DE LA PAROLE

QUI SURGIT

PARFOIS...

 

présenté par

Paul LE BOHEC, Jacky CHASSANNE,
Jean-Louis MAUDRIN

 

AVEC LE DISQUE B.T.R. 01

Vous pouvez écouter les enregistrements qui ont été numérisés.

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DE LA PAROLE QUI SURGIT PARFOIS...

…quand on prend le parti de l'expression libre, de techniques libératrices, d'aménagement coopératif du milieu, le parti de l'éducation et non celui de l'enseignement. 

C'est de cette parole que ce disque est fait. Les quelques pages qui suivent expliquent comment des enfants ont pu dire ou chanter ou écrire ces choses "chargées de sens" et qui nous semblent être des éléments importants de l'éducation.

Les maîtres disent tous : « Nous ne sommes pas des psychothérapeutes et ne tenons pas particu­lièrement à l’être ».

Et pourtant, une autre dimension est introduite ici, qui fait éclater les notions étroites et sclérosées de "méthodes", "d'apprentissages scolaires", "d'intelligence" . Cette dimension pourrait bien être la plage floue et fluctuante qui n'en finit pas de faire jacasser sur le "normal" et le "pathologique", "l’éducateur" et le "psychanalyste ", ce qui  relève de l'éducation", et "ce qui relève de la thérapie" etc. 

*
**

Nous nous sentons concernés par cela. Et c'est pourquoi nous publions "un peu de cette parole" qui est une façon de poser une question, sans que la façon même de la poser, bouche l'accès à sa réponse. Qu'on ne s'y trompe pas. Si ces enfants parlent, c'est parce que le milieu le permet. Ce milieu c'est celui qui appartient aux enfants, celui dans lequel ils peuvent se retrouver en tant que sujets confrontés à leurs questions, à leur manque, à leur devenir, c'est le milieu où peut émerger leur passé et leur présent remodelé, reformulé, à l'abri momentané de la chape institutionnelle de l'école. Ce milieu, c'est aussi le maître, qui abandonne son personnage pour vivre plus sainement avec les enfants. Ce milieu, ce sont les techniques qui l'aident (au maître), à offrir des circuits nombreux et variés, pour que se véhicule jusqu'au grand jour la houle trop souvent réprimée des forces profondes de l’être, des éléments indispensables pour qu'il accède à la culture, c'est-à-dire au langage et à la communication. Le français et le calcul prennent alors un autre sens. Les enfants se sentent concernés dans le même temps où l'école, elle, non. 

Par cette BTR, nous voudrions signifier plusieurs choses. 

* voilà ce qui peut surgir à tout moment quand on libère la parole. Il s'agit bien pour l'éducateur, de l'assumer. Voici un début de "comment "... 

* pourquoi Christian, Alain ou Olivier, disent-ils et chantent-ils cela ?... Peut-on arriver à mieux cerner les conditions optima de tels surgissements ? 

Dans l'avenir, nous continuerons à publier "de cette parole" en espérant progresser à chaque fois dans l’élucidation de ces brefs moments où elle se faufile, pour fonder un palier d'accès à l'autonomie, à l'émancipation, à la communication, à la culture.

 

B TR


Le petit balai

  avec un PC petitbalai2.wav  pour Mac

FACE 1 

LE PETIT BALAI (1962) 

présenté par Paul Le Bohec 

Cours élémentaire 1ère année 

Voici un document important. Non, je devrais plutôt dire : voici un enfant important par tout ce qu'il m'a appris d'important. 

Jusqu'à lui, je pouvais encore un peu hésiter sur la symbolique des textes. Mais lui m'a fait nettement voir que tout ce qui pouvait se dire sur la psychanalyse et dont nous doutions, esprits ignorants, sceptiques et supérieurs que nous étions, n'était peut-être pas si faux que cela. On me reprocha alors fortement de me laisser trop facilement séduire par cette lumière trouble. Mais pouvais-je faire autrement que de marcher vers elle ? 

Mais, en fait, était-ce de la psychanalyse ? Non, j'étais hors d'état, à ce moment-là, de comprendre quoi que ce soit de la littérature psychanalytique. A peine avais-je été effleuré par l'aspect symbolique des textes. Je crois d'ailleurs avoir eu, cette fois-là, la bonne attitude, celle que Freinet m'avait apprise : ne pas s'emballer pour les théories, les abstractions, mais rester ou revenir vite au niveau de la pratique, de la réalité de la classe. 

***

Mais précisément, la réalité de cet élève Christian, était suffisamment choquante pour que je sois obligé de me poser des questions. Vous l'avouerai-je ? il me faisait peur. Oh ! pas par son aspect physique ! aucun risque de ce côté : c'était un gringalet. C'est d'ailleurs avec Christian que j'ai appris ce qu'était l'anorexie : le refus de se nourrir. Et aussi bien de se nourrir intellectuellement. 

Jamais je n'avais eu affaire à un pareil cas. Et qui ne laissait pas de me surprendre dans mon absence de formation, d'ailleurs si universellement partagée. Toutes mes théories idéalistes, gentilles et doucereuses étaient démolies, culbutées, désintégrées. Car Christian faisait preuve d'une agressivité terrible ; et contre moi tout d'abord. 

Cela, je l'avais perçu immédiatement. Dès le premier jour, il refusa tout travail. Et si, dans une journée il écrivait les deux premières lettres de la date, c'était un miracle. 

C'est précisément cela qui m'effrayait. J'avais, à ce moment énormément de raisons d'être contré par l'administration que j'avais pu tromper, jusque-là, par une apparence de normalité... et des chances successives. Mais qu'un enfant ne travaille pas, qu'il ne produise rien, qu'il n'ait aucun résultat, cela je ne pouvais me le permettre en supplément. Car tout le pot-aux-roses aurait été découvert (c'était bien de roses qu'il s'agissait). 

Mais Christian s'en moquait bien. Il refusait de travailler avec une sorte de défi tranquille. Il n'avait même pas le visage buté. Non, il me regardait sereinement, avec un visage lisse qui n'offrait aucune prise. Et comme tout enfant au moment de la mise à la propreté, il était maître du don ou du refus de sa production. (Tiens, le don ou le refus de la propreté du cahier ? ! ! ! )

A ce moment, j'étais tout douceur, tout tendresse. Je n'aimais pas les conflits. Le monde devait marcher dans l'huile. Et s'il ne le faisait pas, c'est parce que l'on s'y prenait mal. Il devait suffire d'opérer par-ci, par-là, quelques petites rectifications pour que tout se remette en place. En fait, je voulais occulter les conflits. Je ne pensais pas que s'ils me faisaient du mal, ils pouvaient faire du bien aux autres. 

Depuis, j'ai appris que certains enfants avaient besoin, pour se construire, sinon de conflits, mais du moins, de fortes oppositions. Ils ont besoin d'une résistance pour s'appuyer, pour se repérer dans la vie. Cela, je le sais maintenant pour avoir vu trop de gens flotter irrémédiablement parce qu'ils n'avaient pas eu le soutien d'un obstacle. Je me souviens aussi de cette fillette de collègue (8 ans) qui pleurait de joie parce que sa mère l'avait grondée pour la première fois. 

Mais n'épiloguons pas trop à côté. Car si je n'offrais pas de résistance, lui en offrait résistance à la nourriture, à la nourriture intellectuelle, à la demande de travail du maître. 

***

En fait, j'ai cru longtemps que c'était ma personne qui était visée. Je n'étais pas assez avancé dans mes réflexions et mes lectures pour savoir qu'on peut être un substitut. Et que, généralement, la personne qui est en face n'est jamais prise totalement pour elle-même mais comme représentant, comme support de fantasmes. Et, précisément, un an plus tard, la grand-mère de l'enfant m'apprit qu'il avait toujours été avec des maîtresses. Et qu'il n'aimait pas les hommes.

Je croyais alors qu'en améliorant la relation maître-élève, ça pouvait transformer les choses. Il fallait donc que je circonvienne l'enfant, que je l'amène à transformer son comportement. Evidemment, c'était au maître d'être aimable pour deux. C'était à lui de faire l'effort, d'être adroit, compréhensif, subtil, malin. Si c'était pour que l'enfant soit mieux, c'était souhaitable et même très bien. Ne soyons pas masochiste à ce point de croire que cette attention à l'enfant pour l'enfant n'existait pas. Bien au contraire.

Mais qui pourrait dire dans quelle proportion, dans quelle forte proportion peut-être, mon souci principal n'était pas d'obtenir que l'enfant travaillât pour que je ne sois pas trop inquiet. Pour que je ne sois pas freiné dans ma recherche d'un meilleur fonction­nement pédagogique qui visait surtout à la libération de la parole des enfants.

Mais, direz-vous, n'était-ce pas dans une intention louable ? Oui, sans doute. Mais c'est peut-être parce que ma parole propre avait elle-même été écrasée dans mon enfance.

Mais il n'importe. Revenons à notre Christian. 

***

Cet enfant aurait comprendre que si je voulais aider ses camarades, il ne fallait pas qu'il ... oui, mais, son problème à lui, l'occupait tout entier. Et il n'aurait pu l'oublier, même s'il l'avait voulu et même désiré.

Voyons la "parole" de Christian. 

Elle s'était déjà manifestée par son refus de mon incitation au travail. Ca c'était clair et préoccupant pour moi.

Mais j'eus assez rapidement d'autres occasions de constater cette haine du maître. En effet, il avait des choses à dire. Alors, tout naturellement, il devait s'emparer des lan­gages qu'il pouvait trouver à sa disposition. Et dans ma classe, il y en avait une grande variété. 

Comment cela se fait-il ? 

C'était il y a quinze ans, en 1960. Au moment où j'avais décidé unilatéralement, en n'en référant qu'à mon seul ministère, d'introduire dans ma classe une heure de tech­niques parlées par jour. En effet, je m'étais dit que, puisque de la parole arrivait à passer dans les textes libres et dans le chant libre, il devait en passer aussi, sinon beaucoup plus, dans le langage parlé. 

Il faut dire qu'à ce moment-là, également, j'avais abandonné certaines pratiques, même freinétistes (journal scolaire, correspondance régulière) parce que j'avais pu les explorer à loisir. Certes, la classe devait perdre quelque chose. Mais, j'étais curieux de savoir ce qu'elle pouvait y gagner, même s'il me fallait, pour un temps, aller un peu trop loin dans mes abandons.

Or, je sentais bien que lorsqu'ils étaient vraiment libres de le faire, les enfants pou­vaient, au bout d'un certain temps de rassurance, délivrer des messages qu'on ne savait pas possibles ou qui n'étaient pas attendus. Il faut dire que l'on n'était guère apte à lire ce qui était "dit" autrement que par des mots. Une autre circonstance a fait que, en dehors de mes caractéristiques personnelles, j'ai été, plus que d'autres, orienté vers les problèmes d'ordre psychologique. 

En effet, beaucoup de mes enfants étaient plus chargés psychologiquement que la moyenne des enfants de leur âge. C'était, pour la plupart, des enfants de marins qui naviguaient au long cours avec, parfois, des absences de six, douze, dix-huit mois. Et parfois même plus. Et les avions ne permettaient pas, alors, des voyages aussi rapides d'un bout à l'autre de la terre. 

Le retour du père n'allait pas sans provoquer des perturbations dans l'équilibre de la famille. Certains enfants étaient chassés du lit de leur mère, dès les premières années. Toute cette recherche d'un nouvel équilibre transparaissait dans les textes écrits dont le symbolisme avait fini par me sauter aux yeux, malgré mon aveuglement initial. 

Il faut dire également que, à cause d'une forte émigration bretonne, il m'arrivait de re­cevoir des petits parisiens, transplantés pour un temps chez leurs grands-parents, très loin de leur famille. Et comme il y avait, dans ma classe, plusieurs activités d'expression libre, les problèmes devaient y apparaître, un beau jour, avec une clarté aveuglante.

C'est ainsi qu'il y a près de vingt-cinq ans, un petit parisien avait écrit un texte qui sortait de l'habituelle litanie des chats non écrasés et de la soupe au vermicelle mangée. Il avait écrit longuement avec une énergie qui m'avait surpris. 

"Hier, j'étais avec un petit oiseau. Il m'accompagnait partout où j'allais. On s'arrêtait parfois. On se parlait tous les deux de notre famille. On se disait notre chagrin... Et puis, le soir, on s'est dit : à bientôt ! On se reverra encore pour se parler de nos parents". 

Il a fallu cette (forte) expression d'un garçon fortement chargé, expression que je n'avais pu ignorer pour comprendre que le texte libre pouvait être autre chose qu'un prétexte à grammaire ou à imprimerie. 

Alors, je me suis dit : 

"Puisque les enfants ont des choses à exprimer, il faut le leur permettre au maximum". 

C'était d'ailleurs dans la ligne directe de la pédagogie Freinet que j'avais suivie jusque-là. Mais je voulais aussi offrir l'oral qui comptait si peu à cette époque, même chez nous. 

***

Par chance tout était à inventer dans ce domaine. Sinon, j'aurais pu être tenté d'imposer des techniques connues. Et ça, ça réussit rarement. Car on applique alors, en quelque sorte de l'extérieur, un système qui ne tient aucunement compte du cheminement parcouru et qui ne peut ainsi s'insérer dans une trajectoire. C'est une chose à laquelle on ne prend pas assez garde. 

Alors qu'il faudrait être souvent toute disponibilité, toute attention à ce qui se passe, on a dans la tête un tas de recettes, de techniques "expérimentées". Et on les flanque au beau milieu du Kyrie eleison. Et naturellement, elles se mettent en travers. 

*** 

Heureusement, sur le plan des techniques parlées, je pressentais beaucoup, mais je ne savais rien. Il faut dire que mon bafouillage incoerci-ci-ble m'aurait empêché toujours d'être jamais un acteur valable. Je n'avais aucune expérience en ce domaine. Sur le plan de la diction, j'avais toujours été le dernier. Je ne possédais donc aucune technique dont j'aurais pu me glorifier devant les enfants. Ce fut notre chance. Car la classe se mit à inventer ses propres techniques d'expression parlée. Et moi, le maître, je ne pouvais pas, cette fois, me mettre en travers. 

D'ailleurs, cette expérience ne contribua pas peu à me faire comprendre que sur le plan de la création des formes d'expression, les enfants avaient autant d'imagination que pour s'exprimer sur le fond.

Et je leur accordais totalement le droit d'essayer, de se tromper, d'abandonner ou de reprendre, à loisir, des formes avortées, se construisant ainsi, par libre tâtonnement, des formes solides qui n'avaient pas nécessairement à "ressembler", à rentrer dans des cadres connus. 

Comment cela se fait-il que je pouvais respecter les enfants dans ce domaine ? Essentiellement parce que je n'avais pas à les faire avoir l'air de posséder un savoir reconnu. Et j'étais parfaitement libre de faire produire dans ce domaine, puisque l'institution dans son "lire, écrire, compter" n'avait pas inscrit le "parler" pour ses ouvriers. 

Aussi, c'est avec une tranquillité totale que nous explorions ce secteur de l'activité humain D'autant plus que les éléments n'en étaient pas contrôlables. Puisque "les paroles s'envolent". Ceci est également important : pas de risque de censure puisqu'il n'y avait ni demande de production, ni contrôle de la production. 

Seule, ma censure était à craindre. Hélas, à ce moment surtout, mes limites d'acceptation étaient encore très étroites. Je ne voulais pas qu'on puisse dire à l'extérieur que, dans ma classe, on ne parlait que de caca et de pipi. Il y avait l'école concurrente et mon expérience de jeune enseignant qui avait vu disparaître, un jour, l'un de ses élèves parce que, dans la classe, on avait chanté une chanson mal polie : "C'est le roi Dagobert qu'a mis sa culotte à l'envers".

Mais je voudrais souligner un aspect voisin. L'Ecole Moderne a pu se livrer en toute tranquillité à son aventure d'art enfantin parce qu'il n'y avait, au niveau des parents, comme au niveau de l'institution, aucune demande sur ce plan. Et l'on a ainsi eu droit à un large tâtonnement expérimental dont les lois mieux maîtrisées ont pu être appliquées aux domaines où nous étions le plus surveillés (en maths, par exemple).

 Sur le plan des techniques parlées, le tâtonnement fut aussi très large. On pouvait tout essayer, tout était permis, tout était licite, sauf la trop évidente scatologie que j'interrompais en disant : "Non, arrêtez. Je ne peux vous laisser dire cela".

 Revenons à Christian. 

***

Dans l'arsenal des formes inventées par la classe, il choisit tout particulièrement le " monologue joué", dans lequel l'enfant jouait sa parole. 

Un jour, Christian prit la règle du tableau (c'était un mètre rigide : tiens, un mètre, même signifiant sonore que maître). Et il tourna en rond en tapant le sol et en chantant "l'é-co-o-o-le, c'est-est, du-ur". Et soudain son mètre devint un fusil (le même signifiant se charge d'un autre signifié). Et Christian dit alors : 

- Je vais à la chasse. Je vois une école. Je tue tous les enfants. Et je tue le maître. 

Et c'est là que j'ai compris que cela ne marchait pas du tout avec moi, qu'il m'en voulait, qu'il me détestait même. Amère constatation pour celui qui cherche avant toute chose à être aimé, qui a besoin de la bonne considération, de la bonne estime des autres. Et ce n'est que quinze ans après, que j'ai compris que cette attitude était piégeante, accaparante, enfermante. Et qu'elle pouvait ne pas aider les autres. En fait, elle ne se soucie pas véritablement d'eux. 

Alors je fis tout ce qu'il fallait. Je fus gentil, je fus attentif. Je ne grondais jamais. "C'est bien, Christian, tu as écrit deux lettres. Hier tu n'en avais écrit qu'une. Et puis tes lettres sont mieux formées. C'est bien, tu fais des progrès ! ". 

Bref, je pratiquais un renforcement secondaire pour installer un nouveau conditionnement. C'était une attitude de freinétiste. En effet, je négligeais les tendances néfastes contre lesquelles on sait bien qu'il n'y a rien à faire (voir Psychologie Sensible)(1) pour essayer de susciter une tendance favorable dont on pourrait espérer l'existence. "Ce n'est pas possible que l'enfant soit tout mauvais ! Il doit bien y avoir, quelque part, au fond de lui, un désir de réussite, un désir d'être aimé sur lequel on peut bâtir une nouvelle relation".

Je ne me souviens plus exactement. Je dus appliquer mes tactiques habituelles d'apprivoisement : don d'une bille, d'un beau papier, d'une belle ficelle, sourires, paroles, encouragements. J'espérais bien que le charme allait opérer. 

De son côté Christian se déploya plus encore dans les diverses pratiques d'expression. Je me souviens qu'il y avait aussi dans l'optique de "tous les départs avant huit ans"! des démarrages de chorégraphies par exemple. Christian se révélait particulièrement passionné par ce genre d'expérience. Il faisait venir un grand nombre de ses camarades "devant" et il les faisait évoluer avec des idées très intéressantes bien que très courtes. 

Mais je pense, maintenant que, là aussi, ce garçon si faible, si chétif, aimait manifester sa puissance : il aimait commander souvent et à beaucoup. Il était d'ailleurs très autoritaire. J'ajoute en passant que ce genre était bénéfique pour tous puisque chacun des interprètes au service d'un créateur pouvait être à son tour créateur lui-même. Mais précisément, Christian ne levait pas souvent la main pour se faire embaucher lorsqu'un créateur faisait son marché d'interprètes. Il était très personnel et préférait souvent exécuter seul, des pas de danse qui auraient pu me faire mourir de rire si je n'avais pas compris à quel point c'était sérieux, sinon dramatique de voir que cet enfant pouvait se manifester ainsi. J'ajouterai que c'était également un chanteur remarquable et un dialoguiste à la répartie ultra-rapide. 

(1)    Essai de psychologie sensible appliquée à l'éducation, par C. Freinet - Delachaux-Niestlé  

***

Donc, ça avançait tant bien que mal. Sur le plan du travail scolaire, il s'y était mis plus sérieusement. Mais jamais il ne tomba dans le piège des fiches autocorrectives qui utilisent le désir de progrès qu'il y a en chaque enfant.

Dans l'ensemble, je pensais que nos relations s'étaient améliorées. C'est alors qu'il m'apporta un jour, avec le sourire, une feuille recouverte de dessins en me disant - "Tiens, Monsieur". 

Ce document a déjà été publié dans nos revues. Mais je n'hésite pas à le reproduire pour le replacer dans un ensemble et aussi pour dire quelque chose que je n'avais pas encore osé exprimer.

On a vu tout ce que Christian disait par le refus du travail, le meurtre symbolique du maître, la puissance de Christian comme chorégraphe, son aisance dans la création de chanson et de dialogue.

Voici maintenant qu'il utilise le dessin. Dans quelle intention ?

Regardez la variété des thèmes traités. 

1. Monsieur Le Bohec aux cabinets
2. Monsieur Le Bohec qui va faire le marché
3. Monsieur Le Bohec qui va en prison parce qu'il a renversé l'armoire exprès
4. C'est Christian qui va battre Monsieur Le Bohec
5. C'est la face de Monsieur Le Bohec. 

Toutes ces situations sont pour Christian des situations d'infériorité et de ridicule. Et qui permettent magiquement de maîtriser la puissance du maître puisque Christian va le battre et qu'il sera conduit en prison. Voilà qui est clair n'est-ce pas ? Est-il possible de dire plus nettement les choses ? Il faut bien l'avouer je n'ai jamais eu depuis d'opinions aussi nettement déclarées.

 Mais je voudrais attirer votre attention sur ce grand dessin en travers de la feuille. Jusque-là je l'avais toujours volontairement ignoré. 

***

Peut-on penser à un phallus ou à un étron ? C'est le seul dessin qui ne soit pas commenté. Parce qu'il se suffit à lui-même ? ou parce que ça ne se dit pas ? C'est peut-être une manifestation de l'inconscient de Christian, ou quelque chose qui lui a échappé et sur lequel il ne veut pas attirer davantage l'attention. On pourrait croire aussi que c'est un stylo-bille. Mais ils n'existaient pas encore ! C'est sans doute un revolver avec une crosse. Et qui crache la fumée après le coup mortel qu'il vient d'expédier ? On ne le saura jamais. C'est dommage. 

***

 

 

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Quand j'ai reçu ce document si agressif - donné avec un sourire, comme un cadeau - j'ai pensé : 

- Eh ! bien, moi qui croyais que les relations s'étaient arrangées entre nous !! 

J'étais déçu. Pourtant, qu'est-ce que j'aurais pu faire de plus ? 

Par la suite cependant, va-t'en savoir pourquoi, ça s'est arrangé puisqu'en mai, j'ai vu apparaître un dessin où un oiseau sifflait "Un joli Le Bohec". Et plus tard, dans un petit coin d'une attaque de château, un petit personnage avec une couronne et ce commentaire : "Monsieur Le Bohec est le roi". 

*** 

Si j'écris ceci, c'est pour montrer que les messages peuvent être directement lisibles. Et qu'on peut parfois faire le point des relations affectives. 

Mais, en fait, on sait rarement comment on agit. Cependant, on sait parfois quels outils peuvent intervenir. 

C'est d'ailleurs à propos de cet enregistrement que j'ai compris, pour la première fois, le rôle du magnétophone confident.

Un matin, je ne sais plus à quelle occasion, Christian avait dit : "Le petit balai s'est marié avec une vache et ils font toujours la bagarre" . Tout le monde s'est esclaffé. C'était vraiment nouveau et insolite. Et comme il y avait deux ou trois autres créations originales, j'avais décidé d'apporter mon magnétophone l'après-midi. J'ai dit alors :

"Chacun pourra raconter son histoire de ce matin. Et s'il y en a d'autres, ils pourront venir". 

Le magnétophone comptait beaucoup pour moi. Au mouvement, on a toujours eu l'habitude de travailler sur du concret : sur des documents. Et comme ce qui se produisait chez moi, c'était le développement des Techniques Parlées, je devais enregistrer. Je découvris avec étonnement qu'on pouvait faire différentes utilisations de l'appareil. 

(Et ce qui se passa ce jour-là était à rapprocher du travail de Jacques Morain qui se servait du magnéto pour rendre la parole aux enfants de son I.M.P. Ils s'en servaient pour liquider des trucs de caca-pipi - a-re - a-re qu'ils pouvaient expulser à loisir parce qu'ils pouvaient les effacer avant de rendre l'appareil).

Lors de l'enregistrement de son histoire qui devait durer dix secondes, l'enfant tournait presque le dos à la classe. Il n'avait que le micro devant lui car, sans l'avoir fait exprès, je me tenais derrière son dos avec l'appareil. Et de plus, il avait sur des oreilles un casque avec deux écouteurs dans lequel il pouvait s'entendre. Ce qui le mettait en situation d'isolement plus accentué. 

Et à mon grand étonnement, au lieu de ses dix secondes d'histoire, il sortit tout ce chapelet. C'est comme un abcès qui aurait soudain crevé. Ça n'en finissait pas de couler. Non, il n'avait pas encore assez dit, il fallait recommencer et redire encore sous une autre forme. Et dans quel état d'anxiété ! Est-ce que vous ne sentez pas comment l'enfant progresse difficilement ? Il avance avec peine sa parole, comme s'il la poussait sur de la rocaille. Il se reprend, il s'arrête, il avale sa salive. Comme c'est dur à sortir ! Et ça sort cependant, ça n'en finit pas... 

Et qu'est-ce qui est dit ? Faisons le compte. Un mariage, une destruction. Un mariage, une séparation. Un mariage - une bagarre, un divorce. Un remariage, une autre bagarre, un suicide. Un autre mariage, une autre bagarre et un meurtre. Et ce dernier est prononcé avec détermination. On dirait qu'en tâtonnant, son inconscient est arrivé à trouver enfin la victime qu'il fallait : le petit cochon. 

***

Je ne voudrais pas interpréter. Je ne sais pas le faire. Je ne sais pas le faire : mais comment ne pas se poser des questions ? Car, enfin, ce message est une réalité que nous avons là sur les oreilles. Je n'ai pas sollicité l'enfant pour qu'il le produise. Le casque sur les oreilles a-t-il été déterminant ? Je ne saurais le dire. Cette parole si forte serait-elle de toute façon montée à la surface ? La circonstance a peut-être été exceptionnelle. 

On pourrait croire que pour qu'un enfant en arrive là, il faut qu'il en ait vu, des choses épouvantables ! Et cela semblerait se justifier par le fait que Christian, petit Parisien dont les parents étaient en train de divorcer, avait été exilé chez ses grands­ parents, alors que ses trois petites sœurs étaient restées à Paris, avec leur mère. 

Mais ce serait trop simple. Il me semble qu'il faut comprendre, avec Mélanie Klein, qu'ici l'enfant a affaire à ses parents fantasmés et non à ses vrais parents. Ce sont ses parents tels qu'il les perçoit dans son drame intérieur et non tels qu'ils étaient. Et les bagarres qu'on pourrait déduire du texte n'ont sans doute pas existé. 

*** 

Mais est-ce bon qu'une pareille parole puisse voir le jour ? Moi, je suis persuadé que oui. Mais il appartient à chacun de le décider pour soi. En attendant que la vie le mette en face d'événements auxquels il ne pourra échapper.

Je ne voudrais pas en rester là. Car je voudrais souligner un fait qui me saute maintenant aux yeux : le tâtonnement de l'inconscient. L'enfant marie d'abord le balai et la bouteille. Bagarre. La bouteille est détruite. Non ce n'est pas suffisant comme expression. Bon essayons un balai et un petit balai. Non, l'enfant n'a pas encore trouvé le moyen d'expulser ce qu'il porte en lui... Alors marions le balai avec un petit cochon. Le balai se suicide. Mais non, ça ne suffit pas encore. Alors marions le petit cochon avec une vache. Disparition de la vache. Non vraiment, ce n'est pas encore là la solution. Alors enfin, la bonne solution : le petit cochon se marie avec une autre vache, il lui fait une vacherie. Alors la vache, de ses cornes, tue le petit cochon ! 

Et c'est certainement la bonne solution puisque, après avoir exprimé avec détermination ce meurtre, l'enfant s'arrête... son inconscient ayant enfin réussi à exprimer ce dont il était si chargé. 

*** 

Pourquoi seulement après ce meurtre du petit cochon ?

Je propose une interprétation. Voici un enfant qui se trouve soudain séparé de sa mère et de ses sœurs. Comment cet événement si considérable a-t-il pu se produire ? Il fallait qu'il soit fortement motivé ! Et par quoi sinon par une immense culpabilité de l'enfant ? C'est du moins ce qu'il s'imagine. Et comment l'enfant peut-il assumer cette culpabilité qui, à ses yeux, est certaine ? Eh ! bien, en détruisant symboliquement le petit cochon. Qu'il est. 

C'est pour cela qu'il fallait chercher. Et que le petit balai du début ne suffisait pas. D'autant plus que ce n'était pas lui qui était détruit mais la bouteille, c'est-à-dire un élément féminin. 

Évidemment, je cède à un délire interprétatif. J'ai tort, absolument tort. 

Et pourtant, sans prétendre avoir, si peu que ce soit, raison en la circonstance, il n'en est pas moins certain que les enfants se montent souvent des constructions imaginaires. La preuve, c'est qu'il nous suffit, à nous adultes d'être un peu insécurisés pour mal interpréter les données et nous monter des bateaux extraordinaires. 

Et pourtant nous, nous sommes sages, nous sommes grands, nous avons vécu, nous avons l'expérience de la réalité. Ouais ! 

*** 

On pourrait, cependant se poser une question. Même si on décide que c'est positif, est-ce que c'est notre boulot d'instit de faire surgir une telle parole ? Cela ne peut se faire qu'avec des gens spécialement formés et dans des circonstances spéciales (classes de perf. I.M.P.). 

Mais qui peut décider du moment où ça peut apparaître ? Et quelle conduite il faudrait tenir pour que ça n'apparaisse pas ? Qui peut être maître des climats favorables et des mauvaises circonstances et des moments et des lieux où la parole doit sortir ? 

Une année après, la grand-mère m'informa que Christian n'aimait pas les hommes. Alors je compris que j'avais dû être le substitut du père réel. Ou du père fantasme ! 

Quelques années plus tard, au cours de vacances, cet enfant était revenu me voir avec un copain. Il ne s'était guère développé. Il s'était assis et il était resté une heure environ sans presque dire un mot, devant un jus de fruit. Pourquoi ? Qu'est-ce qu'il était venu vérifier. Quel souvenir avait-il gardé ? 

Ce sera toujours pour moi une énigme. 

*** 

Mais revenons à ce moment scolaire où l'enfant, après avoir utilisé successivement le refus de manger, le refus de travailler, le monologue joué, le chant libre, la chorégraphie, le dessin commenté, a abordé enfin la parole imaginaire. C'est comme s'il avait eu une recherche de la meilleure expression et de l'expression la plus totale. Sans compter tout ce que je n'ai pas perçu dans la classe et dans la cour. Et que quelqu'un pourra peut-être faire apparaître dans nos dossiers B.T.R. 

Il me semble que c'est cela qu'il faudrait arriver à fournir à l'enfant : des quantités de signifiants divers. Et le fantasme ou le traumatisme pourra se dissiper alors, sans que le maître soit confronté à une parole si difficile à accueillir. Que l'enfant puisse crier son drame le plus possible et au niveau qu'il faudra. Et que le maître puisse l'accueillir, tranquillement, peut-être parce qu'il aura pu, lui aussi, crier ailleurs son drame propre.


 

LA NEIGE TOMBAIT 

présenté par Paul Le Bohec

 

LA NEIGE TOMBAIT   pour PC laneige2.wav

Voici un document qui, à mes yeux est exceptionnel. 

Pour qu'il le devienne à vos yeux, il faut que je le circonstancie. De toute ma carrière, c'est certainement la plus forte catharsis que j'aie pu connaître. Et, par chance, ce jour-là, j'avais mon magnétophone. 

On sait que la catharsis (mot qui signifie purgation) peut se manifester en plusieurs petites fois ou bien en une seule grosse fois. C'est ce dernier cas qui me semble à envisager en la circonstance. 

*** 

Patrick était le dernier garçon d'une famille nombreuse. 

CENSURÉ 

J'ai essayé de parler de la famille pour dire à quel point elle était perturbée. Mais je me suis censuré par précaution. 

Il suffit que je dise que Patrick était un pauvre être : la tête rentrée dans les épaules, le regard apeuré, un filet de voix à peine perceptible, des tics au niveau des yeux, une écriture déchirée et une orthographe à peine imaginable. Et aucune réussite scolaire. Et aucune perspective de réussite scolaire.

Ce garçon me faisait également problème. Mais pas au point de Christian. En effet, j'aurais pu, cette fois, justifier aux yeux d'un interrogateur, le peu de réussite de cet enfant. (En passant, je signale que c'est terrible que l'on ait ainsi à se déculpabiliser de tout ce qui arrive de mauvais aux enfants de nos classes).

 Mais, une fois de plus, devant ce garçon, je ne pouvais rester indifférent. Je sais maintenant qu'on peut critiquer cette tendance "bonne sœur" à l'aide aux plus faibles. Qui peut témoigner d'un désir de se sentir soi-même bien. Mais que voulez-vous, j'ai un tempérament de "lion" actif et engagé. Face à Patrick, je ne pouvais pas abandonner. D'ailleurs membre de l'Ecole Moderne, je ne pouvais accepter la situation difficile de l'enfant sans essayer de faire quelque chose pour lui. D'aucuns diront : "De quel droit te mêles-tu d'aider ceux qui ne sollicitent pas d'aide ?  

C'est bien toute la question : ou bien on cherche à améliorer le sort des gens, ou bien on les laisse en l'état, en pensant que, puisqu'ils sont ainsi, c'est qu'ils l'ont voulu et qu'ils s'en trouvent bien... 

Laborit disait en parlant des autistiques : "Il faut prendre ou non le parti de les faire revenir avec nous". 

Est-ce que je cherchais "à récupérer l'enfant pour le mettre dans le système de la normalité capitaliste" ?

Je vous avouerai qu'à ce moment-là, je ne me posais pas la question. L'enfant souffrait, cela me suffisait pour essayer d'agir. Ne criez pas trop vite à la "bonne âme". Il y avait aussi le désir "scientifique" de vérifier si, là aussi, dans ce cas difficile, la Pédagogie Freinet ne pouvait pas aider à mieux vivre. Mais c'était dans le cadre d'une exploration à poursuivre. En effet, le Mouvement obtenait déjà des résultats intéressants sur le plan du rééquilibre psychologique, sans trop d'ailleurs maîtriser les techniques employées : il y avait l'organisation du travail, la prise en compte de son travail par l'enfant, l'existence du groupe et beaucoup de possibilités de médiations. Est-ce que l'on ne pourrait pas agrandir l'arsenal des techniques utiles ? 

Pour Christian, j'essayai d'établir une bonne relation maître-élève. Il faut dire qu'il y avait refus de sa part. Mais Patrick ne refusait pas, il semblait indifférent. Il semblait retiré, rentré dans son monde. 

***

Et j'étais justement persuadé, par expérience, que la parole libérée pouvait apporter beaucoup à l'enfant. J'en avais déjà de nombreux témoignages. Et la classe développait ses explorations libres dans ce domaine. Oui. Mais, jusque-là, Patrick avait résisté à tout. Il ne s'était saisi d'aucun des langages proposés : il écrivait peu et rien que des banalités qui ne l'engageaient pas. Il n'avait pas d'inspiration. En chant libre, il ne créait rien. Ni en dessin, ni en peinture. En gym totale, il n'inventait rien et ne demandait pas à participer. Dans la cour, il se tenait seul dans son coin, il ne participait pas aux parties de foot pourtant nombreuses. Je me demandais bien ce qui aurait pu le faire sortir de sa retraite. 

*** 

J'ai dit plus haut que, n'ayant aucun savoir, je ne pouvais que laisser faire, dans ce domaine neuf de l'oral où personne ne me demanderait de comptes. 

***

Or, il advint qu'un certain jour, Petit-Robin, inventa la poésie parlée. C'était une forme parmi tant d'autres. Mais elle offrait beaucoup de possibilités. 

Voici ce qu'avait dit : Petit-Robin 

"Mon pouce saignait…….. Pauvre pouce ………
J'étais tout seul dans le garage …… Ma mère était partie chercher le lait   avec la voi­ture…............
au loin …. Et moi, j'étais tout seul dans le garage….. Et j'ai coupé mon pouce
avec ce couteau d'indien …. Mon pouce saignait….     J'étais tout seul dans le garage….

Tout seul…. Malheureux".

Ce qui compte ici, ce n'est pas ce qui est dit et qui est clair parce que narratif. Ce sont les silences qui séparaient les diverses émissions. Et c'est là le point capital. 

Car vous savez (ou vous ne savez peut-être pas) combien les silences sont gênants dans une émission orale. Evidemment, il y a silences et silences : silences maîtrisés et silences involontaires, silences trop indépendants de la volonté. Ceux-là sont terribles. 

Vous savez, en tout cas, moi, je sais, combien un silence un peu trop long peut soudain s'installer malgré vous. Et plus il commence à durer et plus il continue à durer. Et plus il continue, plus il dure.

A ce moment, il se produit une sorte de paralysie due à la panique qui s'empare de vous. Il vous faut vite vous dépêtrer de cette situation. Mais vous n'avez plus de doigt pour appuyer sur le bouton qu'il faudrait ; vous essayez de mobiliser quelque partie de votre corps : votre cerveau, vos muscles phonateurs, vos lèvres. Sur le tas, il y a bien quelque chose qui devrait marcher. Mais plus rien ne fonctionne : vous n'arrivez pas à établir une chaîne de comportement : votre machine est démontée. Ce qui est grave, c'est que de semblables échecs vous prédisposent à des échecs futurs : la crainte du blocage provoquant de plus en plus sûrement le blocage. 

Alors que, pour la "poésie parlée" quel délice ! c'est tout le contraire. Là, le silence ne saurait être traumatisant car il est licite, il est légal, il est autorisé par la constitution : c'est donc en toute décontraction, en toute sécurité que vous pouvez l'installer. 

Et de plus, en la circonstance, il se produit un phénomène bizarre : la montée du subconscient. Il y a d'autres techniques pour cela. Par exemple, la complainte faite de monotonie lente et d'absence de ces incidents mélodiques qui éveillent l'attention et, ce qui fait toujours barrage à la montée des choses enfouies.

Avec la "poésie parlée", c'est au cours du silence qui suit chaque émission de voix, que les vrais mots, éveillés et mis en branle par l'appel des sonorités communes ou voisines, montent du fond de l'inconscient. Et peu à peu, avec les vrais mots, les vraies idées qui commencent à constituer une chaîne. Mais ce n'est pas une chaîne enchaînante. Souvent, dans la parole ordinaire, on est engagé par ce qu'on a déjà dit, par ce qu'on a déjà commencé à dire. Il faut poursuivre dans la foulée, même si on s'est mal branché au départ. Ici on n'est pas enchaîné de cette façon parce que la succession a été brisée par le silence. On est moins attentif à ce qui précède, on est plus disponible pour entendre ce qui veut venir. On est moins lié. On est plus libre. Plus libre de recommencer, de reprendre le message pour se dire encore au plus près de ce qu'on avait fondamentalement à dire. Et ce sont les plus forts échos des premiers mots, ceux qui avaient le plus besoin de se faire jour qui peuvent ainsi se faufiler jusqu'à la surface. 

***

Tiens je fais un essai devant vous. 

  Je dis par exemple .........  par exemplaires …………  tout environnés   de mystères. 

J'ai donc dit mystère. Aussitôt s'éveillent en moi toutes sortes de résonances, mystère, c'est peut-être le nom de la glace que je me suis refusée hier parce que je ne veux pas grossir. C'est peut-être aussi le nom de l'avion que la France cherche à vendre au Danemark (où je suis allé). Mister, concerne peut-être le copain américain qui me prend des dias pour un montage audiovisuel que je prépare fébrilement pour le congrès : sera-t-il prêt à temps ? 

Et autour de mystère tournent aussi master, masséter (et peut-être masturbation) et aussi Munster (j'ai reçu une lettre d'Alsace). Et peut-être dans une seconde couche de gravitation orbitale, des mots comme "Messmer". "Mais c'est ma mère", ou encore "regarde-moi c't'air" ou : il ne nous reste qu'un stère de bois de chauffage. Et Mylène (une étudiante). Et la Ster Vélen (la rivière jaune : la Vilaine qui passe à Rennes où je travaille) etc. Et là-dedans, il y a surtout un mot qui veut sortir. Et qui n'est peut-être pas dans la série précédente. 

***

 

Donc, il y avait cette nouvelle technique qui s'est révélée si efficace. Elle a été adoptée d'emblée par de nombreux enfants. Et elle s'est inscrite définitivement dans la pratique de la classe. C'est dire son excellence. Car il n'y avait aucune pression de ma part pour le maintien ou l'abandon d'une technique donnée... Souvent des techniques mort-nées voyaient le jour avec seulement une ou deux reprises par un enfant ou un autre. Mais soudain, lorsqu'on avait ajouté un élément supplémentaire, elles renaissaient et prenaient parfois un coup définitif. 

*** 

Cela faisait un mois que la classe utilisait chaque jour cette poésie parlée. Mais Patrick ne disait toujours rien. 

Je me demandais bien s'il arriverait à se sortir de tous ses silences graphiques, oraux, corporels... 

Mais un jour, alors que je demandais "Qui veut venir maintenant ? " Il leva timidement le doigt pour le rabaisser aussitôt. Mais j'avais toujours l’œil sur lui. Car je voulais l'aider à passer par la moindre brèche. Je dis à la classe : 

- "Non, non, pas vous cette fois-ci. C'est toujours ceux qui ne sont encore jamais venus parler qui passent les premiers. C'est le tour de Patrick". Et je prononçais nettement son nom. 

"Patrick, viens ! "

Cela lui fit comme une décharge électrique. Mon appel l'engageait à sortir de sa réserve habituelle, sans lui laisser le temps de se ressaisir et de se refermer dans son repli. Et comme, ce jour-là, il devait être encore plus chargé que d'habitude, parce qu'il avait tout de même demandé à parler, il se leva et vint près du micro. 

Pourtant les circonstances n'étaient pas aussi favorables pour que Patrick, comme Christian, puisse délivrer un message profond. Le magnétophone n'était guère en situation de confident. L'enfant était face à la classe, sans casque sur les oreilles, avec devant lui le micro posé sur une boîte de carton, à hauteur de sa bouche. Qui sait si cela n'a pas tout de même fait écran entre lui et la réalité de la classe. Je sais, par expérience, qu'il suffit vraiment de peu de choses pour décoller ainsi de l'emprise du monde extérieur. 

Observons le tâtonnement de son inconscient. Il a commencé 

"La neige tombait". 

Vraiment, cela ne l'engageait pas beaucoup. Puis, peu à peu, son message s'est densifié, parlant d'abord de son chat qui était dehors, de son chat qui ne voulait pas rentrer, qui était transformé en bonhomme de neige qui faisait peur. Puis il est sorti à son tour, recouvert de neige. Et bien au chaud. Enfin, un vrai bonhomme est sorti, son père qui lui a paralysé la parole et le corps. 

Observez également l'angoisse de l'enfant, les silences, les mots coupés, les ravalements de salive. Vraiment, ça a du mal à sortir.

Cela a-t-il vraiment suffi ? Est-ce que je ne me leurre pas ? 

Des personnes ont contesté l'importance exagérée que j'accorde à cet événement. Qui peut savoir exactement ? Est-ce qu'il n'y a pas eu d'autres événements concomitants ? 

C'est vrai que c'est difficile à savoir ! Pourtant, je crois que cette prise de parole a été déterminante dans le changement qui s'est produit aussitôt. 

Je sais que la catharsis peut être soudaine ou s'étendre sur un plus long temps. Face à l'explosion, il y a l'usure... 

Mais je crois véritablement à la première, car je crois à l'importance de la parole, et de l'expulsion de ce qui charge. Ne serait-ce que par expérience personnelle... 

*** 

Mais trop de choses ont soudainement changé. Premier élément, impossible à ignorer. La transformation de la voix. Le filet imperceptible est devenu rivière à pleins bords. J'ai encore dans les oreilles ses participations aux séances de mathématique ! Les tics ont disparu. La taille s'est redressée. L'enfant s'est mis à jouer au foot dans la cour. Il s'est mis à écrire beaucoup. Son écriture et son orthographe se sont améliorées. Et surtout, il est devenu le meilleur mathématicien de la classe.

La mathématique libre venait alors de prendre son essor. L'enfant qui avait exprimé son drame n'était plus obsédé par son monde intérieur. Il pouvait voir le monde extérieur. Et il le voyait bien. 

En mathématique, sa caractéristique n'était pas l'originalité de la création, ou l'agrandis­sement des idées des autres. Non, c'était la vigilance critique. En effet, il guettait tout ce que l'on mettait au tableau. Et percevait immédiatement la moindre erreur. Et tout raisonnement qui démarrait de travers était immédiatement redressé. Et c'était également un excellent joueur d'échecs (à trois pièces. Roi, dame, tour). C'est dire qu'il était conscient de l'espace. 

*** 

De toute ma carrière, cette catharsis que j'ai pu enregistrer par chance, c'est certaine­ment le plus fort événement. 

Ainsi, quand de la parole surgit parfois, c'est une force inattendue qui se manifeste et ça retentit sur l'être tout entier. 

*** 

Soulignons pour terminer qu'on pourrait peut-être à bon droit se méfier d'une relation duelle maître-élève. Mais ici, en la circonstance, la relation n'était pas directe. Ce n'est pas à moi que l'enfant parlait. C'est au micro et peut-être à la classe. Mais, en fait, l'enfant laissait monter du tréfonds de lui-même, une histoire, c'est-à-dire une création, donc, un troisième terme, une production. Et voilà qui nous permet de mettre le doigt sur l'importance des activités culturelles, sur "la nécessité de l'art".


DIALOGUE DE LA MORT 

présenté par Paul Le Bohec

DIALOGUE DE LA MORT 

pour PC lamort2.wav   Pour Mac
 

C'était il y a dix - quinze ans, je ne me souviens plus bien - que j'ai pu enregistrer ce document que je n'ai jamais osé présenter à l'Ecole Moderne. Mais, dans BTR, on est prêt à regarder toute réalité en face. Alors, je peux sortir de mes archives ce dialogue saisissant. 

*** 

Précisons les circonstances de son apparition. Les techniques parlées avaient déjà explosé dans ma classe. Je m'en souviens bien puisque c'est à cause de ce bouillonnement oral que j'avais éprouvé le besoin de faire deux stages audio-visuels sous la direction de Guérin et Paris. 

En outre, j'avais eu un magnétophone. C'était un appareil nouveau qui ne lassait pas d'intriguer les enfants. Aussi étaient-ils tous au fond de la classe quand j'y enregistrais diverses techniques d'expression. 

Ce jour-là, je dis. "Et puis on pourrait chanter aussi à deux. Pourquoi pas ?

Christian - 8 ans : Oh ! moi, je veux bien essayer.

Gérard, son frère 7 ans :

Moi aussi.

Moi : Bon, allez-y. 

Alors, ils ont démarré. Dans un silence impressionnant.

***

Au départ personne ne s'attendait à ce qu'ils démarrent sur ce thème. Et moi non plus. Saisi par le déroulement du duo, je n'ai même pas songé une seule seconde à l'interrompre. 

Je sais que cet enregistrement a provoqué beaucoup de réactions. J'ai même été accusé de cultiver le genre morbide et même de l'avoir suscité 

Pourtant, dans ma classe, ce fut un fait exceptionnel. 

- J'emploie beaucoup ce mot dans ces pages. Mais ces documents sont choisis sur 30 ans d'activité. 

Et de la part de ces deux chanteurs, je n'avais jamais eu, jusque-là, que des choses tendres et poétiques. 

Pourtant, sur ce disque, il y a d'autres expressions intenses de problèmes profonds, enregistrées dans ma classe. Mais elles sont apparues après. 

Ici, il y a eu des circonstances particulières qui ont permis l'expression. Qu'est-ce que j’ai pu faire qui pourrait engager ma responsabilité dans cette émission ?

Je n'avais guère qu'une grande attention, du respect de la parole. Pour en avoir trop souffert, je savais écarter tout ce qui pouvait empêcher de la faire se lever (moquerie des camarades - interruption du maître pour la correction - rires - exclamations grimaces interdictrices, etc.)

Donc, il y a peu de ma faute. Alors, c'est de la faute à qui ? Pour essayer de le déterminer, je vous livre quelques éléments. 

*** 

Premièrement, nous sommes en Bretagne, pays de légendes, en vraie Bretagne bretonnante. C'est d'ailleurs tout près de notre pays qu'ont été recueillies par Anatole Le Braz "Les légendes de la mort chez les Bretons Armoricains" C'est le pays des Calvaires, des ossuaires, des croix de Proella, des périls en mer, des coiffes de deuil...  

Donc, il y a tout un soubassement culturel qui est le fait des grands-parents, sinon celui des parents. A Trégastel, précisément, il y avait un ossuaire à découvert avec des crânes et des tibias. Ces deux enfants habitaient près de l'église. De plus, ils étaient enfants de chœur et avaient participé à l'office de nombreux enterrements. Cela se sent d'ailleurs dans les mélodies et le système de réponse utilisé par les enfants. Enfin, le père était carrier et il fabriquait des pierres tombales comme dans toutes les carrières de la région. Mais de plus, à peu près certainement, c'est à ce moment-là qu'on avait désaffecté le cimetière près de l'église pour le transporter dans le nouveau cimetière, à deux cents mètres de là. Evénement auquel avaient pu assister les enfants. Ajoutons, entre parenthèses, que, paradoxalement, le cimetière de Trégastel ne donne pas une impression de tristesse. Il est même plutôt gai avec ses belles pierres neuves, cirées et rose orange. 

*** 

Est-ce que ce que je viens de dire ne pourrait pas expliquer bien des choses ? Mais il y a peut-être deux autres explications. Quand Pigeon avait eu connaissance de cet enregistrement inattendu, il m'avait dit - C'est à huit ans que l'enfant prend conscience de sa personnalité : il sait qu'il existe à partir du moment où il sait qu'il peut disparaître. Ce qui pourrait aller dans ce sens, c'est le fait que c'est l'aîné de 8 ans qui introduit l'idée de mort. Alors que son frère de 7 ans s'en distancie constamment par l'humour. Ecoutez :  

G.7. – As-tu un petit cousin ?
C.8. - Bien sûr, celui-là n'est pas mort.

Et c'est lui qui dit encore :
- Ma cousine est morte. Elle avait 36 ans.  

Et là, on pourrait se demander si, effectivement, ce n'est pas un deuil récent qui aurait poussé les enfants sur cette voie. Mais ce n'est pas sûr. D'ailleurs le petit dit :
- Il faudrait que tu me dises (ton) son nom.
Et son âge. Comme s'il ne la connaissait pas !  

Regardez le lapsus "ton nom" pour "son nom". Si l'aîné avait dit cela, j'aurais pu incliner à croire qu'il souhaitait inconsciemment la disparition de son frère. Mais là aussi, c'est très hasardeux. 

*** 

Aussi, en l'absence de tout renseignement, il vaut mieux se taire. Mais on peut revenir à la résistance au sérieux manifestée par Gérard. Je me souviens que tout au long du duo, il souriait d'un air taquin alors que son frère était extrêmement sérieux.

 - 36 ans, c'est l'âge de la mort...
G -non, c'est à cent ans qu'on est mort !
- quand on est mort, les os et la viande, etc.
G - Moi, je ne sais pas, je ne suis pas mort
- Mais ça peut t'arriver si tu te tires avec une carabine !
G - Oh mais je ne me tuerai pas !!
- Tu ne sais pas, ça peut t'arriver...
G - Ah non, non !
- Mais si tu meures tout de même...
G - Alors tu viendras à mon enterrement !
- Peut-être pas...
G - Alors, tu iras avec le démon !
- Et si je meurs avant toi ?
G - (D'un air de dire : Bon c'est simple)
- Tu viendras à mon enterrement ?
- Et si on meurt tous les deux ensemble ?
(Conclusion logique et sereine)
G - Alors personne ne viendra à notre enterrement !
C'est aussi Gérard qui termine :
- 100 ans c'est pas long. Mille ans, c'est plus long !

A ce propos, il faut savoir comment se termine ce passage. Après avoir exprimé des choses fortes, les deux enfants semblent discuter à côté et à fond, sur le nombre de zéros de cent et de mille, comme si c'est ça qui était devenu important. 

Comme si après avoir dit des choses profondes et inhabituelles, il fallait vite revenir à la conversation quotidienne qui prend prétexte de mille futilités pour ne pas parler sur le fond, sur la violence de la vie, l'humour et les conduites de fuite, ne voilà-t-il pas des tactiques ordinairement employées par les êtres humains pour se protéger de l'angoisse ? 

Mais Christian, lui, venait d'être fortement secoué. 

Et il voulait à tout prix parler de son problème pour le faire partager. Et on sent qu'il l'a fait sérieusement et à fond. Est-ce si rare ? 

Ce l'était autrefois. Mais depuis, la parole s'est épanouie. Et il y a peut-être d'autres témoignages de cette expression de ce thème angoissant. 

***

Je voudrais faire une dernière remarque. On sent tout au long de ces pages - et je le sens également en relisant tous ces feuillets - combien le maître a souci de la levée de la parole. Il faut dire qu'il y avait en classe des petits Bretons très silencieux, très bloqués sur le plan oral. Mais il était sensible à ce problème parce que lui-même en avait fortement pâti. On pourrait se poser une question. Le maître a-t-il le droit de porter l'accent sur ce point particulier de la libération orale parce que, lui, en a souffert ? A-t-il le droit de s'introduire autant dans la classe ? 

Mais on pourrait aussi bien dire : a-t-il le droit de ne pas s'introduire dans la classe ? Seul celui qui a souffert sait véritablement. Il peut donner son savoir et non son indifférence, et non son parfait fonctionnement de robot désincarné. 

Mais j'ai tort d'écrire cela. Car, si j'eus d'autres savoirs à communiquer à la suite de ma souffrance, de dessin, d'écriture, de français, de chant... j'ai aussi donné dans les domaines qui m'avaient été gratifiants : foot, math, gym, musique. Alors je ne sais plus. Je crois qu'il faut tout donner. Et il faut se chercher toutes les bonnes raisons affectives, intellectuelles, politiques, philosophiques... de travailler à la délivrance de toutes les paroles. 

P. Le Bohec
Parthenay
35850 – Romille


TEXTE DE LA MORT

 

Gérard 7 ans et Christian 8 ans.
Gérard : -   As-tu un petit cousin ?
Christian : - Bien sûr, celui-là n'est pas mort – celui-là est tout jeune, il a que          17 ans
G - Mais il commence à être vieux !
- Mais non, 17 c'est pas 30 ans !
G - Et puis ta…….. ta cousine comment   quel âge qu'elle avait ?
-    Mais je t'ai dit qu'elle était morte, je me rappelle plus quel âge qu'elle a. Je me souviens juste un mot qu'elle avait 36 ans.
G  - Il faut que tu me dises (ton nom) son nom
-    Je ne sais pas je l'ai oublié !
G - Et son âge ?
-    Je te l'ai dit : 36 ans.
G  - Ma doué elle est vieille
-    C'est l'âge de la mort...
G  - Mais non, c'est à 100 ans qu'on est mort
- 100 ans c'est trop, 17 ans c'est pas trop. 17 ans on est jeune encore. La mort     c'est triste la mort, on ne voit rien, nos os... les vers de terre viennent sur nous.
G  - Oh ! bien sûr, alors on nous enlève tous les os et le cœur.
-    Mais ça pue la chair quand on nous enlève du trou.
G  - Ah ! Peut-être. Moi je ne sais pas parce que je ne suis pas mort.
-    Tu n'as pas l'âge de mourir. Mais seulement si tu te tires avec une carabine.
G  - Mais je me tuerai pas !
- Ça se peut, tu le dis ça jusqu'aujourd'hui. Et demain peut-être tu vas te tuer.
G  - Oh ! non non !
- Si tu te tues nous aurons bien honte mettra dans un trou.
G  - Mais tu venera à ma, mon enterrement !
- Peut-être pas !
G  - Ben alors, tu iras avec le démon !
- Mais si je suis mort avant toi, parce que moi j'ai 8 ans et toi tu as 7 ans.
G  - Alors j'irai à ton enterrement !
-    Mais si nous mourons tous les deux ensemble ?
G  - Ben personne venera à notre enterrement !
-    Mais si notre maman !
G  - Ah ! mais elle sera peut-être morte avant nous !
-    Mais non peut-être pas...
G  - Si.
-    Je suis content d'être vivant.
G  - Mais moi je vais mourir dans 100 ans
-    Je suis content d'être vivant car toi tu vas mourir dans 100 ans. 100 ans c'est    long, 100 ans c'est long.
G  - 100 ans c'est pas long !
-    100 ans c'est long. 100 ans n'est pas un an.
G  - Je ne sais. Je sais.
-    100 ans c'est pareil qu'un an. Un an c'est 1. 100 ans c'est 1 et 2 zéros.

G  - 100 ans. 1000 ans c'est 1 zéro, zéro, zéro.
-    Mais non c'est ça, c'est 3 zéros et un 1. Mais 1000, personne ne vit jusqu'à     1000 ans !
G  - 1000 ans peut-être...

*** 

-   C'est bien d'être vivant. On voit de jolies choses. Les gens qui passent en voiture, les touristes, les fermes et les maisons toutes neuves. On voit tout le monde quand on est vivant. On peut aller au cinéma.
-   Et on peut aller à la télévision...
-   Mais oui, la télévision, c'est pareil que le cinéma !


LES 400 COUPS 

présentés par Jacky Chassanne

LES 400 COUPS 400coups2.wav  Pour MAC

 

Cette chanson d'Alain, "Les 400 coups", c'est la dernière qu'il ait composée dans ma classe, et il n'en a pas créée d'autre depuis qu'il l'a quittée. Il avait alors 14 ans 6 mois. 

*** 

Cette chanson, ce n'est pas une parole brutalement surgie. Si elle est chargée de sens, si la forme, la mélodie, l'interprétation en sont riches et sensibles, ce n'est pas le fait d'une inspiration subite ou d'un heureux concours de circonstances. Il y avait 6 mois qu'Alain s'était emparé d'un chant libre pour en faire son moyen d'expression (en tant que technique de communication et d'affirmation de soi face au groupe). Et il y avait deux ans que le processus d'affleurement progressif de l'inconscient, de restructuration de la personnalité du garçon s'opérait. 

*** 

Alain était entré dans ma classe - alors un CE2 de 28 élèves - à 12 ans 9 mois. Après plusieurs années passées au CP et CE1, il accusait un "retard scolaire" de près de 5 ans. Il avait été souvent malade, au début de sa scolarité (amygdales fragiles remarquez la voix) et ses absences avaient contribué à accentuer son retard. 

*** 

Inutile d'insister, chacun imagine facilement la dose d'échecs accumulés au cours de ces années, et la fragilité qu'elle provoqua chez Alain.

Une fragilité qui, dans la classe - autant  que je m'en souvienne - ne se manifestait pas par une attitude trop effacée, une timidité notoire. Je pouvais plutôt constater un besoin de communiquer et une relative aisance dans la prise de parole, malgré un dé­faut d'articulation et une tendance à nasifier.

***                        

Près de 30 gosses dans la classe, ça ne favorise pas un bon échange entre les individus, et il est certain qu'Alain en a souffert tout au long de cette année. Les premiers textes libres sont ambigus : stéréotypes imposés par un bain de lectures pendant les années précédentes, recherche d'un style qui puisse plaire à la majorité de la classe (le texte libre était alors choisi), expression voilée de son sentiment d'échec et de son désir de réussite ? Malgré le recul, il m'est difficile de trancher. Néanmoins la dernière solution n'est pas sans fondement. Voici quelques exemples. 

LE POISSON D'AVRIL 

Monsieur Colibri a des amis à Unverre. Les amis ont envoyé un homme qui s'appelle Louis. Louis venait, bêchait le jar­din. Monsieur Colibri dit devant tout le monde : "On vous a fait manger le poisson d'avril". Et l'enfant dit : "Où il est le poisson ?

-Il n'y a pas de poisson, mon petit. Aujourd'hui est un jour qu'on dit le poisson d'avril".

 

Y a-t-il une clé pour ce texte ? Si oui, sans doute faut-il prêter attention à deux courtes expressions : "devant tout le monde", et "l'enfant dit" (lapsus ?).

LE RENARD ET LE POULAIN 

Un jour, le renard rencontre un poulain. Le renard dit au poulain : "On va faire une course". Le renard dit : "Si tu as perdu, je te mange". La course est commencée. Mais c'est le poulain qui gagne, le renard se met à rougir. Et le poulain qui est content prend son couteau. Le renard se sauve. Le poulain est très content de sa course.

 

Alain aimait, dessinait, étudiait les chevaux. Identification

 

LE POISSON ROUGE

 

L'hiver est arrivé. Il a fallu rentrer le poisson. Mais on n'avait pas d'eau de pluie. Et on a mis de l'eau de robinet et le poisson rouge est mort.

 

***

 

Je ne me hasarde à aucune interprétation, me contentant de remarquer le climat général de ces textes. 

Mais la demande de la classe était autre, et il est probable que c'est pour y répondre qu'Alain rédigea au cours des mois suivants des textes narratifs, dans lesquels ce n'était plus tout à fait lui qui parlait, mais tout autant ses parents, ses grands-parents,… et le maître à l'occasion. La relative maturité de ces textes (comparés à ceux des autres enfants) impressionnait favorablement la classe. Je disais à l'instant que le maître s'exprimait un peu par l'écrit d'Alain. Je me rappelle avoir favorisé, en provoquant la discussion, la conclusion du texte suivant 

LA GUERRE

 

Mon grand-père et mes parents m'ont parlé de la guerre 1939-45. Les nazis voulaient prendre les chevaux, la nourriture. Mes parents se cachaient sous le hangar. Les Américains ont chassé les Allemands et ils ont félicité mon grand-père. La guerre, c'est triste, c'est cruel, c'est criminel. On fusille des innocents. Les gouvernements sont responsables de la guerre. 

Au cours de cette année-là, Alain s'était essayé au chant libre, une fois et devant toute la classe. Sans succès et sans suite. 

L'année suivante, ma classe, devenue classe de perfectionnement, accueillait à nouveau Alain et une douzaine d'autres élèves. 

Il rédigea encore quelques textes narratifs dans lesquels il s'impliquait peu et, brusquement, en janvier 71 (il avait alors tout juste 14 ans), il inaugura le chant libre dans la classe. Avec succès cette fois. (Les recherches sonores étaient en vogue dans la classe, pas encore le chant libre). 

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On n'insistera jamais assez sur l'importance des conditions matérielles, relationnelles, du contexte institutionnel qui favorisent ou, à la limite, dénaturent toute pratique de la pédagogie Freinet. 

Alain, 4 ans plus tard, en est bien conscient puisqu'il l'exprime aussi simplement que cela : 

"Ca marchait pas pareil. L'ambiance était pas pareille. On se sentait plus à l'aise quand on était 15 au lieu de 30. C'était plus la même chose".  

En effet, l'année précédente, l'effectif, l'exiguïté du local, l'enseignement à dominante collective, tout s'opposait à l'instauration d'une expression authentique, d'une communication valorisante. 

Et ce n'est pas un hasard si les chants d'Alain sont nés en ce début janvier, alors qu'en raison d'une plus grande permissivité de ma part, le groupe classe s'organisait sur des bases relativement nouvelles, aménageant librement le temps de travail en relation avec une structure de classe basée sur des groupes autonomes qui géraient leurs activités en alternance avec les quelques activités collectives. 

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C'était l'époque où j'étais définitivement convaincu qu'une pédagogie de la réussite n'est possible que s'il y a unité de l'éducation, sans matières prioritaires, et qu'une réussite parcellaire retentit sur l'individu tout entier. 

C'était l'époque où Alain lui-même ébranlait la conviction que j'avais d'être "parmi les enfants", aimé d'eux et vécu comme non-répressif. Un jour de février, alors que l'ensemble de la classe participait au montage du journal, j'avais accroché un paquet de feuilles au passage, l'éparpillant sur le sol ; Alain me dit alors : "Monsieur Chassanne, si c'était nous, vous auriez grogné ! ". Je ne sais pas si j'ai su aider Alain. Lui, ce jour-là, m'a rendu service... 

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C'était l'époque où Alain se livrait à des recherches multiples en "ateliers de gym" auxquels participaient les enfants qui le désiraient à tout moment de la journée, l'époque où il se mit à investir avec grande énergie dans les apprentissages de calcul, où il entreprit la construction de meubles dans la classe, où il faisait la cour à Huguette, travaillant avec elle des heures entières, rêvant et roucoulant parfois, pour décupler d'énergie ensuite. 

C'était l'époque où l'entretien - qui n'était plus l'institution grâce à laquelle on écoute les autres et on se sent écouté avait été redéfini par le groupe : pour remplir son rôle, il se déroulait en deux temps facultatif, enregistré hors de la classe ; puis collectif, en classe, autour et à l'écoute du magnétophone. Alors, à chacune des deux étapes de l'échange, chacun s'impliquait réellement, rencontrait ceux qu'il estimait, écoutait et accueillait chaleureusement. 

Et les chants libres d'Alain ont quelque chose à voir avec tout cela car, sans ce contexte institutionnel et relationnel, ils n'auraient pas vu le jour, ou ils n'auraient pas été ce qu'ils sont, pour aboutir au délicieux délire des "400 coups".

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Le hasard a voulu qu'Alain vienne nous rendre visite aujourd'hui, alors que je rédigeais ces commentaires. Il profite parfois de ses congés du dimanche pour venir un peu "causer"... et aussi réécouter ses chansons, que récemment, il est venu repiquer. C'est évident : cette période de sa scolarité a été celle qui lui a permis de s'exprimer, de se connaître, de se réaliser. Et il vient de temps à autre "se retremper". Il parle de ce passé avec une certaine affection et de lui-même avec lucidité.

 Donc, voici les chants. 

Pour ne pas surcharger, je ne reproduis pas tous les textes des chansons. Ils sont d'ailleurs d'un intérêt inégal, contrairement aux mélodies toujours très expressives. Ils sont reproduits tels qu'il les a écrits (lorsqu'ils l'étaient). Les observations d'Alain sont notées en italique. 

"J'étais bien tranquille dans mon coin, j'allais dans ma chambre, j'écrivais, je faisais des petites chansons... Ça fait rêver ! ... Je partais d'une chose, je l'agrandissais. Je trouvais un titre ; quand je l'avais, j'inventais une histoire là-dessus... Un mot en appelait un autre. Ça pouvait durer longtemps ! " 

Le premier de ses chants était tout naturellement de la même veine que ses textes libres d'alors - narratifs, descriptifs - avec la poésie en plus. 

 

Chant n°1 

LE CIEL NOIR

 

Dans le ciel noir

on voit de drôles de choses.

Moi j'y vois un groupe d'étoiles

qui forme six chevaux.

Et les quatre coins de la diligence.

Ah comme c'est joli

Eclairé par la lune

C'est peut-être le Roi du ciel

Qui s'en va dans la nuit noire...

 

"J'ai regardé en l'air, j'ai vu les étoiles, c'est comme ça que c'est venu".

 

Chant n°2

 

 

LA ROSE DE PARIS

 

Il s'inspire d'une réalité : la pollution atmosphérique, pour broder à partir du parfum d'une rose qui embaume Paris.

 

Chant n°3

 

MEXICO

Avec nos chapeaux larges

qui nous abritent

du soleil de Mexico

Ah comme on est bien

Ah comme on est bien

à Mexico oooo ...

Avec mes amis on attrape

les chevaux sauvages

pour les vendre à Mexico

Ah comme on est bien

-          -   - - -- - --

On attrape les brigands

qui pillent à Mexico

Ah comme on est bien

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On a assassiné le général

car c'était un brigand.

Moi j'ai été désigné

général de Mexico.

 

Ah comme on est bien

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Avec mes amis

je parcours le Mexique

pour faire prisonniers

tous les pillards de Mexico

Ah comme on est bien

Ah comme on est bien

à Mexico o o o o…

 

"J'avais vu un film mexicain ; c'était parti de là...

 

Déjà, ici, la projection est évidente. Ce chant fut interprété en classe devant 15 adultes du groupe départemental. Une rude victoire pour lui. 

Chant n°4