Collection

DOCUMENTS

DE L’INSTITUT COOPERATIF

DE L’ECOLE MODERNE

PEDAGOGIE FREINET

 

 

N°5 Rapport de la Commission animée par

Clem. BERTELOOT et Michel BARRE

 

 

Aspects thérapeutiques

de la pédagogie Freinet

 

 

BIBLIOTHEQUE DE  L’ECOLE MODERNE

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ASPECTS THÉRAPEUTIQUES DE LA PÉ DAGOGIE FREINET

 

Documents présentés par la commission animée par Clem. Berteloot et Michel Barré, au congrès de l’ICEM - Pédagogie Freinet à Tours en avril 1967.

 

Ce livre contient la totalité des documents rassemblés au congrès de Tours et que les limites horaires d'une séance plénière n'avaient pas permis de présenter intégralement.

 

NOTRE POSITION FACE AUX

« SPÉCIALISTES » DE LA PSYCHOTHÉRAPIE

 

Lorsque nous parlons des effets thérapeutiques de la pédagogie Freinet, il n'y a point chez nous de parti pris de minimiser l'apport de toute la psychologie et des sciences de l'éducation, mais, nous n'y trouvons pas toujours nous, instituteurs, la clef pratique pour une meilleure connaissance de l'enfant. Cette connaissance de l'enfant demeure pourtant indispensable pour accomplir notre travail de la façon la plus efficiente, sans risques graves d'erreurs... car, remarque Wallon : « L'enfant ne sait que vivre son enfance. La connaître appartient à l'adulte... Mais qui va l'emporter dans cette connaissance, le point de vue de l'adulte ou celui de l'enfant ? »

 

Il a donc fallu, pour Freinet, promouvoir une pédagogie destinée aux éducateurs du peuple. Ceux-ci ont eu à solutionner tant bien que mal « les contradictions inscrites dans le grand problème de l'éducation, sous ses aspects intellectuels, sociaux, humains ».

 

« Il est toujours difficile, rappelle Freinet dans son Essai de psychologie sensible, pour le primaire formé à l'épreuve des faits, de faire irruption dans le monde fermé d'une culture spécialisée. Sa présence au milieu des initiés, pour autant qu'on veuille bien la remarquer, risque à tout instant d'alimenter le ridicule, et dans le meilleur des cas, de susciter le scandale qui a tôt fait de régler son sort à l'intrus. »

 

Et les remarques, d'ailleurs justifiées, signale Michel Barré, ne manqueraient pas de fuser :

 

« D'abord, nous dirait-on, d'où détenez-vous la compétence de psychothérapeute ? Les enseignants n'ont pas toujours une formation d'enseignant... quant à leur formation psychiatrique, elle est en général inexistante... et il ne faut pas confondre la curiosité et le vernis des études psychopédagogiques avec une formation solide. Un mauvais maître peut commettre des désastres pédagogiques... qu'en serait-il alors d'un psychologue incompétent ?

 

* Un deuxième argument nous serait opposé : les enfants de nos écoles ne sont pas, en principe, des malades mentaux et les méthodes psychiatriques n'ont rien à faire chez nous.

 

Certes, sans prétendre avec Knock qu'un être sain est un malade mental qui s'ignore, il est difficile de fixer une frontière entre le normal et le pathologique. D'ailleurs, tous les grands théoriciens de la psychiatrie moderne ont évolué du secteur de la maladie à celui de la prévention et ont élargi leur théorie à une hygiène de la vie mentale. Il suffit de rappeler l'influence sur l'éducation et la vie de tous les jours, des théories sexuelles de Freud, du complexe d'infériorité d'Adler, du psychodrame de Moreno, et plus récemment de la non-directivité de Rogers. Cet élargissement de la psychiatrie au domaine normal mériterait d'ailleurs des réserves que ne ménagent pas toujours les engouements passagers.

 

* D'autre part, les enfants ne viennent pas à l'école pour une psychothérapie. L'école est obligatoire, et cette obligation ne serait pas sans retentir sur le succès d'un traitement ; l'école a des buts différents, étrangers à une psychothérapie.

 

* Même si un traitement était souhaitable, la nature même de la classe ne permettrait pas une psychothérapie classique : les groupes sont souvent trop nombreux, aussi bien pour une psychothérapie individuelle que collective.

 

* Enfin l'éducateur étant partie prenante dans l'éducation, ne peut être à la fois celui qui soigne et celui qui forme. »

 

Il nous faut donc lever de suite l'ambiguïté que soulève l'adjectif « thérapeutique » et affirmer que nous le voyons dans un certain sens, un sens qui n'a aucune parenté avec celui que lui accordent les psychothérapeutes de profession.

 

 

CE QUE NOUS ENTENDONS PAR

THÉRAPEUTIQUE DE NOS TECHNIQUES

 

Cet adjectif caractérise dans notre langage un des aspects de l'éducation, telle que nous l'entendons : une éducation touchant l'individu dans sa totalité physique, affective et mentale, et tenant compte de la personnalité de ceux qui entourent l'enfant et des liens qui se sont noués entre eux.

 

Signalons ici, précise Maurice Pigeon, docteur en psychologie, que le docteur Brock Chishom, Directeur Général de l'Organisation mondiale de la santé, définit ainsi l'éducation :

 

« Un état de complet bien-être physique, mental et social, qui ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité ; (elle est) assistance apportée par le milieu a la croissance psychologique de l'être humain pour lui permettre l'épanouissement d'une personnalité originale et riche, individuellement et socialement normale. »

 

Et le docteur Brock Chishom de conclure :

 

« Les données de la science psychosomatique en révélant l'influence du psychisme sur l'organisme, confèrent à l'éducation un véritable rôle de médecine préventive pour l'individu et la société. »

 

Ainsi, nous l'avons vu dans la définition du docteur Brock Chishom, l'éducation bien comprise dans ses intentions, doit admettre que tout comme il existe une santé physique, il faut tenir compte d'une santé mentale à maintenir en équilibre. Et si une santé normale se conçoit, caractérisée par une absence de troubles, l'on peut fort bien évoquer une santé effective ou positive, qui est plus, ou mieux, celle qui permet à un petit Patrick de 5 ans, de ressentir profondément son bonheur.

 

« Moi, je sais comment ça se passe quand on est heureux.

On est en forme,

On sent ses muscles qui s'écartent,

Les yeux commencent à briller...

Et le coeur se met à rire !

 

« Et moi, ajoute Jean-Luc,

Moi je suis bien, je suis bien,

Quand j'ai une grande « joyeuseté ».

 

On ne peut parler de « santé positive », remarque notre camarade Maurice Pigeon, que si on a la preuve qu'un sujet utilise à fond ses capacités ou s'emploie au mieux à y parvenir. Cette notion de « santé positive » (l'expression est de Dorothy Conrad) implique une composante éducative ou pédagogique qui intéresse à la fois l'école, la famille, le milieu social (composantes essentielles de la pédagogie Freinet).

 

Mais s'agit-il pour nous d'être des psychiatres à la petite semaine, d'interpréter à tort ou à raison les actes des enfants ?

 

QUE SE PROPOSE LA PÉDAGOGIE FREINET ?

 

Elle se propose de trouver les techniques qui lui permettront de découvrir comment l'enfant réagit aux changements de milieu interne (c'est-à-dire physiologique), et externe (c'est-à-dire social), « comment il fait constamment le point expérimental des forces antagonistes, afin de rétablir son indispensable équilibre ».

 

Dans le monde moderne cet équilibre de l'enfant est fortement compromis par un ensemble de conditions contraignantes et d'interdictions, qui pèse sur l'enfant. Le nombre des déséquilibrés, non pas des déséquilibrés congénitaux, mais d'enfants atteints dans leur équilibre sous l'empire de causes diverses s'accroît continuellement.

 

Nous ne ferons pas ici le procès des conditions de vie moderne, inacceptables, imposées à l'enfant et qui se répercutent sur son psychisme. L'insécurité qu'elles créent, déclenche en chaîne des réactions d'instabilité, d'agressivité, que l'enfant dirige contre la société ou contre lui-même... Alors il devient nerveux, ou apathique, excitable, et souvent inapte à la vie familiale. Sur le plan scolaire se crée parfois une dangereuse inhibition de ses facultés intellectuelles.

 

La première mission de l'école, dans ce monde où l'on n'a pas sauvegardé la place de l'enfant c'est, avec l'épanouissement et ce mieux-être cité plus haut, cette santé positive, le redressement, la « rééquilibration ».

 

Nous n'atteindrons ce rétablissement d'un équilibre fortement compromis que si nous parvenons à retrouver « ce fil d'Ariane qui nous permet en toutes circonstances de mieux comprendre le comportement des enfants et des hommes, donc de réagir plus sainement, en évitant les erreurs qui entravent la montée de l'être ». (C. FREINET).

 

Dans la pédagogie Freinet, ce fil d'Ariane c’est l'Expression Libre

 

Or, nous fait observer le professeur Mauco, l'enfant perturbé en général ignore les causes de sa perturbation : il est agi par elle plus qu'il ne la connaît. Seule, l'expression libre permettra à l'enfant de libérer spontanément ses tendances, face à l'éducateur, qui aura ainsi la possibilité de connaître chaque individu dans sa plénitude et dans ses drames.

 

Ce fil d'Ariane, Freinet l'a trouvé dans sa conception de l'école, « communauté basée sur le travail, techniquement organisée, pour permettre à l'enfant un tâtonnement expérimental constant, dans un climat favorisant la créativité et l'expression spontanée ».

 

L'enfant s'exprime devant ses pairs, ses compagnons - toute compétition ou concurrence est exclue - le maître, compagnon lui aussi est un ami ainsi se normalisent des relations sécurisantes, nécessaires au développement humain et à son conditionnement social.

 

Ceci suppose une nouvelle organisation scolaire et de nouvelles pratiques pédagogiques, la suppression de la discipline autoritaire, de l'enseignement scolastique et, je cite le professeur Mauco – « du climat hiérarchisé et féodal qui font du maître un adulte contraignant, un adversaire, et perturbent les relations humaines qui dans ce climat scolaire restent tendues et hostiles... »

 

On ne peut mieux caractériser ce climat scolaire que Freinet s'est acharné à dénoncer, replaçant maîtres et élèves dans un véritable climat de coopération ; le maître débarrassé de la férule de l'autorité devient celui qui aide et conseille. C'est la pédagogie de la main tendue.

 

Alors le maître pourra :

 

- permettre à l'enfant à travers une activité librement choisie, son plein épanouissement,

- ainsi mieux connaître l'enfant et son milieu,

- établir des relations humaines sécurisantes, donc socialiser l'enfant,

- enfin, contribuer « au déblocage » de certaines tensions affectives chez des élèves perturbés, ou simplement exalter cette « santé positive » que nous citions plus haut.

 

Par les témoignages qui vont suivre, qui ne sont - nous insistons sur l'adjectif - que des témoignages pédagogiques, nous essaierons de montrer comment, de l'expérience de chaque jour, peut naître cette « rééquilibration » qui permettra à l'individu de poursuivre son évolution, en permanence et au-delà de l'école...

 

A L'ÉCOLE MATERNELLE

 

A l'école maternelle, libérée des contraintes des programmes, où l'on s'ingénie à promouvoir une pédagogie fonctionnelle, les exemples de réduction de traumatismes semblent moins nombreux qu'à l'école primaire. C'est surtout, comme nous le disions plus haut, une assurance de santé positive, « qui est plus, qui est mieux », qui éclate dans la plupart des oeuvres spontanées des enfants.

 

Pourtant, souvent, ces explosions de mieux-être sont parfois précédées de liquidation de séquelles de maladies, de conflits nés dans le milieu scolaire ou familial.

 

Voici le témoignage d'Yvonne Gloaguen, institutrice d'école maternelle à St-Philibert dans le Finistère. Elle raconte simplement ce qu'est devenue une enfant de 3 ans (déjà bloquée par le milieu familial) à mesure qu'elle bénéficiait du climat de libération psychologique née de l'expression libre, en particulier de l'expression corporelle et du dessin libres, réalisés face au groupe aidant que constituent la maîtresse et les élèves d'une classe Freinet.

 

La petite arrive à l'école le mois de ses 3 ans. Sa maman me prévient : « Son enfant ne parle pas encore, se mouille toujours, ne prévient même pas d'un geste pour ses besoins ».plus tard elle nous dira : « Elle est têtue, très têtue ».

 

Dès les premiers jours de classe, ce qui m'étonne, c'est que la petite ose à peine se mouvoir, même dans la cour de récréation où elle ne joue pas ! Ce qui est bien étrange à cet âge. L'enfant est là, dans un coin de la cour ou du préau quelque peu recroquevillée, les jambes serrées comme si elle voulait retenir couche et culotte plastique qui doivent certainement la gêner.

 

Cette petite, quoique toujours très soigneusement et coquettement habillée, fait vraiment pitié par son attitude bloquée. Elle ne répond à mes questions que par un vague signe de tête, toujours le même.

 

Il me faut rechercher les causes de cet état.

 

J'apprends que c'est une enfant que la maman n'avait pas désirée. Lorsque X... était bébé, elle était trop peu souvent promenée ; et, quand la maman s'absentait pour des courses même longues, en voiture, elle la laissait seule au berceau, pleurer.

 

J'apprends aussi que, maintenant, à son retour de l'école, aussitôt après le goûter, la maman la couche et X... doit rester au lit jusqu'au lendemain matin.

 

Je savais que la maman de cet enfant avait également parlé très tard, vers 6 ou 7 ans (enfant non désirée de mère célibataire et infirme ; imaginez le drame il y a 30 ans dans un petit village ! D'ailleurs la maman est morte 2 à 3 ans après la naissance et l'enfant a été élevée par la grand-mère à la ferme).

 

Je suis depuis plus d'une dizaine d'années au pays et je connais assez bien les familles.

 

Donc, comme la maman de X... a parlé tard, elle ne s'étonne pas que sa fille fasse de même.

 

Et le papa de la petite ? Il est absent 10 mois sur 12 ; il est à Dakar où il pratique la pêche au thon comme beaucoup de marins d'ici.

 

Depuis son arrivée à l'école fin février, jusqu'à Pâques, la petite fréquente régulièrement la classe. Nous avons mis plus d'un mois à l'éduquer seulement pour uriner. Je dois préciser que l'enfant connaissait déjà la femme de service et que celle-ci a eu beaucoup de patience et de douceur envers l'enfant.

 

D'ailleurs, au bout de quelque temps la maman nous dit que le soir, sa fille lui fait comprendre par le mouvement et le bruit des lèvres qu'on lui donne des baisers à l'école. J'en profite pour dire à la maman que sa fille n'est pas têtue comme elle le pense mais qu'elle a besoin qu'on s'occupe d'elle, qu'on l'encourage dans ses progrès.

 

La visite médicale scolaire a lieu alors et le docteur signale à la maman que son enfant est quelque peu anérniée et qu'il faut la fortifier.

 

En effet, en classe l'enfant n'a aucune initiative aucun élan, elle reste assise sur une chaise si je ne lui suggère pas une activité ; elle manque de vitalité.

 

Les moments de la journée où ses yeux brillent d'un peu d'intérêt sont les moments d'évolutions (évolutions est le terme utilisé en maternelle pour désigner les séances d'éducation physique, rythmique). Comme j'ai les enfants de 2 à 4 ans 1/2, nous faisons beaucoup d'évolutions, car plus l'enfant est jeune, plus il se fatigue vite à rester dans une même position (assise ou debout), dans une activité. Je laisse les enfants évoluer librement comme je les laisse dessiner, peindre ou modeler.

 

Je remarque que la petite aime beaucoup sauter à pieds joints. J'ai appris que le saut est un excellent exercice de coordination motrice. X..., plus que tout autre a besoin d'éprouver son corps dans sa totalité.

 

Comme je dis – « Regardez Alain, il saute haut, sautons haut comme lui », je dis aussi : « Regardez X..., elle saute bien aussi, sautons comme elle. »

 

Ainsi la petite est encouragée comme chacun de ses camarades dans ses mouvements ou ébauches de mouvements. Et peu à peu, l'attitude crispée des bras et des mains s'atténue et les bras commencent à suivre le mouvement général du corps en avant.

 

Les spécialistes de l'éducation physique disent que les sauts avec mouvements de bras sont un excellent exercice de détente générale. Et si la petite X... aime tant évoluer en sautant autour du préau, c'est qu'elle en éprouve le besoin, oui elle a grand besoin de se détendre. Et bientôt je remarque qu'en récréation elle s'occupe - toujours seule - à courir dans plusieurs directions. Puis, plus tard, au cours de ses évolutions libres en pas courus, elle essaiera quelques ébauches de sautillés, de galop.

 

En mai et juin les enfants sont tellement nombreux, 35-40 présents avec plusieurs tout petits de 2 ans, que je ne peux m'occuper de X... comme je le voudrais et elle fait alors peu de progrès. La classe est trop bruyante (pleurs des 2 ans) et les enfants sont fatigués par le bruit et la chaleur des beaux jours.

 

Je ne reprends ma petite classe maternelle qu'au mois de février 67.

 

La petite fille a été assez longtemps malade (oreillons, coqueluche) et c'est pourquoi elle ne revient en classe que fin février. Elle n'adresse toujours aucune parole à ses voisines de classe, en récréation, elle ne joue avec personne, elle s'amuse seule à rouler un pneu. Elle a pourtant 4 ans maintenant.

 

La fillette, visiblement affaiblie par sa récente coqueluche, manque encore de vitalité. En classe, elle reste assise et ne se lève pas pour aller à un atelier. Ses graphismes sont bien loin d'être ceux des camarades de son âge ; ils me déconcertent. Ils se limitent à de petites formes circulaires et quelques petits traits qui occupent peu d'espace (à peine un quart de la page).

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La visite médicale scolaire a lieu au courant du mois de mai comme l'an passé. Heureusement, car le docteur signale à la maman 1 que son enfant est anémiée, qu'il faut la fortifier énergiquement et qu'elle ne devra pas manger à la cantine pendant un certain temps. Car X... mangeait à la cantine tous les jours quoique n'habitant pas loin de l'école, que la maman soit constamment au foyer et dispose en permanence d'une voiture.

 

J'essaie alors de faire comprendre à la maman que sa petite ne peut faire de progrès dans son parler et dans ses dessins que si elle se porte bien. Et j'ai pensé à cette belle phrase du Dr Berge : « La meilleure vitamine de croissance est la tendresse maternelle». Mais peut-on donner ce qu'on n'a pas reçu soi-même ?

 

 

L'enfant reste alors à la maison un assez long moment pendant lequel on lui fera une série de piqûres pour la fortifier. Une parente m'apprend que le docteur a donné des conseils à la maman pour la nourriture de ses enfants (la grande soeur, 6 ans, a aussi besoin d'être fortifiée).

 

Lorsque X... revient à l'école, elle a meilleure mine. Je demande : « Mange-t-elle mieux maintenant ?

- Oui un peu mieux, me répond la maman, mais pas tellement encore. »

 

Et avec ma collègue de grande section et la maman, nous parlons nourriture, des mets à varier, etc. Je m'adresse aussi à la petite pour lui dire qu' « il faut manger plus pour grandir, pour faire de beaux dessins, pour bien danser, etc. » Et dès lors je demande souvent à la maman si sa petite a meilleur appétit, car à l'école, à 10 h 15, elle boit bien sa tasse de lait et mange sa tartine de compote comme les autres, tous les jours.

 

Les moments de la journée où la petite paraît éprouver le plus de joie sont les moments d'évolutions libres, et, en récréation, elle continue à essayer de sautiller surtout quand elle ne sait pas que je la regarde. De temps à autre je vais cependant vers elle pour l'encourager et je note alors quelques progrès au fil des jours. Un jour je dis à la maman que sa fille aime bien danser. « Oh ! oui, me répond-elle aussitôt, le soir, quand elle rentre de l'école, elle s'amuse à danser. »

 

« La brèche s'ouvre », ai-je pensé. Freinet nous a maintes fois répété qu'il faut pour chaque enfant trouver la brèche par laquelle le torrent de vie s'écoulera.

 

Et si la fillette ne parle toujours pas à l'école (à la maison elle essaye de dire quelques mots) son attitude cependant s'enhardit : elle cherche à évoluer plus près de moi et son regard brille de plaisir lorsque je fais remarquer à ses camarades : « Regardez comme X.. sait sauter d'un pied maintenant. » En récréation elle s'approche des groupes de jeux, écoute et regarde mais ne participe pas encore.

 

Un matin de la fin mars, vers 9 h 40, après notre séance matinale d'évolutions, je remarque que la petite, comme quelques camarades, se dirige bien rapidement vers le grand tableau pour dessiner.

 

Et je la vois faire un grand mouvement de bras qui donne ce tracé de la craie sur une hauteur de 25 cm environ et une largeur de 10 cm.

 

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Jamais encore au tableau elle n'avait accomplit de geste aussi ample pour dessiner. Ensuite elle ajoute deux petites formes rondes en haut et deux traits en bas.

 

Je détourne un instant mon regard pour qu'elle ne sache pas que je la regarde, pour ne pas briser son élan ; mais, quelques secondes après je sens quelqu'un me tirer la blouse dans le dos ; je me retourne. C'est X... à mon grand étonnement, car, jamais elle n'était venue me montrer un dessin ou me solliciter d'un geste pour voir une de ses réalisations ; mais mon étonnement est à son comble lorsqu'elle me dit : « Madame, j'ai fait une maman », une phrase entière donc et bien dite alors que je n'avais entendu comme parole, jusqu'à présent, que le mot « maman » murmuré à voix basse.

 

Je dis alors à toute la classe : « Regardez le tableau, X.. a dessiné une grande maman aujourd'hui. »

 

Maintenant, ai-je pensé (et espéré) , X... va peut-être enfin « se socialiser », c'est-à-dire jouer avec les autres et participer à la vie de la classe, l'un et l'autre faits étant étroitement liés.

 

Quelques jours après la rentrée de Pâques, je remarque, lors d'un moment d'évolutions libres à deux, que X... recherche visiblement une partenaire ; mais comme elle n'a pas de camarade particulière, personne ne s'avance vers elle. je lui suggère alors de danser avec son voisin de quartier Y... un gros garçon de 3 ans 1/2 qui recherche peu la compagnie. Et les deux enfants dansent ensemble avec beaucoup de plaisir. Ils tournent si vite qu'ils en rient très fort.

 

Un autre jour, en récréation, je m'aperçois que la petite joue avec L.... petite fille de son âge qui a des difficultés d'élocution. Elles s'amusent à empiler des pneus.

 

Plusieurs jours de suite, en récréation, je constate que la petite joue encore avec L... puis avec deux autres enfants à faire rouler chacune leur pneu. Une fois je m'aperçois que X... et F... courent toutes deux ensemble d'un bout à l'autre de la cour le plus rapidement possible. A la fin de la récréation je leur demande :

 

« A quoi jouiez-vous ?

- On a joué à courir », m'a répondu la camarade F... Celle-ci a bien besoin de courir également (enfant « très couvée », le contraire de X ... ).

 

Depuis la mi-avril un événement heureux pour la petite m'aide à continuer et à accélérer cette socialisation : c'est la présence du papa. Il est rentré de Dakar et est en vacances pour un mois seulement.

 

Et la petite devient plus souriante, plus gaie à l'école. Un matin, à leur entrée en classe deux enfants m'ont dit : « On a entendu le coucou »,

- Moi aussi, ont dit plusieurs autres,

- Moi aussi, a dit X... bien fort également et avec un grand sourire.

 

Enfin donc X... parle et participe à la vie de la classe. Les jours suivants elle dira encore « moi aussi » au cours de nos conversations familières. Et cette même semaine je m'aperçois qu'elle va d'elle-même à l'atelier qu'elle a choisi. En récréation, elle joue de plus en plus avec ses camarades ; elle leur parle mais je ne peux savoir ce qu'elle dit car lorsque. j'approche, elle s'arrête, en souriant ! et puis, ses camarades ne la comprennent pas encore bien.

 

Sur cahier ou sur feuille, les dessins libres et les peintures de la petite occupent peu à peu plus de surface et, lentement les graphismes s'enrichissent.

 

Un matin de fin mai, après lui avoir donné un cahier neuf elle fait le dessin de son papa en première page. (voir p.14)

 

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Cette fois les camarades ne peuvent lui dire : « Tu n'as pas fait les bras ou les cheveux ou les pieds... » ils y sont.

 

En évolutions elle s'exerce moins longuement à un même déplacement, elle passe plus rapidement d'un mouvement à un autre. Elle cherche de plus en plus à imiter les évolutions nouvelles inventées par ses camarades, évolutions que nous reprenons en commun pour la socialisation de la création individuelle.

 

«  Mais on n'imite pas indistinctement tous les gestes dont on est témoin » a écrit Freinet.

 

Un matin la petite réussit même à imiter le garçon le plus âgé de la classe (8 mois de plus qu'elle) ; elle évolue comme lui autour du préau en pas chassé (pied droit chassant pied gauche en avant) et avec circumduction des bras en arrière. Et je l'encourage une fois de plus.

 

Un autre fait m'a procuré grand plaisir début juin. Dans le couloir, avant d'entrer en classe, je vois X... et ses amies marcher toutes trois ensemble en se tenant par le cou, la petite X... est au milieu toute souriante.

 

Cette troisième semaine de juin, la petite a voulu chanter librement comme ses camarades, « moi aussi » a-t-elle dit bien fort encore ; mais, sans doute encore intimidée par le silence de ses camarades à l'écoute, elle n'a finalement osé prononcer que quelques paroles.

 

Certes, il reste encore beaucoup à faire pour retrouver un plein équilibre, mais quel chemin déjà parcouru. Je n'aurai pas X... dans ma classe l'an prochain, dommage, j'aurais tellement voulu assister à ses premiers chants !

 

*

 

Ecoutons maintenant le docteur Claude Nachin, médecin des Hôpitaux psychiatriques, relatant une expérience qu'il a suivie dans la classe de sa femme, institutrice « Ecole Moderne » en grande section à l'école maternelle.

 

« Outre mon émerveillement pour les productions artistiques et l'expression verbale des enfants qui ferait sourire amis comme critiques, j'ai trois remarques d'ordre médico-psychologique à faire :

 

1°. Les enfants inhibés, quasi muets, s'épanouissent dans une telle classe, et deviennent peu à peu capables de s'exprimer verbalement : telle une fillette anxieuse, élevée par une mère présentant une névrose obsessionnelle, qui anime avec fougue les marionnettes libres.

 

2°. Les enfants instables se déplacent davantage que la moyenne, d'un atelier d'activités à l'autre, mais même si la classe est chargée, ils n'y sont pas perturbateurs comme dans une classe traditionnelle... dans ces conditions ils ne sont pas rejetés, ni par le maître, ni par le groupe, et peuvent s'améliorer.

 

3°. Les maladaptations scolaires se réduisent à celles dues à des handicaps physiques ou mentaux graves, dont le taux est de 2 à 3% dans la population, ce qui nous éloigne beaucoup de la tendance à penser qu'un pourcentage élevé d'enfants relèverait d'un enseignement spécial.

 

Pour aller au-delà de ces constatations bien modestes, je forme le voeu que nous ayons bientôt non seulement davantage de classes, mais beaucoup d'écoles complètes utilisant la pédagogie Freinet. »

 

*

 

Nous passerons directement des témoignages de l'école maternelle à ceux du second degré, nous réservant, comme exemples attestant la durée de certaines guérisons, ceux de l'école primaire, pour lesquelles un certain recul dans le temps permet à leurs auteurs d'en assurer l'authentique solidité.

 

AU SECOND DEGRÉ

 

Libération par le texte libre, témoignages de Roland Vernet, professeur de 4e  au                         CEG de La Londe (Var).

 

Ils reflètent à quelle perspicacité, 5 mois de textes libres ont amené ces adolescents, qui analysent avec finesse, la valeur du texte libre, les transformations opérées en eux, considérant non seulement l'acte de création mais sa projection dans le groupe. Tous disent la joie qu'ils éprouvent à écrire, à se raconter, à dire leurs pensées sur les problèmes qui les agitent. Tous condamnent la rédaction traditionnelle.

 

« Le texte libre, dit Christian, est pour moi un réel plaisir... chacun écrit ce qui lui plaît... ce qui vient du fond de son coeur, et écrire sans y être forcé supprime cette pression et provoque un relâchement dans les « boîtes à pensées »...

 

La plume est guidée toute-seule par nos sentiments, notre mémoire visuelle et toutes ces petites choses qui flânent en nous, qui parfois se détendent comme un ressort et qui sont bien complexes à expliquer. »

 

La pratique du texte libre a permis à chacun de s'affirmer d'une façon originale, de réussir dans son entreprise volontaire, d'être assuré d'une aide collective pour dominer ses faiblesses. Cette certitude d'être écouté, de ne plus être « l'âne de la classe » comme l'écrit Patrice, leur fait connaître la joie exaltante d'écrire, de découvrir leurs propres dimensions et les a entraînés à vouloir atteindre des sommets de plus en plus hauts.

 

« Je pense que c'est un bon système les textes libres, parce que j'ai une liberté d'écrire ; je sens que le sujet qui est dans ma tête est bien à moi », dit Jean-Claude.

 

Par cette adhésion à une technique de travail, l'enfant jusqu'alors sans cesse guidé, devenu infirme par l'autorité de l'adulte, retrouve sa dignité. Cet acte volontaire lui donne le sentiment d'une victoire sur lui-même.

 

« Un samedi après-midi, écrit Robert, la tête sur mon bureau, je rêvais, quand tout à coup une flamme jaillit en moi... je me mis à écrire... J'avais envie d'écrire, de révéler ma pensée... Parfois les mots manquaient… vite un diction naire. Quand vint le lundi, j'avais joie à présenter mes pages au professeur. J'avais écrit pour la première fois par ma propre volonté… »

 

Eliane prend conscience de la responsabilité qu'elle se donne :

 

« Le texte libre est pour moi un genre de contrat que j'engage avec le professeur, une résolution que je me propose de tenir. »

 

Cet acte libérateur qu'est la création spontanée voulue, acceptée, permet à l'enfant de se réaliser pleinement, car il est suivi de la communication faite à ses égaux. On pourrait évoquer le journal intime qui permet de s'épancher… mais il y a repliement sur soi- même et peu d'adolescents en tiennent un (Note du rapporteur : il semble pourtant que lorsqu'on vise une libération profonde, véritable catharsis, on n'atteigne ce palier des profondeurs que par une non violation des secrets de l'enfant, comme le prouvera plus loin le témoignage de Le Boheci). Joëlle, que son caractère prédisposerait à écrire pour elle-même, sent ce dépassement qui lui permet la communication de ses textes :

 

« Ce mot (texte libre) évoque pour moi des moments très agréables, quelques instants de tranquillité, de liberté, de relaxe. je me sers de lui quand j'ai de la peine, je m'ennuie ou quand je suis en colère… Il est pour moi « mon fétiche de secours ».

 

Cette habitude de faire des textes libres, je l'ai prise…

 

Joëlle parle « d'habitude de faire des textes libres ». Pour ses camarades, cette expression libre est devenue une technique de vie : leur esprit est sans cesse en éveil, ils ne passent plus dans le monde d'une façon passive ; ils veulent témoigner. Mais le choix du sujet est affaire délicate, et beaucoup avouent leurs tourments quand ils se décident à écrire... quand ils s'imposent d'écrire : Patricia écrit :

 

«Lorsque je dois écrire un texte j'y songe quelques jours à l'avance. En faisant ma chambre ou en me promenant, je pense au sujet que je pourrais écrire. Cette question me hante. Puis quelques instants plus tard, n'y tenant plus, je m'écrie : « Oh ! il ne peut pas nous donner un sujet imposé ? » Naturellement je le ferais avec moins de plaisir mais je serais débarrassée de cette idée qui me poursuit sans cesse. »

 

La socialisation de l'acte créateur se fait par la présentation de l'œuvre à toute la classe par l'auteur en général. Ils craignent le jugement de leurs pairs, bien qu'ils sachent que les critiques sont toujours objectives et dans le désir d'aider. Les voilà devenus plus exigeants avec eux-mêmes pour présenter une oeuvre de valeur. Les timidités s'estompent, les inclinations à la pitrerie, à la désinvolture disparaissent. C'est un moment sérieux que l'on vit et chacun prend conscience de sa valeur.

 

« J'ai peur de leurs yeux posés sur moi, me prêtant attention » dit Eliane.

 

Marie-Claire, la frondeuse qui a son franc-parler, joue à la meneuse, pénible à supporter pendant les trois premiers mois ; elle sait qu'il faut compter avec le groupe :

 

« Quand je dois lire mon texte devant la classe entière, bien que ce soit mes camarades, je suis angoissée, de multiples questions se trament dans ma tête : « Leur plaira-t-il ? Seront-ils ennuyés ? Y aura-t-il beaucoup de critiques ? Sera-t-il choisi ?… »

 

Puis il y a ceux qui ont su se dominer et suivent les réactions du public...

 

« La première fois que j'ai lu mon texte devant mes camarades, j'avais la gorge serrée. Puis la seconde fois elle s'est desserrée peu à peu. Maintenant je n'ai plus honte devant la classe... »

 

Ajoutons le témoignage de Robert qui aime se mettre en valeur et jouer à l'esprit fort. Il est mal supporté dans les autres cours... d'autant plus qu'il ne travaille pas beaucoup.

 

« Devant cette assemblée j'ai peur, mon coeur bat, mais il ne faut pas qu'on s'en aperçoive sinon en récréation on se fait dire deux mots... Mais de tout cela il ne me restera qu'une pensée : la réussite de mon texte. »

 

En classe de français il est devenu un élément dynamique et non pertubateur. Le sentiment d'infériorité qu'il cachait sous ses dehors fanfarons a disparu aussi les progrès sont-ils très nets orthographe, expression écrite et orale de la pensée, somme de travaux accomplis, progrès sociaux aussi : volonté d'écouter les autres et de répondre sans les blesser.

 

Cette peur de l'auditoire fait place progressivement au besoin de se faire entendre ; la communication devient un besoin car elle permet de se situer par rapport aux autres...

 

Au-delà du texte libre « socialisé », lu à toute la classe il y a le texte libre intime, véritable confidence, sorte de purgation psychologique qui amène, un « déblocage » salvateur.

 

Eliane écrit :

 

« Quelquefois, si nous faisons des textes libres intimes, nous pouvons être soulagés d'un grand poids car quelqu'un nous encouragera ou nous détournera du mauvais chemin. »

 

Et cette même élève ose se confier à son maître par cette lettre, avec pudeur, avec des précautions oratoires, pour se soulager certes, mais aussi pour justifier sans s'excuser, son comportement d'écervelée pendant les cours. Malgré la clause du secret, il me semble que cette lettre clôt admirablement ce cercle de témoignages d'adolescents. C'est l'atmosphère de compagnonnage de la classe qui a permis à Eliane de me dire ce qui entachait sa soif de vivre. S'il y a des rechutes dans son comportement agité, en classe, elle a depuis cette lettre, retrouvé un certain équilibre ; elle n'attend pas de moi du paternalisme, mais elle sait qu'elle est maintenant comprise et que les reproches que je pourrai lui adresser seront plus justifiés qu'auparavant et faits dans une optique toute différente. Mais écoutons-la :

 

PREMIER REGARD SUR UNE PAGE DE MA VIE...

 

J'écris ce texte non pas pour mon plaisir, mais pour me confier à quelqu'un.

Seule dans la cuisine comme toutes les fois que je fais un texte, je pense, en regardant le réveil. Il est 7 h 30 et comme ma mère est fatiguée nous avons déjà soupé, et elle est au lit. Alors seule face à face avec mes pensées, je pense à mon père ; quelquefois les larmes emplissent mes yeux et coulent sur mes joues ; en atteignant mes lèvres, le goût salé me fait comprendre déjà mes difficultés dans la vie.

 

Alfred, mon père, est décédé en 1961 ; j'avais alors 9 ans, mais je me rappelle mon père comme si c'était aujourd'hui. Mon père est mort à cause du cancer, mot qui pour moi est maudit. Ma haine est sans limite, et peut-être est-ce pour cela que je veux devenir infirmière, pour soigner les cancéreux. Cancer, mot qui me fait horreur ! Sa seule pensée me torture et me donne des frissons et je sens en moi comme un feu qui brûle mes entraille ;; ce feu qui me fait crier : « Cancer, arrête-toi, finis tes ravages, épargne les peines que tu sèmes sur ton passage, épargne les veuves qui auront à faire de lourds travaux pour entretenir la famille, épargne les souffrances - dis, arrête-toi ! » Mais je sais que mes supplications sont inutiles.

 

Ma mère, après cette mort subite, car j'ai oublié de vous dire que le cancer a emporté mon père en 2 mois, maman s'est aigrie ; jamais je ne l'entends chanter, elle ne parle pas trop et peut-être est-ce pour combler ce vide de paroles que je bavarde en classe. Maman ne m'a jamais montré son affection, comme le font toutes les mères ; son affection pour moi est cachée. Tout cela depuis que le cancer a tué mon père âgé de 50 ans, que mon frère de 16 ans est mort de malformation du coeur, que mon frère âgé de 3 ans est mort aussi. Toutes ces morts n'ont pas arrangé maman. Aussi a-t-elle eu un peu de bonheur quand elle a vu se marier ma soeur Graziella, âgée de 23 ans; maman alors a été contente de voir ma soeur heureuse de fonder un foyer.

 

Ce texte a été court, j'avais beaucoup d'autres choses à dire mais je crois déjà en avoir trop dit; j'appelle ce texte mon journal car il en est un bref résumé, rassemblant les principaux et dramatiques événements que la vie m'a fait subir. Il faut vous avouer que j'ai longtemps réfléchi avant d'écrire cela, non pas que j'étais incertaine de votre confiance, mais peut-être suis-je allée trop loin. Mais je suis maintenant soulagée, allégée. Comme je vous l'ai dit au début, je veux que ce texte soit intime entre vous et moi. Peut-être cela vous expliquera-t-il pourquoi je suis agitée, nerveuse, coléreuse et très sensible ; ces drames m'ont touchée et j'essaie d'oublier comme je peux.

 

Ce texte je dois vous le dire, je l'ai fait par étapes car mes larmes n'ont pu me laisser écrire d'un trait ce sujet. Je n'ai pas écrit ce texte pour exciter votre pitié mais pour que vous m'encouragiez à voir le monde sous un autre jour.

 

Eliane - classe de 4e

 

 

Toutes ces réflexions d'adolescents prouvent que ces élèves ont compris la valeur de leurs actions dans la liberté et la coopération. Ils savent où ils vont et pourquoi ils agissent. Chaque pas, s'il n'est pas une victoire, est sûr de mener à une victoire. Et l'atmosphère de bonheur est un puissant facteur d'équilibre et de travail.

 

Janou LÈMERY du CEG de Chamalières (Puy-de-Dôme) a été une des premières à vouloir moderniser l'enseignement du second degré.

 

Ceci suppose, dit-elle, autre chose que de modifier la forme ou le contenu de nos leçons, de notre discipline.

 

Trop d'adolescents s'ennuient à l'école, y viennent comme on va au travail à la chaîne, indifférents au cadre, avides de facilité et d'ersatz ou en perpétuelle légitime défense, arrogants et égoïstes, la plupart du temps velléitaires plus que volontaires... Et la rue les sollicite, avec sa médiocrité alléchante, les mass media mobilisent leurs intérêts latents, et il faut voir avec quel halo doré et séducteur ! Nous sentîmes très rapidement que le texte libre ce serait tout cela, que l'expression libre ce serait cette prise de conscience de lêtre qui vit intensément, qui ose penser et le dire, qui ose s'enthousiasmer et le communiquer, qui ose dire non, mais sait pourquoi, qui ose enfin recréer la réalité par son tempérament... et cette expression libre fuyant insensiblement le n'importequisme, nous eumes l'an dernier de ces heures privilégiées où l'expression profonde d'un être devient élégante, ardente, neuve et poétique.

 

C'est la vie qui jaillit avec tout ce que cela comporte de joies et de peines, c'est un cri d'amour ou de ferveur en l'avenir, ce sont les, petits riens de tous les jours qui font fleurir un sourire aux coins des lèvres, ou perler une larme de déchirement, c'est toujours « le véritable drame de l'âme, son action profonde et pathétique » (Pierre REVERDY).

 

Le besoin de créer d’Yves fut musical et littéraire. Tantôt la mélodie créée librement à la guitare sans connaissances théoriques, appelle le texte, lui redonne vie... Tantôt l'âme qui exaspérait ses souffrances, ses joies, ses réactions, appela la musique, lui donna le souffle de l'âme, il y eût Chanson de la fleur du bonheur (25 janvier 66) et Adagio pour cet été (20 juin 66).

 

CHANSON DE LA FLEUR DU BONHEUR AU COEUR DE MON COEUR

 

En secret dans mon coeur,

 je cultive une fleur.

Cette fleur de mon coeur,

C'est la soeur du bonheur.

 

Mon bonheur est une fleur,

Qui fait danser mon coeur.

Jamais il n'est à l'heure,

A l'heure de mon coeur.

 

Dans ce monde en fureur,

Désintégré par l'heure,

La valeur du bonheur,

C'est l'imprévu d'mon cœur.

 

En secret dans mon coeur,

Je cultive une fleur.

Cette fleur de mon coeur,

C'est la soeur du bonheur.

 

Cette fleur du bonheur

C'est un feu dans mon coeur

Le secret du bonheur,

C'est une fleur de mon coeur.

 

Dans c’paradis d'horreur,

Qui condamne le bonheur,

Le bonheur de mon coeur,

C'est le parfum dma fleur.

 

En secret dans mon coeur, Je cultive une fleur.

Cette fleur de mon coeur,

C'est la soeur du bonheur.

 

Le secret du bonheur,

C'est l'imprévu dmon coeur

La lumière du bonheur

C'est au coeur de mon coeur.

 

YVES

25 janvier 1966

 

ADAGIO POUR CET ETE

 

L'été

Cette année-là

Semblait plus riche que mes rêves;

Le vent

Douce musique

Berçait les rires

Le ciel

Feu de soleil

Embrasait l'air sur les peaux tièdes;

La vie

Se résumait

A l'infini...

Et l'on voyait voguer

Quelques bouts de nuages

Comme des épaves mortes,

Tout au loin, tout au loin, tout au loin

Perdues...

 

C'était la joie d'un violon,

Pluie de pétales de soleil...

C'était ses cordes magiques

Qui chantaient avec celles de mon âme

Un adagio pour cet été...

 

L'été

Si lumineux

Semblait plus vaste que mille plages;

Les jours

L'un après l'autre

S'y échouaient.

Le temps

Dans cette paix

Dans cette extase tournait trop vite

La vie

Nous entraînait

En tourbillon...

Univers parallèle,

Poésie du bonheur,

Harmonie fantastique

Un royaume, un royaume, un royaume

En nous...

C'était un monde irréel,

Incertain comme le soleil couchant...

C'était nos coeurs insouciants

Fredonnant au fil des heures heureuses

Un adagio pour cet été...

 

L'été

Sous les étoiles

Nous regardions dormir le monde;

La paix

C'est tellement beau

Quand on la voit...

La vie

C'était la gerbe

De l'amitié entre nos âmes;

La nuit

Dans son mystère

Nous rapprochait...

Et dans sa plénitude,

Dans son immensité,

L'amour s'illuminait

Une flamme, une flamme, une flamme

Douce...

C'est mon imagination

 

Qui créa peut-être cet Eden...

Mais je n'oublierai jamais

Qu'une fois nous avons rêvé en choeur

Un adagio pour cet été.

 

YVES

20 juin 1966

 

Dans ce laps de temps, un besoin quotidien de création, une réalité banale recréée en soleil, une prise de conscience d'un pouvoir fervent, une maturation de la forme, de l'organe vocal.

 

Yves, l'adolescent timide, inhibé, s'est épanoui physiquement. Il sait parler de la création, il est heureux, il continue à créer au Club d'expression libre des anciens élèves - où il retrouve Jean-Claude, un adolescent de 19 ans 1/2 qui a quitté la classe de 3e depuis 3 ans. Il travaille dans l'hôtellerie, et lors de ses congés de travailleur qu'il passe à une trentaine de kilomètres de Clermont, il rejoint nos réunions du mercredi soir au Club d'expression libre, avec, chaque semaine, une moisson de poèmes violents ou tendres, selon les caprices de l'âme et du coeur.

 

NOTRE JEUNESSE

 

On a notre jeunesse

Tous nos espoirs,

Et déjà des illusions.

On dit que ça ne fait rien

Et qu'on saura vivre

 

Et surtout vivre heureux.

Tant pis si on se brise et si on se déchire

On se sentira plus fort qu'avant.

On sera libres.

Et si on nous enchaîne

On chantera très fort,

Si fort qu'il n'y aura que notre chant

Dans l'impasse des jours sombres.

On démolira les obstacles

Qui nous cacheront la lumière.

Et on se dira que si nos doigts saignent

Ça n'aura pas été pour rien.

On aimera de toute notre force

Des filles plus belles que cent mille soleils,

Et si on se brâle,

Dans la ballade de nos souvenirs

 On sera encore tout éblouis.

Et si un jour

La Mort nous fait signe

On quittera le monde en riant

Pour pas se voir pleurer.

 

Claude AYALA

du Club d'expression libre

 

On pensera peut-être que ce sont des exceptions sans influence sur les autres. Non, les créations d’Yves ne furent pas obscures aux autres, elles apportèrent avec leur manière d'être quelque chose de neuf.. Les camarades ne purent après les avoir écoutées, penser les choses, décrire les choses banalement. Le rôle du maître fut à chaque jaillissement de pénétrer prudemment dans les circonstances éclairantes pour aider l'apaisement, pour sauvegarder un équilibre harmonieux.

 

A L'ÉCOLE PRIMAIRE

 

Nous avons volontairement placé en troisième position dans nos témoignages, ceux qui relèvent de maîtres et d'enfants des classes primaires, de ces classes de la troisième enfance, celle qui a, dit-on, perdu l'éclat joyeux de la toute première enfance, et n'a pas encore atteint ce jaillissement de l'adolescence,

 

Si ces adolescents, comme le disait notre camarade VERNET, ont compris la valeur de leur action dans ce cadre de liberté et de coopération menant sûrement à la libération, il est chez les enfants de nos classes primaires, des exemples de libération profonde, dans lesquels le texte libre, le dessin libre, les techniques d'expression libre en général, apparaissent comme de véritables purgations, celles que les psychothérapeutes appellent « catharsis ».

 

Les témoignages de Paul LE BOHEC (CP-CE), de Trégastel (Côtes-du-Nord), sont de bouleversants documents.

 

Un mercredi, Michel (802) écrit :

 

« Moi je rêve à mon enfance, aux campagnes noyées de brume. Ah ! que je voudrais y retourner avec ce soleil d'été. »

 

Le matin, nous étudions ce texte et l'après-midi, alors que je l'effaçais, après relecture, Francis saute sur son cahier et rédige ce qui suit :

 

« Moi, je rêve à la misère que j'ai faite à ma mère et à mon père et je suis gai et je pleure parfois. »

 

Aussitôt, fugitivement, je me souviens de la poésie qu'il avait écrite quelques jours auparavant.

 

« J'ai de la misère. Oh ! le vent cache mes misères. Je suis délivré. Oh ! je suis délivré de mes misères. »

 

Je rapproche ces deux faits et l'idée me vient qu'il a un drame à exprimer. Mais, le vendredi matin, il écrit ceci :

« Jje rêve à mon enfance, au beau soleil brillant, à la mer calme qui rêve. Que je voudrais retourner là-bas. »

 

Ce n'est pas à cela que je m'attendais car ce texte est visiblement copié sur celui de Michel.

 

Cependant, en me l'apportant à corriger, Francis me dit :

« J'avais une autre idée, hier, mais je n'arrive plus à la retrouver.

- Moi je sais quelle est ton idée. Tu voulais sans doute continuer ton texte de mercredi. »

 

Mais j'ai la surprise de trouver sur son cahier la phrase suivante :

« Ma mère ne sait pas ; elle croit que j'ai faim. Mais moi, je le sais ce que j'ai. »

 

A ce moment, le garçon ajoute à mi-voix : «Quelquefois on a des textes secrets qu'on voudrait bien dire. » Pressentant quelque chose, je fais sortir les autres enfants : c'est l'heure de la récréation et, par chance, je ne suis pas de service. Il poursuit :

- Oui, ma soeur ne faisait que me dire que me dire, que me dire

-Toi, mon chéri, tu as un secret à confier. Tu sais, les enfants ont souvent des secrets. Quelquefois, ce n'est rien du tout; mais ils ne savent pas que ce n'est rien du tout, ils croient au contraire que c'est beaucoup. Alors, ça les gêne. Mais comment va-t-on faire pour t'en sébarrasser ? Bon, tu le sais bien que nous avons deux moyens. Ou bien tu l'écris sur un papier et je le brûle sans le regarder, ou bien tu me le dis. Mais, ça, c'est plus difficile, car il y a des choses qu'on ne peut pas dire. Tiens, voilà une feuille. »

 

Il se met à écrire sur le coin du bureau en relevant le coin de sa feuille pour la soustraire à mon regard.

 

Les autres rentrent de récréation. Nous, nous sortons pour brûler le papier.

 

- Tu vois comme tu peux avoir confiance en moi. J'aimerais bien savoir ce qu'il y a dessus parce que je connaîtrais ton secret et je pourrais t'aider. Mais je t'ai promis de le brûler, je vais le brûler sans le regarder. »

 

Et je m'apprête à le faire. Mais il me dit tout de go, à ma grande stupéfaction : - C'est parce que j'avais fait dans mon lit. Ma soeur ne faisait que me taquiner pour ça. Elle ne faisait que me dire, que me dire, que me dire. Et puis, ça donnait du boulot à ma mère.

- Ah ! ce n'était que cela, mon chéri. C'était cette petite chose de rien du tout. Mais, ce n'est pas grave du tout ! Tu sais, ça arrive à tout le monde, même aux grands quand ils étaient petits. Maintenant, te voilà débarrassé. »

 

Il rentre en classe et saute sur son cahier pour écrire le texte suivant :

 

« Les oiseaux chantent. Toi, tu n'as pas envie de rigoler. Il y a quelque chose qui te gêne. Viens dans ma rue, et tu seras délivrée. Elle est délivrée, elle chante, elle est heureuse. Elle chante comme tous les autres. Je suis heureux. Tout le monde est heureux sur ma route. On chante, c'est le soir. On dort et on ne fait pas de cauchemars. On rêve bien. »

 

Le lendemain, il y a un prolongement. Il semble que Francis n'ait pas assez exprimé sa joie qu'il a retrouvée, intacte, à son réveil. « Le lendemain matin, tout le monde se réveille et se lève. On vient chez moi on fait la fête. C'est à ce moment qu'une dame et un bonhomme malades rentrent chez moi. On leur donne des médicaments. Ils sont guéris. La victoire ! Ils sont guéris. Victoire ! On fait la fête, on chante. Les oiseaux jouent du tambour. »

 

Et le lundi suivant :

 

- Oh ! les beaux oiseaux dorés, le beau matin de juin, la lune s'est allumée du beau rêve de mon enfance. »

 

J'ai tenu à relater assez longuement cet épisode de la vie de notre classe parce qu'il est saisissant. Les camarades qui étaient à Tours ont reconnu le texte de mon intervention du dimanche soir. Et, ils se souviennent de l'émotion qui m'empêcha de lire les dernières lignes.

 

Après la séance, le docteur Oury nous disait :

 

- Vous avez vu l'angoisse de votre camarade. Elle était impossible à dissimuler. »

 

Le terme d'angoisse m'a surpris parce que je ne suis pas habitué au sens psychanalytique des mots. Mais, à la réflexion, je l'accepte volontiers. En effet, qu'est-ce qui a provoqué mon émotion ? Je le sais maintenant - c'est le vertige. Si moi, pauvre instituteur primaire, je peux cela, c'est dire que les possibilités thérapeutiques de l'école sont infinies. Car cette simple chose que j'ai faite, et qui ne comporte que des aspects positifs, est à la portée de tout le monde, ou presque. Ce n'est d'ailleurs qu'une confirmation de la révélation de notre pouvoir, que j'avais eue au début de l'an dernier. Ecoutez : parce qu'il avait pu, en poésie parlée, exprimer son drame, ce même garçon avait libéré sa voix, son écriture, son dessin, son orthographe, sa mathématique. Et son visage épars s'était recomposé et son dos s'était redressé et il avait grandi de cinq centimètres.

 

N'est-ce pas vertigineux ! Et n'y a-t-il pas là de quoi pleurer de joie, de stupéfaction, de reconnaissance et de rage.

 

Oh ! les beaux oiseaux dorés qui pourraient palpiter ; les beaux matins de juin qui pourraient renaître ; les beaux rêves qui peuvent maintenant s'allumer.

 

Ah ! vite que l'on fasse partir des dynamites et que nous rebâtissions notre école.

 

Maintenant, séparons bien les choses : il y a la psychanalyse ; il y a la psychothérapie. Or - je l'ai d'ailleurs toujours pensé et écrit - nous ne pouvons jouer au psychanalyste. Et c'est pour cette raison que, d'un certain côté, j'ai tort de faire entendre la bande de Loïc (Loïc était un enfant qui bégayait, que le climat particulièrement libérateur créé par le maître a sauvé de son infirmité, et dont un enregistrement souligne la genèse et l'authenticité de la guérison (Disque Documents ICEM n°2, souscription BEM). Elle ne manque pourtant pas de mérite : elle montre un certain éventail de techniques : le dessin, le commentaire de dessin, la création parlée collective - l'histoire imaginaire du corbeau qui révèle la peur angoissante des vipères - le chant libre qui exprime la pensée profonde de l'enfant - le texte libre d'imagination qui devient peu à peu objectif - l'acte symbolique, etc... Oui, elle a bien des mérites cette bande.

 

Mais si, moi, je ne savais pas qu'il y a eu aussi une sorte de catharsis dont il n'est pas question, je pourrais avoir des inquiétudes. En effet, je pourrais n'avoir agi qu'au niveau du symptôme et obtenu simplement un transfert de symptôme : du bégaiement à l'énurésie ou à l'onychophagie, par exemple. je sais bien que de tels transferts sont parfois bénéfiques, Mais cela n'est pas notre affaire, il y a trop de risques à courir et, en premier lieu, celui de jouer à l'apprenti sorcier. D'ailleurs, il suffit de