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2ème PARTIE CLASSE DE PERFECTIONNEMENT De Jean LE GAL Ecole de Ragon à Rezé (44) |
INTRODUCTION
1.LES CONDITIONS DE L'EXPÉRIENCE ACTUELLE
INTRODUCTIONAider à la naissance d'un homme qui saura lutter pour une société dont la liberté, la justice, la fraternité et le travail désaliéné seront les fondements, une société d'où aura été bannie l'exploitation de l'homme par l'homme : tel est le but que FREINET, dès l'origine de son action, offrait aux éducateurs populaires s'engageant à ses côtés. Aujourd'hui, dans un monde en mutation où la misère et
la guerre continuent d'exercer leurs ravages, alors que l'homme réalise
son rêve ancestral de conquérir la Lune et le ciel, il est plus que jamais
nécessaire que l'enfant soit préparé : Nous savons que cet enfant, qui vit avec nous seulement six heures par jour, est le produit d'une société qui ignore ou combat les valeurs qui sont les nôtres. Nous savons que notre action va à contre-courant et que
ses résultats sont sans cesse remis en cause; mais nous continuons à lutter
pour une organisation scolaire qui permette à l'enfant : Depuis plusieurs années nous cherchons, les enfants et moi, cette organisation coopérative, humaine, libératrice et enrichissante, et chaque année elle est différente de la précédente, car les données de cette recherche que sont les enfants, le maître, le milieu scolaire, le milieu familial, le milieu social, évoluent elles aussi. Nous ne prétendons pas aujourd'hui avoir répondu à tous les problèmes qui se posent tant au niveau des relations humaines qu'à celui des institutions. C'est pourquoi ce bilan ne peut être qu'un moment de réflexion, de retour sur soi, pour reprendre avec plus de lucidité la marche en avant, marche qui d'ailleurs ne devra jamais s'arrêter, sous peine de tomber dans le dogmatisme et la sclérose. L'EXPERIENCE ACTUELLE Il est impossible de comprendre l'expérience actuelle si l'on ne possède quelques éléments qui la situent dans l'espace et dans le temps et la conditionnent : -
le milieu social LE MILIEU SOCIALLe quartier de Ragon est demeuré agricole, dans une ville-dortoir en pleine expansion démographique, et il est connu pour ses campements de gitans sédentaires ou nomades, et ses baraques où s'entassent les parents avec leurs nombreux enfants, dans une promiscuité peu propice à des relations affectives sécurisantes. Les enfants de ma classe sont issus de familles de travailleurs, et quelques-uns d'un sous-prolétariat vivant dans des conditions matérielles précaires. J'entretiens en général de bonnes relations avec les parents. LE MILIEU SCOLAIRE 1. L'ECOLE Le groupe scolaire comprend une école de filles de 9 classes (5 primaires, 2 enfantines, 2 cdp) et une école de garçons de 6 classes (5 primaires, 1 cdp). Jusqu'à cette année, aucune classe ne pratiquait une pédagogie se rapprochant de la nôtre, mais le changement de directeur et le vent de rénovation qui souffle sur l'école française ont modifié le climat et les institutions : -Toutes les classes sont mixtes, ce qui permet aux filles et aux garçons de notre coopérative de ne plus être séparés, comme ils devaient le faire antérieurement, au moment des récréations. - Plusieurs collègues pratiquent l'étude du milieu. Une sortie collective à Nantes est prévue, qui groupera 4 classes, dont la nôtre ; les enfants seront répartis en 3 groupes hétérogènes. - Chaque classe a sa coopérative et une fête est prévue pour Noël. - Le CM2 se lance dans la correspondance. Nous lui avons prêté des lettres et un album, pour que nos camarades voient les possibilités qui leur sont offertes, et ils nous ont présenté leur étude sur Rezé. - Chaque lundi et mercredi après-midi, de 15h15 à 16h45, des ateliers sont organisés, chaque maître ayant opté pour une spécialité, et les enfants se répartissent librement. Je reçois, pour ma part, ceux qui veulent dessiner et peindre. Mes enfants sont très heureux d'offrir leur local et leurs outils, et d'aller travailler eux-mêmes avec d'autres maîtres et d'autres enfants. Cette mutation de l'école influe favorablement sur le climat de notre propre collectivité et nous a amenés à modifier notre plan de travail hebdomadaire.
LES ENFANTS Les enfants sont entrés dans la classe pour déficience intellectuelle. Ils savent tous lire. La plupart viennent de la classe de perfectionnement (niveau initiation) de l'école des filles, où ils se sont initiés à plusieurs techniques que nous utilisons. GROUPE 1 (niveau scolaire : CE‑CM) (Pour chaque élève, sont indiqués successivement : le prénom ‑ l'âge l'ancienneté dans la classe ‑ la provenance ‑ les observations). Jacky : 14 ans – 3e
année ‑ cdp initiation Alain : 13 ans – 2e année ‑ cdp initiation Patrick : 14 ans – 2e année ‑ cdp
initiation Marcel : 14 ans – 2e année ‑ CM1 GROUPE 2 (niveau : CE‑CM) Jeannick : 13 ans 2 mois – 2e année ‑
fin d'études Jeannette : 11 ans 5 mois – 2e année ‑
cdp initiation Josée : 13 ans 5 mois – 2e année
‑ CE2 Violette : 12 ans 2 mois – 2e année
‑ cdp initiation GROUPE 3 (niveau : CP‑CE1) Fabien : 12 ans – 2e année ‑ CP Monique : 10 ans 7 mois – 1re année ‑
cdp initiation Andrée : 11 ans, 10 mois – 1re année ‑
cdp initiation Marina : 10 ans 4 mois – 1re année ‑
cdp initiation GROUPE 4 (niveau CP‑CE1) Catherine : 11 ans 4 mois – 1re année ‑
cdp initiation Jacky
P. : 12 ans 6 mois – 2e année ‑ cdp initiation Christian
: 14 ans – 2e année ‑ cdp initiation LE MAITREQuelle que soit son attitude, le maître demeure l'élément fondamental du groupe-classe. C'est lui qui conditionne l'évolution du groupe par ce qu'il EST dans ses relations avec lui-même et avec les enfants. L'important est qu'il soit à l'écoute des autres, afin de saisir leurs motivations profondes, de comprendre leur comportement, de répondre à leur demande ou à leur attente, et aussi afin de toujours demeurer en mouvement. Il lui est cependant indispensable de bien se connaître, et pour cela de se poser la question : « Qui suis-je ici et maintenant dans ma classe ? » et de solliciter dans ce but l'analyse critique de ceux qui le regardent vivre. A cette question puis-je répondre avec objectivité ? Je me sens un éducateur engagé qui a choisi de lutter, dans sa classe et dans la société, pour des valeurs auxquelles il est fermement attaché : Paix ‑ Justice sociale ‑ Liberté d'expression ‑ Droits de l'homme et de l'enfant ‑ Droit de chacun à participer à la gestion de sa vie et à celle du groupe auquel il appartient (autogestion) ‑ Amitié entre les hommes. Ce faisant, je me sens pleinement en accord avec la Charte des Droits de l'Enfant, adoptée le 20 novembre 1959 par l'Assemblée Générale des Nations Unies, à l'unanimité de ses 78 pays membres. Charte qu'aucun éducateur ne peut se permettre d'ignorer, encore moins de ne pas respecter : Principe 10. – « L'enfant doit être protégé contre les pratiques qui peuvent pousser à la discrimination raciale, à la discrimination religieuse, et à toute autre forme de discrimination. « Il doit être élevé dans un esprit de compréhension, de tolérance, d'amitié entre les peuples, de paix et de fraternité universelle, et dans le sentiment qu'il lui appartient de consacrer son énergie et ses talents au service de ses semblables. » Je fais miens ces vers de Dorothy ROIGT (Ride with the Sun), extraits de la plaquette que l'UNICEF vous enverra gracieusement : « L'UNICEF et les Droits de l'Enfant » LA CHARTE DES ENFANTS La paix viendra sur terre ; mais pas avant Dans la classe, je me veux AUTHENTIQUE, car « il n'y a de dialogue possible qu'entre gens qui sont ce qu'ils sont et qui parlent vrai » (A. CAMUS). Je me refuse à être un enseignant neutre, qui s'abstient de mettre en discussion les sujets-tabous ou qui évite d'y participer (cf. Educateur n°1, sept.-oct. 68 : « Laïcité et Engagement de l'Educateur »). Notre groupe a débattu des problèmes graves de la vie, à la suite de textes libres ou de questions posées à propos d'articles de journaux ou d'émissions de télévision : - Comment viennent les
enfants ? J'ai participé à ces débats, j'ai dialogué d'une manière authentique, en respectant les opinions de chacun, et je me suis vu contesté, car la parole du maître n'est plus synonyme de vérité à croire inconditionnellement. Ainsi je me veux fidèle à la riche voie d'humanisme que nous traçait Jean ROSTAND : Former
les esprits sans les conformer, Plus qu'enseignant, je suis UN HOMME qui vit avec les enfants. Comme chacun d'eux je m'exprime librement par l'expression orale, écrite, graphique, picturale, gestuelle et je suis VRAI dans mes réactions: Si je suis heureux, je vis et j'exprime ma joie. Si je suis mécontent, je vis et j'exprime mon mécontentement. Mais que suis-je dans mes relations avec les enfants ? Je me veux permissif, libérateur, amical, membre participant de la collectivité, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs que les enfants. Mais suis-je véritablement ce maître que je voudrais être ? Seule une analyse objective de la vie de la classe, faite par un observateur, pourrait répondre à cette question. Voici donc quelques images renvoyées par des stagiaires qui ont vécu avec nous ; elles ont la valeur de flashes qui fixent un moment dans un processus en constante mouvance : Le maître est quelqu'un qui fait prendre conscience au groupe de ses intérêts, qui essaie de les harmoniser pour permettre à chacun de s'exprimer, d'apprendre, et pour faciliter les relations à l'intérieur du groupe, Nous nous sommes trouvés en face de la non-directivité promue au rang d'institution éducative... (2 étudiants en psychologie, janvier 1968). Il me semble que vous vous efforcez d'être un membre du groupe, à part entière et au même titre que les enfants. Vous demandez la parole comme eux. Vous ne profitez pas de votre position de maître pour inculquer quelque chose... N'êtes-vous pas pour eux malgré tout une figure de l'autorité ? (Etudiant en psychologie, janvier 1968). Il m'est apparu ici que le maître vivait vraiment l'activité et même vivait vraiment tout simplement Il utilisait les techniques d'expression libre institutionnalisées pour son propre compte... Dans ses relations avec les enfants, il établit une simple relation, je dirai d'homme à homme. Il ne joue aucunement sur l'affectivité et place les enfants face à leurs responsabilités. (Normalienne, mai 1969). Le maître en lui-même : il montre aussi bien son plaisir que son mécontentement. Il est très sûr de lui. Il en impose. Il essaie de ne pas s'imposer en tant que « le maître ». Il respecte les enfants en tant qu'individus, Le maître et les enfants forment un groupe dans lequel le maître essaie le plus possible d'avoir la même place que les élèves. C'est difficile : les enfants ont de la peine à le considérer comme leur égal. Ils semblent le craindre, mais ils ont une grande confiance en lui qui leur permet de s'exprimer librement, Il n'existe aucune gêne dans le groupe. Les enfants se disent ce qu'ils ont à se dire sans provoquer de rancunes, Le climat est très cordial, très amical, malgré quelques petits heurts. C'est un climat de confiance, (Deux normaliennes, novembre 1969). Mais peut-être sera-t-il possible de cerner avec plus de précision l'image du maître et ses relations avec les enfants, dans l'analyse que représente le bref historique d'une expérience qui, partie de la coopérative, tend aujourd'hui à déboucher sur l'autogestion. Cette analyse permettra aussi de mieux connaître ce qu'était le groupe actuel lors de son démarrage le lundi 8 septembre 1959. HISTORIQUE DE L'EXPÉRIENCESEPTEMBRE 1959. A la suite du choc affectif que j'ai subi en visitant l'école Freinet à Vence, pendant les vacances, je me lance avec résolution dans une pédagogie qui m'est totalement inconnue. J'ai acheté, pour m'y aider, deux ouvrages de Freinet : « Les Dits de Mathieu » et « Les Méthodes Naturelles dans la Pédagogie Moderne ». Fini l'auditorium-criptorium où l'on reste assis toute la journée finies les punitions, finis les classements ;place à la démocratie ! J'apprends alors, à mes dépens, que des enfants habitués à obéir ne peuvent user subitement et avec discernement de la liberté, et je médite les conseils de Freinet aux débutants : « Ne commettez pas l'erreur d'accorder sentimentalement trop vite et trop brusquement, la liberté à vos élèves. « Non seulement parce qu'ils n'y sont pas habitués et risquent fort, en conséquence, d'en faire un mauvais usage, mais parce qu'il faut surtout éviter de considérer la liberté comme une sorte d'entité intellectuelle. Or cette liberté n'existe que dans les livres, On est libre de faire quelque chose ou de ne pas le faire. « C'est dans le travail et la vie que l'enfant doit sentir et posséder la liberté… La liberté ne sera pas au début. Elle sera l'aboutissement de la nouvelle organisation du travail. » Ayant pris conscience de la difficulté de la mutation que je demande aux enfants de réaliser, j'essaie d'organiser rationnellement avec eux la mise en place d'un travail vivant et motivé. Je m'attache en particulier aux conditions matérielles et aux règles de la vie en commun. Dans des discussions libres, nous abordons tous les problèmes qui se présentent à nous. Je leur propose d'écrire librement ce qu'ils voient, entendent, pensent, rêvent, et de présenter ces textes à leurs camarades, qui en choisiront un pour être tiré dans le journal. Je les mets en contact avec d'autres enfants par la correspondance interscolaire. Une à une, les techniques Freinet pénètrent dans la classe, au fil de ma propre information. Au 2e trimestre, après la correspondance, viennent successivement : les fichiers, qui les libèrent de ma tutelle ; le calcul vivant et les ateliers d'expression, qui nous conduisent au travail par équipes. Nous voici placés devant la nécessité d'organiser la classe sur une base coopérative, avec répartition des responsabilités. Chaque samedi après-midi, une assemblée générale étudie les succès, les échecs, les heurts. Peu à peu les critiques constructives apparaissent et notre loi s'élabore. A la fin de l'année, nous avons un code de coopérative, que vont respecter ces 35 enfants de Cours Elémentaire 1re année, pour qui la règle a encore un caractère sacré. Article 1 ‑ CHACUN APPORTE SA PART A L'CEUVRE COMMUNE ‑
textes libres ; Article 2 ‑ CHACUN RESPECTE LES TRAVAUX DES AUTRES ET LES OUTILS COLLECTIFS Article 3 ‑ CHACUN DOIT RESPECTER LES REGLES ETABLIES PAR TOUS: -
3 en circulation dans les allées au maximum ; Article 4 ‑ LES DROITS Chacun pourra participer à toutes les activités de la
coopérative : * De cette première expérience je tire un bilan positif, tant sur le plan des acquisitions scolaires figurant à notre programme, que sur celui des relations humaines au sein de la classe, et je décide de recommencer l'année suivante avec d'autres enfants, car l'organisation de l'école ne me permet de garder les mêmes qu'une seule année. Je prends conscience des difficultés de ma propre mutation. J'ai du mal à respecter les règles de la coopérative, et en particulier la discipline de parole. Je me rends compte que le maître doit être : - un HOMME accueillant, compréhensif, à l'écoute des enfants - un TECHNICIEN capable d'apporter un conseil pour toutes les activités et sans cesse désireux de posséder parfaitement les techniques à utiliser ; - un ORGANISATEUR sachant aider à la mise en place de nouvelles structures, harmoniser travaux collectifs et travaux individuels, et ne pas se disperser dans une coopérative aux multiples activités. En 1960, je découvre Makarenko, et je propose aux enfants d'instituer un président de jour qui remplacera le président de coopérative élu pour une certaine durée. Cette institution, qui permet à chacun d'être responsable à son tour, est adoptée par tous avec plaisir. Elle fait disparaître les heurts nés du refus de suivre les directives d'un président de coopérative qui tend parfois à devenir un chef plus autoritaire que l'ancien maître. Durant cinq années de cours élémentaire 1re ou 2e année, je n'assiste jamais à la remise en cause des techniques de travail par les enfants. Cela provient peut-être du fait que, progressant moi-même au fil de mon tâtonnement expérimental en suivant attentivement nos activités et en les confrontant avec celles d'autres classes, je suis conduit à proposer des modifications des techniques existantes et à en instituer de nouvelles. Je réponds sans doute souvent à l'attente des enfants ; mais je ne leur laisse pas le temps d'en prendre conscience et de l'exprimer. En 1965, je suis nommé dans une cdp qui accueille des déficients intellectuels de 10 à 12 ans, à la suite d'un stage d'un an qui m'a permis de faire le point après ces quelques années de tâtonnement, de lire beaucoup, d'étudier de près de nouvelles expériences pédagogiques et de découvrir Rogers et la non-directivité. Je redémarre cependant avec les mêmes techniques qu'au C.E., techniques alors pour la plupart officialisées et que j'estime propres à permettre l'épanouissement d'enfants inadaptés. Mais dès le départ je propose le conseil de classe quotidien animé par le président de jour, au cours duquel on fait le bilan de la journée et on prévoit le plan de travail du lendemain. Ici, la dimension « temps » nous est favorable : les enfants resteront de 2 à 4 ans dans la classe. Les deux premières années, on voit les enfants prendre progressivement en main, avec mon aide, la gestion des activités et des institutions. En 1967-68, je décide de me retirer quasi totalement du groupe et de ne répondre qu'à la demande. Les techniques, remises en cause, évoluent (voir chapitre Evolution des Techniques), mais les enfants ont maintenant entre 13 et 14 ans, et certains sont perturbés par leur entrée dans la période pubertaire. Des agressivités se manifestent. Mon attitude ne constitue plus une barrière pour deux enfants caractériels dont l'instabilité augmente. Les heurts physiques deviennent fréquents. Dans de telles conditions, les enfants peuvent difficilement prendre des décisions et les appliquer. Plusieurs projets de sorties ne peuvent aboutir à cause de l'opposition systématique de Martine, qui est une déviante (voir chap. La déviance). Je me décide alors à reprendre ma place de maître-participant. Je neutralise les éléments perturbateurs et, ce faisant, je rétablis une autorité que je voulais faire totalement disparaître. Mais je n'interviens que pour demander l'application des règles que le groupe s'est données. La vie coopérative retrouve peu à peu son rythme, et au 3e trimestre le conseil de coopérative fonctionne à nouveau sans mon aide (ci-dessous compte rendu du conseil du 10 mai). En mai, la révolte des étudiants contribue à la maturation des membres du groupe, qui discutent chaque jour des événements et prennent conscience qu'ils ont pouvoir de se gérer. CONSEIL DE COOPERATIVE DU VENDREDI 10 MAI 1968 Président : DOMINIQUE ‑ Compte rendu : DOMINIQUE et PHILIPPE. Quand nous avons commencé le conseil, nous avons parlé de la semaine de travail. Le président a donné une feuille à chacun pour qu'il marque ce que nous ferons la semaine prochaine. La secrétaire ANNIE inscrit ensuite toutes les propositions au tableau, et nous avons décidé :
Le Plan de travail décidé est présenté à Monsieur Le Gal. Il accepte la part qu'on lui demande. * EXAMEN DU JOURNAL MURALGérard, le responsable, lit les critiques. - Patrick a critiqué Gérard qui s'est battu avec un garçon de Fin d'Etudes, Gérard dit que Patrick est un menteur. M. Le Gal dit que c'est le garçon de F.É. qui a commencé. Nous avons décidé que : « Celui qui se battrait serait exclu de nos activités pendant un jour, si c'est lui qui attaque. » - Patrick est félicité par Martine, parce qu'il a apporté des graines pour le jardin de la coopérative. Ces trois années de recherche m'amènent à cerner une partie du problème posé par l'évolution du groupe enfants-maître vers l'autogestion, autour de quatre points que nous retrouvons tant pour les activités que pour les institutions de la collectivité. (Analyse publiée dans Cahiers Pédagogiques n°81 : La Relation maître-élèves : Qu'est-ce qu'une classe autogérée ?) 1.
Proposer I. PROPOSERQUI
propose des activités ou des institutions ? II. DISCUTER QUI
discute ? les élèves seuls ? le maître et les
élèves III. DECIDER QUI ? IV. APPLIQUER QUI ? Les heurts entre les enfants, ainsi que les événements de mai 1968 m'ont permis de mesurer combien l'amitié est nécessaire pour que les hommes puissent agir et construire ensemble. Sans elle, aucune autogestion n'est possible. Elle naît de l'action en commun et elle la conditionne. D'autre part, l'analyse des difficultés d'expression de quelques enfants me fait prendre conscience que le problème de l'écoute du groupe est fondamental. Il n'y aura expression profonde de soi que si chacun trouve des auditeurs permissifs, attentifs, compréhensifs, qui écoutent et acceptent de répondre. Je fais mienne l'idée de Carl Rogers, que « l'obstacle majeur aux communications entre personnes, c'est notre tendance très naturelle à juger, évaluer, approuver ou désapprouver les dires de l'autre personne ou de l'autre groupe » (« Liberté et Relations humaines », d'A. de Peretti). Faire naître l'amitié en proposant aux enfants des activités qui les amènent à oeuvrer ensemble... et libérer l'expression par un climat d'écoute et de compréhension sont les deux buts premiers que je me fixe. Dès le premier jour, j'institue un nouveau lieu de rencontre le BUREAU, devenu table-exposition au milieu de la classe, et autour duquel nous nous regroupons sur des tabourets. Ce coude à coude me paraît plus propice à la circulation du langage que notre formation de pupitres en U. Effectivement, c'est à cet endroit qu'au fil des jours nous apprenons à nous parler, à nous dire, à nous donner un beau poème découvert dans un recueil, un texte libre, une découverte, une invention, un bouquet de fleurs, ou simplement un sourire. Je lis moi aussi mes textes et je découvre que l'on peut avoir la gorge nouée lorsqu'on essaie de communiquer aux autres l'émotion que l'on ressent. Je me mets à créer des chansons. L'entretien du matin devient un moment privilégié, un moment de joie et de plénitude libératrices, pas seulement pour les enfants, mais aussi pour tous les adultes vivant en classe. « Au fur et à mesure du stage, il me semblait que je me libérais et m'ouvrais à toutes sortes de choses que je croyais avoir oubliées, telle la poésie faite de sentiments simples, que l'on éprouve, enfant, quand il fait beau, que la nature s'offre à vous. » (Une normalienne). Voici quelques-uns de ces textes libres, dont la motivation n'est plus le journal, mais le don aux autres ;
Outre
l'entretien du matin, je propose toutes les activités permettant la liberté
d'expression et la relation humaine : Je propose aussi : UN
MODELE D'ORGANISATION: DES
REGLES DE VIE FONDEES SUR LE RESPECT : Durant la 1re semaine, nous vivons ces propositions acceptées par tous. Plusieurs enfants ont des troubles du comportement ; j'interviens lorsque le président du jour ne suffit pas pour les amener à inhiber leur agressivité. Au premier conseil du samedi, je demande que chacun écrive sur une feuille : CE QUE J'AIMERAIS FAIRE DANS LA CLASSE. J'affiche au mur toutes les propositions, afin que les enfants puissent s'y référer pour établir leur plan de travail. Ils reprennent d'ailleurs la structure de l'année précédente, qui leur est proposée par un ancien. Durant toute l'année au cours des conseils j'aide le
groupe à réfléchir sur lui-même et sur ses institutions. En Philips 66,
nous étudions : Je demande, avant que les perspectives soient établies pour la semaine suivante, que chacun fasse le bilan de ses travaux commencés et qu'ensemble nous fassions le bilan des travaux collectifs en cours. A plusieurs reprises nous nous demandons : « Que voulons-nous faire ? » Peu à peu le groupe s'affirme et prend conscience de ses responsabilités. Il décide en particulier que seul le Conseil aura pouvoir de décision et que le président de jour sera chargé de l'application s'il est défaillant, le maître fera appel au suivant. Bien entendu, des heurts ont encore lieu, et un Code de coopérative prévoyant des réparations se constitue :
COMMENT EST LA CLASSE A LA FIN DE L'ANNEE ? « Un milieu plein de stimulation, où l'on se sent au chaud, chez soi. »‑ (Etudiant en psycho.) ; Avec une atmosphère qui étonne : « Ce qui me frappa lorsque je suis arrivée dans ta classe, c'est le calme qui y régnait. J'ai trouvé les enfants à leur place; en travail individuel tout se passait bien, chacun travaillait à son rythme, décontracté, paisible. » (Stagiaire CAEI). Les deux buts fixés au départ : faire naître l'amitié libérer l'expression sont atteints, et les enfants ont appris à vivre ensemble, à travailler ensemble, à gérer ensemble leur vie et leurs activités. Onze d'entre eux vont revivre une nouvelle année dans la classe. Cette fois je me mettrai momentanément hors du groupe afin de les obliger à se prendre tout de suite en mains. Ainsi nous éviterons la passivité et chacun sera tenu d'être un créateur. Dans un groupe qui agit, les institutions et les activités sont en étroite relation. Il est difficile de les dissocier. Mais, pour l'analyse de leur naissance et de leur évolution, je me vois contraint de faire un choix. J'étudierai d'abord les institutions, après avoir, dans un premier temps, décrit les premiers jours de classe. LES PREMIERS JOURSLUNDI 8 SEPTEMBRE Ma voiture s'arrête près du portail de l'école. Quatre anciens sont là qui attendent : on se retrouve comme si on ne s'était pas quittés. Ils sont impatients de revoir notre maison commune. Ils rassemblent leurs camarades et rentrent seuls, car la maman d'une ancienne élève, soucieuse de l'avenir problématique de sa fille, me retient. Lorsque, au bout de trente minutes, je les rejoins, je trouve les onze anciens assis à leurs pupitres habituels et discutant avec animation. Par contre, les quatre nouvelles sont demeurées debout dans un coin et se taisent. Je les invite à s'asseoir aux pupitres inoccupés et je m'installe moi-même sur une chaise, car je n'ai plus de bureau. Les pupitres sont demeurés en U depuis notre départ en juin ; les murs sont décorés de nos peintures et, sur les panneaux, les lettres de nos correspondants nous rappellent des joies anciennes. Je ne dis rien. Brusquement le silence se crée. Il dure deux, trois minutes... Christian lève la main et me regarde. Je ne dis toujours rien... Il prend alors la parole pour demander pourquoi toute l'école est maintenant géminée. Le groupe se tourne vers moi, qui suis seul à détenir la réponse. Je la donne, puis je me tais. Le silence réapparaît et dure. Je me retire alors à l'atelier-journal, afin de libérer les enfants qui attendent que je prenne l'initiative. Christian reprend la parole : « Il faudrait un président… Il n'y a qu'à reprendre la liste des noms. » (Christian propose là une structure de l'année précédente). ALAIN : « Oui, mais il y a des nouveaux ! » JACKY : « Qui veut être président ? Levez la main ! » (Jacky F. est le leader naturel des garçons, et il prend ici l'initiative). Fabien est élu ; or il est capable d'assumer l'animation du groupe. Aussi Jacky lui conseille aussitôt : « Et fais respecter le calme ! » Fabien prend ses fonctions suivant le rituel des conseils de l'an passé.
Personne ne m'ayant demandé de jouer, j'assiste en spectateur au jeu, qui est assez brutal. Lorsque, après 45 minutes, une des filles reçoit le ballon dans la figure, après un shoot volontaire, je stoppe le match. Je suis intervenu ici au niveau du pouvoir exécutif, pour suppléer à la carence du président de jour, qui laisse les agressivités se défouler au détriment des plus faibles. Les enfants rentrent alors et spontanément discutent des brutalités. La sortie et la rentrée de récréation se font dans le même désordre. Le président de jour abandonne son rôle. Le leader Jacky F. reprend alors le pouvoir : « On pourrait faire le jardin et ranger la classe ?. Les garçons font le jardin et les filles la classe. » Proposition acceptée sans discussion. Chacun se met au travail. Catherine va au jardin avec les garçons. Je participe au rangement. Dès que la cloche sonne, chacun reprend rapidement son cartable et disparaît. MARDI 9 SEPTEMBRE 8h45. Les enfants attendent sous le préau lorsque la cloche sonne. Je ne dis rien. Après 3 minutes d'attente, ils se décident à entrer et s'installent en silence à leur place. Je prends la parole : « Jeannette avait proposé hier de prévoir les activités d'aujourd'hui. Marcel avait demandé que cela soit fait au conseil, mais on n'a rien décidé ! » Et je me retire du groupe. Jeannette prend le pouvoir immédiatement et avec fermeté : « Qui veut être président ? » Plusieurs mains se lèvent. Elle fait voter et décide : « Jacky F. est élu président ». Cette fois, c'est le plus ancien et le leader de la classe qui est choisi. Les enfants paraissent avoir pris conscience de l'échec de la veille. Et Jeannette se retire, avec un sourire satisfait.
L'arrivée d'une personne étrangère à la classe vient provoquer une rupture dans l'équilibre qui s'était établi. Ma présence sécurise les enfants, même si je participe peu. Dès que je suis occupé, quelques enfants se perturbent. Après quelques minutes d'essais infructueux pour poursuivre la discussion, le président met tout le groupe au silence. Il donne fermement sa directive et obtient le calme ; mais dès que la cloche sonne la récréation, les enfants se précipitent. Je décide alors d'intervenir dès la rentrée en classe, car avec ce désordre et les cris qui l'accompagnent, nous dérangeons la classe enfantine voisine. JLG :
Tout à l'heure, la sortie s'est passée dans le bruit. J'ai entendu des
bousculades et des cris dans le couloir, Lorsque la cloche a sonné, vous
vous êtes tous précipités en vous bousculant, alors que les autres classes
se mettaient en rang calmement. * RAPPORT Gr.
4 : rapporteur Christian ; 3 garons (anciens) Gr.
3: rapporteur Catherine ; 4 filles (nouvelles) : Gr.
2 : rapporteur Jeannick ; 4 filles (anciennes) : Gr.
1 : 4 garçons (anciens) : Je relis toutes les propositions et les résume. * JLG : Maintenant il
faut choisir. J'écris notre première règle sur une feuille que j'affiche dans le couloir : « On sort et on rentre tous ensemble, les garçons devant, les filles derrière, en deux groupes, C'est le président qui diirige la sortie, * A 13h45, dès le coup de cloche, les enfants se rassemblent en deux groupes. Le président hésite. Je lui rappelle : « C'est toi qui fais entrer ! » Les enfants entrent, vont s'asseoir. Reprenant une habitude que le groupe 68-69 avait instituée Josée distribue un gâteau à chacun. Le président propose d'aller voir le terrain de sport ; je précise que nous n'avons le terrain que jusqu'à 14h30. Personne ne m'ayant invité à participer à la partie de balle au camp, je demeure spectateur. En rentrant, le président réclame une discussion sur le sport. JOSEE :
Catherine ne veut pas passer la balle à Monique. |