Bibliothèque de Travail et de Recherches au n° 15 de L'EDUCATEUR 20 Juin 77 Participations de : |
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Après la publication de la B.T.R. 18-19
« Dans les traces du tâtonnement expérimental »
Participations écrites à la Rencontre de Nice 1976
- Des idées, des impressions... Participation à la
Rencontre de Nice
Christian POSLANIEC
- Réflexions théoriques à
partir du journal scolaire
Michel LAUNAY
- Aspects du tâtonnement expérimental
Henri VRILLON
- Le tâtonnement expérimental
des groupes sociaux
Roger FAVRY
- Des questions sur notre
propre tâtonnement de groupe
Xavier NICQUEVERT
- L'essentiel est de se mettre en route
Henri VRILLON
DEUXIEME PARTIE
Autour de la notion d'acte réussi
- Tâtonnement
expérimental et pédagogie de la réussite
Michel BARRE
- Eclairage par la biologie de
la notion d'acte réussi
Christian POSLANIEC
- L'inné et l'acquis ou
l'hérédité et l'apprentissage
Essai de vulgarisation d'un exemple
précis. A partir des livres
d'Henri LABORIT notamment Les
Comportements (Masson et Cie)
1973, et de l'article d'André HOLLEY La
perception des odeurs
(La Recherche n° 58 juillet-août 1975)
Christian POSLANIEC
- Réflexions à partir de
l'article de Michel Barré
Michel LAUNAY
PREMIERE PARTIE
· Après la publication de la B. T.R n° 18/19 : Dans les
traces du tâtonnement expérimental.
· Participations écrites à la rencontre de travail sur le
tâtonnement expérimental (Nice, août 1976).
Vers un dépassement coopératif de la
théorie, de Freinet ? (1)
Jacques CAUX
Voici quelques notes et réflexions suite
à une relecture actuelle de l'EXPERIENCE TATONNEE de C. Freinet, parue en 1948 et à
laquelle est consacrée la B.T.R. 18-19. Ce ne sont que des réflexions, aussi ne
prétendent-elles pas être définitives. Elles peuvent pourtant servir d'ouverture à
discussions.
Si elles pouvaient être les
prolégomènes à un futur dépassement coopératif de la théorie de Freinet, j'en serais
le premier satisfait.
*
Le texte général en reste très
clair ; le souffle y est puissant et constant. Il est limpide et simple ; aussi
a-t-on d'emblée tendance à y souscrire totalement.
Loin de moi l'idée de la rejeter, car
cette cohérence générale m'a permis, pendant des années de voir autrement mon métier,
les enfants qui m'étaient confiés, ma vie même.
Mais c'est un texte philosophique qui me
semble aujourd'hui peu étayé ; génial certes, mais dont la simplicité cache, je
crois, des insuffisances. Qui n'en a pas ?
Ce texte a pu paraître révolutionnaire
en 1948. Je ne crois pas qu'il puisse l'être encore aujourd'hui - sauf sous la forme d'un
credo global.
Il est néanmoins une base d'étude
solide et irremplaçable.
Souvent Freinet dit : « Il
faudra étudier ceci, creuser cela, expérimenter... » Et justement, cette
expérimentation précise, profonde, délicate, n'a pas été menée, ni par Freinet, ni
par nous-mêmes. C'était pourtant à nous qu'elle incombait. Aujourd'hui, en 1976, je
crois que nous avons pris quelque retard. D'autres que nous ont mené cette étude du
comportement : psychologues, neurologues, biologistes, etc. La plupart de leurs
conclusions ne sont d'ailleurs pas en désaccord avec la théorie de Freinet.
( 1) Titre de la rédaction
A nous maintenant de les y intégrer pour
conserver le caractère global et original de la théorie du tâtonnement expérimental,
mais en y apportant les validations, alors nécessairement manquantes mais que Freinet
lui-même demandait.
Nous pouvons prendre un exemple simple,
Freinet dit « Il y aura à examiner le nombre, l'ordre, le rythme
d'acquisitions de ces expériences tâtonnées ».
Mais c'est tout ce qu'il dit, et, dans
les exemples qu'il donne, il ne fait pas référence à des âges précis, au moins à des
périodes.
Or, Piaget et Wallon - pour ne citer
qu'eux - ont mené, avec leurs moyens propres, cette étude des stades du développement.
A nous de les étudier, de les intégrer
dans notre théorie générale pour l'enrichir et la rendre aussi plus crédible.
*
Freinet fustige le spiritualisme - le
primat de l'âme - Théorie encore fort répandue au début du vingtième siècle et
héritage de notre passé chrétien.
Il se pose nettement en
matérialiste ; il postule pour un développement progressif de l'individu. Il montre
bien que l'homme se construit par appropriations successives, par différenciation de plus
en plus poussée. D'être indifférencié à la naissance, uniquement mû par des
décharges, des demandes d'ordre physiologique, il construit peu à peu des réactions de
plus en plus différenciées grâce à et contre l'action de son entourage, qu'il soit
naturel ou humain.
Néanmoins, si l'hypothèse est
scientifiquement posée, la démarche n'est pas menée à son terme de la même manière,
en ce sens qu'il n'appuie pas son argumentation sur une expérience stricte.
Au contraire, il l'appuie seulement sur
des données d'observation (non contrôlées expérimentalement), sur une intuition
géniale, mais où, parfois, transparaissent et se glissent des idées passéistes.
Je ne lui en fais pas grief. Il avait
autre chose à faire. Mais cette philosophie sensible de l'éducation (du devenir humain)
- si nous n'y prenons garde - nous risquons de la prendre telle quelle - comme une
idéologie, un dogme. Il nous faut avoir le courage, aujourd'hui, d'en voir les limites,
les manques. Nous avons le devoir de compléter ce bel édifice que Freinet n'a pu, tout
seul, mener à son terme. Encore une fois, il nous le demande.
Nous n'avons alors que deux démarches
possibles :
- ou bien nous dépassons ces manques par
un prolongement tout aussi philosophique, tout aussi génial et intuitif ;
- ou bien, par une expérimentation
scientifique des points abordés par Freinet valider ce qu'il a avancé ; et aller
plus loin.
*
Freinet, quoi qu'il en dise, n'est pas
totalement dégagé des idées dominantes du 19e siècle bourgeois et libéral.
Si sa démarche est généralement dialectique, il reste parfois dépendant de la notion
de l'hérédité des dons. Il projette sa propre vision de la vie en pensant qu'elle peut
être automatiquement généralisée.
*
Je crois profondément que la plupart des
points avancés par Freinet sont vrais ; mais ils restent souvent par trop
simplistes, mécanistes.
Je crois, tout aussi profondément, que
l'expérience tâtonnée résistera victorieusement
à toute expérimentation - mieux, qu'elle en sortira plus solide. C'est d'ailleurs ce que
nous avons modestement tenté, pour quelques points particuliers, dans la B.T.R. n°16.
Je voudrais maintenant entrer un peu plus
dans le détail.
La vie est
C'est une évidence ; mais aussi un
acte de foi. C'est dire qu'elle ne peut faire avancer que ceux qui y croient, en tant que
donnée dynamique.
Alors, la vision du monde devient
positive ; alors on se met à croire en l'enfant et en l'éducation comme des possibles.
Mais les comparaisons, pour belles
qu'elles soient, me semblent simplistes. Un petit d'homme, un cerveau d'enfant, c'est
tellement et tellement vite, plus complexe qu'un grain de blé ou un torrent qui
coule !
De plus, l'emploi des mots semble souvent
imparfait, manquer de précision. Les tâtonnements de la plante sont bien
prédéterminés, non empreints de la moindre liberté.
Sont-ce encore des tâtonnements ?
Ou alors, peut-on dire que les
tâtonnements de l'enfant soient du même ordre ?
Enfin, la maturation lente et graduelle
(aussi corticale et neurologique) du petit enfant, si elle lui impose un ordre strict, lui
donne aussi justement et très rapidement une marge de liberté dans sa construction
individuelle. Disons une part d'originalité, de singularité (notion qui semble absente
du texte de Freinet).
Les tâtonnements de l'enfant ne restent
pas longtemps aveugles. L'enfant ne reste pas longtemps mû par le simple désir de la
satisfaction de ses besoins élémentaires. Sinon, faudrait-il croire qu'il n'est mû que
par un aveugle élan vital ? Quelle religiosité !
Potentiel
Cette notion de potentiel, apportée par
Freinet, est très importante et positive. Malheureusement elle n'est pas corrigée par
celle de maturation. Or, on sait maintenant que, si une possibilité n'a pas été
essayée, expérimentée à l'époque favorable d'une maturation spécifique, elle ne
pourra plus se développer.
Deuxième Loi
Introduction d'un mode de pensée
nettement dialectique.
Troisième Loi
Encore une idée révolutionnaire en son
temps.
Il n'y a pas d'hérédité psychique.
L'être n'est d'abord que du
physiologique.
Pourtant elle est insuffisamment
étayée.
Car, à la sixième loi, on verra
réapparaître la notion de l'hérédité (il y a des enfants doués et des enfants
non-doués).
Car, si l'enfant n'a que l'aptitude à
tâtonner, on aimerait savoir pourquoi. Si ce tâtonnement est répandu partout et est de
même nature, il n'est pas une spécificité humaine. Alors, qu'est-ce qui fait qu'on
devient homme ?
Ce tâtonnement expérimental est une
notion encore mal explicitée. Il est dit mécanique au départ, puis systématisé, puis
non-anarchique ni hasardeux (à remarquer qu'il n'est jamais dit intelligent).
Freinet dit ce tâtonnement uniquement
motivé par « le complexe fonctionnel ». On ne peut pas être plus flou.
Cinquième Loi
La règle de vie.
Ici, il est nécessaire d'étudier avec
biologistes et autres des notions telles que : trace - mémoire - tendance.
Freinet ne parle pas des expériences
négatives qui deviennent règles de vie (ou alors, il les prend pour des
« perversions »).
Freinet méconnaît les régressions
nécessaires et utiles.
Sixième Loi
Il y a des individus perméables
à l'expérience. D'autres non. Notion dangereuse. Est ici sous-jacente la notion de
l'hérédité des dons. Freinet se pose une question que nous lui avons refusée depuis
longtemps (cf. notre propre sectarisme) : comment mesurer l'intelligence ? Et ne
se montre pas opposé aux tests, loin de là.
Il définit l'intelligence comme une plus
ou moins grande adaptabilité aux leçons des propres expériences de l'individu.
C'est peut-être vrai ; mais cela
reste à démontrer.
De plus, rien n'est dit de la manière
avec laquelle le tâtonnement, de primaire qu'il est au début, devient intelligent ;
quelles sont les étapes, le mécanisme ?
Y a-t-il une différence de nature entre
un tâtonnement primaire et un tâtonnement intelligent -ou une différence de degré ?
En tout cas, Freinet quitte ici son idée
de construction progressive de l'individu. C'est important, il introduit des hiatus
obscurs dans les étapes de ce développement.
Septième Loi
L'acte réussi entraîne automatiquement
sa répétition.
Voici une citation. Devinez
l'auteur !
« ... avec un besoin de répétition, écho de la
répétition des besoins de découverte de cet enfant, comme s'il s'efforçait d'acquérir
des schémas d'action, de les consolider dans un système de réactions circulaires,
activités répétitives aboutissant au maintien ou à la re-découverte d'un résultat
nouveau intéressant... » (Piaget)
L'imitation. Faire pour soi et la
rendre sienne l'expérience réussie d'un autre. L'imitation ne résulte jamais d'un
raisonnement, d'une conscience. L'imitation ne demande pas d'effort.
Je m'étonne que nous n'ayons jamais
relevé cela.
C'est très important, pas du tout
évident, sujet à caution.
On ne voit pas du tout, ainsi, le mobile
de l'imitation.
Pourquoi alors y a-t-il un choix de fait
dans les actes imités ?
Enfin, et il faut bien que je me mette à
en parler, une notion n'est pas encore apparue jusqu'ici et n'apparaîtra quasiment
pas : c'est l'émotion, l'affectivité.
Il y a là un manque très important que
l'on ne peut comprendre qu'en le reliant à la personne même de Freinet.
D'ailleurs, Freinet emploie certains mots
avec un sens imprécis et en contradiction avec le sens commun. Ainsi de la déviation, de
la sublimation, de la compensation, du refoulement.
On note, bien entendu, une
méconnaissance (ou un refus) des théories psychanalytiques, de tout ce qui a trait à la
sexualité, aux pulsions en général (à part le très bergsonien élan vital).
Treizième Loi
Je trouve la théorie de la brèche
expliquée en termes mécanistes. Un comportement, c'est beaucoup plus complexe.
Quatorzième Loi
De la tendance.
Ici, je crois qu'il y a oubli, de
l'existence de notions telles que l'agressivité, la contradiction, le conflit.
Quinzième Loi
Personnellement, je trouve la notion de
recours-barrières très positive. Il n'y a rien à redire. Elle reste d'une grande
originalité et d'une grande utilité éducative.
Dix-septième Loi
Pour Freinet (il y insiste plusieurs
fois) le processus du tâtonnement expérimental est unique et universel. Pourtant on peut
se poser des questions : ce tâtonnement, est-il vraiment le même pour :
- un bébé cherchant à téter,
- un bébé souriant,
- un garçon voulant grimper à un arbre,
- un garçon jouant au foot comme son
grand frère,
- un garçon de 6 ans, 10 ans, 16 ans,
s'interrogeant sur ses origines réelles
- un adolescent résolvant un problème
- un ouvrier devant une tâche nouvelle
- un savant à la recherche d'une
nouvelle théorie.
Dix-huitième Loi
Le torrent de vie.
L'envolée philosophique ne peut nous
empêcher d'y voir la propre projection de Freinet.
« La solution idéale du processus
vital sera donc de devenir chef du peloton... »
Il s'agit vraiment d'une résurgence
provenant de la société libérale bourgeoise du 19e... Etre un chef, solution
idéale ? Et les autres ? »
*
Je trouverai encore plus loin des points
qui me semblent litigieux.
« Avant l'époque décisive du
sevrage, la complexité des problèmes n'a pas encore débordé le milieu réduit du sein
et du berceau ».
Si, car ce serait encore faire fi de
toute la construction du comportement affectif.
Il n'y a pas que la quête de nourriture.
Il y a la quête du plaisir, de la caresse. Il y a la vision, et l'audition, déjà
développées.
Il y a tout cet ensemble complexe, ce
réseau de paroles : le bébé est parlé, nommé, qualifié, etc.
Mais quand Freinet veut chercher
l'explication des étapes du développement à la fois dans la « nature » et
dans le milieu, il a parfaitement raison et il revient à une hypothèse scientifique.
De même pour l'étude rationnelle des
moyens, outils et techniques d'emplois mis en uvre par l'enfant et ceci pour
révéler les processus d'acquisition.
Pourtant, quand Freinet tentera de
définir ces outils, ces comportements, (on dit aujourd'hui les stades), il reste dans le
vague et ne donne jamais de périodes, d'âges. Que la reptation se fasse avant la
quadrupédie, je le comprends. Mais il est un âge où la reptation est acquise, doit
être acquise ; sous peine de ne l'être jamais. Acquise, oui, mais elle continuera
de se perfectionner grâce à d'autres acquisitions postérieures. (On peut revoir, ce
qu'a développé Le Bohec au congrès de Tours).
Il y a des périodes limites dans les
acquisitions, dans les stades. Sur le plan éducatif, c'est quand même important à
savoir.
Mais chaque acquisition ensuite, profite
des autres, s'y enroule en quelque sorte pour s'affiner encore et devenir de plus en plus
complexe.
C'est là justement que la notion
linéaire et simpliste du Tâtonnement Expérimental se trouve pratiquement en défaut.
Il arrive un moment (je reste à dessein
dans le vague, car la discussion est ouverte) où le tâtonnement ne peut plus être
qualifié de tel : par sa rapidité, par sa précision, par sa complexité, et il ne
s'agit plus d'un tâtonnement, mais bien plutôt d'un mode de fonctionnement supérieur,
ce que Piaget appelle le processus opératoire.
OUTILS DE TRANSITION
Le Jeu
Où se placent l'imitation ?
le faire-semblant ?
le jeu symbolique ?
La notion de perservion reste, chez
Freinet, prisonnière d'une vision bourgeoise héritée du christianisme.
Troisième Loi
« L'homme a précipité et
différencié son propre tâtonnement par l'emploi d'outils ». Oui, mais
pourquoi ? Et comment ? Ici, il faut donner sa part à la biologie :
existence d'un cortex qui vient à maturité à un certain âge ; existence d'une
myélinisation tardive.
Septième Loi
« Il est possible de déterminer
les stades ». Oui, c'est fait, pratiquement.
Des stades qui finalement se recoupent
que l'on applique une grille biologique, neurologique, psychologique, etc.
Le 7e jour, le 9e
mois, la 2e année, ça existe.
Dixième Loi
Plus l'individu est apte, plus il est
intelligent.
Mais Freinet, dangereusement, ne parle
pas de l'éducation possible de cette aptitude, de l'influence du milieu sur cette
aptitude. On ne naît pas apte à l'intelligence, on le devient - ou plutôt -on nous le
fait devenir. Sinon, on tombe dans la croyance aux dons, à celle de l'hérédité de
l'intelligence. Je ne livre ici que quelques réflexions. Je suis prêt à changer d'avis.
Je suis prêt à une discussion approfondie, franche et loyale. Comme je suis prêt à
participer à la mise au point de situations expérimentales dans lesquelles il s'agira de
vérifier le bien-fondé de ce qu'a avancé Freinet. C'est ainsi, je crois, que nous
resterons fidèles à sa mémoire.
Jacques CAUX
***
Participation à la rencontre sur le tâtonnement expérimental
Christian POSLANIEC
Ce qui suit n'est pas un texte mais des
idées et des impressions jetées sur le papier en suivant Freinet pas à pas. Cela peut
être repris, trituré, jusqu'à devenir bien commun, exprimé dans un style commun.
Les numéros de page renvoient à la
B.T.R. 18-19.
Impression n° 1 : L'idée du tâtonnement expérimental
est loin d'être une hypothèse dépassée. Surtout à la lumière de la biologie du
système nerveux qui tend et tendra de plus en plus à devenir le lien entre pas mal de
sciences humaines.
Mais certaines formulations ont vieilli
ou basculent presque vers une certaine forme de mysticisme, et nous avons à nous en
défier, de peur de récolter des querelles de mots quand nous atteindrions des débats
d'idées.
Ceci est sensible dès la première loi
où Freinet parle de « but transcendant » (p. 8). Et toute l'explication tend
à accréditer cette idée que le sens de la vie nous dépasse. Freinet décrit l'homme
décrivant la rivière comme si ce dernier était incapable de découvrir les lois qui
font mouvoir l'eau. Or ces lois physiques (la gravité, il le dit quelques pages plus
loin) ne présentent plus guère de mystère. L'exemple mériterait d'être développé
ainsi, d'une façon matérialiste : ainsi en est-il de la vie qui ne reste
inexpliquée que tant qu'on n'a pas découvert les lois. Au lieu de cela, on aboutit
à : « la vie se « sent », mais il est bien délicat d'en
découvrir les règles et les lois » (p. 9). Digression anecdotique : à la
fac, dans une dissertation très sincère, j'avais écrit quasiment la même phrase que la
précédente, à propos de poésie. Le prof avait mis dans la marge : « comme
la moutarde ! » J'ai eu envie d'en faire autant pour Freinet. C'est, à mon
avis, la partie la plus faible de la démonstration et des détracteurs auraient tôt fait
d'y découvrir une transcendance mystique. C'est pourquoi je préfère que ce soit nous
qui tâtillonnions !
Idée n° 1 : A observer les
enfants, Freinet a vraiment découvert des trucs que la biologie découvre, actuellement,
par d'autres voies. En particulier ce qui concerne la dialectique entre la pression des
instincts (qu'on appelle aussi besoins fondamentaux) et le tâtonnement qui conduit à
sélectionner les réponses les plus efficaces pour répondre à cette pression (c'est
aussi le principe d'évolution des espèces !).
Freinet découvre aussi la loi
d'économie de l'effort qui parait essentielle à bien des sciences (physique, chimie,
linguistique, biologie, etc.) sans lui donner, toutefois, l'importance qu'on lui attribue
ailleurs. Il découvre également la mécanisation du comportement efficace sélectionné
au cours du tâtonnement. C'est, déjà, la théorie des trois cerveaux (cf. Eclairage par
la biologie) : le cerveau reptilien (hypothalamus) programmé héréditairement
(besoins fondamentaux) faisant pression sur le comportement ; le cerveau
orbito-frontal (ou néocortex supérieur) tâtonnant, à partir, d'une part, de la
pression des instincts et, d'autre part, des matériaux disponibles, soit parce qu'ils
sont présents dans l'environnement, soit parce qu'ils sont déjà engrangés dans le
cerveau médian (ou système limbique) ; enfin, le système limbique mémorisant,
sous forme de comportement stéréotypé, le comportement efficace sélectionné.
Freinet a même découvert le principe de
gratification qui permet de mémoriser. La seule chose qu'il n'a pas vue complètement (et
pourtant c'est présent, en filigrane, dans la deuxième partie quand il attaque la
scolastique), c'est que les expériences désagréables (nociceptives) peuvent être
intégrées de la même façon que les actes réussis si, au lieu de s'appuyer sur le
plaisir et la gratification, elles s'appuient sur la menace, la coercition et la punition.
En d'autres termes, quand on a le choix entre deux expériences désagréables (apprendre
une leçon ou prendre une râclée, par exemple) on choisit évidemment la moindre. Dans ce cas, Laborit l'explique très
bien quelque part, une éventualité de punition non réalisée équivaut tout à fait à
une récompense. C'est précisément ainsi que s'inscrit, chez l'enfant, toute la morale,
toute l'idéologie reconnues indispensables par une société. * Et c'est seulement en
affinant ce point que Freinet a négligé qu'on
parviendra à définir, si on peut se contenter d'une pédagogie fondée sur le
tâtonnement expérimental ou si l'on doit l'accompagner d'une pédagogie du
déconditionnement.
(*) Freinet se laisse prendre
partiellement au piège, parfois. Cf. la dix-huitième loi (p. 23) et sa référence à la
compétition.
Idée n° 2 :La
sixième loi (p. 14) mérite une discussion approfondie car c'est une définition de
l'intelligence (qu'on retrouve plus loin d'ailleurs). Ce qui me parait important à
discuter ce sont les trois points suivants :
l) On peut dire que c'est le principe
d'adaptation qui est décrit. L'adaptation étant la caractéristique humaine, par
excellence, ou plutôt la capacité à l'adaptation.
2) Or le rôle de l'idéologie qui se
comporte comme un ensemble de lois normales, nécessaires, indispensables même, alors
qu'elle n'est que le principal soutien dun type de société, ce rôle est
important. En effet, un individu peut être parfaitement adapté soit aux lois de
l'espèce, soit aux lois idéologiques. Dans ce dernier cas, on peut très bien obtenir un
arriviste de première grandeur qui deviendra riche, puissant, etc., et s'élèvera au
sommet de la hiérarchie sociale. Est-ce cela que nous voulons ? Le cas s'est déjà
produit concrètement ! Et c'est toute notre conception politique qui est en jeu.
3) Et, paradoxalement, la théorie
accroche à l'autre bout. Si être intelligent c'est être adaptable, cela signifie lutter
contre les éléments qui entravent la satisfaction des besoins fondamentaux. Imaginons la
société utopique (qui nous sert plus ou moins de référence, à tous) dans laquelle
tous les désirs seraient satisfaits sans effort : ce serait une société de crétins, ou
une société qui tournerait ce besoin de lutte vers d'autres domaines : la recherche
scientifique, les arts... etc., qui deviendraient alors des besoins fondamentaux acquis.
En d'autres termes, pour être
intelligent, il faut avoir des besoins et des insatisfactions ! Cf. l'enfant couvé.
Impression n° 2 : La façon dont Freinet décrit l'enfant
en termes énergétiques rejoint curieusement la partie la plus contestée de Reich :
l'orgonomie. Ce serait intéressant d'y aller voir d'un peu plus près.
Idée n° 3 : "En cas de
dégénérescence, de trouble grave ou de détresse, l'individu cesse, provisoirement ou
définitivement, tout tâtonnement nouveau, cause d'insécurité, et se rabat sur les
seuls automatismes primitivement et définitivement acquis" (p. 27).
Je pense que le
« définitivement » est, heureusement, faux. Sinon, cela signifierait que tout
comportement acquis est définitif et, dans ce cas, autant laisser tomber tout de suite la
pédagogie Freinet car les comportements compétitifs acquis par les gosses scolastisés
ne peuvent jamais être défaits !
En fait, il faut insister, je crois, sur
ce cas particulier qui est notre pratique pédagogique : l'insécurisation des
enfants porte justement sur les automatismes précédemment acquis et remis en cause par
nous. Heureusement que pour la plupart on parvient à désagréger les automatismes de
passivité/devoir - leçon/discipline/compétition/individualisme, etc. Cela nécessite
peut-être une explication plus fine. C'est une histoire à trois éléments, en fait. Il
y a l'instinct qui pousse à obtenir, par exemple, son adaptation dans la société (quel
que soit le besoin fondamental à l'uvre là-derrière). Face à ce besoin, il y a
trois réponses possibles : l'échec, la réussite par menace de punition, la
réussite par promesse de plaisir. La plupart du temps, seules les deux premières sont
proposées, et l'automatisme est acquis (puisqu'il y a réussite). Or, nous arrivons
là-dessus, mettons en cause, d'une façon ou d'une autre l'automatisme tout en proposant
une nouvelle possibilité de réussite fondée sur le plaisir (lui-même étayé par
d'autres besoins fondamentaux). Dans ce cas, l'insécurité et son corollaire,
l'agressivité, peuvent se résoudre en action et gratification. On peut donc
déconditionner, à condition de s'appuyer sur les besoins fondamentaux. Bien entendu,
cela doit être regardé de près car ce n'est ni toujours possible, ni avec tout le
monde !
Impression n° 3 : Il manque, à tout le moins, p. 23, une
définition de la perversité. C'est pour le coup que ça vaudrait le coup d'être
étudié en termes énergétiques de déplacements-accumulation, court-circuit, etc. C'est
ce qu'a fait Reich.
Idée n° 4 : La dixième
loi (p. 32) est une définition de l'Homme. Je la commenterais ainsi :
Un homme se caractérise par son
adaptabilité et ses outils d'adaptation que n'ont pas les animaux qui eux, réalisent
d'emblée, héréditairement, les actes nécessaires à la survie de l'espèce (se
nourrir, construire un nid, etc.).
Le principal outil de l'adaptation c'est
le système nerveux complexe de l'homme, système qui comporte, contrairement aux autres
animaux, un troisième étage (en l'occurrence le néocortex orbito-frontal) qui permet le
tâtonnement expérimental, à la recherche de solutions originales. Mais ce troisième
cerveau étant le terme actuel d'une évolution longue et complexe, on comprend qu'il
faille un temps long de maturation pour qu'il devienne utilisable. D'où la longue phase
où le bébé humain n'est pas encore autonome, contrairement aux petits animaux qui sont
autonomes très vite car ils n'ont pas à se construire cet instrument.
Vivre, pour un être humain, c'est
s'adapter sans cesse, tâtonner sans cesse (en automatisant au fur et à mesure). Tout
arrêt de tâtonnement est une mort. L'équilibre, c'est la mort.
Le champ de conscience, l'aptitude à
communiquer, sont directement proportionnels à la durée du tâtonnement possible. En
étudiant les génies précoces on se rendrait peut-être compte qu'il s'agit tout
simplement d'enfants ayant trouvé dans leur milieu de vie la possibilité de commencer
très tôt un tâtonnement dans un domaine donné, ce qui leur a permis d'avoir, dans ce
domaine, un tâtonnement plus long que la moyenne. C'est particulièrement évident pour
les musiciens (créateurs et virtuoses).
A l'opposé, les enfants couvés (que ce
soit par une attitude enveloppante de l'un des parents ou les deux, ou que ce soit par un
milieu de vie particulièrement gratifiant sans efforts) ont un tâtonnement réduit car
pendant de longues années on ne leur permet pas d'avoir assez de besoins non satisfaits
pour qu'ils entreprennent assez de tâtonnements nécessitant un effort.
Ce que Freinet ne dit pas, c'est que
chaque tâtonnement s'automatise en intégrant (synthèse dynamique, composition) les
tâtonnements préalables. Ce ne sont pas simplement des batteries d'outils successifs à
la disposition de l'individu mais une machine de plus en plus complexe et de plus en plus
apte à une adaptation à des conditions complexes. Cela signifie que chaque acquis, au
lieu d'être un plus quelque chose ajouté à l'acquis précédent, provoque une mutation
de l'ensemble telle que le produit est différent de ce qu'il y avait avant. Chaque acquis
transforme l'individu en un autre individu. Il suffirait donc d'accumuler,
quantitativement, suffisamment d'occasions de tâtonnements pour que, qualitativement,
l'individu se transforme sans cesse. C'est important de creuser cette idée car c'est
effectivement ainsi que nous procédons dans la classe sans comprendre ce qui se passe en
fait.
Il me semble qu'on peut trouver trois
types d'individus dans la société actuelle :
l) Ceux qui tâtonnent en permanence et
continuent à gravir l'escalier de Freinet. Ceux-là font des adaptations au fur et à
mesure et quasiment sans douleur (cela nécessite une aptitude à supporter la légère
insécurité permanente que produit ce mode de vie. Chercher du côté de l'éducation
première ou des conditions de vie premières).
2) Ceux qui tâtonnent seulement quand le
déséquilibre est si fort que ça devient le seul moyen de survivre. Fonctionnement à
coups de crises (dépressions nerveuses, crises de mysticisme, périodes d'exaltations,
etc.) C'est là qu'on trouve les dogmatiques (quel que soit le dogme !) qui pendant
toute une période se réfèreront exclusivement à leur dogme jusqu'au moment où les
conditions extérieures auront accumulé de telles contre-preuves à ce dogme que
l'insécurité l'emportera sur la sécurité d'où crise, angoisse et désespoir,
recherche désespérée et tâtonnante d'une autre plate-forme sécurisante. Ce sont des
personnes incapables de supporter l'insécurité quotidienne.
3) Ceux qui ne tâtonnent plus, qui sont
figés en un point quelconque et sont devenus incapables de tâtonner. Ce sont des
morts-vivants que rien ne peut atteindre sauf un bouleversement de leur milieu de vie. Ils
présentent, à un autre niveau, toutes les caractéristiques des autistiques. Ils sont
légion. Ce sont probablement ceux à qui on n'a pas permis de tâtonner dans leur prime
jeunesse (soit en les couvant, soit à coups d'interdits). Ceux-là ne sont jamais des
individus mais des pantins animés, des images ou copies-conformes d'êtres idéologiques.
Il faudrait envisager une régression complète avec eux (dans le cadre d'une
psychanalyse) mais ce sont précisément ceux qui n'y auront jamais recours parce qu'ils
n'ont aucune crise d'insécurité.
Conclusion : Il y a plein d'autres points qui me
paraissent intéressants dans les théories de Freinet, mais ce n'est pas un catalogue que
je fais. Aussi, les mots-clés des débats à creuser, à mon avis, c'est :
idéologie et son mode de fonctionnement ; déconditionnement et automatismes ;
tâtonnement expérimental et orgonomie ; tâtonnement expérimental et biologie du
cerveau ; synthèse dynamique des acquis précédents ; y a-t-il une loi qui lie la durée
du tâtonnement expérimental à l'intelligence (capacité d'adaptation) ?
Christian POSLANIEC
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Réflexions théoriques à partir du journal scolaire
Michel LAUNAY
De l'application de certaines techniques pédagogiques, comme le journal de classe, à la découverte des rapports entre l'éducation publ