Le Nouvel Educateur
Education, exclusion, mutation |
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Education, exclusion, mutation Les nouvelles formes d'exclusion sociale : Pauvreté et chômage La nouvelle famille Restaurer l'ordre ? Education, mutation et partenariat Formation et partenariat
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Ce dossier du Nouvel Éducateur ne parle pas de pédagogie, il
parle d'éducation. Pour tenter de resituer
la place de la pédagogie dans l'éducation. Il ne parle ni des techniques ni vraiment du
comment. Il pose plutôt la question du pourquoi. Mais pas d'un pourquoi désincarné dans
l'atemporalité de valeurs éternelles. Il tente de mettre en avant quelques grandes
tendances sociales pour y discerner des enjeux et des conditions. Pour lire du sens. Ce n'est pas un dossier coopératif, au sens où nul groupe de
travail ne s'est réuni pour l'élaborer. Il n'en est pas moins vrai qu'il porte la marque
de tous les travaux qui l'ont alimenté et que, maladroitement, il tente de synthétiser
et de vulgariser. Ces travaux ne sont pas des travaux du Mouvement Freinet, mais ils
doivent l'interpeller. C'est en partie pour cela que ce dossier a été écrit. Toutefois, comme il va de soi, ce dossier n'a pas été écrit
prioritairement pour cette raison. Il n'a pas non plus été écrit spécialement pour des
enseignants. L'enfant est un être global qu'aucun corps de métier, aucune pédagogie ne
peut S'approprier. C'est donc aux parents, aux travailleurs sociaux, à tous les
partenaires éducatifs qu'il s'adresse aussi. Car sans partenariat les mutations de
l'éducation risquent de ne générer que de l'exclusion. Éric Debarbieux Education,
exclusion, mutation Le système éducatif français est en
crise, tout au moins de confiance. Ce n'est pas nouveau, ce n'est pas la première crise.
D'ailleurs, comme le dit Robert Ballion (1), « l'on peut faire remarquer
quun malade condamné et qui survit n'est peut-être pas aussi malade qu'on l'a cru
». On serait tenté de croire qu'après tout cette crise ne sera pas beaucoup
plus grave que les précédentes et qu'elle se dépassera jusqu'à la prochaine. Cependant cette crise présente des
caractères originaux qui la rendent plus délicate à gérer que d'autres. C'est en effet
le rapport même à la jeunesse qui est mis en cause. Cette crise est crise de sens. Des
indicateurs sociaux précis permettent de l'affirmer : malaise des banlieues, nouvelles
exclusions sociales avec un chômage des jeunes (ou plutôt une exclusion du monde du
travail) qui devient constitutif de notre société, perte de confiance massive dans les
politiques, et même la politique, désagrégation des institutions judiciaires,
législatives et éducatives, atonie idéologique, désarroi des enseignants,
déstabilisation des modèles traditionnels etc. « Nous avons appris à mesurer la
nature du mal qui ronge nos sociétés et nous savons maintenant sans discussion
possible que la question sociale se reconstitue par le bas et pu s
précisément par l'exclusion et sa spirale, où se combinent le chômage, l'absence de
formation, la ségrégation résidentielle, la discrimination raciale et leur cortège
de violence, d'autodestruction, ou de destruction de la famille » (2). Cette crise n'est pas franco-française, elle est
celle qui touche toutes les démocraties, qui leur dit leurs limites. La montée de l'idéologie de l'extrême droite -
et non pas de ses seuls partis - n'est pas liée au seul Front National ; les émeutes de
Los Angeles, les violences dans les banlieues belges ou dans les villes anglaises ont
même essence, malgré leurs particularités, que les violences encore limitées qui ont
cours en France. Il s'agit de combattre l'exclusion dans un monde où la liberté
démocratique se conjugue de plus en plus avec le libéralisme économique. Comment situer l'école dans cette crise et que
peut-elle faire ? Le peut-elle seule ? Quelle éducation dans ce temps de crise ? Pour tenter de répondre à ces questions,
nous examinerons successivement quelques grandes tendances sociales : l'apparition de
nouvelles formes d'exclusion, et particulièrement celles qui touchent les jeunes et les
immigrés, la montée de l'intolérance et les signes d'anomie sociale, les difficultés
de socialisation par dissolution du modèle familial nucléaire et les difficultés de
l'institution scolaire. En tirant les conclusions, nous tenterons de réfléchir aux
nécessaires mutations et novations sociales et éducatives (3). OBJECTIF Veux-tu me dire pourquoi on est là, A vivre ça, à apprendre tout ça Et connaître tout cela ? Mais pourquoi pas ? On est là, On y va, Pas à pas Et on y croit A cette vie-là A cet aniour-là Malgré tout cela, Ça se voit : on est tous là Et pourquoi pas ? Michel (1) R.
Ballion, La Bonne école, Paris, 1991, p. 19. (2) M. Wieviorka, Changement de cap in
Libération du 26 avril 1991. (3) Cet
article développe les arguments exposés dans ma communication « Mouvements
pédagogiques et mutations sociales » au colloque « Les pédagogies alternatives
en France et en Allemagne », Lille, CRDP-Goethe Institut, avril 1992. AUTOMATIQUE INTERROGATION Pourquoi le soleil se lève-t-il le
matin ? Pourquoi les étoiles sont-elles des
petits trous dépinle dans le rideau de la nuit Qui peut savoir ? Mais ce que je sais, c'est toi, parce
tu es venu au monde différent Les hommes te craindront et essaieront
de se débarrasser de toi Sache que nous nous utilisons tous les
uns les autres et c'est ce que nous
appelons l'amour Et quand nous ne pouvons plus Cest ce qu nous appelons la haine Tu dois te battre jusquà ce quil en reste un Tu ne seras en sécurité que sur le sol sacré Personne ne violera cette loi cest la tradition Tu dois les aider ces hommes faibles et merveilleux qui mettent tant de grâce à se retirre du jeu Il faut quune main posée sur leur épaule les pousse vers la vie Toi liberté tu es cette main leur drogue pour lélectrification des fantasmes La tête cerclée dune divine violence tu leur débloques limaginaire dans le déferlement nuptial des énergies cosmiques Et tu voudras que cela ne finisse jamais
Nebosjar, 2nde Lycée Viette, Montbéliard Les nouvelles formes d'exclusion sociale Pauvreté
et chômage, relégation et violence. Cela n'arrive pas qu'aux autres, et croire que ce
sont des phénomènes (pour) marginaux ressort d'une mauvaise interprétation des chiffres
et de la réalité. La mobilité sociale est
bien plus grande que par le passé, tant "vers le haut" que "vers le
bas" (4). Le problème actuel n'est plus le pourissement de lignées familiales
reléguées dans des bidonvilles, mais l'arrivée massive de "nouveaux pauvres"
devenus tels à la suite d'accidents de parcours tels que le chômage ou un divorce
ressemblant à un abandon économique. La
précarité - à l'exception des classes supérieures - peut frapper tout un chacun. La "galère" n'est pas que dans
l'imaginaire des jeunes. Nous verrons,
chiffres à l'appui, combien cette dimension existentielle est objectivement porteuse
d'angoisse. Il ne s'agit pas ici de dresser
un tableau apocalyptique de la société française, mais de pointer des
dysfonctionnements pour ensuite les rapporter aux problèmes de l'école et participer à
une prise de conscience du milieu éducatif. Pauvreté et chômage Le
pouvoir d'achat a globalement augmenté de manière très significative ces trente
dernières années en France. La
quasi-totalité des produits alimentaires par exemple est deux à trois fois plus
accessible qu'en 1960. Le train est deux fois
plus accessible, une voiture coûte 1284 heures de travail d'un manoeuvre en 1984 contre
2148 en 1960, etc. (5). Cette montée du
pouvoir d'achat a certes été inégalitaire, mais en moyenne la disparité des revenus a
été réduite de 56 % en une vingtaine d'années. La
classe moyenne s'est étendue en France. La France s'est enrichie. Cependant ce caractère
centripète de la répartition des revenus disponibles ne peut masquer qu'aux deux
extrémités de cette répartition, les inégalités se sont creusées. Le président
socialiste de la République a dû reconnaître, pour s'en indigner, que les très riches
étaient toujours plus riches. A l'inverse, il y a belle lurette que le clochard
"philosophe" n'est même plus un personnage de légende et l'on sait que le
nombre de ménages pauvres (vivant avec moins de 40 % du revenu disponible moyen) a
augmenté de 15 % par exemple entre 1979 et 1984. Associations
caritatives et services sociaux essaient, avec difficulté, de contrôler cette exclusion
économique. L'État, en créant le RMI essaie de pallier aux insuffisances du système
économique. Cette exclusion économique est bien sûr
liée à une exclusion sociale, qui a valeur existentielle : celle du chômage. Je tiens ici à en rappeler les données
essentielles, car elles font sens dans la problématique éducative. D'autre part, il n'y
a pas à s'habituer à cet état de fait, il n'y a pas à sombrer dans un fatalisme
confortable, qui masquerait la nécessité des évolutions éducatives. Le chômage touche environ 1 1 % de la population
active. On pourrait donc penser qu'il est
marginal. Il n'en est rien : dans la réalité, ce sont 80 % des premiers emplois qui sont
précédés d'une période de chômage. Il touche prioritairement les jeunes et les
salariés de 50 ans et plus. En 1989 la durée moyenne du chômage était de 16 mois. On
peut donc dire que le chômage touche à un moment ou à un autre la majeure partie de la
population active. Pour les jeunes, et nous y reviendrons car c'est une des mutations
principales, l'exclusion du marché du travail se traduit par un allongement inédit de la
dépendance financière, affective et sociale (6). C'est
un des éléments essentiels dans la difficulté de la définition de soi des jeunes. Cet
allongement pose des problèmes inédits à la famille, nouveau refuge, mais aussi à
l'école, transfon-née en salle d'attente... Certes, l'idéologie dominante reste celle
de l'élévation sociale par la montée du savoir scolaire. Mais, en réalité, si les jeunes restent de plus
en plus à l'école c'est parce qu'ils sont exclus ailleurs, qu'ils ménage français sur
six. L'exclusion n'est pas qu'un sentiment. (13)Çf R. Ballion
op cité. p.196 passim (14)Haut
Conseil à l'Intégration, Pour un modèle français d'intégration, Premier
Rapport Annuel, 1991 (exemplaire ronéoté). (15)
ibid. Voir aussi F. Dubet Trois collèges en rénovation, Commissariat
général au Plan, Paris, 1988. (16)Ministère de la Justice, Annuaire
statistique de la Justice 1985, Paris, Docum entation française, 1987. Bref, la banlieue n'est pas "
marginale ", même si ses habitants sont marginalisables. Le sort des démocraties se
joue en grande partie dans la maîtrise de l'urbanisation. Los Angeles nous le rappelle
aussi bien que le Val Fourré ou La Courneuve. Les politiques et les nouvelles
associations s'en sont bien rendu compte. Indéniablement une conscience sociale est en
train de naître qui veut s'emparer du débat, et agir concrètement, sur le terrain.
L'école est parfois, pas assez, partie prenante de ce débat. Mettra-t-elle vraiment en
place de nouvelles pratiques ? La relégation est aussi son fait : à quartiers ghettos,
établissement spécialisés dans " l'échec scolaire ". L'inégalité sociale,
qui antérieurement s'affirmait dans les " filières " s'affirme de plus en plus
dans une séparation entre l'établissement de prestige, dit "d'excellence" et
l'établissement à qui incombe la charge de scolariser les exclus (les fameux 20 %) (13).
Le dynamisme de certains de ces derniers établissements n'est pas en cause, même si trop
souvent c'est plutôt la fuite et le découragement qui saisissent les enseignants qui,
généralement, n'habitent pas dans le quartier. Actuellement le tissu scolaire joue
plutôt, sous prétexte de « choix de l'école », la carte de l'exclusion. Le
Haut Conseil à l'intégration (14) a en particulier prouvé, après une enquête auprès
des maires, que ce phénomène de concentration des étrangers est une tendance générale
: « Ainsi dans les communes qui ont un pourcentage peu éloigné de la
moyenne nationale (entre 6 et 10% d'étrangers) il existe des écoles qui
accueillent entre 40 et 60% d'enfants étrangers ». Cette concentration est
rarement plus forte dans les autres communes qui comptent un pourcentage plus élevé de
population étrangère. Il y a donc bien des "écoles-ghettos", mais en aucun
cas la seule démographie ne suffit à l'expliquer. Cette constatation ne doit pas pour
autant faire croire à une quelconque fatalité sociologique de l'échec. Toutes les
enquêtes menées ont montré l'importance du style pédagogique de l'établissement, qui
parfois, malgré sa mauvaise réputation arrive à des résultats nettement supérieurs à
ce qu'on attendait (15). Nous reviendrons naturellement sur ce rôle de l'école et sur sa
liaison avec la politique de la ville. Ces phénomènes de relégation
s'accompagnent, dans l'esprit du public au moins, d'une certaine montée de la
délinquance et de l'anomie. Mais est-ce bien exact ? Pour la petite délinquance, il
semble bien que les atteintes aux biens, mais non aux personnes, ont spectaculairement
augmenté de 1975 à 1985, passant de 1 570 000 infractions constatées à 3 108 000 (16).
Après avoir décru de 1986 à 1989, elles augmentent à nouveau en 1989 et 1990, en
particulier dans les zones fortement urbanisées (Ile-de-France, Rhône-Alpes,
Provence-Côte d'Azur avec 44 % des infractions). Pourtant il faut se garder d'une lecture
dramatique de ces chiffres : les vols d'automobile par exemple ont progressé de 42 % en
16 ans, de 1972 à 1988... mais le parc automobile s'est accru de 80 %. Statistiquement chaque voiture a moins de risque
d'être volée que par le passé ! (17). (4)
Voir le point sur cet important débat dans l'article de C. Thelot, « La mobilité
sociale » in De Singly, La Famille : l'état des savoirs, Paris, La
Découverte, 199 1, p. 22 / passim. (5)
La plupart des chiffres économiques que nous citerons sont extraits de la synthèse
réalisée par le groupe Louis Dirn in La Sociétéfrançaise en tendance, Paris,
PUF, 1990 (ici p. 278 passim). (6)
Cf O. Galland, L'entrée dans la viefamiliale in F. de Singly, op. cit.
p. 43. Le
sentiment d'insécurité a augmenté nettement plus que les faits puisque plus de 40 % des
Français disent être parfois " sérieusement inquiets " pour leur sécurité (
18) et que la sécurité est la troisième valeur qu'ils préfèrent, après la
liberté... mais avant l'égalité (SOFRES, 1991). La désanctuarisation de certains
lieux, l'école en particulier participe de la montée de ce sentiment d'insécurité. Là
encore gardons-nous des simplifications outrancières : certains établissements « qui
devraient avoir des problèmes » en ont peu, et d'autres, qui devraient être calmes
ne le sont pas. Il n'en est pas moins vrai
que la violence de " la galère " apparait souvent gratuite et autodestructice,
renforçant le sentiment d'insécurité - c'est-à-dire d'imprévisibilité aussi bien
chez les jeunes de la galère euxmêmes (19) que chez les adultes. Autre
indicateur éminemment significatif : le développement des signes d'anomie (20). On peut
mesurer celle-ci à l'accroissement par exemple de la consommation de drogue. Cette consommation touchait dans les années 70
les milieux étudiants, plus aisés. Elle touche maintenant tous les milieux et pas
seulement en banlieue. Elle s'est surtout
développée dans les milieux fragilisés socialement. Les drogues " douces " «
participent de la galère et de sa soc,ialité », comme l'écrit Dubet (21),
mais le " trou noir " de l'héroïne ou autres drogues " dures " est
maintenant un moyen de sortir de celle-ci, alors qu'elle était quasiment inconnue en
France il y a une vingtaine d'années. Le taux global des suicides a lui aussi fortement
augmenté, surtout chez les hommes de 16-25 ans (triplement de ce taux depuis 1950). Drogues légales, les somnifères ont vu leur
consommation sextupler depuis 1970. A
ces nouvelles formes d'exclusion sociale, il n'y a pas une réponse bien définie, et la
démocratie tâtonne encore à la recherche d'un traitement approprié. Une première
tentation est au repli sur soi et à la recherche de bouc émissaire. C'est cette
tentation sécuritaire et xénophobe que nous allons maintenant étudier en revenant sur
l'exclusion des immigrés. Ou plutôt sur les difficultés du "nouveau prolétariat
urbain multiracial" et la tentation extrémiste. Immigration et intolérance A
ces phénomènes d'exclusion se surajoute en effet, dans les sociétés démocratiques,
une représentation très négative de l'Autre, de l'étranger. Cette représentation,
loin d'être épiphénoménale et passagère se conforte avec le temps et gagne de
nouvelles couches de population. Ainsi, en
1975, 61 % des Français trouvaient " sympathiques que des étrangers qui se sont
installés en France puissent continuer à vivre de la même manière que chez eux ".
Ils ne sont plus que 47 % en 1985, et ils sont 53 % à ne pas croire que la présence
d'étrangers appartenant à d'autres cultures est une chance pour la France (22). Dans de nombreux pays d'Europe, l'extrême droite
progresse, clairement néonazie ou néo-fasciste en Allemagne, en Autriche, en Belgique. A
peine voilée en France sous un populisme xénophobe.
Mais le débat n'est pas dans la victoire ou non de l'extrême droite
politique, mais de son idéologie. On ne peut s'empêcher de penser que ses idées ont
fortement progressé quand un ancien Premier Ministre joue avec succès de la "
mauvaise odeur " des immigrés, ou quand un ancien président de la République parle
du " droit du sang ". Avec quel résultat'?
Pour l'un une hausse de cinq points dans les sondages, pour l'autre de sept
points. Un tribunal de la République a pu sans rire estimer que la phrase sur la mauvaise
odeur était en fait destinée à améliorer la « dignité
humaine » des immigrés. 37 % des Français se sentent
proches des idées de
J.-M. Le Pen, même s'ils ne votent pas pour lui, et 37 % disent " éprouver des
sentiments racistes " (SOFRES 1991 et 1992). Les trois quarts sont opposés au vote
des immigrés aux élections locales (SOFRES, 1990). L'exclusion des immigrés est aussi
exclusion politique. Cette exclusion risque de se renforcer encore avec les modifications
constitutionnelles liées au Traité de Maastricht, qui effectueront un tri entre bons
" et " mauvais " immigrés : seuls les " Européens " seront
éligibles. Ce qui ne peut que renforcer la
" rage " des jeunes issus d'autres communautés, particulièrement du Maghreb et
d'Afrique noire. (17) Cf l'articIe de R. Padieu " L'insécurité
statistique " in Les cahiers et l'IHESI, Paris, Documentation française, avril
1991, qui fait le poin t sur les paradoxes statistiques des mesures de la délinquance. (I8) SOFRES,
L'état de l'opinion 1987, Paris, Seuil, 1987. (1
9) F.Dubet, La
galère, jeunes en survie, Paris, Fayard, 1987 p.103 passim. (20) Cf Louis Dirn,
op cité p.357 passim (21)
F.
Dubet, op cité, p. 120. (22) M. Hannoun, Français et immigrés au quotidien, Paris,
Albatros, 1985. Si
un courant antisémite minoritaire mais tout de même important (de l'ordre de 12 % selon
la SOFRES, 1991) persiste, les principales difficultés d'intégration concernent les
Maghrébins et particulièrement les Algériens (23).
Il y a à cela des raisons historiques, liées à la décolonisation et aux
lenteurs de l'histoire. Rappelons simplement quelques chiffres : les Algériens ont le
plus fort taux de chômage (21,9 % contre 14 % pour les étrangers en moyenne), occupent
les emplois les moins qualifiés (46,8 % sont ouvriers non-qualifiés contre 12,6 % pour
les Français et 38,1 %) pour l'ensemble des étrangers (seule la population d'origine
portugaise approche les chiffres des Maghrébins). Le peuple ouvrier, le prolétariat, ce
sont les immigrés. Le chômage " étranger " a augmenté entre 1984 et 1989 de
16,6 % à 17,8 % alors que pendant ce temps le chômage " français " est resté
stable. Ce sont surtout les femmes " étrangères ", exclues parmi les exclus,
qui ont vu les plus fortes pertes d'emploi durant la période, avec un taux de 24,7 %
(24). En
conclusion de cette première partie, il faut moduler ce qui vient d'être dit. Ne pas tomber dans un excès misérabiliste. La mobilité sociale des exclus et de leurs
enfants est bien plus grande qu'on l'imagine et des progès sensibles ont eu lieu. Progrès contradictoires, mêlés parfois de
régression, progrès fragiles mais réels. Ainsi
le Haut Conseil à l'intégration a relevé l'amélioration générale des conditions du
logement des étrangers depuis 1982, mais cette amélioration n'empêche que ces
conditions sont nettement moins bonnes que celles des " Français ". Les
immigrés arrivés en France avant 1968 sont en majorité (à 54 %) ouvriers, leurs
enfants sont en majorité employés ou exercent des professions intermédiaires (54 %,
INSEE 1986). La forte progression des mariages mixtes, qui ont doublé depuis 1970,
malgré une stabilité des flux migratoires, montre les réels progrès de l'intégration.
Mais paradoxalement, les psychosociologues ont montré que la plus grande proximité
amplifiait les phénomènes de rejet. Plus l'Autre est proche - plus on risque de devenir
l'Autre - et plus il fait peur (25). On assiste à ce paradoxe qui fait que l'étranger
fait encore plus peur lorsqu'il s'intègre dans la société française. Exclure, c'est avoir peur que l'Autre prenne ma
place. Si l'intégration a effectivement progressé structurellement, les attitudes du
public ont sans doute régressé. Elles impliquent l'exclusion au quotidien, celle qui est
la plus difficile à vivre. Celle d'où naît en partie la « rage ». Celle
qui ne peut changer qu'à long terme, avec une priorité peut-être aux solutions
éducatives. (23) Voir M. Khellil,
L'Intégration des Maghrébins en France, Paris, PUF, 1991. (24) Haut Conseil à
l'Intégration, loc. cit. (25) Cf. D. Jodelet, Folies et représentations sociales,
Paris, PUF, 1989, p. 36 passim et sa bibliographie Elément
important de la crise du système éducatif : la déconstruction/recomposition du modèle
antérieur de socialisation avec ses deux institutions majeures, la famille et l'école. A
une famille de plus en plus éclatée, on demande plus, en exigeant d'elle qu'elle assiste
tardivement de jeunes adultes. A une école qui n'y est pas prête correspond un
élargissement de son rôle de socialisation. Ces transformations doivent également se
penser sur le long terme. La nouvelle famille La
sociologie de la famille a depuis la fin des années soixante prévu et décrit
l'émergence de nouveaux modèles familiaux, en particulier celui de la " famille
post-modeme " selon les termes d'Edward Shorter (26). Cette famille se traduit
d'abord par une instabilité plus grande du couple parental, et par une importance
toujours plus grande accordée à l'amour. Ces deux points ne sont contradictoires qu'en
apparence. En effet, la valeur " amour " qui préside idéologiquement et
pratiquement à la constitution et à la vie des couples depuis le triomphe du modèle
malthusien ne peut qu'accréditer la légitimité de la séparation quand les liens
amoureux se distendent. Galland résume cet
effet inattendu en affirmant que « au contraire, l'idéologie du mariage d'a
mour n'a cessé de progresser, au point de tuer le mariage lui-même, en opposant
l'exigence de sincérité de l'engagement interpersonnel au formalisme des conventions
matrimoniales » (27). Le
nombre d'enfants ne vivant plus avec les deux géniteurs est en augmentation importante
depuis 1970. Nous sommes passés de 37 000 divorces par an à 107 000 environ. Le taux de
divorcialité a allégrement dépassé 33 % (28). Ce sont plus d'un million et demi
d'enfants du divorce, sans préjuger du nombre d'enfants naturels " ne vivant pas
avec les deux parents. y a en France près de 10 % d'enfants vivant dans une famille
monoparentale (29). Ce sont à 85,5 % des femmes seules. L'accroissement de ce dernier
nombre est de 85,5 % de 1968 à 1982. Il y a
là un premier facteur de rupture avec le modèle nucléaire monogamique antérieur. « Ce
qui est nouveau dans la France des années 80 c'est que ces modèles, dans leur
diversité, sont acceptés. De déviances, ils sont devenus nouvelles
normalités admises par la société contrairement à l'idéologie bourgeoise du
XIXE siècle qui se prolonge jusque dans les années 1960 et qui faisait de la
famille légalement constituée la norme unique et contraignante » (30). Sans doute,
reste que la représentation sociale du divorce ou de la séparation a encore gardé
quelques automatismes et quelques archaïsmes : 83 % des décisions de garde des enfants
sont établies en faveur de la mère, et la persistance d'une image de la fatalité de
l'échec scolaire et social des enfants de divorcés reste forte. Nadine Lefaucheur, dans
une étude déjà citée, a montré combien par exemple la «,famille monoparentale » renvoie
à une image de pauvreté et d'assistance. La recherche récente a montré que cette
fatalité était loin d'être prouvée, tant au niveau économique qu'au niveau éducatif.
Ainsi au niveau économique une courbe de Gauss pourrait être tracée montrant que les
revenus restent identiques en moyenne après la séparation, augmentant dans 25 % des cas
et diminuant pour une proportion identique. Au niveau éducatif s'inventent des réseaux
plus larges où peut se rejouer la socialisation de l'enfant, malgré le fait qu'un père
sur deux voit peu ou pas du tout ses enfants. Il reste de la culpabilité, elle est plus
un archaïsme qu'une certitude raisonnable. «
Il s'invente quelque chose » au niveau d'une nouvelle prise en charge de l'enfance.
Et il est vrai que les « nouvelles fàmilles» sont de véritables «
laboratoires de production normative et de régulation sociale ». Cependant,
cette inventivité est parfois limitée et angoissante, comme en toute période de
déséquilibre où les modèles traditionnels ne fonctionnent plus. La rupture avec le père peut mais ce n'est
surtout pas fatal - créer des problèmes de rapport à la loi, problèmes de toute
manière déjà existants dans la famille encore structurée dans une apparente tradition. (26) E. Shorter,
Naissance de la famille moderne, Le Seuil, Paris, 1977.
Pour une revue des savoirs sur la fàmille voir surtout De Singly, op. cit. (27)
O. Galland, loc. cit. p. 37. (28) D. Le Gall, C. Martin " L'instabilité conjugale
et la recomposition familiale " in De Singly, op. cit. p. 58-66. (29) N.
Lefaucheur, "Les familles dites monoparentales " in De Singly, op.
cit. p. 67-74 et D. Le Gall, C. Martin, Les familles monoparentales,
Paris, ESF 1987. (30) M. Segalen, F. Zonabend, " Familles en France
" in Histoire de la Famille (sous la direction de A. Burguière, M. Segalen, C. Klapisch-Zuber
et F. Zonabend), Tome II, Paris A. Colin, 1986 p. 501. Avant de passer à ces difficultés
intrafamiliales, notons de manière un peu provocante que, quoi qu'il en soit du rejet de
l'étranger " polygame ", la société française avec d'autres - est désormais
une société largement polygame, aussi bien polyginique que polyandre. La différence est
qu'il s'agit d'une polygamie étalée dans le temps. Il n'empêche qu'un enfant a toutes
les chances de connaître les compagnes ou les compagnons successifs de ses parents. C'est
la naissance de la " famille en réseau ". Nul ne peut encore dire ce qu'elle
deviendra. Le
problème du rapport à la loi Nous disions à l'instant que la rupture
familiale pouvait engendrer quelques difficultés de rapport à la loi. Outre qu'il s'agit ici d'une fausse évidence, le
divorce n'étant pas nécessairement suivi d'un échec scolaire ou social, il faut dire
que les véritables difficultés du rapport à la loi sont bien plutôt dans la famille
" postmoderne ", avec ou sans rupture structurelle. Plusieurs éléments entrent enjeu (31) dont nous
n'évoquerons que la dissociation affection-éducation et le brouillage des limites jeunes
adultes. Ces deux éléments posent en effet de nouvelles missions aux institutions
éducatives, particulièrement à l'école. Dissociation
affection-éducation. La valeur essentielle
d'une société hédoniste et consumériste reste l'amour-plaisir comme base du bonheur.
Le " cocooning " devient un mode de vie massif dans les classes moyennes,
majoritaires. On veut " tout donner " à l'enfant, conçu comme une valeur de
base. Est-ce le règne de " l'enfant-roi ", c'est-à-dire en fait de l'enfant
surprotégé, exclu du véritable jeu social et de la citoyenneté ? Le discours parfois
excessif porté sur les seuls droits passifs de l'enfant est un indicateur. La médiatisation insensée des " violences
sexuelles " est aussi indicatrice d'une peur de la trop grande érotisation
intra-familiale des rapports à l'enfant. Le
développement de l'enfance comme cible privilégiée du consumérisme a des effets
ravageurs dans toutes les classes sociales. Ne
peut-on par exemple voir avec Jazouli que « le vol de produits de consommation ou
d'habillement ne sont que l'expression de la pauvreté et de la frustration face à une
société qui durant cette décennie a placé l'argent, l'avoir et le paraître en tête
de ses valeurs » (32). En bref, qu'on le
veuille ou non, on préfère " aimer " que punir. La famille ne joue plus aussi clairement le jeu
des interdits fondamentaux, et en particulier celui de la confrontation principe de
plaisir-principe de réalité, si l'on accepte cette explication analytique. La
sociopsychanalyse a mais à jour l'image d'un Père " infiltré d'éléments
maternels ", selon le mot de Mendel. Il
y a en tout cas des difficultés à internaliser la loi du Père. Les
limites jeunes-adultes se brouillent. Le long retardement de l'entrée dans la vie active
peut être vécu comme une infantilisation des jeunes adultes. Il est aussi l'abandon de
tout rite de passage clair, par une prolongation de l'adolescence. D'autre part la
jeunesse vécue comme « valeu » par les parents gêne les processus
d'identification et efface la limite jeune-adulte... au profit des adultes. En cette
période de réorganisation, les relations familiales sont plutôt " floues ".
Aimée, certes, la jeunesse est aussi exclue de tout pouvoir réel de décision. D'ailleurs si l'on a peur pour elle, on a aussi
peur d'elle. En
bref, on peut dire qu'un des problèmes majeurs posé actuellement au système éducatif -
et je n'entends pas par là la seule école est celui du rapport à la loi. Ballion résume au mieux ce problème en notant
(33) : « Depuis la fin des années soixante, une mutation idéologique profonde s'est
effectuée, engendrée par les nouvelles conditions de vie de, la société de consommation
et ultérieurement de crise, par l'évolution des moeurs, les industries culturelles et
les médias de masse visant la jouissance immédiate et valorisant l'absence de
contraintes, et , in fine, par laffaiblissement de l'engagement collectif
social ". Mon propos n'est pas bien sûr de prôner une quelconque restauration
d'un ordre moral. Mais d'essayer de mettre en lumière les pratiques sociales nouvelles,
qui interfèrent avec les missions traditionnelles des institutions éducatives, en
particulier l'école et ses partenaires. (31)
Outre les ouvrages dé.ja cités (De
Singly, Shorter, Segalen ... ) voir M. Crubellier, L'enfance et
la jeunesse dans la société française, Paris, A.Colin, 1979. (32) A. Jazouli, Banlieues, violence et intégration,
in Libération du mardi, 4 décembre 1990. (33)
R. Ballion, La démocratie
au lycée, in Informations Sociales n°18, Paris, février 1992 p. 42. Slogans lycéens Jospin des sous Jospin du pognon Jospin du fric Jospin radin Passe à la caisse Jospin gros radin Les tois quarts des slogans réclamaient de largent pour léducation nationale. Au lycée Viette, notre établissement, il ny a pas encore de véritables problèmes de surcharge délèves dans les classes, mais nous déplorons un manque de place dans les ateliers, des machines endommagées et un manque de matériel suffisament perfectionné. Au lieu de blanchir les députés, blanchis nos lycées. Réforme globale. Du fric pour lécole, pas pour la guerre du pétrole. Tous les sous pour larmée, pas assez pour
léducation. Dautres slogans étaient contre la politique actuellement menée, aussi bien à lintérieur quautour de la guerre du Golfe. Manifester oui, foutre le bordel non Ce dernier slogan sadressait à certains qui
nétaient pas lycéens et qui venaient se glisser au milieu des manifestants pour
saccager les boutiques et détruire les voitures ; là nous disons non. L'éducation
est donc en profonde mutation. De grandes tendances nous sont apparues dans le corps
social, qui toutes ont un impact sur le processus de socialisation. D'abord l'apparition
de nouvelles formes d'exclusion, qui concernent directement bien des jeunes, et les
angoissent massivement. Exclusion du monde du travail, pour la plupart avec la perspective
d'une prolongation indéterminée des études et de la dépendance. L'entrée dans la vie
se traduit par une période plus ou moins longue de chômage. Pour une part fragile de la
jeunesse, l'engluement dans le travail précaire et la fuite sans fin des stages
d'insertion est la seule perspective identifiée. La tendance au repli sur soi dans la
famille est forte. Les valeurs individualistes et hédonistes créent en même temps le
sentiment d'une frustration intolérable. Le repli dans la famille est d'autant plus
problématique que le modèle familial traditionnel est lui-même en mutation. Le rapport
à la loi est rendu délicat par une dissociation affection-éducation et un certain refus
des contraintes. Restaurer l'ordre ? L'insécurité
de la jeunesse et dans le rapport à la jeunesse est grande. La tentation est grande de
désigner certains jeunes (et leurs familles) comme responsables des difficultés
rencontrées. En particulier sont accusées les "hordes barbaresques " qui
dévaleraient des banlieues pour jouer les casseurs. Elles jouent dans l'imaginaire social
le rôle de l'épouvantail. La mutation de la famille est assimilée à un triomphe du
" laxisme ". Discours dangereux pour les démocraties. Le discours conservateur
domine par exemple la politique américaine. En France, 60 % des Français croient à un
retour des valeurs traditionnelles dans les prochaines années et ils sont 80 % à
souhaiter ce retour (34). Le discours de l'ordre appelle à la restauration impossible de
valeurs disparues avec les pratiques sociales qui les soutenaient. Le discours de l'ordre
s'accompagne aussi d'une tentation du traitement judiciaire des problèmes de la jeunesse
en difficulté. Cette tentation, rappelons-le, est constante dans les périodes
incertaines sur le plan politique et social. Rappelons
simplement qu'en 1980, période incertaine s'il en fut, le pourcentage des détentions
provisoires des mineurs avait augmenté de 40 %. Or
le problème n'est ni de punir, ni de soupirer après un passé mythifié. Un nouveau
rapport à la jeunesse s'invente, toute restauration serait une régression. Nous vivons
une période de profonde mutation. Ce qui n'empêche la famille et l'école de devenir des
" valeurs-refuges ". La famille, accusée des pires maux par les enseignants, a
pourtant une mission élargie : elle doit garder en son sein, et de plus en plus tard, de
jeunes adultes. Elle l'avait d'ailleurs fait bien antérieurement, mais dans un contexte
très différent où les valeurs collectives étaient bien plus fortes. La solidarité
familiale est plus que jamais une des conditions de l'entrée dans la vie des jeunes. Elle
se base sur l'amour, plus que dans le passé des sociétés rurales. C'est là une des
résultantes du passage de la famille moderne à la famille post-modeme. La
réorganisation de la socialisation sépare donc le rôle d'affection du rôle de
normalisation. Cette séparation n'est évidemment pas totale, et la transmission des
valeurs continue dans la famille. Mais la contrainte y est nettement moins forte dans bien
des milieux (35). Les arrangements familiaux, la naissance de nouveaux réseaux pour les
familles entraînera peut-être de nouveaux procès d'identification. En attendant, une
des tendances lourdes de la société française paraît bien être cette nouvelle
séparation famille-normalisation. Tout se passe comme si c'est à d'autres institutions
éducatives, et à d'autres personnes que les parents, que revenait désormais la tâche
de conformation. (34) SOFRES, L'état
de l'opinion 1991, op.c-it. p. 277. Ce conservatisme ne va pas toutefois pas jusqu'à remettre en
question des lois comme celle sur l'IVG, mais ce pas est allégrement franchi dans
d'autres démocraties. (35) Cf les travaux d'Annick
Percheron, par ex. " Le domestique et le politique ", in Revue
française de science politique, vol. 35-5,
1985 ou ceux de C.Thelot, Tel père, tel fils ?, Paris, Dunod, 1982. Rappelons
que la socialisation, si elle n'est pas que cela, est d'abord l'internalisation de normes.
« La seule raison d'être d'un être, c'est d'être. La seule raison d'être d'un être c'est de
maintenir sa structure, de ne pas être mis en désordre, de conserver son
équilibre biologique » (36). La motivation fondamentale des êtres vivants est le
maintien de leur structure organique. C'est-à-dire aussi, pour les animaux les plus
évolués, de leur structure psychique dans la mesure où elle est structurée pour
favoriser ce maintien, et des structures sociales dans la mesure où ces structures
favorisent et autorisent la survie de ces vivants. Au niveau des sociétés animales,
l'adaptation des petits à la société est la reproduction de l'adaptation plus
générales de ces sociétés à un biotope précis, lequel, lorsqu'il change, exige une
ré-évolution de ces sociétés sous peine de mort pour l'espèce. On se socialise et on
s'adapte pour vivre. C'est une règle pour les sociétés, c'est une règle pour les
individus qui les composent. Une société ne pourra vivre si les individus n'intègrent
pas les processus adaptatifs du groupe, un individu ne pourra vivre s'il ne s'adapte pas
au groupe (ce qui montre combien adaptation et socialisation sont des concepts actifs : on
se socialise plus qu'on est socialisé, on s'adapte plus qu'on est adapté). Il
n'en va pas autrement pour les groupes humains. Seulement cette nécessité prend une tout
autre ampleur du fait de l'extraordinaire durée de la dépendance physiologique du petit
d'homme vis-à-vis de ses géniteurs ou de leurs substituts, qui est à l'origine d'une
vie psychique très développée et de la complexité connexe du milieu social. Malgré cette complexité il n'en reste pas moins
ce fait massif : « tous les groupes façonnent des normes, ou des règles de
conduite appropriées. Bien que le contenu de ces normes varie d'un groupe à l'autre
et souvent se modifie au cours du temps à l'intérieur d'un groupe donné, aucun
groupe ne peut permettre que ses normes soient couramment violées » (37).
Acquérir la " culture " est d'abord acquérir des normes, fixant les limites
nécessaires pour rendre la vie commune possible et efficace (38). Bref, la culture est
aussi la transmission des normes fondamentales, qui ne peuvent être constamment violées
si les membres du groupe veulent avoir des interactions sans heurts et si le groupe dans
son ensemble doit survivre et atteindre ses buts. En ce sens, se socialiser c'est
s'adapter à ses normes. Et cette conformité
est nécessaire. Ce
détour théorique pourrait nourrir le discours de l'ordre.
Ce serait oublier que cette nécessaire conformité a ses limites, tant sur
le plan du groupe que sur celui de l'individu. Pour une société ou un groupe donné, une
conception trop rigide de la culture ne permet pas d'intégrer les apports extérieurs,
qui peuvent être changement de milieu ou apports hétéroculturels. Dans le cas d'un trop
grand conformisme le groupe donne des réponses inadéquates qui peuvent aller jusqu'à
menacer son existence. L'ethnopsychiatrie a abondamment prouvé l'existence de sociétés
qui sont désespérément enlisées dans les sables mouvants d'un hyper-conformisme dont
elles ne peuvent se dégager (39). C'est rendre service à une société que d'être
déviant et une société qui écarte les apports extérieurs s'autodétruit. Ce n'est
rien d'autre en Sciences humaines que l'illustration de ce vieux principe de physique :
l'entropie. Tout système clos sur lui-même perd de l'énergie et finit par se
désintégrer. Une société qui refuse d'évoluer, qui refuse les apports allogènes
n'est rien d'autre qu'une société en décadence. La
décadence n'est pas dans la nouveauté, elle est dans l'immobilisme. Le multiculturalisme
n'est rien d'autre qu'une chance donnée pour corriger les effets pervers du conformisme.
S'il est vrai que la conformité a pour principale fonction d'adapter le monde social au
monde physique (40) et d'assurer l'efficacité du groupe, les pressions vers l'uniformité
d'opinion peuvent nuire à l'efficacité du groupe si elles empêchent de rechercher et
discuter des solutions de rechange. Le cas des régimes totalitaires est clair. L'effondrement brutal des régimes de l'Est est
l'exemple parlant de cette loi humaine. La logomachie du Front national comme la sanglante
résurgence des nationalismes balkaniques participent de cette tendance chaotique et sans
gloire. (36) H. Laborit, Eloge de la fuite, Paris, 1984. (37)
J.-M. Levine et M.-A.
Pavelchak, "Conformité et obéissance", in S. Moscovici,
Psychologie sociale, Paris PUF, 1984. (38)
R. Fouraste, Introduction à
l'ethnopsychiatrie, Privat, Toulouse, 1985 p. 28. (39) G. Devereux, Essais d'ethnopsychiatrie générale, Paris,
Gallimard, 1977. 0n peut aussi penser à l'analyse de l'enfermement spartiate dans des
valeurs passées telle qu'elle a été tentée par la psychologie historique. (40) M. |