Publication Mensuelle              N° 24           Octobre 1946 

Brochures d'Éducation Nouvelle Populaire 

C. FREINET

(ET LA COMMISSION PÉDAGOGIQUE DE L'INSTITUT COOPÉRATIF DE L'ÉCOLE MODERNE)

Le milieu local

 

Editions de l'École Moderne Française

CANNES (Alp.-Mar.)

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PREMIÈRE PARTIE

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Principes et méthodologie de l'étude du milieu local

par les techniques Freinet

(Imprimerie à l'École – C.E.L.)

 

PRINCIPES

 

Méthodes actives! Etude du milieu local!

 

Deux formules qui sont aujourd'hui à la mode mais qui risquent de prendre une tournure scolastique qui ne nous satisfait que partiellement.

 

Méthodes actives!

 

Si l'on prend l'expression dans le sens que lui ont donné les pédagogues et qui les oppose aux méthodes passives traditionnelles, alors oui. Mais nous voyons autour de nous se développer, parfois jusqu'à l'exagération, la tendance au mouvement, à l'activité physique trop généralisée, au manuellisme, au travail qui se fait par les mains, par l'effort ou l'habileté du corps, ou par le truchement des machines – toutes activités qui préparent peut-être au préapprentissage mais ne forment pas forcément le travailleur social différencié, intelligent et constructeur. L'enfant qui, face à la nature qui l'émeut, écrit un poème; celui qui, en fouillant dans les livres et le fichier, prépare une conférence, pratiquent eux aussi les méthodes actives, et les meilleures des méthodes actives, qui ne seront d'ailleurs jamais totalement coupées des activités manuelles qu'ils rendront au contraire profondes, fonctionnelles et efficientes.

 

Etude du milieu local!

 

Nous ne voudrions pas qu'on croie qu'il s'agit là d'un genre spécial de leçons, nouvelle marotte passagère qui fera place, l'an prochain, à d'autres marottes scolastiques, au gré des spécialités des uns ou des tendances sociales et politiques des autres.

 

Vous pouvez, certes, - et d'aucuns au cours de ces conférences ne manqueront pas de vous le recommander – réserver dans votre programme et votre horaire une place nouvelle à une branche qui vient de surgir comme par génération spontanée: l'étude du milieu local! ... et faire au jour et à l'heure dits, selon les méthodes qu'on vous aura prônées, les leçons et exercices correspondants.

 

Nous ne vous apprendrons rien en vous affirmant que, dans cette voie, vous ne rencontrerez que désillusion, fatigue, routine, dégoût de l'effort et inefficience. Nous laissons à d'autres le soin de vous dorer la pilule. Mais nous avons le grand avantage de pouvoir vous donner aujourd'hui des conseils éprouvés, et de vous engager sur des chemins qui ne vous sont pas encore familiers, mais où vous retrouverez la vie, l'intérêt et la culture. Nous pouvons vous dire d'ailleurs sans prétention: ce n'est qu'avec nous que vous pourrez vraiment réaliser le voeu commun des pédagogues et des administrateurs de l'École Française. Pour cette étude du milieu local, nous irons puiser dans la vie véritable de l'enfant, à l'origine de ses sensations, de ses expériences et de ses découvertes, les éléments essentiels, les éléments de base - les seuls solides et définitifs - de sa formation, de son instruction et de son éducation.

 

Ce qui importe, du moins au degré primaire, ce n'est pas d'ajouter une branche nouvelle à la série des devoirs et leçons prévus au programme, mais de retourner avec toute notre intelligence et notre curiosité vers la source qui éclairera et animera toute notre activité.

 

Si l'on croit, en effet, que l'enfant peut franchir avec succès les premiers échelons de la culture par la seule vertu d'une savante explication magistrale ou grâce à la fidélité de sa propre mémoire ; si l'on pense que l'acquisition peut avoir une valeur décisive sur le comportement de l'individu, alors on peut dépersonnaliser à souhait, désensibiliser le travail scolaire pour l'intellectualiser prématurément. L'étude du milieu local ne sera alors qu'une branche de cette entreprise de désensibilisation et d'intellectualisation.

 

Nous luttons depuis vingt ans contre les dangers et l'impuissance manifeste d'une telle conception. Nous avons montré au contraire la nécessité et les avantages d'une éducation qui retrouve, d'abord, ses racines naturelles, s'installe et s'asseoit sur ce qui existe, et qui développe, par des techniques normales et humaines, l'expérience et les acquisitions que l'enfant a commencées à sa naissance et que nous devons développer, intensifier et préciser.

 

Ces racines, ce qui existe d'abord en l'enfant, c'est, nul n'en doute, le milieu local. Et il est tout simplement monstreux qu'on ait tenté pendant tant d'années d'en abstraire l'éducation de nos enfants.

 

Nous reviendrons tout simplement à une plus saine compréhension des choses. L'étude du milieu local sera désormais notre ABC pédagogique, la base première de toute culture, l'élément de vie qui va rénover notre école populaire.

 

Méthodologie générale de l'étude du milieu local

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L'axe de cette méthodologie, c'est l'expression libre et les échanges interscolaires par le journal scolaire, manuscrit, polycopié, ou, de préférence, imprimé selon les principes aujourd'hui connus de l'Imprimerie à l'École.

 

L'enfant à qui on a donné des moyens d'expression (écriture, appareil à polycopie, limographe, imprimerie à l'école) et une motivation de son travail (divulgation de ses pensées par le journal scolaire et correspondance avec des enfants éloignés) raconte, rédige, dessine, écrit, construit... Mais que raconte-t-il, que rédige-t-il, que dessine-t-il, qu'écrit-il? Forcément, les péripéties de sa vie dans son milieu. On ne saurait imaginer normalement d'autre aliment à cette expression.

 

L'enfant raconte sa vie ;

La vie des bêtes ;

Ses travaux ;

Ses jeux ;

La vie et le travail des adultes ;

Les fêtes, les coutumes ;

Les veillées ;

Les événements sociaux et même politiques du village ;

Le temps qu'il fait ;

Les saisons.

 

L'INTERROGATION

 

J'ai lu ceci dans un almanach. Ça s'est passé dans une école.

 

Le maître appelle un garçon et lui demande :

D'où viennent les pommes ?

Du pommier.

Les poires ?

Du poirier.

Et les dattes ?

Oh ! Mais, Monsieur, cela vient du livre d'histoire !

                                                             

Ecole de Perrigny (Yonne)

 

UNE VIEILLE MESURE

 

Hier, papa a trouvé une vielle mesure dans la forge.

Nous avons cherché son nom, et nous avons trouvé que c'était un pied, il mesure 32 cm environ et est divisé en 12 parts égales qu'on appelle pouce.

Le pouce mesure 3 cm environ, il est divisé en 12 lignes, chaque lignes mesure 2 mm. Cette mesure est très vieille, elle date d'avant la Révolution.

 

                                                              Marie CATY, 12 ans, St-Loup (Jura)

 

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PAGE D'HISTOIRE LOCALE

 

Note trouvée dans un vieux registre paroissial.

La présente année 1714 dieu a affligé presque tout le Royaume, spécialement cette province surtout le plat païs et très particulièrement cette paroisse, de la mortalité des bestiaux bouvins ; la maladie y commença en peu de tems partout ; les remèdes étaient presque inutiles, elles prennoient la tête pesante, jattoient quelquefois par les yeux et par les naseaux une espèce de pus, quand on les dépeçait on ne connoissoit rien dans le corps ; on en sauva quelques unes en les tenant chaudes et leur procurant la sueur mais on ne s'aperçut pas que les autres remèdes y fissent grand chose. Il y eu ensuite un ordre de Sa Majesté de donner le dénombrement et il se trouva dans cette paroisse que de cent cinquante boeufs qu'il y avait avant la maladie, il en mourut cent quarante cinq ; et par conséquent n'en resta que cinq : de 280 vaches il en mourut 240 et n'en resta que 40. Et de cent génisses il en mourut 73, et n'en resta que 27. On acheta des chevaux pour semer.

 

                                                              Chamdieu (Loire)

 

LE VARRON DU BOEUF

 

Nous connaissons toutes ces tumeurs de la grosseur d'une noix, qui apparaissent sur l'échine des bovidés, des jeunes en particulier.

Dans chaque tumeur, loge un ver appelé varron, pouvant atteindre 3 cm de longueur.

Au cours de l'été, le varron sort de sa demeure, tombe sur le sol, s'enfonce un peu dans la terre où il se transforme en une mouche à l'aspect d'un bourdon. Cette mouche curieuse se réfugie dans une haie avoisinant un pâturage et vit là huit jours sans prendre aucune nourriture. Chaque femelle peut pondre de 400 à 500 oeufs qu'elle dépose sur les poils des jarrets, des flancs des bovidés.

De l'oeuf sort une larve qui chemine à travers les chairs, y provoquant des lésions jusqu'à la sous-muqueuse de l'oesophage.

Lorsqu'elle atteint une certaine taille, elle émigre vers l'échine. Il faut donc à tout prix lutter contre le varron qui perce la peau des bovidés, abîme le cuir et affaiblit les bêtes.

Il faut extirper les jeunes larves et les écraser aussitôt.

 

                                                                                   La classe.

                                                              St-André-sur-Vieux-Jonc (Ain).

Gisèle a apporté un autre nid qu'elle a trouvé abandonné dans une haie d'aubépine.

Il était fait de racines, de mousses, et de touffes de lichen à l'extérieur.

L'intérieur était capitonné d'un doux et épais feutrage fait de poils entremêlés et de plumes de volailles.

Nous avons compté :

93 centaines de poils ;

78 plumes ;

73 brins d'herbe sèche ;

63 brins fins et résistants comme des fils tirés d'étoffe ; 1 cocon jaune ;

6 petites toiles d'araignées ;

201 racines fines ;

3 branchettes ;

283 brins de mousse ; 262 petites touffes de lichen.

 

                                                              École de St-Plaisir (Allier)

 

UNE FERME BRESSANE

 

Chez nous, les fermes sont plus ou moins éloignées du bourg et souvent isolées au milieu de leurs champs.

Une vaste cour sépare les bâtiments : maison d'habitation, étables, granges et remises ; toute la volaille est là, picorant le fumier, grattant la terre de ci de là, autour du puits, vers la mare.

Les murs sont en pisé (mélange de terre argileuse et d'eau) aussi un large avant-toit les préserve des méfaits de la pluie, sauf au nord ; l'automne venu, le fermier y suspend une guirlande de « raisins » de maïs.

Nos fermes basses n'ont pas d'étages : partout, on retrouve la « maison », la « chambre » et l'évier ; de la cour, on pénètre dans une vaste pièce : la « maison », où on vit l'été, celle-ci communique avec la « chambre » plus chaude où on passe les veillées. Les murs sont blanchis à la chaux et les fenêtres s'ornent de géraniums et de patience.

 

                                                              La classe.

                                                              St-André-sur-Vieux-Jonc (Ain)

 

LE POT-AU-FEU DANS LA CULOTTE

 

Un samedi, je m'en allais à la boucherie. En passant devant chez Mme Lefrère, j'entends que l'on m'appelle :

- Marie-Thérèse ! Marie-Thérèse ! Veux-tu me rapporter ma viande ?

- Oui, Madame.

- Tu vas me prendre un pot-au-feu dans la culotte.

Dans la culotte ! Jamais je n'avais entendu cela. Je suis bien gênée !

Chez le boucher, j'attends anxieusement mon tour, car j'ai honte de demander un pot-au-feu dans la culotte.

Enfin, mon tour arrive. Il faut bien que je me décide. Je demande à voix basse pour que personne ne m'entende :

- Je voudrais un pot-au-feu dans la culotte.

- Quoi ?... Parle plus fort me dit le boucher.

Toute rouge de confusion, je répète un peu plus fort. Tout le monde se met à rire. J'aurais voulu être à cent pieds sous terre pour cacher ma honte.

 

                                                              Marie-Thérèse DUVAL, 13 ans.

 

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ON RÉCOLTE LE BLÉ EN...

 

JANVIER : Nouvelle-Zélande, Chili.

FÉVRIER : Haute-Égypte, Inde Orientale.

MARS : Indes.

AVRIL : Asie Mineure, Mexique.

MAI : Maroc, Algérie, Perse, Chine, Japon.

JUIN : États du Sud des États-Unis.

JUILLET : Europe.

AOÛT : Europe.

SEPTEMBRE : Écosse, Suède, Norvège.

NOVEMBRE : Afrique du Sud.

DÉCEMBRE : Argentine et Australie.

 

                                                              Ollé (Eure-et-Loir).

 

LA LUNE ROUSSE

 

Nous avons posé des questions à nos grands-parents, au sujet des prix des denrées alimentaires dans leur jeunesse.

Nous avons constaté que depuis cinquante ans environ, les prix ont été multipliés par :

100 pour une vache ;           100 pour le beurre ;

100 pour un veau ;              140 pour les oeufs ;

20 pour un mouton ;            240 pour le vin ;

800 pour un porc ;               12 pour le pain ;

200 pour un poulet ;             40 pour le sucre.

 

                                                              C.M. 1Ère A, Benevent-l'Abbaye (Creuse).

 

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Tous nos journaux scolaires - et nous venons d'en donner quelques exemples typiques - sont le reflet sensible du milieu local et de la vie enfantine dans ce milieu.

 

Par l'expression libre et le journal scolaire, nous ouvrons une première étape de l'étude rationnelle du milieu.

 

Pour étudier le milieu local, il est indispensable de savoir d'abord ce que l'enfant connaît déjà de ce milieu, comment il réagit ou s'y intègre, de connaître soi-même ce milieu qui peut être différent de celui où nous avons nous-mêmes baignés.

 

Or, il n'y a pas de plus fidèle miroir du milieu où vivent les enfants que les pages de nos journaux scolaires. Il suffit de lire la collection de journaux d'une classe pour être imprégné d'une atmosphère, pour deviner profondément les éléments qu'une étude géographique ou scientifique ne nous aurait point donnés, pour assister à ce film qui n'attend que la pellicule pour compléter l'expression suggestive et sensible.

 

Quand vous aurez revivifié ainsi votre école, vous aurez réalisé la même besogne essentielle que le photographe qui a sensibilisé sa plaque avant de