qui n'est pas leur langue maternelle et que, de ce fait, les mots, les expressions, les idées que les auteurs ont mis dans les livres ne sont jamais au diapason des enfants, que ceux-ci ne les abordent pas forcément par le biais scientifique et logique, que la coupure persiste, plus grave encore que dans nos pays, entre la pensée, l'expression, la vie des enfants et le contenu et la forme des livres-manuels.

 

L'exemple de la France et des pays d'outre-mer est certainement valable pour l'ensemble des autres pays du monde. Si la technique des manuels est universelle, le procès que nous lui intentons au nom du progrès pédagogique est universel aussi.

 

Mais si l'on supprime les manuels, par quoi les remplacer ? Comment faire cesser la dualité de l'enfant naturel et spontané et de l'écolier butant sans cesse sur des techniques d'apprentissage ne répondant pas à sa nature profonde ?

 

Les Techniques Freinet de l'Ecole Moderne prétendent apporter une solution possible et pratique à ce brûlant problème. Elles transportent dans l'apprentissage scolaire cette richesse d'expression, cette aisance, cette joie et cette vie que l'on découvre dans le langage enfantin. La culture monte dès lors sans hiatus de la vie familiale et sociale jusqu'à l'acquisition des vertus supérieures de l'homme.

 

Il nous faut maintenant montrer que ces Techniques Freinet, fruit d'une longue expérience dans des milliers d'écoles et dans les pays les plus divers sont une solution psychologiquement, pédagogiquement, socialement, techniquement, financièrement supérieure à la méthode des manuels dont l'abusive royauté est désormais dépassée.

 

 

 

 

 

L'HISTOIRE DU CHEVAL QUI N'A PAS SOIF

 

Le jeune citadin voulait se rendre utile à la ferme où on l'hébergeait :

 

- Avant de mener le cheval aux champs, se dit-il, je vais le faire boire. Ce sera du temps de gagné. On sera tranquille pour la journée.

 

Mais, par exemple ! C'est le cheval qui commanderait, maintenant ? Comment ? Il se refuse à aller du côté de l'abreuvoir et n'a d’yeux et de désirs que pour le champ de luzerne proche ! Depuis quand les bêtes commandent-elles ?

 

- Tu viendras boire, te dis-je !...

 

Et le campagnard novice tire sur la bride, puis va par derrière, et tape à bras raccourcis. Enfin !... La bête avance... Elle est au bord de l'abreuvoir...

- Il a peur, peut-être... Si je le caressais ?... Tu vois l'eau est claire ! Tiens ! Mouille-toi les naseaux... Comment ! Tu ne bois pas ?... Tiens !...

Et l'homme enfonce brusquement les naseaux du cheval dans l'eau de l'abreuvoir.

- Tu vas boire, cette fois !

 

La bête renifle et souffle, mais ne boit pas. Le paysan survient, ironique.

 

- Ah ! tu crois que ça se mène ainsi, un cheval ? C'est moins bête qu'un homme, sais-t ?? Il n'a pas soif.. Tu le tuerais, mais il ne boira pas. Il fera semblant, peut-être; mais l'eau qu'il aurait avalée, il te la dégorgera... Peine perdue, mon vieux !...

 

- Comment faire, alors ?

 

- On voit bien que tu n'es pas paysan ! Tu n'as pas compris que le cheval n'a pas soif en cette heure matinale, mais qu'il a besoin de bonne luzerne fraîche. Laisse-le manger son saoul de luzerne. Après, il aura soif, et tu le verras galoper à l'abreuvoir. Il n'attendra pas que tu lui en donnes la permission. Je te conseille même de ne pas trop te mettre en travers... Et quand il boira, tu pourras tirer sur la longe !

 

C'est ainsi qu'on se trompe toujours, quand on prétend changer l'ordre des choses, et vouloir faire boire qui n'a pas soif...

 

………..

 

Educateurs, vous êtes au carrefour. Je vous obstinez pas dans l'erreur d'une « pédagogie du cheval qui n'a pas soif ». Allez hardiment et sagement vers la « pédagogie du cheval qui galope vers la luzerne et l'abreuvoir. »

 

 

 

Que sont donc les techniques Freinet ?

 

Nous disons Techniques Freinet et non Méthode Freinet pour bien montrer qu'il ne s'agit pas ici d'une construction théorique et idéale mais d'une nouvelle technique de travail qui a l'avantage d'être née, d'avoir été expérimentée et d'évoluer dans le cadre de nos classes. Cette technique nécessite, comme toutes les techniques, une portion plus ou moins décisive de considérations pédagogiques ou philosophiques, mais surtout des outils de travail adéquats, des conditions de travail satisfaisantes, la préparation ou la rééducation des ouvriers spécialisés que sont les éducateurs.

A l'expérience d'ailleurs, ces techniques nous ont préparés à dégager les principes de base, qui permettent aux non initiés de comprendre et d'apprécier la portée de nos travaux dans le complexe de la pédagogie contemporaine.

 

Ce sont ces techniques, ces principes et la méthodologie correspondante que nous allons aborder brièvement, en nous appliquant surtout à montrer le sens et l'esprit qui doivent présider aux formes nouvelles de travail.

 

 

L'ENTREE EN CLASSE

 

COMMENT LE MILIEU SCOLAIRE PEUT-ÊTRE UNE SUITE NATURELLE DU MILIEU FAMILIAL ET SOCIAL.

 

En toutes circonstances, et pour toutes les disciplines nous partons toujours de la vie de l'enfant dans son milieu.

 

Les enfants arrivent à l'école. Il faut éviter à tout prix qu'ils se dédoublent et se dépersonnalisent en en franchissant le seuil, la pensée et l'affectivité de l'enfant restant à la porte, l'écolier pénétrant dans la classe qui lui impose ses normes.

 

Pas de salut obséquieux, pas d'alignement militaire. L'enfant qui sait à quel point l'Ecole continue la vie, arrive les yeux vifs, la bouche confiante, les mains pleines des richesses qui l'ont arrêté en chemin. C'est la vie dans toute sa complexité qui vient battre comme une marée invincible les murs et la porte de l'Ecole.

 

Nos élèves ont tant à dire, tant de questions à poser, tant de renseignements à obtenir, tant de « glanes » à montrer : bouquets de fleurs, fruits nouveaux, insecte ou serpent, roche ou fossile, livres et brochures.

 

Toute cette richesse, ce sera la nourriture de base de notre Ecole elle n'est certes pas neutre, méthodique et froide comme celle des manuels, elle nous pose d'emblée une infinité de problèmes que les programmes et les manuels n'ont pas prévus, mais pour lesquels il nous faudra pourtant trouver une solution. Mais c'est une nourriture vivante encore chaude et palpitante pourrions-nous dire, donc plus digestible et qu'il nous faudra nous garder d'entraver ou de falsifier. Elle est une nourriture naturelle dont nous devons bénéficier à 100 %.

 

LE TEXTE LIBRE OPERE LA LIAISON FONCTIONNELLE ET AFFECTIVE ENTRE LA VIE ET L'ECOLE

 

Selon les méthodes traditionnelles, toutes connaissances et toute science sont incluses dans le cerveau du maître ou dans les livres. Pour y accéder, l'Ecole a prévu une infinité de méthodes, de procédés et de trucs dont l'ensemble constitue ce que nous appelons la scolastique. Ni les parents, ni les éducateurs n'osaient imaginer que ces connaissances et cette science soient latentes ou formelles dans l'expérience enfantine et que, en partant de cette expérience, par une série d'escaliers familiers, on puisse accéder à une culture qui en serait l'aboutissant et le sommet. On était persuadé que, au niveau de l'école, une porte restait à ouvrir, de gré ou de force, et qu’en deçà était la nuit, et au-delà seulement la lumière ou les premières clartés de l'aube.

 

Nous avons prouvé par notre expérience largement répercutée qu'une éducation efficiente est possible sur la base de la vie enfantine, que cette éducation est aujourd'hui techniquement réalisable, non seulement dans quelques classes privilégiées, mais dans toutes les classes, dans tous les pays et avec toutes les langues.

 

Avec de tout jeunes enfants, qui abordent l'Ecole pour la première fois, nous nous garderons attentivement de leur présenter d'emblée la matière scolaire des livrets de lecture ou des manuels de calcul, surtout lorsque les textes en sont écrits dans une langue qui n'est pas la leur et qui ne leur paraît à l'origine que comme une incompréhensible mécanique.

 

Nous laissons les enfants parler, dans leur langue, en évitant d'affecter leur confiance et leur élan par d'inutiles observations pédagogiques; nous les encourageons dans les directions qui nous paraissent les plus originales et les plus constructives.

 

Nous donnons en même temps aux élèves papier et crayon et nous les laissons dessiner librement. Dans ce domaine aussi il faut nous persuader qu'il n'y a pas, à un moment donné, une porte qui s'entrouvre sur la technique adulte et à laquelle on n'aurait accès qu'à force de leçons méthodiques et d'exercices scolastiques. Les progrès en dessin, comme en écriture et en lecture se font par tâtonnement expérimental. Les premiers graphismes encore informes vont se perfectionner selon des processus que nous avons précisés dans notre livre : Méthode Naturelle de Dessin (Voir également : La Méthode Naturelle – l’apprentissage de la langue, C.Freinet, Edition Delachaux, en vente à CEL, Cannes) et qui conduisent l'enfant, par la création et la vie, à des formes d'expression artistique qui sont comme un palier bénéfique entre la vie intime et les exigences du milieu scolaire.

 

L'enfant explique son dessin, ou du moins parle en dessinant, le dessin n'étant à ce stade que le plus subtil des langages.

 

Les premiers contacts sont pris pour un bon départ.

 

En une dernière étape, nous détecterons, parmi l'ensemble des pistes nées du langage ou du dessin, un élément majeur que nous mettrons en valeur dans un premier texte libre.

 

On nous a demandé parfois s'il n'y avait pas lieu d'indiquer un sujet pour orienter le travail et donner des idées aux enfants. Une telle préoccupation laisserait croire qu'on n'a pas dépassé l'ancienne pédagogie et qu'on sous-estime totalement la richesse merveilleuse des vies enfantines.

 

Voici un de nos textes :

 

LE BUCHERON

 

Mohamed coupe du frêne avec une hache

Il coupe les branches

Il fait des morceaux

Il les charge sur l'âne

Il les emporte à la maison pour faire du feu.

 

Ce texte est écrit au tableau, en langue maternelle, si nécessaire, dans les écoles bilingues, avec sa traduction dans la deuxième langue. La mise au point en est faite par une intime collaboration entre le maître et les élèves qui apportent, le cas échéant d'utiles précisions.

 

Les enfants copient ce texte, le lisent globalement, l'illustrent, le miment ou le dansent si cela leur convient, le chantent ou le jouent aux marionnettes.

 

La seule précaution à prendre c'est de ne pas scolariser ce texte, de ne pas en torturer les phrases pour faire apparaître artificiellement certains mots jugés utiles ou en supprimer d'autres qu'on croit trop difficiles. Nous pratiquons ici selon la méthode naturelle : l'enfant apprend à écrire et à lire comme il apprend à parler, selon un processus qui règle toutes les opérations intellectuelles, sociales et techniques, l'Ecole exceptée.

 

Mais le texte libre ainsi compris, et qui peut, même sous cette forme partielle, apporter un esprit nouveau dans Ies pratiques de l'école ne résoudrait pas pleinement le problème de la lecture puisque, à un moment donné, il faudrait bien présenter aux enfants des textes imprimés et pour cela retourner aux manuels scolaires qui reprennent et continuent le divorce et l'impasse. Il nous faudrait, à un moment donné, arracher l'enfant à ses pensées et à ses histoires de bûcheron pour lui faire lire à la page 21 de L'initiation directe et rapide au Français pour l'Afrique Noire (Hachette) :

 

Pi-pe, pi-le, la-ve, la-me, ba-na-ne.

 

Le charme serait rompu, l'élan coupé. Nous replongerions dans la scolastique.

 

La grande innovation technique, c'est la découverte et l'emploi d'un matériel d'imprimerie pour écoles qui nous permet, à tous les degrés et avec des caractères de grosseurs différentes, la composition et le tirage dut texte libre choisi et mis au point.

 

Alors le miracle joue sans réserve : la pensée et la vie de l'enfant, exprimées et extériorisées en classe, sont comme matérialisées dans le texte écrit, puis coulées dans le métal. Elles deviennent un beau texte imprimé qu'on lit spontanément parce qu'il est notre commune création.

 

C'est la possibilité technique que nous avons ainsi réalisée d'accéder par la seule expérience enfantine au premier échelon de la culture, c'est la suppression du hiatus scolastique, la montée naturelle vers la connaissance qui constituent la grande révolution dont doivent désormais bénéficier les enfants.

 

A défaut d'imprimerie, dans certains pays notamment où les caractères d'imprimerie sont difficiles à trouver, on peut utiliser le Limographe (Voir catalogue CEL - BP 282 – Cannes 06). Avec cet appareil, genre de duplicateur à main, les textes sont gravés sur stencil. Il suffit de soigner cette gravure (en utilisant une machine à écrire, par exemple) pour obtenir des tirages très satisfaisants.

 

La pensée de l'enfant est devenue imprimée. En groupant jour par jour ses feuilles imprimées, l'enfant constitue lui-même son livre de vie écrit, illustré, composé et imprimé par lui et ses camarades.

 

Nous verrons plus loin que le journal scolaire, complément de l'Imprimerie à l'Ecole, permet la diffusion à l'échelle nationale et internationale, et acquiert de ce fait une motivation inégalée dont va bénéficier notre enseignement.

 

On peut, en partant de ce texte imprimé, prévoir un certain nombre d'exercices quelque peu scolaires qui facilitent une plus rapide acquisition des mécanismes. Comme ces exercices se pratiquent alors sur des textes qui ont, pour l'enfant un sens et une vie, ils sont mieux acceptés, mieux compris, donc plus profitables. J'ajoute cependant que ces exercices ne sont pas du tout indispensables. Par la méthode naturelle, l'enfant apprend à parler à la perfection sans aucun exercice scolastique. I1 apprendra de même à lire et à écrire en un temps record, fonction de considérants qu'il n'appartient pas toujours à l'école d'améliorer et de revaloriser.

 

Ce passage naturel du langage à l'imprimé et au journal contribue à lui seul à transformer profondément le milieu scolaire. L'enfant y gagne une grande confiance en lui et en ses possibilités. L'école cesse d'être alors l'organisme oppressif que lui valent les vieilles méthodes. Et l'éducateur lui-même acquiert à cette pratique une plus grande humilité. Il y prend notamment l'habitude de se mettre au niveau de l'enfant, de partir de ce qui naît, d'aider la graine à se gonfler, à croître et à s'épanouir.

 

Une pédagogie moderne est née.

 

L'EXPRESSION LIBRE, L'IMPRIMERIE,

LE JOURNAL SCOLAIRE AUX DIVERS COURS

 

Telle est la base du texte libre dontla pratique tend aujourd'hui à se généraliser et à remplacer l'ancienne rédaction imposée.

 

Cette technique est quelque peu différente dans sa forme, mais non dans son principe, avec des enfants plus âgés qui abordent ou maîtrisent l'écriture.

 

A ces degrés l'enfant ne se contente plus de dessiner ou de raconter les éléments de son expression. Il les écrit.

 

Mais en est-il capable ? pensent parents et éducateurs. Aura-t-il assez d'idées ? Saura-t-il les exprimer et ne faudrait-il pas, au préalable, lui faire acquérir méthodiquement les techniques d'expression écrite indispensables ?

 

I1 y a là encore une bataille à gagner contre les erreurs monstrueuses nées de la scolastique. Ne suffit-il pas de vivre avec les enfants pour être persuadé de la richesse et de l'originalité de l'expression enfantine... loin de l'école ! Si, à un certain âge, et dans certaines conditions, l'enfant est incapable de produire un texte ou une pensée valables, c'est seulement parce que la scolastique l'a rendu aveugle et muet, impuissant à rien sortir de lui-même, dressé seulement à répéter et à copier.

 

Rétablissez le circuit et la richesse enfantine éclora et s'affirmera.

 

Quant à savoir s'il faudrait d'abord donner aux enfants la possibilité de s'exprimer avant de les laisser s'exprimer, c'est comme si on se demandait s'il ne faudrait pas enseigner à l'enfant la technique de la marche avant de lui laisser faire les premiers pas; et s'il ne serait pas prudent de lui interdire les premiers vocables tant que nous ne lui avons pas inculqué la technique du langage. Cercle vicieux dont on ne peut sortir que par la méthode naturelle. C'est en parlant que l'enfant apprend à parler; c'est en marchant qu'il apprend à marcher, c'est en écrivant et en rédigeant qu'il apprend à rédiger.

 

Notre succès est maintenant la preuve de cette vérité nouvelle qu'il nous fallait redécouvrir et à laquelle restent encore sourds tant de doctes pédagogues. Par nos réalisations, les textes d'enfants ont aujourd'hui acquis droit de cité ; on comprend dès lors, et on admettra qu'ils puissent et doivent servir de base à notre éducation, premier échelon vivant de la culture.

 

Nous constatons dans la pratique, que l'enfant qui, par l'imprimerie, le journal scolaire et les échanges a pris conscience du circuit normal de la pensée, éprouve un besoin naturel de s'exprimer par l'écriture, comme il éprouve très tôt le besoin de marcher et de parler, avant même d'en avoir dominé la technique.

 

Dès le Cours Préparatoire, nos enfants écrivent des textes de une ou plusieurs pages, sur tous les sujets qui les agitent et les passionnent. Il suffit, comme avec les débutants, que nous sachions dépouiller notre fonction de contrôle et de critique pour prendre la naturelle attitude aidante. Certes, si vous grondez 1’enfant parce qu'il a fait une faute à chaque mot, il n'écrira plus qu'avec appréhension, comme il s'abstiendrait de parler en votre présence si vous ne saviez que le sermonner en censeur.

 

L'enfant améliorera sa rédaction en écrivant, comme il améliorera sa marche en marchant. On n'a jamais vu un adolescent marcher à quatre pattes parce que ses parents lui ont laissé faire librement dans son enfance l'expérience de la marche à quatre pattes.

 

Donc, dans la réalité de nos classes, les textes libres abondent. Ils sont extrêmement variés parce qu’expression d'une grande variété d'enfants et de toutes les incidences du milieu. Avec le journal et la correspondance, le texte libre n'est plus un exercice gratuit et sans portée. Il est un travail sérieux et nos journaux scolaires en portent témoignage.

 

Nos textes sont lus par leurs auteurs. On vote à mains levées pour le choix du texte à imprimer. Ce texte est alors mis au point au tableau, avec la collaboration du maître et des élèves de façon à lui donner une forme parfaite, expressive, vivante, artistique si possible. Il est reconnu officiellement que cette pratique permanente du texte libre et de sa mise au point collective constitue le plus précieux des exercices de syntaxe, de grammaire et de vocabulaire et que, par eux, on parvient à des résultats que ne sauraient approcher les dressages les plus méthodiques.

 

LA MEME METHODE  NATURELLE A BASE D'EXPERIENCE PERSONNELLE ET DE TRAVAIL VAUT POUR TOUTES LES DISCIPLINES DE L'ECOLE

 

Mais si même nous admettons que les Techniques Freinet constituent un progrès notable pour l'écriture et la lecture, ne faudra-t-il pas, pour les autres disciplines en revenir aux pratiques scolastiques ? Car enfin, nous ne pourrons tout motiver dans nos classes.

 

Nous notons d'abord que le texte libre, l'étude du milieu, le journal scolaire et les échanges peuvent fort bien motiver un enseignement majeur de la géographie, de l'histoire, du calcul, du dessin, de la musique.

 

Nous avons montré qu'un enseignement efficient peut naître du souci retrouvé par l'enfant de chercher de connaître d'expérimenter de s'exprimer. Les mêmes principes sont valables pour toutes les disciplines de l'Ecole à condition qu'on modifie les conceptions et les processus de travail.

 

Si le rôle de l'Ecole consiste à enseigner ce que le maître a inscrit dans son programme et cela sans se préoccuper de la soif possible de l'enfant, alors il faut que la matière à enseigner soit condensée ou diluée dans des manuels qui feront obligation. Cette obligation est en effet indispensable à qui n'éprouve pas le besoin d'une activité que le milieu n'est pas parvenu à motiver.

 

Mais si, par le texte libre, l'imprimerie, le journal et les échanges, on modifie l'atmosphère de la classe, si on humanise et harmonise les relations maîtres-élèves, si on donne un but nouveau au travail qui devient un besoin, un but et un apaisement, alors l'ensemble du travail peut et doit être reconsidéré.

 

D'autres normes sont possibles. Nous les avons préparées.

 

 

Le cheval n'a pas soif :

 

CHANGEZ DONC L'EAU DU BASSIN !

 

Nous avons oublié un chapitre dans l'histoire du cheval qui n'a pas soif.

 

Au moment même où le jeune fermier enfonçait dans l'eau du bassin le museau du cheval-qui n'a pas-soif et que, brrr ! le souffle obstiné de la bête éclaboussait l'eau en cascade autour de la fontaine, un homme apparaît qui déclare sentencieusement :

 

- Mais changez donc le contenu du bassin !

 

Ce qu'on fait sur-le-champ car il fallait - ordre des autorités - faire boire ce cheval-qui-n'a pas-soif.

 

Peine perdue. Le cheval n'avait soif ni d'eau trouble ni d'eau claire. Il... n'avait... pas... soif ! Et il le fit bien voir en arrachant sa longe des mains du jeune fermier et en partant au trot vers le champ de luzerne.

 

Comme quoi le problème essentiel de notre éducation reste non point, comme on voudrait nous le faire croire aujourd'hui, le « contenu », de l'enseignement mais le souci essentiel que nous devons avoir de donner soif à l enfant.

 

La qualité du contenu serait-elle alors indifférent ?

 

Elle n'est indifférente qu'aux élèves, qui, à l'ancienne école, ont été dressés à boire sans soif n'importe quel breuvage. Nous avons habitué les nôtres à tenir d'abord toute boisson pour suspecte, à l'éprouver et à la vérifier, à construire eux-mêmes leur propre jugement et à exiger partout une vérité qui n'est point dans les mots mais dans la conscience de justes rapports entre les faits, les individus et les évènements.

 

Nous ne préparons pas les hommes qui accepteront passivement un contenu - orthodoxe ou non - mais les citoyens qui, demain, sauront aborder la vie avec efficience et héroïsme et qui pourront exiger que coule dans le bassin l'eau claire et pure de la vérité.

 

 

 

GUIDE GENERAL DE L’EDUCATEUR MODERNE

 

 

POUR FAIRE SA CLASSE AVEC LE MOINS DE MAL POSSIBLE ET AVEC UN MAXIMUM D’EFFICIENCE

 

Tel est notre but. telle a été la raison majeure qui nous a fait à l'Ecole Moderne, nous rencontrer, pour chercher ensemble, pour essayer, créer, bâtir, expérimenter, éditer…

 

Trente ans (Près d’un demi-siècle actuellement) de cette besogne complexe et enthousiasmante, dans des milliers d'écoles, avec des millions d'enfants, cela laisse évidemment une trace, qui est notre commune richesse. Cette trace, nous l'avons tous plus ou moins diffuse en nous, et c'est grâce aux possibilités nouvelles qu'elle nous vaut que nous faisons mieux notre classe, et avec moins de peine que si nous étions noyés encore dans les méthodes traditionnelles. Et c'est pourquoi nul d'entre nous ne voudrait revenir aux pratiques d'un passé dont il a gardé un souvenir suffocant. Les Inspecteurs eux-mêmes, et les parents, reconnaissent aujourd'hui les avantages psychologiques, pédagogiques et humains des Techniques Freinet de l'Ecole Moderne, et c'est pour nous comme une justification encourageante de la portée de nos efforts.

 

Si nos techniques - et nous nous en réjouissons - sont largement adaptées aux classes et aux milieux divers où nous nous trouvons plongés ; si chacun de nos adhérents emploie d'une façon originale - que nous nous appliquons à faire connaître dans notre revue « L'Educateur »- les outils que nous avons mis au point, et dont nous avons révélé l'efficacité il n'en reste pas moins que notre longue expérience a permis, à ce jour, pour l'ensemble de nos adhérents, un comportement de base qui est la marque des éducateurs et des écoles modernes.

 

Bien que la chose apparaisse comme bien délicate nous allons tenter ici un Guide Général pour l'Educateur Moderne, qui définira et fixera cet acquis de base, que chacun aura mission ensuite d'adapter et d'enrichir selon les conditions particulières de son école. Pour ce travail, dont vous comprenez tous l'importance et qui sera comme le point de trente années d'efforts coopératifs, nous attendons la critique permanente, et la collaboration de tous nos camarades. Nous voudrions surtout que les jeunes s'interrogent, et nous interrogent, pour que nous puissions, chemin faisant, améliorer et compléter des notes qui restent, malgré tout, comme un condensé et un résumé.

 

Le laboureur s'arrête de temps en temps, au bout du sillon, pour souffler, certes, mais aussi pour contempler un instant le travail accompli, pour mesurer les faiblesses et tâcher de les corriger, pour reprendre courage aussi au spectacle réconfortant de la terre grasse que la charrue a soulevée et qui semble porter en elle, déjà, toute la promesse des moissons attendues.

 

Nous contemplons, nous aussi, un instant, le vaste terrain, si divers, où, à travers les pays, des milliers d'écoles s'appliquent à faire briller un peu de soleil.

 

Et, déjà, nous avons repris la charrue, car la vie ne saurait attendre.

 

 

 

 

CEUX QUI FONT ENCORE DES EXPERIENCES

 

Il y a, dans la vie, deux sortes d'individus : ceux qui font encore des expériences et ceux qui n'en font plus.

 

Ils n'en font plus parce qu'ils se sont assis au bord de la mare à l'eau dormante, dont la mousse a effacé jusqu'à la limpidité et jusqu'au pouvoir qu'ont parfois les mares de changer de couleurs selon les caprices du ciel qu'elles reflètent. Ils se sont appliqués à définir les règles de l'eau morte, et ils jugent désordonnée, incongrue et prétentieuse l'impétuosité du torrent troublant l'eau de la mare, ou le vent qui balaie un instant vers les bords les mousses stagnantes, redonnant un court reflet de profondeur azurée à la nappe verdâtre.

 

Ils ne font plus d'expériences parce que leurs jambes lasses ont perdu jusqu'au souvenir de la montagne qu'ils escaladaient naguère avec une audace qui triomphait parce qu'elle allait toujours au-delà des ordonnances et des prescriptions de ceux qui s'appliquent à réglementer l'ascension au lieu de la vivre. Ils se sont confortablement installés dans la plaine toute marquetée de routes et de barrières et ils prétendent juger selon leur mesure à eux la hardiesse des montagnes dont les aiguilles semblent défier l'azur.

 

Ils ne font plus d'expériences. Alors, ils voudraient arrêter la marche de ceux qui risquent de les dépasser et de les surclasser. Ils essaient de retenir les inquiets et les insatisfaits qui grondent avec le torrent ou qui partent par des voies inexplorées, à l'assaut des pics inaccessibles. Ils codifient sur leurs grimoires les lois de la mare morte ou de la plaine marquetée et ils condamnent d'avance, au nom d'une science dont ils se font les grands maîtres, toutes les expériences qui visent à sonder ce qui reste encore d'inconnu, à découvrir des voies hors des routes traditionnelles, et à tenter chaque jour l'impossible pari que c'est cet incessant assaut de l'homme contre l'impossible et l'inconnu qui est la raison vivante de la science.

 

Il y a deux sortes d'hommes : ceux qui font des expériences et ceux qui n'en font plus. Il faut hélas ! en ajouter une troisième : celle des malfaiteurs qui ne craignent pas de bondir avec le torrent ou d'escalader les pics avec les intrépides, mais dans le seul souci de s'approprier, pour les exploiter à leur profit, les découvertes désintéressées des éternels perceurs d'ombre, des chasseurs de vérité, des créateurs de justice, de lumière et de beauté.

 

Avec notre idéal, ils font Hiroshima. Jusqu'au jour où nous leur barrerons la route pour reconquérir la vraie science, dynamique et humaine, que nous faisons tous ensemble, avec nos muscles, avec notre cœur, avec notre volonté et avec notre sang.

 

 

 

UNE ATTITUDE EXPÉRIMENTALE

 

D'abord, ne prenez jamais cette attitude étroite et sectaire de celui qui n'aurait plus rien à apprendre. On vous appelle « le maître ». C'est un grand honneur, et une lourde responsabilité. Mais le maître n'est pas le chef qui essaie d'en imposer en se disant supérieur en tout, en prétendant tout connaître et en se montrant en face des insuffisances des enfants et des adultes, d'une sévérité - pour les autres - qui nous ferait sourire.

 

Le « maître », c'est celui qui sait le mieux organiser, animer et diriger le travail de ceux qui reconnaissent en lui une richesse et une force.

 

Vous avez entendu parler des Techniques Freinet. Vous haussez les épaules et vous justifiez votre opposition en donnant des arguments que vous avez entendu exprimer par des gens qui n'en savaient pas plus long que vous, et qui, eux aussi, avaient entendu dire...

 

Essayez donc de voir de près, par vous-mêmes.

 

Méfiez-vous, en général, des personnes qui vantent avec beaucoup de flamme une machine ou un procédé. Ce sont peut-être, sous une forme ou sous une autre, des commis-voyageurs. Mais allez donc visiter une classe travaillant selon les Techniques Freinet, assistez à un Congrès ou à un stage de l'Ecole Moderne ; écoutez un instituteur qui vous dira simplement, à même son travail, les avantages et les inconvénients aussi des techniques qu'il a lentement, mais efficacement, introduites dans sa classe.

 

Cette attitude expérimentale nous ne vous la recommandons pas seulement pour les Techniques Freinet, mais aussi pour toutes les méthodes, pour toutes les attitudes que vous aurez à juger et à apprécier.

 

UNE ATTITUDE LOYALE

 

Loyale vis-à-vis de vous-même plus encore que vis-à-vis des autres.

 

Ce sont les faibles qui se bouchent les yeux et se masquent les problèmes pour ne pas avoir à les affronter. Mais vous êtes des « courageux » ou vous ne serez pas des « maîtres ».

 

Il faut d'abord, si vous voulez progresser - tant au point de vue pédagogique qu'au point de vue social et humain - vous appliquer à bien situer les problèmes, en en posant les données comme vous posez les équations dans un calcul; en ne craignant pas, le cas échéant, de reconnaître qu'on a peut-être suivi une fausse piste qui aboutit à une impasse. Et vous reprendrez, s'il le faut, un autre chemin.

 

Ne vous obstinez pas, au nom d'un amour-propre qu'il vous faut dominer, à faire valoir des comportements et des méthodes dont vous sentez pourtant les imperfections et les insuffisances. Tâchez de détecter loyalement, froidement ces insuffisances ; recherchez pourquoi vous n'avez pas encore pu corriger ces imperfections. Etablissez une équation implacable que vous vous appliquerez à résoudre.

 

Nos techniques ne doivent pas être épargnées dans cette reconsidération permanente de nos principes de vie. Aucun d'entre nous ne saurait prétendre à la perfection dans sa classe. S'il n'atteint pas à la perfection, c'est donc qu'il a des faiblesses et qu'il commet des erreurs. C'est notre lot à tous. Vous ne vous abaissez point en reconnaissant cet état de fait. Vous vous grandirez, au contraire, parce qu'une des premières conditions pour corriger une insuffisance, c'est d'en prendre délibérément conscience. Détecter l'erreur est la démarche élémentaire à tout progrès.

 

Ne vous cramponnez jamais à une information, à une attitude, à une opinion ou à une méthode. La vie évolue tous les jours. Quiconque se vante de ne pas changer se fossilise. Ne craignez jamais d'ajuster votre jugement ou votre comportement aux données majeures de votre expérience. Soyez loyal avec vous-même, quoi qu'il vous en coûte. Efforcez-vous ensuite d'être loyal également, dans l'examen objectif des divers problèmes, avec ceux qui collaborent avec vous.

 

C'est parce que nous avons ainsi reconsidéré sans cesse tous les problèmes que nos techniques restent, après trente ans, aussi neuves et aussi dynamiques qu'en 1925. Entraînez-vous à l'expérience loyale. C'est plus difficile qu'on ne croie car nous nous heurtons toujours à ce brin d'amour-propre qui est le paravent menteur de ceux qui ne font plus d'expériences.

 

UNE ATTITUDE COURAGEUSE

 

Les gens n'aiment pas être dérangés, et nous-mêmes n'échappons qu'à grand-peine à cette loi.

 

On dit bien que les méthodes traditionnelles sont défectueuses, insuffisantes, peut-être dangereuses. Elles sont comme ces vieux chemins où l'on passe depuis toujours, dont on a pris l'habitude et dont on s'accommode tant bien que mal: si vous voulez vous faire des ennemis, tracez une nouvelle route... Nous pourrions presque dire comme Jésus : « Je n'apporte pas la paix… »

 

Vous aurez contre vous certains collègues qui ne veulent pas entreprendre ce même effort de régénération et que dérange votre dynamisme. L'Inspecteur trouvera peut-être, au début, que son travail de contrôle en est compliqué. Et vous rencontrerez des parents assez butés pour s'opposer à ce que leurs fils suive d'autres voies que celles dont ils disent pourtant, à longueur de soirées, toute la malf