BIBLIOTHÈQUE DE L'ÉCOLE MODERNE

APPEL

AUX PARENTS

par

C. FREINET

Textes rassemblés et présentés par

E. FREINET

 

EDITIONS DE L'ÉCOLE MODERNE

c 1969, Coopérative de l'Enseignement Laïc – Cannes

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TABLE DES CHAPITRES 

PRÉAMBULE 

PREMIÈRE PARTIE (1933-1939) 

-          Elargir votre horizon pédagogique

-          Pour une puissante organisation unique de parents prolétariens

-          Formez des ligues de parents prolétariens

-          Premier discours à des parents sur la pédagogie nouvelle prolétarienne

-          Deuxième discours

-          Dernier discours

 

DEUXIEME PARTIE (1950-1951) 

-          Aux parents

-          Ne tirez pas sur le lampiste-éducateur

-          Faut-il punir les enfants ? 

TROISIÈME PARTIE (Pages aux parents)

-          D'abord, bien poser les problèmes d'une éducation simple et naturelle

-          L'école traditionnelle a vécu

-          L'école du travail

-          L'école à la rencontre de la vie 

QUATRIÈME PARTIE

-          Pour l'organisation et l'activité d'une commission de parents Ecole Moderne

 

 

PREAMBULE

 

 

Les relations de l'Ecole avec les parents d'élèves qui aujourd'hui paraissent comme une audacieuse nouveauté se sont inscrites tout naturellement dans les structures de la Pédagogie Freinet. Dès l'instant que, dans son école de Bar-sur-Loup, Freinet instaurait l'Ecole Ouverte sur le milieu social, les parents apparaissaient au premier plan d'un enseignement de plein vent dans lequel, par la force des choses, ils étaient intégrés : les textes libres, les enquêtes, la coopérative scolaire, les correspondances interscolaires, les classes-promenades, les sorties hors du village créaient inévitablement une interpénétration des familles et de l'école. C'est ainsi que, jour après jour, s'instaurait l'Ecole du Peuple.

 

Tous les disciples de Freinet créèrent à leur tour des écoles semblables à celle de Bar-sur-Loup d'autant plus et d'autant mieux que les adhérents de l'Imprimerie à l'Ecole étaient, dans la grande majorité, des instituteurs de village, vivant dans des conditions économiques et humaines identiques. Cependant, les mêmes initiatives animèrent les écoles de ville créant ainsi un lien permanent entre l'école et la classe ouvrière et tout le monde du travail. Ces réalités placèrent, à l'avant-garde, les promoteurs de la Pédagogie Freinet qui, tout spécialement devaient prendre leurs responsabilités dans les années qui précédèrent la montée du fascisme international (1933-1936).

 

C'est pendant cette période qu'allaient s'aggravant les contradictions économiques du capitalisme sur le plan international et national : le chômage, les diminutions de salaire, la misère au foyer donnaient à l'école du peuple les visages de la privation, de l'aliénation permanente. Inévitablement, les revendications de l'Ecole devaient s'intégrer aux revendications de la classe travailleuse pour arracher dans la même protestation et dans les mêmes luttes, les améliorations élémentaires qu'exigent le droit de vivre et la dignité.

 

C'est dans ces circonstances historiques que Freinet écrivit ses appels aux parents - que nous reproduisons ici et qui aboutirent un moment à la création de la LIGUE DES PARENTS. En même temps il tentait de constituer LA FÉDÉRATION DE L'ENFANCE OUVRIÈRE ET PAYSANNE. Cette Fédération « en dehors de tout sectarisme de chapelle et de parti (devait) grouper toutes les associations d'enfants, toutes les ligues scolaires, et post-scolaires intéressant l'adolescence et la jeunesse. »

 

Ces courageuses et nécessaires initiatives n’eurent pas le succès escompté : les organismes syndicaux et politiques, s'en tenant à des mots d'ordre strictement revendicatifs des masses ouvrières, ne prirent pas en considération les problèmes cuisants de l'Ecole du Peuple, éternelle sacrifiée d'un militantisme à courte vue.

 

L'Histoire marche lentement dans les périodes d'incertitude sociale et politique si bien que nous retrouvons aujourd'hui le même marasme et la même confusion aggravés par l'acuité des protestations revendicatives de la jeunesse.

 

Les écrits de Freinet que nous réunissons ici, retrouvent de ce fait, une étonnante actualité.

 

Cependant, lisant ces appels pressants en faveur de la création immédiate des associations de parents, maints lecteurs seront tentés de leur attribuer seulement une importance historique, aujourd'hui à reléguer dans un passé révolu. Il semblerait, en effet, selon les apparences, que la condition prolétarienne soit en partie liquidée, du moins, dans ses aspects paupéristes les plus marquants. C'est même avec quelque raison que l'on peut parler, parfois, de « l'embourgeoisement de la classe ouvrière ». Mais c'est là un aspect plus spécialement politique qui ne change en rien les difficultés d'installation et de fonctionnement de l'Ecole du Peuple.

 

Ce n'est pas parce que des municipalités ont créé des écoles-palais toujours inadaptées au travail scolaire, malgré leur confort apparent, que la situation de l'école a marqué des progrès. Les enfants y sont plus que jamais prisonniers, compressés, traqués par une discipline de plus en plus coercitive, par une pédagogie scolastique par nécessité. L'apparition de ce qu'il est convenu d'appeler « les maladies scolaires » (dyslexie, scolastisme, phobies scolaires, domestication, etc ... ) montre que la situation de l'école s'est, au contraire, considérablement aggravée au point de vue de l'équilibre moral et mental de l'enfant. Et, par les mêmes processus d'aliénation, la situation des enseignants s'est compliquée d'autant.

 

Les solutions à ces maux devenus endémiques ce sont encore et toujours celles de la rénovation de l'enseignement par les techniques libératrices que Freinet a inlassablement proposées au long de sa vocation militante. C'est donc dans une exigence de priorité, à une heure où va s'affirmant de façon dramatique l'impuissance des parents face à une école qui prépare à jet continu des inadaptés sociaux et scolaires, que nous redonnons ces écrits de Freinet tout spécialement publiés pour les parents.

 

Les plus dynamiques d'entre nos militants y puiseront enseignement et élan pour une action qui, déjà mûrie, peut apporter des solutions immédiates au problème toujours pendant de l'Ecole Ouverte.

 

C'est en 1951 que Freinet écrivit ses Pages aux Parents que nous avons réunies dans la seconde partie de la brochure. Vous y trouverez les raisons multiples susceptibles de convaincre les parents d'élèves de la nécessité de la rénovation et de la démocratisation de l'enseignement, qui exigent un élargissement indispensable de l'Ecole vers la vie sociale, afin d'accorder au rythme de la vie des travailleurs, les processus éducatifs. Ainsi sera réalisé un front de défense de l'Ecole, de revendications permanentes dont les éducateurs seront les animateurs les mieux informés et les plus efficaces.

 

Dans chaque Educateur, une page aux parents était incluse. Les unes après les autres, elles alimentaient une action militante de base qui, dans l'Ecole et hors de l'Ecole s'efforçait de donner à la fonction éducative une place lentement gagnée dans le complexe social et culturel : la libération de l'Ecole et la libération des travailleurs vont de pair car elles sont deux aspects d'un même problème.

 

Nous reprenons aujourd'hui les écrits de Freinet qui exigent les mêmes solutions à apporter aux mêmes revendications et aux mêmes droits civiques dont mai 68 a souligné l'urgence et l'inéluctable processus. Seule l'Education dans la vie et par la vie préparera en l'enfant l'homme de demain fort de ses mains, de son esprit, de sa foi dans un monde nouveau qui reste son but et son espérance.

 

E. F.

 

 

 

 

PREMIERE PARTIE

1933-1939

 

Il est urgent de redonner à nos préoccupations pédagogiques leur vraie place sociale place d'honneur certes, dans un régime qui servirait l'enfant et le peuple, place de combat dans un régime d'exploitation, intéressant l'enfant, les parents, les éducateurs à une tâche dont ils doivent sentir toute la portée émancipatrice pour être mieux préparés à mener cette lutte urgente sur tous les terrains : social, syndical, politique.

 

Habituons donc les parents à donner à la fonction scolaire en régime capitaliste la place exacte qui lui revient.

 

C. FREINET

L'Educateur Prolétarien

Juillet 1933.

 

ELARGIR NOTRE HORIZON PEDAGOGIQUE

 

Nous avons maintes fois indiqué quel sens élargi nous donnions à la notion d'éducateur. Nous nous sommes appliqués à montrer comment la pédagogie populaire est conditionnée d'une façon primordiale par l'organisation sociale, économique et politique. Les événements actuels, l'aggravation accélérée des conditions de vie des enfants ouvriers et paysans, l'aggravation cynique des conditions de travail des instituteurs : classes surchargées, crédits réduits, traitements rognés, tout cela donne un sens nouveau aux luttes pour la rénovation pédagogique de l'école populaire.

 

Nous avons prouvé que, de ce fait, notre action pédagogique, pour être complète et efficace, ne pouvait se maintenir comme par le passé sur le strict domaine scolaire. Conscients des nécessités historiques qui s'imposent aux lutteurs prolétariens, nous devons examiner sans apriorisme les déterminants directs ou indirects de notre effort pédagogique, de nos succès, de nos échecs, et lutter dans la mesure du possible pour influer socialement sur ces conditions déterminantes. Cette action pour ainsi dire extra-scolaire peut et doit se faire sur le plan syndical et politique. Mais il y a une action que nous avons trop négligée jusqu'à ce jour, que les associations elles-mêmes auxquelles nous nous rattachons - organiquement ou idéologiquement - ont négligé aussi : l'action auprès des parents.

 

Il y a quelques notions essentielles qu'il serait urgent de propager et de préciser parmi les parents prolétariens.

 

On sait comment les éducateurs bourgeois ont prétendu pendant longtemps soustraire l'école populaire aux luttes auxquelles participent inévitablement les parents. L'école, disent-ils, doit rester l'asile de paix, de concorde et de collaboration, l'îlot de justice qui sera, pour l'enfant familialement et socialement brimé, un refuge salutaire.

 

Ceci, c'est la théorie.

 

La lutte des classes ne se manifeste pas seulement à l'école par les dogmes que la bourgeoisie nous contraint d'enseigner, par les contre-vérités qu'elle nous enjoint d'opposer aux vérités que nous devinons ou que nous connaissons. Elle est, matériellement. Elle naît de la misère des parents, de la fatigue de la mère au cours de l'enfantement, de son épuisement au cours de l'allaitement, de la vie dans les taudis, de la privation d'air et de soleil, de la mauvaise alimentation même lorsqu'elle est apparemment abondante et suffisante - du travail prématuré imposé à l'enfant et qui gêne brutalement son processus évolutif. C'est de ces conditions de vie, de travail et de lutte que naît une partie non négligeable des graves obstacles que l'éducation nouvelle prolétarienne rencontre sur sa route.

 

Ajoutez-y les pratiques autoritaires et oppressives dans la famille et à l'école, pratiques filles d'un régime d'essence autoritaire et oppressive, et vous aurez les éléments déterminants de cette éducation de classe que nous nous appliquons à dénoncer.

 

Que nous essayions de faire acquérir aux paysans et aux ouvriers cette notion indéniable d'école de classe, et nous les aiderons ainsi à résister victorieusement aux manœuvres hypocrites d'un régime qui feint de s'intéresser à l'éducation du peuple.

 

On rapprochera aussi, du même coup, parents et éducateurs qui seront amenés à lutter de concert sur les véritables terrains propices : de nos jours, si un enfant ne progresse pas, s'il ne réussit pas aux examens, l'instituteur seul en porte la responsabilité et l'on sait toutes les hostilités sourdes ou violentes qui naissent de ces conflits. Nous apprendrons aux parents à considérer avec plus d'équité les possibilités éducatives des instituteurs, à admettre l'importance décisive des conditions de classe que nous avons dénoncées. Conscients les uns et les autres des maux qui entravent l'éducation des enfants, parents et éducateurs, participant à une sorte de front unique, sauront s'unir, se comprendre et collaborer effectivement pour un véritable renouveau pédagogique.

 

Cette constatation est, à notre avis, primordiale pour abaisser les obstacles nés du verbalisme scolastique, pour rendre possible et permanente l'harmonie des efforts éducatifs. Il ne faudrait pas pourtant en exagérer le pessimisme et en conclure que, dans les conditions aggravées de la lutte des classes, l'école ne peut pas faire mieux que de tromper et d'asservir les jeunes générations. Même dans les conditions actuelles, l'union des parents ouvriers et paysans et des maîtres prolétariens pourrait beaucoup pour une rénovation pédagogique socialement précieuse.

 

Cette rénovation est urgente et nécessaire, car l'instruction telle qu'elle se donne encore dans de si nombreuses écoles est peut-être plus dangereuse qu'utile pour l'avenir du peuple. Elle est un outil que le capitalisme a domestiqué pour l'exploitation renforcée des travailleurs.

 

Il s'est bien définitivement évanoui le rêve presque enfantin des grands penseurs qui, il y a un demi-siècle, pensaient avec Victor Hugo que : « Tout enfant qu'on enseigne est un homme qu'on gagne ».

 

Nous pourrions presque, hélas ! aujourd'hui retourner l'affirmation et reconnaître que tout enfant qui, grâce à l'instruction primaire est pris idéologiquement et matériellement dans l'engrenage capitaliste est un homme qu'on perd.

 

Il faut faire devant les parents ouvriers ce procès de l'éducation traditionnelle: montrer l'inutilité, sinon la nocivité au point de vue humain de l'acquisition et de la formation capitalistes; rappeler la valeur supérieure de diverses personnalités illettrées dans les villages d'autrefois, distinguer l'instruction, l'acquisition, de la formation, de l'élévation, de l'harmonisation des individus au sein d'une société logiquement organisée ; dénoncer surtout l'asservissement de l'esprit qui naît inévitablement des pratiques pédagogiques actuelles. Plus que jamais la vie active et puissante nécessite de la décision, de la volonté, de l'audace, un esprit curieux et clair. C'est cet élan du jeune vers la vie, ce débordement d'amour, d'activité, de dévouement, d'héroïsme qu'il faut à tout prix sauvegarder et renforcer en contrebattant les forces statiques et réactionnaires qui guident et orientent une éducation ennemie de la vie, du mouvement en avant, et de la lutte.

 

Nous montrerons comment, par les techniques que nous recommandons, et dans le cadre même du régime, nous donnons un sens nouveau à l'école et à l'éducation, comment nous préparons pratiquement les enfants à l'effort autonome et à la lutte, comment, en servant généreusement la destinée humaine, nous prétendons œuvrer pour l'action révolutionnaire qui en est le moyen, restant ainsi, tout à la fois dans la plus pure des traditions pédagogiques et dans la réalité quotidienne que nous voulons influencer.

 

Il faut enfin pénétrer le peuple de cette vérité que la fonction d'éducation n'est pas foncièrement ni exclusivement scolaire. L'école n'est qu'un rouage mineur en régime capitaliste - dans le processus social et politique de formation humaine.

 

L'instituteur n'est pas un démiurge dans sa classe : il ne peut qu'aider la vie à s'épanouir et à s'affirmer. Il faut, en matérialistes, et sans négliger l'influence personnelle de l'éducateur, comprendre que celle-ci est déterminée d'abord par la complexion physique et psychique des enfants, dominée elle-même par les conditions de travail et de vie nées du capitalisme.

 

Sont déterminantes aussi les conditions dans lesquelles est contraint de travailler l'éducateur. Nous devons affirmer sans cesse notre impuissance à faire une besogne acceptable dans des locaux insalubres, mal aérés, exigus, avec un matériel rudimentaire et des classes scandaleusement surchargées.

 

Les instituteurs ne sont que des ouvriers, et, comme nos camarades, nous sommes incapables de réaliser des constructions solides si on ne nous livre qu'une matière première gravement déficiente, si on ne nous permet pas, ni matériellement ni pédagogiquement de brasser librement nos matériaux, si on arrête enfin notre essai de construction avant même que nous en ayons assuré les fondations. Nous sommes comme le paysan à qui on ordonnerait de faire pousser graines et fruits dans un champ rocailleux, sec et sombre, sans engrais, et avec des semences non adaptées ni au terrain ni au climat. L'échec presque total est inévitable.

 

Dans quelle mesure aussi l'éducation péri-scolaire aide-t-elle ou contrarie-t-elle l'action de l'école ? Il faut, là, et de toute nécessité, considérer l'influence de la famille en régime capitaliste, l'influence de toutes les forces obscurantistes conjuguées pour le maintien d'un ordre social inique : le cinéma, la radio, la presse - avec ses journaux pour enfants et ses bourreurs de crânes pour adultes - ses livres à bas prix et ses revues malsaines, l'église et toutes ces oeuvres soi-disant philanthropiques dont elle est le bénéficiaire.

 

Combien réduite est l'action de l'école dans ce complexe processus social au service de l'exploitation humaine ! Qu'on s'étonne alors de l'échec lamentable de l'éducation populaire en régime capitaliste.

 

Seraient-ce là des questions trop ardues, inaccessibles aux parents ouvriers et paysans ?

 

On l'a cru longtemps et cette pensée est née de notre présomptueuse déformation professionnelle. Ce n'est pas sans dommage que nous avons subi jusqu'à vingt ans, renforcée à l'école normale, cette même influence réactionnaire que nous dénonçons aujourd'hui. L'habitude ensuite de la routinière besogne scolastique nous a souvent, hélas ! marqués irrémédiablement et nous devenons inaptes à comprendre les vérités élémentaires, éblouissantes d'évidence.

 

Les ouvriers et parents incultes, eux, n'ont subi - et pas tous - que quelques années de classe. Instinctivement, et parfois, consciemment, ils accusent, l'école de ne les avoir point préparés à la vie de les avoir inutilement bourrés d'un savoir verbal sans amorcer la besogne de formation dont ils sentent la nécessité et à laquelle ils ont souvent eux-mêmes pourvu. Et ils comprennent d'emblée et notre critique, de l'éducation traditionnelle, et l'intérêt et la portée des techniques nouvelles que nous recommandons.

 

Est-ce outrecuidance de la part d'éducateurs qui se croient seuls capables et autorisés pour régler magistralement la formation nouvelle ; est-ce hésitation d'un mouvement né dans la bourgeoisie et dont les initiateurs pressentent tous les dangers sociaux qu'il y a à aller franchement et totalement au peuple et à pousser à leur limite normale les enseignements logiques de leurs efforts ? Toujours est-il que, jusqu'à ce jour, on a totalement négligé cette besogne de préparation des parents prolétariens dans le sens de l'éducation nouvelle.

 

Habituons donc les parents prolétariens à donner à la fonction scolaire en régime capitaliste la place exacte qui lui revient: ils comprendront mieux alors comment, dans quel sens, et avec quelle ampleur devrait se développer l'action de tous les partisans de la libération pédagogique au service de la libération prolétarienne.

 

D'abord, lutter contre un régime qui contrarie, dans toutes ses manifestations, la haute conception que se font de l'éducation tous ceux qui ont conscience des destinées humaines que nous devons servir; travailler activement à la disparition du mensonge social et de l'exploitation criminelle ; œuvrer pour l'avènement d'un régime dont la raison d'être soit cette harmonie individuelle et sociale qui sera le fondement inébranlable de nos efforts ; dénoncer le fascisme qui rend chaque jour plus difficile la saine action pédagogique en aggravant les conditions de travail des élèves, de leurs parents, de leurs éducateurs ; mettre à nu le mensonge d'une politique qui, verbalement, prétend parfois servir l'éducation, et qui, pratiquement, ne fait que la contrecarrer ; soustraire le plus possible les enfants au cléricalisme (Aujourd'hui à la télévision), aux journaux bourgeois, au cinéma mercantile, aux organisations réactionnaires scoutistes ou sportives ; élever les enfants au sein de leur classe dont ils comprendront et les luttes et la destinée, recommander les journaux prolétariens, les organisations prolétariennes d'enfants, soutenir les associations qui œuvrent pour le perfectionnement éducatif du cinéma.

 

Dans ce cadre d'action et de réalisations, fertilisé au maximum par la puissante action ouvrière, il serait possible d'instaurer à l'école une éducation nouvelle libératrice qui ferait des enfants du peuple non pas des serfs et des valets, mais des hommes, des lutteurs, des constructeurs, capables de marcher hardiment sur les routes de l'avenir.

 

A nous, éducateurs prolétariens, de poursuivre cette oeuvre d'éclaircissement pour la réalisation pédagogique de nos rêves d'éducation nouvelle.

 

POUR UNE PUISSANTE ORGANISATION

UNIQUE DE PARENTS PROLETARIENS

 

Les yeux s'ouvrent ; l'école neutre laisse tomber son masque d'hypocrisie pour se mettre toujours davantage au service du régime. Le barrage culturel qu'elle constituait aux aspirations indécises des travailleurs perd peu à peu de son efficacité et s'annonce, brutale, la nécessité de classe de mettre cette école au service du régime, contre les travailleurs eux-mêmes.

 

Dans la période ascendante du capitalisme, quand le régime s'appuyait sur les forces populaires les plus évoluées, dont il n'était pas encore menacé, l'école a été favorisée socialement; des constructions nouvelles se sont élevées dans les villes et à la campagne, les programmes ont été hardiment progressistes et anticléricaux. A la fin de la guerre encore, la Ligue Internationale pour l'Education Nouvelle a cru un instant qu'elle allait réaliser pacifiquement la régénération de l'école populaire en régime capitaliste.

 

Mais on a vu le danger ; on a compris à quel point les principes d'éducation nouvelle étaient en contradiction avec les nécessités autoritaires et oppressives de la société actuelle et on a mis un brutal holà à cette progression. Les pays fascistes ont résolument mis au pas l'école domestiquée. La France elle-même s'engage trop vite à notre gré, certes, sur la même voie et nous avons dit comment l'accentuation de la misère ouvrière, la diminution catastrophique des crédits pour l'entretien et la construction de locaux, la surcharge scandaleuse des classes, et l'offensive générale contre les instituteurs d'avant-garde sont les manifestations certaines de ce pré-fascisme contre lequel, jusqu'à ce jour, les travailleurs ont, avec quelque succès, protesté.

 

Mais, en même temps que cette offensive directe, et pour ainsi dire matérielle, contre l'école populaire, se poursuit une autre offensive autrement insidieuse et dangereuse, menée non pas par l'Etat lui-même, mais par toutes les forces réactionnaires, -  Eglise comprise - intéressées au renforcement de l'autorité de la classe actuellement au pouvoir : on organise de l'extérieur, les enfants, pour les endoctriner. Patronages, boy-scouts, jeunesses ouvrières catholiques répandent parmi les enfants du peuple cette idéologie de paix sociale et collaboration des classes dont les événements ont révélé la fragile tromperie. A l'intérieur de l'école, on tente d'influencer directement l'éducation par l'organisation d'associations de parents qui ont, naturellement, un droit de regard et un droit de critique.

 

Malheureusement, les associations de parents actuellement constituées sont toutes des associations d'esprit réactionnaire groupant une infime minorité, qui s'arroge pourtant le droit de parler au nom de la masse. Les 90% des parents, qui sont des parents prolétariens, ne sont nullement organisés, ne peuvent faire entendre leur voix et subissent, en définitive, passivement la loi d'une poignée de réactionnaires.

 

Il faut absolument que cesse cet état de fait et que prennent conscience de leurs droits et de leurs devoirs les masses imposantes de parents prolétariens.

 

Il faut d'abord que le peuple s'intéresse davantage à la véritable éducation de ses enfants, qu'on lui explique et qu'il comprenne la portée et le sens de l'éducation prolétarienne que nous voulons opposer à l'éducation traditionnelle et que, les comprenant, il s'efforce de faire triompher nos principes.

 

Nous avons de nombreux camarades militant dans les associations syndicales diverses ainsi que dans les partis politiques prolétariens. Ils sont certainement en mesure d'apporter sur l'effort pédagogique nouveau toutes précisions utiles. Mais il est nécessaire pour cela que soient constituées partout, à la ville comme dans les villages, des Ligues de Parents Prolétariens, qui grouperont les grandes. masses de pères de famille, interviendront directement pour faire respecter les droits de leurs enfants, engageront la défense des éducateurs inquiétés à cause de leur dévouement à la cause populaire et prendront toutes mesures susceptibles d'assurer l'épanouissement de l'éducation libératrice.

 

Le constitution de ces Ligues de Parents sera, pensons-nous, facilitée si nous tâchons de préciser les raisons qui les motivent et le sens dans lequel devra s'exercer leur action. C'est dans ce but que nous soumettons le projet suivant auquel les Ligues naissantes pourront certainement se référer pour viriliser leur action.

 

A. - Revendications extra-scolaires et péri-scolaires

 

Nous rappelons notre point de vue pédagogique plusieurs fois énoncé: la fonction éducative n'est nullement cantonnée entre les murs de l'école; elle est souverainement conditionnée au contraire, par la situation sociale, économique, et donc physiologique, des enfants.

 

Toutes les œuvres qui tendent à redonner aux enfants, le maximum de vitalité dans le calme et l'harmonie, doivent attirer en tout premier lieu l'attention des parents prolétariens.

 

I. Les enfants ouvriers sont toujours à l'étroit dans les taudis ou les ruelles. Il leur faut :

 

- des terrains de jeux pour l'été;

- des salles de jeux pour l'hiver;

- des salles de réunion et des bibliothèques de lecture.

 

2. En cette période de crise plus spécialement, les enfants sont rarement nourris convenablement.

 

Une revendication minimum est l'ouverture de cantines gratuites pour les repas de midi.

 

3. Les enfants ne peuvent bien travailler que s'ils respirent convenablement.

 

Il faut absolument demander la fermeture des locaux scolaires insalubres et l'ouverture de salles de classes spacieuses et ensoleillées.

 

4. L'instituteur ne peut s'occuper utilement des enfants que si ceux-ci ne sont pas trop nombreux.

 

Il faut exiger le dédoublement des classes surchargées.

 

5. L'éducation est avant tout paix, calme et harmonie.

 

L'instituteur ne peut s'y donner totalement que si sa situation matérielle est normalement assurée et s'il a, d'autre part, une grande liberté dans sa classe.

 

Les parents prolétariens devront soutenir sans réserve les éducateurs populaires dans leur lutte revendicative.

 

B. - Revendications scolaires

 

Les associations de parents ont incontestablement un droit de regard sur l'éducation donnée aux enfants.

 

Pour qu'elles puissent agir de façon utile, il est indispensable que les parents prolétariens aient quelques notions sur les différences qui opposent aujourd'hui l'éducation prolétarienne à l'éducation bourgeoise traditionnelle.

 

Sans aller bien avant dans l'étude de cette différenciation, nous voudrions en indiquer cependant les points essentiels :

 

1°. La discipline. - Trop de parents, despotes dans leur famille, sont encore persuadés qu'il ne saurait y avoir d'éducation sans discipline brutalement autoritaire.

 

C'est justement le régime, qui ne peut vivre que tant que cette idéologie oppressive est admise par la grande masse, qui entretient cette croyance absolument dénoncée par les faits.

 

Faire appel aux forces créatrices de l'enfant, à ses tendances innées vers l'ordre et l'harmonie, organiser l'école communautaire, coopérative, qui sera dans une certaine mesure l'embryon de la société socialiste de demain, c'est préparer des citoyens capables de lutter victorieusement contre les forces oppressives sous quelque forme qu'elles s'imposent.

 

En conséquence, les Parents Prolétariens s'élèvent radicalement contre :

 

les punitions ;

les châtiments corporels ;

les pensums et les retenues ;

l'autorité despotique du maître ;

 

Demandent la transformation de l'école en Communautés de travail à forme coopérative, avec la collaboration des parents eux-mêmes et dans lesquelles on fera au maximum appel aux forces créatrices des individus.

 

2°. L'acquisition. - L'acquisition désordonnée et accélérée des connaissances est une des formes de l'abrutissement capitaliste. L'enfant doit apprendre toujours plus de choses, surcharger sa mémoire, user inutilement son appétit et sa curiosité - tout cela au détriment de la formation profonde des individus.

 

Il fut un temps, du moins, où cette instruction, où les diplômes, donnaient à ceux qui pouvaient les conquérir quelques prérogatives sociales. Les étudiants sont aujourd'hui sans place ; les chômeurs intellectuels meurent de faim bien mieux que les ignorants.

 

Preuve certaine que l'éducation a été faussée.

 

Les Parents prolétariens s'élèvent contre le gavage intellectuel des enfants ;

Protestent contre les devoirs à la maison, contre les leçons à apprendre par coeur, contre le bourrage pour les examens ;

Demandent des pratiques éducatives mieux conformes aux besoins des individus et susceptibles de renforcer leurs possibilités vitales.

 

3°. L'éducation dans la vie et par la vie :

 

L'éducation traditionnelle a peur de la vie, elle se cantonne dans des livres neutralisés et partiaux ; elle tend à faire des enfants d'éternels écoliers et non de futurs travailleurs susceptibles de considérer avec intelligence et décision les tâches qui leur incombent.

 

Les parents prolétariens :

 

- s'élèvent contre l'enseignement livresque, hors de la vie ;

- demandent un enseignement mêlé à l'effort des hommes, au travail, ayant sa base même dans le travail prolétarien.

 

4°. Contre le dogmatisme et le bourrage de crânes. Pour une éducation d'honnêteté et de vérité.

 

L'école traditionnelle n'a pas pour but, comme on l'a longtemps affirmé, d'ouvrir des yeux et de former des esprits, mais seulement de préparer les dociles serviteurs nécessaires au capitalisme.

 

Elle impose des connaissances non comprises, non désirées par les enfants ; elle enseigne des croyances que l'enfant n'est nullement autorisé ou exercé à discuter : dogme de l'obéissance, dogme de la Patrie, dogme de la famille, dogme de la défense armée, de la guerre, etc.

 

Elle interdit l'introduction à l'école des notions les plus élémentaires de la vie prolétarienne ; elle voudrait cacher aux enfants les tares graves de la société qui dispose aujourd'hui du pouvoir.

 

Les parents prolétariens demandent avant tout une éducation d'honnêteté et de vérité :

 

Ils se refusent à laisser enseigner à leurs enfants des notions contraires à la réalité des faits ; ils veulent que l'enfant devienne non pas un perroquet, mais un être libre, possédant un sens critique aigu, capable de s'orienter lui-même dans la vie, sans attendre des directives et des mots d'ordre.

 

Il demandent que, dans la limite de cette large vérité, les éducateurs soient laissés totalement libres dans le choix des méthodes susceptibles de permettre aux enfants de devenir au maximum des hommes.

 

C. . L'éducation des enfants hors de l'école

 

L'éducation qui est donnée par l'école n'est qu'une portion de la complexe formation humaine que devrait garantir toute société rationnellement constituée.

 

L'influence du milieu ambiant a une immense importance et les parents prolétariens devront s'en préoccuper tout spécialement :

 

1°. Lectures : condamnation des journaux et livres nocifs. Recommandation des revues et journaux qui répondent mieux à nos buts éducatifs.

 

2°. Théâtre et Cinéma : réalisation de scènes et de films pour enfants ; séances spéciales fréquentes de cinéma et de théâtre pour enfants.

 

3°. Organisation de jeunes : fondation dans toutes les localités d'associations de Pionniers Prolétariens, répondant à l'esprit qui préside à la constitution des Ligues de parents prolétariens.

 

Nous n'avons tracé ici qu'un schéma de ce qui pourrait être la charte des associations de parents prolétariens.

 

Nous nous adressons maintenant aux organisations syndicales, aux partis politiques prolétariens, aux organisations qui se réclament du peuple et, actuellement, de l'antifascisme. Nous leur demandons de constituer dès maintenant dans toutes les localités, dans tous les quartiers, des associations de parents prolétariens, pour la défense des buts que nous venons d'énumérer.

 

Non pas vaste union sacrée autour de l'école, mais profonde, mais encourageante unité d'action pour une des oeuvres les plus négligées jusqu'à ce jour, et cependant les plus fécondes.

 

Sur ce programme d'honnêteté, de liberté, de création et de libération, tous les parents prolétariens peuvent et doivent s'entendre. Il s'agit de former des personnalités, de former des hommes qui, demain, dirigeront les destinées sociales. Pour leur formation : Front Commun.

 

Ces diverses associations de parents prolétariens seraient naturellement fédérées départementalement et nationalement avec l'appui et le contrôle des associations prolétariennes : C.G.T. et C.G.T.U., Parti socialiste, Parti communiste, organisations antifascistes et tous groupements qui accepteraient leur charte constitutive.

 

Nous ne voudrions à aucun prix qu'on voie dans cette initiative un but particulariste de partisan. Nous croyons utile de rappeler que, bien avant le puissant mouvement actuel de front unique, nous avons réalisé, depuis près de dix ans, dans notre Coopérative de l'Enseignement Laïc, la collaboration fraternelle de plusieurs milliers d'éducateurs prolétariens de toutes tendances politiques, montrant bien que, lorsqu'il s'agit de libération de l'enfance, l'accord de toutes les bonnes volontés est toujours possible et facile.

 

Nous avons déploré notamment la dualité qui divise le mouvement d'enfants prolétariens et nous avons aidé de notre mieux les organisations naissantes, que ce soient des Pionniers communistes ou ces Faucons rouges si riches d'avenir.

 

Il y a là une puissante coordination des forces à mener dès aujourd'hui. Nous y convions toutes les organisations progressistes de ce pays et notamment tous nos camarades instituteurs qui ont conscience de la nécessité urgente de lutter contre les forces réactionnaires pour préparer le triomphe de notre pédagogie nouvelle prolétarienne.

 

FORMEZ DES LIGUES DE

PARENTS PROLETARIENS

 

Notre appel en faveur d'une organisation unique de Parents Prolétariens a rencontré, certes, des oppositions systématiques et des scepticismes obstinés, mais nous a valu aussi l'adhésion et l'appui enthousiaste de militants de divers milieux sociaux et politiques.

 

Nous allons tâcher de répondre ici aux diverses objections soulevées et de donner des indications pratiques qui permettront le lancement de notre mouvement.

 

Un camarade de Paris se plaint de l'éducation militarisée à laquelle est soumis son jeune fils. Il voit la nécessité d'une action prolétarienne pour transformer les méthodes scolastiques, mais il est désabusé sur le sort de toutes associations et craint que la création d'une Ligue de Parents Prolétariens ne fasse qu'ajouter à l'émiettement de nos efforts politiques et sociaux.

 

En théorie, oui, les syndicats pourraient suffire à toutes les exigences de la lutte prolétarienne. Dans la pratique, pour la question qui nous concerne, nous nous trouvons, hélas ! devant le néant : partis comme syndicats, ont totalement délaissé le vaste problème scolaire et n'ont rien fait sur ce terrain pour préparer la défense prolétarienne. Le résultat en est que les réactionnaires, à la faveur du bourrage de crânes savamment dispensé par les journaux et les curés, parviennent presque toujours à entraîner dans la lutte antiprolétarienne, pour la conquête de leurs buts réactionnaires, une majorité de parents d'élèves prolétariens.

 

Le mouvement, dont l'action menée contre nous à Saint-Paul (Voir Naissance d'une Pédagogie Populaire, E. Freinet, Ed. Maspéro.) fut l'initiatrice, fait rapidement tâche d'huile. Contre tous les instituteurs ou professeurs visés par la réaction, on ne se contente plus de la calomnie de presse ou de l'action gouvernementale et administrative. Le Maire lui-même, organise la grève scolaire, refuse les clefs de l'école à l'instituteur indésirable, fait manifester les parents : affaire Boyau, affaire Le Corre, affaire toute récente de notre camarade Labrunie... Demain, si nous n'y prenons garde, l'action se généralisera dans toutes les communes et elles sont nombreuses - qui ont à leur tête des élus réactionnaires ou plus ou moins sensibles à la pression patronale et cléricale.

 

Les syndicats et les partis, dira-t-on, peuvent fort bien organiser la défense sans qu'il soit nécessaire pour cela de créer une organisation nouvelle.

 

Nous répondrons d'abord, que de nombreuses communes où l'action contre l'école est particulièrement à redouter, ne possèdent souvent aucun syndicat, pas même un syndicat paysan ; que là même où il y a des syndicats ou une union de syndicats, ceux-ci ne se mobilisent qu'au moment du danger aigu... lorsqu'il est trop tard ! Il y a tant à faire d'ailleurs sur le plan de la défense ouvrière qu'on pare toujours au plus pressé, et que, pratiquement, nul ne pense à l'action efficace qui pourrait être menée avec fruit autour de l'école.

 

Il en est de même pour les partis. Quand la grève est organisée contre un instituteur, il est bien trop tard pour intervenir : les positions sont prises. C'est par une lente mais patiente action prolétarienne qu'il faut serrer autour de l'école populaire les meilleurs éléments du prolétariat, de façon qu'au moment décisif les parents d'élèves voient clairement leur devoir et sachent l'accomplir.

 

Les partis enfin sont forcément, dans une certaine mesure, sectaires ; et nous voudrions une vaste association prolétarienne dans laquelle les meilleurs militants ouvriers et paysans pourraient œuvrer côte à côte pour une action qui dépasse d'ailleurs les partis et les syndicats pour toucher au plus profond de la formation révolutionnaire des enfants.

 

« Dans ma commune, nous écrit un autre correspondant, il existe déjà un patronage laïque, et nous essayons de faire une Fédération de Patronages du département. Y a-t-il avantage à créer une Ligue de Parents Prolétariens, étant donné que nos patronages laïques ne pouvant vivre sans le soutien des parents, dans mon esprit, association de parents égale patronage ? »

 

Nous n'avons pas voulu dire que rien n'ait été fait en France pour ce qui concerne les oeuvres périscolaires de défense de l'enfance ouvrière, et il est bien possible de prévoir, sous certaines conditions, l'assimilation de ces patronages à nos Ligues de Parents.

 

Mais il y a ici deux observations essentielles que nous devons faire :

 

1°. Jusqu'à ce jour, l'action de masse n'avait jamais été préconisée pour influencer les destinées scolaires. On créait bien des patronages, mais ceux-ci n'étaient pour ainsi dire que des associations extrascolaires d'enfants, aidées par les adultes, certes, mais extérieures à l'école. Les parents ne se sont jamais organisés dans ces patronages pour la défense directe de l'école.

 

J'entends bien que, en cas de nécessité, les parents peuvent, par l'intermédiaire de ces patronages, être appelés à manifester comme ils l'ont fait dans le Nord pour soutenir notre ami Roger. Mais là encore il ne s'agit que de mesures extrêmes, qui arrivent, elles aussi, toujours trop tard.

 

On peut dire, il est vrai, à la décharge des patronages que, dans la majorité des cas, les parents réactionnaires gardaient la même réserve vis-à-vis de l'école.

 

Les choses ont changé depuis deux ans, depuis Saint-Paul : l'action de masse est commencée, et ce n'est pas nous, hélas ! qui en avons eu l'initiative. Il ne suffit plus d'organiser des patronages qui recueillent et endoctrinent les enfants hors de l'école.

 

Il s'agit maintenant de partir, s'il le faut, à l'assaut de l'école fermée par les autorités réactionnaires, d'y conduire héroïquement les enfants entre des haies de gendarmes et de manifestants, de faire un rempart défensif aux instituteurs menacés, de comprendre et de soutenir les efforts libérateurs sur le terrain pédagogique.

 

Là est le véritable but des Ligues de Parents Prolétariens.

 

Certes, comme le suggère un autre correspondant, ces Ligues pourront, et devront, organiser des patronages, soutenir les groupes de Pionniers et de Faucons Rouges, participer aux fêtes scolaires, organiser des camps de vacances, envoyer dans des préventoriums des enfants nécessiteux.

 

Mais, et nous attirons tout particulièrement l'attention sur ce point : ces soucis, qui constituent l'essentiel des patronages actuels, ne doivent être que l'accessoire pour les Ligues de Parents, l'essentiel étant l'action de masse de tous les parents prolétaires pour la défense de l'école et de ses maîtres menacés.

 

A condition donc que les Patronages Laïques acceptent ce changement de front - et ils ne peuvent l'accepter que s'ils se sont, au préalable, débarrassés de toute direction petite-bourgeoise - ils pourront remplacer nos Ligues de Parents. Dans le cas contraire, constituer des Ligues de Parents qui feront œuvre originale pour la défense active ci-dessus indiquée, et qui pourront d'ailleurs, par la suite, s'entendre avec les Patronages pour l'organisation des oeuvres post-scolaires recommandables ;

 

On le voit, il ne s'agit pas de double emploi. Il faut créer des organismes qui n'existent nulle part, pour une action urgente de défense que nul n'a encore prévue.

 

2°. Nos Ligues perdraient également tout leur sens si on passait sous silence les buts de défense pédagogique que nous avons préconisés.

 

C'était pourtant ce qui avait tenté des camarades qui, désirant passer notre appel dans un journal local d'un parti prolétarien, n'en ont retenu que ce qui touche exclusivement à la défense matérielle de l'école et de ses maîtres.

 

C'est à notre avis une lourde faute, car des dirigeants réactionnaires pourront démagogiquement en faire autant, ce qui ne les empêchera pas de soulever les parents égarés contre « les instituteurs sans patrie, qui prêchent la coopération et l'internationalisme, qui pratiquent le self-gouvernement et l'immoralité, qui enseignent aux enfants les pires théories, destructives de la famille... et de la religion ! »

 

Nous l'avons montré dans notre appel: faire comprendre aux parents la portée libératrice de notre éducation nouvelle prolétarienne, c'est les préparer à être eux-mêmes de bons ouvriers de l'idée nouvelle révolutionnaire, imprégnés d'une idéologie qui virilisera leur activité.

 

La participation des enfants à l'action de masse, l'organisation de Pionniers et de Faucons Rouges, la vie dans les camps de vacances, ne peuvent s'admettre ni prospérer sans une conception nouvelle de la pédagogie. Il appartient aux instituteurs d'avant-garde de préconiser et d'appliquer dans leurs classes ces nouveaux principes de vie et de travail, et de faire comprendre aux parents ensuite la portée humaine de ces innovations.

 

Si cette profonde et sérieuse préparation a été convenablement effectuée, on ne mobilisera plus parents et enfants contre un instituteur d'avant-garde pratiquant dans sa classe les techniques nouvelles.

 

On ne bâtit pas sur de vieux principes la société nouvelle. Il est naturel, il est indispensable que l'école prolétarienne se mette socialement au pas. Hésiter à le faire serait se contenter de combattre verbalement la réaction en laissant à celle-ci l'avantage incontestable d'une supériorité idéologique qui nous serait fatale.

 

Pratiquement, nous demandent de nombreux correspondants, que faire ?

 

L'essentiel est d'abord de trouver un noyau de pères de familles qui lancent l'idée. Ils convoquent les pères de famille à une réunion constitutive. L'instituteur sollicité ne pourra certainement qu'approuver cette initiative même s'il n'en est pas l'animateur.

 

Il serait certes bon de prévoir, au préalable, là où la chose est possible, une sorte de comité de patronage comprenant: des représentants du Parti Communiste, du Parti Socialiste, des Syndicats ouvriers des différentes centrales, des Patronages laïques et des diverses organisations prolétariennes existantes - large front uni de tous les partisans du progrès social et culturel.

 

Sur les principes et pour les buts que nous avons précisés dans notre appel, l'association de parents est aussitôt constituée avec un Bureau (président, secrétaire et trésorier) et un Conseil d'administration de 6 à 8 membres. Un règlement intérieur est établi, une cotisation minimum fixée.

 

Déclaration de cette constitution doit être faite à la Mairie. Il est utile également d'en donner copie au directeur de l'école, et, éventuellement, à l'Inspecteur primaire.

 

Les parents restent naturellement souverains dans leur association pour s'organiser comme ils l'entendent. Le Comité de Patronage, les représentants de syndicats ne sont là que pour encourager et renforcer l'organisation et pour aider à l'action nécessaire de propagande qui doit suivre.

 

Car il ne s'agit pas d'organiser une association qui ne vivrait que sur le papier. Il faut que nos Ligues deviennent les animatrices de cette action que nous nous plaignons justement de ne pas voir entreprendre par les organisations prolétariennes :

 

a) Organisation de conférences pour l'exposé des buts et des moyens de l'éducation prolétarienne, pour la liaison de l'école avec la vie et le travail ;

 

b) Défense active de l'école, organisation de meetings et manifestations d'action commune contre la diminution des crédits, la fermeture des classes, pour les réparations scolaires, l'ouverture de cantines, l'octroi des fournitures gratuites, etc.;

 

c) Organisations d'enfants : fêtes, sorties, jeux, etc. Si cette besogne est consciencieusement menée, on doit intéresser à la vie de l'école et des enfants la grande masse des parents. Il faut reprendre l'offensive, conquérir dès l'école la jeunesse prolétarienne qui risque d'être détournée de ses fins historiques pour la défense brutale d'un régime branlant.

 

Quel critère, demande encore un camarade, adopter pour l'entrée dans ces associations ?

 

Aucun. Il suffit d'être père de famille. Tout père de famille peut y adhérer. Nous ne courons d'ailleurs à cela aucun risque. L'immense majorité des parents sont des prolétaires authentiques, qui ne peuvent que comprendre et approuver une large action scolaire prolétarienne, comme ils comprennent et approuvent d'instinct les larges rassemblements antifascistes.

 

Quelle garantie aurons-nous que ces associations ne seront pas un jour utilisées par des politiciens pour des fins étrangères à celles qui ont motivé leur création ?

 

Les diverses associations ou patronages actuellement constitués sont tous, plus ou moins directement dominés et dirigés par les serviteurs du régime. Le socialisme a aujourd'hui ses organismes de classe et de lutte : Parti Communiste, Parti Socialiste, Centrales syndicales. Nous demandons à ces organismes de patronner et d'animer les Ligues de Parents Prolétariens pour être sûrs que leur action s'effectuera dans le sens du progrès socialiste.

 

Dans l'époque actuelle de lutte de masse antifasciste, nous voyons très bien la possibilité pratique d'un semblable patronage. Il existe d'ailleurs à ce jour un vaste mouvement qui s'est puissamment développé sur ces mêmes larges principes prolétariens: c'est le mouvement antifasciste d'Amsterdam-Pleyel.

 

Les Ligues de Parents Prolétariens pourraient être dans le cadre scolaire des embryons de Comités d'Amsterdam, et c'est pourquoi nous sommes particulièrement sensibles à la promesse de Barbusse de demander au Comité dont il est le fondateur et l'animateur, de patronner et de soutenir notre mouvement de parents prolétariens.

 

Il y a là une action urgente, et éminemment utile à mener. Il suffit que les militants ouvriers et plus spécialement les instituteurs si directement intéressés en comprennent la portée et la nécessité. S'ils le veulent, bientôt des associations uniques de Parents Prolétariens prendront partout naissance. Nous les fédérerons nationalement, et nous serons alors en mesure de contrebattre victorieusement tous les politiciens qui ont profité jusqu'à ce jour de l'inexpérience prolétarienne pour imposer leur idéologie et leur loi.

 

Nous demandons aux camarades qui constituent des Ligues de Parents de vouloir bien nous tenir au courant de leur activité, de nous faire part des obstacles rencontrés, de diffuser notre appel afin de renforcer rapidement le mouvement de défense de l'école populaire et de la pédagogie nouvelle prolétarienne.

 

 

 

 

PREMIER DISCOURS A DES PARENTS SUR LA

PEDAGOGIE NOUVELLE PROLETARIENNE

 

Camarades ouvriers et paysans, on vous demande souvent de défendre l'Ecole.

 

Mais quelle école ?