Bibliothèque de Travail et de Recherches n°33-34
Mars 1979 Aspects de la
vie affective et du dessin de lenfant
Essai de psychopédagogie à lEcole Moderne (techniques
Freinet) Maurice Pigeon |
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SOMMAIRE
Laffectivité à
lEcole Moderne
Le dessin et la sensibilité
Bibliographie
Lenfant, ses problèmes et leur représentation graphique :
Témoignage
dépanouissement physiologique et affectif
Le dessin, traduction dun
sentiment dinsécurité agressive, de culpabilité ou reflet dun style
déducation
Evolution dun sentiment de
jalousie chez un jeune enfant
Expression transitoire dun
vif sentiment de frustration affective
Traumatisme sexuel incestueux
chez deux surs
Liquidation partielle dune
série de situations anxiogènes chez un jeune garçon
Instabilité et fugues chez un
jeune anxieux
Suite dobservation sur
Pierre T.
Une expérience vécue
ailleurs
Pour terminer
Complément bibliographique
chronologique
Encore tout jeune instituteur chargé dune école à classe unique en Pays de Retz (Loire Atlantique actuellement), avec une petite vingtaine de garçons de quatre à douze-treize ans, je me suis tourné à partir de lannée scolaire 1933-34 vers lexpérience de lEcole Moderne menée par C. Freinet et Elise. Pour travailler dans des conditions favorables, javais appelé les parents de mes élèves à des réunions régulières. Ainsi étaient-ils informés de notre orientation éducative et associés à un effort de rénovation pédagogique, pour eux insolite au départ. Il nétait, dès lors, guère de joies, dévénements heureux ou pénibles dont on me faisait part, guère de difficultés scolaires et autres que nous ne tentions de résoudre en commun. Aussi je me suis senti, le plus souvent de plain-pied avec lintimité de la vie affective de mes élèves.
Et je nai pas manqué dêtre frappé avant
même de les analyser, puis de les interpréter par leffet produit sur le
comportement global des enfants, sur le retentissement scolaire, voire sur létat de
leur santé par les troubles affectifs, les échecs, certains événements familiaux puis,
plus tard par les désarrois de la guerre 1939-1945.
Les techniques dexpression libre, plus singulièrement
le dessin se sont vite imposées à nous comme des moyens de choix permettant de
passer de la compréhension intuitive et empirique des enfants, à une connaissance plus
précise, plus affinée, plus efficace quant au projet éducatif. En se renouvelant, en
séclairant de cette manière, la psychologie de lenfant, théorique et terne
du programme des Ecoles Normales des années 1920, simposait à nous comme un outil
magistral et indispensable désormais.
Après treize années de pédagogie Freinet dans une petite
école rurale, treize années de réflexion souvent enthousiaste, mon expérience
sest mieux assise, approfondie, élargie dans ses perspectives à la faveur de
situations offertes. Dabord au Centre
Sanitaire Scolaire de la Turmelière en Liré (Maine-et-Loire) (Il s'agit du
"Petit lycée" de Joachim du Bellay; Le domaine de la Turmelière; acaheté par
la Fédération des Amicales Laïques de Loire-Inférieure comprend les écuries du
château de du Bellay)) dont on mavait confié la mise en route et la Direction
Générale au lendemain de la Libération. Là, de rudes contacts avec démouvantes
ou sordides réalités, mont amené à découvrir des vérités parfois
inquiétantes au cours de quatre années, sur le malmenage de lâme enfantine.
Léquipe des enseignants tout entière, avec laccord de ladministration
académique et sur ma demande, appartenait au groupe Freinet (1946-1950).
Ensuite, à Nantes, la Direction dune Ecole à treize
classes, école excentrique à la fois par sa position suburbaine et par le caractère
particulier dune solide minorité de sa clientèle (forains, nomades, gitans,
enfants dune zone « bidonville ») ma proposé de fréquents et
parfois pénibles problèmes.
Cependant quen 1951, ma nomination comme Juge-assesseur
titulaire auprès du Tribunal départemental pour enfants et adolescents
moffrait un champ extraordinaire dinvestigations, grâce à quoi jai pu
entrer en relation directe avec de jeunes délinquants dans des Centres daccueil et
dobservation, parfois même à la Maison darrêt. Il ma été loisible
détudier de très nombreux dossiers, dy relever les éléments
denquête sociale, dexpertise psychologique et de noter comme un leitmotiv la quasi
permanence du facteur affectif perturbé dans la genèse de lacte délictuel.
De près ou de loin, jai suivi lévolution de certains de ces adolescents,
entretenant parfois des relations amicales durables.
*
Depuis 1961, mes rapports avec la pédagogie praticienne se sont
radicalement modifiés du fait de nouvelles situations : direction pédagogique du
Centre médico-pédagogique Henri Wallon, direction des études C.A.E.I. au Centre
Régional de pédagogie spéciale à lEcole Normale de Nantes, chargé de cours en
section de psychologie à la Faculté de lettres, enfin chargé de cours en section
dorthophonie à lU.E.R. de Médecine et techniques médicales. Désormais les
observations se faisaient rarement « en direct ». Elles prenaient fond sur les
recherches détudiants dont beaucoup ont tracé des pistes intéressantes pour se
concrétiser en un certain nombre de Mémoires de fin détudes universitaires. Presque
toujours et presque partout laffectivité dominait les tableaux tant dans
le domaine de linvestigation que dans celui de la thérapie éventuelle.
Pour terminer, je naurai garde domettre mon rôle de
père de famille, puis de grand-père. Je me suis constitué une collection de dessins de
mes enfants et nenrichis celle de mes petits-enfants qui ne me privent guère de
leurs productions.
*
Puisse cette B.T.R. susciter des observations nombreuses de
recherches originales et plus approfondies à partir de matériels graphiques récents
obtenus suivant des perspectives différentes et plus originales. A la suite, par exemple,
des travaux de Roland Barthes sur la sémiologie ou de Panofsky dans ses essais
diconologie.
Décembre 1977
Avant
de les comprendre, il ma fallu réunir et étudier de nombreux dessins de mes
élèves. Cest ainsi que,
spontanément, jai employé une technique sapparentant à la méthode
biographique.
Tous
les jours, pendant des années parfois (lorsque jenseignais dans mon école à
classe unique de campagne), jai recueilli les dessins fournis par chaque enfant.
Puis je les classais dans le dossier réservé à chacun, au fur et à mesure de
lexécution, ayant noté la date, les circonstances, et surtout le commentaire
verbal. Le dossier portait mention de la date de la naissance, la situation des parents,
lexistence de frères et de surs, la place de lenfant dans
léventuelle fratrie et quand javais pu les connaître, les phases de
lévolution du développement psycho-moteur avec ses particularités.
Le soir, dans le calme, jai rarement manqué de revoir les
dessins de la journée, de les comparer à ceux déjà réalisés, de noter les rapports
que javais pu remarquer entre la vie psychique dans son déroulement et le tracé
graphique. Jen ai tiré des conclusions souvent utiles sous langle éducatif
personnalisé.
Comme il sest toujours agi denfants de ma propre
classe ou denfants avec qui je me trouvais en contact familier et confiant, que je
les avais vus dessiner, cette technique na pas connu lerreur quon lui
a reproché à juste titre lorsque lexpérimentateur doit réagir sur des
résultats acquis hors de sa présence, sans quil ait pu avoir connaissance des
circonstances extérieures déterminantes ni de la verbalisation des dessins.
De plus, mes élèves, mes jeunes amis, mes propres enfants, ont
dessiné pour leur plaisir. Ils ont ainsi
ignoré la situation « face à face » dun examen psychologique avec ce
quelle comporte dangoissant. Le cadre et le climat affectif dune classe
Freinet constituée en un collectif établi sur des pratiques de liberté,
dexpression médiate et de coopération vécue, permettent déviter un
achoppement majeur en matière de psychologie de lenfant : la situation
artificielle.
Linterprétation des tracés et des contenus manifestes de nos jours on parlerait en termes de traitement de linformation se réalisait en fonction dune série de dessins du même enfant. Il sagissait de saisir les modifications de structure, de forme, de contenu témoignant de la modification de la situation vécue par lenfant, même fantasmée inconsciemment en sintériorisant.
Lanalyse systématisée dun dessin unique peut
présenter un extrême intérêt pour le psychologue spécialisé. Elle net pas à
la portée de lenseignant sil na pas été formé à cet effet.
Dans une classe Freinet, il ne saurait dailleurs être question dappréhender les production grapho-plastiques des enfants à la manière de tests, même expressifs. Cest pourquoi cette B.T.R. ne comportera aucune indication méthodologique comme on en trouve en particulier dans le C.A.T. ou le T.A.T. ou le 3Patte noire » du docteur Louis Corman.
Le classement biographique paraît suffisant. Il permet à
lil affectueux et vigilant dacquérir et daffiner, suivant son
propre processus tâtonné, une riche expérience sans risquer des interprétations
sauvages fâcheuses qui pourraient, par maladresse, provoquer de véritables désastres.
En ce qui me concerne, les conclusions interprétatives sont
toujours demeurées rigoureusement discrètes et à mon seul usage.
Une trentaine dannées dobservations lucidement vécues mont permis, sa,ns intention investigatrice, le plus souvent grâce à des suites de dessins dexpression libre éclairés par leur verbalisation :
1 de mieux situer un enfant dans son milieu familial
(ou le substitut du dit milieu), donc de mieux comprendre le sens de ses réactions et de
certaines de ses conduites,
2 de percevoir lorigine des blocages, des
tensions affectives, des perturbations se développant à bas bruit ou par explosions
brutales.
3 de vérifier la dédramatisation fréquente, la
liquidation plus ou moins complète des tensions et des conflits.
*
Même si la documentation iconographique présentée dans la seconde partie paraît « dater » aux yeux de certains, de nouvelles expériences dans le sens de la recherche devraient permettre, dans la perspective et sous léclairage de la pédagogie Freinet de lEcole Moderne, létude critique des conclusions précédentes abordées cette fois comme des hypothèses de travail.
Pour le lecteur soucieux dune définition de
laffectivité dense et claire à la fois, celle que propose Philippe Malrieu dans
son petit ouvrage « La vie affective de lenfant » édition du Scarabée
1956, devrait simposer. Elle sénonce comme :
« un système complexe de régulations complémentaires où la disposition à souvrir aux influences du milieu et le repliement sur soi, limpulsivité et la passion alternent en fonction des états psychologiques et des stimulations du milieu ».
Disciple dHenri Wallon, Philippe Malrieu accorde une
importance capitale aux émotions dans le processus éducatif. Et, bien que peu
intéressé par les thèmes psychanalytiques, il retrouve un des soucis marquants de Bruno
Bettelheim qui assure que si lécole traditionnelle transmet des connaissances, elle
échoue totalement sur le plan émotionnel. (cf. Le Monde de lEducation n° 22 Nov.
76).
Freinet na pas manqué dintroduire intuitivement,
puis logiquement, la dimension émotive dans la pédagogie de LEcole Moderne.
Charles Baudouin, dans « LAme enfantine et la psychanalyse » Edition
Delachaux-Niestlé (1951) rappelle à ce propose que, vers 1931, il était déjà en
relation avec Freinet qui cherchait quelques applications des connaissances
psychanalytiques à léducation scolaire.
« Lessai de psychologie sensible appliquée à
léducation », édité en 1950, au cours de ses dix-sept chapitres manifeste
le souci constant de Freinet de fonder sa thèse en termes dynamiques. En particulier, il
rejette « le schéma unilatéral, labstraction métaphysique pour faire surgir
de linstant vécu le processus historique dans son double aspect individuel et
social ». Suivant un aspect relationnel et affectif, deux des principes énoncés
dans louvrage attirent lattention.
Celui de lexpérience tâtonnée où la mère, au
contact de son bébé, se place sur un plan privilégié : « Lenfant, mû
par ses besoins, tâtonne pour les satisfaire. Si la mère aide à la satisfaction de ces
besoins, il sera orienté vers une solution réussie qui aura tendance à se répéter, à
infléchir le comportement et à sinstaurer en règle de vie. Si au contraire, la
mère refuse à être loutil docile aux désirs de son enfant, celui-ci devra
tâtonner à nouveau vers dautres recours. »
Second principe retenu ici : celui des « recours-barrières ».
« Tout le secret, tout lart, toute la science de la formation éducative
résideront dans la fonction favorable de ce que nous nommerons les
recours-barrières ».
Par recours, Freinet dit laide volontaire ou
inconsciente quapporte à lêtre jeune le milieu éducatif en vue dune
action entreprise. En revanche, les barrières jalonnent les expériences vécues
et limitent dans une mesure satisfaisante les actions estimées dangereuses ou
prématurées par le milieu éducatif, « accommodantes et familières, elles ne sauraient boucher la vue sur
des horizons apaisants et prometteurs ». Elles autorisent, éventuellement, ces
petits écarts qui ne portent pas à conséquence et qui nen sont pas moins
démouvantes échappées.
Toute luvre pédagogique de Freinet, tout
lapport considérable dElise, celui de ses « compagnons » de
lEcole Moderne attestent que léducation, singulièrement celle dispensée par
lécole, doit établir son accrochage sur un mode affectif. « On ne fait pas
boire un mulet qui na pas soif », assure Aristide, un des personnages du film
« LEcole buissonnière ».
Par parenthèse, on entrevoit dès lors limportance et la
délicatesse du rôle de léducateur et de sa personnalité dans le schéma
dynamique relationnel « enseignant-enseignés ». Les journées détudes
des 19 au 21 mai 1966, organisées à Paris à loccasion du Xxème anniversaire de
la Création des Centres Médico-psycho-pédagogiques ont projeté un très vif éclairage
sur les relations affectives enfants-éducateurs grâce aux témoignages bien fondés de
plus de cinquante intervenants hautement qualifiés.
*
Ainsi, dun simple point de vue éducatif, la psychologie
moderne considère quà côté des éléments intellectuels, le facteur
« maturation », et des éléments affectifs interviennent en jouant un rôle
considérable dans tout processus dapprentissage. Le succès ou léchec des
efforts dans un domaine ou dans une situation, les réactions du milieu à cette occasion
exercent sur lenfant une influence dordre affectif qui colore non seulement
lexpérience du moment mais qui nuance son attitude ultérieure à lendroit de
nouveaux efforts, pour de nouvelles expériences.
Tout au long de la vie de lenfant, puis de
ladolescent, on retrouve linfluence de laffectivité.
Dès 1909,
linspecteur général Quénioux, rédacteur des programmes et instructions se
rapportant au dessin insistait sur laspect du dessin à lécole primaire comme
facteur de culture et comme stimulant pour le jeu normal de limagination et de la
sensibilité. Tous les moyens doivent être mis en uvre pour favoriser
« linstinct qui pousse les enfants à dessiner ». Et librement.
Cela allait de soi pour Monsieur Quénioux en 1909.
Moyennant
quoi, ajoutait-il, un maître « connaîtra mieux ses élèves après que ceux-ci
auront dessiné en liberté. Le dessin dimagination est une contribution de premier
ordre à ce quon appelle la psychologie de lenfant ». Il nest pas
sûr que ces Instructions officielles aient été suivies avant Freinet et Elise !
Pourtant les textes du 27 juillet 1909 rejetaient « toute pédagogie étrangère au
dessin lui-même qui, sous prétexte daider lil et la main, endort
lun et lautre, engendre la routine et rend mort-né le plus vivant des
enseignements ».
Freinet et
Elise ont affirmé, de leur côté, que le dessin et la peinture sont lexpression
plastique dun langage particulier à lenfant chez qui le besoin relationnel et
expressif est une caractéristique essentielle. Surtout par des images médiatrices de sa
situation vécue. Nous aurons loccasion de revenir là-dessus dans la seconde partie
de cette présentation.
Des auteurs
sérieux, comme Marthe Bernson par exemple,
ont étudié lévolution graphique « du gribouillis au dessin ». Pierre
Naville perçoit la même évolution « de la tache au trait » dans ses notes
sur lorigine de la fonction graphique. Pour lui, cette fonction
senracinerait plus profondément encore que le langage dans les potentialités
de lêtre humain. Hypothèse hardie qui semblerait confirmée dans les conceptions
de la motricité affective présentées par Henri Wallon et par les travaux de jean Piaget
sur la représentation spatiale.
Autrement
dit, il ne serait sans doute guère hasardeux davancer que lévolution du
graphisme enfantin, du geste à la tache, de la tache au trait, témoignerait des lents
avatars de la sensibilité, dabord pensée aveugle et immédiate (A. Burloud) vers
la pensée intellectualisée et son expression.
En tout
cas, si le milieu des adultes ne marque aucune attention au dessin de lenfant, non
perçu comme un langage, comme une information chargée de sens pour la communication, ce
mode expressif est abandonné. Au contraire, un accueil favorable suscite un encouragement
qui se traduit par de nouveaux graphismes souvent offerts en oblation. Dans la pratique,
lenfant, même déformé scolastiquement et dont les dessins ont été rebutés par
les grandes personnes conserve avec ses camarades ce mode irremplaçable dexpression
dans les jeux.
Par
parenthèse, il semble nécessaire de rappeler que si, depuis près dun siècle,
notre monde occidental interroge le dessin enfantin avec une curiosité croissante, cela
tient pour une part à la naissance et au développement de lindustrie du crayon au graphite et du papier à un relatif bon
marché. Auparavant, les graffiti muraux «étaient détruits, effacés par le frottement,
par le vent ou la pluie presque aussitôt réalisés.
Pour
senrichir, le dessin doit avoir dominé les acquisitions précédentes, les avoir
intégrées, automatisées. Pareille maîtrise nest pensable que dans un milieu
affectivement et intellectuellement riche favorisant la traduction des besoins
dexpression de la sphère affectivo-émotive et intellectuelle.
Une
éminente psychanalyste, J. Favez-Boutonnier expose dans son petit ouvrage sur « Les
dessins des enfants » les qualités spécifiques quelle reconnaît au dessin.
Et parmi celles-ci :
-
le dessin est une expression directe qui
touche lenfant ;
-
il peut exprimer symboliquement et de
manière moins évidente les intérêts affectifs de lenfant ;
-
en dessinant, lenfant représente ce
qui fait lobjet de son désir ou de sa peur, il en devient en quelque sorte
lauteur sous une forme dont il et maître
En particulier, le dessin permet
de reproduire, en les maîtrisant des
situations marquantes, de renouveler le triomphe ou de dominer progressivement
langoisse.
Un autre spécialiste, Ernest Boesch, assure que le dessin est un médiateur, il établit une distance propice entre lenfant et ladulte compréhensif. Dans la classe coopérative Freinet, maître et enfant devant la production graphique de celui-ci, ne sont pas « objet » lun pour lautre. Ils ont précisément, un commun intérêt, le dessin, à partir duquel la verbalisation sorganise, généralement utile sinon indispensable pour une bonne compréhension des éléments.
En 1927, Sophie Morgenstern élève du docteur Georges Heuyer,
obtenait la démutisation dun garçon de onze ans Robert. Le dessin constituait
lessentiel de la cure psychanalytique. A lorigine de la thérapie, la
contribution du dessin fut précieuse car il constituait le seul moyen de communication et
de contact entre le médecin et son jeune malade.
Cest que, suivant Madeleine Rambert, « le dessin
nest pas seulement un moyen dexpression ; il facilite la prise de
conscience des conflits ; il permet de plonger plus profondément dans
linconscient de lenfant ; il favorise labréaction de
laffectivité ; il permet une catharsis surprenante
(1) »
En somme, le dessin libre nexprime pas seulement
lintelligence mais une prise de position affective, et à ses vertus sajoute
une fonction capitale : une fonction de libération, une sorte
dextraversion médiatrice communicable à autrui. Les difficultés, les conflits, les blocages, sobjectivent. Très
gonflés en valeur subjective, ils samenuisent en se transposant et finissent par
être acceptés comme banals au contact des autres membres de la classe coopérative,
eux-mêmes confrontés à leurs propres problèmes.
« Cette psychothérapie graphique entraîne des
conséquences importantes en ce qui concerne le travail scolaire et contribue ainsi à
lamélioration de lensemble du comportement et des relations de lélève
avec ses éducateurs » (Georges Mauco)
Dans les classes Freinet, lenfant dessine spontanément. Si
parfois sorganise une psychothérapie elle se produit en dehors dun système
conçu en fonction dun but à atteindre. Elle ne saurait être cherchée et
poursuivie en tant que telle. Pourtant, il arrive quon en observe les heureux
résultats.
*
En bref, cette première a souhaité rappeler très succinctement
limportance déterminante de laffectivité dans le développement de
lenfant. Puis préparer la série de témoignages sur la valeur connotative des
représentations dessinées, significatives de la personnalité dès lors quelles
ont lobjet dune observation continue. Pragmatique, lenseignant peut
fonder sa quête sur ces donnée simples en attendant que la sémiologie mette à sa
disposition des principes constitués scientifiquement.
(1)
Termes de la psychanalyse
classique :
·
Abréaction : Décharge émotionnelle
par laquelle un sujet se délivre dune émotion ancienne, dun choc ancien,
auquel il na pas réagi complètement sur le moment même.
· Catharsis : Etymologiquement, signifie « purification ». Dun point de vue psychothérapique la catharsis désigne leffet salutaire obtenu à partir de certaines techniques.
BIBLIOGRAPHIE DE LA PREMIERE PARTIE
- F. L. MUELLER
La psychologie
contemporaine
Edition
Petite Bibliothèque Payot 1963
- S. FREUD
Psychanalyse. Textes choisis
Edition
P.U.F. Collection S.U.P. 1967
- C.C. JUNG
Lhomme
à la découverte de son âme
Edition
Petit Bibliothèque Payot 1962
- André BERGE
Léducation
sexuelle et affective
Edition
du Scarabée 1954
- Georges MAUCO
Education de
la sensibilité chez lenfant
(Essai sur
lévolution de la vie affective)
Edition Editions Familiales de France
1950
- Georg GRODDECK
Le livre du
Ca
Edition N.R.F. Gallimard 1973
- A. BURLOUD
Psychologie
de la sensibilité
Edition
A. Colin 1954
- R. MUCCHIELLI
Philosophie
de la médecine psychosomatique
Edition Montaigne-Aubier 1961
- Jean PIAGET
La
relation entre laffectivité et lintelligence dans le développement mental de
lenfant.
Edition Centre de documentation universitaire Paris 1954
- Ph. MALRIEU
La vie
affective de lenfant
Edition du Scarabée 1956
- Pierre FEDIDA
Dictionnaire
abrégé, comparatif et critique des notions principales de la psychanalyse
Edition Larousse 1974
- Norbert SILLAMY
Dictionnaire
de la psychologie
Edition Larousse 1967
etc.
LENFANT, SES PROBLEMES ET LEUR
REPRESENTATION GRAPHIQUE
Témoignage dépanouissement physiologique et affectif
Annick 10 ans
Milieu familial :
père : paresseux, ivrogne, brutal ;
Mère : médiocre ménagère, souvent battue lorsque le mari est ivre ou
lorsquelle lui refuse de largent pour se rendre au café.
Un petit frère, encore bébé, de 15 mois.
Toute la famille sentasse dans une seule pièce sordide.
Cest la misère.
Jusquà présent, Annick, enfant maigre, sous-alimentée
et mal alimentée na pas souvent mangé à sa faim.
Elle a manqué lécole. Son retard mental de deux ans
environ est dû à la pauvreté dapport du milieu y compris du point de vue
nutritif, et il saggrave dun gros retard scolaire. En éducation physique sa
fiche porte lindication « à ménager ». Arrivée au Centre de la
Turmelière le premier octobre 1947. Elle dessine avec plaisir, au sein dune classe
Freinet.
Examen dun choix de dessins : voir à
partir de la page 36.
10 octobre 1947 :
(fig.1) La maison présente une « transparence » normale chez des sujets
beaucoup plus jeunes.
Cette transparence met en évidence deux tables chargées de
plats. Les chemins montants, coudés à angle droit de part et dautre de la maison,
sont barrés à leur extrémité. Sur la maison trois cheminées qui ne fument pas. Un
soleil incomplet à gauche, et un quartier de lune à droite, quelle dit avoir
dessinés « comme ça, pour samuser ». dans la partie inférieure, un
bateau a été fait parce que, explique-t-elle « il faut pêcher du poisson pour le
mettre à cuire ». Ce bateau est identifié français par un drapeau
bleu-blanc-rouge. Apparemment, il y a simple juxtaposition déléments
hétérogènes. La verbalisation rend son unité à lensemble et marque combien
lenfant est attentive à la faim quelle a connue. Elle assure quelle ne
veut plus retourner dans sa maison parce quici elle mange bien et quelle aime
Madame C. la cuisinière du centre. Les
chemins barrés, notés plus haut, matérialiseraient-ils ce refus de retourner dans ce
foyer quelle vient de quitter ? Pourtant elle écrit gentiment à ses parents
et dit souhaiter les revoir.
22 octobre 1947 : (fig.2)
Encore une maison. Celle de sa tente, beaucoup plus belle et
confortable que la sienne, dit-elle. Il y a, à la fois, « transparence »,
« rabattement » et « mélange des points de vue » (Eléments
de la terminologie de G.H. Luquet dans son ouvrage « Le dessin enfantin »
Edition Felix Alcan 1927). Deux tables avec « des
bonnes choses dessus ». La cheminée fume modestement. Des fleurs égaient la
pièce. A droite et en bas, Annick dit avoir dessiné un lit. Celui de sa sur
Jacqueline « qui est morte ». Le dessin présente une certaine unité. Il est
chargé daffectivité car la maison appartient à cette tante quelle aime
beaucoup et il lui a permis de rappeler le souvenir de cette sur défunte. Sans la
verbalisation, rien naurait laissé soupçonner limportance de la charge
affective. Les fleurs cependant aident à une bonne impression densemble.
12 novembre 1947 :
Le dessin de ce jour met en vedette sur la table une bouteille qui voisine avec les plats.
Annick présente la chose comme une plaisanterie. Ce sera, de tout son séjour, la seule
manifestation précise de son passé.
17 novembre 1947 :
Des personnages commencent à sinscrire dans les dessins libres dAnnick. Elle
dote de ventres énormes « ils ont bien mangé » dit-elle. Le thème se
modifie peu. Lexpérience quelle a souffert la marquée. Elle et encore
très « digestive ».
8 décembre 1947 :
La fillette, triste, ne cherche pas à dessiner. Hier, jour de visite, personne nest
venu la voir. Elle a su par une carte hâtive de sa mère quil ny avait pas
assez dargent à la maison pour entreprendre le voyage. Mais la carte porte la
promesse que le père et la mère participeront à la visite prochaine.
9 décembre 1947 : (fig.3)
toujours fidèle au même thème et aux mêmes symboles,
Annick dessine encore sur la maison trois cheminées (elles fument cette fois), puis un
soleil radieux et un quartier de lune. Les personnages sont le père et la mère. Lui est
curieusement festonné et embelli, malgré lindication agressive des dents. Toute la maison et les fleurs qui la décorent
sont ainsi enjolivées. Cette expansion du tracé, cet enjolivement par le trait et par la
couleur, louverture du chemin qui mène à la maison, tout indique que, malgré la
déception de lavant-veille, Annick a retenu la promesse, quelle transforme
déjà en une joie prochaine. Sur le plan physiologique et affectif, elle sest
elle-même transformée, étoffée, personnalisée.
12 décembre 1947 : (fig.4)
Aujourdhui, la feuille est trop petite pour exprimer
toute la joie de la fillette. Il sagit encore dune maison. Mais les
personnages sy trouvent à labri. Malgré sa misère passée dont le souvenir
à peine amer samenuise à cause du bien-être présent et de lespoir dont
elle se sent assurée, le dessin affirme une nouvelle Annick optimiste. Ses personnages
sont souriants. Lensemble concourt à montrer quelle reste attachée au
plaisir jusque-là inconnu « dêtre à table », quelle sest
adaptée à un climat éducatif esthétique auquel elle est sensible. Il est amusant de
constater quelle a signé son oeuvre en bas et à gauche, en lagrémentant du
feston qui traduit son épanouissement.
*
Pour Annick, le dessin est parfaitement ce « compte-rendu
affectif-actif qui exprime son contact avec le monde et avec les autres »
(Merleau-Ponty). Il traduit ladaptation de lenfant à son milieu
nouveau ; il lui a permis de conférer, de façon en quelque sorte magique, la
possession dune maison agréable, avec une table toujours bien garnie.
Le dessin apporte le témoignage dune vitalité nouvelle
et optimiste.
Le cas dAnnick permet dévoquer succinctement le
problème des enfants qui sétiolent physiquement et mentalement dans certaines
familles. Ils sont si bien conditionnés à leur milieu dorigine quils
souffrent
moins de leur état quon serait tenté de limaginer
de prime abord. Ils sont, malgré tout, attachés à leurs parents qui constituent pour
eux, aussi paradoxal que cela puisse paraître, un élément de sécurité. Jai lu
de nombreuses lettres débordantes daffections de gosses mal nourris, sortis de
taudis infects, adressées à leurs parents. Alors que jen ai parcouru
dautres, égocentriques, revendicantes et sans tendresse, écrites par des enfants
choyés, placés dans les mêmes conditions déloignement des parents que les
précédents.
Donc, Annick n a pas été une
« enfant-problème ». Dans son comportement et dans ses dessins, on retrouve
pendant longtemps le simple souci de se nourrir. Dès que le besoin est assouvi, et que
son état général sest amélioré, déterminant un épanouissement de toute sa
personne, elle est toute prête à retrouver sa famille.
Des mesures de protection de lenfance avec une
intelligente aide éducative auprès des parents permettraient souvent de pallier la
carence familiale. Cest une question de personnel bien formé, donc, pour une large
part, une question dordre économique et politique.
Le dessin, traduction dun sentiment dinsécurité
agressive, de culpabilité ou reflet dun style déducation.
A. Sentiment dinsécurité agressive
Le dessin de la figure 5 représente un monsieur et une dame
réalisés par Bernard, garçon de 10 ans, au cours dune sieste, dans une colonie de
vacances à la Turmelière, au lendemain de la Libération en juillet 1946.
Une remarque simpose : le parti pris de
lenfant, de rendre ridicules ses personnages adultes. La structure du dessin
correspond à peu près à lâge du sujet, mais il subsiste des reliquats dun
stade infantile : vagues contours du ventre en transparence, nombril. La morve
dégouline des nez, et les dents sont fortement marquées. Noter que le personnage
masculin est plus petit que limage féminine. Ce dessin laisse une impression
désagréable. Il sagit dune caricature, dune charge dont les adultes
font les frais, surtout lhomme aux gros souliers lourds de clous.
Le milieu familial
Bernard est le benjamin dune famille qui a compté huit enfants. Les deux
frères aînés ont disparu. Lun a été fusillé par les Allemands, lautre
sest noyé naguère au cours dune promenade en barque. La mère, grande
nerveuse au bord de la psychopathie, surtout après les malheurs qui ont frappé la
famille, entretient une constante tension avec les siens et avec le voisinage. Le père,
plutôt falot, manque de lénergie nécessaire pour ramener la quiétude au sein de
la famille.
Lauteur Bernard se présente relativement
petit, avec le ventre proéminent dun rachitique ; sa santé est médiocre. Peu
sociable, il narrive pas à trouver une insertion convenable dans un groupe
denfants. Inquiet, instable et opposant, il semble prendre plaisir à attirer sur
lui les sanctions qui constituent comme son climat de choix. Pourtant il aime à être
pris au sérieux. A titre dexpérience, et pour rompre la série des punitions que
ses moniteurs finissent par lui infliger, il est décidé, en accord avec eux et avec lui,
que Bernard sera responsable dun service à la salle à manger et quil
aura lautorisation de « travailler »
une heure ou deux à la cuisine à son gré.
Peu après cette valorisation perçue et vécue comme telle, les
manifestations agressives cessent ; Bernard, que lon pouvait croire de
constitution caractéropathique parce quil créait régulièrement le conflit,
réapprend la relation sécurisante avec les adultes dabord, puis avec les camarades
du groupe.
La valeur symbolique de lenlaidissement par le dessin
pourrait être interprétée ainsi :
1 Le milieu familial et singulièrement les relations
avec les parents nont eu pour Bernard aucune valeur sécurisante, Les querelles avec
le voisinage, les punitions infligées à lécole, ont monté chez lui un mécanisme
dagressivité, dinstabilité, à base dinsécurité, quil a
traduit, à un moment donné, par son dessin, ici très subjectif. Pour lui, le nez a
été le symbole de ce qui est malpropre et dégoûtant. Ainsi, il a exprimé son mépris
de ladulte et, si le personnage masculin est le plus chargé et minimisé par la
taille, cest sans doute parce quil regrette que son père ne fasse pas preuve
dune autorité qui ramènerait le calme dans la famille.
2 Les adultes ne lui ont pas apporté la sécurité, au
contraire ; ils semblent sêtre ligués contre lui pour le rabrouer, le gifler
(la mère a la main très leste), le punir. Leur agressivité trouve son expression par
les dents très nettement indiquées. La valeur symbolique des dents est étudiée par J.
Boutonnier dans son beau livre sur « LAngoisse » (J.
Boutonnier « LAngoisse »
Edition P.U.F. Paris 1945). Elle voit une tendance
agressive dans « le simple fait de se nourrir, à partir du moment où il faut se
servir des dents et mordre, puis mâcher pour manger
tendance agressive, dont
lexistence est évidente puisquelle peut exister seule dans la
morsure ». (p. 255)
Dailleurs le parler populaire « avoir la dent dure,
mordre à belles dents, être armé jusquaux dents, grincer des dents, avoir une
dent contre quelquun, montrer la grosse dent » etc. ne peut prêter à
confusion. Pour Bernard, un milieu plus compréhensif et moins coercitif devrait obtenir
de lui une meilleure adaptation.
B. Sentiment de culpabilité
Les deux dessins suivants (fig. 6 et 7)