BENP 36 avril 1948

Brochures
d’Education Nouvelle
Populaire

 

C.FREINET

 

L’expérience tâtonnée

(abrégé)

 

Editions de l’Ecole Moderne Française

Cannes (Alpes-Maritimes)

 Prix : 20 fr.

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PREFACE

            Un bon cultivateur doit connaître les besoins et les exigences de ses cultures en même temps que la nature et les réactions des terrains dont il dispose. Sinon il en est réduit à pratiquer par empirisme et l’empirisme n’est que la première étape de la routine.

            Un bon éducateur devrait de même connaître ses élèves, leur psychologie et leur comportement, en même temps que les incidences du milieu dans lequel poussent et évoluent les personnalités. Hors de cette connaissance, il n’y a là aussi que réussites accidentelles, parfois géniales, pour quelques-uns, et empirisme et routine pour la grande masse.

            Qu’a-t-on fait pour nous préparer à cette connaissance ?

            On nous a imposé, à l’Ecole Normale, une psychologie livresque et formelle dont nous ne voyions absolument pas les rapports avec la vie de l’enfant et les démarches éducatives. Puis les revues pédagogiques nous ont invités à lire des ouvrages dans lesquels les « facultés » de l’enfant étaient si bien analysées et décortiquées que nous ne parvenions plus à leur redonner une place dans  le comportement. Si même notre affirmation fait jeter les hauts cris aux érudits professeurs, aux scolastiques faiseurs de manuels, ou à quelques intuitifs de génie qui n’ont que faire de cette fausse science, nous sommes au regret de constater que toutes les leçons trop formelles et les livres ardus par lesquels on a cru nous donner une culture psychologique et philosophique, nous ont peut-être appris des mots, des définitions et des formules, mais qu’ils ne nous ont été d’aucun secours dans la pratique de notre classe.

            Nous avons parlé de fausse science car, en fait, la psychologie n’a aucune des caractéristiques d’une vraie science, elle qui substitue l’introspection à l’objectivité, qui suppose des entités (âme, esprit, faculté) au lieu de voir des faits de vie, elle qui est statique, morcelée, alors qu’elle doit appréhender une réalité qui est mouvement et unité.

            C’est par d’autres voies, selon un autre processus, par un long et parfois périlleux tâtonnement que nous avons dû progresser dans la connaissance de l’enfant, par la connaissance de notre métier d’éducateur.

            On nous dira peut-être que les vieilles pratiques de la psychologie sont, aujourd’hui, heureusement dépassées et que, depuis vingt ans, nous avons bénéficié des travaux d’éminents psychologues qui ont su, avec une logique raffinée, analyser et exploiter les observations et les enquêtes dont ils ont fait la base de leur enseignement.

            Nous ne voulons pas ici soupçonner leur érudition ni leur compétence. Nous avouerons seulement qu’elles nous dépassent, que les mots trop abstraits qui constituent la trame de leurs écrits nécessitent une initiation spécialisée que nous n’avons pas approchée et qu’une page comme celle-ci, pourtant signée par un éminent psychologue, et extraite – au hasard hélas ! – d’un manuel d’Ecole Normale – ne saurait nous être d’aucun secours parce que nous ne parvenons point à en percer l’hermétisme :

« Le problème de la psychologie est celui qui consiste à déterminer les rapports réciproques de la mentalité, de la structure et de la fonction au cours de l’évolution mentale, problème qui ne se pose guère d’ailleurs qu’au terme de la première enfance. Puisque, d’une part, il existe incontestablement une vection typique et normale de la croissance mentale, et que, d’autre part, chaque phase de cette croissance a son originalité particulière et présente une autonomie relative, la nécessité de concilier cette orthogénèse avec cette épigénèse impose impérativement la dissociation de la fonction d’avec la mentalité et la structure. 

            La mentalité et la structure sont étroitement liées entre elles, soit que la mentalité conditionne la structure, soit que la structure conditionne la mentalité, et toutes deux dominent à l’origine l’intelligence fonctionnelle : le contenu et la forme de la pensée déterminent le mode d’exercice de ces fonctions. »

            Alors, nous avons cherché par nous-même, à même les enfants, à même la vie de nos classes et les réactions du milieu. Nous avons abandonné radicalement les hypothèses et les constructions scolastiques qui ne nous menaient qu’à des impasses sans clarté ni profit. Nous nous sommes rendus compte, d’ailleurs, qu’on s’était dangereusement attardé, jusqu’à ce jour, à la psychologie et au comportement de l’écolier, comme des naturalistes qui étudieraient les oiseaux en cage et viendraient vous détailler doctement ensuite les enseignements partiaux et faux de leurs découvertes, en vous démontrant que les oiseaux ne sont même plus capables de faire leur nid.

            Nous avons, nous, ouvert la cage ; l’enfant est parti dans les champs et dans la vie. Et nous constatons que cet enfant vivant n’a à peu près rien de commun  avec l’écolier. Ce sont comme deux espèces différentes, à étudier séparément.

            Il y a eu des essais – fort infructueux d’ailleurs – de l’étude de l’écolier. La psychologie de l’enfant reste encore toute à découvrir et à préciser.

            Nous avons eu le mérite de poser le problème, ce qui est déjà un premier pas. Nous voulons maintenant, coopérativement, essayer de le résoudre.

 

****

 

Dans un livre à paraître « Essai de psychologie sensible appliqué à l’éducation », j’ai tenté d’expliquer, sans mots savants, sans recours aux formes consacrées de la psychologie traditionnelle, les voies profondes du comportement enfantin, dans la famille, dans la nature, comme à l’Ecole moderne.

            Dans un autre livre également à paraître, « L’Expérience tâtonnée », je préconise, j’explique et j’éprouve, une loi générale de notre comportement qui, pour n’être pas conformiste, ne se présente pas moins comme une solution efficace de tous les problèmes vitaux qu’on a traités jusqu’à ce jour d’un point de vue intellectualiste et que nous abordons sous l’angle expérimental et scientifique.

            Comme la publication de ces livres importants peut tarder encore des mois et des années et que les découvertes dont nous prétendons avoir révélé l’efficacité peuvent nous être d’un grand secours dans le travail d’enquêtes et d’études psychologiques que nous désirons entreprendre au sein de notre Institut Coopératif de l’Ecole Moderne, nous donnons dans cette brochure un condensé – trop condensé, nous le savons – de nos travaux.  

            Nous nous sommes un peu attardés dans l’explication de notre théorie de l’expérience tâtonnée, afin de faire comprendre de sens et l’orientation nouveaux de nos recherches. Par la suite, nous avons dû nous limiter à la publication de lois et de conclusions dont on ne suivra pas toujours l’enchaînement –œuvre d’autre part, de quelque 6 à 700 pages de texte.

            Nous prions nos lecteurs de tenir compte de ces considérations dans l’examen de la présente brochure. On nous a dit : c’est déflorer l’œuvre. Nous le savons ? Mais nous avons pensé qu’il y avait urgence à mettre entre les mains de nos camarades les outils et les directives qui vont leur permettre d’œuvrer tout de suite, pratiquement, coopérativement, pour la mise au point de la vraie psychologie dont bénéficiera à 100% notre pédagogie moderne.

 

****

            Des Parisiens ont tout de suite objecté : « Mais Freinet n’a pas de laboratoire… »

            C’est bien ça, Freinet n’a plus de cage pour y enfermer les oiseaux, interroger, mesurer et tester…

            Nous avons un immense laboratoire de vingt mille écoles, de six cent mille enfants de tous âges, dans tous les milieux, avec vingt mille techniciens à qui nos réalisations ont donné le goût de l’observation, de la réflexion et de la mesure.

            Nous ne souhaitons qu’une chose : c’est que les spécialistes acceptent, un jour prochain, d’abandonner leurs cages pour venir avec nous à la recherche des vraies voies de comportement ? Nous sommes prêtes à poursuivre nos recherches sans eux ou contre eux s’il le faut, mais c’est avec notre consciente humilité de chercheurs que nous les prendrions pour guides pourvu qu’ils acceptent de passer les premiers dans les chemins de la découverte et de la vie.

 

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Le sens dynamique de la vie

LA VIE EST

 

           L’individu n’est pas un être amorphe et neutre que les événements orientent et ballottent. Il porte en lui un potentiel de vie qui le pousse vers l’accomplissement des destinées de son espèce.

            Comme le grain de blé qui, jeté en terre, s’apprête lui aussi à vire sa vie.

            Qu’est ce potentiel de vie qui sommeille en ce grain de blé ? Là réside encore le grand mystère  que ni la métaphysique ni la religion, ni la science n’ont à ce jour percé. Mais il est, et c’est cela seul qui nous importe ici.

            Dès que les conditions extérieures sont favorables à la germination, une force s’éveille, gonfle, agite, secoue la graine qui commence sa montée vers la splendeur de son devenir. Elle puise dans le sol le plus de nourriture possible ; ses racines se multiplient et se différencient pour fouiller les particules de terre. Sa tige commence maintenant à pousser : elle veut grandir, monter, toujours monter ! Si on l’empêche, elle s’allonge démesurément sous les obstacles. La voilà enfin, malgré tout, qui a rejoint la zone de lumière.

            Alors, elle s’ingénie encore à s’assimiler le maximum de puissance pour sa croissance, et le maximum de chaleur et de lumière pour sa fructification. Elle fructifie enfin : elle donne un épi de blé qui a su au maximum tirer parti de toutes les circonstances favorables pour devenir le plus fort et le plus beau possible.

            Si ce souci constant de la puissance lui a valu un aliment suffisant, la plante éclate alors dans sa splendeur.

            Nous avons, en effet, l’habitude d’inclure dans cette notion d’épanouissement – et ce n’est pas un pur hasard – un contenu complexe mais mystérieusement exhaustif de puissance, d’éclatement, de joie dans l’éclatement, de jouissance profonde à la sensation d’un aboutissement naturel de tant d’efforts, d’une réalisation splendide d’une destinée inscrite dans la fonction même de l’être et c’est tout cela qu’émane, pour le paysan ou l’artiste qui savent le comprendre et l’apprécier, un beau champ de blés dorés qui chante sous le soleil de juillet.

            Mais il arrive aussi que l’individu malingre semble s’étioler honteusement sur le bord trop maigre du champ de blé. Quelques-uns de ses frères sont morts avant d’avoir pu accomplir leur destin, et lui s’est épuisé pour donner un semblant d’épi aux rares grains déjà ratatinés et vieillis  qui sont comme le fruit laborieux d’une vie de souffrance et de peine, et que le cultivateur prévoyant écartera comme impropres à une nouvelle germination, et qu’il jettera à la volaille parmi les viles graines et les pousses.

            La plante qui, bien ou mal, a donné son maximum, garde quelque temps encore dans sa graine, comme jalousement, le fruit bombé, mûr et craquant… Le cycle est maintenant accompli… Un souffle suffit à séparer la graine de la tige qui, ayant joué son rôle, se dessèche et meurt, indifférente à ce qui peut advenir, après elle, de la vie qu’elle a un moment incarnée, apaisée d’avoir mené à bien sa tâche qui était le maximum de croissance et de puissance pour la splendeur de la fructification.

            L’enfant naît, tout comme le grain de blé, quand les circonstances sont favorables à la germination de la graine.

            Si le terrain renferme les principes essentiels à son alimentation, ni trop dilués ni trop concentrés, ni dépourvus des principes nourriciers indispensables, le jeune être monte lui aussi avec le maximum de puissance dynamique dont il est capable ; il remplit tout uniment sa destinée du moment, qui est de pousser harmonieusement, en fonction seulement du but à atteindre.

            Mais si ses besoins organiques ne sont pas satisfaits comme le veut la nature, l’individu inquiet et troublé cherche obstinément le moyen de parer à des déficiences qui lui sont une obscure souffrance, pour réaliser malgré tout l’ordre obscur mais impérieux de sa destinée d’être vivant.

            Si le sol est trop dur et trop maigre, la pousse de blé allongera démesurément ses racines : elle les enfoncera obstinément, à la recherche de l’eau et des matières fertilisantes ; elle tâtonnera, goûtera, essayera, rebroussera chemin pour repartir toujours, parce que c’est pour elle une question de vie ou de mort et qu’elle veut vivre, croître, prospérer pour fructifier.

            Quelque grosse pierre gêne-t-elle la sortie de terre de la tige, nous voyons celle-ci tâtonner sous l’obstacle, en suivre patiemment les aspérités pour profiter de la moindre faille, contrainte parfois à se ressaisir pour recommencer dans une autre direction son tâtonnement persévérant. Parce qu’elle doit accéder à la lumière, ou mourir. Et elle veut vivre et monter !…

            Cette recherche tenace des éléments de vie, cette lutte permanence et spontanée contre les obstacles qui s’opposent à la croissance et à la montée, ces tâtonnements inlassables, même lorsqu’ils sont inefficaces, l’émouvante exaltation de puissance d’une tige qui semble vouloir dominer la forêt des tiges, à l’appel de l’air libre, du bleu du ciel et de la chaleur du soleil, la frénésie de la fructification, l’épuisement résigné et la mort lente et sans histoire de l’être qui a fini sa course, c’est toute l’histoire aussi du devenir humain.

            Voilà l’inéluctable voie naturelle, trop souvent masquée par les théories sociales, philosophiques ou religieuses, intéressées à l’obscurcissement de notre volonté de vie, et qui ont tenté de donner artificiellement un but à nos efforts comme si ce n’était pas une destinée suffisamment noble que d’obéir aux lois de la nature, et de réaliser, en soi et autour de soi,  notre part de beauté, d’harmonie et ne vie.

            Nous posons alors une

 

PREMIERE LOI

La vie est

 

Tout se passe comme si l’individu –tout être vivant – était chargé d’un potentiel de vie, dont nous ne pouvons pas encore définir ni l’origine ni la nature, ni le but transcendant, qui tend non seulement à se conserver, à se recharger, mais à croître, à acquérir un maximum de puissance, à s’épanouir et à se transmettre à d’autres êtres qui en seront le prolongement et la continuation. Et tout cela non pas au hasard, mais selon les lignes d’une spécificité qui est inscrite dans le fonctionnement même de notre organisme et dans la nécessité de l’équilibre et de l’harmonie sans lesquels la vie ne pourrait s’accomplir.

 

 

Toute contrainte, tout obstacle qui gênent et empêchent cette réalisation dynamique de la destinée intime de l’être, sont ressentis comme une rupture de l’équilibre nécessaire. La baisse du potentiel de vie procure un sentiment d’impuissance et d’infériorité qui nous est une douleur profonde ; tout comme le coup qui atteint notre corps risque de diminuer notre puissance physiologique, de déséquilibrer notre organisme et de nous occasionner une souffrance qui n’est que la traduction sensible de l’atteinte subie.

C’est au contraire dans la recharge normale de ce potentiel de vie que l’homme puise son sentiment de puissance qui lui est aussi essentiel que le souffle même, dont chaque raté suscite une oppression dont la satisfaction est comme une exaltation de cet instinct de vie, sans lequel, malgré les plus étonnantes découvertes de la science et de la philosophie ; rien ne serait.

 

*

**

De ce poins de vue essentiellement dynamique, la vie de l’homme peut être comparée à un torrent.

A la naissance, la puissance du torrent n’est encore qu’une virtualité dont la réalisation est conditionnée par les circonstances naturelles qui ont porté le flot sur le flanc d’une montagne d’où il va dévaler en acquérant toujours plus de puissance et d élan.

La source devenue torrent commence son périple. Et ce potentiel de puissance de la source, comme le potentiel de vie de l’être humain, ont ceci de particulier et d’extraordinaire que la marche en avant, loin de les user, leur est une occasion d’exaltation de leur force. Le torrent continue sa course, de plus en plus puissante à mesure qu’il avance, jusqu’à en paraître formidablement invincible. Vers quel but ? Il ne se pose pas la question, et se la poserait-il que cela ne changerait en rein son besoin impérieux de réaliser, avec une vitalité sans cesse accrue, l’exigence de sa raison d’être.

            Ce n’est que lorsqu’il arrive dans la plaine que son cours s’apaise et se divise, qu’il fructifie en canaux latéraux qui diminuent sa puissance naturelle mais amplifient son rayonnement – ce qui est, en définitive, une nouvelle exaltation de la puissance -. Et dans le même temps partant de droite et de gauche, lui viennent d’autres flots qui gonflent aussi son débit, lui redonnant une forme nouvelle de puissance qui compense en partie l’impétuosité tombée… Puis, quand il a ainsi achevé sa course, qu’il a dévalé la pente, renforcé et agrandi son cours, qu’il s’est gonflé à la vie des sources voisines, qu’il a nourri généreusement dans la plaine les canaux qui sont nés de lui, il s’anéantit enfin dans l’immense et éternel équilibre de la mer.

Or, ces gouttes d’eau que nous voyons partir si intrépidement vers leur destinée, les hommes les saisissent et les retiennent dans leurs mains, ou les emprisonnent dans des récipients de leur fabrication. Ils les examinent alors et notent doctement leur mobilité et les vertus possibles. Iles les analysent pour en distinguer la composition et les vertus possibles. Ils expérimentent, agitent, chauffent, refroidissent combinent avec une telle science et une si subtile ingéniosité qu’ils sont persuadés d’avoir découvert enfin tous les secrets de la nature des gouttes d’eau. Ils connaissent tout, effectivement ; tout sauf cet impondérable qui se rit des expériences et des mesures humaines, cette force inexplicable encore qui pousse les gouttes d’eau à courir, à sauter, à partir, invincibles. Non pas parce qu’elles dont hydrogène et oxygène, qu’elles ont la propriété de s’évaporer et de se condenser, ou de dissoudre d’autres matières – ce sont là détails vraiment accessoires – mais parce qu’elles doivent aller dans le sens où le veut la nature pour l’accomplissement de leur périple.

Nos docteurs ont procédé avec les enfants comme avec les gouttes d’eau. Ils les ont isolés, retenus, enfermés pour mieux les examiner, pour analyser leur nature, leur composition, pour étudier leur comportement. Mais cette étude statique de l’être pris dans un moment infini de sa destinée, juste en elle-même si on ne considère que la composition analytique de l’individu examiné, devient profondément incomplète et erronée si l’on veut se hausser çà la compréhension synthétique de l’être vivant. Ce sont là deux opérations absolument différentes dans leur nature même, et donc dans leur processus.

On peut étudier le métal qui a servi à construire le moteur ; cette étude n’est pas inutile ; elle est même indispensable, car les qualités du métal sont parmi les éléments déterminants de la force du moteur. Mais cette étude ne nous apprendra rien sur la construction ni le fonctionnement de ce moteur. Il nous faudra, bon gré mal gré, en venir à l’examen du moteur dans sa construction intime, dans son fonctionnement, dans sa vie, dans son dynamisme.

Nous allons, nous aussi, par delà les observations partielles et partiales des spécialistes, considérer l’enfant dans son devenir. Nous examinerons beaucoup moins la goutte d’eau dans le vocal que la source devenue torrent et qui poursuit, à un rythme qui nous étonne et nous dépasse, sa course puissante vers sa destinée.

Nous nous  heurterons, dans notre projet, à deux difficultés principales.

L’être en mouvement se conçoit intuitivement mais il est autrement difficile d’en expliquer logiquement le mécanisme ; la vie de « sent », mais il est bien délicat d’en découvrir les règles et les lois. C’est comme une auto qui passe, qui risque de vous entraîner ou de vous emporter, ou qui vous dépasse négligemment dans un hallucinant vrombissement. Vous pouvez, à son passage, deviner les qualités d’élégance, de vitesse, de puissance, de tenue de route, de dynamisme, mais il est bien difficile de préciser ces notions quand il n’y a déjà plus devant vous qu’un nuage de poussière complice. On voudrait arrêter l’auto pour pouvoir l’examiner dans son  détail, dans sa nature, sans se méfier qu’on négligerait alors, ou sous-estimerait l’importance décisive des éléments mêmes qui nous avaient frappés dans la machine en pleine course, et qui sont, en définitive, les seuls importants.

C’est la difficulté à trouver une technique d’étude de l’être en mouvement, la relativité complexe des résultats obtenus, la commodité au contraire de l’étude analytique et statique, qui expliquent les tâtonnements et les balbutiements d’une psychologie et d’une pédagogie génétique qui se détache lentement des brumes formelles de la scolastique.

Il y a aussi à cette méconnaissance une autre grave raison, pour ainsi dire subjective. Si les enfants étaient en mesure d’analyser leur comportement et de prévoir, en conséquence, les lignes logiques et sûres d’une pédagogie répondant à leur mouvant devenir dynamique, de grandes découvertes seraient certainement réalisées. Mais c’est nous, adultes, qui ne marchons plus au même rythme qu’eux, qui prétendons juger et régler leur course torrentielle. Alors il se produit un complexe naturel à peu près inévitable : lorsqu’on s’en va à pied sur une route, on n’a que des pensées mauvaises et des paroles injurieuses pour l’automobiliste, - pas toujours prévenant il est vrai – qui vous frôle, vous éclabousse, et vous repousse dans le fossé boueux, sans même daigner ralentir sa course diabolique. Et tout le monde connaît aussi les réactions du conducteur d’une pauvre guimbarde qui se sent dépassé par le ronflement vigoureux d ‘une belle auto moderne ; et la classique réaction de défense du chauffeur de camion qui s’obstine à tenir le milieu de la route, malgré les coups de klaxon coléreux de l’auto trépidante qui veut dépasser pour reprendre son rythme hors du sillage étouffant des relents de poussière et d’essence.

Nous sommes trop souvent ce grincheux conducteur de camion. Nous sommes plus ou moins à un âge où le torrent, s’il s’accroît en volume et recouvre de nouveaux éléments de puissance, se calme, d’autre part, et s’assagit. La tige a bientôt fini sa croissance et elle est là presque immobile, fière de son tronc dur et rude, tout occupée à couver sa graine

Alors, malgré nous, nous éprouvons une sorte d’incompréhension et de jalousie sourde ou non, vis-à-vis de ceux qui, jeunes encore, ont besoin de bondir impétueusement avant de devenir eux-mêmes rivière calme et féconde. Le chauffeur de camion oublie volontiers qu’il conduisait naguère, lui aussi, une auto rapide et qu’il a eu à souffrir bien souvent de la mauvaise volonté des grincheux conducteurs de camion. Ni l’éducateur, ni le père de famille, ne comprennent l’activité incessante et le dynamisme irrépressible de leurs enfants. Avec une inconséquence qu’on n’oserait concevoir si elle n’était si généralisée, ils essayent de les retenir dans leur course et d’imposer au torrent le rythme de la rivière assagie. Peine perdue ! Alors, en désespoir de cause, ils dressent de puissants barrages qui coupent effectivement et morcellent le cours du torrent. Mais ils s’étonnent ensuite que le torrent ne soit plus torrent et qu’il n’en ait plus  ni l’impétuosité, ni la puissance invincible.

Les parents, eux, se résignent du moins à cette différence de rythme, parce qu’il s’agit de leurs enfants. Les plus sages se souviennent même de leur jeunesse qu’ils voient revivre avec quelque orgueil dans les débordements de leurs files.

Mais les éducateurs ? Quels acariâtres conducteurs de camions ! Quels barrages ils ont tenté de dresser en travers du torrent ! Quelles incompréhension d’un rythme de vie qu’ils ont eux-mêmes dépassé et oublié ! On dirait que toute la pédagogie consiste à réduire ce trop plein de vitalité, à habituer la petite auto nerveuse à piétiner derrière les camions qui masquent, dans un nuage de poussière empuantie, l’horizon clair et grisant de promesses de la route libre.

            Nous tâcherons de nous embarquer, nous aussi, dans une auto rapide, d’aller à un rythme puissant et léger à côté d’autres autos neuves et frémissantes, animées d’une même volonté de puissance et de conquête. Nous nous emballerons avec elles dans les routes droites et livres de la plaine ; nous grimperons les mêmes côtes ; nous patinerons dans les mêmes fondrières ; nous frémirons de la même impatience devant les passages à niveaux fermés ; nous subirons les mêmes pannes, auxquelles nous réagirons selon un processus identique.

            Alors, mais alors seulement, nous pourrons mieux comprendre la vie qui monte, la mieux comprendre pour la mieux servir.

            Nous résumons cette position de départ dans une

 

DEUXIEME LOI

 

C’est dans la mesure où l’individu est fort, physiologiquement et physiquement, dans la mesure aussi où la nature autour de lui, les adultes, les groupes constitués, l’organisation sociale tout entière, facilitent son besoin de puissance au service de l’exaltation de la vie, que l’être se réalise dans le bonheur individuel et l’harmonie sociale.

 

*
**

         Mais comment l’individu réagit-il en face des premiers obstacles qu’il rencontre ?

 

TROISIEME LOI

 

De la réaction physiologique mécanique
à une impuissance fonctionnelle

 

 

            Chez le nouveau-né, l’impuissance  est exclusivement physiologique et physique. Il essaie d’y parer par des réactions et des recours exclusivement physiologiques et physiques.

            Il n’y a pas, à l’origine, de tare psychique susceptible de modifier des réactions complexes.

 

Pourtant, dira-t-on, n’y a-t-il pas, dans les premières réactions de l’enfant dans ses   premiers gestes, un peu de logique, une lueur de compréhension supérieure et d’intelligence, résultant de certaines aptitudes héréditaires et de son éminente destinée d’homme ?

 

            Nous ne le croyons pas. La grande loi que nous trouverons toujours au centre de tous les recours humains, c’est la loi du tâtonnement.

            La source naissante doit se frayer un chemin entre les pierres ? Si la pente est suffisante et si nul obstacle ne s’oppose à son cours, elle s’en va délibérément par le sillon que lui a réservé le hasard. Mais si la pente est faible, si aucune ligne ne se révèle parmi les herbes et les mousses, l’eau se renforce un instant, les gouttes s’ajoutent aux gouttes, jusqu’à ce qu’elles soient assez fortes pour repartir, en s’insinuant de ci, de là, contournant une pierre, butant au barrage d’un monticule de terre, se répandant ailleurs jusqu’à ce qu’elle ait découvert la fissure par où elle pourra continuer sa route. A la voir ainsi évoluer sans heurt, sans remous, on la dirait intelligente et douce, et c’est pourquoi, sans doute, les hommes ont chanté et parfois divinisé sa pureté et sa tranquillité. Pourtant, à y regarder de plus près, il n’y a vraiment là que tâtonnement mécanique : en vertu du principe de pesanteur et de fluidité, l’eau coule vers la pente, d’autant plus vivement que la pente est plus forte. L’obstacle refoule le glot naissant, dont le niveau s’élève pour partir à la recherche de nouvelles failles.

            Il y a même, à l’origine, chez l’enfant, un pur tâtonnement mécanique, suscité par une force qui est l’équivalent de la pesanteur pour l’eau de source : c’est ce besoin inné et encore mystérieux de vie, ce potentiel de puissance qui pousse l’être à monter, à aller de l’avant pour réaliser sa destinée.

            L’expérience, qui n’est en définitive, nous le verrons, qu’une systématisation et une utilisation du tâtonnement, commence. C’est elle qui est à l’origine du psychisme, et non le psychisme et une hypothétique pensée à la base de cette première dynamique de la vie. L’enfant a faim : s’il y avait une quelconque faculté d’intelligence, il irait d’emblée vers une solution efficace. Il n’en est rien : il tâtonne tout à fiat comme la source. Il esquisse le geste de succion. Cela ne le satisfait pas : il essaye d’une autre réaction ; il remue bras et jambes. Si cela n’amène aucun résultat sensible, il crie.

            La        lumière trop crue l’incommode : il cligne des yeux. Si ce réflexe ne produit pas une atténuation suffisante de l’impression, l’enfant essayera d’autres solutions : il remuera la tête, ou il la tournera, ou il criera, ou pleurera.

            Remarquez d’ailleurs que l’ordre des réactions n’est pas immuable pour une même espèce : il dépend de la puissance de vie, d’une part, et, d’autre part, des obstacles ou des circonstances qui peuvent gêner ou faciliter la satisfaction de ces besoins.

            Ne concluons pas de cette réserve que le tâtonnement expérimental soit anarchique. Si l’eau tâtonne dans telle direction, si elle s’infiltre sous cette mousse, c’est que l’attraction de la pesanteur l’oriente pour l’instant dans cette direction. Et elle va dans le sens où l’attrait de la pesanteur est le plus fort, où la brèche est le plus propice à l’écoulement. L’enfant aussi esquisse les gestes qui, au moment où ils sont exécutés, sont possibles et il se tient à ceux qui ont réussi. Ces gestes ne sont nullement dus au pur hasard : ils sont motivés par tout le complexe fonctionnel de l’individu et pas le milieu extérieur sur lequel cet individu réagit. Mais ils ne sont pas, à l’origine, des réactions intelligentes, menant à un résultat clairement prévu et sûrement atteint. Si nous connaissions parfaitement et le milieu et la nature de l’enfant, à un moment donné nous pourrions en  déduire avec certitude l’ordre de ses tâtonnements qui ne sont donc, en quelque sorte, que des réactions mécaniques d’une simplicité primaire.

            Nous énoncerons alors notre

 

QUATRIEME LOI

Du tâtonnement mécanique

 

            A l’origine, les recours physiques et physiologiques ne sont chargés d’aucun contenu cérébral ou psychique. Ils s’effectuent par tâtonnement, ce tâtonnement n’étant lui-même, à ce stage, qu’une sorte de réaction mécanique entre le milieu et l’individu à la poursuite de la  puissance vitale.

 

Premiers réflexes mécanisés

 

Par ses tâtonnements le long des pierres ou sous les herbes, le filet d’eau a enfin trouvé une faille pour où il peut répondre à l’appel de la pesanteur qui anime et orient sa destinée et sa vie. Négligeant les autres tâtonnements qui n’ont pas réussi, il s’engagera tout entier et toujours par cette même faille jusqu’à ce que d’autres obstacles viennent à nouveau compliquer l’inéluctable écoulement. Il s’en est fallu de bien peu parfois que la source ne prenne une autre direction. Il aurait suffi qu’un berger vienne, du bout de son bâton, soulever cette motte pour qu le filet d’eau s’engage tout entier dans la faille ainsi ouverte et tout le cours du torrent peut-être en aurait été changé.

            Nous énoncerons ainsi notre

 

CINQUIEME LOI

Du comportement mécanisé comme règle de vie

 

            Une expérience réussie au cours du tâtonnement crée comme un appel de puissance et tend à se reproduire mécaniquement, pour se transformer en règle de vie.

Dans mon village, brebis et chèvres restent sur la montagne de la St Jean à la St Michel. A leur retour, elles risquent d’avoir plus ou moins oublié le chemin de l’étable. On les voit alors, le soir, à la rentrée du troupeau, errer lamentablement d’une ruelle à l’autre, tâtonnant et bêlant pour retrouver leur râtelier. Une porte s’ouvre enfin et elles sont à l’abri. Elles trouvent dans l’étable la chaleur d’autres corps et un fond de foin qui compense le maigre mâture. C’est une expérience qui a réussi Demain la même brebis tâtonnera peut-être encore un instant, mais elle aura tendance à s’orienter vers le chemin qui l’a conduite hier à un aboutissement, vers l’expérience qui a réussi. Si on la laisse faire le lendemain encore, la tendance à renouveler l’expérience réussie sera déjà devenue une habitude, un réflexe automatique, qui constitue comme une r7gle de vie qui évite et réduit le tâtonnement tout en assurant la satisfaction des besoins les plus impérieux.

            Si le propriétaire s’aperçoit un soir de cette intrusion, dans son étable, d’une bête étrangère, il la mettra dehors et la bête refoulée s’en ira bêler, inquiète et désaxée, à travers les rues.

            Pour éviter ces ennuis, ces tâtonnements, les gens disent : il faut garder les bêtes séparément pendant quelques jours pour leur apprendre la direction de l’étable. Lorsqu’elles seront passées plusieurs fois, toutes ensemble, sur le chemin de leur bercail, elles reviendront, le soir, automatiquement. L’expérience réussie tendra à se reproduire systématiquement.

            Le chat qui veut entrer dans la maison où il espère trouver place chaude et soucoupe de lait, tâtonne d’une porte à l’autre en miaulant. Une porte s’ouvre enfin. Il se précipite dans l’entrebâillement. La prochaine fois, il miaulera avec plus d’obstination devant la porte qui s’est ouverte ; l’expérience qui a réussi l’attire automatiquement. Si la porte s’ouvre à nouveau, une tendance tenace se créera qui poussera l’animal à toujours venir miauler à cette porte et non aux autres ; il pourra même ne plus voir une autre porte latérale qui lui permettrait d’entrer, pour s’en tenir à l’acte tâtonné qui a réussi et qui s’est transformé en règle de vie.

            Il s’agit d’un principe absolument général d’adaptation sans lequel la vie elle-même ne serait pas possible. C’est comme l’échafaudage que les maçons commencent nécessairement par la base. Ils tâtonnent pour planter les longs poteaux ; ils mesurent, ce qui n’est en définitive, qu’une forme plus pratique de tâtonnement ; ils attachent des traverses, éprouvent la résistance, et quand le premier pont est établi, ils s’y aventurent avec quelque précaution, en t^étonnant encore ; d’un geste familier, ils s’assurent que l’ajustement est suffisant, que l’expérience, fruit du tâtonnement, a réussi, qu’il est inutile de chercher ailleurs.

            Désormais, ce premier pont sera comme un point d’appui, un passage naturel, à partir duquel on montera, selon les mêmes principes, le deuxième étage. L’homme a la prétention parfois de commencer l’échafaudage par le sommet. Jusqu’à ce jour, la chose s’est révélée impossible, si ce n’est en apparence.

            Notre comportement s’organise de même, par la systématisation successive d’expériences réussies qui font alors partie de notre nature, de notre être, que nous ne pouvons plus modifier sans nuire gravement à notre équilibre et à la solidité définitive de l’édifice. Les maçons le savent : le tout est de bien planter les poteaux et d’assurer le premier pont.

            Que serait-ce si notre cœur ne battait pas tout seul régulièrement, si nous devions nous appliquer nous-mêmes à en surveiller le fonctionnement, si nous devions diriger et ordonner les divers mouvements de la digestion. Notre vie serait accaparée par ce souci. Et c’est d’ailleurs ce qui arrive aux malades qui doivent s’occuper exagérément de leur cœur, de leur estomac et de leurs poumons, et qui en viennent à ne plus penser qu’à leur fonctionnement, à ne plus parler que de leurs malaises organiques. Les assises d’un poteau d’échafaudage se sont ébranlées, le pont de base a perdu sa solidité et l’attention de tout le chantier est penchée sur cette menace, difficile à réduire parce que sur ces fondements, repose l’édifice.

            L’enfant tâtonne de même pour porter une cuiller à sa bouche ; il peut, au début, heurter son nez ou accrocher malencontreusement son menton. Mais l’expérience réussie tend à se reproduire en réflexes systématiques qui deviennent règle de vie. L’enfant refera exclusivement le geste qui a porté la cuiller dans sa bouche.  Puis ce geste deviendra le pont solide et sûr dont il n’aura plus à se préoccuper, le même geste automatique que répète la brebis retrouvant le bercail le soir. Le premier pont est solide, l’individu pourra monter sa construction. Il pourra, tout en mangeant, vous écouter ou jouer. Le tâtonnement primitif sera devenu inéluctable règle de vie.

            Ce processus de tâtonnement réussi se fixant dans la répétition automatique de l’acte réflexe qui se transforme en règle de vie, est la norme de comportement de toute vie organique. Il attire notre attention sur l’importance parfois définitive des toutes premières réactions de l’individu, qu’elles soient bonnes ou mauvaises. L’être est obligé d’aménager ainsi successivement le mécanisme automatique de ses gestes ; il ne peut faire à moins que d’assurer les poteaux de son échafaudage dont il montera successivement les étages. Il dépend de l’éducation comprise dans son sens le plus large et le plus profond d’aider à la fixation de réflexes, à l’assujettissement de règles de vie qui servent en définitive la destinée de l’individu, dans l’harmonie d’un milieu favorable.

            L’enfant tâtonnera instinctivement pour trouver les heurs de sommeil qui lui sont les plus favorables. Mais il se peut que ce ne soient pas celles qui conviennent aux parents, ni celles même qui répondent au rythme normal de la nature, qu’il veille la nuit et dorme le jour, qu’il tarde à s’assoupir le soir et ne soit jamais éveillé le matin. Il en résulte un déséquilibre dont l’enfant pâtira en définitive. Le premier pont sera monté de travers et les voitures qui passeront dans la rue risquent de l’emporter. N’est-il pas du devoir des parents de faciliter la réussite des expériences favorables dont la répétition deviendra règle de vie…

            L’enfant est attiré par l’air, le soleil, l’espace libre. Il veut sortir, gesticule, crie et pleure. Sortez-le une première fois, à une heure indifférente, après ou avant tels ou tels gestes. Demain, l’appel de l’expérience réussie jouera automatiquement, et l’enfant voudra sortir au même moment. Si vous cédez, dans quelques jours, le pli sera pris, le réflexe sera déjà règle de vie. Et peut-être cette heure de sortie non seulement ne vous convient pas à vous, mais n’est pas favorable à l’enfant, à cause de l’humidité, ou du froid, ou de l’heure de la tétée. Il en résultera un essai de résistance de votre part ; l’enfant se cabrera comme se cabre la brebis qu’on empêche d’accéder à son bercail. Encore une fois, il en résultera du désordre et du déséquilibre nuisibles à la construction de l’individu.

            Nous verrons tout à l’heure les conséquences pratiques de ces constatations.

            C’est la faculté qu’ont certains êtres de rester perméables aux enseignements de l’expérience, de diriger en conséquence leurs tâtonnements, qui cessent alors d’être exclusivement mécaniques, que nous appellerons l’intelligence.            Ce sera le principe de  notre

 

SIXIEME LOI
Du tâtonnement intelligent


            Si l’individu n’est sensible qu’à l’appel impérieux de son être et aux sollicitations extérieures, ses réactions se font mécaniquement, en raison seulement de la puissance de l’appel et des variations des circonstances ambiantes.     

Chez certains individus – animaux ou humains – intervient une troisième propriété : la perméabilité à l’expérience, qui est le premier échelon de l’intelligence. Le tâtonnement, de mécanique qu’il était, devient alors intelligent. C’est même à la rapidité et à la sûreté avec lesquelles l’individu profite, intuitivement ou expérimentalement, des leçons de ses tâtonnements, que nous mesurons son degré d’intelligence.

***

Il nous est maintenant possible de formuler notre

 

SEPTIEME LOI
Du comportement
L’imitation – L’exemple

 

a) L’acte réussi appelle automatiquement sa répétition.

L’acte réussi par les autres entraîne la même répétition automatique.

b) Cette imitation de gestes, dont nous sommes témoins, a toutes les caractéristiques de nos expériences tâtonnées qui ont réussi.

1.      L’imitation, comme la répétition d’actes réussis, n’est jamais l’effet d’un raisonnement quelconque ou d’une décision consciente.

2.      L’imitation ne demande jamais aucun effort particulier. C’est pour s’y arracher qu’il faut faire effort.

3.      Elle vise toujours à la perfection dans la reproduction automatique. C’est une condition d’harmonie vitale.

4.                              L’exemple, au même titre que l’expérience personnelle réussie, tend à se fixer tel quel, en automatisme qui crée une tendance et suscite une règle de vie parfois indéracinable. C’est comme un maillon, non pas juxtaposé à la chaîne de la vie, mais imbriqué dans cette chaîne, qui en fera à jamais partie et qui, plus ou moins selon la puissance des autres maillons, donnera à la chaîne son aspect et ses qualités déterminants.

c) Mais on n’imite pas indistinctement tous les gestes dont on est témoin.

Par l’imitation, des chaînons pour ainsi dire extérieurs viennent s’imbriquer dans la chaîne de notre comportement au même titre que ceux qui sont forgés par notre expérience tâtonnée. Il en résulte :

1.      que l’exemple n’est imité que si la chaîne est encore en cours de formation. Si elle est définitivement fixée en règle de vie, elle est imperméable à l’exemple. Quand on a pris définitivement une démarche personnelle, on est moins influencé par certaines attitudes ambiantes.

2.      que l’exemple est d’autant mieux imité qu’il s’inscrit plus facilement dans la série de nos expériences tâtonnées. L’enfant qui expérimente des systèmes de traction avec branches en images de camion, imitera volontiers les gestes du chauffeur. Il y sera beaucoup moins perméable si ses travaux du moment sont dominés par la chasse, par exemple, ou la construction d’abris.

3.      que le chaînon ainsi constitué par l’imitation prend absolument toutes les caractéristiques des chaînons personnels, et jouera dans le comportement ultérieur exactement le même rôle. L’individu se l’est assimilé.

4.      Si l’exemple ne s’imbrique pas dans la série tâtonnée du comportement, il n’est que rapporté. Il peut être imité mais les gestes qu’il suscite ne sont pas intégrés à la chaîne du comportement. Ils perdront alors les qualités qui résultent justement de cette imbrication.

5.      Un exemple à moitié imbriqué, un chaînon insuffisamment accroché au chaînon précédent et se prêtant mal à l’accrochage des chaînons suivants, peut nuire considérablement à la solidité et à l’harmonie de la chaîne.

Choc et refoulement

Avant d’en venir à la complexité du comportement de l’individu au sein du milieu dans lequel il est plongé, nous devons préciser une notion encore, dont la réaction est plus particulièrement personnelle à l’origine : la notion de choc et refoulement.

            Nous reprendrons pour cela notre comparaison de la vie avec le cours d’un torrent.

            Si l’individu était assez puissant, si le milieu au sein duquel doit se réaliser son potentiel de vie était suffisamment favorable à son épanouissement, le cours du torrent se poursuivrait normalement, sans obstacle qui le ralentisse et le complique, sans interventions qui le dévient et l’asservissent.

           Ce qui ne veut pas dire, comme l’ont cru certains éducateurs et de trop nombreux parents, qu’on doive exagérément débloquer le lit du torrent pour en écarter toutes les aspérités. In torrent au cours trop régulier, au lit trop apprêté et trop minutieusement dirigé ne serait plus un torrent puisqu’il ne connaîtrait plus ni le jaillissement des eaux sur les pierres, ni le grondement du flot qui dévale, invincible, entraînant en son sein des blocs informes qui sont autant de dangereux et efficaces boutoirs.

            Les haies sur le parcours de la course ne ralentissent point l galop du cheval bien entraîné, elles lui sont, au contraire, comme un stimulant pour mieux prendre son élan, pour allonger sa foulée dans un mouvement dont l’harmonie peut se hausser au style d’une émouvante perfection. Il est aussi, dans la vie, des obstacles qui sont une occasion de mieux sauter, d’affirmer sa forme, de dominer et de se dominer dans une exaltation de son propre sentiment de puissance.

            La vie reste malgré tout une course d’obstacles. Nous devons veiller à ce que notre coursier améliore sans cesse sa forme pour triompher des difficultés qu’il aura à affronter, mais aussi à ce qu’il ne se trouve pas, brusquement, devant une haie dont la hauteur ou la contexture l’épouvantent, le rebutent, l’arrêtent et découragent tout effort à venir.

            Qu’arrive-t-il, en effet, si devant l’enfant se dresse un obstacle qui est pour lui insurmontable ?

            Exactement ce qui se passe pour l’eau du torrent qui heurte un rocher qu’elle ne parvient pas à dépasser Il y a choc, arrêt plus ou moins bruyant et déchiquetant de l’élan ; puis, après un moment d’inquiétude et d’indécision, le flot refoulé reflue sur lui-même dans un remous tourbillonnant.

            Il se produit alors, en même temps que le retour sur soi, une sorte de vide, de creux, que le courant met plus ou moins longtemps à combler selon la hauteur de l’obstacle.

            L’individu est de même refoulé par un obstacle anormal qu’il n’a pas pu surmonter. Il a la sensation d’un trou qui se creuse brusquement en lui, comme un manque de puissance consécutif à l’échec momentané, et qu’il devra combler par l’appel urgent à des forces neuves.

            C’est un peu aussi comme le coureur de bicyclette qui heurte un obstacle imprévu et tombe. Dès la première émotion du choc passée, il éprouve une impression profondément déprimante de vide à combler, de retard à rattraper. Et ce n’est que lorsqu’il a, dans un temps plus ou moins réduit, récupéré l’énergie suffisante qu’il peut repartir, dans l’espoir, pas toujours réalisé, de rejoindre le peloton.

            S’il peut ainsi, après avoir comblé ce vide, enfourcher sa bicyclette et repartir, le mal peut n’être qu’insignifiant, sans affecter sérieusement le résultat de la course.

            L’individu peut, de même, combler en un temps record le vide produit par le remous et retrouver sa puissance normale pour poursuivre sa course vers la vie.

            Si l’intérêt de cette cours, si le succès au moins partiel exaltent et couronnent l’effort, l’accident peut s’effacer partiellement ou même totalement dans le souvenir, comme l’éclatement de l’eau sur la pierre dépassée et dominée par le torrent.

            Mais, dans la plupart des cas, l’accident, même bénin, n’est pas sans laisser de trace.

            Le choc de l’eau sur la pierre, le jaillissement qui en résulte, le reflux violent qui fait s’élever en gerbe le flot descendant, tout cela produit un brusque déséquilibre qui se répercute pendant un temps assez long en mouvements désordonnés, en flots chevauchants, en girations de vagues, qui sont comme les suites douloureuses du choc subi.

            Ce coureur qui a heurté l’obstacle et a fait une chute, s’est peut-être meurtri lui aussi ; le choc se traduit par  une douleur, ou du moins par une courbature anormale qui ne sont que l’expression du brusque déséquilibre organique et de l’effort instinctif pour y parer. Si le choc est plus violent, il peut en résulter une blessure beaucoup plus longue à guérir, dont il reste alors, presque immanquablement, une cicatrice plus ou moins sensible.

            Ces faits sont l’image à peu près parfaite de l’effet sur l’individu d’un obstacle insurmontable. Il y a alors un refoulement qui arrête et entame d’abord la puissance dynamique de l’âtre. Ce refoulement creuse comme un vide brusque, accompagné de remous et de tourbillons désordonnés. L’être inquiète tente aussitôt de combler ce vide, de dominer ce remous, de retrouver l’équilibre et d’orienter à nouveau le tourbillon dans le sens de la vie. Nous verrons le processus complexe de ces réalisations.

            Dans les cas bénins, le déséquilibre est très vite surmonté, oublié, et l’individu reprend sa marche en avant, avec seulement un léger retard qu’il tâchera de rattraper. Mais il est des cas plus graves qui entraînent une désorganisation, un déséquilibre accentués et tenaces, blessure tout à la fois physique et psychique, qui met plus ou moins longtemps à guérir, dont il reste parfois, pour la vie entière, une cicatrice qui, à certains moments, redevient douloureuse. Il peut même en résulter une véritable infirmité qui pose à l’individu des problèmes vitaux suer nous allons examiner.

           C’est ce processus que nous formulons dans notre

 


HUITIEME LOI

Du choc et refoulement

            Dans sa marche en avant, l’individu se heurte inévitablement à des obstacles. S’il peut les surmonter sans dommage, ils sont pour lui des stimulants qui exaltent son sentiment de puissance et de triomphe.

            Dans les cas contraires, il y a choc plus ou moins violent et refoulement consécutifs. Le choc produit comme une sorte de vide mental, qui met plus ou moins longtemps à se combler, suscitant des réactions multiples qui tendent à redonner l’équilibre indispensable pour la reprise de la marche en avant.

            Le choc reçu, le déséquilibre passager ou tenace qui en résulte, constituent une blessure plus ou moins longue à guérir, dont il peut rester une cicatrice parfois indélébile, longtemps douloureuse, et susceptible de se rouvrir et d’influencer à nouveau notre comportement dans les périodes de crise.

 

NEUVIEME LOI

La déviation

 

            Si, malgré ses efforts, l’individu ne peut pas surmonter un obstacle qui gêne la réalisation de sa destinée, il tâtonne à droite, à gauche, jusqu’à ce qu’il ait trouvé une faille qui lui permette d’éviter l’obstacle, de retrouver sa ligne de vie, en conservant intact, sinon accru, son potentiel de puissance.

            Il y a eu déviation.

            Si l’obstacle n’est pas supprimé à temps, ou la puissance pour le vaincre suffisante, l’individu s’accommode de la déviation, organises sa vie sur cette déviation qui imposera sa marque plus ou moins décisive sur l’ensemble du comportement.

 

 

DIXIEME LOI

La sublimation

            Il est des cas où, après cette déviation, l’individu ne parvient plus à retrouver sa ligne normale de vie : la déviation l’a orienté différemment. Mais cette orientation peut se faire, parallèlement, dans le sens encore d’une destinée bénéfique, par une adaptation plus ou moins ingénieuse de l’inflexion subie aux lois supérieures  de la destinée humaine.

            On dit qu’il y a alors SUBLIMATION.

            Mais la loi plus importante, qui est incluse dans celles de la déviation et de la sublimation, c’est celle de la COMPENSATION.

            Vous coupez la branche d’un arbre. La sève qui ne peut continuer sa voie normale, reflue sur elle-même, indécise et inutilisée. Elle est attirée alors par le courant qui persiste vers les branches qui n’ont pas rencontré d’obstacle à leur croissance. L’énergie qui ne trouve plus à se dépenser dans un sens, va renforcer l’énergie en activité dans un autre sens ; et elle se dirige vers le centre dont le dynamisme est le plus puissant et crée de ce fait un appel plus impérieux.

            Ce sont donc les branches les plus vigoureuses qui bénéficient de la sève inutilisée dans la branche coupée. C’est une des principes de la taille des arbres : ce n’est pas forcément une branche voisine de celle que cous avez coupée qui bénéficiera du reliquat de sève, mais la branche la plus vigoureuse, celle qui trouve les meilleures conditions d’accroissement de puissance. Si sous prétexte de lui donner une forme, vous coupez à  l’arbre les branches vigoureuses, la sève inutilisée  ne sera pas puissamment attirée par l’appel de la vie ; elle tâtonnera, et, finalement, essayera de bourgeonner des rejetons inutiles. L’essentiel, pour l’arboriculteur, est toujours de réserver quelques branches vigoureuses… La vie s’en va vers la vie. Si l’eau se traîne sur un sol en pente, il est fastidieux de vouloir la guider. Tant qu’elle est impétueuse, il y a de la ressource pourvu qu’on ne brise pas définitivement le courant.

            Cette loi est générale : la vie qui ne peut plus se dépenser et se réaliser dans un sens normal s’en va renforcer un dynamisme en cours, et elle renforce l’organe le plus puissant, le plus dynamique, celui qui réussit le mieux dans le sens de la destinée. C’est ce que l’on a coutume d’appeler la compensation.

            Attachez un bras (malade ou blessé par exemple) à un enfant. La vie a tendance à se retirer du bras immobile ; les muscles s’atrophient. Mais cette puissance n’est pas perdue : elle se porte automatiquement vers les organes qui sont les mieux susceptibles de compenser la perte ainsi subie. Cette compensation se fait avec un maximum d’efficacité par l’organe similaire dans les cas de parité ; si le bras droit est immobilisé, c’est le bras gauche qui gagne en puissance, en audace et en habileté ; si l’œil droit est provisoirement inutilisé, c’est l’œil gauche qui accroît son acuité ;si une jambe est faible, c’est l’autre jambe qui renforce.

            Mais l’influx vital peut suivre un trajet différent. L’homme qui devient aveugle compensera son activité visuelle inutilisée par le renforcement d’autres possibilités réactionnelles. Quels seront les organes qui bénéficieront de cette déviation ? Ce n’est pas automatiquement le toucher, ou l’ouïe, ce sera le sens, l’aptitude fonctionnelle qui s’avérait la plus efficace pour retrouver le potentiel de puissance. Si l’ouïe est déjà, par nature ou par fonction, particulièrement développées, ce sera l’ouïe qui deviendra l’organe prédominant qui bénéficiera de la perte de puissance visuelle ; si l’homme se servait surtout de ses mains, ou de son goût, ce seront ces sens qui acquerront subtilité et puissance.

            Si l’homme devient sourd, ce sera de même la virtualité la plus favorable qui attirera le potentiel de vie devenu inutilisable : c’est la branches la plus vigoureuse qui bénéficiera de la sève, et ce peut être la vue, ou le sens de la parole, ou l’intelligence, ou la simple force brutale.

Et il n’y a pas seulement compensation. L’équilibre      a été détruit au bénéfice d’un organe. C’est comme dans une écurie : tant que les bêtes sont toutes en bonne santé, solides et de bon appétit, chacune défend son râtelier. Mais que l’une perde l’appétit, c’est la plus forte de celles qui restent qui bénéficie du fourrage inemployé. Il se produit une compensation : le fourrage est mangé et le propriétaire ne s’aperçoit pas même tout de suite de cette déviation. Seulement, la bête la plus forte gagne en puissance à mesure qu’elle mange davantage. Plus elle est forte, plus elle attire à elle de nourriture. Elle en viendra même à manger la part des autres bêtes non malades. Il se produit ce qu’on appelle parfois une SURCOMPENSATION. C’est-à-dire que si on représente par 5 la puissance d’une branche vigoureuse de l’arbre, ou le dynamisme d’une pièce du mécanisme humain, et qu’une branche coupée, qu’une pièce  momentanément immobilisée perde sa puissance cotée 5, la branche vigoureuse va bénéficier de la compensation et acquérir une puissance 5 plus 5 = 10. Mais cette puissance exigeante attirera alors à elle la puissance d’autres pièces ; ce sera comme la ruée progressive de l’armée vers la brèche réussie ; les ailes qui n’ont pourtant pas rencontré de puissance insurmontable sont entraînées vers l’appel dynamique. Ce n’est plus 5 plus 5 que deviendra la puissance, mais 10 plus une certaine puissance venue d’autres organes non atteints.

Cette surcompensation est très nette chez les infirmes. Le boiteux voit sa jambe intacte renforcée, mais il acquiert un équilibre souvent supérieur à l’équilibre normal ; l’aveugle réussira avec ses doigts ce que nous sommes incapables de réaliser avec tous nos sens.

Ces observations seront synthétisées dans notre :

 

ONZIEME LOI

 

De la compensation

 

            L’énergie qui ne peut être employée dans sa direction normale n’est jamais perdue. Il tend à se produire un équilibre non pas statique, mais de puissance dynamique. L’énergie inutilisée est attirée par le dynamisme dominant, par celui qui réussit le mieux pour la conquête du potentiel de puissance.

            C’est le principe de la compensation dynamique.

            et :

DOUZIEME LOI

 

De la surcompensation

 

            La tendance dynamique qui a bénéficié de la puissance inutilisée par d’autres pièces du mécanisme tend à accroître démesurément sa puissance et à accaparer le potentiel des dynamismes non atteints. C’est une sorte de capitalisation que nous appellerons la surcompensation dynamique.

 

TREIZIEME LOI

 

La loi de l’économie

            L’individu veut acquérir le maximum de puissance, monter le plus haut possible, mais cela avec un minimum de dépense d’énergie, ce qui est une loi mécanique de conception parfaite.

            C’est pourquoi l’individu a tendance à passer par les chemins déjà tracés, à utiliser les outils déjà réalisés, à s’approprier l’expérience des autres pour aller plus loin qu’eux.

Si l’individu a assez d’allant, cette économie servira en définitive l’ascension puisqu’elle ménagera les forces qui permettront d’aller plus avant.

            Dans le cas contraire, l’économie deviendra avarice et ladrerie, et empêchera toute action autonome et hardie.

 

LA PRATIQUE DE LA BRECHE

            Placez du sable dans une caisse. Crevez la caisse sur sa face inférieure. Ce n’est pas seulement le sable qui se trouve en contact avec la brèche qui s’écoule, mais le vide creusé par cet écoulement produit comme un appel qui attire vers la brèche tout le sable de la caisse. Et il se crée un mouvement de translation mécanique vers la brèche.

            La même chose se passe pour l’eau de la source. Elle s’étale doucement, tâtonne dans toutes les directions à mesure que monte le niveau cherchant une issue, à droite et à gauche. Q’une brèche se produise sur un point. Non seulement l’eau qui y est contiguë va s’écouler immédiatement, mais il se produira le même appel que pour le sable, avec plus de mobilité encore, et toute l’eau s’écoulera par la brèche.

            C’est ce qui se produit pour l’armée. Les groupes qui s’engouffrent dans la brèche laissent derrière eux un vide qui appelle et attire non seulement les réserves normales placées en profondeur derrière ce groupe, mais aussi les groupes voisins, du centre et de l’aile droite, qui n’ont pas trouvé d’écoulement à leur puissance contenue, et aussi les réserves placées derrière ces groupes. Il se produit une vaste et profonde inflexion vers la brèche par où la puissance a trouvé à se manifester.

            Si les stratèges n’interviennent pas pour modérer cette inflexion, il pourrait y avoir comme une sorte de ruée qui dégarnirait prématurément le centre et la droite et rendrait l’armée extraordinaire ment vulnérable.

            Le même processus mécanique se produit dans le comportement de l’individu.

            Il suffit que l’individu découvre, au cours de son expérience tâtonnée, une tendance qui trouve son exutoire pour qu’immédiatement, par ce même mouvement mécanique et en vertu de la loi ci-dessus énoncée de l’économie, toute l’activité tende à s’engager dans la brèche ouverte.

            Cet appel de force, d’activité et de puissance vers les tâtonnements réussis, cet élan mécanique vers une brèche ouverte et qui se répercute latéralement et en profondeur, c’est ce que l’on nomme la tendance.

 

QUATORZIEME LOI
Des tendances

            En vertu de la loi précédente d’économie, dès que l’activité humaine, dans son expérience tâtonnée plus ou moins intelligente découvre une brèche pratiquée dans l’obstacle dans sa marche en avant par un acte réussi, il se produit dans tout l’organisme une tendance à utiliser cette brèche et les possibilités qu’elle offre pour réaliser sa destinée.

            Cet appel mécanique vers la brèche ouverte est d’autant plus manifeste que sont rares les possibilités de se réaliser. Si le mécanisme humain trouve une brèche normale pour les actes essentiels de la vie, les courants ainsi créés contrebalancent et annihilent l’appel d’une brèche particulière. Si tous les autres recours sont impuissants, l’appel a alors tout son effet : la tendance se réalise, s’affirme, automatiquement, se fixe comme tous les mécanismes précédents.

Le complexe social

Les recours-barrières

 

Quand l’individu a-t-il recours au milieu ? Quelles sont les situations qui en résultent ? Quelles sont les lois fondamentales que nous pouvons découvrir à la vase de ce comportement complexe ? Question délicate que nous allons tâcher d’examiner avec toujours la même préoccupation d’explication sensible.

            Nous avons déjà comparé l’être à la recherche de son potentiel de puissance à une armée en mouvement et nous avons distingué notamment les refoulements qui résultent de la puissance adverse à laquelle on se heurte, l’appel au contraire réalisé par l’ouverture d’une brèche et l’inflexion générale que cet appel imprime à l’ensemble du comportement – inflexion qui est tendance, laquelle devient bien vite règle de vie.

            Or, cette brèche peut être pratiquée : soit de haute lutte, après un âpre combat qui nécessite, comme nous le verrons, le raidissement de tout l’être  et aussi l’appel aux réserves, la feinte, le recul provisoire, la surprise, etc., soit par sympathie, persuasion et compréhension de l’ennemi qui se trouve en face et qui, sous certaines conditions, accepte d’accorder certains avantages qui permettent l’ouverture plus ou moins prudente et profonde de la brèche ; soit par veulerie et faiblesse  caractérisée de l’adversaire, dont la lâcheté, les mauvaises habitudes, les vices ou la dégénérescence le poussent à passer purement et simplement au service du vainqueur dont il sera l’esclave.

           On conçoit tout de suite que le comportement de l’individu soit profondément influencé par la prédominance de telle ou telle alternative et que, dans notre souci éducatif, nous devrons porter l’accent sur la position même du milieu vis-à-vis de l’être à la recherche de sa puissance.

 

*

Nous reprendrons alors notre comparaison du devenir humain avec un torrent qui dévale la pente favorable et qui rencontre sur ses bords tantôts des rives friables qu’il creuse et déchiquète, tantôt des torrents secondaires qui lui apportent généreusement leur tribut de puissance ; mais parfois aussi un mur naturel ou artificiel qui fait barrage et auquel il se heurte en vain.

            C’est comme ces barrières qui bordent les chemins, auxquelles on peut s’appuyer le cas échéant, comme à une rampe, pour franchir une fondrière ou un bas-fond luisant de glace ; qu’on peut enjamber ou enfoncer pour s’en aller courir à la poursuite des papillons des prés ou atteindre les cerises ou les poires qui s’offrent comme une tentation. Mais barrières aussi qui peuvent être suffisamment solides pour délimiter froidement l’espace dont on peut disposer, pour jalonner et encadrer notre marche en avant.

            Tout le secret, tout l’art, toute la science de la formation éducative résideront dans la fonction favorable de ce que nous nommerons les Recours-Barrières : pas trop loin pour que les enfants puissent s’y appuyer le cas échéant, pas trop près cependant afin que l’enfant garde malgré tout suffisamment de large pour s’épanouir et se réaliser ; suffisamment hautes s’il y a vraiment danger à les franchir ; et sinon, malgré tout, accommodantes et familières, ne bouchant point la vue sur des horizons apaisants et prometteurs, et autorisant le cas échéant ces petits écarts qui ne prêtent pas à conséquence et qui n’en sont pas moins pour l’individu comme d’émouvantes échappées.

            La position des ces recours-barrières pourra varier d’ailleurs, avec les exigences du milieu, comme avec les possibilités des individus, avec leur puissance de réaction personnelle ou l’aide qu’ils sont appelés à demander, pour vivre et monter, au milieu ambiant. Selon les cas, c’est la fonction Recours qui primera ; dans d’autres cas ce sera plutôt la fonction Barrière. La plupart du temps il s’agira de barrières mobiles, adaptées à l’âge des individus, à leur potentiel de puissance aux difficultés du chemin.

            Nous allons donc d’abord donner quelques indications sur le fonctionnement des ces recours-barrières.

            Il fut un temps – il y a à peine quelques générations – où le recours-barrière de la famille était trop rapproché, trop élevé, trop barrière. L’enfant se heurtait trop vite à la rudesse paternelle, aux difficultés matérielles, aux exigences d’une vie trop misérable. Mais par contre, le recours-barrière social était tellement lâche qu’il en était souvent inexistant. Il n’était ni recours ni barrière et cela  corrigeait dans une certaine mesure la rigueur de la barrière familiale. Mais le recours faisait défaut. Privé d’un minimum de sollicitude sociale, l’enfant, dès qu’il échappait au cercle fermé de la famille, en était réduit à faire lui-même toutes les expériences, sans guide éclairé, sans appui technique.

            Mais, par delà cet inorganique recours-barrière nature. Il y trouvait d’incontestables appuis, mais bien plus encore de limitations à son potentiel de puissance.  Il se « colletait » vraiment avec la nature, individuellement souvent et, lorsqu’il le pouvait, en faisant appel à un quatrième recours-barrière : les autres individus, auxquels  on se frotte, nécessairement, et qui peuvent être amis ou ennemis, exploiteurs de vos efforts, concurrents impitoyables dans la lutte pour la vie, ou, au contraire, collaborateurs bénéfiques pour une même œuvre de puissance dominatrice.

            Il s’est produit, au cours du dernier siècle, un total renversement de position de ces recours-barrières.

            Dans la famille, en général plus humanisée, le recours a pris le pas sur la barrière. Le père n’y est plus le patriarche omnipotent jaloux de sa souveraine autorité, mais plutôt le nourrisseur, l’appui, le guide. Le centre de gravité de la famille s’est comme déplacé : c’est maintenant, de plus en plus, l’enfant qui en est l’objet. C’est un progrès, mais souvent chèrement payé, nous le verrons par les risques nouveaux qu’on n’a pas toujours su éviter, par la tendance extrême contraire : la famille reste bien un recours – parfois beaucoup trop complaisant- mais il lui arrive de faillir totalement à son rôle naturel aussi de barrière. C’est aujourd’hui l’enfant qui, plus ou moins, tend à affirmer dans la famille son autorité inconsciente et maladive, à imposer ses volontés et ses fantaisies. Nous sommes au siècle de l’enfant gâté, et la chose est grave.

            La société, par contre, va resserrent sans cesse ses barrières, qui ne sont pas, hélas ! nécessairement des recours.

            Ce sont souvent de véritables barrières matérielles : les implacables murs des interminables rues et la laideur froide des usines, l’exiguïté du logement, avec ses ouvertures, sans autre horizon que la façade polluée d’autres logements, ou le décor hallucinant des cheminées d’usine ; toute l’emprise  croissante de cette termitière qui vous enserre et qui ne vous laisse plus même deviner l’immensité d’une nature généreuse et vous ravit jusqu’au petit coin de ciel dont on a tant besoin pourtant pour rêver et s’envoler.

            A cette barrière matérielle s’ajoute chaque jour la barrière tout aussi impitoyable des lois et règlements qui encadrent, déterminent, surveillent et limitent tous les actes de l’individu, de son lever à son coucher et même pendant son sommeil. Pour une trop grande potion de l’humanité, la société n’est aujourd’hui qu’une barrière marâtre, sourde aux plus angoissants des appels de détresse.

            Avec l’envahissement croissant du recours-barrière social et son évolution mécanique dans le sens de l’inhumaine barrière, se déforment aussi la position et la portée du  recours-barrière de la nature. On a repoussé si loin ce recours-barrière de la nature qu’on n’y atteint bientôt plus qu’en trichant avec le recours-barrière social, qu’on ne peut donc lui demander ni l’apaisement de sa richesse, ni l’ampleur bienfaisante de ses limitations. Toujours s’interpose, entre le recours-barrière social et le recours-barrière de la nature, le mur monstrueux qu’ont monté les hommes comme une limite arbitraire et injuste à son impérieux devenir.

            Le recours-barrière des individus subit inévitablement le contrecoup de  cet anarchique déplacement du recours-barrière social et de la nature. Les individus malmenés par la tyrannie des barrières ne se retrouvent plus eux-mêmes ; ils perdent jusqu’à leur marque ineffable pour ne devenir à leur tour que des outils ou des jetons asservis à la grande erreur ? On comprend alors que devienne toujours plus illusoire le recours à des individualités qui ne sont plus par elles-mêmes des puissances ni des forces, qui ne sont plus que des images d’elles-mêmes d’inconscientes barrières qu’on n’utilise pas sans danger comme appui.

            Telle est la position actuelle du problème, dont on devine toute la délicatesse et la complexité. Nous le préciserons dans notre :

 

QUINZIEME LOI

Des recours-barrières

            Dans ses tâtonnements, l’individu mesure et exerce non seulement ses propres possibilités, mais il essaye aussi de s’accrocher au milieu ambiant et d’avoir recours à lui pour conquérir son potentiel de puissance.

            Mais le milieu est plus ou moins complaisant, plus ou moins docile, plus ou moins utile. Il est tantôt recours, tantôt barrière, le plus souvent un complexe mélange des deux. C’est de la position et du jeu de ces recours-barrières que résulte en définitive le comportement de l’individu vis-à-vis du milieu.

Nous distinguerons :

le recours-barrière famille

le recours-barrière société

le recours-barrière nature

le recours-barrière individus

Nous formulerons ainsi notre :

 

 

SEIZIEME LOI

Du mécanisme des recours

Chacun des recours-barrières définis dans notre précédente loi peut être :

généreusement aidant

égoïstement accaparant

brutalement rejetant  

 


       Les réactions de l’individu vis-à-vis de ces recours-barrières sont réglés par les mêmes lois qui président aux recours individuels. Le tâtonnement, mécanique d’abord, puis expérimental et intelligent, en est à la base.

            Les réactions seront, suivant les cas :

- de fixation provisoire

- d’abandon

- d’insatisfaction

- de refuge.

            L’échec total, qui équivaut à la mort, n’est jamais accepté par l’individu.  

 


 

DIX-SEPTIEME LOI

 

De la technique de vie

 

            Dans sa recherche obstinée de la puissance, l’individu qui ne peut victorieusement  affronter la vie utilise systématiquement la brèche ouverte par une tendance évoluant en règle de vie. Et c’est dorénavant autour de cette brèche, de cet outil de puissance que s’organisera tout le comportement individuel. Organisation systématique qui peut avoir des avantages, qui peut être bénéfique, mais qui risque aussi de nuire à la solidité de la construction humaine.

            Plus cette technique de vie est schématisée, plus elle est fragile et dangereuse ; plus elle est différenciée et complexe, plus elle est solide et bénéfique.

 

 

DIX-HUITIEME LOI

 

Du torrent de vie

 

 

            L’homme doit faire l’impossible pour affronter la complexité du torrent de la vie.

            Dans ce torrent, se mettre tant soit peu à l’écart du cours est toujours une faillite et une erreur, qui conduit vers un rythme de vie ralenti, pour des buts qui ne nous sont pas essentiels.

            La solution royale, c’est de se libérer en partant en avant, en prenant la tête du peloton.

            Celui qui réussit ainsi à prendre la tête du peloton, ne serait-ce que partiellement et pas moments, conquiert de ce fait une plus sûre vision de la route à suivre ; son dynamisme est comme un appel de force qui entraîne les autres individus et qui renforce automatiquement son potentiel de puissance, qui le pousse vers son devenir.

            Mais celui qui a abandonné le torrent ne peut plus y revenir sans un sursaut héroïque qui nécessite souvent l’impulsion vigoureuse d’une force extérieure.

            La solution idéale du processus vital sera donc de devenir chef de peloton, de partir en avant, toujours et le plus possible dans le torrent, avec une claire vision du but à atteindre.

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DEUXIEME PARTIE

Par les explications qui précèdent – et qui sont, nous le répétons, le résumé d’un livre important qui apportera plus tard toutes justifications théoriques et pratiques -, nous avons schématisé, pour ainsi dire, la technique du comportement et défini les lois générales de la vie. Elles diffèrent sensiblement de celles qui ont cours communément et où l’éveil de l’intelligence, du sentiment, de l’âme, - ces survivances tenaces du spiritualisme – restent au tout premier plan.

            Une technique du comportement n’est, en somme, nous l’avons vu, que l’étude des moyens et des outils que l’individu emploie pour assurer et développer sa personnalité. A nous d’éprouver si ces outils nous permettent, mieux que les entités spiritualistes, de scruter, de retrouver, de préciser, pour les influencer, les phases essentielles de la vie enfantine. </