Bibliothèque de lécole moderne n°6La santé mentale des enfantsEDITIONS DE L'ECOLE MODERNE FRANCAISE - CANNES |
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Le nombre des malades mentaux ne cesse
de croître : en un siècle environ, c'est-à-dire depuis qu'on élabore des statistiques,
il s'est multiplié par dix. Le Docteur Paul J.J. Van de Calseyde, de l'Organisation
Mondiale de la Santé, évalue à deux millions le nombre de personnes traitées dans la
seule Europe. Plus d'un tiers des lits d'hôpitaux sont occupés par des malades mentaux (Informations U.N.E.S.C.O. - 6 avril
1959).
Telle est la triste vérité.
"Les facteurs déterminant la
maladie mentale sont de deux ordres : d'une part des modifications pathologiques du
système nerveux, et, d'autre part, des difficultés d'adaptation de l'homme à son
milieu. La complexité de la vie moderne favorise les perturbations mentales... "
C'est pour essayer de lutter contre
l'aggravation permanente de cette dégénérescence qu'a été prévue, pour 1960 et 1961,
sous l'égide de l'U.N.E.S.C.O., une vaste entreprise de coopération
internationale : " L'Année mondiale de la Santé Mentale".
Dans le cadre de cette compétition,
nous avons signalé aux organisateurs que, à l'origine, et dès leur plus jeune âge, les
enfants étaient les plus directement touchés par les conditions péjoratives du monde
contemporain, et qu'une grande portion des troubles de l'adolescence ou de l'âge mûr ne
sont que l'aggravation implacable des déséquilibres qui ont marqué les premières
années de l'enfance.
Nous avons dénoncé les causes de ces
déséquilibres : mauvaise alimentation, détérioration de la famille, aggravation
des conditions de vie, bruit, machinisme, absence de milieu naturel, cinéma,
télévision...
Nous ne pouvons agir qu'indirectement
contre ces causes mêmes. Nous pouvons, par contre, dans une mesure non négligeable,
moderniser notre Ecole et notre Enseignement de façon que, loin d'aggraver le mal, ils
puissent aider les individus à s'organiser pour faire triompher la vie.
Que cette modernisation soit possible,
les Techniques Freinet de l'Ecole Moderne en apportent aujourd'hui la preuve.
C'est cette preuve que nous voulons
rendre sensible et démonstrative par les monographies du présent recueil.
Les instituteurs et les institutrices
qui ont réalisé ces monographies n'ont pas eu la prétention de faire pour chaque cas
considéré une étude complète non seulement pédagogique, mais aussi psychologique et
sociale. La chose vaudrait d'être entreprise, mais elle ne peut l'être que par des
spécialistes, ou du moins avec l'aide, que nous souhaitons, de ces spécialistes. Il
serait intéressant en effet, et utile, de détecter quels organismes, quelles voies
secrètes, quelles qualités, ont bénéficié des nouvelles conditions de travail que
nous avons inaugurées.
Les auteurs de ces monographies vous
disent seulement en éducateurs : voilà ce qu'étaient, ce que faisaient, comment se
comportaient les enfants soumis aux pratiques traditionnelles. Voilà ce qu'ils sont
devenus au fur et à mesure qu'ils bénéficiaient du climat nouveau de la classe, des
avantages du travail motivé, de cette libération psychanalytique née du texte libre, du
riche éventail d'activités que permet l'Ecole Moderne.
Il y aurait là, pour chaque cas, deux
tableaux en contraste, qui seraient définitivement convaincants :
Avant : la photo, l'écriture, la bande magnétophonique, les
rédactions de l'enfant examiné : passivité, absence, indisponibilité totale comme si
l'individu était désormais imperméable à toute culture, ou bien excitation, opposition
violente et déséquilibre.
Après : une photo transformée, avec tête droite, regard
franc, décidé et confiant, curiosité pour les éléments de la vie, affectivité,
sociabilité, résurrection.
Car il s'agit bien, en de nombreux cas,
d'une véritable résurrection, dont nous avons entre les mains les éléments : il nous
suffit d'ouvrir les fenêtres de la classe, d'y faire entrer le soleil, de remplacer le
verbiage par le travail vivant, de faire de la classe un milieu normal, moral et digne où
les enfants pourront s'éduquer, à même la vie, pour devenir des hommes.
Les hôpitaux psychiatriques prévoient
maintenant pour leurs malades les méthodes dont nous avons montré la valeur dans nos
classes : expression libre, affectivité, ergothérapie.
Ne croyez-vous pas qu'il serait
préférable de prévenir la détresse mentale par une généralisation dans nos classes, des remèdes dont l'effet
bienfaisant ne fait plus aujourd'hui de doute ?
Patrick était venu dans ma classe,
un soir de juin, conduit par sa maman, une maman inquiète qui tenait à la main une
invitation reçue le matin même : celle de conduire son fils à l'examen d'hygiène
mentale.
- " C'est le médecin des fous,
Monsieur, c'est le médecin des fous !... Ce n'est pas cela que je voulais, Monsieur, ce
n'est pas cela !... J'avais parlé à l'Assistante Sociale de mon fils ! Bien sûr, il ne
travaille pas bien à l'école... mais j'aurais voulu... vous voyez... un internat où il
aurait été observé, où il aurait pu apprendre un métier... Oh ! Monsieur, si vous
pouviez... Je suis sûre qu'il n'est pas bête, j'en suis sûre... si vous saviez !... Si
vous saviez !".
La pauvre mère, qu'il n'était pas
possible de "raisonner", s'en était allée, après quelques paroles banales qui
se voulaient rassurantes, s'en était allée, lourde de sa peine, angoissée aussi par une
maternité prochaine qui ne devait pas être désirée.
C'est ainsi que Patrick, un soir de
juin, alors que l'esprit est vide, alors que les fleurs éclatent par un été tout neuf,
alors qu'il ferait si bon courir près de la rivière, c'est ainsi que Patrick fit
semblant de passer une série de tests, de tests non verbaux, car Patrick était
"muet" ou presque. Il était resté avec un petit voisin de ma classe qu'il
connaissait, il avait joué au jeu des couleurs, au jeu des formes, des figures à
compléter... Il avait corrigé, avec le voisin, à l'aide d'une grille à trous (voyez le
peu de sérieux).
Un soir, deux soirs, il était encore
venu.
Puis ce furent les vacances. Moineau
blessé parmi les oiseaux en cage, il était parti vers la liberté.
J'avais "fait semblant" de
donner une impression écrite à la mère. Certes, je n'avais aucune illusion sur la
valeur des observations faites, mais une mère était à consoler et c'est à elle,
déjà, que j'avais pensé.
Les vacances passèrent. Septembre
arriva. Je retrouvai Patrick. Ma petite enquête n'avait rien donné. Un camarade, Un
copain, Patrick ne semblait pas en avoir dans la classe.
Le dessin de la famille ? Rien de
révélateur.
Un jeu préféré ? Aucun.
Une classe qui lui avait laissé un
bon souvenir ? Un maître dont il avait gardé l'image ? Rien. Patrick avait tout barré.
L'examen de connaissances ? Médiocre, mais sans valeur aucune. L'enfant ayant toujours
attendu (c'est le drame des épreuves collectives) que les enfants aient écrit, pour
voler, de-ci, de-là, quelques réponses.
Et le carnet de dessins restait
vierge.
Et les textes n'arrivaient pas.
Et la beauté de la classe ne le
touchait pas.
Et les manipulations de calcul le
laissaient indifférent; cloué à sa place alors que les autres... (mais passons!).
Patrick subissait l'école, fermé,
imperméable.
Aucune initiative, aucun élan...
Parfois, il marrivait pourtant
de voir dans son regard un éclair fugitif, lumière vite éteinte, geste ébauché,
bientôt enfoui dans une espèce dabîme étrange et insondable.
Mais surtout, Patrick ne parlait pas,
ne mavait encore jamais parlé librement alors que les autres ont tant à raconter.
Sur ordre, il avait récité quelques vers, il avait épelé quelques mots...
Etranger dans la classe, nous étions
tous, pour lui, des étrangers.
Et novembre arrivait... je
commençais à regretter ; si léchec était total ?
Où donc était cette brèche dont
parle Freinet, par où tout doit passer ?
Les collègues consultés ne
mavaient guère éclairé : « Enfant fermé, buté, qui na jamais
fait le moindre effort... ».
Un soir, je gardai ses voisins de
quartier.
- Jouez-vous avec lui ?
- Oh ! non, il paraît
quil shabille toujours en fille...
- Oui, il joue toujours avec les
gamines.
- Mais encore, que
disent-elles ?
- Paraît quil fait du
théâtre.
Du
théâtre, cest pas sûr, ma maman elle ne veut pas que jaille chez lui...
Etrange !
(Combien
il est tentant dévoquer le souvenir de lectures parfois mal digérées).
Je résolus de men tenir à un
fait : Patrick jouait du théâtre, un peu en cachette de tout le monde.
La révélation.
Nous venions de lire, cela faisait
suite à un texte sur la peur, une « histoire de revenant », de F. Mistral.
Des volontaires essayaient de mimer un extrait dialogué.
Ça ne marchait pas.
- Patrick, ne veux-tu pas
essayer ?
Lenfant se lève, participe au
jeu, parle en reproduisant de son mieux les phrases lues quelques instants avant, hésite,
se trompe, recommence... mais sans chaleur, sans briller... puis retourne à sa place
sagement.
A nouveau, cest
lécolier, létranger qui subit, qui écoute, sur lequel tout glisse.
Echec ? Javais mis trop
despoir dans cette idée saugrenue. Pourtant ? Aujourdhui tout était
imposé.. Peut-être...
- Patrick, cest bien, tu sais.
Dis, jai appris que tu fais du théâtre le jeudi. samedi, si tu veux, tu nous
joueras une de tes pièces après la classe, tu choisiras tes acteurs, tu...
Les yeux de Patrick ont brillé.
Signe de tête. Lenfant est daccord.
Quatre jours ont passé. Mes bavards
ne mont rien dit. Mes bavards ne savaient rien.
Seuls Michel, le petit voisin qui
était resté un soir de juin, et Claude, celui qui a une maman-bonne-femme et une
maman-cinéma, devaient être dans le secret...
Samedi (16 heures) : Patrick est
nerveux ; il vient me trouver : où pourra-t-il se cacher ?
- Mais là, dans le garage, tu seras
bien.
- Et ma valise ?
- Quelle valise ?
- Celle des costumes, je lai
cachée à deux heures sous les caisses de la cantine...
Cest donc pour cela que Patrick
était en retard cet après-midi...
17 heures arrivent, la sonnette
annonce la sortie. Personne ne veut partir ce soir, même ceux qui prennent le car pour
aller aux Cités.
Attente dun évènement
extraordinaire...
- Allons Patrick !
Patrick se lève, va parler à
loreille de Michel et de Claude ; oui, javais bien deviné (comment
ont-ils pu tenir leur langue ces deux-là ?). Mes trois gamins sortent.
La classe est vite installée. Trois
coups dans la porte, et nos trois acteurs habillés en femmes : robe, jupon,
souliers, chapeau arrivent.
Tout le monde reste muet.
Et voilà Patrick, Patrick qui ne
parle pas depuis deux mois, Patrick qui annonce, qui présente, qui dirige, qui
interprète « un extrait dopéra » à
« laméricaine », à la « russe », à la
« marseillaise », changeant de voix, essayant de faire rire. Le voilà en
rôle de reine, le voici en grand-mère, en cuisinière faisant la soupe. Le voilà
conseillant, ordonnant, raccrochant quand les réponses narrivent pas assez vite,
improvisant.
Un Patrick inconnu !
La beauté du spectacle, la valeur de
ce qui était joué mimportait peu ce samedi-là. Laction, pour moi, était
ailleurs.
Ce fut une explosion.
On riait, on battait des mains, on
criait.
- Bravo! Bravo!
Patrick!
- On va faire du théâtre avec
toi !
- Tu seras le
« chef » !
- Cest un champion,
Patrick !
Que de bruit ! Un collègue
arrive, sinquiète ; il est au courant des difficultés que tout le monde
rencontre avec cet élève.
- Patrick, tu veux recommencer pour
Monsieur B... ?
Et lenfant recommence !
Patrick traîne dans la classe.
Patrick nous parle, nous livre ses rêves, ses jeux solitaires, lève un peu le voile sur
ce monde imaginaire quil sétait créé et dans lequel il senfermait.
Enfin je vais pouvoir comprendre
Patrick.
Deux mois ont passé...
Lenfant nest plus un
étranger, la classe nest plus un domaine doù il est absent.
Il a écrit seize ou dix-sept textes
libres au contenu encore étrange, marquant souvent lopposition envers une petite
sur.
Il a fait une enquête sur les prix.
Il nous a apporté toute une série
de flacons dont il a cherché la contenance.
Il a fait des dioramas.
Il a peint le « drame du
barrage ».
Aujourdhui même, il est resté
faire une nature morte alors que la neige appelait tout le monde dehors.
La brèche est faite. Les espoirs sont permis...
Et, faut-il le dire, au début de
janvier, une maman est venue, la maman de Patrick :
- Monsieur, vous mavez rendu
mon garçon.
- Mais non, Madame... et nayez pas trop despoirs, il nous
reste si peu de temps.
- Si, si, Monsieur... je crois
quil faut que je vous dise... ça nexplique pas tout, bien sûr, mais.. oui
Monsieur... mon Patrick avait huit ans, nous étions à G..., mon Patrick a eu deux doigts
cassés à coups de règle...
Si « cela »
nexpliquait pas tout, cest évident, cela permettait de mieux comprendre
lattitude de Patrick au moins à lécole.
Quelques textes de Patrick B. (aucune
correction de style)
LA BAGARRE.
Le matin, quand ma sur Martine
est prête je lui dis :
- Ce nest pas lheure
daller à lécole il fait un peu nuit.
- Si, si et si je vais chercher ma
camarade.
- Non et non !
Alors la bagarre commence. On se tire
les cheveux je lui donne des coups.
- Grosse patate, dents de lapins,
bégayouse !
- Et toi, gros porc.
- Tu nas rien à dire espèce
déléphant ?
- Viens, sanglier.
- Papa, papa, Patrick membête
Papa vient et me jette une claque.
Il y en a eu comme cela six ou sept,
tous mettent en action Patrick et Martine, tous se terminent par : « Je reçois
une claque ».
Quelques textes libres livrent encore
les jeux solitaires de Patrick. Solitaires mais non secrets puisque nous sommes
quelques-uns, maintenant, à les connaître.
LANNIVERSAIRE.
Mardi, jai eu douze ans.
Deux dames qui couchent dans
lhôtel entrent dans la cuisine ainsi quun monsieur, ma grand-mère et mes
parents.
La première dame
mappelle :
- Viens que « je te
dise »... Bon anniversaire, Patrick, je te donne ce livre de Crin Blanc.
La deuxième dame :
- Bon anniversaire, je te donne ce
livre pour ta collection.
Pour finir, maman et ma grande
sur me disent :
- Bon anniversaire ! et elles me
donnent chacune un livre aussi.
Maman a allumé les bougies.
- Souffle fort !
- Prends ton souffle !
Quand le gâteau est soufflé, on
mapplaudit. Les verres sont servis.
- A la tienne et fais bien ton
travail à lécole.
Jai bu quatre verres de
champagne.
Cest là le premier texte qui
semblait dénoter un équilibre, cependant jattends toujours, ce soir de janvier, le
premier écrit spontané qui passera du « je » au « il » de
lacteur, au spectateur, au témoin.
Petits oiseaux mordus par le froid
trop brutal my aiderez-vous ?
R. FINELLE
Montbard (Côte dOr)
Jacques sest suicidé sous le
train électrique. Il avait treize ans. « Personne ne maime ». Pour
vous, cest peut-être, « un récent et dramatique fait divers dont la presse
na que trop parlé.
A juste titre, la loi interdit la
publication des suicides des mineurs. Il sagit déviter les épidémies. Souci
louable.
Pour dautres, cest,
peut-être, « un cas de dysphorie lié à un sentiment de culpabilité et aux
reproches de lentourage, un épisode dépressif chez un enfant émotif, mal adapté
au milieu scolaire ».
Un accident regrettable, mais presque
« normal «.
Pour moi, cest simplement
Jacques, le gentil chef déquipe de la quatrième rangée qui devait avoir sept ou
huit ans : appliqué, silencieux, travailleur, intelligent, volontaire et sensible
sans doute (on ne peut être parfait). Il croyait toujours quil ne travaillait pas
assez bien. Cétait lavis de ses parents.
On peut toujours « mieux
faire », nest-ce pas ?
Chaque fois - et cest souvent -
que je vois, dans le bureau dictatorial, le mauvais élève, tête basse, coincé entre la
majesté du Directeur et le courroux du chef de famille ; chaque fois que je vois
sétablir ainsi « une collaboration étroite entre lEcole et la
Famille », « dans lintérêt bien compris de lélève
évidemment », je ne suis pas rassuré.
« Ce
ne sont pas les méchants qui font mal, ce
sont les naïfs et les maladroits ». (Paul Valéry)
Je ne veux pas connaître davantage
les causes de ce suicide denfant. Je sais seulement que, quelques jours avant le
drame, le professeur avait donné ce devoir : « Racontez un moment heureux de
votre vie », Jacques avait dit, tout de suite : « Quand jétais
dans la classe de M. X.. , on imprimait un journal, on avait un correspondant... ».
Jai relu lintervention du
professeur Mauco (à Nantes en 1957), pris entre de nombreux cas semblables, celui
dun enfant de treize ans :
« ...Il exprimait à des
camarades son découragement devant laccumulation des condamnations de ses
éducateurs. Quelques manifestations dindépendance incompatibles avec la rigidité
de la discipline scolaire avaient entraîné des mesures de renvoi du directeur de
lécole.
« Un
maître surmené lavait pris en grippe.
« Lenfant, après avoir
eu soin de placer son chat à labri et avoir écrit sa tristesse, sasphyxia au
gaz. Les parents en rentrant ne trouvèrent que son cadavre dans la cuisine, où toutes
les ouvertures avaient été bouchées. Officiellement lenfant est mort par
accident. Or, nous lavons dit, il nest pas de semaine qui ne déplore en
France de tel drame, généralement inconnu car la douleur des parents en tait le
mobile ».
Il nest pas de semaine...
Cette phrase ne vous laisse pas
rêveur ?
Comme disait ce brave
directeur : « Faites donc votre classe ! ». Les instituteurs ont
autre chose à faire que de soccuper des enfants. Cest exact.
F.OURY (Paris)
Cette fois, cest décidé: il
sera renvoyé!
Le renvoi dun élève à
lEcole Freinet est toujours un incident grave et attristant. Il nous donne la mesure
de notre impuissance dadultes à saisir lunité profonde de la vie et en tout
premier lieu son fondement biologique sur lequel la personnalité sorganise et qui
peut-être contient tous les secrets dune adaptation au milieu.
- Cette fois, il sera renvoyé !
Le conseil des maîtres qui prend
cette décision, venue après beaucoup de concessions faites au génie chambardeur
dun enfant, juge, délits à lappui, que le jeune Jean X... est
irrécupérable. Les mille patiences conjuguées, les pardons sans cesse renouvelés, les
rigueurs de la règle générale toujours atténuées, laffection prodiguée en pure
perte, et surtout le travail attrayant dans une classe bien organisée doivent rendre
leurs armes.
On ne peut sacrifier la communauté
à un élément dont le déséquilibre engendre à
jet continu des incidents qui ruinent lentente et lefficience au sein de la
grande famille.
Les incidents au demeurant ne sont
pas des pécadilles, mais se situent en fait dans la rubrique des voies de faits,
des insultes, déprédations. Cest vite dit mais bien long à supporter, car
sy ajoutent de la part du délinquant soit larrogance provocante, soit
lironie vindicative, soit, ce qui est pire, la crise nerveuse avec larmes et
désespoirs spectaculaires, qui exigent doigté et grande pitié pour que le drame soit
effacé, oublié.
Le diagnostic est-il totalement
pessimiste ?
Non, bien sûr ! Lâme
dun enfant ne saurait être poussée au noir sans risque de renoncer à la
nécessaire espérance si indispensable à la vocation de léducateur. Il y a
toujours dans la personnalité de lenfant des paysages pleins de fraîcheur où
coule la source claire des heures joyeuses.
Ils nous donneraient, si nous savions
y lire, la clé dun caractère, en apparence résolument fermé, mais qui se
livrerait sana appréhension dans la détente de la joie.
Jean X... justement est riche en
éclaircies où affleurent des paysages lumineux, tissés en filigrane délicate sur une
sensibilité de poète et dartiste. Mais, le plus intuitif de nous tous, -les juges
de lenfant, - peut-il expliquer ces vérités impondérables, qui se révèlent
au-delà des apparences, dans un monde souterrain que hantent aussi les fantômes
dun inconscient barbare ? Qui a touché du doigt le charme dun sourire,
la lumière dun regard, la promesse dun cur qui se donne, lappel
dune intelligence en éveil ? Et que pèsent ces valeurs fugitives dans la
balance dun acte de justice où brusquement le marteau que Jean X... vient de jeter
à la tête dun camarade fait pencher brutalement le plateau des données
négatives, imposant le renvoi de lécole dun inconscient indésirable.
On ne sait jamais jusquoù peut
aller la pitié, cette force damour qui ignore les obstacles, mais sans doute celle
ou celui dentre nous qui, à lheure du grand désespoir a essuyé les larmes
dun enfant, a, du même coup, changé un destin et accompli un acte de grâce.
- Allons, viens boire un peu
deau ! donne-moi ta main ! Ne crie plus ainsi... je vais leur dire que
nous te gardons, au moins quelques jours... pour comprendre que tu es, au fond, un bon
petit garçon qui veut se racheter !
Les quelques jours de trêve sont
devenus en fait presque deux années de compagnonnage, car, chez nous, sur le plan humain,
lapprenti est au même niveau que le maître : celui qui croit savoir a
toujours à apprendre de celui qui, ignorant presque tout, se trouve pourtant être le
plus riche par les élans instinctifs de son être confiant et heureux. Ceci ne veut point
dire que celui qui a de lexpérience nen ait pas usé à bon escient pour
tenter dassagir lenfant sauvage : à onze ans, bien que fils
denseignant, Jean X... ignore les moindres gestes de politesse élémentaire vis à
vis de ses éducateurs. Il interpelle, claironne ses opinions, interrompt qui parle, se
fâche contre le premier venu, monte ses colères jusquau paroxysme, provoquant
souvent dans ces moments dramatiques des réactions en chaîne, chez les quatre ou cinq
caractériels qui ne se sont point encore complètement assagis...
Avant de venir ici, rien na eu
de prise sur lui : ni les coups, tombés brutalement en averse serrée, ni les
lanières qui marquent de rouge le corps endolori, ni le cachot où il ségosille à
crier vengeance... Ni les gâteries dune mère éplorée, prodiguées en
dédommagement des coups nécessaires - du moins, il le semblait - ni les réconciliations
affectueuses dans les instants de calme qui suivaient les tempêtes.
Il faut avoir grand courage et grande
bonté pour prendre en charge un garnement qui, en conséquence dune telle
expérience ici affirma sa nature de forcené ! Cependant, ni le courage, ni la
bonté ne font à eux seuls des miracles. Il y faut lappui dun milieu aidant
qui inlassablement propose lintérêt des activités les plus diverses dans
lesquelles, le cur, lesprit, la curiosité intellectuelle, les mains habiles
aient tout à tour leur part. Cest cet éventail de larges sollicitations au travail
que Jean X... a trouvé chez nous.
Parmi ces activités proposées, il
faut noter par ordre dintérêt et qui répondaient aux données positives de la
personnalité de lenfant :
la
musique et tout spécialement le chant improvisé offert aux camarades pendant les
soirées récréatives ; lenregistrement sur bandes magnétiques pour les
correspondants ; laccordéon et lharmonica ;
- les jeux dramatiques, avec scènes
improvisées ou longtemps préparées avec des camarades dociles ;
- le travail en atelier où Jean
X..., sous leffet dun élan intérieur fort émouvant, acquiert bien vite une
grande habileté manuelle : manipulations scientifiques, constructions
dappareils, modélisme, et surtout céramique. En fin de son séjour, Jean
réussissait avec une patience méticuleuse de plusieurs heurs, des vases au galbe parfait
à rendre jaloux des professionnels ;
- les poèmes qui, dabord
éclos comme par surprise, sous leffet dune inspiration subite, sont devenus
peu à peu chose exigeante, sans cesse repensée, polissée, affinée, avec des
délicatesses surprenantes dans cette nature de chambardeur. Nous donnons ici un poème
longuement travaillé, à lEcole de Neige, un matin où, ébloui par la féerie
blanche, Jean sattardait à rêver devant les carreaux givrés.
FOUGERE DE GIVRE
Fougère de givre brodée sur la
vitre
Tu attends avec impatience
Que ta fleur éclose dans le silence
Du matin.
Tu étales ta palme de fête aux
Premiers rayons du soleil tu deviens
Fée à la robe dentelée
Brodée dor et dargent
Au beau chapeau aux trois plumes
Rouges de loiseau fantastique
Qui fait la neige et le beau
Temps.
Jean
- les textes libres, bien enlevés et
qui nétaient quun aspect de son penchant poétique ;
- les conférences. Jean parlait avec
un certain brio et suppléait à ses manques par des improvisations savoureuses dans
lesquelles il mettait toute sa verve de méridional ;
- les textes dauteur, lus avec
expression le matin, et quil préparait à lavance pour avoir le plaisir de
les bien dire ;
- la lecture silencieuse des B.T.
dont il connaissait un grand nombre de numéros ;
- le travail à
limprimerie : composition, impression et surtout illustration des textes par
linos, dessins au limographe rehaussés ;
- les activités marquées
dobligations scolaires dont il avait eu une indigestion lont rebuté
longtemps. Il a toujours eu du mal à remplir son plan de travail dans toutes les
disciplines, qui lui rappelaient le passé ! Cependant, en fin dannée, même
dans ce domaine où leffort est nécessaire lorsquon est un raté, Jean marqua
des points. Voici, à titre de renseignements précis, le rapport qui le concerne au
dernier trimestre 1958 :
Impression générale : - Jean a continué à marquer des points
sur un redressement amorcé avec sérieux lors de lEcole de Neige. Il a,
semble-t-il, une plus grande ouverture didées, une façon moins puérile
daborder les problèmes et une tendance moins marquée à léparpillement.
Cependant cette maturité est loin encore de correspondre à celle que pourrait donner un
enfant doué comme lest Jean. Il a à la fois une sensibilité exigeante et un
esprit curieux et très logique. Ce ne sont que des erreurs déducation et
certainement aussi des réflexes conditionnés qui poussent sans cesse cet enfant à agir
comme sous leffet dune agressivité qui bien quatténuée est toujours
présente.
Lessentiel est évidemment de
le rendre conscient de ces manques, mais ses prises de conscience qui ne peuvent se faire
quà retardement, car sous le coup de ses impulsions rien ne peut être tenté, ses
prises de conscience restent encore superficielles et toujours limitées par un besoin
invincible de se justifier et de se donner
Il faut voir là, pensons-nous, les
derniers retranchements dune fierté denfant qui a subi trop déchecs et
qui na pas encore assouvi une vengeance encore contenue. Avec la détente, la
confiance, les succès, tout saméliorera et un jour Jean sera lucide et libérera
et son intelligence et son cur des entraves qui encore les paralysent.
Comportement scolaire : - Nous signalions comme un danger un
éparpillement de connaissances jetées au vent comme mauvaises herbes. Jean croit savoir
parce que lui restent dans lesprit quelques bribes de savoir qui lempêchent
daller plus loin. Il sait toujours ce que lon va apprendre, et sur cette pente
de la prétention, il ne peut approfondir sérieusement ses connaissances. Il faut noter
cependant quune certaine facilité dexpression orale et écrite lui donne
maintenant quelques atouts en main et que son travail sen est trouvé amélioré au
cours de ce dernier trimestre. Il est dommage que ces progrès ne soient pas consignés par des cahiers, des
devoirs, des oeuvres propres et bien ordonnées, car le désordre est le défaut foncier
de Jean.
Il est certainement de tous les
enfants celui qui réagit le mieux aux évènements nouveaux de la vie communautaire. Il
senthousiasme vite, il se passionne, il improvise poèmes et musique avec assez de
bonheur. Mais aucune trace ne reste de ces instants fulgurants qui lont élevé plus
haut que les autres. Il faudrait à chaque instant la présence de ladulte pour le
canaliser et soutenir son envol. Ce nest hélas ! pas toujours possible.
En calcul, Jean a fait des progrès.
Son acquis est plus sûr bien quil oublie facilement, mais de suite il retrouve, par
le raisonnement, les choses oubliées. Dans ce domaine surtout, son désordre lui porte
grand tort car les opérations mal posées, les erreurs de calcul lui font perdre un temps
très précieux alors que sa compréhension serait rapide.
Comportement dans la
communauté : - Malgré ses progrès, Jean reste
lun des éléments les plus difficiles de la communauté. Certes ses indisciplines,
ses incorrections sont bien plus rares, mais elles pèsent cependant encore sur le climat
de lécole, et on aimerait croire que Jean en a conscience et ainsi quil le
reconnaît, fera un effort pour se corriger. Mais ce besoin de se justifier à tout prix,
cette désinvolture qui le prive de tout regret ou remords sont un peu inquiétants. Dans
les problèmes que lui pose la vie, peut-être a-t-il été trop souvent victime e-t
dominé par la crainte dune sorte danéantissement contre lequel il se
prémunit davance. Cet état de fait durable doit être suivi de près car sur le
plan moral et civique, il peut avoir de graves conséquences.
Ce manque de hiérarchie des valeurs
morales ne doit pas être pris à la légère. Actuellement les faits divers prouvent que
les mentalités de « durs » mènent loin. Cest pourquoi nous sommes
très sévères contre Jean quand son inconséquence saffirme avec une désinvolture
qui nest certes pas marquée encore de cynisme mais qui peut en être imprégnée au
fur et à mesure que grandit le besoin de puissance. Il faut tout faire pour que ce
sentiment de virilité indispensable à ladolescent se manifeste sur le plan de la
pensée, de lart, du travail pratique utile. Nous navons pu cette année
intégrer Jean à une équipe dArt mais nous nous y emploierons dès la rentrée.
Alors, sans doute nous y verrons plus clair.
En conclusion : - Jean est un enfant attachant par bien
des dispositions de sa nature sensible et raffinée. Il est regrettable que son
incohérence brouille encore les pistes salutaires vers lesquelles nous tâchons de
lorienter.
Linstituteur :
La direction :
Nous ne nous attarderons pas, faute
de place sur les rapports trimestriels qui lannée suivante ont affermi ces
conquêtes soudaines ou progressives dun enfant qui enfin prenait conscience de ses
possibilités et surtout de sa puissance créatrice, de son pouvoir sur le milieu dont il
se sentait partie intégrante. Nous donnerons simplement la lettre que nous écrivait son
père au cours de lannée qui suivit sa sortie de lécole :
Chers amis,
« Nous semblons avoir oublié
lEcole Freinet et pourtant, il ne se passe pas de jour où nous-mêmes, ou Jean ne
vous rappelle à notre bon souvenir.
Nous sommes heureux de vous dire que
tout va bien pour notre garçon. Il est en 6ème où il suivait au début avec quelques
difficultés en calcul. Je fais en sorte quil nait pas de déceptions
scolaires en cette matière en laidant de mon mieux. En français, il réussit bien.
Il sintéresse à son travail et le fait avec sérieux.
A la maison, il est calme et
affectueux et, nous ne vous remercierons jamais assez de nous avoir permis de retrouver la
paix en famille. »
M.S.
Nous avons pris un cas typique qui
compte au nombre des cas les plus graves de notre école qui pourtant souvre chaque
année devant un flot denfants instables qui ne viennent chez nous que parce
quils ne réussissaient pas ailleurs. Pour chacun de ces enfants nous faisons le
même effort de réadaptation au milieu, par cette planche de salut quest
lexpression libre aux mille aspects, par lorganisation technique de la classe,
par le maniement doutils qui amplifient la puissance de lenfant, par la
présence amicale des maîtres-camarades.
Mon prédécesseur mavait
particulièrement recommandé R..., garçon de treize ans et demi peu intelligent,
sournois, paresseux, vicieux, fréquentation irrégulière etc...
Effectivement, en septembre R... ne payait pas de mine : crasseux, regard fuyant. Cependant je me suis efforcé de le considérer comme les autres. Jétais dailleurs très préoccupé par le fonctionnement de ma classe qui ne tournait pas rond ; le matériel me faisant défaut, javais bien du mal à intéresser mes clients, surtout ceux de fin détudes . Le bureau de la Coopérative ne prenait pas son rôle au sérieux ; je devais faire les frais des réunions ; tout cela était factice.
Un beau jour, R... qui ne
mavait pas semblé sintéresser à grandchose à part limprimerie,
demande la parole ; cétait la première fois (en décembre).
Il a hésité longuement, il est
rouge. Cependant, dune seule traite, il accuse les membres du bureau de ne pas faire
leur travail, donne des arguments et demande des élections.
Tout le monde est sidéré. Moi le
premier.
Comment. « ce pelé, ce
galeux » se permet des remontrances ! Les F.E. ricanent. On met sa proposition
aux voix. Le Cours Moyen dont R... fait partie est daccord. On vote.
Lancien bureau, à une unité
près est « balancé » ; R... est nommé président. Je me demande ce que
cela va donner. Je le prends à part pour lui expliquer quun président doit donner
lexemple par sa tenue et son travail ; jajoute que je lui fais confiance.
A la cantine, ma femme constate que
R... devient plus soigné, presque coquet. Ma classe change : R... qui na
jamais fait de textes et qui est incapable décrire trois mots sans faute, compose
son éditorial pour le journal. Il dirige ses réunions avec autorité. Evidemment, le
travail est encore loin dêtre parfait et je dois stimuler mon bonhomme pour lui
faire respecter son plan de travail (mais nest-ce pas là le rôle du
maître ?).
Il y a un mois environ, jai vu
le père de R..., cest un ouvrier
agricole, endurci par le travail. Il ma dit :
- Je ne sais pas ce que vous avez
fait à R..., mais il nest plus le même. Maintenant il ne parle plus que de
lécole, son hygromètre, son installation électrique etc... Lautre jour, sa
mère était malade, je lai gardé, eh bien il nétait pas content.
En effet, lui qui manquait à chaque
instant, au mois de janvier, il est venu tous les jours : dans la neige, il faisait
ses cinq kilomètres à pied et était là à 8 h1/2.
Il y a huit jours, je lui demandais
quand il aurait ses quatorze ans :
- En décembre, ma-t-il
répondu, mais est-ce que je pourrai revenir à la rentére ?
- Bien sûr !
- Si je reste jusquau mois de
juillet je naurai pas mon certificat ?
- Pourquoi pas ! (je ny
crois guère). Tu nas quà bien travailler, faire des fiches, tu peux y
arriver !
Jai cru apercevoir un éclair
dans ses yeux.
Cest tout pour linstant.
Jespère que R... va persévérer dans cette voie, mais nous ne sommes pas encore
partis bien loin.
BOUVIER
André
Tourgeville
par Touques (Calvados)
Il restera certainement
lélève « unique » de ma carrière. Il a été deux ans mon élève,
dans la petite classe dune école géminée à deux classes, en milieu rural,
section de Muret (Haute-Garonne).
- Au C.E. 1ère année :
jignorais les Techniques Freinet.
- Au C.E. 2ème année : Texte
libre - Imprimerie - Correspondance interscolaire.
La différence de son comportement au
cours de la première année et de la deuxième vient très certainement non de moi et de
mon action sur lui, mais très probablement de ce que les techniques Freinet ont supprimé
ces révoltes qui mont si souvent inquiétée la première année !
Jai connu Aimé L... au cours
de sa 9ème année. Il était en C.E. 1ère année, achevait lacquisition de la
lecture courante. Le dixième de la famille, le plus jeune aussi, il navait parlé
quà sept ans. Il venait à lécole depuis deux ans.
Nouvelle venue dans le poste en
octobre, jai tout de suite remarqué son étrange comportement dans la classe.
Poli, doux, affecttueux, il
sisolait très facilement, sévadait en un mystérieux rêve qui le ravissait,
mais où nous navaions pas part ! ...
Je voulais lobliger à suivre
la lecture pendant que ses sept ou huit camarades lisaient ; il rétorquait :
« Mais je lai déjà lu ! ».
Invariablement, le vendredi (ou le
lundi) :
- Tu ne sais pas ton histoire ?
- Non mademoiselle.
- Et pourquoi ?
- Parce que je ne lai pas
étudiée.
- Pourquoi nas-tu pas
étudié ?
- Oh ! parce que je ny ai
pas pensé !... si jy avais pensé, je laurais étudiée !...
En présence de devoirs non
faits :
- Tu nas pas fait tes
devoirs ?
- Non Mademoiselle !
- Et pourquoi ?
- Oh ! parce que jaimais
mieux écouter le vent dans les branches !...
Car Aimé aimait passionnément les
arbres, et les arbres le sauvaient de toutes ses misères.
Pendant que ses camarades cherchaient
la solution dun problème auquel il ne sintéressait nullement, il les gênait
ou les dérangeait. Je lenvoyais seul au fond de la classe.
Je le vois, un jour, penché sur son
ardoise, radieux. Espérant quil avait enfin trouvé quelque chose, je
mapproche. Il a dessiné sur son ardoise un magnifique pin parasol incliné... Il
souffle de toutes ses forces :
- Cest le pin parasol du
Château Rouge, et je suis le vent !
Il est doué en orthographe, ne fait
que peu de fautes en dictée, mais nen accepte que peu : « Je ne le
savais pas quil fallait un « t », autrement je laurais
mis ! ».
Lorsque je lui marque un zéro ou un
deux parce quil ny a rien de bon dans son problème, il se révolte :
- Ce nest pas de ma faute si je
lai faux le problème ! Si javais su le faire, je laurais fait
juste !
Revenu à sa place, il barre
dun trait rageur les mauvaises notes de son cahier :
- Je ne suis pas venu à
lécole pour avoir des mauvaises notes, jen voulais des bonnes, moi !...
En fin de mois, je fais un
classement ; ses résultats, bien sûr, sont faibles. Il est plein de bonne volonté
cependant :
- Peut-être que cette fois je
pourrai la tenir la promesse ! (de mieux travailler).
Dautres fois, il se frappe la
tête à grands coups de ses deux poings... « Rentres-y problème...
rentres-y ! ».
Je ne peux rien - ou presque - lui
apprendre en calcul. Je le fais venir au tableau ; nous écrivons des
« dam » en « m ». Il na encore trouvé aucune réponse, je
mimpatiente et avec une insondable résignation, il se tourne vers moi :
- ca mest égal, Mademoiselle,
ça ne mintéresse pas !
Et pourtant, le vendredi ou le lundi
il retourne heureux à lécole, mais lorsque un peu plus tard, jai à le
gronder,il me déclare dun ton plein de mélancolie :
- Et pourtant si vous laviez
vu, le beau tas de bois que jai fait à maman, vous ne me gronderiez pas !...
Sa mère me dit en effet quil
lui dit souvent :
- « Si elle voyait ce bois, le
demoiselle, elle serait contente de moi ! ».
Car en effet, il a beaucoup
travaillé à refendre, scier, empiler...
Lorsquil a bien réussi, il
vient radieux, me regarde du coin de loeil :
- Je vous ai fait plaisir,
hein ?
Un soir de printemps, je lai
gardé après la classe pour copier cette lecture quil ne suivait pas. Il a
véhémentement protesté :
- Jai autre chose à faire
moi !... Il faut que jaille voir ce quil y a dans les nids... et si les
petits sont nés !
Car il grimpe voir les nids et je
pense quil ne doit pas effrayer les oiseaux, il les aime trop ! Il va les
« voir », leur parler aussi sans doute.. Un autre soir, je lavais gardé
pour refaire je ne sais quel devoir ; il partait furieux, me saluant à peine,
lorsque je lentendis parler dune voix que je ne lui connaissais pas.
Intriguée, je mapprochai... Arrêté au milieu du préau, regardant tout en haut,
je lentendis :
- Bonsoir, bonsoir ! petites
hirondelles ! Vous êtes contentes...vous êtes jolies...Vous êtes contentes de moi
aujourdhui ?... Oh ! non, « jai » pas bien travaillé...
Le reste se perdit... Il
séloignait déjà sur la route.
Fin juin, nous faisions une révision
des quatre opérations. Il est au tableau. Péniblement, il a écrit ce que ses camarades
ont soufflé ou trouvé. Il sagit dun multiplicateur à deux chiffres. Il faut
maintenant additionner. Je fais taire les autres :
- Quatre et trois,
- Peut-être vingt !
- Mais non...
- Peut-être douze !
- Non !
- Peut-être cinquante et un !
- Mais non, voyons !
compte-le !
- ça mest égal,
Mademoiselle, vous perdez votre temps !
Je me sens impuissante, désarmée,
devant tant de franchise, de candeur, de logique !
Peu de temps avant les grandes
vacances, javais fait apprendre : « Les petits lapins dans le
bois... ». La copie de son texte bourrée de fautes dorthographe, celle
des autres élèves aussi dailleurs. Je me fâche et ordonne de corriger à
laide du livre. Jannonce même une gifle par faute oubliée.
Tous, sauf Aimé, se mettent au
travail. Je passe pour contrôler. Il na rien modifié :
- Pas d »s » à
petits ? une tape... A lapins ? une autre..
Aimé se révolte :
- Hé bé ! jai la tête
malade moi ! et tu le sais bien que jai la tête malade... Et cest vous
autres qui me rendez malade, avec toutes ces choses que vous voulez my mettre par
force dans la tête... et que je ne les y veux pas moi !... Et ça mest égal
quil y a un « s » à petits, et ça mest égal »que je
ly ai pas » mis !
Tout cela a été débité dun
trait, sans une pause, dun ton plein de colère... Je suis aussi furieuse que lui,
le frappe à nouveau ; il bascule sur son banc, fourre sa tête sous la table,
balance rageusement hors du banc ses longues jambes. Armée dune règle, je veux le
redresser, le frappe sur les mollets :
- Si je lattrape cette règle,
je « te » la casse !
Et il saisit la règle, lappuie
sur le rebord du banc, la brise en deux morceaus ! Interdite, trente paire
dyeux braqués sur moi, dans un silence hostile, jai la respiration coupée...
- Cest du hêtre !...
Il a dit cela dune voix si
radieusement étonnée, que sa colère, envolée en découvrant que la règle cest
du hêtre, a emporté la mienne aussi subitement !... Et cest ainsi que
jappris à reconnaître le bois de hêtre ! Désormais, je ne pourrai voir du
hêtre sans évoquer Aimé !... Un des deux morceaux de la règle brisée est
dailleurs dans mon bureau !
Mais, en fin dannée, je me
sens bien triste devant cet enfant à qui jai bien peu appris !
Certes, il a fait des progrès en
lecture ; il lit très bien maintenant, avec une expression excellente parfois ;
il a fait des progrès en orthographe ; a appris en conjugaison et grammaire et
sindigne lorsquun autre élève se trompe :
- Oh ! Mademoiselle ! il ne
le « sent » pas que cest un adjectif !
Mais en calcul, léchec est
lamentable, et jai beaucoup dinquiétude pour lannée suivante. Que
faire dAimé ?
Je lenvoie à une consultation
de pédo-psychiatrie au dispensaire. Je nen obtiens aucun renseignement pratique.
En Juillet, Freinet vient à
Toulouse : journée de démonstration de Texte Libre - Imprimerie - Correspondance
Interscolaire. Tout cela menchante. Je demande à participer au satge à
Cannes ; jy suis admise.
Jexpose un jour, le cas de mon
Aimé à Freinet :
- Qyest-ce qui
lintéresse ?
- Les arbres !
- Hé bien ! il faut
laccrocher par les arbres !
Dès la rentrée, je lui demande le
nombre darbres quil voit en venant à lécole. Il nen sait rien.
- « Compte-les », dis-je.
Le soir :
- Je ne peux pas, il y en a plus de
dix !
- Eh bien ! après dix,
recommence à un !
- Il y en a dix et quatre !
Jécris quatorze au tableau, et
lui montre dix et trois - dix et cinq. Il a compris ! et dun coup apprend de
dix à vingt ! Il est ravi, moi aussi ! Bientôt : « Je voudrais
savoir compter jusquà mille, Mademoiselle ! », car il sait que mille
cest beaucoup !
Nous avons maintenant en classe, une
imprimerie. Les enfants font des Textes Libres, nous les imprimons, avons un journal, des
correspondants. Aimé mapporte sa lettre pour faire corriger les fautes :
« Je suis un amoureux du vent, des arbres et des fleurs... ».
Cest vrai ! Lhiver
précédent, un jour, pendant le calcul, je lavais encore grondé et il mavait
dit : « A la récréation, je méchapperai ! ». En effet, ses
camarades me préviennent : Aimé est parti !
Je cours à sa poursuite. Nous nous
rencontrons derrière le préau... Il revenait mapporter une tige de carotte sauvage
givrée... la délicate sculpture avait arrêté sa fuite !
Maintenant, il ne réclame plus la
permission daller aux W.C. toutes les cinq minutes, les jours de vent dantan.
Il se lève, va près de la fenêtre, vient parfois me chercher pour admirer avec lui les
vagues sur les flaques... Un regard, un sourire le ramènent à sa place. Bien sûr, il me
demande encore parfois :
- Il faut que le fasse jusquau
bout le devoir, Mademoiselle ?
- Mais oui, pourquoi ?
- Parce que ça membête...
ou : parce que je nen ai pas envie !... ou : parce que
jaimerais mieux faire autre chose !
Nos relations sont beaucoup plus
faciles. Il ne se trouve plus en présence dautant déchecs. Le travail
lintéresse bien plus. Lannée daprès, il sera capable de suivre au
C.M.1 dans lautre classe. Encore faible en calcul, il a cependant fait
dénormens progrès !
Je lamène, un dimanche, faire
une sortie pédestre avec le Touring-Club. Il est ravi : « Mademoiselle, je
vous dois le jour le plus heureux de ma vie ! ». A un moment, nous entrons dans
un bois de chênes, il sextasie, exulte : « Mademoiselle, je vous dois le
plus grand bonheur de ma vie ! ». Il a tant de sincérité dans la voix, que
tous les promeneurs en sont émus. Tous le connaissent dailleurs ; jai si
souvent parlé de lui !
Une ronce laccroche au passage,
il se baisse délicatement, la décroche de son mollet :
- Eglantine agressive, tu veux me
griffer ?
Il était parti le matin, criant sa
joie à tous les camarades rencontrés. Le lendemain, guettant son arrivée, je
mapprochai et lui demandai : « Tu as raconté à tes camarades ?
Quest-ce quils tont dit ? »
- Oh ! rien, Mademoiselle, ils
nont pas compris !
Dans lautre classe, Aimé se
repliait sur lui. Ma collègue admettait mal son attitude : il retrouvait ses
révoltes... Un jour, nous lapercevons, tenant dans ses bras le tronc de
lamandier. Je vais le voir, interroge :
- Jécoute la sève qui monte
dans larbre !
- Et tu lentends ?
- Oh ! o