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BIBLIOTHEQUE DE L'ECOLE MODERNE

 

 

LE
TEXTE
LIBRE

par

C.Freinet

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EDITIONS DE L'ECOLE MODERNE FRANCAISE

1960, 1967, Coopératoive de l'Enseignement Laïc - Cannes

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AVANT-PROPOS

 

Il est dans toutes découvertes des surprises qui étonnent les inventeurs eux-mêmes: la masse se saisit parfois d'un aspect imprévu de ces découvertes et pousse à fond dans une direction qui risque de n’être pas tout à fait celle prévue par les initiateurs.

Telle est l'aventure du Texte libre, qui aurait tendance à se détacher de l'ensemble harmonieux de nos techniques pour devenir un des aspects les plus populaires de notre pédagogie.

Nous avons garde, certes, de nous opposer à une telle montée d'une pratique dont nous redirons les bienfaits. Nous n'essaierons pas davantage de la codifier prématurément, puisqu'elle va vers la Vie, et que la vie est essentiellement mouvante, dynamique, variable selon les milieux, selon les enfants, selon les éducateurs, et que rien ne lui est plus mortel que la scolastique dont nous ne cessons de dénoncer les méfaits.

Nous dirons ce qu'est vraiment, ce que doit être la technique du Texte libre, si nous voulons qu’elle serve l'éducation moderne de nos enfants ; nous montrerons les dangers a éviter ; nous en rappellerons les fondements et les techniques annexes, les outils qui permettent d'en tirer le maximum de profits pédagogiques.

L'officialisation du Texte libre dans l'École française est la première grande victoire de nos techniques. Elle marque un tournant de la pédagogie vers une plus grande confiance en l'enfant. Elle est le premier pas vers la généralisation de cette modernisation de l'École dont l'urgence crève les yeux, mais qui attend les ouvriers audacieux et décidés qui, à même leur classe, pratiquement, sont en train de faire passer dans la réalité quotidienne les rêves généreux des pédagogues.

 

v 

 

UN PEU D'HISTOIRE

 

Le progrès, à notre époque, marche à une allure qui devrait encourager les plus sceptiques. Les éducateurs — ils seront bientôt la majorité en France — qui se lancent plus ou moins timidement dans la pratique du Texte libre et qui n'auront pas connu dans toute leur rigidité les méthodes aujourd'hui condamnées, auront bientôt tendance à croire que le  Texte libre est si souple, si simple et si naturel, qu'il a été nécessairement connu de tous temps. Comme l'enfant qui, monté sur sa bicyclette, ne saurait imaginer un monde — pas si lointain ! — où la bicyclette était inconnue.

Ajoutez; à cela la présomption de ceux qui ne veulent recevoir de leçons de personne et qui vous diront:

— Euh ! le texte libre !... De mon temps déjà !...

Un rapide historique n'est peut-être pas inutile pour rétablir la réalité des faits.

 

 

v 

 

 

Lorsque, en 1934, j'ai commencé dans ma petite école de Bar-sur-Loup (A.-M.) ma technique de l'Imprimerie à l'École, et que j'ai eu l'idée de donner aux textes pensés, rédigés, écrits par les enfants eux-mêmes les honneurs de l'imprimerie et de la diffusion par le journal et par les échanges, je heurtais de front une conception pédagogique générale et universelle, qui est loin d'ailleurs d'avoir disparu.

— Des niaiseries d'enfants... me disaient les camarades de Nice à qui je montrais clandestinement et timidement mes premiers essais... N’avons-nous pas dans nos livres de classe des textes autrement intéressants et d'une incontestable tenue littéraire?... Et crois-tu qu'on t'aurait attendu pour faire cette découverte?

— Des textes d'enfants ! écrivait-on alors dans les revues pédagogiques. Nous savons hélas ! ce que les élèves peuvent sortir de leur pauvre cervelle, si nous ne les y aidons pas. Voyez leurs rédactions, pour lesquelles nous en sommes réduits à leur préparer le plan, les paragraphes, et même les idées à exprimer. Pensez-vous vraiment qu'on puisse, sur une si notable indigence, baser une formule éducative?

Il m'était facile de répondre que cette indigence était en effet toute scolastique et qu'elle était, dans ce domaine, irrémédiable, mais que les choses changeaient totalement dès que l'enfant, dans un milieu vivifie, était en mesure d'exprimer sa vie, ses jeux et ses travaux, ses pensées et ses rêves, et j'en apportais les premières preuves.

Elles n'empêchaient pas une collègue à qui je montrais nos premiers textes imprimés de me plaindre.

— Je vous reconnais bien là... Vous ne ferez jamais rien de pratique !...

— En juillet 1936, nous venions de sortir le numéro 1 de notre collection ENFANTINES: Histoire d’un petit garçon dans la montagne. C'était un petit livret de douze pages sous couverture cartonnée, contenant un délicieux texte d'enfant, illustré par des dessins d'enfants, ce qui était aussi une inconcevable originalité pour une époque où la méthode la plus avancée faisait dessiner des carottes ou peindre des marmites. 

Nous avions donc sorti notre numéro 1 et, comme tous les parents, nous étions émerveillés de notre enfant.

Nous devions nous rendre le lendemain au Congrès de Tours des Instituteurs, et nous tâchions d'imaginer l’accueil qui allait être réservé à cette petite merveille qui venait d'éclore. Faut-il en porter 100? Il n'y en aura pas assez !... Prenons-en 200 !

Hélas ! Pour un peu, nul ne nous demandait ce que nous avions réalisé là... C'était pure lubie d'original... Quel intérêt voulez-vous que les enfants prennent à la lecture de textes si simples, si près de leur propre vie... Donnons-leur du Margueritte, du Victor Hugo ou du George Sand !

Il y avait vraiment de quoi nous décourager.

Qui nous a soutenus en nous renouvelant chaque jour l'assurance que nous étions sur la bonne voie, et une voie fructueuse, qui nous réservait de réconfortantes surprises? Les enfants!...

Nous nous rendions évidemment compte que là, nous étions sur le solide. Les élèves les plus rebelles à l'enseignement traditionnel à base de manuels d'adultes, étaient accrochés définitivement par ces pratiques à leur mesure, par ces expressions de vie qui les replaçaient enfin dans leur milieu ; ils se mettaient à parier, puis à écrire ; les yeux brillaient ; l'intelligence s'éveillait.

Des possibilités infinies s'ouvraient devant nous parce que nous avions retrouvé la vie. Et chaque fois que fut faite la même épreuve des enfants, hors de tout parti-pris scolastique, ce fut le même succès radical.

Lorsque, dès 1935 je communiquai le premier Livre de Vie réalisé dans notre école, à quelques instituteurs passionnés de pédagogie, je reçus des réponses enthousiasmantes ;

— Jamais, à ma grande surprise, mes élèves n'avaient écouté une lecture avec plus de profonde attention!...

— Ils buvaient du lait, m'écrivait un autre camarade.

Et quand, dès 1935 aussi, commença notre échange régulier d'imprimés avec l'école de Trégunc St Philibert (Finistère) où notre vieil ami Daniel venait d'acheter l'imprimerie, quel intérêt soutenu, quel entrain ! Que de pistes nouvelles s'ouvraient à notre pédagogie !

 

Et ainsi, peu à peu, nos textes d'enfants ont fait tache d'huile. Des instituteurs, intrigués, les ont soumis à leurs élèves. Et la révélation de l'intérêt qu'ils y portaient les a illuminés.

Pour en accélérer la diffusion, nous avons publié dès 1936 une Gerbe de textes d'enfants qui, sous des formes diverses s'est continuée pendant vingt ans. Pendant vingt ans, non sans de dramatiques sacrifices d'argent, nous avons donné ainsi des exemples innombrables des richesses que sont capables de nous offrir des enfants qui ont enfin la possibilité de s'intéresser au monde ambiant et de nous dire sous la forme qui convient à leur tempérament — prose ou poésie, chant, dessin, enquêtes, contes, réalisations manuelles — leurs besoins véritables sur lesquels nous pourrons bâtir alors une inébranlable pédagogie.

Les scoliastres avaient essayé de rayer de la vie le babil qui fait le charme de l'enfance et sans lequel rien ne serait des acquisitions ultérieures. Nous rétablissions les voies naturelles dont on ne s'écarte jamais sans danger.

La bataille a été dure. Si les enfants étaient gagnés d'emblée, les éducateurs ont toujours été autrement réticents.

Pour si paradoxal que cela soit, ce que eux, les plus directement intéressés, nous refusaient, de grands écrivains comme Romain Rolland et Henri Barbusse ne nous l'ont pas ménagé. Eux n'avaient point perdu ce contact magique avec la vie ; ils sentaient d'emblée cette envolée à laquelle les professionnels restaient inaccessibles. De temps en temps, quand il recevait une de nos Gerbes particulièrement réussie, le grand Romain Rolland prenait sa plume et nous disait son enthousiasme d'artiste et son étonnement à la lecture d'œuvres dont il sentait toute la profonde résonance.

Ainsi, patiemment, mois après mois, nos publications diverses ont porté dans tous les coins de France et à l'étranger le message ardent d'une pédagogie à la mesure de l'enfant. Chaque jour, chaque année des centaines et des milliers d'éducateurs sont venus se joindre au noyau primitif d'illuminés dont les rêves devenaient lentement réalité.

La cause est maintenant gagnée. Les textes d'enfants, la pensée et les œuvres d'enfants ont désormais droit de cité. Les manuels scolaires défendent âprement leurs prérogatives, mais on admet aujourd'hui que les enfants puissent se passionner à écrire leurs textes et à lire les histoires vivantes d'autres enfants. Une révolution s'est accomplie dont les conséquences auront longtemps encore des répercussions importantes sur le nouveau climat de l'École et le comportement des éducateurs.

Qu'on ne s'y trompe pas. La faveur dont jouit actuellement, même dans les sphères officielles, la pratique du texte libre, n'est pas un don du ciel, mais une lente et opiniâtre conquête des éducateurs de notre mouvement, qui ont montré, par leurs réalisations, la splendeur de l'œuvre nouvelle.

On sait maintenant que l'expression libre:

— Passionne les enfants, et non seulement les auteurs mais les lecteurs aussi, surtout s'ils peuvent, à leur tour, devenir auteurs ;

— Les ouvre affectivement et pédagogiquement à la connaissance des éléments fondamentaux de la culture ;

— Se prête donc tout particulièrement à l'expression pédagogique que nous recommandons ;

— Change l'atmosphère de la classe, en changeant notamment les rapports du milieu et en incitant, pratiquement, les éducateurs à considérer en l’enfant, non l'élève tel que la scolastique en avait dressé l’artificiel prototype, mais l'éminente valeur de la fleur qui va éclore et dont nous devons soigner la fructification.

A nous tous de continuer et de promouvoir l'œuvre entreprise. 

Le texte libre

base d’une pédagogie

vivante

 

LE TEXTE LIBRE DOIT
ÊTRE VRAIMENT LIBRE

 Il semblera que nous émettions là une évidence superflue.

C'est que la tradition scolastique est si tenace, elle a si définitivement marqué la majorité des maîtres, elle a si peu confiance en l'enfant qu'on veut bien, si les officiels le recommandent, laisser écrire des textes libres... mais vous comprenez, il faut bien orienter les enfants vers les sujets à examiner ou à développer... Nous n'allons pas leur laisser écrire n'importe quoi...

Alors, on fait texte libre, comme on faisait naguère la rédaction imposée. On demande aux enfants d'écrire, à heure fixe, un texte libre. C'est-à-dire qu'au lieu de leur donner le sujet de rédaction, on leur laisse le choix de ce sujet. Cet exercice devrait s'appeler plutôt : Rédaction à sujet libre.

Si, à ce moment-là, l'enfant n'a pas envie d'écrire, il devra écrire tout de même; s'il n'a pas dans la tête un sujet passionnant, il faudra qu'il le trouve. Ou on le lui soufflera.

Et les rédactions ainsi obtenues seront peut-être lues, mais sans plus. Elles seront corrigées et recopiées sur un cahier spécial, ce qui peut avoir déjà quelques vertus scolaires et humaines.

On comprend cependant qu'une telle technique de travail, si elle est en progrès sur la pratique traditionnelle de la rédaction imposée, n'apportera que très exceptionnellement les avantages majeurs que nous reconnaîtrons au texte libre : spontanéité, création, vie, liaison intime et permanente avec le milieu, expression profonde de l'enfant.

Un texte libre doit être vraiment libre. C'est-à-dire qu'on l'écrit lorsqu'on a quelque chose à dire, lorsqu'on éprouve le besoin d'exprimer, par la plume ou le dessin, ce qui bouillonne en nous.

L'enfant écrira son texte spontané sur un coin de la table le soir ; sur ses genoux, en écoutant parler la grand-mère qui ressuscite pour lui les histoires étonnantes du temps passé ; sur le cartable, avant d'entrer en classe et aussi, naturellement, pendant les heures de travail libre que nous réservons dans notre emploi du temps.

Alors, nous aurons la certitude que les textes obtenus sont bien, à l'image de la vie, ceux qui ont le plus agité les enfants, ceux qui les ont intéressés le plus profondément, ceux donc qui auront pour nous la plus éminente vertu pédagogique.

Mais alors diront les collègues qui n'ont pas encore expérimenté, nous nous mettons ainsi à la remorque des enfants ; nous nous rabaissons jusqu'à eux au lieu de les élever jusqu'à nous, car enfin cette richesse prometteuse du texte libre ne saurait être que l'exception.

Nous aurons rarement un choix suffisant de textes, car nos élèves n'aiment pas travailler quand on ne les y oblige pas, et ils sont bien vite à bout de souffle. Ou bien alors, ce seront toujours les mêmes qui feront les textes, ce qui n'est qu'une solution de surface.

  

LE TEXTE LIBRE
DOIT ÊTRE MOTIVÉ

 

Ces objections sont naturelles et justifiées quand on reste dans le cadre de l'École traditionnelle, où l'enfant travaille le moins possible, à un rythme de soldat.

Il faut justement que nous changions totalement et les mobiles et les conditions mêmes de ce travail. L'herbe et les fleurs ne poussaient plus sur un terrain qu'une fausse science avait rendu stérile. Il nous faut retrouver l'humus à partir duquel la vie reprendra son cycle bénéfique.

Nous parviendrons alors à ce résultat qui est commun à toutes les classes travaillant à l'imprimerie. Parce que ce qu'il écrit a désormais un but et une fonction — communiquer avec d'autres camarades et des adultes proches ou éloignés — l'enfant éprouve naturellement le besoin d'écrire, de s'exprimer, comme étant tout jeune, il éprouve le besoin de parler.

Le problème dès lors ne sera plus pour nous : comment organiser notre pédagogie pour que l’enfant soit obligé, bon gré mal gré, de lire et de rédiger, mais comment tirer partie de ce besoin nouveau des enfants de s'exprimer et de travailler, comment entretenir la flamme et la mobiliser pour des fins éducatives.

Si on néglige cette motivation qu'apportent l'imprimerie, le limographe, le journal scolaire, la correspondance interscolaire, le texte libre risque fort de n'être qu'un éclair sans lendemain, avec les désillusions que vous vaudra une nouvelle chute dans la nuit et l'erreur de la scolastique.

Nous disons bien aux éducateurs : essayez donc du texte libre. Mais ne restez pas à la première étape qui ne pourrait que vous décevoir. Amorcez tout de suite correspondance et journal scolaire, qui motiveront l'activité nouvelle.

Ce texte libre deviendra alors un élément actif de votre nouvelle pratique scolaire.

 

LE TEXTE LIBRE NE DOIT PAS
ÊTRE UN A-COTE
DE VOTRE TRAVAIL SCOLAIRE

 IL DOIT EN DEVENIR LE POINT
DE DEPART ET LE CENTRE

 

Il ne suffit pas de lire, une ou deux fois par semaine, les textes libres de la classe, d'en choisir un qui sera mis au net, qu'on lira et qu'on copiera pour passer ensuite à des activités traditionnelles sans rapport avec la flamme un instant allumée. Nous agirions alors aussi inconsidérément que le locataire qui allumerait pendant une heure son bel éclairage électrique — juste le temps d'en apprécier les bienfaits — et qui l'éteindrait aussitôt pour revenir aux vieilles lampes à pétrole, sous le prétexte qu'on en a mieux l'habitude, que ces lampes jadis si précieuses restaient inutilisées, et que la nouveauté nuit à l'intimité de la famille. On aurait jeté un rayon, qui n'est pas sans valeur certes, mais qu'il faudrait tâcher de transformer en clarté permanente susceptible d'illuminer tout notre système éducatif.

Nous allons, pour les divers cours, passer en revue ces trois stades de l'évolution du Texte libre.

A l’école maternelle et

dans la classe enfantine

 

C'EST naturellement à ce degré que la pratique du Texte libre est le plus facile à introduire dans nos classes, et avec le succès le plus spectaculaire.

 

 

LE TEXTE LIBRE ORAL

 

 

L'enfant nous arrive neuf et confiant, habitué à l'expression libre de la famille et de la rue. Les méthodes scolastiques, même d'éducation nouvelle nécessitaient, dès les premières heures, un dressage anormal qui refoulait certains besoins essentiels et vitaux pour les asservir aux nécessités scolaires et sociales. Avec les premiers exercices, les premiers livres, les premiers devoirs, l'enfant quittait son monde à lui pour entrer prématurément et dangereusement dans le monde des adultes, par la lecture et la copie de textes qui n'avaient que très exceptionnellement une résonance dans sa propre vie.

 

Il en résultait tout de suite un hiatus, une coupure, dont les psychologues et les psychanalystes ont dénoncé, avant les pédagogues, les graves dangers.

Nous rétablissons l'unité de la vie de l'enfant. Celui-ci ne laissera pas une partie — et la plus intime — de lui-même à la porte de l'École pour y revêtir une défroque qui, même embellie et modernisée, n'en sera pas moins une chape d'écolier.

Nous ferons comme la maman: nous écouterons nos bambins parler librement, en prêtant à chacun d'eux une attention sympathique. Puis — et c'est là que commence le rôle éminent du pédagogue — nous détecterons, dans cette avalanche d'histoires, les pistes qui nous paraissent les plus fertiles pour la tâche que nous allons entreprendre.

Nous rédigeons ainsi un texte de deux ou trois lignes au maximum qui sera l'expression actuelle de notre classe.

Ce seront certes, d'abord, les histoires courantes de petits enfants, mais qui n'en sont pas moins les éléments majeurs de leur vie.

 

En Bretagne, j'ai vu la mer...

Au stade on ramasse des glands...

Le coiffeur a coupé mes cheveux «à la brosse »...

Le petit chat de Mariette tète avec le biberon de la poupée...

 

Ou bien ces textes accompagnent et expliquent des dessins libres :

 

Un écureuil rosé avec une queue à l'envers dans un arbre jaune.

Sylvette s'est coupé les cheveux sans que maman la voie. Maman lui a dit : Tu ressembles à une romanichelle.

 

Pour accéder ensuite à ces textes qui semblent déjà dégagés de tout infantilisme pour atteindre à une subtilité, à une profondeur, à une maturité dont l'école avait bien définitivement effacé la trace.

 

Mon papa est arrivé de son bateau et il est reparti.

La mer est partie en voyage chercher ses bateaux.

Les vagues viennent sur le sable chercher les coquillages pour faire un collier à la mer.

Ce matin, le brouillard a mis tous les arbres de mon jardin dans un panier de soie.

Le soir, je vois souvent le soleil se coucher. On dirait qu'il s'accroche aux branches pour dormir.

 

Ce matin je courais

Et la Lune courait

Je voulais la rattraper

Mais je ne le pouvais pas

Je courais

Je courais

Je ne pouvais pas l'attraper

Je me suis arrêté

Elle aussi

Je suis reparti

On aurait dit qu'elle me tombait dessus

Nous écrivons le texte au tableau, en script de préférence, ou en script lié. Et sur ce texte, nous appuierons tous les travaux qui ont été prévus dans notre brochure : La lecture par l'Imprimerie à l'École[1] .

Si nous avons un limographe, et surtout l'imprimerie, la motivation donnera tout de suite à plein et sans exercices scolastiques, par la vie, le langage, l'écriture, la copie, le dessin, la mimique et le chant, nous accéderons bien vite aux formes supérieures d'expression.

 

 

 

LE TEXTE LIBRE ÉCRIT

 

Par cette technique naturelle de travail, l'enfant éprouve de très bonne heure le besoin d'écrire lui-même, et alors apparaît le premier texte libre ou la première lettre. L'enfant, muni de son stylo-bille, qu'il ne manœuvre encore que fort maladroitement, écrit ce qu'il a envie de dire à son maître ou à ses camarades. Cette écriture est certes d'un genre tout particulier, qu'il faudra nous entraîner à lire [2].

Mais dès que nous déchiffrons la pensée de l'enfant, le charme opère. Qu'elle soit en phrases enfantines où chaque lettre prend la valeur d'un son complet ou d'une syllabe, en français correct ou en patois, ou en sténographie, l'expression a atteint son but de communication. Des relations nouvelles s'établissent, qui donnent aux individus ce sentiment de plénitude qui est élévation et éducation.

L'enfant lit son texte à ses camarades, en interprétant lui-même les signes inscrits. Ou bien nous le lisons nous-mêmes, en nous faisant aider par l’auteur si nécessaire.

Aucune rigidité scolastique dans ce travail : ne laissez pas l'enfant s'énerver ou bredouiller devant un texte qu'il ne sait plus totalement identifier ; ne le grondez pas ; ne vous moquez jamais de lui. Au contraire, encouragez-le sans cesse, admirez ses trouvailles, interrogez-le pour faire préciser les points obscurs. Laissez-lui toujours cette impression réconfortante qu’il sait écrire, puisque vous comprenez, à travers son texte, ce qu'il a voulu exprimer et que là réside sa définitive conquête.

Procédez ensuite au vote des textes lus. Là aussi, aucune raideur formaliste. A cet âge, le choix par vote est plutôt symbolique. Il faut savoir ménager toutes les susceptibilités, encourager les hésitants et s'arranger pour que chaque élève à son tour, ait les honneurs de l'imprimé.

La mise au point du texte constituera un des meilleurs exercices de construction de phrases, de grammaire, de vocabulaire et de lecture silencieuse — l'enfant s'appliquant tout naturellement à retrouver sous les mots la signification vivante — ce qui est lecture, même s'il n'y a pas exercice formel.

Les enfants copient le texte, le lisent globalement. Vous pouvez sur ce texte amorcer une petite chasse aux mots en écrivant au tableau les mots suscités par le texte ou se rapportant à certaines difficultés (pluriel, noms en al, x, etc...)

Les enfants composent, illustrent, dessinent. Le texte libre du matin a bien été mené à son terme en devenant page de vie, intégrée à l'activité générale de la classe.

Si même vous n'êtes pas équipé pour tirer de ce texte original tout le bénéfice pédagogique qu'il vous offre, vous n'en aurez pas moins introduit dans votre classe, par cette pratique du texte libre un extraordinaire élément de vie et d'intérêt.

Naturellement, cette technique est valable dans les sections enfantines et préparatoires des écoles à classe unique ou dans les classes à plusieurs cours. Il suffira d'organiser le travail des diverses équipes en fonction des possibilités nouvelles, le texte libre n'étant que le point de départ, l'élément central d'une reconsidération totale de notre pédagogie, selon des principes que nous préciserons dans les livres à paraître.

Les expériences menées jusqu'à ce jour à ce degré sont décisives. Le texte libre n'a que des avantages, surtout si, par l'imprimerie, le journal scolaire et les échanges il permet un apprentissage naturel de la lecture et de l'écriture, formule idéale pour la pédagogie d'aujourd'hui et de demain.



[1] Éditions de l'École Moderne, Cannes.

[2] C. Freinet : Méthode naturelle de lecture. Éditions de l'École Moderne, Cannes.

Au cours préparatoire,
élémentaire, moyen
et supérieur

 

 

L'enfant sait maintenant rédiger des textes, c'est-à-dire exprimer sa pensée par écrit. Mais il doit en même temps, conformément aux programmes, acquérir un certain nombre de notions et connaissances, aborder la culture de base que doit assurer l'enseignement du second degré.

Le problème se complique du fait que nous avons alors à détrôner un certain nombre de pratiques séculaires — manuels scolaires, rédactions, devoirs, leçons — et que le Texte libre n'y parviendra progressivement que s'il s'avère mieux susceptible d'atteindre les buts normaux de l'École, compte tenu des désirs des parents, du souci des inspecteurs et de la réussite aux examens.

 

 

RÉDACTION LIBRE DES TEXTES

 

Nous avons mis en garde, au début de ce livre, contre la tendance à scolastiser le texte libre, c'est-à-dire à en asservir l'inspiration et la fantaisie au rythme de la classe.

Il ne faut pas oublier en effet certains impératifs du Texte libre qui en conditionnent les caractéristiques essentielles et évitent la dégénérescence dont vous risquez très vite d'être les victimes.

a) Le Texte libre doit être libre, comme nous l'avons indiqué ci-dessus.

Mais si, avec les tout-petits, il est jaillissement presque spontané, expression profonde et fugitive aussi des pensées et des réactions du moment, il n'en est pas forcément de même avec des élèves plus âgés.

L'idée à exprimer doit être absolument libre. Mais l'expression peut et doit déjà être travaillée le plus possible.

L'enfant a écrit son brouillon. S'il ne peut pas faire mieux nous l'accepterons et l'auteur pourra le lire. Il se rendra vite compte à l'expérience, que cette lecture est difficile parce que justement le texte n'est qu'un brouillon, et que ce premier jet parfois difficile à déchiffrer, ne porte pas sur les auditeurs, qui ont moins tendance à le choisir pour l'impression.

Il faut éviter certes, d'interdire d'autorité la lecture d'un brouillon, et donc d'obliger l'enfant à un travail de mise au point pour lequel il n'a pas encore maîtrisé la technique — ce qui peut le décourager d'écrire.

Je préfère, pendant l'heure de travail libre de l'après-midi, ou le matin à l'entrée en classe, examiner en privé, le texte de tel ou tel enfant. Pour cet examen, il nous faudra dépouiller le plus possible le vieux maître : évitons de souligner les fautes, de barrer des passages et de mettre en marge : Illisible.

Nous devons apporter humblement notre part de maître et aider l'auteur à faire mieux.

Le sujet ne peut être qu'ébauché. Nous interrogeons alors l'enfant pour enrichir son idée et sa pensée. Nous l'aidons à mieux exprimer cette pensée en reprenant et en complétant les phrases écrites, en les ordonnant mieux, en les fleurissant si possible.

Au début, il ne faut pas craindre avec les débutants, avec ceux qui, pour diverses raisons, s'expriment difficilement, d'apporter une large part du maître, parfois même 80%. L'essentiel est que l'enfant ait le sentiment que ce sont ses pensées et ses idées à lui, que ce qui est écrit, c'est lui qui l'a dit. Pratiquez en cela comme la maman qui aide l'enfant à mettre le couvert en soutenant l'une après l'autre chaque assiette — elle aurait certes plus vite mis le couvert elle-même — mais qui dit alors, dans un air de victoire :

— Tu vois, tu as mis le couvert tout seul. Tu es un homme maintenant.

L'auteur ira alors copier précautionneusement sur son cahier, son texte ainsi préparé. Il le lira avec quelque orgueil, et souvent avec succès car, ainsi préparé et mis en valeur il a naturellement plus de chances d'être adopté.

Il se peut que, au début, les camarades disent:

— C'est le maître qui l'a fait...

— Non, il m'a à peine aidé.

Et ne manquez pas d'assurer, vous aussi, que ce texte est bien de l'auteur.

Une autre fois l'enfant s'appliquera mieux. Il aura déjà profité de votre expérience. Il viendra encore vous consulter. Il volera ensuite de ses propres ailes mais il aura pris l'habitude, sans obligation, naturellement, de soigner, au fond et dans sa forme, son texte libre.

b) L'abondance des textes libres est fonction de la motivation que vous saurez lui donner.

Un camarade me disait :

— J'ai bien essayé le texte libre. Mais cela n'a été qu'un feu de paille. Le premier engouement passé, je n'avais plus de textes, ou bien c'étaient seulement deux ou trois spécialistes qui écrivaient.

Je lui demande :

— Mais as-tu un journal? Fais-tu de la correspondance?

Le camarade n'avait rien de tout cela. Il n'avait pris que le texte libre.

Alors ses élèves n'avaient pas plus de raisons d'écrire que lorsqu'on leur imposait une rédaction. C'est comme s'il parlaient et que personne ne les écoute.

Rédige un journal scolaire, même limographié. Les enfants auront alors un public, des auditeurs. Tu auras tous les jours dix, vingt textes dont quelques-uns de qualité. Il y aura quelque chose de changé dans ton enseignement.

c) Autre élément partiel ou total du texte libre : sa scolastisation. Nombreux sont les camarades au sein de notre mouvement qui font du texte libre le centre d'intérêt pour le travail de plusieurs jours : ils choisissent le texte par vote le lundi matin, le mettent au point au tableau et le composent.

Le mardi, ils pratiquent l'exploitation dont nous allons parler, avec textes d'auteurs et exercices correspondants.

Ce n'est que le vendredi qu'il y a un nouveau texte libre. Ou bien il n'y a qu'un texte libre par semaine, les autres jours étant occupés à des travaux scolaires correspondant directem