BIBLIOTHEQUE DE TRAVAIL ET DE RECHERCHES

N° du 30 novembre 1975

première édition

Supplément à L'EDUCATEUR n° 5 du 30-11-1975  

DES MOMENTS PRIVILEGIES ?

par

MARIE-HELENE MAUDRIN
avec la collaboration de
FRANCOISE GOSSELIN

FRANCOISE RIGAUD
MARIE-CLAIRE PENICHOU

VERS UNE PEDAGOGIE SENSIBLE A L’ECOLE MATERNELLE

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Sommaire :

1.DES OBJETS ET DES GESTES

La voiture de François Xavier ; Les gâteaux de Yannick ; Le dessin de Frédéric ; La photo de Sheila ; Le mariage de Sandrine ; La descente dans le trou ; Marie-Antoinette, Delphine, Christelle ; Patricia et la tasse de lait ; Noël et l'arrosage ; Un objet privilégié : l'éponge ; L'écharpe de Laurent ; Delphine et les punaises ; La confection d'un objet vrai

2.INTERVENTIONS DE LA MAITRESSE

Denis et le loque ; René et la cuvette ; William et le pipi ; Le grand petit lavabo valabo ; Merci monsieur, merci madame ; La cagoule de Vincent ; Isabelle et la pluie ; Agnès et le grand pas ; Les musiciens ; William et le tambourin ; Nés de ces moments : les règles “ des idées ”

3.ROLE DU GROUPE ET NAISSANCE DES REGLES DE VIE

Le milieu scolaire générateur d'angoisses ; La première danse... et son évolution ; Le jeu des clowns poussant poussés ; Jeu des bêtes ; Nées de ces moments : les règles du faire-semblant ; Jeu à mesurer sa force ; La main de Cathy ; L'ajustement des comportements ; Franck ou la pression du groupe ; La mort de la maîtresse ; La maîtresse est une sotte ; L'existence d'une loi dans le groupe ; Lois de la classe signalées par les enfants ; Corinne vers l'autonomie ; Devenir grand est quelquefois insupportable

4.STRUCTURATION DE LA CLASSE

Chrystèle et son saladier ; Evolution des structures de la classe trois niveaux

 5.A CERTAINS MOMENTS... FAUT-IL DIRE ENCORE PRIVILEGIES ?

Stéphanie ou impossible de recourir à la maîtresse ; La rentrée des classes

 6.LORSQUE LE COMPROMIS EST IMPOSSIBLE ?

Les fleurs mutilées

 

 

 

 DES MOMENTS PRIVILEGIES ?

Par MARIE-HELENE MAUDRIN

avec la collaboration de FRANÇOISE GOSSELIN, FRANCOISE RIGAUD,

MARIE-CLAIRE PENICHOU

 

VERS UNE PEDAGOGIE SENSIBLE A L'ECOLE MATERNELLE

 

DES MOMENTS PRIVILEGIES comme ceux qui suivent et sans doute bien d'autres encore ont aidé et peuvent aider des enfants à trouver leur place au sein du groupe de la classe.

IL SERAIT DOMMAGE de ne pas se servir de cette aide...

IL SERAIT INTERESSANT pour notre pratique de recenser ces possibilités...

IL SERAIT UTILE de favoriser ces échanges...

LE POUVONS-NOUS ? C'est la manière dont Philippe a réussi à s'intégrer au groupe, grâce à une petite voiture qui m'a donné l'idée de recueillir ces moments de classe. Puis, je me suis dit qu'il serait peut-être intéressant de les regrouper, en montrant ce qu'ils ont apporté dans mon travail. J'ai sollicité des camarades pour m'aider à compléter ma collection : Françoise Gosselin, Marie-Claire Pénichou, Françoise Rigaud ont répondu à mon appel.

En notant les gestes, les paroles, les attitudes des partenaires j'ai pris conscience que j'avais tendance involontairement à reprendre ceux qui avaient dénoué une situation difficile. Par la suite je l'ai fait volontairement, pour en vérifier l'efficience.

 

 

EN GUISE D'INTRODUCTION

 

On pourrait dire que la Pédagogie Freinet s'appuie sur un réseau de relations ; elle est toujours en cours de construction, Pour l'individu isolé il s'agit de “ créer des liens ” avec les êtres, les objets, la matière, les outils et d'entrer ainsi dans une série d'échanges positifs. La part de l'éducateur au niveau des êtres, serait de prendre conscience de ce réseau de relations et d'apprendre à ne pas contrarier ces échanges naturels puis de les favoriser au niveau du groupe de la classe, (Mais il faut toujours penser qu'il peut exister d'autres structures de vie plus bénéfiques encore car respectant plus les besoins des enfants tout en offrant plus de possibilités et moins de contraintes, Classes décloisonnées, école éclatée). Au besoin, l'éducateur met en branle le jeu des relations positives à l'aide d'actions encore à cataloguer plus finement (cf. William et le tambourin...)

 

Eviter l'échec individuel de manière à ce que le bilan soit positif sans pour cela éviter le conflit, mais contrôler l'action afin que la réaction n'en balaie pas le bénéfice ? Progressivement, permettre à l'enfant d'avoir une action sur le milieu où il vit et que les cadres à fixer pour qu'une vie de groupe soit possible, se mettent en place petit à petit en respectant les besoins et la personnalité de chacun ? Qu'ils viennent si possible de la réflexion des membres du groupe lui-même ou qu'ils découlent des réactions et des conflits ? Il me paraît fondamental d'ajouter que nous sommes tous ou que nous avons été en pédagogie comme ailleurs, capables du meilleur et du pire. Il n’y a pas à s'en culpabiliser outre mesure à partir du moment où nous nous mettons à chercher ce qui pourrait être un mieux. Point par point, en inventant ou en remettant en cause nos attitudes, en échangeant tous à ce niveau, nous finirons bien par nous construire une attitude cohérente.

 

Marie-Hélène MAUDRIN

 

1.                DES OBJ ETS ET DES GESTES

 

LA VOITURE DE FRANÇOIS-XAVIER

 

22.9 - Philippe, 3 ans 3 mois, pleure chaque matin depuis la rentrée. Il accepte seulement de dessiner pour papa et d'écouter le chant commun. Il demande que je le prenne dans mes bras et refuse de participer aux moments d'utilisation de la salle de jeux.

 

Ce matin-là, 22.9, François-Xavier me confie une petite voiture afin de ne pas la perdre au cours de ses évolutions dans la salle de jeux.

 

Philippe me demande de la lui donner. Je ne peux, puisque François-Xavier me l'a confiée.

Philippe paraît comprendre, après un moment me quitte, va s'asseoir à côté de François-Xavier et arrive à lui faire comprendre qu'il voudrait la voiture, car François-Xavier me la réclame et la lui prête. Au moment d'écouter un disque, Philippe s'allonge pour la première fois avec la majeure partie du groupe, à côté de François-Xavier.

 

Il se met avec lui pour un jeu à deux qui est proposé par une camarade. Il monte sur le manège à son côté.

 

24.9 Il va le retrouver à son arrivée et voyant celui-ci “ faire le cow-boy ” se met à galoper derrière lui.

Quelqu'un proposant de faire “ les clowns ”, il participe de tout son cœur en faisant le clown qui ne fait que tomber. Il accompagne ses gestes d'exclamations et de vocalises.

Un premier enfant propose un modèle de clown au groupe, un autre enfant un second modèle, puis je demande à Philippe de nous montrer ce qu'il a fait et il s'exécute devant tous avec la même simplicité et le même plaisir.

 

25.9François-Xavier est absent. Philippe reste tout d'abord sur son banc, commence à s'animer sur place lorsqu'on fait le cheval, se laisse glisser et vient se joindre au groupe pour “ faire le bateau ” et écouter les comptines. Par l'intermédiaire de la voiture, Philippe est entré en relation avec François-Xavier et en suivant celui-ci a réussi à trouver sa place dans le groupe jusqu'à même se passer de sa présence et le dépasser, car François-Xavier n'a jamais osé se produire seul devant tous.

 

Il était lui-même l'an dernier, à la remorque de Stéphane qui nous a quittés.Peut-être entraîné par Philippe, réussira-t-il à son tour à se dépasser ?

 

29.9 A mon étonnement, François-Xavier nous raconte une très longue histoire dont il dessine le premier épisode. Je propose la confection d'un album.

En voici le texte :

C'est un bonhomme avec un chapeau.

Le chapeau s'envole.

Il l'avait enlevé

et il l'a lâché.

Après il s'en va faire les courses

sans son chapeau.

Il revient t à la maison

et il dit : “ Où est-ce qu'il est mon chapeau ? ”

Il rentre dans sa maison.

Il mange.

Il va dehors pour réparer le toit.

Il monte sur le toit.

Il tape un coup de marteau.

Il fait nuit et son chapeau est dehors.

Le chapeau rentre dans la maison tout seul.

Il va sur la tête du bonhomme.

 

*

 

LES GATEAUX DE YANNICK

 

Yannick, 3 ans 9 mois, a beaucoup pleuré à la rentrée ; il a bien pleuré pendant un mois ; au bout d'un mois il ne pleure plus mais en arrivant il prend une petite voiture qu'il garde précieusement dans ses mains et va se réfugier dans le coin bibliothèque, le plus à l'abri de tous les regards. Lorsque j'en parle à sa maman, elle me dit : “ oui, à la maison, il dit qu'il a très peur des autres enfants ”. Personne, pourtant, ne lui fait de mal, disons qu'il est ignoré ; seulement il y a beaucoup de monde, beaucoup de bruit et la seule personne qui pourrait le sécuriser, n'est malheureusement guère disponible !... Petit à petit il commence à me sourire, à me parler un peu mais avec les autres :: RIEN.

 

Les enfants avaient pris l'habitude pendant un temps d'amener des bonbons, des gâteaux de chez eux, qu'ils distribuaient à 4 h à leurs camarades (c'était une réaction en chaîne). Un jour Yannick arrive avec 2 paquets de gâteaux que bien sûr je lui fais distribuer le soir même ; au début il ne veut pas les donner : “ Non, toi ” me dit-il ; je l'oblige un peu et finalement il accepte ; tout le monde lui dit “ MERCI YANNICK ” peu à peu à la fin de la distribution un magnifique sourire illumine son visage. Je le remarque et j'en parle à la maman ; en lui disant de renouveler ceci, si elle veut bien, dans quelques jours. Ce qu'elle fait trois fois et c'est suffisant. Yannick est alors considéré comme “ le camarade qui amène souvent des bonbons et des gâteaux ” ; au début il est apprécié à cause de cela ce qui lui permet de s'intégrer dans le groupe et d'être par la suite très apprécié par sa gentillesse et à dater de ce moment il passe une très bonne année dans le groupe.

 

*

 

LE DESSIN DE FREDERIC... DONNE ET APPRECIE...

 

Frédéric est “ l'affreux ” de la classe ! Il me fatigue plus que les 36 réunis. Le soir je suis littéralement épuisée ; pas seulement à cause de lui, mais disons qu'avec lui, enfin “ la coupe est pleine ”...

 

Frédé ne veut pas écrire, en grande section. Il a fait une fiche de calcul et encore : “ C'est bien pour te faire plaisir ! ” m'a-t-il dit.

 

Il dessine, il peint et depuis le début de l'année, c'est toujours le même dessin “ moche ” : un bonhomme tout noir, avec des cheveux dressés sur la tête, sans jambe avec des grands bras écartés...

 

Quand je lui disais “ Finis bien ton dessin ”, ça coulait de tous les côtés et toujours du noir et du bleu foncé ; et puis un jour il a mis de la couleur.

 

Son bonhomme était beau, son dessin moins tourmenté. Je me suis extasiée : “ Frédé, cette fois, je l'encadre ton dessin, il est magnifique ! ” Ce jour-là, fait exceptionnel, son grand-père est venu le chercher. Il ne partait pas avec le grand frère de l'école primaire ; alors, j'ai montré le beau dessin au grand-père. Je ne l'ai pas gardé, ce beau dessin auquel je tenais, je l'ai “ valorisé ” sur un beau papier blanc et je l'ai donné...

 

Le lendemain Frédé m'a dit : “ Tu sais le dessin, mon pépé, il l'a affiché au-dessus de son lit, mais je t'en ferais des autres, des beaux ”.

 

Depuis, effectivement Frédéric ne fait plus son bonhomme tout noir ; bien sûr il me fatigue toujours autant, mais je crois qu'il a grandi ; il est un peu sorti du tunnel...

 

*

 

LA PHOTO DE SHEILA …

puis des baisers sur la main...

Réactions en chaîne

 

Laurent est en général toujours souriant, confiant dans ses rapports avec moi. De temps en temps, au cours de la journée, il s'arrête auprès de moi et demande à me faire un “ pip ” (un baiser). Ringo et Sheila sont sa grande passion. Il nous a fredonné “ les gondoles à Venise ” dès le premier jour et a demandé à entendre ses idoles dès qu'il a vu l'électrophone. Il compatit toujours au malheur des autres et propose ses bons services avec gentillesse. La seule chose qu'il ne supporte pas, c'est qu'on lui conseille de passer aux W.C. en même temps que les autres. Il n'y a d'ailleurs aucune raison de lui faire des recommandations à ce sujet, car il a toujours su prendre ses dispositions en temps voulu.

 

Valérie pas contre a eu des difficultés. Son comportement était très possessif vis-à-vis du petit frère tout d'abord, qu'elle voulait voir auprès d'elle et qu'elle privait de toute initiative. Elle ne savait pas proposer gentiment à quelqu'un de danser avec elle mais obligeait le partenaire choisi à la suivre, et menaçait celui-ci s'il refusait de le faire. Je l'ai vue, armée d'une paire de ciseaux, menacer Martine, une petite qui a beaucoup de difficultés à se déplacer. Valérie se faisait souvent rejeter, que ce soit à la dînette ou aux constructions.

 

Ce matin-là, elle s'était fait rappeler à l'ordre à la dînette, aux cubes, en salle de jeux et au moment de l'habillage : aussi me menaçait-elle des foudres de sa mère. Je la sentais tendue, prête à griffer et mordre et je lui faisais remarquer qu'elle n'avait pas le droit de faire mal à quelqu'un pour jouer avec lui ; que ça n'était pas la bonne méthode, de faire mal, pour avoir des copains...

 

A ce moment-là, j'entendis derrière moi une petite voix qui disait : “ C'est ma copine à moi, Valérie, moi, je l'aime bien ”. L'ami Laurent écoutait la conversation et donnait son avis. Il en profita d'ailleurs pour sortir de sa poche la collection des photos de mariage de Sheila et Ringo, les montra à sa “ copine ” et finalement, gardant les “ en couleurs ”, se décida à lui en donner une en noir qu'elle accepta, voyant l'intérêt que je portais au cadeau et l'envie qu'il suscitait chez les autres. Ils sortirent main dans la main, montèrent ensemble sur le manège. Ce fut là, le premier contact positif.

 

Il y eut encore de nombreux moments difficiles, en particulier lorsque revint un petit par la taille, absent depuis un long moment, que Valérie essaya de dominer pour le garder tout à elle.

 

Enfin, un jour, elle courut à moi, illuminée, incrédule et rayonnante : “ Maîtresse, maîtresse ! Oh ! Elle m'a fait un bisou à ma main ! ”. Elle, c'était Martine, incapable de se relever seule, que j'allais oublier en salle de jeux et qui s'inquiétant de loin, avait poussé un petit cri. Valérie toute proche s'était élancée à son secours et en récompense, Martine affolée et reconnaissante lui avait embrassé les mains.

 

Je dois dire qu'à partir de ce jour, j'oubliai d'aider Martine à se relever la majeure partie du temps. Prise en charge par Valérie, Martine eut moins peur des bousculades dans la cour de récréation ou dans le couloir et servit d'intermédiaire entre le groupe et elle, car toujours affectueuse et souriante, elle entrait facilement en contact avec les autres. En salle de jeux, les déplacements s'organisèrent à deux puis à plusieurs ensuite, car Martine, ne se laissa pas enfermer dans une amitié exclusive.

 

Le temps des querelles incessantes était fini, mais tout n'était pas gagné. Si j'avais à faire une remarque, Valérie se fâchait et restait sombre dans son coin pendant un long moment. L'ordre de fermer le piano parce que le groupe avait décidé de danser en utilisant l'électrophone nous valut plus de trois quarts d'heure de retard.

 

Les filles de la classe des grands invitèrent les filles de la section des moyens à danser une de leurs trouvailles. Valérie refusa plusieurs fois de suite.

 

Son graphisme ne progressait pas beaucoup, les personnages restaient incomplets et le reste peu riche.

 

Laurent nous apporta un après-midi son petit chien dans un panier. Valérie resta longtemps à le caresser et à l'observer. Il posa la tête sur ses genoux et s'endormit.

 

Personne ne réussit à dessiner le chien de Laurent sauf Valérie qui n'oublia ni la queue, ni les oreilles, ce qui lui valut un grand succès. Elle commenta alors à haute voix les diapositives que je proposai sur les chiens et en particulier sur un petit chien.

 

Le 25 février, Valérie me montra une poignée de toutes petites perles car son collier s'était cassé. Je lui demandai d'aller les poser tout de suite sur mon bureau dans la boîte prévue car il était dangereux de les laisser à la portée des petits (c'est un des interdits de la classe). Quelques minutes plus tard alors que j'étais encore dans le couloir à déshabiller un enfant, Valérie revient avec Philippe me disant qu'il avait une perle dans le nez. J'emmenai Philippe et par une pression sur la narine réussis à faire sortir la perle.

 

J'allai ensuite voir Valérie, lui réclamai toutes les perles en lui demandant pourquoi elle n'avait pas obéi aussitôt à l'ordre donné. Je lui expliquai qu'avoir une perle dans le nez était très dangereux pour Philippe et qu'elle avait bien fait de venir me prévenir mais que rien n'aurait dû arriver si elle avait obéi.

 

Comme nous avions pris du retard, je lui ordonnai d'installer l'atelier d'encre même si elle ne voulait pas en faire. Le ton était sec et je consultai ma montre pour voir combien de temps durerait le moment de recul. Après 15 minutes Valérie se mit au travail, installa l'atelier puis se lança elle-même dans le dessin et me demanda mon avis sur son œuvre.

 

Quelques jours plus tard, Mariella voulut dessiner les gâteaux qu'elle avait apportés. Le groupe trouva que pour de gros gâteaux tous pareils, les dessins de Mariella étaient “ trop petits et pas pareils ”. Valérie proposa de tourner autour et exécuta le travail le lendemain avec Mariella.

 

Elle me demanda également de lui montrer comment écrire son prénom. C'est elle qui vient de trouver dans le jeu “ de la Piste aux Etoiles ” comment montrer du geste aux lions qu'il faut descendre de la chaise, tourner, saluer, passer dessous, se rendre en un endroit donné. Olivier n'osait pas se produire devant le groupe : elle est allée le chercher, l'a appelé son bébé lion, l'a encouragé de la voix et du geste afin qu'il réussisse... J'ai bien l'impression que Valérie est sur la bonne voie...

 

Note : Valérie, Laurent et Martine étaient nouveaux à la rentrée de septembre.

 

 

*

 

LE MARIAGE DE SANDRINE

 

Nous fonctionnions cette année-là en classes décloisonnées, nous étions donc deux maîtresses et beaucoup, beaucoup d'enfants (90 inscrits).

Sandrine, 4 ans 3 mois était une petite fille très renfermée, apparemment affolée par l'espace dont nous disposions et surtout par la multitude d'enfants...

Sandrine restait immobile au milieu de la classe et ne se déplaçait qu'accrochée à la jupe de l'une des maîtresses. Elle refusait toute activité.

 

Aux environs du mois de février elle se mit d'elle-même à un atelier (pâte à modeler) elle conserva cette activité pendant plus d'un mois : elle ne faisait que ça. Un jour, elle changea d'atelier : découpage-collage, qu'elle conserva tout aussi longtemps.

Cela représentait pour nous un progrès énorme, d'autant que Sandrine se mettait à nous parler un peu, à nous, mais n'avait toujours aucun contact avec ses camarades.

 

Sandrine assista à un mariage. Le lendemain, à un moment où les enfants étaient regroupés, elle raconta cela ; au départ bien sûr, elle ne s'adressait qu'à nous deux et timidement. Cependant les autres enfants étaient intéressés et lui posaient des questions. Sandrine leur répondait. Ça s'est arrêté là.

 

A la suite de cela nous avons décidé tous ensemble de jouer au mariage (le récit, qu'elle avait fait, avait plu aux enfants). Il était difficile de choisir la mariée : beaucoup de petites filles se proposaient (sauf Sandrine). Comme Sandrine était à l'origine de tout cela, nous lui avons demandé si elle voulait bien être la mariée : elle accepta.

 

Nous avons confectionné ensemble une robe blanche en papier crépon à Sandrine ; une belle robe de mariée !... Quand nous lui avons essayé la robe elle est devenue pâle, elle tremblait de tous ses membres.

 

Enfin, il fallut bien choisir le marié et c'était à Sandrine de décider. Elle y mit très longtemps et nous avons eu l'impression que finalement c'était un peu au hasard qu'elle s'était décidée pour Laurent.

 

Le “ mariage ” eut lieu et c'est de ce jour-là que s'opéra un changement radical dans le comportement de Sandrine.

Sandrine ne quittait plus Laurent petit garçon très ouvert, très vivant, mais aussi très gentil qui l'accepta très bien ; d'ailleurs, ils s'appelaient “ copain ”, “ copine ”.

 

Pratiquement jusqu'à la fin de l'année Sandrine était vraiment dépendante de Laurent : à nouveau perdue quand il n'était pas là, mais très à l'aise quand elle jouait avec lui. Elle le suivait dans la bande des garçons et on la retrouvait même dans des jeux de bagarre de pistolets etc. peu lui importait du moment qu'elle était avec Laurent ! Elle participait aux activités de la classe (souvent les mêmes que Laurent).

 

La maîtresse de l'année suivante nous a dit que Sandrine était devenue indépendante de Laurent. Ils étaient encore amis, mais ce n'était plus une exclusivité, elle était à l'aise avec tous les enfants.

 

*

 

LA DESCENTE DANS LE TROU... "LA BÊTE DE LAURENT"

Le pouvoir de l'action et de la parole

 

En se rapportant à “ l'écharpe de Laurent ” on connaîtra le cas Laurent : un enfant très agressif dans le groupe, avec qui, moi aussi, j'avais de mauvaises relations. Elles se sont un peu améliorées depuis qu'il a pu confectionner une écharpe en soie pour sa maman.

 

Un fait nouveau intervient : la veille des vacances de Pâques, les cantonniers sont venus dans notre entrée, ont enlevé le paillasson puis deux dalles et “ Oh ! Le grand trou ” que personne n'avait soupçonné !

 

Les cantonniers étaient venus pour vérifier les canalisations. L'un d'eux est donc descendu dans le trou avec une torche. Les gosses étaient surpris et se demandaient ce qu'il pouvait bien aller faire, ce qu'il pouvait bien y avoir.

 

Le cantonnier qui restait, a sollicité les enfants pour venir voir. Ils en avaient bien envie mais personne n'osait y aller ; seulement, ils pensaient tous y envoyer Laurent car pour eux, il n'avait peur de rien et c'était sûrement le seul capable...

 

Laurent n'était pas trop décidé. “ Mais si ”, disaient les autres, “ tu nous raconteras ” (ils avaient envie de savoir) et Laurent y est allé.

 

A sa sortie il a vite fallu se rassembler pour qu'il nous raconte ; et voilà ce que Laurent a vu : “ Dans le trou il y avait des cailloux, du ciment et au fond y avait une lumière ; je crois que c'était une grosse bête dans le trou ”.

 

Ils ont pourtant vu le monsieur descendre mais plus personne n'y a pensé. C'est sûr, c'était une bête : “ Alors comment était-elle ? ” Là, le délire, Laurent parlait, il expliquait, il construisait sa bête pour les autres.

 

C'était bien sûr une sorte de monstre avec des dents, des cornes...

 

A la fin une petite fille a dit : “ Mais alors, la bête de Laurent, elle est sous notre classe ! ”. Il ne fut plus question des cantonniers, mais seulement de la “ bête de Laurent ”.

 

C'est dommage, on a été pris par l'heure de la sortie et puis les vacances de Pâques... Il est certain que Laurent avait eu là l'occasion de se valoriser aux yeux de ses camarades.

 

Laurent a besoin que l'on parle de lui, qu'on le valorise, qu'on le regarde, qu'on s'intéresse à lui ; à ce moment-là, il accepte finalement de respecter les autres.

 

*

 

MARIE-ANTOINETTE, DELPHINE ET CHRISTELLE

La connaissance, même de vue, d'un entant et une attitude compatissante...

 

Marie-Antoinette est arrivée dans notre classe au début de cette année venant de la classe voisine. Entrée à l'école au dernier trimestre de l'année précédente, elle l'avait passé à pleurer et nous avions remarqué qu'elle préférait venir dans ma classe car elle y retrouvait Delphine, une petite voisine qui fréquentait l'école depuis la rentrée déjà.

 

Derrière ses lunettes embuées de pleurs, elle ne devait pas voir grand-chose et restait à sangloter discrètement. Delphine accepta avec fierté de la piloter et j'en fus bien contente.

 

Sa mission confirma son statut de grande qu'elle oubliait souvent auparavant pour poursuivre un jeu ambigu où elle passait à l'opposition brutale si je refusais de lui accorder les privilèges de bébé que son attitude réclamait.

 

La présence de Marie-Antoinette coupa court souvent aux moments de tension qui montaient, et, manipulée par Delphine qui lui soufflait le déroulement des opérations et l'entraînait, Marie-Antoinette, en pleurs à chaque changement d'occupation se mit à la peinture, aux feutres, se servit et rangea mais refusa terre et monotypes au cours du 1er trimestre. Elle resta longtemps cependant à observer ces ateliers.

 

Un matin que Delphine était absente, Marie-Antoinette restait plantée en salle de jeux.

 

Le cœur compatissant, Christelle, qui l'observait souvent d'un air navré, mais se tenait à distance, sans doute d'ailleurs, à cause de Delphine qui avait fait un peu de sa voisine une propriété ; Christelle donc, sortit son mouchoir et ne se voyant pas repoussée lui essuya les yeux. Elle la prit doucement par la main et l'emmena s'asseoir, la regardant dans les yeux et lui tenant compagnie pour la séance.

 

A partir de ce jour Marie-Antoinette accepta de se mêler au groupe, tenue d'une main par Delphine et de l'autre par Christelle. Un flot de larmes et un gémissement nous rappelaient qu'il ne fallait pas oublier cette condition. Quand je la priais de prendre place pour une occupation définie comme la confection des gâteaux et qu'elle ne bougeait pas, souvent les intéressés laissaient d'eux-mêmes trois places et Christelle et Delphine venaient encadrer leur protégée sous l'œil bienveillant du groupe. Certains remarquaient, commentaient et encourageaient les initiatives...

 

Marie-Antoinette profita de l'épidémie de rougeole à sa manière. L'atelier monotype déserté devint sa propriété pour une quinzaine de jours. Elle mélangea les encres des heures durant transformant les couleurs en un brun homogène sans trop se soucier d'un graphisme durable, se lavant les mains fréquemment et manipulant l'éponge qu'elle apprit à tordre ; franchissant ainsi, un grand pas vers l'autonomie. Elle pourrait dorénavant réparer ses erreurs avant même que quelqu'un s'en soit rendu compte.

 

Un jour enfin, elle nous déclara d'une voix forte qui m'étonna : “ Moi, je n'ai pas de maison ”. Delphine nous expliqua que Marie-Antoinette vivait dans une caravane. D'autres vivaient en caravane et il y eut de nombreux échanges à partir de sa réflexion.

 

Quelques jours plus tard, en salle de jeux, Marie-Antoinette refusa une fois de plus de monter sur les bancs. Depuis que les enfants en avait fait un toboggan, elle refusait systématiquement d'essayer.

 

Tout en maintenant les bancs en place, je l'appelai et lui déclarai “ Fais comme tu veux, mais fais quelque chose ! ”. Comme elle se tenait toute raide auprès de moi, je lui expliquai que Martine grimpait assise et que tout le monde l'attendait, même longtemps s'il le fallait. (A l'époque Martine donnait de légers coups de reins successifs et je bloquais à chaque fois la progression car ne parvenant pas à s'aider suffisamment des bras, elle repartait vers le bas sitôt que les pieds ne touchaient plus le sol). Béatrice grimpait à quatre pattes et descendait aussi comme elle le voulait ; je l'aidais chaque fois qu'elle le demandait. Elle pourrait être assise, debout, à genoux, à plat ventre... comme elle voudrait !

Pour la décider j'invitai Delphine et Christelle à l'encadrer, et prise en sandwich, Marie-Antoinette tenta l'expérience. Elle recommença et y prit plaisir. A ma stupéfaction, je la vis le midi partir rejoindre sa mère en sautillant au lieu d'offrir l'image habituelle de la désolation !

 

Elle confectionna les jours suivants une bonbonnière en rotin que chacun admira.

 

Elle participa depuis aux ateliers, me demandant de l'aider dans un but défini alors que je devais avant insister pour qu'elle cherche et trouve une occupation.

 

Début mai, comme elle refusait de participer à la “ danse sur une idée de Valérie ”, je lui proposai de prendre place à côté de Delphine, la pris par la main, mais un “ non ” net arrêta mon geste.

 

Elle tira la langue à Delphine qui pour un temps et je ne sais quelle raison n'était plus sa copine et alla d'un pas décidé s'asseoir ailleurs, pas même auprès de Christelle. Les autres lui firent place...

 

*

 

PATRICIA ET LA TASSE DE LAIT :

La bienfaisante éponge

 

Quelques jours après la rentrée de janvier arriva une petite Patricia qui devint la benjamine de la classe. Elle était à la fois curieuse de tout et prudente et saisit dans la journée une partie des possibilités qui lui étaient offertes et une partie des limites à son action.

 

A 16 heures environ, une tasse de lait offerte les mois d'hiver par la municipalité était servie aux enfants. Patricia s'attabla souriante avec les autres, mais la tasse était-elle un peu chaude peut-être ou une situation semblable avait-elle provoqué ailleurs des incidents ?... Toujours est-il que tout le lait fut renversé et que pour la première fois de la journée la petite s'affola et se mit à sangloter.

 

Vite, la voisine courut chercher l'éponge, et je lui expliquai qu'ici, renverser ce n'était rien puisqu'il y avait une éponge.

 

Véronique essuya le plus gros, Patricia regarda comment on tordait, finit d'essuyer le reste avec un beau sourire mouillé, se cala les fesses sur la chaise puis replongea le nez dans une nouvelle tasse de lait.

 

*

 

NOËL ET L'ARROSAGE

ou réparer le préjudice causé.

 

Franck et Noël jouaient à l'eau. Franck emplissait ses bouteilles jusqu'à ce qu'elles débordent.  Noël faisait tourner le petit moulin. Franck voulut s'approprier une bouteille que Noël estimait sienne. Etant le plus fort, il y réussit. Noël ne répliqua pas et se mit à emplir une timbale. Rassurée sur la suite des événements, je me remis à questionner mon voisin à propos de l'histoire qu'il venait de raconter puis levai à nouveau les yeux vers les deux compères.

 

Franck, bouche ouverte avait pris une position de repli et n'osait même pas appeler. Il fixait Noël, qui, la timbale à la main, amorçait sous son nez un balancement du bras qui prenait peut à peu de l'ampleur. L'eau venait lécher le bord de la timbale. Gare à la figure !

 

“ Noël ! ”. Je me levai d'un bond, la chaise et le crayon tombèrent. Il se fit un grand silence.

 

Le geste de Noël brusquement bloqué fit jaillir l'eau hors du récipient et une belle flaque s'étala sur les chaussures de Franck. Alors, en un éclair, Noël qui était presque toujours muet, bondit sur la serpillière et me cria “ Maîtresse, maîtresse, je vais essuyer ! ”, d'une voix forte et distincte comme je ne l'avais entendue qu'une fois lorsqu'il avait failli s'oublier dans la culotte.

 

Le préjudice réparé, l'incident était clos et il fallait voir, le sourire de Noël au moment de l'habillage comme s'il avait conjuré un grand péril.

*

UN OBJET PRIVILEGIE : L'EPONGE

 

Un atelier nettoyage permet aux enfants de réparer eux-mêmes leurs maladresses, et je veille à ce que chacun sache tordre correctement l'éponge, sinon, le remède serait pire que le mal !

 

Je me souviens à ce propos, d'une tentative malheureuse d'Olivier à l'atelier peinture. Celle-ci devait être trop épaisse. Il prit l'initiative d'y ajouter de l'eau, mais il en mit trop, bien qu'il ait employé le flacon à bouchon perforé qui permet de ne verser qu'une petite giclette dans chaque gobelet.

 

La peinture trop liquide dégoulina le long de la feuille, se répandit à terre, sur la table et sur le chevalet. Olivier tenta de réparer les dégâts, il se saisit de l'éponge, mais comme il ne savait pas bien tordre, il provoqua une véritable inondation.

 

Abstraction faite de la maladresse son comportement était tout ce qu'il y a de logique. Voilà pourquoi le nettoyage quotidien et systématique de la table à terre est confié à un groupe rotatif de 3, et je vérifie que chacun sait effectivement tordre.

 

Ce nettoyage n'étant confié qu'à ceux qui n'ont pas encore tout à fait maîtrisé le problème, ils en bénéficient de plus en plus souvent à mesure des progrès. Il y a au bout bien du temps gagné et des heurts évités.

 

*

 

L'ECHARPE DE LAURENT

aider à la confection d'un objet "vrai".

 

Laurent avait besoin à tout prix que l'on s'occupe de lui ; il devait être le “ nombril ” de la classe et pour cela bien sûr tous les moyens lui étaient bons : agressivité vis-à-vis de ses camarades ; refus de tout ce que je proposais ; semer la perturbation au milieu des activités ; enfin tout ce qui pouvait entraîner une réaction de ma part ou de la part du groupe ; il guettait d'ailleurs la réaction avec un petit sourire narquois après chacun de ses exploits. Réactions souvent négatives ; c'est vrai ça ne collait pas entre Laurent et moi, ni entre le groupe et le Laurent (“ Tu n'as qu'à lui couper les cheveux et le mettre à la poubelle ” me disait-on) ; j'étais moi-même désarçonnée par le phénomène Laurent.

 

Et ça continuait !...

 

Un nouvel atelier a été mis en place : peinture sur soie pour la confection d'écharpes (technique du gros sel). Cette activité n'était possible que pour un enfant : c'était un peu la vedette du jour !… (les écharpes sont bien sûr destinées aux mamans) et puis enfin c'était nouveau !… donc beaucoup de candidats.

 

Laurent bien sûr en mourait d'envie mais à partir du moment où ce n'était pas lui, il n'était plus d'accord ; c'était... (tout ce qu'on veut !...)

 

Enfin, un jour, je le sentais un peu plus serein, et je lui propose : “ Tu viens essayer, je vais te montrer ” ce qui d'habitude déchaînait les foudres “ Non, j'veux pas, c'est..., d'abord c'est moi le plus fort et mon père il a des “ pistoles ”.

 

Bref, cette fois-ci pas du tout ; ce fut “ D'accord, maîtresse ! ”

 

Et ce, pendant tout le temps où on a travaillé ensemble. Les autres, je crois, n'en revenaient pas et venaient voir ce que faisait Laurent, qui, à ce moment-là était un personnage très important expliquant aux autres.

 

“ Tu vois, toi, tu saurais pas le faire, il faut faire ceci, cela... ”.

 

II passa un temps fou à réaliser cette écharpe (garder la bonne place le plus longtemps). On avait l'impression que pour une fois il était à peu près bien dans sa peau.

 

Les autres d'ailleurs ont très bien réagi rentrant pratiquement dans son jeu.

 

Enfin, une journée idyllique !...

 

Il y eut à la même époque un autre événement qui fit plaisir à Laurent : nous avons fait une sortie dans une ferme et sa maman (très coopérante) faisait partie des accompagnatrices. Il venait souvent me parler de cela.

 

De cette date nos rapports ont été considérablement changés : je n'ai pratiquement plus de problèmes de relations avec lui. Encore des problèmes cependant avec le groupe. On n'est pas tout à fait sorti de l'auberge mais c'est sur la bonne voie...

 

*

 

DELPHINE ET LES PUNAISES

émailler la journée de petites tâches vraies...

 

Delphine est fort gentille lorsqu'on s'occupe d'elle la première, mais réserve des surprises comme celle de semer la réserve de punaises dans les pots de peinture lorsque je n'ai pas pris cette précaution. Elle aime aussi venir s'asseoir près de moi et s'occupe alors très calmement si je prends la peine de lui adresser de temps en temps la parole.

Par contre, s'il m'est impossible de rester assez longtemps près d'un groupe, elle va de l'un à l'autre, touchant à tout, ne faisant rien et refusant les activités que je peux lui proposer s'il m'est impossible de rester auprès d'elle.

 

Un objet en rotin avait été confectionné au cours du premier trimestre puis une carte de Noël.

 

Il s'écoula ensuite un moment où nous n'entreprîmes ensemble rien de très marquant.

 

Delphine se couvrit la tête de peinture verte et accepta de bonne grâce un shampooing à la stupéfaction de la mère avec qui le shampooing était "toute une comédie".

 

Depuis, j'essaie d'émailler la journée de Delphine de petites tâches vraies de rangement où elle m'aide à porter les objets, de moments de nettoyages communs. Je lui demande par faveur, d'aider quelqu'un qui peine de manière à éloigner l'orage.

 

*

 

LA CONFECTION D'UN OBJET VRAI

 

J’aide le plus vite possible certains enfants à confectionner “ un objet vrai ”, c'est-à-dire un objet qui a effectivement une utilité comme un dessous de plat dont la maman se servira quotidiennement ou un découpage qui décorera la salle de jeux un jour de fête.

 

L'existence de « l'objet vrai » reconnu par les autres, et surtout par sa famille, amène l'enfant qui l'a créé à percevoir sa propre identité donc, celle de ses voisins. De plus, la réussite sociale provoque souvent l'envie de “ re-entreprendre ” et de “ re-réussir ”.

 

Les objets proposés tiennent compte des intérêts et des refus de chacun : rotin pour ceux qui craignent de se salir, peinture sur soie pour les barbrouilleurs, aluminium, où il s'agit de dominer pour certains l'étape de l'encrage, dessous de plat, guéridons, tables en céramique confectionnés à l'aide de gabarits où l'on tasse la terre à grands coups et où il est permis d'en avoir plein les mains et même un peu plus...

 

Le plaisir peut durer longtemps. Une mère signalait l'autre jour qu'au CE2, son fils prenait toujours autant de plaisir à lui voir autour du coup l'écharpe qu'il avait confectionnée à 3 ans.

 

 

***

 

 

2.    INTERVENTIONS DE LA MAITRESSE

 

 

DENIS ET "LE LOQUE"

ou la maîtresse reprend une attitude familiale spécifique qui sécurise

 

Denis restait debout dès son entrée en classe. Il se tenait dans le recoin à droite de l'entrée formé par une table et un casier de rangement et ne commençait une activité que si, questionné et consentant, je l'emmenais par la main à l'endroit voulu et lui indiquais les gestes à faire : “ Prends les pinceaux, place-les dans les pots, prends, trempe-les dans la peinture... un dans chaque pot... il en faut encore un... ”. Je ne le quittais que quand il avait vraiment commencé l'activité choisie et paraissait s'y absorber.

 

Denis était asthmatique et fréquemment absent. Je désespérais un peu de le voir prendre confiance en lui.

 

Un matin, la classe était toute calme, j'entends une sorte de cri et je vois Denis, tout pâle, portant la main à sa gorge. Il parle d'une voix tendue, hachée : “ Maîtresse, Maîtresse, le loque... ”. Il a le front moite ainsi que les mains. Avait-il avalé quelque chose ? A le voir décomposé ainsi, je ne me sentais vraiment pas à l'aise. Il secouait la tête négativement à ma question “ Non... pas avalé... le loque ”. De quoi avait-il peur ? Ne le comprenant vraiment pas, je décide d'aller trouver sa sœur dans la classe voisine.

 

Le prenant dans les bras, je cours dans la classe voisine, entre sans frapper et demande à la sœur ce qu'est “ le loque ”. Elle me répond en pleurant le “ loquet ”. Compris ! -Le hoquet - Par chez nous il y a une comptine qui dit “ j'ai le loquet bilboquet... ” heureusement !

 

Quand je parle de hoquet, elle me fait signe que c'est bien cela. Je lui tapote le dos, Denis est toujours aussi tendu. Je lui frotte le visage, lui parle, enfin ne sachant plus que faire, je demande à la sœur ce qu'il faut faire.

 

Elle me dit “ Souffler dans l'oreille ”. Je souffle et ressouffle, voici mon Denis qui se calme presque instantanément. Le mieux c'est que je suis sûre qu'il n'avait pas le hoquet effectivement, il avait seulement peur de l'avoir et on le sentait en proie à une angoisse profonde au point qu'on en voyait tous les signes physiques.

 

A partir de ce moment-là, Denis a été transformé. Il est venu me donner la main alors qu'auparavant je la lui prenais et quand je le voyais un peu tendu, je lui disais “ Alors Denis, plus le loque ? ” et il se mettait à sourire.

 

Pour le rassurer, je crois qu'il fallait que j'adopte au moins une fois une attitude familiale spécifique qui le sécurisait lorsqu'il se sentait angoissé.

 

J'ai bien eu de la chance que la sœur soit là, sinon, allez deviner !

 

Maintenant, je pense à demander ce que fait la maman quand quelque chose ne va pas et que je sens l'enfant angoissé. A la vérité, je n'ai fait qu'emprunter les gestes familiaux, provisoirement, car après environ 3 mois, nous avons pu plaisanter de cette peur qu'il avait eue alors que je ne pense pas que la maman ait plaisanté de cette peur-là !

 

*

 

RENE ET LA CUVETTE

ne pas entrer dans le jeu de l'enfant...

 

René était très souvent absent. On le voyait une fois de temps en temps rarement.

Un après-midi, la grand-mère affolée l'amena. Les parents étaient commerçants, la maman sérieusement malade depuis un moment. Ce jour-là, vraiment, personne ne pouvait être à la maison avec l'enfant.

 

La grand-mère le suppliait, promettait monts et merveilles. L'enfant se mit à hoqueter “ Je vais vomir, je vais vomir ! ” s'écria-t-il.

 

“ Ça y est, s'écria la grand-mère, il fait ça, chaque fois qu'il a une contrariété ! ”.

 

Personne ne pouvait le surveiller, il fallait qu'il reste et trouver une solution. Je ne pouvais retenir un certain agacement.

 

“ Madame, dis-je à la femme de service qui venait d'accourir, allez donc chercher une cuvette ! ”

 

Ce fut instantané. Les hoquets et les cris cessèrent, l'enfant lâcha la grand-mère et sortit dans la cour.

 

Nous nous regardions toutes, stupéfaites “ Ah ! C’était de la comédie ! ... ” réalisa la grand-mère presque déjà indignée.

 

De la comédie... non... Le mot ne me satisfaisait pas, la preuve que quelque chose n'allait pas... oui... Comédie, c'était rendre l'enfant responsable et son attitude ne pouvait être qu'une résultante... Quelles étaient les forces qui la composaient ? .Toute une histoire !

 

*

 

WILLIAM ET LE PIPI

ou la maîtresse s'interpose entre le groupe et l'enfant

 

William était très timide, rougissant pour un rien, et n'osant s'exprimer. Je le sentais toujours vis-à-vis de moi, et de tous d'ailleurs, sur la défensive. Un après-midi, je l'aperçois de loin, inoccupé, tourmenté, le regard anxieux, près des larmes.

 

Que se passait-il ?

 

Nous nous trouvions à l'époque à 45 dans 37 m2. Faire déplacer quelqu'un pour gagner la porte et les W.C., ou m'appeler, avait semblé insurmontable à William. Il avait essayé d'attendre et n'avait pas pu.

 

Cela me rappelait un souvenir personnel datant de ma section enfantine...

 

J'ai donc appelé la femme de service pour qu'elle réponde en mon absence aux besoins de la classe, ai pris William par la main sans rien dire, et suis allée changer moi-même le slip. La culotte n'était que relativement peu atteinte, il a décidé de la remettre... ni vu, ni connu...

 

Au lieu de lui préparer un petit paquet infamant, j'ai trouvé du papier à fleurs et l'objet se trouvant assez présentable, l'ai posé sur mon bureau en attendant la sortie.

 

William me rapporta le lendemain le même discret petit paquet et je replaçai le slip dans le linge de l'école.

 

Depuis ce jour, nos rapports changèrent, il sortit de son mutisme, et n'hésita pas à m'appeler à l'aide, puis il fit confiance à ceux à qui je conseillai de s'adresser lorsque j'étais occupée et se créa des liens avec le groupe.

 

Je suis sûre toutefois qu'il n'aurait pas supporté la honte de s'être oublié devant 45 personnes et qu'il aurait pu s'enfermer définitivement dans son mutisme si le hasard n'avait pas été favorable à notre petite machination.

 

Quelques semaines après l'épisode du petit paquet, je me sentis tout à coup tirée très discrètement par la blouse et j'entendis William me dire très doucement “ Maîtresse, ton jupon passe ! ” C'était l'époque des jupons gonflants et il passait en effet de cinq bons centimètres à l'arrière. Très vite, alors, j'amorçai une sortie discrète et en revenant lui jetai en coin, un regard. Je le vis alors baisser les yeux avec un sourire de connivence, histoire de me faire comprendre que tout était rentré dans l'ordre.

 

*

 

LE GRAND PETIT LAVABO VALABO

 

Laurent notre grand admirateur de Sheila et Ringo aimait aussi les jeux de mots.

 

Il ne laissait à personne d'autre qu'à moi le soin de déboutonner les manches de son tablier et en profitait pour tenir conversation au moment du passage en salle de propreté.

 

Un jour où j'étais peu loquace, il me montra le coin de la salle d'eau en disant :

 

- “ C'est quoi, là ? ”

- “ Un petit lavabo ”.

puis, me montrant le centre de la salle : “ Et là ? ”...

- “ Un grand lavabo ”.

- “ Ah ! Oui, un petit valabo ” reprit-il en me montrant le grand, et ses yeux se mirent à rire.

- “ Non, un grand la-va-bo ” repris-je très sérieusement et mes yeux devaient commencer à rire car il reprit :

- “ Ah ! oui, un petit, un petit ”.

- “ Si c'est un petit, tu es un grand coquin toi ! ” lui dis-je en lui pinçant le tablier au niveau du nombril.

 

Plusieurs fois, le jeu recommença entre les petits valabos, lavabos, et les grands coquins et les petits coquins. Le temps passa, puis Laurent fut absent. Un matin, notre Laurent après un assez long moment, revint à l'école mais le cœur n'y était pas.

 

Je déboutonnais les manches mais il baissait le nez. Cela me fit penser au valabo-lavabo et je lui dis d'aller se laver les mains au petit valabo. Immédiatement son œil s'alluma.

 

- “ Tu t'es trompée, toi ! C’est un grand lavabo ! ”

 

Je pris l'air embarrassé, une main devant la bouche. “ C'est vrai, je me suis trompée ! Qu'est-ce que c'est ? ”

 

- “ Un grand et un petit ” dit-il en me montrant les pièces à conviction

-. “ Je sais, hein ! ”

- “ Très bien ” fis-je admirative.

 

Et le grand petit coquin s'en alla tout content...

 

L'allusion à un moment heureux avait dissipé les nuages et ramené le sourire.

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