Les documents du Nouvel Educateur n°196
Importance des représentations mentales initiales dans un processus dapprentissage et expression libre Par Pierre Guérin |
« L'expérience vécue, la
connaissance intellectuelle marquent leur empreinte sur notre appareil à percevoir le
monde, au point d'en bouleverser le monde perçu. Notre représentation intellectuelle du
monde peut nous gouverner jusqu'à nous rendre aveugle à tout ce qui n'est pas compris
dans cette représentation. »
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Sommaire
Avant-propos
Quelques exemples d'expression de représentations mentales initiales
La communication
Fonctionnement
Codage
Décodage
Une composante biologique
Comment s'édifie notre
système de références
Importance du champ de nos références
Fonctionnement
Modification du champ de références
Comment prendre en compte les
représentations initiales des enfants ?
Caractéristiques des
représentations, quelques invariants
Stratégie pédagogique
1. Intérêt didactique
2. Organisation de la contestation des représentations
Quelques difficultés de mise en oeuvre
Difficultés de lecture des représentations
Attention à l'implicite !
La part du maître
Attention à l'affectif
L'approche conceptuelle
Importance du codage de l'information
Connaissance du codage des
références du récepteur
Importance des références de l'émetteur
En guise de conclusion
Vers une pédagogie
différenciée
Vers une formation et des conditions de travail mieux adaptées
Pédagogie Freinet, pédagogie de
l'expression et de la communication
Avant-propos
J'ai eu le privilège, surtout au
cours de ces quinze dernières années, d'avoir à mettre en forme, à organiser pour
l'édition (BT Son et BT) les témoignages de personnes d'origines et d'expériences
diverses. Depuis un agriculteur du marais poitevin, une couturière de 1905, un pilote de
ligne qui sillonne le monde, des pêcheurs de chalutiers, etc. jusqu'à Jean ROSTAND, Jean-Loup
CHRÉTIEN, Philippe TAQUET, Yves COPPENS, Haroun TAZIEFF ou Jacques TIXIER et d'autres qui
répondaient au questionnement des enfants. Ces dizaines de personnages avaient une
caractéristique commune : ils étaient hors de
l'enseignement.
Parmi ces personnalités, trois ont
plus particulièrement contribué à clarifier quelques concepts fondamentaux en
éducation mais leurs apports ne sont pas encore évidents actuellement. En 1972, nous
avons édité « Notre système nerveux » (BT Son n° 862). Henri Laborit
dialoguait avec les enfants sur la biologie des comportements individuels et sociaux.
Avec Joël de Rosnay ce furent
« Les origines de la vie » (BT Son n° 872) et « La cellule,
interdépendances et communications » (BT Son n° 887).
LABORIT et de ROSNAY ont une
formation pluridisciplinaire. Ils possèdent la volonté commune d'affirmer l'urgente
nécessité d'approches conceptuelles nouvelles, indispensables aux hommes de cette fin de
siècle.
Pluridisciplinaire, Boris CYRULNIK
l'est aussi. Est-il médecin, psychiatre, psychanalyste, chercheur en biologie,
psychologue, sociologue ? Il est tout cela lorsqu'en éthologue, il définit des
protocoles d'expériences avec des goélands ou des rats, mais aussi lorsqu'il soigne un
schizophrène. La synthèse qu'il fait dans son livre Mémoire de singe et parole d'homme nous interroge
en permanence en nous révélant « l'animalité » - si j'ose dire qui régit
les gestes les plus simples de notre quotidien social et cela nous permet des meilleures
lectures de notre classe de tous les jours.
Les récentes découvertes de la biologie sont
révolutionnaires. Par exemple, elles apportent les preuves de la part du biochimique dans
le fonctionnement de notre mémoire, dans notre comportement, dans notre idéologie.
La pensée analytique, à laquelle
nous avons été surtout formés, nous permet d'étudier scientifiquement, séparément
les différentes composantes d'un phénomène complexe. Mais seule, elle se révèle
difficilement opératoire car chaque composante apparaît rapidement au centre
d'interactions. La nécessaire gestion de cette
complexité n'est possible que par une approche complémentaire, l'approche systémique.
Des enregistrements sonores d'enfants
en situation d'expression ou de recherche envoyés par des camarades du mouvement et les
très nombreuses heures que j'ai passées au sein des groupes de travail
pluridisciplinaires et plurihiérarchiques de la recherche pédagogique en sciences de
l'INRP, sous la direction de Victor HOST, les travaux d'André GIORDAN, J.-L. MARTINAND et
d'autres collègues, ont contribué aussi largement à ces réflexions et à l'orientation
des BT Sciences, série dite des « Pourquoi » qui témoignent de la prise en compte en classe des
représentations mentales initiales des enfants dans un processus d'apprentissage.
LABORIT, de ROSNAY, CYRULNIK et
d'autres remettent en cause nos systèmes explicatifs des objets, des phénomènes et des
comportements, et cette contestation est parfois vécue avec crainte mais j'aimerais vous
faire partager mon enthousiasme lorsque je découvre combien tous ces concepts éclairent,
renforcent nos options pédagogiques, nous permettent d'affirmer avec encore plus de
pertinence, l'efficacité de l'expression libre.
En effet, vous vous apercevrez que la
connaissance du fonctionnement de notre corps, système biologique autonome, et la prise
en compte permanente à travers l'expression libre des représentations mentales initiales
provoquent rapidement chez les jeunes une conscience plus nuancée de leurs possibilités
et de leurs limites, leur confèrent un meilleur recul vis-à-vis de leur comportement et
de celui des autres, parce qu'écoutés avec plus de tolérance et d'attention ;
autant d'attitudes bénéfiques que vous pouvez facilement évaluer.
Je souhaite que ce rapide dossier
suscite tout un champ d'observations, de travaux, de recherches, permette d'améliorer les
grilles d'analyse des processus d'apprentissages, en prenant réellement en compte les
multiples facteurs qui interagissent, tous les facteurs, sans a priori d'exclusion.
Pierre GUÉRIN
Quelques exemples dexpression des
représentations mentales initiales
Lenfant, comme nous, se
construit des systèmes explicatifs du monde naturel et social qui l'entoure à partir de
ses observations et des références
qu'il a mémorisées.
Avant d'en esquisser l'étude, voici quelques
exemples d'expression.
L'évolution (classe de Christian Bertet. Cours
moyen de Saint-Simon-de-Bordes Charente-Maritime)
- Lequel animal qu'a fait l'homme ?
- Peut-être le singe...
- Mais pourquoi le singe ?
- Ce n'est pas le singe qu'a fait
l'homme, c'est une espèce de bestiole qui a fait l'homme et le singe en même temps...
voilà, c'est tout.
- Si c'est le singe qui a fait l'homme, comme tu
dis, alors pourquoi qu'il est resté bête... pas
bête mais qu'il n'est pas devenu aussi intelligent que nous ?
- Si c'était le singe qui était
devenu homme, et bien, il n'y en aurait plus
- Comment une petite bête comme ça a
pu faire un homme ?
- Elle n'a pas fait un homme, elle fait
une autre bête qui en a fait une autre et à force les
bêtes se sont transformées.
- Je me demande pourquoi il a cherché
à inventer et non à rester comme ça, comme il était avant
- Moi, à mon avis, c'est le placement du pouce.
- Si on n'avait pas eu le pouce, on
n'aurait pas évolué
- Tas dit le pouce, et bien le
singe, il a presque le pouce alors pourquoi il a pas évolué, lui ?
- Parce que le singe il se trouvait bien, il vivait bien, il n'a
pas eu l'idée d'inventer autre chose
- A quoi a servi le pouce ?
- Le pouce, c'est pour tenir un
marteau, tenir un sac, écrire... attraper des pierres, chasser, tenir la lance...
- Avec ce qui était comestible, le
blé, tout ça, ils ont trouvé qu'on pouvait faire des mélanges et ils ont trouvé le
pain...
- Bon, d'après moi, y en a un qui
mange des champignons vénéneux, il le dit aux autres et ça va se faire savoir...
- Un clan a passé cette idée à un autre clan qui
a essayé cette méthode et puis après ils ont donné à d'autres clans et puis après,
ça continue...
- Comment ont-ils découvert le feu ?
- Je crois que c'est des silex, ils
ont fait du feu avec... Ils tapaient, ça a fait des étincelles et ils ont fait le feu
avec ça.
- Comment qu'ils faisaient pour que
le feu y prenne ? Avec du papier ?
- Avec des brindilles. Ils mettaient
un tas de petites brindilles, ils cognaient des silex et l'étincelle, ils la mettaient
assez près des brindilles pour que ça prenne.
- Oui, mais ils ne le savaient pas à
l'avance que ça faisait du feu, les silex, comment ils ont fait pour trouver ?
- A force de chercher...
- C'est tombé au hasard, c'est de la chance qu'il a
eu... Remarque que c'est peut-être pas vrai ce que je dis là, mais s'il a un silex dans
sa main et qu'il en a un autre en dessous, elle glisse, elle tombe sur l'autre, ça fait
une étincelle... C'est quand même du hasard, ça...
- Moi, je crois qu'on évolue
toujours... Un jour on apprend quelque chose, les autres apprennent des choses plus
importantes et après on sera vraiment plus intelligent et ça évolue puisque on grandit...
- En mangeant, on grandit...
- Moi, je suis pas d'accord avec toi,
Pierre, parce que si on grandit, c'est dans la vie de chacun. Dans le monde, on évolue,
mais c'est pas en mangeant, c'est parce que on grandit. C'est plutôt la cervelle qui
grandit et pas le corps...
- Toutes les bêtes ont évolué mais
l'homme il a évolué plus et toi tu demandes pourquoi... et bien il mangeait, mais c'est
pas une raison, c'est pour mieux s'adapter...
- Et puis ça s'est fait petit à petit.
- Pour moi l'évolution, c'est une
métamorphose
Les ombres (Classe de Claude Curbale,
cours élémentaire 1)
- Quand je rentre dans ma chambre, la
lumière elle est pas allumée alors je vois pas mon ombre, mais quand je l'allume je vois
mon ombre qui est derrière moi et quand je recule la lampe et que je suis derrière la
lampe, mon ombre est devant moi. - Moi, je pense que quand on veut faire comme Yann, il
faut qu'il fasse noir et de la lumière.
- Carolle, je ne suis pas d'accord
avec toi parce que, tu sais, pour faire de l'ombre, ce n'est pas obligé d'avoir ça,
parce que quand il fait soleil, très soleil, on voit notre ombre, alors c'est pas obligé
qu'il fasse nuit avec un lampadaire...
- Moi je sais pourquoi y a l'ombre
qui nous suit quand on bouge, elle nous suit parce
qu'on bouge et la lumière vient toujours sur nous puisque la lumière va loin, donc
la lumière elle vient toujours sur nous et si on bouge, elle nous suit parce qu'elle est
toujours sur nous ! ...
- Oui, moi je sais pourquoi
maintenant c'est parce que la lumière et le noir, y a de l'ombre et puis il y a la lumière, alors ça se tape et puis ça s'arrange pour faire des
ombres...
- Oui, moi je sais pourquoi c'est
comme ça... Voilà, c'est simple : la lumière, elle passe partout mais pas dans ton
corps, mais elle prend ton image, mais en noir, parce que elle ne peut pas te le faire en
couleurs, elle rejette derrière, parce que la lumière, elle va pas faire un zigzag : elle va venir
vers toi, elle va pas revenir là où elle était venue, alors voilà pourquoi c'est
derrière, parce que la lumière, elle va toujours
dans un sens. Par exemple : si toi tu es devant la lampe, la lumière elle vient
vers toi, et elle continue derrière toi, évidemment que ça peut pas être devant, parce
que si elle revient devant, elle ferait un zigzag...
Autres représentations isolées du
contexte de leur expression
Phénomènes physiques
Dans une classe de cours moyen
(Maurice Leboutet - Limoges) à propos de
« flotte ou coule ? » : « Plus on s'enfonce, plus la
poussée vers le haut est forte, je remonte très vite du fond du grand bain. »
« La poussée s'exerce de bas
en haut pour les corps qui flottent et de haut en bas pour tous ceux qui coulent. »
« Plus il y a d'eau, plus on
est attiré vers le fond. »
« Si ça coule, c'est qu'il y a
pas assez d'eau pour porter. Si on ajoutait beaucoup d'eau, ça flotterait. »
« Ça flotte parce que c'est
creux et qu'il y a de l'air dedans, si on enlevait l'air, ça coulerait, tous les objets
pleins coulent. »
« Pour les objets pleins qui
flottent, si on perçait des trous dedans, ils couleraient. »
Hypothèses d'enfants du cours
préparatoire à la suite de l'expérience d'évaporation
de l'eau quand on utilise un sèche-cheveux
(relevé par J.-L. Canal - Rodez) :
« L'eau, elle va dans la peau,
dans la tête. »
« Elle est tombée par
terre. »
« L'eau est invisible comme
l'homme invisible. Quand il y a le père Noël, il est invisible, on ne le voit
pas. »
« Peut-être qu'elle peut
voler. »
Et d'autres encore qui sont prises en
compte dans les BT Sciences, approche de concepts
fondamentaux :
« Les objets tombent au sol
parce que la terre est un aimant qui les attire. »
« Pour avoir chaud aux pieds,
je mets des chaussettes de laine qui me chauffent les pieds. »
« Le métal, c'est froid et le
polystyrène c'est chaud. »
« Je frotte ma règle sur mon
pull et après elle attire des petits morceaux de papier : j'ai fabriqué un aimant
à papier. »
Comportements sociaux
Les représentations mentales du
monde physique qui entoure l'enfant et le fonctionnement de son corps ne sont pas les
seuls domaines pour lesquels il se construit des modèles explicatifs, il a aussi
« ses idées » sur les relations humaines, sur les institutions.
Nous pratiquons les interviews
mutuelles, les discussions, les débats entre enfants. Grâce à leur enregistrement et au
travail de traitement de l'information qui le suit (le montage), nous avons observé
qu'ils associaient des observations et réflexions personnelles avec des propos qui
restituent les représentations de leur entourage.
C'est un phénomène normal. Nous pensons que la possibilité d'expression de
toutes les représentations de tous les enfants permet leur remise en cause. Et c'est
l'objectif essentiel : l'enrichissement du système de références et leur
contestation...
Voici par exemple une situation de classe au cours de laquelle Catherine va prendre conscience qu'elle transmet une représentation sous la forme d'une expression de LANGAGE CLOS, une représentation qui ne lui appartient pas réellement mais qui tend à s'intégrer dans son système de références et induire son comportement : « A CAUSE DES ÉTRANGERS TOUT LE MONDE CHÔME ».
Classe de Pierre Guérin extrait de
cassette RadioFrance SON n°070
Jean : Dans le temps, il y avait trois
ouvriers sur une machine, maintenant, il n'en faut qu'un et demain, il n'en faudra plus,
tout sera automatique, ça fera du chômage, une guerre civile, une manifestation.
Catherine : Tout le monde chôme.
A cause des étrangers, tout le monde
chôme. Je suis
contre les étrangers. Dans une usine, il y a une fille qui s'est fait renvoyer parce que
un étranger cherchait du travail.
Robert : Vraiment, elle a été renvoyée
parce que le patron a embauché un étranger ?
Catherine : Oui.
Le maître : C'est certain ?
Catherine : Oui, je crois, c'est quelqu'un
qui me l'a raconté.
Tous : Ah !
Robert : Moi, je n'arrive pas à comprendre
pourquoi certains détestent les étrangers.
Jean : Faut discuter de ça avec calme
parce que c'est un problème que nous pourrons peut-être jamais régler.
Le maître : Pourquoi ce problème vous
préoccupe-t-il ?
Xavier : Parce qu'on en parle souvent à la
radio, à la télé et que ça se voit partout dans les rues.
Francis : Sur les chantiers, c'est presque que des étrangers
qui travaillent, le bâtiment par exemple.
Jean : Le Français n'aime pas faire les
choses sales, alors il laisse sa part à un étranger qui veut vivre normalement, par
exemple un Algérien. L'autre jour, quand on a visité la cartonnerie, qui est-ce qui
faisait le travail dur et sale, c'était l'Algérien, comme d'habitude.
Marie-Pierre : Francis dit que dans le
bâtiment, il n'y a que des étrangers qui travaillent mais mon père travaille sur les
chantiers et il n'est pas étranger.
Jean : Qu'est-ce qu'il fait ?
Marie-Pierre : Il est monteur en chauffage
central.
Tous : Ah !
Francis : Je voulais parler des gros
travaux du bâtiment, mettre des briques, le béton, tout ça...
Marie-Pierre : J'ai entendu dire que si les
étrangers n'étaient pas riches, c'est qu'ils envoyaient tout leur argent à leurs
parents dans leur pays.
Robert : Leurs parents n'ont pas de travail.
Marie-Pierre : Y a pas de travail chez eux,
alors ils viennent travailler en France.
Les représentations mentales sont
présentes à chaque instant de notre vie. Nous allons analyser comment elles se
construisent, le rôle qu'elles jouent dans la communication que nous établissons avec
les autres et l'importance qu'elles prennent dans un processus d'apprentissage. Mais, il
nous faut d'abord, définir avec plus de précision ce qu'est la communication,
caractéristique fondamentale des sytèmes vivants. Les représentations en sont en effet
un maillon important.
La communication
Fonctionnement
Tout monde organisé implique des communications.
Toute vie est communication.
La communication met en jeu des échanges de
signaux, des échanges complexes, à tous les niveaux, entre tous les éléments
constitutifs d'un système et entre différents systèmes.
Il est évident que l'homme est un système qui a des échanges
avec le monde qui l'entoure, avec les autres êtres vivants. Les biologistes nous ont
révélé aussi l'existence de multiples communications dans notre corps entre nos
organes, entre les cellules d'un même organe, entre les molécules qui les composent.
On peut modéliser toute
communication par le schéma ci-dessous :
- que ce soit une communication entre
organes grâce, par exemple, à des hormones (molécule fonctionnant comme un système
« clé-serrure ») ;
- que ce soit une communication non
verbale, par exemple : un regard entre une mère et son enfant ;
- que ce soit une discussion entre
personnes ;
- que ce soit une communication
indirecte grâce aux diverses mémoires qu'est la documentation écrite ou audiovisuelle.
Codage
Mais pour que la communication soit effective et la
meilleure possible, il est nécessaire que chaque maillon de cette chaîne soit
satisfaisant. La communication est un mécanisme séquentiel linéaire.
En effet, une chaîne, que ce soit un
bracelet, un collier ou une chaîne de bicyclette, ne remplira son rôle que si chaque
maillon résiste aux efforts. Si un seul maillon casse, la chaîne perd toute
l'efficacité. Il en est de même de la communication.
Une chaîne de communication fonctionne
avec la qualité du maillon le plus médiocre.
Il faut une émission, un transfert
de signaux par un canal à l'aide d'un messager vers un récepteur. Mais si le canal est
médiocre (texte peu lisible, émission sonore difficilement intelligible, image floue ou
manquant de contraste), ce maillon déficient imposera son niveau de fonctionnement à la
chaîne toute entière.
Les défauts du maillon canal et
messager sont décelés facilement. Il est plus malaisé d'analyser les causes de mauvaise
communication inhérentes au codage et au décodage et à leurs interactions.
De même que pour écouter les
informations sur France-Inter, vous devez tourner le potentiomètre du poste de radio pour
sélectionner la fréquence qui permettra l'écoute, le récepteur doit posséder un
système de reconnaissance adéquat pour décoder, comprendre les signaux qui ont été
transmis, codés par l'émetteur. Et il ne peut
comprendre que ceux là.
Voir page suivante quelques exemples
de communications qui utilisent divers canaux pour transmettre divers types de codage.
Les informations passent par des
médias, des supports et lorsqu'elles nous atteignent, elles passent par nos systèmes
d'idées qui reçoivent, filtrent, trient, rejettent ou retiennent telles ou telles
d'entre elles et les interprètent. C'est notre système de références, notre système
idéologique qui accueille, recueille, refuse, situe l'information et lui donne un sens. L'idéologie déforme en donnant forme. Elle est cependant nécessaire pour donner cette forme : une structure. A nous de ne pas tomber dans les pièges ouverts en permanence. Nous sommes victimes de l'idéologie lorsque nous ignorons que nous ne pouvons voir le monde que par le filtre de nos idées et quand nous croyons voir, dans nos idées... le monde. |
Décodage
Nous vivons dans une atmosphère
saturée de signaux de toutes sortes, il y a inflation d'émissions, d'informations. En
tant que récepteur, nous n'accrochons les messages que si nos systèmes de référencés
peuvent les décoder facilement.
Voici un exemple de communication par
le langage au cours préparatoire (classe de Monique Rouyre Saint-Ouen) :
Les enfants ont reçu une lettre des
correspondants où il est question d'une poule d'eau. Une discussion s'engage et
particulièrement entre deux enfants que nous appellerons A et B :
A : Est-ce que c'est une vraie
poule ?
B : Bien sûr, sinon elle ne
pourrait pas marcher, ni aller dans l'eau...
A : Est-ce qu'elle chante ?
C : Est-ce que ça vit toujours
dans l'eau ou est-ce que ça pose quand même les pieds sur terre ?
A : Comment elle fait pour
nager ? elle nage avec ses ailes ?
B : elle nage avec ses pattes.
A : Mais c'est pourquoi les
ailes ?
B : Les ailes, c'est pour
voler ; les poules de ferme j'en ai déjà vu voler ; les poules d'eau c'est
exactement pareil seulement ça va dans l'eau
D : Les canards ça vole aussi.
E : Ça n'empêche pas de voler
parce que c'est gros.
D : Pourquoi tu dis que les
poules d'eau ça vole pas . ?
A : Les poules d'eau ça peut
pas chanter, parce que ça parle pas ?
B : T'es fou, ça parle pas une
poule d'eau.
A : Comment elle fait pour
chanter ?
B : Elle fait cui-cui avec son
bec ; elle respire, c'est comme ça qu'elle chante...
B : Elle fait cui-cui, elle fait
cocorico comme les poules de ferme !
A : Ça va pas, tu dis qu'elle
fait cui-cui tout à l'heure et maintenant tu dis qu'elle fait plus cui-cui !
B : Parce que je réfléchis...
elle fait cocorico comme les poules de ferme. C'est un oiseau ; tout ça, les coqs,
les poules de ferme, les poules d'eau, ça va dans le même paquet...
A : C'est pas un oiseau une
poule d'eau !
B : Ça a des ailes, moi
j'appelle ça un oiseau, une poule d'eau...
A : Mais la poule d'eau, puisque
ça vit dans l'eau, ça vole pas, c'est presque pareil que les poissons...
B : T'as pas, maîtresse, une
photo de poule d'eau qui vole ?
L'enfant réclame une RÉFÉRENCE qui
serait COMMUNE.
L'incompréhension aurait pu
continuer encore, mais un enfant a senti intuitivement l'absence de référence chez son
camarade qui imaginait un être tenant de la poule et du poisson et qui devait vivre dans
l'eau, comme un poisson. Sa représentation ne pouvait se construire qu'à partir des
seules informations qu'il pouvait décoder : les mots poule et eau.
Nous pouvons, nous aussi, par notre
langage, placer parfois les enfants dans des situations semblables sans que nous en
prenions pleine conscience.
Le champ des références du récepteur
limite ses possibilités de communication.
C'est sur ce point que nous allons particulièrement insister.
Une composante biologique :
comment s'édifie notre système de références
Cest un ensemble d'éléments,
d'acquis mémorisés, régi par notre système nerveux, qui, peu à peu, constitue nos
références.
Nos systèmes de pensée, nos
attitudes mentales, nos comportements, nos méthodes de travail, notre idéologie sont
déterminés par les interactions entre tous
les facteurs. Notre cerveau est capable d'interconnecter tout ce que nous avons engrangé,
mémorisé, en pleine conscience ou inconsciemment, de perceptions sensorielles, d'acquis
culturels, d'expériences sensorimotrices, en fonction de notre patrimoine génétique.
De même que la biologie actuelle nous
a démontré que les fonctions et les organes du corps ne sont pas hiérarchisés, elle
nous apporte de multiples preuves de l'absence de hiérarchie entre l'inné et l'acquis.
La réalité physicochimique de l'influx nerveux, de la mémoire, du rôle des gènes a
une part déterminante dans l'édification de notre système de références.
Cette dimension biologique n'implique aucunement une quelconque prédestination. Toutes nos représentations sont en perpétuelle évolution, si nous pouvons nous dégager des automatismes de pensée et rester perméables à de nouveaux acquis sensoriels, sensorimoteurs ou culturels, si nous sommes motivés, si nous savons inventer. Cette remise en cause des représentations antérieures sécurisantes se fait en fonction des interactions entre les composantes que nous venons de définir. C'est tout le problème des processus d'apprentissage.
Un système autonome : l'homme L'homme, comme tous les êtres vivants,
est un système qui ne se maintient en vie que par une auto-éco-organisation qui
fonctionne par communications et estimations d'informations. C'est un système fermé qui
assure la protection de son intégrité et de son identité. C'est aussi un système
ouvert sur son environnement d'où il tire énergie, information, matière, organisation. C'est un système autonome mais il
serait ridicule d'opposer autonomie à dépendance. L'autonomie ne peut s'acquérir que
dans une dépendance écologique naturelle et une dépendance sociale et culturelle. Le
bébé doit être nourri, aimé par ses parents, il doit apprendre à se mouvoir, à
parier, à écrire, aller à l'école, enrichir sa banque de données personnelle par une
culture diversifiée qui augmente le champ de ses références. Et il ne faut pas oublier que tout se
passe en interactions. Gènes et environnement influent sur l'apprentissage de l'autonomie
qui rétroagit sur les conditions d'organisation et le contenu de son acquisition. Le système fonctionne par computation,
estimation des informations. L'homme ne peut faire des choix, prendre des décisions,
agir, développer une liberté, que si, auparavant, il a pu confronter des situations qui
s'affrontent, simuler des scénarios et commander l'action choisie. Ce choix dépend de
l'auto-organisation de l'individu, laquelle dépend de ses conditions internes et des
conditions écologiques extérieures. En d'autres termes, nous choisissons notre vie tout
en la subissant, nous faisons la société qui nous fait, nous faisons l'histoire qui nous
fait. |
Le
terrain émotif est transmissible selon les lois de l'hérédité mais ce terrain peut se
modifier selon les ambiances éducatives. C'est
la coordination de plusieurs gènes dans un environnement donné qui va coder l'expression
de l'émotivité. Il
n'est plus possible d'opposer le biologique et le culturel, il n'est plus question de
choisir. Il faut désormais coordonner les pôles différents d'une même fonction. Boris CYRULNIK |
La mémoire, phénomène
physico-chimique
« Mets-toi bien cela en tête ! »
On ne peut si bien dire.
Toute perception sensorielle :
le bouquet d'un Bordeaux, ce paysage de montagne, la voix de telle personne, tout acte,
savoir nager, savoir monter à bicyclette, tout acquis culturel, langage, jugements de
valeurs, etc. n'est mémorisé que si certains phénomènes physico-chimiques ont pu se
produire dans des circuits de neurones de notre système nerveux.
La continuité de l'influx nerveux
n'est possible d'un neurone à l'autre d'un circuit excité que par l'intermédiaire de
molécules (les neurotransmetteurs) libérées dans les synapses.
Si ce phénomène n'a pas eu le temps
de se dérouler, il n'y a pas mémorisation. C'est ce qu'on observe chez les accidentés
par choc crânien. A leur réveil, ils ne se souviennent plus des fractions de seconde,
voire des secondes qui ont précédé le traumatisme.
Il existe des drogues - des
molécules - qui favorisent ou ralentissent la mémorisation ou agissent aussi sur le
comportement, sur la banque de données que nous avons mémorisée.
Importance du champ de nos références
Une bulle personnelle bien
hermétique...
Comme nous l'avons esquissé, notre
système de références est différent de celui de notre voisin, de notre frère, de
notre soeur, même si la famille apporte, par le vécu commun, des exemples d'attitudes,
d'expériences observées, vécues, d'acquis culturels. Vous savez d'ailleurs que ces
mêmes vécus, ces références de pensée, de comportement peuvent engendrer chez les
enfants des attitudes d'imitation ou d'opposition avec toutes les gradations possibles de
l'une et de l'autre. Mais dans ce système de références individuelles, il se dégage
cependant des références que l'on peut appeler « des références communes »
qui constituent la spécificité des mentalités, des cultures au sens habituel du terme.
Les collègues qui reçoivent des enfants venant droit d'Afrique du Nord, d'Afrique noire,
d'Haïti ou d'Extrême-Orient sont continuellement confrontés avec ces réalités.
Cracher par terre n'a pas la même
signification partout, de même que la façon de considérer l'autre sexe, la vie, la
mort, le fait de manger ou non telle viande, la manière de tuer un poulet, etc.
NOUS SOMMES « UN
MONTAGE » UNIQUE, SENSORIEL, SENSORIMOTEUR ET CULTUREL...
Comment fonctionne notre système de
références ?
Il fonctionne en permanence et il est
nécessaire qu'il soit opératoire, c'est-à-dire qu'il nous permette des actes réussis,
qu'il nous aide, en toutes circonstances à ANTICIPER
JUDICIEUSEMENT : objectif majeur
en éducation.
Chacun de nous est unique, modelé
par son histoire personnelle à multiples facettes qui lui sert de système de
références pour aborder les minutes du présent... En fait, plutôt que de parler de
PRÉSENT, qui n'existe pas, je préférerais dire : ANTICIPER L'AVENIR IMMÉDIAT.
Qu'est-ce qu'un acte réussi ?
C'est le résultat :
- d'une analyse systémique des
multiples facteurs qui définissent une situation, ceci grâce aux perceptions immédiates
et à notre système de références mémorisées,
- et d'un choix d'attitudes, de
gestes adaptés à l'objectif visé.
Exemple : Lorsque nous
marchons, nous ne nous rendons plus compte que tout ce processus se déroule car tout est
devenu automatisme.
Qu'un facteur soit modifié, et la
réussite de l'acte peut être compromise. Par exemple : Je monte un escalier mais
une marche est plus haute que les autres... Si je ne l'ai pas perçu par mes sens pour
anticiper et lever la jambe, ce sont les références antérieures qui fonctionnent, mon
pied butte et c'est la chute...
Mon ami qui monte cet escalier chaque
jour arrivera au sommet sans ennui. Et il s'exclamera :
« J'ai oublié de vous signaler
de faire attention à la quatrième marche qui est plus haute ! »
Par une information, un enseignement
verbal préalable, il essaie de MODIFIER les
références de la personne qui me suit afin qu'elle évite l'embûche.
Si je reviens chez ces amis trois
mois après, je peux malgré tout de nouveau embrasser les marches si je pense :
« Ah ! oui, attention à la
huitième marche qui est plus haute ! »
La référence « quatrième
marche », acquis culturel, transmise verbalement ayant été mal mémorisée...
C'est ce fonctionnement lorsqu'il s'agit
d'automatismes de pensée... (et nous en transmettons des dizaines chaque jour !)
Modification du système de
références
L'intégration de nouveaux acquis
permet de posséder un matériel de base plus important. Elle favorise un plus grand
nombre d'interactions entre les éléments mémorisés, elle enrichit l'imagination donc
la créativité, elle augmente les possibilités de mieux comprendre les informations
reçues, puisque le champ des références
s'amplifie.
Mais il peut y avoir des facteurs qui
altèrent l'efficacité de la communication, qui ralentissent l'étendue du champ de
références.
C'est le cas lorsque l'expérience ou
l'apport culturel est en contradiction totale avec le système d'explication qui est alors
fragilisé.
C'est que les automatismes confèrent
un certain confort, une moindre mobilisation, alors qu'une
remise en cause heurte et peut créer une inquiétude, voire une angoisse, lorsque par
exemple elle touche un secteur où les jugements de valeur prédominent. C'est ce qui se
passe pour tout ce qui n'est pas sciences exactes.
Le récepteur rejette d'autant plus
vivement l'apport nouveau qu'il perçoit l'effondrement de son système de références et
se sent en insécurité, sous la dominance totale de l'émetteur, ce qui peut encore
augmenter les blocages de l'évolution.
Voici un exemple dans lequel la
remise en cause d'une représentation, un acquis culturel concernant le racisme, a
certainement été faite, mais qui montre la puissance d'imprégnation de certaines
d'entre elles. On surprendrait vraisemblablement cette adolescente en lui révélant le
caractère raciste de son affirmation spontanée : IL A L'AIR ARABE ET POURTANT IL EST TRÈS GENTIL.
(Extrait d'une discussion classe de
Yvette SERVIN, Cassettes Radio-France Son 070 « L'enfant et la
société ») ;
« En France, on voit presque
que des noirs qui font les caniveaux, à Paris.
- C'est vrai Madame, il peut y avoir
un clochard blanc qui ne veut pas travailler et un noir, pour gagner de l'argent, il
travaille. Y a des noirs qui sont beaucoup plus courageux que les blancs.
- Moi, souvent je vois un balayeur
dans la rue et IL A L'AIR ARABE ET POURTANT IL EST TRÈS GENTIL, car des fois il me dit
bonjour, il me sourit. Le visage qu'il soit arabe ou n'importe quoi, je crois que ça n'y
fait rien du tout. »
En prenant quelque recul vis-à-vis
de nos comportements, nous pouvons nous rendre compte de nos réticences à modifier nos
références.
Deux décennies après la publication
de certains de ses livres, Henri Laborit est encore l'objet d'attaques violentes dans la
mesure où LA NOUVELLE GRILLE, Pour décoder le
message humain remet en cause l'impérialisme affirmé d'autres grilles
(exemple : freudienne, religieuse, marxiste) alors que, à mon sens, la biologie des
comportements les éclaire, mais, bien sûr, sans donner l'exclusivité à l'une d'entre
elles. Dans la contestation des représentations, il faut éviter de déclencher des
facteurs de résistance aux changements.
Attention donc au codage des
objections de remise en cause. Attention aux
jugements de valeur. IL N'Y A PAS D'ERREURS... il n'y a que des représentations
différentes... même en ce qui concerne les sciences exactes !
La prise en compte de toutes les
représentations est une condition absolue pour permettre l'évolution.
Remise
en cause de nos références « Freud avait évoqué les difficultés de
remise en cause à propos de « deux
blessures narcissiques » que la science avait infligées à l'amour-propre des
humains : la première lorsque Copernic
a montré que la Terre n'était pas le centre de l'univers, mais un point minuscule dans
un système de mondes. La seconde quand la biologie a dérobé à l'homme le privilège
d'avoir fait l'objet d'une création particulière et mis en évidence son appartenance au
monde animal. » Cité par Boris CYRULNIK |
Comment prendre en compte les
représentations des enfants ?
Cest évident que,
malheureusement dans pas mal de classes, l'élève
est encore un « présent-absent ». Il existe un décalage entre le maître
qui « fait son cours » (et j'ajoute : et l'auteur qui rédigerait un
documentaire isolé dans son bureau), et l'élève qui essaie de se faire une idée à
travers ses représentations, à travers son propre système de références.
Pour éviter cette situation, nous
pratiquons L'EXPRESSION LIBRE. Cependant, ce
qui nous est devenu évident lorsqu'il s'agit de discuter d'un thème social ou de laisser
l'enfant s'exprimer en français sur le monde qui l'entoure, ne semble plus être
appliqué systématiquement en histoire, géographie, mathématiques, sciences, là où il
y a des connaissances disciplinaires évidentes à acquérir.
Je tiendrai compte également des
travaux sur ce sujet de Aster (recherche INRP) Gérard de Vecchi et André Giordan
(laboratoire de didactique et d'épistémologie des sciences, Université de Genève et
Paris VII).
Caractéristiques des représentations
chez l'enfant
Quelques invariants
Certaines représentations ne sont
présentes que dans une tranche d'âge. D'autres sont stables, elles subsistent même chez
les adultes (exemple : la chaleur est un fluide).
On trouve souvent :
- L'idée d'affrontements antagonistes ; par
exemple : « La lumière et le noir, ça se tape et ça fait des ombres ».
Le chaud contre le froid...
- L'anthropomorphisme. En puisant dans son
expérience propre, l'enfant raisonne par analogie, surtout pour expliquer les
comportements animaux : « Les notonectes (de l'aquarium) c'est comme nous, il y
en a qui préfèrent le bifteck » (Aster).
- La proximité qui engendre des relations de
causalité. A propos de l'électrostatique : en frottant une règle en plastique
sur du nylon, on constate qu'elle s'échauffe et qu'elle peut alors attirer des petits
morceaux de papier. « Ça attire parce qu'on l'a chauffée. »
- La cohabitation entre une pensée figurative (images)
et une pensée opératoire (concepts,
relations, transformations). A propos des ombres : « La lumière prend ton
image en noir et blanc, elle ne peut pas te la faire en couleurs... Elle rejette derrière
parce que la lumière ne va pas faire un zigzag, elle ne va pas revenir où elle était
venue, alors c'est pourquoi c'est derrière ; la lumière, elle va toujours dans un
sens. »
- Il y a toujours un contenu affectif, inconscient,
voire psychanalytique. N'oublions pas que l'expression des représentations se passe
en groupe et qu'il s'y manifeste forcément des
phénomènes d'alternance de dominance (point qui mériterait tout un développement
particulier).
Stratégie pédagogique
1. Intérêt didactique
On peut distinguer divers niveaux de
prise en compte :
- On peut simplement laisser émerger les représentations lorsque
des enfants en font part.
- On peut provoquer systématiquement leur expression en
créant une phase d'expression orale ou de représentation graphique (exemple :
dessinez comment vous imaginez l'intérieur d'un sèche-cheveux ; ce qui se passe lorsque
vous mangez ou buvez, où ça va, ce que ça devient, etc.).
Mais ensuite, que faire de ces
représentations ? Certains pensent encore que c'est un sottisier, un jeu dangereux
et qu'il faut éviter que ces informations n'affleurent à la conscience des élèves et
ne s'enracinent durablement. (C'est peut-être exact si on se contente de cette phase.)
D'autres en sentent l'utilité car
ça permet de mieux réguler leur pratique. Connaissant
mieux ainsi le système de référence des élèves, ils savent mieux adapter leurs interventions et leur
codage. Elles permettent un meilleur éclairage des prises de décision de
l'enseignant dans une stratégie pédagogique où il reste l'artisan essentiel. Il
perçoit également les difficultés, les obstacles rencontrés par les élèves.
Voici par exemple deux obstacles auxquels nous n'aurions jamais songé
si nous n'avions été à l'écoute des représentations des enfants (CM présents dans
les BT Sciences n° 909 et 949).
- A propos de la dilatation des liquides :
Si l'eau froide contenue dans une
bouteille monte lorsqu'on la chauffe au bain-marie c'est qu'il y a de l'eau de la
casserole qui passe à travers le verre de la bouteille (rencontré dans quatre classes
sur cinq !).
- A propos du four solaire
Si la chaleur du soleil passe à
travers la vitre pour cuire l'oeuf qui est dans le four et qu'elle ne ressort pas, c'est
qu'il doit y avoir un sens à la vitre, un côté de la vitre qui ne la laisse pas passer.
Notre pratique, depuis une quinzaine d'années,
nous incite à penser qu'il faut dépasser ce
niveau de simple émergence des représentations et s'appuyer sur elles pour aider les
enfants et éviter la coexistence de deux systèmes explicatifs parallèles dont il a
été démontré la nocivité par des enquêtes et dossiers de chercheurs en didactique
des sciences.
L'expression des représentations ne
doit pas être une fin en soi. Il n'y a pas de modification « spontanée », de passage direct à la
connaissance scientifique. Une démarche est
nécessaire, avec la participation des autres enfants, expérimentation, recherches
documentaires et part du maître.
C'est un point fondamental (et pas
seulement en sciences). Les collègues qui se contentent de l'émergence de l'expression
libre ne font pas de la pédagogie Freinet.
2. Il faut organiser la contestation
des représentations
- par la confrontation avec des représentations
contradictoires exprimées par les autres enfants,
- par la confrontation avec la réalité, par l'expérimentation s'il s'agit de
sciences,
- par la confrontation avec des informations apportées par
la documentation,
- par la confrontation avec ce que le maître peut apporter pour aider :
intervention pour obtenir des
précisions
amener les contradictions qui
n'auraient pas pu émerger
amener des situations pour
tester les représentations si elles n'ont pas été formulées et pour qu'elles
s'expriment
intervention didactique si
elle s'impose.
Il est à noter qu'au fur et à
mesure que les enfants se forment à la démarche scientifique, la part du maître se modifie, elle diminue, se
fait plus ponctuelle et toute la gamme de
situations de contestation des représentations est apportée par la classe, preuve
que des objectifs d'attitude et de méthode ont été intégrés.
« Ces représentations sont des
traductions du réel qui ne résultent pas d'une analyse rigoureuse ; ce sont des
images non épurées qui s'appuient sur des analogies artificielles dont les termes ne
sont pas définis de façon univoque et qui sont donc difficilement communicables. Elles ne sont nullement mises en
question, aux yeux des enfants, par les contradictions internes qui apparaissent lorsqu'on
les analyse avec notre regard d'adulte et de spécialiste. Malgré tous ces caractères, les représentations
ne sont pas un jeu gratuit pour les enfants et les adolescents. Elles sont cohérentes
pour eux et ont une valeur significative en fonction de leur mode de pensée spécifique.
Relativement floues et difficilement exprimables parfois, ces représentations échappent
à la confrontation tant avec la réalité qu'avec celles des autres enfants et dès lors
conduisent à faire dévier un discours du maître et les explications qu'il donne. Elles ne peuvent être brisées ou
même déplacées par les explications externes de notre propre logique d'enseignant. Si on ne tient pas compte d'elles, on aboutit,
semble-t-il, à la coexistence chez les élèves de deux systèmes explicatifs
parallèles, n'ayant pas prise l'un sur l'autre : l'un est utilisé dans les
situations de classe étroitement orientées par le professeur, l'autre resurgit avec
ténacité lorsque la situation change, devient moins scolaire. » André GIORDAN |
Quelques difficultés de mise en
uvre
Une pédagogie qui tient compte des
représentations est, dans un premier temps, plus difficile à mettre en oeuvre qu'un
enseignement basé sur la transmission verbale du savoir, des apports dogmatiques. Je
signale seulement rapidement certains problèmes auxquels on se heurte nécessairement si
on applique cette stratégie pédagogique dans différentes disciplines. Il suffit d'être
averti et vigilant.
La grille que nous venons de construire est séduisante, et il nous faut la nuancer, ce qui
n'enlève rien à son efficacité. Mais celle-ci peut être plus ou moins grande selon la conscience que nous avons des précautions d'application qu'elle réclame.
Difficultés de lecture des
représentations
Les représentations ne se livrent pas
toujours avec transparence.
Parfois, elles expriment clairement
une hypothèse explicative et font naître immédiatement une expérience. Exemple : « les
objets tombent sur le sol parce que la Terre est un
aimant qui les attire. » Elles peuvent apparaître très poétiques et receler
une relation confuse avec un phénomène physique (ici la décomposition de la
lumière) : « Quand il y a un
arc-en-ciel c'est, avec le soleil, la montagne qui se reflète dans le ciel avec toutes
ses fleurs. » Parfois grâce à notre compétence disciplinaire nous devons
l'exhumer d'une esquisse confuse, maladroite :
La lumière se propage en ligne
droite, un corps opaque devant une source lumineuse provoque une ombre.
« La lumière, elle passe
partout, mais pas dans ton corps, mais elle prend ton image, en noir, parce qu'elle ne
peut pas le la faire en couleurs. Elle rejette derrière parce que la lumière, elle ne va
pas faire un zigzag : elle va pas revenir là où elle était venue, alors voilà
pourquoi c'est derrière parce que la lumière elle va toujours dans un sens. »
Peut-on affirmer que les
représentations initiales exprimées sont toujours le reflet exact des références des
enfants ?
Les enfants n'expriment leurs
représentations authentiques que s'il existe une motivation à cette expression :
C'est très souvent lors de situations fonctionnelles de résolution de problèmes,
lorsqu'ils esquissent des hypothèses ou au cours d'expérimentations. C'est aussi lors de
discussions où le questionnement de l'autre provoque la formulation et l'obligation
d'apports de précisions. On peut se rendre compte des différences de qualité
lorsqu'elles se sont exprimées hors de l'école ou à l'école dans le cadre d'une
attente du maître chargée d'implicite.
Attention à l'implicite !
Nous devons éviter de nous faire
piéger par l'implicite qui règne dans une classe. C'est une part importante quasi invisible dans l'acte pédagogique et il
peut être source d'échecs dont les origines sont mal perçues.
Nous parlons volontiers « de
placer l'enfant en réelle situation d'autonomie » ... Mais l'élève, je crois,
n'est pas dupe, il sent bien que ce n'est pas aussi
égalitaire que notre discours novateur le laisse supposer.
En conséquence, l'enfant perçoit
que sa réussite est déterminée par sa capacité à répondre, et en premier lieu à
découvrir ce que le maître attend de lui, si celui-ci a mal précisé les objectifs.
Il peut en être de même pour les
représentations mentales qui deviennent alors de simples propositions « pour
répondre au maître ». Elles n'ont plus de racines réelles. L'enfant cherche à décoder l'implicite du maître (« mais où veut-il en
venir ? ») et le maître s'efforce de
lire l'implicite de l'enfant à travers ses propos, mimiques, silences.
C'est pourquoi il est important de déterminer avec les enfants la
finalité de la discussion en cours afin que le fonctionnement de leurs
représentations soit motivé par un objectif clair. L'implicite est réduit et c'est plus confortable pour tous les partenaires.
Exemples de finalités :
- rechercher un maximum d'hypothèses,
- comparer des connaissances acquises
à des séances de travail différentes antérieures,
- confronter un dispositif
expérimental réalisé en classe avec des données documentaires,
- dégager une schématisation ou la
formulation des résultats d'une expérience et leur interprétation.
Un exemple: FLOTTE ou COULE ?
Les jeux, les expériences sont
nombreuses depuis la petite enfance, mais généralement « on patauge » à
essayer de cerner les facteurs qui déterminent la flottaison ou l'immersion. On peut
assez rapidement arriver à des discussions stériles, à une perte d'intérêt de la part
des enfants si nous n'intervenons pas pour aider à dégager les concepts d'OBJET et de
SUBSTANCE. Si je parle des substances (matières) je dirai : « Le bois flotte,
la boîte de sardine en fer flotte. » La boîte de sardine flotte ? Mais je peux faire un lingot de fer avec la boîte de
sardine et il coule. Oui c'est la même MATIÉRE : le fer mais ce n'est pas le même OBJET que la boîte
de sardine vide posée sur l'eau. Ensuite toute discussion, toute recherche ultérieure
sera plus aisée. J'ai fait un choix d'intervention, apporté une part du maître.
Il serait bien sûr utile que le
maître ait une connaissance suffisante des difficultés propres à la construction de tel
ou tel concept pour faire le meilleur choix. Mais
c'est surtout la connaissance de la démarche qui importe. La documentation peut plus
facilement combler les insuffisances disciplinaires.
La part du maître
Nous sommes placés en permanence
dans des situations où il nous faut choisir... judicieusement ! Dans le lot des
représentations exprimées, certaines, pour être contestées valablement, nécessitent
un niveau d'approche conceptuelle qui n'est pas compatible avec les possibilités des
enfants ou exigent un matériel scientifique que nous ne pouvons acquérir. Mais bien
d'autres représentations peuvent nourrir des situations expérimentales, faciles à
mettre en ceuvre, ce sont celles-ci qu'il faut privilégier, l'essentiel étant la
démarche de remise en cause.
Le maître doit être aussi un
médiateur.
Il doit d'abord faciliter l'expression, l'encourager par une
attitude d'écoute réellement ouverte (il n'y a pas de questions idiotes, pas de
représentations ridicules).
Il doit aussi aider à la formulation aussi précise que
possible, faire en sorte que l'enfant explicite davantage ses images. Il doit faire sortir
ce qui est caché.
Reprenons l'exemple à propos de la
notonecte (Aster) : « C'est comme nous, y en a qui préfèrent le bifteck. »
La représentation est teintée
d'anthropomorphisme. Il peut se confirmer si l'enfant ajoute « Elle aime ça. » Mais le « c'est comme » peut être un début d'une
différenciation si, par exemple, il dit ensuite « C'est comme nous, si on nous privait de
bifteck ! »
La représentation ne doit pas être
prise pour ellemême mais comme révélateur d'un niveau de différenciation atteint par
l'enfant.
Attention à l'affectif
C. Freinet a bien montré
l'importance de l'affectivité dans tous les actes relationnels, donc en pédagogie. Oui, il y a de l'affectif partout, même dans les
maths !
Cette dimension est présente ici
comme dans toutes les situations d'expression libre. Entre autres, les représentations
(les vraies) ne seront exprimées que dans un
climat de réceptivité par les autres enfants et le maître. La connaissance, par les différents partenaires, de
la réalité de l'unicité des références de chacun contribue à favoriser cette écoute
neutre qui joue aussi un rôle dans la
formation à la tolérance, à la démocratie.
Les colorations affectives sont
présentes au sein même des représentations et lors de leur exploitation.
De plus, au moment de l'expression et
encore mieux, lors de la prise en compte, l'enfant
est momentanément « un dominant ». Le leadership se déplace au sein du
groupe, ce qui est un facteur de régulation.
D'autres facteurs interviennent
encore lors de l'expression et des échanges élèves-élèves et maître-élèves et
peuvent déclencher des réactions émotives qui favorisent ou inhibent émetteur et
récepteur.
Par exemple :
- la disposition des corps dans
l'appropriation des espaces intercorporels,
- les signaux de communications non
verbales,
- le langage lui-même, etc.
Tous agissent en interactions avec nos
émotions.
Et n'oublions par L'INCONSCIENT qui, lui aussi, bien sûr, joue un
rôle dans cette phase fondamentale d'un processus d'apprentissage.
Selon Minkowski, l'inconscient n'est
pas un non-conscient. C'est une part de notre être psychique qui reçoit des
informations, peut éventuellement les ramener à la conscience et les formuler en terme
de souvenirs d'images, de paroles. Cet inconscient donne un goût à notre monde et fonde
une grande part de nos comportements et de nos raisonnements. |
L'approche conceptuelle
L'évolution des représentations pour
passer à des représentations scientifiques n'est pas immédiate. Elle est lente. Elle nécessite parfois des détours
importants car les représentations initiales erronées couvrent souvent plusieurs
concepts qui interfèrent entre eux. Exemple cité par André Giordan :
« A propos des moisissures se
posent en même temps des confusions de variables (humidité confondue avec fraîcheur,
lumière avec chaleur ... ) et de concepts (le vivant, la reproduction, l'air). »
L'approche conceptuelle s'effectue
petit à petit grâce à une succession de représentations qui se substituent les unes
aux autres.
Des activités de formulation et de
schématisation permettent de dégager le concept des situations expérimentales vécues et de ces représentations.
Il existe des paliers dans cette spirale