Bibliothèque de Travail et de Recherches

 En 1977 des perspectives du tâtonnement expérimental

 SUPPLEMENT PERIODIQUE DE TRAVAIL ET DE RECHERCHES

au n° 15 de L'EDUCATEUR

20 Juin 77

Participations de :
Michel BARRE
Jacques CAUX

Roger FAVRY
Michel LAUNAY
Xavier NICQUEVERT
Christian POSLANIEC
Henri VRILLON
Présentation de :
René LAFFITTE

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SOMMAIRE 
PREMIERE PARTIE

Après la publication de la B.T.R. 18-19
« Dans les traces du tâtonnement expérimental »
Participations écrites à la Rencontre de Nice 1976

 -Vers un dépassement coopératif de la théorie de C. Freinet             Jacques CAUX

- Des idées, des impressions... Participation à la Rencontre de Nice            Christian POSLANIEC

- Réflexions théoriques à partir du journal scolaire                                    Michel LAUNAY

- Aspects du tâtonnement expérimental                                                     Henri VRILLON

- Le tâtonnement expérimental des groupes sociaux                                     Roger FAVRY

- Des questions sur notre propre tâtonnement de groupe                          Xavier NICQUEVERT

- L'essentiel est de se mettre en route                                                    Henri VRILLON

 

DEUXIEME PARTIE

Autour de la notion d'acte réussi

 

- Tâtonnement expérimental et pédagogie de la réussite                                    Michel BARRE

- Eclairage par la biologie de la notion d'acte réussi                           Christian POSLANIEC

- L'inné et l'acquis ou l'hérédité et l'apprentissage

Essai de vulgarisation d'un exemple précis. A partir des livres

d'Henri LABORIT notamment Les Comportements (Masson et Cie)

1973, et de l'article d'André HOLLEY La perception des odeurs

(La Recherche n° 58 juillet-août 1975)                                                   Christian POSLANIEC

- Réflexions à partir de l'article de Michel Barré                                     Michel LAUNAY

 

 

 

En 1977 Des perspectives du tâtonnement expérimental
Participations de Michel BARRE, Jacques CAUX,
Roger FAVRY, Michel LAUNAY,
Xavier NICQUEVERT, Christian POSLANIEC,

Henri VRILLON.
Présentation de René LAFFITTE.

 

 

PREMIERE PARTIE

 

·        Après la publication de la B. T.R n° 18/19 : “Dans les traces du tâtonnement expérimental”.

·        Participations écrites à la rencontre de travail sur le tâtonnement expérimental (Nice, août 1976).

 

 

Vers un dépassement coopératif de la théorie, de Freinet ? (1)

 

Jacques CAUX

 

Voici quelques notes et réflexions suite à une relecture actuelle de l'EXPERIENCE TATONNEE de C. Freinet, parue en 1948 et à laquelle est consacrée la B.T.R. 18-19. Ce ne sont que des réflexions, aussi ne prétendent-elles pas être définitives. Elles peuvent pourtant servir d'ouverture à discussions.

 

Si elles pouvaient être les prolégomènes à un futur dépassement coopératif de la théorie de Freinet, j'en serais le premier satisfait.

 

*

 

Le texte général en reste très clair ; le souffle y est puissant et constant. Il est limpide et simple ; aussi a-t-on d'emblée tendance à y souscrire totalement.

 

Loin de moi l'idée de la rejeter, car cette cohérence générale m'a permis, pendant des années de voir autrement mon métier, les enfants qui m'étaient confiés, ma vie même.

 

Mais c'est un texte philosophique qui me semble aujourd'hui peu étayé ; génial certes, mais dont la simplicité cache, je crois, des insuffisances. Qui n'en a pas ?

 

Ce texte a pu paraître révolutionnaire en 1948. Je ne crois pas qu'il puisse l'être encore aujourd'hui - sauf sous la forme d'un credo global.

 

Il est néanmoins une base d'étude solide et irremplaçable.

 

Souvent Freinet dit : « Il faudra étudier ceci, creuser cela, expérimenter... » Et justement, cette expérimentation précise, profonde, délicate, n'a pas été menée, ni par Freinet, ni par nous-mêmes. C'était pourtant à nous qu'elle incombait. Aujourd'hui, en 1976, je crois que nous avons pris quelque retard. D'autres que nous ont mené cette étude du comportement : psychologues, neurologues, biologistes, etc. La plupart de leurs conclusions ne sont d'ailleurs pas en désaccord avec la théorie de Freinet.

 

( 1) Titre de la rédaction

 

A nous maintenant de les y intégrer pour conserver le caractère global et original de la théorie du tâtonnement expérimental, mais en y apportant les validations, alors nécessairement manquantes mais que Freinet lui-même demandait.

 

Nous pouvons prendre un exemple simple, Freinet dit « Il y aura à examiner le nombre, l'ordre, le rythme d'acquisitions de ces expériences tâtonnées ».

Mais c'est tout ce qu'il dit, et, dans les exemples qu'il donne, il ne fait pas référence à des âges précis, au moins à des périodes.

Or, Piaget et Wallon - pour ne citer qu'eux - ont mené, avec leurs moyens propres, cette étude des stades du développement.

A nous de les étudier, de les intégrer dans notre théorie générale pour l'enrichir et la rendre aussi plus crédible.

 

*

 

Freinet fustige le spiritualisme - le primat de l'âme - Théorie encore fort répandue au début du vingtième siècle et héritage de notre passé chrétien.

 

Il se pose nettement en matérialiste ; il postule pour un développement progressif de l'individu. Il montre bien que l'homme se construit par appropriations successives, par différenciation de plus en plus poussée. D'être indifférencié à la naissance, uniquement mû par des décharges, des demandes d'ordre physiologique, il construit peu à peu des réactions de plus en plus différenciées grâce à et contre l'action de son entourage, qu'il soit naturel ou humain.

 

Néanmoins, si l'hypothèse est scientifiquement posée, la démarche n'est pas menée à son terme de la même manière, en ce sens qu'il n'appuie pas son argumentation sur une expérience stricte.

 

Au contraire, il l'appuie seulement sur des données d'observation (non contrôlées expérimentalement), sur une intuition géniale, mais où, parfois, transparaissent et se glissent des idées passéistes.

 

Je ne lui en fais pas grief. Il avait autre chose à faire. Mais cette philosophie sensible de l'éducation (du devenir humain) - si nous n'y prenons garde - nous risquons de la prendre telle quelle - comme une idéologie, un dogme. Il nous faut avoir le courage, aujourd'hui, d'en voir les limites, les manques. Nous avons le devoir de compléter ce bel édifice que Freinet n'a pu, tout seul, mener à son terme. Encore une fois, il nous le demande.

 

Nous n'avons alors que deux démarches possibles :

- ou bien nous dépassons ces manques par un prolongement tout aussi philosophique, tout aussi génial et intuitif ;

- ou bien, par une expérimentation scientifique des points abordés par Freinet valider ce qu'il a avancé ; et aller plus loin.

 

*

 

Freinet, quoi qu'il en dise, n'est pas totalement dégagé des idées dominantes du 19e siècle bourgeois et libéral. Si sa démarche est généralement dialectique, il reste parfois dépendant de la notion de l'hérédité des dons. Il projette sa propre vision de la vie en pensant qu'elle peut être automatiquement généralisée.

 

*

 

Je crois profondément que la plupart des points avancés par Freinet sont vrais ; mais ils restent souvent par trop simplistes, mécanistes.

 

Je crois, tout aussi profondément, que l'expérience tâtonnée résistera  victorieusement à toute expérimentation - mieux, qu'elle en sortira plus solide. C'est d'ailleurs ce que nous avons modestement tenté, pour quelques points particuliers, dans la B.T.R. n°16.

 

Je voudrais maintenant entrer un peu plus dans le détail.

 

La vie est

 

C'est une évidence ; mais aussi un acte de foi. C'est dire qu'elle ne peut faire avancer que ceux qui y croient, en tant que donnée dynamique.

Alors, la vision du monde devient positive ; alors on se met à croire en l'enfant et en l'éducation comme des possibles.

 

Mais les comparaisons, pour belles qu'elles soient, me semblent simplistes. Un petit d'homme, un cerveau d'enfant, c'est tellement et tellement vite, plus complexe qu'un grain de blé ou un torrent qui coule !

 

De plus, l'emploi des mots semble souvent imparfait, manquer de précision. Les tâtonnements de la plante sont bien prédéterminés, non empreints de la moindre liberté.

Sont-ce encore des tâtonnements ?

Ou alors, peut-on dire que les tâtonnements de l'enfant soient du même ordre ?

 

Enfin, la maturation lente et graduelle (aussi corticale et neurologique) du petit enfant, si elle lui impose un ordre strict, lui donne aussi justement et très rapidement une marge de liberté dans sa construction individuelle. Disons une part d'originalité, de singularité (notion qui semble absente du texte de Freinet).

 

Les tâtonnements de l'enfant ne restent pas longtemps aveugles. L'enfant ne reste pas longtemps mû par le simple désir de la satisfaction de ses besoins élémentaires. Sinon, faudrait-il croire qu'il n'est mû que par un aveugle élan vital ? Quelle religiosité !

 

Potentiel

 

Cette notion de potentiel, apportée par Freinet, est très importante et positive. Malheureusement elle n'est pas corrigée par celle de maturation. Or, on sait maintenant que, si une possibilité n'a pas été essayée, expérimentée à l'époque favorable d'une maturation spécifique, elle ne pourra plus se développer.

 

Deuxième Loi

 

Introduction d'un mode de pensée nettement dialectique.

 

Troisième Loi

 

Encore une idée révolutionnaire en son temps.

Il n'y a pas d'hérédité psychique.

L'être n'est d'abord que du physiologique.

Pourtant elle est insuffisamment étayée.

Car, à la sixième loi, on verra réapparaître la notion de l'hérédité (il y a des enfants doués et des enfants non-doués).

Car, si l'enfant n'a que l'aptitude à tâtonner, on aimerait savoir pourquoi. Si ce tâtonnement est répandu partout et est de même nature, il n'est pas une spécificité humaine. Alors, qu'est-ce qui fait qu'on devient homme ?

Ce tâtonnement expérimental est une notion encore mal explicitée. Il est dit mécanique au départ, puis systématisé, puis non-anarchique ni hasardeux (à remarquer qu'il n'est jamais dit intelligent).

Freinet dit ce tâtonnement uniquement motivé par « le complexe fonctionnel ». On ne peut pas être plus flou.

 

Cinquième Loi

 

La règle de vie.

Ici, il est nécessaire d'étudier avec biologistes et autres des notions telles que : trace - mémoire - tendance.

Freinet ne parle pas des expériences négatives qui deviennent règles de vie (ou alors, il les prend pour des « perversions »).

Freinet méconnaît les régressions nécessaires et utiles.

 

Sixième Loi

 

Il y a des individus perméables à l'expérience. D'autres non. Notion dangereuse. Est ici sous-jacente la notion de l'hérédité des dons. Freinet se pose une question que nous lui avons refusée depuis longtemps (cf. notre propre sectarisme) : comment mesurer l'intelligence ? Et ne se montre pas opposé aux tests, loin de là.

 

Il définit l'intelligence comme une plus ou moins grande adaptabilité aux leçons des propres expériences de l'individu.

C'est peut-être vrai ; mais cela reste à démontrer.

De plus, rien n'est dit de la manière avec laquelle le tâtonnement, de primaire qu'il est au début, devient intelligent ; quelles sont les étapes, le mécanisme ?

Y a-t-il une différence de nature entre un tâtonnement primaire et un tâtonnement intel­ligent -ou une différence de degré ?

 

En tout cas, Freinet quitte ici son idée de construction progressive de l'individu. C'est important, il introduit des hiatus obscurs dans les étapes de ce développement.

 

Septième Loi

 

L'acte réussi entraîne automatiquement sa répétition.

 

Voici une citation. Devinez l'auteur !

« ... avec un besoin de répétition, écho de la répétition des besoins de découverte de cet enfant, comme s'il s'efforçait d'acquérir des schémas d'action, de les consolider dans un système de réactions circulaires, activités répétitives aboutissant au maintien ou à la re-découverte d'un résultat nouveau intéressant... » (Piaget)

 

L'imitation. Faire pour soi et la rendre sienne l'expérience réussie d'un autre. L'imitation ne résulte jamais d'un raisonnement, d'une conscience. L'imitation ne demande pas d'effort.

 

Je m'étonne que nous n'ayons jamais relevé cela.

C'est très important, pas du tout évident, sujet à caution.

 

On ne voit pas du tout, ainsi, le mobile de l'imitation.

Pourquoi alors y a-t-il un choix de fait dans les actes imités ?

 

Enfin, et il faut bien que je me mette à en parler, une notion n'est pas encore apparue jusqu'ici et n'apparaîtra quasiment pas : c'est l'émotion, l'affectivité.

 

Il y a là un manque très important que l'on ne peut comprendre qu'en le reliant à la personne même de Freinet.

 

D'ailleurs, Freinet emploie certains mots avec un sens imprécis et en contradiction avec le sens commun. Ainsi de la déviation, de la sublimation, de la compensation, du refoulement.

 

On note, bien entendu, une méconnaissance (ou un refus) des théories psychanalytiques, de tout ce qui a trait à la sexualité, aux pulsions en général (à part le très bergsonien élan vital).

 

Treizième Loi

 

Je trouve la théorie de la brèche expliquée en termes mécanistes. Un comportement, c'est beaucoup plus complexe.

 

Quatorzième Loi

 

De la tendance.

Ici, je crois qu'il y a oubli, de l'existence de notions telles que l'agressivité, la contradiction, le conflit.

 

Quinzième Loi

 

Personnellement, je trouve la notion de recours-barrières très positive. Il n'y a rien à redire. Elle reste d'une grande originalité et d'une grande utilité éducative.

 

Dix-septième Loi

 

Pour Freinet (il y insiste plusieurs fois) le processus du tâtonnement expérimental est unique et universel. Pourtant on peut se poser des questions : ce tâtonnement, est-il vraiment le même pour :

- un bébé cherchant à téter,

- un bébé souriant,

- un garçon voulant grimper à un arbre,

- un garçon jouant au foot comme son grand frère,

- un garçon de 6 ans, 10 ans, 16 ans, s'interrogeant sur ses origines réelles

- un adolescent résolvant un problème

- un ouvrier devant une tâche nouvelle

- un savant à la recherche d'une nouvelle théorie.

 

Dix-huitième Loi

 

Le torrent de vie.

L'envolée philosophique ne peut nous empêcher d'y voir la propre projection de Freinet.

« La solution idéale du processus vital sera donc de devenir chef du peloton... »

Il s'agit vraiment d'une résurgence provenant de la société libérale bourgeoise du 19e... Etre un chef, solution idéale ? Et les autres ? »

 

*

 

Je trouverai encore plus loin des points qui me semblent litigieux.

« Avant l'époque décisive du sevrage, la complexité des problèmes n'a pas encore débordé le milieu réduit du sein et du berceau ».

Si, car ce serait encore faire fi de toute la construction du comportement affectif.

Il n'y a pas que la quête de nourriture. Il y a la quête du plaisir, de la caresse. Il y a la vision, et l'audition, déjà développées.

Il y a tout cet ensemble complexe, ce réseau de paroles : le bébé est parlé, nommé, qualifié, etc.

 

Mais quand Freinet veut chercher l'explication des étapes du développement à la fois dans la « nature » et dans le milieu, il a parfaitement raison et il revient à une hypothèse scientifique.

De même pour l'étude rationnelle des moyens, outils et techniques d'emplois mis en œuvre par l'enfant et ceci pour révéler les processus d'acquisition.

 

Pourtant, quand Freinet tentera de définir ces outils, ces comportements, (on dit aujourd'hui les stades), il reste dans le vague et ne donne jamais de périodes, d'âges. Que la reptation se fasse avant la quadrupédie, je le comprends. Mais il est un âge où la reptation est acquise, doit être acquise ; sous peine de ne l'être jamais. Acquise, oui, mais elle continuera de se perfectionner grâce à d'autres acquisitions postérieures. (On peut revoir, ce qu'a développé Le Bohec au congrès de Tours).

 

Il y a des périodes limites dans les acquisitions, dans les stades. Sur le plan éducatif, c'est quand même important à savoir.

Mais chaque acquisition ensuite, profite des autres, s'y enroule en quelque sorte pour s'affiner encore et devenir de plus en plus complexe.

C'est là justement que la notion linéaire et simpliste du Tâtonnement Expérimental se trouve pratiquement en défaut.

Il arrive un moment (je reste à dessein dans le vague, car la discussion est ouverte) où le tâtonnement ne peut plus être qualifié de tel : par sa rapidité, par sa précision, par sa complexité, et il ne s'agit plus d'un tâtonnement, mais bien plutôt d'un mode de fonctionnement supérieur, ce que Piaget appelle le processus opératoire.

 

OUTILS DE TRANSITION

 

Le Jeu

 

Où se placent l'imitation ?

le faire-semblant ?

le jeu symbolique ?

La notion de perservion reste, chez Freinet, prisonnière d'une vision bourgeoise héritée du christianisme.

 

Troisième Loi

 

« L'homme a précipité et différencié son propre tâtonnement par l'emploi d'outils ». Oui, mais pourquoi ? Et comment ? Ici, il faut donner sa part à la biologie : existence d'un cortex qui vient à maturité à un certain âge ; existence d'une myélinisation tardive.

 

Septième Loi

 

« Il est possible de déterminer les stades ». Oui, c'est fait, pratiquement.

Des stades qui finalement se recoupent que l'on applique une grille biologique, neurologique, psychologique, etc.

Le 7e jour, le 9e mois, la 2e année, ça existe.

 

Dixième Loi

 

Plus l'individu est apte, plus il est intelligent.

Mais Freinet, dangereusement, ne parle pas de l'éducation possible de cette aptitude, de l'influence du milieu sur cette aptitude. On ne naît pas apte à l'intelligence, on le devient - ou plutôt -on nous le fait devenir. Sinon, on tombe dans la croyance aux dons, à celle de l'hérédité de l'intelligence. Je ne livre ici que quelques réflexions. Je suis prêt à changer d'avis. Je suis prêt à une discussion approfondie, franche et loyale. Comme je suis prêt à participer à la mise au point de situations expérimentales dans lesquelles il s'agira de vérifier le bien-fondé de ce qu'a avancé Freinet. C'est ainsi, je crois, que nous resterons fidèles à sa mémoire.

 

Jacques CAUX

 

***

 

 

Des idées, des impressions...

Participation à la rencontre sur le tâtonnement expérimental

 

Christian POSLANIEC

 

Ce qui suit n'est pas un texte mais des idées et des impressions jetées sur le papier en suivant Freinet pas à pas. Cela peut être repris, trituré, jusqu'à devenir bien commun, exprimé dans un style commun.

 

Les numéros de page renvoient à la B.T.R. 18-19.

 

Impression n° 1 : L'idée du tâtonnement expérimental est loin d'être une hypothèse dépassée. Surtout à la lumière de la biologie du système nerveux qui tend et tendra de plus en plus à devenir le lien entre pas mal de sciences humaines.

 

Mais certaines formulations ont vieilli ou basculent presque vers une certaine forme de mysticisme, et nous avons à nous en défier, de peur de récolter des querelles de mots quand nous atteindrions des débats d'idées.

 

Ceci est sensible dès la première loi où Freinet parle de « but transcendant » (p. 8). Et toute l'explication tend à accréditer cette idée que le sens de la vie nous dépasse. Freinet décrit l'homme décrivant la rivière comme si ce dernier était incapable de découvrir les lois qui font mouvoir l'eau. Or ces lois physiques (la gravité, il le dit quelques pages plus loin) ne présentent plus guère de mystère. L'exemple mériterait d'être développé ainsi, d'une façon matérialiste : ainsi en est-il de la vie qui ne reste inexpliquée que tant qu'on n'a pas découvert les lois. Au lieu de cela, on aboutit à : « la vie se « sent », mais il est bien délicat d'en découvrir les règles et les lois » (p. 9). Digression anecdotique : à la fac, dans une dissertation très sincère, j'avais écrit quasiment la même phrase que la précédente, à propos de poésie. Le prof avait mis dans la marge : « comme la moutarde ! » J'ai eu envie d'en faire autant pour Freinet. C'est, à mon avis, la partie la plus faible de la démonstration et des détracteurs auraient tôt fait d'y découvrir une transcendance mystique. C'est pourquoi je préfère que ce soit nous qui tâtillonnions !

 

Idée n° 1 : A observer les enfants, Freinet a vraiment découvert des trucs que la biologie découvre, actuellement, par d'autres voies. En particulier ce qui concerne la dialectique entre la pression des instincts (qu'on appelle aussi besoins fondamentaux) et le tâtonnement qui conduit à sélectionner les réponses les plus efficaces pour répondre à cette pression (c'est aussi le principe d'évolution des espèces !).

 

Freinet découvre aussi la loi d'économie de l'effort qui parait essentielle à bien des sciences (physique, chimie, linguistique, biologie, etc.) sans lui donner, toutefois, l'importance qu'on lui attribue ailleurs. Il découvre également la mécanisation du comportement efficace sélectionné au cours du tâtonnement. C'est, déjà, la théorie des trois cerveaux (cf. Eclairage par la biologie) : le cerveau reptilien (hypothalamus) programmé héréditairement (besoins fondamentaux) faisant pression sur le comportement ; le cerveau orbito-frontal (ou néocortex supérieur) tâtonnant, à partir, d'une part, de la pression des instincts et, d'autre part, des matériaux disponibles, soit parce qu'ils sont présents dans l'environnement, soit parce qu'ils sont déjà engrangés dans le cerveau médian (ou système limbique) ; enfin, le système limbique mémorisant, sous forme de comportement stéréotypé, le comportement efficace sélectionné.

 

Freinet a même découvert le principe de gratification qui permet de mémoriser. La seule chose qu'il n'a pas vue complètement (et pourtant c'est présent, en filigrane, dans la deuxième partie quand il attaque la scolastique), c'est que les expériences désagréables (nociceptives) peuvent être intégrées de la même façon que les actes réussis si, au lieu de s'appuyer sur le plaisir et la gratification, elles s'appuient sur la menace, la coercition et la punition. En d'autres termes, quand on a le choix entre deux expériences désagréables (apprendre une leçon ou prendre une râclée, par exemple) on choisit évidemment la  moindre. Dans ce cas, Laborit l'explique très bien quelque part, une éventualité de punition non réalisée équivaut tout à fait à une récompense. C'est précisément ainsi que s'inscrit, chez l'enfant, toute la morale, toute l'idéologie reconnues indispensables par une société. * Et c'est seulement en affinant ce point que Freinet a négligé qu'on parviendra à définir, si on peut se contenter d'une pédagogie fondée sur le tâtonnement expérimental ou si l'on doit l'accompagner d'une pédagogie du déconditionnement.

 

(*) Freinet se laisse prendre partiellement au piège, parfois. Cf. la dix-huitième loi (p. 23) et sa référence à la compétition.

 

 

Idée n° 2 :La sixième loi (p. 14) mérite une discussion approfondie car c'est une définition de l'intelligence (qu'on retrouve plus loin d'ailleurs). Ce qui me parait important à discuter ce sont les trois points suivants :

 

l) On peut dire que c'est le principe d'adaptation qui est décrit. L'adaptation étant la caractéristique humaine, par excellence, ou plutôt la capacité à l'adaptation.

 

2) Or le rôle de l'idéologie qui se comporte comme un ensemble de lois normales, nécessaires, indispensables même, alors qu'elle n'est que le principal soutien d’un type de société, ce rôle est important. En effet, un individu peut être parfaitement adapté soit aux lois de l'espèce, soit aux lois idéologiques. Dans ce dernier cas, on peut très bien obtenir un arriviste de première grandeur qui deviendra riche, puissant, etc., et s'élèvera au sommet de la hiérarchie sociale. Est-ce cela que nous voulons ? Le cas s'est déjà produit concrètement ! Et c'est toute notre conception politique qui est en jeu.

 

3) Et, paradoxalement, la théorie accroche à l'autre bout. Si être intelligent c'est être adaptable, cela signifie lutter contre les éléments qui entravent la satisfaction des besoins fondamentaux. Imaginons la société utopique (qui nous sert plus ou moins de référence, à tous) dans laquelle tous les désirs seraient satisfaits sans effort : ce serait une société de crétins, ou une société qui tournerait ce besoin de lutte vers d'autres domaines : la recherche scientifique, les arts... etc., qui deviendraient alors des besoins fondamentaux acquis.

 

En d'autres termes, pour être intelligent, il faut avoir des besoins et des insatisfactions ! Cf. l'enfant couvé.

 

Impression n° 2 : La façon dont Freinet décrit l'enfant en termes énergétiques rejoint curieusement la partie la plus contestée de Reich : l'orgonomie. Ce serait intéressant d'y aller voir d'un peu plus près.

 

 

Idée n° 3 : "En cas de dégénérescence, de trouble grave ou de détresse, l'individu cesse, provisoirement ou définitivement, tout tâtonnement nouveau, cause d'insécurité, et se rabat sur les seuls automatismes primitivement et définitivement acquis" (p. 27).

 

Je pense que le « définitivement » est, heureusement, faux. Sinon, cela signifierait que tout comportement acquis est définitif et, dans ce cas, autant laisser tomber tout de suite la pédagogie Freinet car les comportements compétitifs acquis par les gosses scolastisés ne peuvent jamais être défaits !

 

En fait, il faut insister, je crois, sur ce cas particulier qui est notre pratique pédagogique : l'insécurisation des enfants porte justement sur les automatismes précédemment acquis et remis en cause par nous. Heureusement que pour la plupart on parvient à désagréger les automatismes de passivité/devoir - leçon/discipline/compétition/individualisme, etc. Cela nécessite peut-être une explication plus fine. C'est une histoire à trois éléments, en fait. Il y a l'instinct qui pousse à obtenir, par exemple, son adaptation dans la société (quel que soit le besoin fondamental à l'œuvre là-derrière). Face à ce besoin, il y a trois réponses possibles : l'échec, la réussite par menace de punition, la réussite par promesse de plaisir. La plupart du temps, seules les deux premières sont proposées, et l'automatisme est acquis (puisqu'il y a réussite). Or, nous arrivons là-dessus, mettons en cause, d'une façon ou d'une autre l'automatisme tout en proposant une nouvelle possibilité de réussite fondée sur le plaisir (lui-même étayé par d'autres besoins fondamentaux). Dans ce cas, l'insécurité et son corollaire, l'agressivité, peuvent se résoudre en action et gratification. On peut donc déconditionner, à condition de s'appuyer sur les besoins fondamentaux. Bien entendu, cela doit être regardé de près car ce n'est ni toujours possible, ni avec tout le monde !

 

Impression n° 3 : Il manque, à tout le moins, p. 23, une définition de la perversité. C'est pour le coup que ça vaudrait le coup d'être étudié en termes énergétiques de déplacements-accumulation, court-circuit, etc. C'est ce qu'a fait Reich.

 

Idée n° 4 : La dixième loi (p. 32) est une définition de l'Homme. Je la commenterais ainsi :

Un homme se caractérise par son adaptabilité et ses outils d'adaptation que n'ont pas les animaux qui eux, réalisent d'emblée, héréditairement, les actes nécessaires à la survie de l'espèce (se nourrir, construire un nid, etc.).

 

Le principal outil de l'adaptation c'est le système nerveux complexe de l'homme, système qui comporte, contrairement aux autres animaux, un troisième étage (en l'occurrence le néocortex orbito-frontal) qui permet le tâtonnement expérimental, à la recherche de solutions originales. Mais ce troisième cerveau étant le terme actuel d'une évolution longue et complexe, on comprend qu'il faille un temps long de maturation pour qu'il devienne utilisable. D'où la longue phase où le bébé humain n'est pas encore autonome, contrairement aux petits animaux qui sont autonomes très vite car ils n'ont pas à se construire cet instrument.

 

Vivre, pour un être humain, c'est s'adapter sans cesse, tâtonner sans cesse (en automatisant au fur et à mesure). Tout arrêt de tâtonnement est une mort. L'équilibre, c'est la mort.

 

Le champ de conscience, l'aptitude à communiquer, sont directement proportionnels à la durée du tâtonnement possible. En étudiant les génies précoces on se rendrait peut-être compte qu'il s'agit tout simplement d'enfants ayant trouvé dans leur milieu de vie la possibilité de commencer très tôt un tâtonnement dans un domaine donné, ce qui leur a permis d'avoir, dans ce domaine, un tâtonnement plus long que la moyenne. C'est particulièrement évident pour les musiciens (créateurs et virtuoses).

 

A l'opposé, les enfants couvés (que ce soit par une attitude enveloppante de l'un des parents ou les deux, ou que ce soit par un milieu de vie particulièrement gratifiant sans efforts) ont un tâtonnement réduit car pendant de longues années on ne leur permet pas d'avoir assez de besoins non satisfaits pour qu'ils entreprennent assez de tâtonnements nécessitant un effort.

 

Ce que Freinet ne dit pas, c'est que chaque tâtonnement s'automatise en intégrant (synthèse dynamique, composition) les tâtonnements préalables. Ce ne sont pas simplement des batteries d'outils successifs à la disposition de l'individu mais une machine de plus en plus complexe et de plus en plus apte à une adaptation à des conditions complexes. Cela signifie que chaque acquis, au lieu d'être un plus quelque chose ajouté à l'acquis précédent, provoque une mutation de l'ensemble telle que le produit est différent de ce qu'il y avait avant. Chaque acquis transforme l'individu en un autre individu. Il suffirait donc d'accumuler, quantitativement, suffisamment d'occasions de tâtonnements pour que, qualitativement, l'individu se transforme sans cesse. C'est important de creuser cette idée car c'est effectivement ainsi que nous procédons dans la classe sans comprendre ce qui se passe en fait.

 

Il me semble qu'on peut trouver trois types d'individus dans la société actuelle :

l) Ceux qui tâtonnent en permanence et continuent à gravir l'escalier de Freinet. Ceux-là font des adaptations au fur et à mesure et quasiment sans douleur (cela nécessite une aptitude à supporter la légère insécurité permanente que produit ce mode de vie. Chercher du côté de l'éducation première ou des conditions de vie premières).

2) Ceux qui tâtonnent seulement quand le déséquilibre est si fort que ça devient le seul moyen de survivre. Fonctionnement à coups de crises (dépressions nerveuses, crises de mysticisme, périodes d'exaltations, etc.) C'est là qu'on trouve les dogmatiques (quel que soit le dogme !) qui pendant toute une période se réfèreront exclusivement à leur dogme jusqu'au moment où les conditions extérieures auront accumulé de telles contre-preuves à ce dogme que l'insécurité l'emportera sur la sécurité d'où crise, angoisse et désespoir, recherche désespérée et tâtonnante d'une autre plate-forme sécurisante. Ce sont des personnes incapables de supporter l'insécurité quotidienne.

3) Ceux qui ne tâtonnent plus, qui sont figés en un point quelconque et sont devenus incapables de tâtonner. Ce sont des morts-vivants que rien ne peut atteindre sauf un bouleversement de leur milieu de vie. Ils présentent, à un autre niveau, toutes les caractéristiques des autistiques. Ils sont légion. Ce sont probablement ceux à qui on n'a pas permis de tâtonner dans leur prime jeunesse (soit en les couvant, soit à coups d'interdits). Ceux-là ne sont jamais des individus mais des pantins animés, des images ou copies-conformes d'êtres idéologiques. Il faudrait envisager une régression complète avec eux (dans le cadre d'une psychanalyse) mais ce sont précisément ceux qui n'y auront jamais recours parce qu'ils n'ont aucune crise d'insécurité.

 

Conclusion : Il y a plein d'autres points qui me paraissent intéressants dans les théories de Freinet, mais ce n'est pas un catalogue que je fais. Aussi, les mots-clés des débats à creuser, à mon avis, c'est : idéologie et son mode de fonctionnement ; déconditionnement et automatismes ; tâtonnement expérimental et orgonomie ; tâtonnement expérimental et biologie du cerveau ; synthèse dynamique des acquis précédents ; y a-t-il une loi qui lie la durée du tâtonnement expérimental à l'intelligence (capacité d'adaptation) ?

 

Christian POSLANIEC

 

 

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Réflexions théoriques à partir du journal scolaire

 

Michel LAUNAY

 

De l'application de certaines techniques pédagogiques, comme le journal de classe, à la découverte des rapports entre l'éducation publ