Le Nouvel Educateur
Documents n°237
Supplément au numéro 40
de juin 92

 

Education, exclusion, mutation
par Eric Debarbieux

 

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Sommaire

Avertissement

Education, exclusion, mutation

Les nouvelles formes d'exclusion sociale :

   Pauvreté et chômage
   Relégation et violence
   Immigration et intolérance

Difficultés de socialisation

   La nouvelle famille
   Le problème du rapport à la loi

Ecole et socialisation

   Restaurer l'ordre ?
   Et l'école
   Violence et pédagogie

Education, mutation et partenariat

   Formation et partenariat
  
 

 

 

  

 

Avertissement

 

Ce dossier du Nouvel Éducateur ne parle pas de pédagogie, il parle d'éducation.  Pour tenter de resituer la place de la pédagogie dans l'éducation. Il ne parle ni des techniques ni vraiment du comment. Il pose plutôt la question du pourquoi. Mais pas d'un pourquoi désincarné dans l'atemporalité de valeurs éternelles. Il tente de mettre en avant quelques grandes tendances sociales pour y discerner des enjeux et des conditions. Pour lire du sens.

 

Ce n'est pas un dossier coopératif, au sens où nul groupe de travail ne s'est réuni pour l'élaborer. Il n'en est pas moins vrai qu'il porte la marque de tous les travaux qui l'ont alimenté et que, maladroitement, il tente de synthétiser et de vulgariser. Ces travaux ne sont pas des travaux du Mouvement Freinet, mais ils doivent l'interpeller. C'est en partie pour cela que ce dossier a été écrit.

 

Toutefois, comme il va de soi, ce dossier n'a pas été écrit prioritairement pour cette raison. Il n'a pas non plus été écrit spécialement pour des enseignants. L'enfant est un être global qu'aucun corps de métier, aucune pédagogie ne peut S'approprier. C'est donc aux parents, aux travailleurs sociaux, à tous les partenaires éducatifs qu'il s'adresse aussi. Car sans partenariat les mutations de l'éducation risquent de ne générer que de l'exclusion.

 

 

Éric Debarbieux

 

 

Education, exclusion, mutation

 

 

Le système éducatif français est en crise, tout au moins de confiance. Ce n'est pas nouveau, ce n'est pas la première crise. D'ailleurs, comme le dit Robert Ballion (1), « l'on peut faire remarquer qu’un malade condamné et qui survit n'est peut-être pas aussi malade qu'on l'a cru ». On serait tenté de croire qu'après tout cette crise ne sera pas beaucoup plus grave que les précédentes et qu'elle se dépassera jusqu'à la prochaine.

 

Cependant cette crise présente des caractères originaux qui la rendent plus délicate à gérer que d'autres. C'est en effet le rapport même à la jeunesse qui est mis en cause. Cette crise est crise de sens. Des indicateurs sociaux précis permettent de l'affirmer : malaise des banlieues, nouvelles exclusions sociales avec un chômage des jeunes (ou plutôt une exclusion du monde du travail) qui devient constitutif de notre société, perte de confiance massive dans les politiques, et même la politique, désagrégation des institutions judiciaires, législatives et éducatives, atonie idéologique, désarroi des enseignants, déstabilisation des modèles traditionnels etc. « Nous avons appris à mesurer la nature du mal qui ronge nos sociétés et nous savons maintenant sans discussion possible que la question sociale se reconstitue par le bas et pu s précisément par l'exclusion et sa spirale, où se combinent le chômage, l'absence de formation, la ségrégation résidentielle, la discrimination raciale et leur cortège de violence, d'autodestruction, ou de destruction de la famille » (2).  Cette crise n'est pas franco-française, elle est celle qui touche toutes les démocraties, qui leur dit leurs limites.  La montée de l'idéologie de l'extrême droite - et non pas de ses seuls partis - n'est pas liée au seul Front National ; les émeutes de Los Angeles, les violences dans les banlieues belges ou dans les villes anglaises ont même essence, malgré leurs particularités, que les violences encore limitées qui ont cours en France. Il s'agit de combattre l'exclusion dans un monde où la liberté démocratique se conjugue de plus en plus avec le libéralisme économique.  Comment situer l'école dans cette crise et que peut-elle faire ? Le peut-elle seule ? Quelle éducation dans ce temps de crise ?

 

Pour tenter de répondre à ces questions, nous examinerons successivement quelques grandes tendances sociales : l'apparition de nouvelles formes d'exclusion, et particulièrement celles qui touchent les jeunes et les immigrés, la montée de l'intolérance et les signes d'anomie sociale, les difficultés de socialisation par dissolution du modèle familial nucléaire et les difficultés de l'institution scolaire. En tirant les conclusions, nous tenterons de réfléchir aux nécessaires mutations et novations sociales et éducatives (3).

 

OBJECTIF

Veux-tu me dire pourquoi on est là,

A vivre ça, à apprendre tout ça

Et connaître tout cela ?

Mais pourquoi pas ?

On est là,

On y va,

Pas à pas

Et on y croit

A cette vie-là

A cet aniour-là

Malgré tout cela,

Ça se voit : on est tous là

Et pourquoi pas ?

 

Michel

 

(1)           R. Ballion, La Bonne école, Paris, 1991, p. 19.

(2)           M.  Wieviorka, Changement de cap in Libération du 26 avril 1991.

(3)           Cet article développe les arguments exposés dans ma communication « Mouvements pédagogiques et mutations sociales » au colloque « Les pédagogies alternatives en France et en Allemagne », Lille, CRDP-Goethe Institut, avril 1992.

AUTOMATIQUE INTERROGATION

 

 

Pourquoi le soleil se lève-t-il le matin ?

Pourquoi les étoiles sont-elles des petits trous d’épinle dans le rideau de la nuit

Qui peut savoir ?

 

Mais ce que je sais, c'est toi, parce tu es venu

au monde différent

Les hommes te craindront et essaieront de se

débarrasser de toi

Sache que nous nous utilisons tous les uns les

autres et c'est ce que nous appelons l'amour

Et quand nous ne pouvons plus

C’est ce qu nous appelons la haine

Tu dois te battre jusqu’à ce qu’il en reste un

Tu ne seras en sécurité que sur le sol sacré

Personne ne violera cette loi

c’est la tradition

Tu dois les aider

ces hommes faibles et merveilleux

qui mettent tant de grâce à se retirre du jeu

Il faut qu’une main posée sur leur épaule

les pousse vers la vie

 

Toi

liberté

tu es cette main

leur drogue

pour l’électrification des fantasmes

La tête

cerclée d’une divine violence

tu leur débloques l’imaginaire

dans le déferlement nuptial des énergies cosmiques

 

Et tu voudras que cela ne finisse jamais…

 

Nebosjar, 2nde

Lycée Viette, Montbéliard

 

Les nouvelles formes d'exclusion sociale

 

Pauvreté et chômage, relégation et violence. Cela n'arrive pas qu'aux autres, et croire que ce sont des phénomènes (pour) marginaux ressort d'une mauvaise interprétation des chiffres et de la réalité.  La mobilité sociale est bien plus grande que par le passé, tant "vers le haut" que "vers le bas" (4). Le problème actuel n'est plus le pourissement de lignées familiales reléguées dans des bidonvilles, mais l'arrivée massive de "nouveaux pauvres" devenus tels à la suite d'accidents de parcours tels que le chômage ou un divorce ressemblant à un abandon économique.  La précarité - à l'exception des classes supérieures - peut frapper tout un chacun.  La "galère" n'est pas que dans l'imaginaire des jeunes.  Nous verrons, chiffres à l'appui, combien cette dimension existentielle est objectivement porteuse d'angoisse.  Il ne s'agit pas ici de dresser un tableau apocalyptique de la société française, mais de pointer des dysfonctionnements pour ensuite les rapporter aux problèmes de l'école et participer à une prise de conscience du milieu éducatif.

 

 

Pauvreté et chômage

 

Le pouvoir d'achat a globalement augmenté de manière très significative ces trente dernières années en France.  La quasi-totalité des produits alimentaires par exemple est deux à trois fois plus accessible qu'en 1960.  Le train est deux fois plus accessible, une voiture coûte 1284 heures de travail d'un manoeuvre en 1984 contre 2148 en 1960, etc. (5).  Cette montée du pouvoir d'achat a certes été inégalitaire, mais en moyenne la disparité des revenus a été réduite de 56 % en une vingtaine d'années.  La classe moyenne s'est étendue en France. La France s'est enrichie. Cependant ce caractère centripète de la répartition des revenus disponibles ne peut masquer qu'aux deux extrémités de cette répartition, les inégalités se sont creusées. Le président socialiste de la République a dû reconnaître, pour s'en indigner, que les très riches étaient toujours plus riches. A l'inverse, il y a belle lurette que le clochard "philosophe" n'est même plus un personnage de légende et l'on sait que le nombre de ménages pauvres (vivant avec moins de 40 % du revenu disponible moyen) a augmenté de 15 % par exemple entre 1979 et 1984.  Associations caritatives et services sociaux essaient, avec difficulté, de contrôler cette exclusion économique. L'État, en créant le RMI essaie de pallier aux insuffisances du système économique.

 

Cette exclusion économique est bien sûr liée à une exclusion sociale, qui a valeur existentielle : celle du chômage.  Je tiens ici à en rappeler les données essentielles, car elles font sens dans la problématique éducative. D'autre part, il n'y a pas à s'habituer à cet état de fait, il n'y a pas à sombrer dans un fatalisme confortable, qui masquerait la nécessité des évolutions éducatives.  Le chômage touche environ 1 1 % de la population active.  On pourrait donc penser qu'il est marginal. Il n'en est rien : dans la réalité, ce sont 80 % des premiers emplois qui sont précédés d'une période de chômage. Il touche prioritairement les jeunes et les salariés de 50 ans et plus. En 1989 la durée moyenne du chômage était de 16 mois. On peut donc dire que le chômage touche à un moment ou à un autre la majeure partie de la population active. Pour les jeunes, et nous y reviendrons car c'est une des mutations principales, l'exclusion du marché du travail se traduit par un allongement inédit de la dépendance financière, affective et sociale (6).  C'est un des éléments essentiels dans la difficulté de la définition de soi des jeunes. Cet allongement pose des problèmes inédits à la famille, nouveau refuge, mais aussi à l'école, transfon-née en salle d'attente... Certes, l'idéologie dominante reste celle de l'élévation sociale par la montée du savoir scolaire.  Mais, en réalité, si les jeunes restent de plus en plus à l'école c'est parce qu'ils sont exclus ailleurs, qu'ils ménage français sur six. L'exclusion n'est pas qu'un sentiment.

 

(13)Çf  R.  Ballion op cité. p.196 passim

(14)Haut Conseil à l'Intégration, Pour un modèle français d'intégration, Premier Rapport Annuel, 1991 (exemplaire ronéoté).

(15) ibid.  Voir aussi F.  Dubet Trois collèges en rénovation, Commissariat général au Plan, Paris, 1988.

(16)Ministère de la Justice, Annuaire statistique de la Justice 1985, Paris, Docum entation française, 1987.

 

 

 

 

 

 

Bref, la banlieue n'est pas " marginale ", même si ses habitants sont marginalisables. Le sort des démocraties se joue en grande partie dans la maîtrise de l'urbanisation. Los Angeles nous le rappelle aussi bien que le Val Fourré ou La Courneuve. Les politiques et les nouvelles associations s'en sont bien rendu compte. Indéniablement une conscience sociale est en train de naître qui veut s'emparer du débat, et agir concrètement, sur le terrain. L'école est parfois, pas assez, partie prenante de ce débat. Mettra-t-elle vraiment en place de nouvelles pratiques ? La relégation est aussi son fait : à quartiers ghettos, établissement spécialisés dans " l'échec scolaire ". L'inégalité sociale, qui antérieurement s'affirmait dans les " filières " s'affirme de plus en plus dans une séparation entre l'établissement de prestige, dit "d'excellence" et l'établissement à qui incombe la charge de scolariser les exclus (les fameux 20 %) (13). Le dynamisme de certains de ces derniers établissements n'est pas en cause, même si trop souvent c'est plutôt la fuite et le découragement qui saisissent les enseignants qui, généralement, n'habitent pas dans le quartier. Actuellement le tissu scolaire joue plutôt, sous prétexte de « choix de l'école », la carte de l'exclusion. Le Haut Conseil à l'intégration (14) a en particulier prouvé, après une enquête auprès des maires, que ce phénomène de concentration des étrangers est une tendance générale : « Ainsi dans les communes qui ont un pourcentage peu éloigné de la moyenne nationale (entre 6 et 10% d'étrangers) il existe des écoles qui accueillent entre 40 et 60% d'enfants étrangers ». Cette concentration est rarement plus forte dans les autres communes qui comptent un pourcentage plus élevé de population étrangère. Il y a donc bien des "écoles-ghettos", mais en aucun cas la seule démographie ne suffit à l'expliquer. Cette constatation ne doit pas pour autant faire croire à une quelconque fatalité sociologique de l'échec. Toutes les enquêtes menées ont montré l'importance du style pédagogique de l'établissement, qui parfois, malgré sa mauvaise réputation arrive à des résultats nettement supérieurs à ce qu'on attendait (15). Nous reviendrons naturellement sur ce rôle de l'école et sur sa liaison avec la politique de la ville.

 

Ces phénomènes de relégation s'accompagnent, dans l'esprit du public au moins, d'une certaine montée de la délinquance et de l'anomie. Mais est-ce bien exact ? Pour la petite délinquance, il semble bien que les atteintes aux biens, mais non aux personnes, ont spectaculairement augmenté de 1975 à 1985, passant de 1 570 000 infractions constatées à 3 108 000 (16). Après avoir décru de 1986 à 1989, elles augmentent à nouveau en 1989 et 1990, en particulier dans les zones fortement urbanisées (Ile-de-France, Rhône-Alpes, Provence-Côte d'Azur avec 44 % des infractions). Pourtant il faut se garder d'une lecture dramatique de ces chiffres : les vols d'automobile par exemple ont progressé de 42 % en 16 ans, de 1972 à 1988... mais le parc automobile s'est accru de 80 %.  Statistiquement chaque voiture a moins de risque d'être volée que par le passé ! (17).

 

 

 

 

 

 

(4) Voir le point sur cet important débat dans l'article de C. Thelot, « La mobilité sociale » in De Singly, La Famille : l'état des savoirs, Paris, La Découverte, 199 1, p. 22 / passim.

(5) La plupart des chiffres économiques que nous citerons sont extraits de la synthèse réalisée par le groupe Louis Dirn in La Sociétéfrançaise en tendance, Paris, PUF, 1990 (ici p. 278 passim).

(6) Cf O. Galland, L'entrée dans la viefamiliale in F. de Singly, op. cit. p. 43.

 

 

 

Le sentiment d'insécurité a augmenté nettement plus que les faits puisque plus de 40 % des Français disent être parfois " sérieusement inquiets " pour leur sécurité ( 18) et que la sécurité est la troisième valeur qu'ils préfèrent, après la liberté... mais avant l'égalité (SOFRES, 1991). La désanctuarisation de certains lieux, l'école en particulier participe de la montée de ce sentiment d'insécurité. Là encore gardons-nous des simplifications outrancières : certains établissements « qui devraient avoir des problèmes » en ont peu, et d'autres, qui devraient être calmes ne le sont pas.  Il n'en est pas moins vrai que la violence de " la galère " apparait souvent gratuite et autodestructice, renforçant le sentiment d'insécurité - c'est-à-dire d'imprévisibilité aussi bien chez les jeunes de la galère euxmêmes (19) que chez les adultes.

 

Autre indicateur éminemment significatif : le développement des signes d'anomie (20). On peut mesurer celle-ci à l'accroissement par exemple de la consommation de drogue.  Cette consommation touchait dans les années 70 les milieux étudiants, plus aisés. Elle touche maintenant tous les milieux et pas seulement en banlieue.  Elle s'est surtout développée dans les milieux fragilisés socialement. Les drogues " douces " « participent de la galère et de sa soc,ialité », comme l'écrit Dubet (21), mais le " trou noir " de l'héroïne ou autres drogues " dures " est maintenant un moyen de sortir de celle-ci, alors qu'elle était quasiment inconnue en France il y a une vingtaine d'années. Le taux global des suicides a lui aussi fortement augmenté, surtout chez les hommes de 16-25 ans (triplement de ce taux depuis 1950).  Drogues légales, les somnifères ont vu leur consommation sextupler depuis 1970.

 

A ces nouvelles formes d'exclusion sociale, il n'y a pas une réponse bien définie, et la démocratie tâtonne encore à la recherche d'un traitement approprié. Une première tentation est au repli sur soi et à la recherche de bouc émissaire. C'est cette tentation sécuritaire et xénophobe que nous allons maintenant étudier en revenant sur l'exclusion des immigrés. Ou plutôt sur les difficultés du "nouveau prolétariat urbain multiracial" et la tentation extrémiste.

 

 

Immigration et intolérance

 

A ces phénomènes d'exclusion se surajoute en effet, dans les sociétés démocratiques, une représentation très négative de l'Autre, de l'étranger. Cette représentation, loin d'être épiphénoménale et passagère se conforte avec le temps et gagne de nouvelles couches de population.  Ainsi, en 1975, 61 % des Français trouvaient " sympathiques que des étrangers qui se sont installés en France puissent continuer à vivre de la même manière que chez eux ". Ils ne sont plus que 47 % en 1985, et ils sont 53 % à ne pas croire que la présence d'étrangers appartenant à d'autres cultures est une chance pour la France (22).  Dans de nombreux pays d'Europe, l'extrême droite progresse, clairement néonazie ou néo-fasciste en Allemagne, en Autriche, en Belgique. A peine voilée en France sous un populisme xénophobe.   Mais le débat n'est pas dans la victoire ou non de l'extrême droite politique, mais de son idéologie. On ne peut s'empêcher de penser que ses idées ont fortement progressé quand un ancien Premier Ministre joue avec succès de la " mauvaise odeur " des immigrés, ou quand un ancien président de la République parle du " droit du sang ". Avec quel résultat'?   Pour l'un une hausse de cinq points dans les sondages, pour l'autre de sept points. Un tribunal de la République a pu sans rire estimer que la phrase sur la mauvaise odeur était en fait destinée à améliorer la  « dignité humaine » des immigrés. 37 % des Français se sentent            proches des idées de J.-M. Le Pen, même s'ils ne votent pas pour lui, et 37 % disent " éprouver des sentiments racistes " (SOFRES 1991 et 1992). Les trois quarts sont opposés au vote des immigrés aux élections locales (SOFRES, 1990). L'exclusion des immigrés est aussi exclusion politique. Cette exclusion risque de se renforcer encore avec les modifications constitutionnelles liées au Traité de Maastricht, qui effectueront un tri entre bons " et " mauvais " immigrés : seuls les " Européens " seront éligibles.  Ce qui ne peut que renforcer la " rage " des jeunes issus d'autres communautés, particulièrement du Maghreb et d'Afrique noire.

 

(17)        Cf  l'articIe de R. Padieu " L'insécurité statistique " in Les cahiers et l'IHESI, Paris, Documentation française, avril 1991, qui fait le poin t sur les paradoxes statistiques des mesures de la délinquance.

(I8)         SOFRES, L'état de l'opinion 1987, Paris, Seuil, 1987.

(1 9)       F.Dubet, La galère, jeunes en survie, Paris, Fayard, 1987 p.103 passim.

(20)        Cf Louis Dirn, op cité p.357 passim

(21)         F.   Dubet, op cité, p. 120.

(22)        M.  Hannoun, Français et immigrés au quotidien, Paris, Albatros, 1985.

 

 

 

Si un courant antisémite minoritaire mais tout de même important (de l'ordre de 12 % selon la SOFRES, 1991) persiste, les principales difficultés d'intégration concernent les Maghrébins et particulièrement les Algériens (23).   Il y a à cela des raisons historiques, liées à la décolonisation et aux lenteurs de l'histoire. Rappelons simplement quelques chiffres : les Algériens ont le plus fort taux de chômage (21,9 % contre 14 % pour les étrangers en moyenne), occupent les emplois les moins qualifiés (46,8 % sont ouvriers non-qualifiés contre 12,6 % pour les Français et 38,1 %) pour l'ensemble des étrangers (seule la population d'origine portugaise approche les chiffres des Maghrébins). Le peuple ouvrier, le prolétariat, ce sont les immigrés. Le chômage " étranger " a augmenté entre 1984 et 1989 de 16,6 % à 17,8 % alors que pendant ce temps le chômage " français " est resté stable. Ce sont surtout les femmes " étrangères ", exclues parmi les exclus, qui ont vu les plus fortes pertes d'emploi durant la période, avec un taux de 24,7 % (24).

 

En conclusion de cette première partie, il faut moduler ce qui vient d'être dit.  Ne pas tomber dans un excès misérabiliste.  La mobilité sociale des exclus et de leurs enfants est bien plus grande qu'on l'imagine et des progès sensibles ont eu lieu.  Progrès contradictoires, mêlés parfois de régression, progrès fragiles mais réels.  Ainsi le Haut Conseil à l'intégration a relevé l'amélioration générale des conditions du logement des étrangers depuis 1982, mais cette amélioration n'empêche que ces conditions sont nettement moins bonnes que celles des " Français ". Les immigrés arrivés en France avant 1968 sont en majorité (à 54 %) ouvriers, leurs enfants sont en majorité employés ou exercent des professions intermédiaires (54 %, INSEE 1986). La forte progression des mariages mixtes, qui ont doublé depuis 1970, malgré une stabilité des flux migratoires, montre les réels progrès de l'intégration. Mais paradoxalement, les psychosociologues ont montré que la plus grande proximité amplifiait les phénomènes de rejet. Plus l'Autre est proche - plus on risque de devenir l'Autre - et plus il fait peur (25). On assiste à ce paradoxe qui fait que l'étranger fait encore plus peur lorsqu'il s'intègre dans la société française.  Exclure, c'est avoir peur que l'Autre prenne ma place. Si l'intégration a effectivement progressé structurellement, les attitudes du public ont sans doute régressé. Elles impliquent l'exclusion au quotidien, celle qui est la plus difficile à vivre. Celle d'où naît en partie la «  rage ». Celle qui ne peut changer qu'à long terme, avec une priorité peut-être aux solutions éducatives.

 

 

(23)        Voir  M.  Khellil, L'Intégration des Maghrébins en France, Paris, PUF, 1991.

(24)        Haut Conseil à l'Intégration, loc. cit.

(25)        Cf. D.  Jodelet, Folies et représentations sociales, Paris, PUF, 1989, p. 36 passim et sa bibliographie

 

 

Difficultés de socialisation

 

Elément important de la crise du système éducatif : la déconstruction/recomposition du modèle antérieur de socialisation avec ses deux institutions majeures, la famille et l'école. A une famille de plus en plus éclatée, on demande plus, en exigeant d'elle qu'elle assiste tardivement de jeunes adultes. A une école qui n'y est pas prête correspond un élargissement de son rôle de socialisation. Ces transformations doivent également se penser sur le long terme.

 

La nouvelle famille

 

La sociologie de la famille a depuis la fin des années soixante prévu et décrit l'émergence de nouveaux modèles familiaux, en particulier celui de la " famille post-modeme " selon les termes d'Edward Shorter (26). Cette famille se traduit d'abord par une instabilité plus grande du couple parental, et par une importance toujours plus grande accordée à l'amour. Ces deux points ne sont contradictoires qu'en apparence. En effet, la valeur " amour " qui préside idéologiquement et pratiquement à la constitution et à la vie des couples depuis le triomphe du modèle malthusien ne peut qu'accréditer la légitimité de la séparation quand les liens amoureux se distendent.  Galland résume cet effet inattendu en affirmant que « au contraire, l'idéologie du mariage d'a mour n'a cessé de progresser, au point de tuer le mariage lui-même, en opposant l'exigence de sincérité de l'engagement interpersonnel au formalisme des conventions matrimoniales » (27).

 

Le nombre d'enfants ne vivant plus avec les deux géniteurs est en augmentation importante depuis 1970. Nous sommes passés de 37 000 divorces par an à 107 000 environ. Le taux de divorcialité a allégrement dépassé 33 % (28). Ce sont plus d'un million et demi d'enfants du divorce, sans préjuger du nombre d'enfants naturels " ne vivant pas avec les deux parents. y a en France près de 10 % d'enfants vivant dans une famille monoparentale (29). Ce sont à 85,5 % des femmes seules. L'accroissement de ce dernier nombre est de 85,5 % de 1968 à 1982.  Il y a là un premier facteur de rupture avec le modèle nucléaire monogamique antérieur. « Ce qui est nouveau dans la France des années 80 c'est que ces modèles, dans leur diversité, sont acceptés. De déviances, ils sont devenus nouvelles normalités admises par la société contrairement à l'idéologie bourgeoise du XIXE siècle qui se prolonge jusque dans les années 1960 et qui faisait de la famille légalement constituée la norme unique et contraignante » (30). Sans doute, reste que la représentation sociale du divorce ou de la séparation a encore gardé quelques automatismes et quelques archaïsmes : 83 % des décisions de garde des enfants sont établies en faveur de la mère, et la persistance d'une image de la fatalité de l'échec scolaire et social des enfants de divorcés reste forte. Nadine Lefaucheur, dans une étude déjà citée, a montré combien par exemple la «,famille monoparentale » renvoie à une image de pauvreté et d'assistance. La recherche récente a montré que cette fatalité était loin d'être prouvée, tant au niveau économique qu'au niveau éducatif. Ainsi au niveau économique une courbe de Gauss pourrait être tracée montrant que les revenus restent identiques en moyenne après la séparation, augmentant dans 25 % des cas et diminuant pour une proportion identique. Au niveau éducatif s'inventent des réseaux plus larges où peut se rejouer la socialisation de l'enfant, malgré le fait qu'un père sur deux voit peu ou pas du tout ses enfants. Il reste de la culpabilité, elle est plus un archaïsme qu'une certitude raisonnable.

 

« Il s'invente quelque chose » au niveau d'une nouvelle prise en charge de l'enfance. Et il est vrai que les « nouvelles fàmilles» sont de véritables « laboratoires de production normative et de régulation sociale ». Cependant, cette inventivité est parfois limitée et angoissante, comme en toute période de déséquilibre où les modèles traditionnels ne fonctionnent plus.  La rupture avec le père peut mais ce n'est surtout pas fatal - créer des problèmes de rapport à la loi, problèmes de toute manière déjà existants dans la famille encore structurée dans une apparente tradition.

 

(26)        E. Shorter, Naissance de la famille moderne, Le Seuil, Paris, 1977.   Pour une revue des savoirs sur la fàmille voir surtout De Singly,  op. cit.

(27)         O. Galland, loc. cit. p. 37.

(28)        D.  Le Gall, C. Martin " L'instabilité conjugale et la recomposition familiale " in De Singly, op. cit. p. 58-66.

(29)        N. Lefaucheur, "Les familles dites monoparentales " in De Singly, op. cit. p. 67-74 et D.  Le Gall,  C. Martin, Les familles monoparentales, Paris, ESF 1987.

(30)        M.  Segalen, F. Zonabend, " Familles en France " in Histoire de la Famille (sous la direction de A.  Burguière, M. Segalen, C. Klapisch-Zuber et F. Zonabend), Tome II, Paris A. Colin, 1986 p. 501.

Avant de passer à ces difficultés intrafamiliales, notons de manière un peu provocante que, quoi qu'il en soit du rejet de l'étranger " polygame ", la société française avec d'autres - est désormais une société largement polygame, aussi bien polyginique que polyandre. La différence est qu'il s'agit d'une polygamie étalée dans le temps. Il n'empêche qu'un enfant a toutes les chances de connaître les compagnes ou les compagnons successifs de ses parents. C'est la naissance de la " famille en réseau ". Nul ne peut encore dire ce qu'elle deviendra.

 

Le problème du rapport à la loi

 

Nous disions à l'instant que la rupture familiale pouvait engendrer quelques difficultés de rapport à la loi.  Outre qu'il s'agit ici d'une fausse évidence, le divorce n'étant pas nécessairement suivi d'un échec scolaire ou social, il faut dire que les véritables difficultés du rapport à la loi sont bien plutôt dans la famille " postmoderne ", avec ou sans rupture structurelle.  Plusieurs éléments entrent enjeu (31) dont nous n'évoquerons que la dissociation affection-éducation et le brouillage des limites jeunes adultes. Ces deux éléments posent en effet de nouvelles missions aux institutions éducatives, particulièrement à l'école.

 

Dissociation affection-éducation.  La valeur essentielle d'une société hédoniste et consumériste reste l'amour-plaisir comme base du bonheur. Le " cocooning " devient un mode de vie massif dans les classes moyennes, majoritaires. On veut " tout donner " à l'enfant, conçu comme une valeur de base. Est-ce le règne de " l'enfant-roi ", c'est-à-dire en fait de l'enfant surprotégé, exclu du véritable jeu social et de la citoyenneté ? Le discours parfois excessif porté sur les seuls droits passifs de l'enfant est un indicateur.  La médiatisation insensée des " violences sexuelles " est aussi indicatrice d'une peur de la trop grande érotisation intra-familiale des rapports à l'enfant.  Le développement de l'enfance comme cible privilégiée du consumérisme a des effets ravageurs dans toutes les classes sociales.  Ne peut-on par exemple voir avec Jazouli que « le vol de produits de consommation ou d'habillement ne sont que l'expression de la pauvreté et de la frustration face à une société qui durant cette décennie a placé l'argent, l'avoir et le paraître en tête de ses valeurs » (32).  En bref, qu'on le veuille ou non, on préfère " aimer " que punir.  La famille ne joue plus aussi clairement le jeu des interdits fondamentaux, et en particulier celui de la confrontation principe de plaisir-principe de réalité, si l'on accepte cette explication analytique. La sociopsychanalyse a mais à jour l'image d'un Père " infiltré d'éléments maternels ", selon le mot de Mendel.  Il y a en tout cas des difficultés à internaliser la loi du Père.

 

Les limites jeunes-adultes se brouillent. Le long retardement de l'entrée dans la vie active peut être vécu comme une infantilisation des jeunes adultes. Il est aussi l'abandon de tout rite de passage clair, par une prolongation de l'adolescence. D'autre part la jeunesse vécue comme « valeu » par les parents gêne les processus d'identification et efface la limite jeune-adulte... au profit des adultes. En cette période de réorganisation, les relations familiales sont plutôt " floues ". Aimée, certes, la jeunesse est aussi exclue de tout pouvoir réel de décision.  D'ailleurs si l'on a peur pour elle, on a aussi peur d'elle.

 

En bref, on peut dire qu'un des problèmes majeurs posé actuellement au système éducatif - et je n'entends pas par là la seule école – est celui du rapport à la loi.  Ballion résume au mieux ce problème en notant (33) : « Depuis la fin des années soixante, une mutation idéologique profonde s'est effectuée, engendrée par les nouvelles conditions de vie de, la société de consommation et ultérieurement de crise, par l'évolution des moeurs, les industries culturelles et les médias de masse visant la jouissance immédiate et valorisant l'absence de contraintes, et , in fine, par l’affaiblissement de l'engagement collectif social ". Mon propos n'est pas bien sûr de prôner une quelconque restauration d'un ordre moral. Mais d'essayer de mettre en lumière les pratiques sociales nouvelles, qui interfèrent avec les missions traditionnelles des institutions éducatives, en particulier l'école et ses partenaires.

 

 

 

 

(31)         Outre les ouvrages dé.ja cités (De Singly, Shorter, Segalen ... ) voir M. Crubellier, L'enfance et la jeunesse dans la société française, Paris, A.Colin, 1979.

(32)        A.  Jazouli, Banlieues, violence et intégration, in Libération du mardi, 4 décembre 1990.

(33)        R.  Ballion, La démocratie au lycée, in Informations Sociales n°18, Paris, février 1992 p. 42.

 

 

Slogans lycéens

 

Jospin des sous

Jospin du pognon

Jospin du fric

Jospin radin

Passe à la caisse

Jospin gros radin

 

Les tois quarts des slogans réclamaient de l’argent pour l’éducation nationale. Au lycée Viette, notre établissement, il n’y a pas encore de véritables problèmes de surcharge d’élèves dans les classes, mais nous déplorons un manque de place dans les ateliers, des machines endommagées et un manque de matériel suffisament perfectionné.

 

Au lieu de blanchir les députés, blanchis nos lycées.

Réforme globale.

Du fric pour l’école, pas pour la guerre du pétrole.

Tous les sous pour l’armée, pas assez pour l’éducation.

 

D’autres slogans étaient contre la politique actuellement menée, aussi bien à l’intérieur qu’autour de la guerre du Golfe.

 

Manifester oui, foutre le bordel non

 

Ce dernier slogan s’adressait à certains qui n’étaient pas lycéens et qui venaient se glisser au milieu des manifestants pour saccager les boutiques et détruire les voitures ; là nous disons non.

 

 

Ecole et socialisation

 

L'éducation est donc en profonde mutation. De grandes tendances nous sont apparues dans le corps social, qui toutes ont un impact sur le processus de socialisation. D'abord l'apparition de nouvelles formes d'exclusion, qui concernent directement bien des jeunes, et les angoissent massivement. Exclusion du monde du travail, pour la plupart avec la perspective d'une prolongation indéterminée des études et de la dépendance. L'entrée dans la vie se traduit par une période plus ou moins longue de chômage. Pour une part fragile de la jeunesse, l'engluement dans le travail précaire et la fuite sans fin des stages d'insertion est la seule perspective identifiée. La tendance au repli sur soi dans la famille est forte. Les valeurs individualistes et hédonistes créent en même temps le sentiment d'une frustration intolérable. Le repli dans la famille est d'autant plus problématique que le modèle familial traditionnel est lui-même en mutation. Le rapport à la loi est rendu délicat par une dissociation affection-éducation et un certain refus des contraintes.

 

 

Restaurer l'ordre ?

 

L'insécurité de la jeunesse et dans le rapport à la jeunesse est grande. La tentation est grande de désigner certains jeunes (et leurs familles) comme responsables des difficultés rencontrées. En particulier sont accusées les "hordes barbaresques " qui dévaleraient des banlieues pour jouer les casseurs. Elles jouent dans l'imaginaire social le rôle de l'épouvantail. La mutation de la famille est assimilée à un triomphe du " laxisme ". Discours dangereux pour les démocraties. Le discours conservateur domine par exemple la politique américaine. En France, 60 % des Français croient à un retour des valeurs traditionnelles dans les prochaines années et ils sont 80 % à souhaiter ce retour (34). Le discours de l'ordre appelle à la restauration impossible de valeurs disparues avec les pratiques sociales qui les soutenaient. Le discours de l'ordre s'accompagne aussi d'une tentation du traitement judiciaire des problèmes de la jeunesse en difficulté. Cette tentation, rappelons-le, est constante dans les périodes incertaines sur le plan politique et social.  Rappelons simplement qu'en 1980, période incertaine s'il en fut, le pourcentage des détentions provisoires des mineurs avait augmenté de 40 %.

 

Or le problème n'est ni de punir, ni de soupirer après un passé mythifié. Un nouveau rapport à la jeunesse s'invente, toute restauration serait une régression. Nous vivons une période de profonde mutation. Ce qui n'empêche la famille et l'école de devenir des " valeurs-refuges ". La famille, accusée des pires maux par les enseignants, a pourtant une mission élargie : elle doit garder en son sein, et de plus en plus tard, de jeunes adultes. Elle l'avait d'ailleurs fait bien antérieurement, mais dans un contexte très différent où les valeurs collectives étaient bien plus fortes. La solidarité familiale est plus que jamais une des conditions de l'entrée dans la vie des jeunes. Elle se base sur l'amour, plus que dans le passé des sociétés rurales. C'est là une des résultantes du passage de la famille moderne à la famille post-modeme. La réorganisation de la socialisation sépare donc le rôle d'affection du rôle de normalisation. Cette séparation n'est évidemment pas totale, et la transmission des valeurs continue dans la famille. Mais la contrainte y est nettement moins forte dans bien des milieux (35). Les arrangements familiaux, la naissance de nouveaux réseaux pour les familles entraînera peut-être de nouveaux procès d'identification. En attendant, une des tendances lourdes de la société française paraît bien être cette nouvelle séparation famille-normalisation. Tout se passe comme si c'est à d'autres institutions éducatives, et à d'autres personnes que les parents, que revenait désormais la tâche de conformation.

 

 

(34)        SOFRES, L'état de l'opinion 1991, op.c-it. p. 277. Ce conservatisme ne  va pas toutefois pas jusqu'à remettre en question des lois comme celle sur l'IVG, mais ce pas est allégrement franchi dans d'autres démocraties.

(35)        Cf les travaux d'Annick Percheron, par ex. " Le domestique et le politique ", in Revue française de science  politique, vol. 35-5, 1985 ou ceux de C.Thelot, Tel père, tel fils ?, Paris, Dunod, 1982.

 

 

 

Rappelons que la socialisation, si elle n'est pas que cela, est d'abord l'internalisation de normes. « La seule raison d'être d'un être, c'est d'être.  La seule raison d'être d'un être c'est de maintenir sa structure, de ne pas être mis en désordre, de conserver son équilibre biologique » (36). La motivation fondamentale des êtres vivants est le maintien de leur structure organique. C'est-à-dire aussi, pour les animaux les plus évolués, de leur structure psychique dans la mesure où elle est structurée pour favoriser ce maintien, et des structures sociales dans la mesure où ces structures favorisent et autorisent la survie de ces vivants. Au niveau des sociétés animales, l'adaptation des petits à la société est la reproduction de l'adaptation plus générales de ces sociétés à un biotope précis, lequel, lorsqu'il change, exige une ré-évolution de ces sociétés sous peine de mort pour l'espèce. On se socialise et on s'adapte pour vivre. C'est une règle pour les sociétés, c'est une règle pour les individus qui les composent. Une société ne pourra vivre si les individus n'intègrent pas les processus adaptatifs du groupe, un individu ne pourra vivre s'il ne s'adapte pas au groupe (ce qui montre combien adaptation et socialisation sont des concepts actifs : on se socialise plus qu'on est socialisé, on s'adapte plus qu'on est adapté).

 

Il n'en va pas autrement pour les groupes humains. Seulement cette nécessité prend une tout autre ampleur du fait de l'extraordinaire durée de la dépendance physiologique du petit d'homme vis-à-vis de ses géniteurs ou de leurs substituts, qui est à l'origine d'une vie psychique très développée et de la complexité connexe du milieu social.  Malgré cette complexité il n'en reste pas moins ce fait massif : « tous les groupes façonnent des normes, ou des règles de conduite appropriées. Bien que le contenu de ces normes varie d'un groupe à l'autre et souvent se modifie au cours du temps à l'intérieur d'un groupe donné, aucun groupe ne peut permettre que ses normes soient couramment violées » (37). Acquérir la " culture " est d'abord acquérir des normes, fixant les limites nécessaires pour rendre la vie commune possible et efficace (38). Bref, la culture est aussi la transmission des normes fondamentales, qui ne peuvent être constamment violées si les membres du groupe veulent avoir des interactions sans heurts et si le groupe dans son ensemble doit survivre et atteindre ses buts. En ce sens, se socialiser c'est s'adapter à ses normes.  Et cette conformité est nécessaire.

 

Ce détour théorique pourrait nourrir le discours de l'ordre.   Ce serait oublier que cette nécessaire conformité a ses limites, tant sur le plan du groupe que sur celui de l'individu. Pour une société ou un groupe donné, une conception trop rigide de la culture ne permet pas d'intégrer les apports extérieurs, qui peuvent être changement de milieu ou apports hétéroculturels. Dans le cas d'un trop grand conformisme le groupe donne des réponses inadéquates qui peuvent aller jusqu'à menacer son existence. L'ethnopsychiatrie a abondamment prouvé l'existence de sociétés qui sont désespérément enlisées dans les sables mouvants d'un hyper-conformisme dont elles ne peuvent se dégager (39). C'est rendre service à une société que d'être déviant et une société qui écarte les apports extérieurs s'autodétruit. Ce n'est rien d'autre en Sciences humaines que l'illustration de ce vieux principe de physique : l'entropie. Tout système clos sur lui-même perd de l'énergie et finit par se désintégrer. Une société qui refuse d'évoluer, qui refuse les apports allogènes n'est rien d'autre qu'une société en décadence.  La décadence n'est pas dans la nouveauté, elle est dans l'immobilisme. Le multiculturalisme n'est rien d'autre qu'une chance donnée pour corriger les effets pervers du conformisme. S'il est vrai que la conformité a pour principale fonction d'adapter le monde social au monde physique (40) et d'assurer l'efficacité du groupe, les pressions vers l'uniformité d'opinion peuvent nuire à l'efficacité du groupe si elles empêchent de rechercher et discuter des solutions de rechange. Le cas des régimes totalitaires est clair.  L'effondrement brutal des régimes de l'Est est l'exemple parlant de cette loi humaine. La logomachie du Front national comme la sanglante résurgence des nationalismes balkaniques participent de cette tendance chaotique et sans gloire.

 

(36)        H.  Laborit, Eloge de la fuite, Paris, 1984.

(37)         J.-M.   Levine     et   M.-A.   Pavelchak, "Conformité et obéissance", in S. Moscovici, Psychologie sociale, Paris PUF, 1984.

(38)         R.  Fouraste, Introduction à l'ethnopsychiatrie, Privat, Toulouse, 1985 p. 28.

(39)        G.  Devereux, Essais d'ethnopsychiatrie générale, Paris, Gallimard, 1977. 0n peut aussi penser à l'analyse de l'enfermement spartiate dans des valeurs passées telle qu'elle a été tentée par la psychologie historique.

(40)        M.