Documents de LEDUCATEUR LES
CO-BIOGRAPHIES DANS LA FORMATION LES
CO-BIOGRAPHIES LECHO-BIOGRAPHIES LECO-BIOGRAPHIES LECHOGRAPHIE-BIO Paul Le Bohec
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La pratique de la pédagogie Freinet, si elle sappuie sur des principes de base, ceux que Freinet appelait les invariants, nest pas régie par un dogme. De même, si elle se veut résolument matérialiste, elle ne saurait être réduite à un recueil de recettes. Elle est en permanence, et de façon
dialectique,a ction et recherche, recherche et action, somme de recherches et
dactions individuelles (de personnes ou de petits groupes) versées dans ce creuset
de recherche-action collective quest le Mouvement de lécole moderne. La pratique de la pédagogie Freinet
conduit des milliers déducateurs à explorer des domaines très divers, tant pour
ouvrir de nouvelles pistes que pour mener plus loin des pistes déjà bien pratiquées.
Aussi arrive-t-il que les voies des uns ou des autres divergent en apparence ou
aboutissent provisoirement à des pratiques très différentes. Cest alors que la
confrontation est nécessaire, dans un esprit coopératif et le plus objectivement
possible. Les Documents de lEducateur ont
pour but de permettre cette confrontation, en permettant la communication des travaux
dune personne ou dun groupe de personnes à tous ceux qui vivent de près ou
de loin la vie du Mouvement quà poursuivre sa recherche, ce qui est déjà
beaucoup. Lorsauon nous demande :
« Quelle est la ligne de votre Mouvement ? », nous devrions
répondre : « Nous sommes le mouvement qui déplace les lignes ». |
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Ceci qui pourrait nêtre quun jeu de mots correspond en fait au contenu de louvrage. Cest à partir de soi et de ses éléments de vie quon peut le mieux asseoir sa compréhension du monde ; la vie des autres peut nous être un miroir de réflexion et cette aide nous sera toujours précieuse. Nous avons à sonder les milieux de notre passé pour mieux nous saisir au milieu de notre présent. Et il nous faut un regard approfondi pour bien discerner des éléments qui ne sont pas immédiatement préhensibles. Dans beaucoup de professions,
ladulte est un « outil » de première importance. On se doit donc de le
perfectionner en essayant dêtre le plus possible au clair de soi. Ainsi on se
trouvera beaucoup plus disponible. Paul Le Bohec |
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Pour
servir dintroduction
Jai longtemps pensé que mon expérience de lutilisation des biographies dans la formation était trop spéciale, trop particulière, pour pouvoir intéresser qui que ce soit en dehors de notre cercle très restreint de co-formation. Mais, au cours dun stage de pédagogie Freinet, un professeur dEcole Normale qui avait entendu parler de ce que je faisais à lI.U.T.- Carrières Sociales de Rennes est venu minterroger sur cette pratique. Je sais par ailleurs que beaucoup dautres personnes sintéressent également à la question. Aussi, je mimagine que si je reproduisais ici le dialogue que nous avions eu ce jour-là, ce serait une bonne façon de les introduire dans le champ de notre expérience. |
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Les
co-biographies dans la formation
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Giacintha - Mais comment test venue lidée
dutiliser les biographies en psycho-pédagogie ? Paul
Eh bien, tout simplement, cest parce que jétais freinétiste. Tu sais que les
disciples de Freinet sefforcent toujours de partir de lexpérience réelle, de
la vie elle-même. Cest à partir des faits, des événements et des questions
quils suscitent chez les individus - et des hypothèses qui ne manquent pas de
naître dans les groupes de recherche auxquels ils appartiennent que peuvent se
réaliser les plus sûres acquisitions, les meilleures intégrations dun savoir. Cela, je lavais moi-même
vérifié au cours de mes trente années denseignement à des enfants de six à neuf
ans. Mais quand, en 1970, je me suis trouvé subitement placé devant des étudiants en
formation danimateurs socio-culturels, je me suis trouvé complètement démuni.
Aucune de mes tactiques pédagogiques denseignement des maths, du français, de la
lecture, de lécriture ne pouvait être utilisée dans cette structure de
lenseignement supérieur où je me trouvais
ainsi parachuté. Sur quelle base pouvais-je asseoir ce cours de psycho-pédagogie que
jétais censé leur donner ? Je ne pouvais pas les faire travailler sur leur
expérience danimation puisquils nen avaient pas, puisquils
venaient précisément à lI.U.T. pour acquérir une formation dans ce
domaine. Et je ne pouvais pas fonder mon enseignement sur la communication de mon savoir danimateur qui était très limité et qui navait dailleurs pas été un critère de choix pour mon intégration dans léquipe. Il fallait donc que je réfléchisse un peu. Dans la nécessité où je me trouvais de découvrir une base de départ, je me suis rabattu sur une idée très simple. Je me suis dit : Jusquici, ils ont vécu vingt
années de leur vie. Ils ont donc à leur disposition un capital énorme de faits,
dhypothèses, de sentiments, de sensations
On devrait pouvoir partir de cela.
On verra bien où ça nous mène. Et même si ça ne semble pas avoir de rapport direct
avec lanimation, ça devrait cependant très bien pouvoir sinscrire à
lintérieur dun cadre de formation. Et jétais vraiment persuadé
quil serait possible de dégager de toutes ces expériences de vie des notions très
intéressantes. - Bon, je comprends. Ce ne sont donc
pas des biographies dauteurs célèbres ou de personnages connus pour une raison ou
pour une autre. Ce sont les biographies de tes étudiants. -Exactement. Mais, de plus, je suis
prêt à partir de la mienne si je sens que ça peut servir à amorcer la pompe. - Mais alors, pourquoi dis-tu
biographies. Le terme autobiographies ne serait-il pas plus
approprié ? -Peut-être . Dailleurs, je ne suis pas très fixé sur le terme à utiliser. En fait, cest souvent dans les biographies des autres quon trouve des éléments intéressants pour ça. En vérité, lexpression « co-biographies » correspondrait mieux à notre pratique. Mais, évidemment, lorsque quelquun fait « sa » biographie, il sagit dune autobiographie. Comme dans nos groupes, on passe souvent dun genre à un autre, je men tiens au mot « biographies » qui recouvre tous ces sens. - Mais est-ce que je pourrais
travailler de cette façon avec des normaliens ou des enseignants en recyclage ? - Evidemment, puisquils ont aussi
une expérience de vie propre et même une expérience propre de lécole. - Ca
mintéresse. Est-ce que tu ne pourrais pas men dire un peu plus
pour que je sache si cest la peine que je tente moi aussi dutiliser cette
stratégie dapprentissage ? Mais je te préviens, je suis très facilement
sceptique. - Oh ! mais
tranquillise-toi. Je nai pas du tout lintention de te convaincre. Cest
à chacun de se convaincre lui-même ; sil en éprouve le besoin. Cependant,
cela mintéresse de te donner à connaître de notre expérience puisque
« cest quand on explique quon comprend ». Et cest vrai que
jai envie de mieux comprendre. - Mais comment procéder pour que je
saisisse vraiment laffaire. Il nest sûrement pas question que jaille
participer à vos groupes. Vous êtes vraiment trop loin
- Eh bien, pourquoi ne pas faire un
groupe à deux ? Je pourrais commencer par ma biographie et on continuerait par la
tienne. - Non, non. Nous nen aurons pas
le temps matériel puisque le stage se termine demain. Commençons plutôt par la mienne
Je comprendrai plus vite parce que je serai directement concernée. - Tu as raison. Allons-y. Mais,
auparavant, je veux te préciser que ce nest pas du tout comme cela que nous
procédons. Cest simplement pour que tu puisses avoir un aperçu de la chose. Commençons si tu le veux par ton
prénom : Giacintha. - Alors, là, tu mets dans le mille.
Cest dans ma vie un élément qui a compté. Mon père voulait que je mappelle
Margherita. Mais il nétait pas là le jour de ma naissance. Et il sest mis
très en colère quand il a appris quon mavait prénommée
Giacintha-Margherita. - Eh bien, tu imagines ce que cette
histoire de prénoms pourrait déclencher dans un groupe de co-biographies.
Personnellement, jai craint pendant toute mon enfance que mes camarades
décole ne découvrent mon second prénom : Guillaume. Il rentrait dans la
série des prénoms de mes oncles et tantes dont je nétais pas particulièrement
charmé : Anastasie, Angélique, Auguste, Guillaume, Théophile, Philomène
Je
craignais doffrir une prise facile aux terribles moqueries de mes camarades. Une étudiante nous a dit également que
sa mère lappelait Geneviève et son père Patricia. Tu sais également que le
frère aîné mort-né de Vincent Van Gogh sappelait aussi Vincent. Et, de plus, à
tout moment, en descendant lescalier de sa maison, lenfant voyait devant lui
la tombe de ce Vincent Van Gogh, déjà mort une fois. Dans ton cas, par exemple, tu
aurais pu ne plus avoir si tu étais Giacintha ou Margherita. Et Margherita aurait pu
faire fonction de double imaginaire
Mais je vais trop loin . Et tes
grands-parents ? - Ils ont vécu en Italie. - Ah ! tu es dorigine
italienne ? - Oui et je sais déjà ce que tu vas
me dire : il y avait une demande de mes parents émigrés italiens pour que je
réussisse en français. Jy ai répondu
etc. -Cest vrai, cette question de la
demande, de la pression parentale pour la réussite des études est très importante. Elle
court à travers beaucoup de familles. On la retrouve souvent à lorigine de
problèmes personnels ou familiaux. Mais revenons à tes grands-parents. - Mon grand-père paternel est parti
travailler en Autriche. Et il nest plus revenu. - Alors qui a assumé la
fonction-barrière ? Qui visait à maintenir une loi structurante ? Ta
grand-mère ? -Oh ! Non, elle était
dune extrême pauvreté et se consacrait entièrement à la survie matérielle de la
famille. - Alors, le frère aîné de ton
père ? - Non. Il était très sérieux mais
il navait aucune autorité sur mon père. - Alors ? - Mon père a fait les quatre cents
coups. Il sest débrouillé : le système D, quoi ! Il a mené une vie
très dissolue jusquà son mariage. Et,
après il sest calmé. - Cest curieux. Quel était son
métier ? - Au début, en France, il a fait un
peu de tout. Et puis ; il a retrouvé son métier de menuisier. Cest un très
bon ouvrier, soigneux, précis, exigeant. - Ah ! Bon. On dirait quil se
serait donné, là dans cette rigueur, la loi structurante qui lui a manqué. -Peut-être. Il travaille comme
artisan. Avec un tempérament « anar » comme le sien, il nétait pas
question quil travaille dans une entreprise. - Il doit y avoir autre chose. - Oui, cest vrai, il aime son
métier, il aime vraiment le bois. - Eh bien, tu vois, là encore, dans un
groupe, on aurait sûrement abordé, à cette occasion, la question du travail
concret-manifestation-de-soi et du
travail-abstrait-mécanique-et-extérieur-à-lindividu. Dailleurs, cela nous
est arrivé. Nous avons vu des pères se transformer complètement et leur famille
avec eux quand ils ont été contraints de se reconvertir. Par exemple, un garçon
qui navait pu être cultivateur comme son frère aîné parce que la ferme était
trop petite pour deux, était devenu puisatier. Creuser les entrailles de la terre,
trouver la source, quelle jouissance ! Mais il y a eu une adduction deau dans
la région. Alors, il est devenu ouvrier dans une entreprise de dix personnes. Son
caractère sest transformé et toute la famille en a souffert. Il est évident que
nous considérons également les événements dordre économique et dune
manière plus générale tout ce qui a pu compter dans une vie et surtout dans une
enfance
Mais le frère aîné de ton père ? - Il est ouvrier chez Fiat. Il est responsable syndical.
Mais pourquoi ris-tu ? - Ecoute, cest presque
caricatural. Jétais justement en train de penser : cest un frère
aîné, donc il y a des chances quil ait assumé des responsabilités. - Ce nest tout de même pas
automatique à ce point ? - Non, bien sûr, il ne sagit que
de probabilités. Mais les aînés réussissent souvent leur vie quand ils peuvent
sublimer leur situation difficile daîné dans des postes de responsabilités.
Dailleurs, plus de 70 % des candidats à lI.U.T. Carrières Sociales
sont des aînés. Nest-ce pas curieux ? - Oui, mais cela ne devrait être
quun élément dans une constellation ? - Bien sûr, ce nest quun
élément. Cependant, il est évident que le rapprochement de plusieurs éléments de
cette sorte permet de mieux comprendre la singularité de chaque être. Mais revenons à
ta famille. - Je mentends bien avec mon
oncle. Il a été fait prisonnier en Russie pendant la guerre. Et il est revenu
communiste. Jaime beaucoup discuter avec lui. Tandis quavec mon père, il est
impossible davoir une conversation sérieuse. Cest très simple pour
lui : pour sen sortir, il suffit dêtre démerdard et travailleur. A ses
yeux, il ny a que la chance, pas autre chose. - Ca me semble clair : il a dû se
construire tout seul. Alors, il parle sur son expérience et il généralise comme nous
sommes tous tentés de le faire. Cest tout pour ta famille paternelle ? - Non, mon père avait un jeune
frère dont je ne sais rien sinon quil est mort avant ma naissance et quil
sappelait Giacintho. - Giacintho !! Et cest pour
cela que ta grand-mère paternelle a voulu quon tappelle Giacintha ? - Oui, évidemment. -Tiens, là encore, quelque chose de
très important : tu avais le prénom dun oncle mort. Mais tu étais une fille
et tu ne pouvais être vraiment lexact enfant de substitution. Comme presque
toujours, face à une situation, il y a une solution, ou la solution contraire.
Quelquefois les parents sont heureux que le nouvel enfant vienne combler le vide. Dans ce
cas, les suivants risquent dêtre superfétatoires. Mais, parfois, au contraire, on
lui en veut davoir pris la place du cher disparu qui était, lui, si pétri de
qualités. De toute façon, on essaiera de le modeler, de le faire se glisser dans le
moule fictif de lautre, de lui faire vivre des virtualités. Et du côté
maternel ? - Oh ! Là, cest rapide.
Ma mère est morte quand javais un an. A cause, certainement, de la pauvreté
extrême de la famille qui ne pouvait la faire soigner. Nous venions démigrer en
France. Jai été élevée par sa sur aînée. Toute la famille voulait que
mon père se remarie avec elle. Mais il na pas voulu car elle était cardiaque.
Cest elle qui porte au doigt lalliance de ma mère. - Et ta belle-mère, tu tes bien entendue avec elle ? - Très bien, jusquà
lâge de neuf ans surtout. Cest à ce moment que jai appris incidemment
que je nétais pas sa fille. Elle a essayé aussitôt dinventer je ne sais
quelle histoire pour effacer la révélation. Mais je pleurais, je pleurais, javais
compris. Mon père ma dailleurs dit toute la vérité dans un sous-sol. |
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- Dans un
sous-sol ? Et ça ne te fait rien quand tu vas dans le métro souterrain ? - Mais non, pourquoi ? - Ca aurait pu se faire. Mais jai
dit cela pour dire une connerie. Je pensais que ça devenait nécessaire : ça permet
de respirer un peu. Mais cest aussi, chez moi, une tactique économique
dapprentissage. Jaime apprendre à coups dhypothèses hasardeuses. Au
lieu dattendre que les démentis simposent aléatoirement à moi, je les
provoque. Je mattends à chaque fois à une réponse qui va régler immédiatement
son compte à la question idiote. Et cest généralement ce qui se produit. Mais,
parfois, au lieu de tomber à côté, je mets en plein dans le cadre. Alors cest
toute une nouvelle zone dexploration qui souvre à partir de ce que
javais lancé au hasard, comme ça, en lair, pour voir ; comme je viens
de le faire à partir de ton expression « dans un sous-sol » qui ma
surpris. Evidemment, ça me donne parfois lair idiot. Mais je pense que ça vaut
vraiment la peine de courir le risque dêtre mal reçu. En cette occurrence je navais
guère de chances de tapporter un élément de réflexion utile. Car sil est
vrai que tant de phobies, tant dallergies sont liées à des événements marquants
de lenfance, on ne met pas facilement le doigt dessus. Cest inscrit trop
profondément dans lêtre qui a été obligé de sen accommoder par tactiques
infiniment entrelacées. Cependant,
j'ai bien fait de te dire cela car ça va me permettre de préciser une idée
fondamentale : en aucune façon, nous ne prétendons nous approcher de la
psychanalyse. Nous n'avons absolument aucune compétence à ce niveau. Nous
cherchons simplement à nous constituer, ensemble, un savoir de petite envergure, mais
bien référencé, un savoir utile à l'animateur qui doit faire face à des situations
difficiles quand il se trouve placé dans un foyer de jeunes travailleurs, une structure
d'accueil de jeunes délinquants, un centre de réinsertion de prisonniers, une
association de femmes en difficultés... La question fondamentale qui se pose souvent
c'est : « Comment établir un contact avec ces personnes que la vie a
presque condamnées à se choisir ce type de solution ? » Eh ! Bien,
c'est souvent par le biais de conversations biographiques que l'animateur peut parvenir à
accrocher quelque chose alors que, jusque-là, tout s'était dérobé. Aussi, pour notre
formation, nous nous appliquons à rester au niveau des faits et des situations que nous
avons réellement et personnellement connus. Je vais te donner un exemple : un jour,
Myriam nous dit que son grand-père était palefrenier. Son fils, le père de Myriam,
voulait lui aussi faire un métier de cheval. Mais son père le lui avait rigoureusement
interdit. Alors il s'est fait voyageur de commerce - pour pouvoir cavaler ? Mais,
tous ses loisirs, il les passe avec des chevaux. Et, attention, pas pour se balader...
pour les dresser !!! Evidemment, c'est dangereux. Aussi, pour l'empêcher d'y aller
pendant le week-end, la mère de Myriam utilise, sans s'en rendre compte, des tactiques de
santé. Ajoutons que Myriam est devenue elle-même allergique au poil de cheval quand son
jeune frère s'est mis à son tour à l'équitation. Et ça a
beaucoup servi à Myriam de nous dire tout cela et d'y discerner, en même temps, quelques
éléments de compréhension de sa vie. Et de découvrir des pistes de possible
déculpabilisation. Et ça a
servi aussi à Michel qui s'est trouvé également dans « une situation de
cheval » et qui comprend mieux, maintenant les tactiques de vie de son père. Et
grâce à ce recul, il a maintenant de bien meilleures relations avec lui. C'est
d'ailleurs une des constantes de notre travail : au lieu de continuer à s'engager
pulsionnellement dans des relations sans issue, le fait de se mettre à distance - et
l'apport des autres permet souvent de devenir plus serein dans l'échange avec ses parents
et sa famille élargie. Et dans le travail de l'animateur - comme dans celui de
l'enseignant - cet agrandissement de la disponibilité permet une meilleure compréhension
des choses. Chacun ayant principalement à comprendre qu'il est le produit de
circonstances et que ceux qui ont contribué à le placer dedans ont été eux-mêmes le
produit de circonstances et ceux qui... Mais j'ai eu tort de blaguer sur le métro. On va
nous dire : « C'est de la psychanalyse de bazar. C'est du délire pur et
simple. C'est votre imagination qui s'emballe... » - Mais,
moi aussi, on pourrait croire que je me laisse aller à imaginer. Quand je regarde ma vie,
je n'en reviens pas, on dirait un véritable roman. - Mais
toute vie est un vrai roman. C'est d'ailleurs l'une de nos plus étonnantes
découvertes : toute vie pose des questions fondamentales et y renvoie
régulièrement. Malheureusement, dans cette société, on a pris l'habitude de
s'intéresser seulement à quelques personnes « reconnues ». Et les gens de la
vie ordinaire ne savent pas que leur vie n'est pas du tout ordinaire et qu'elle est aussi
intéressante et aussi digne d'attention que n'importe quelle autre vie. Comme pour la
culture, on prend les choses par le mauvais bout. On force les gens à s'intéresser aux
idées et aux réalisations des « grands hommes » - qui sont toujours
des hommes d'un certain monde - Et, naturellement, les gens ne se sentent pas concernés.
Et pourtant, ça les concerne en tant qu'êtres humains ayant affaire à des êtres
humains. Seulement, s'ils n'ont pas appris à prendre en compte leur propre expérience,
à la croire digne d'intérêt, à en accepter la validité, ils ne vont pas se mettre en
marche à partir de leurs propres bases. Et ils ne vont donc pas se construire leurs
propres questions. Tandis que s'ils sont amenés à s'interroger sur leur vie, les plus
fortes de leurs questions ne pourront trouver de réponse qu'auprès des êtres humains
qui auront eu le privilège, parfois douloureux, d'aller jusqu'au bout de l'exploration
d'une des dimensions possibles de l'être. - Bon,
j'ai compris : ton truc des biographies permet à chacun de s'interroger sur sa
propre démarche, de chercher à voir comment il fonctionne, de repérer ses tactiques de
vie et les solutions que les autres apportent à leurs propres difficultés.
Personnellement, le peu que nous avons réalisé ensemble me fournit déjà quelques
pistes de réflexion que j'aimerais bien suivre. Mais dis-moi comment vous travaillez
puisque tu dis que ce nest surtout pas comme cela qu'on « fait une
biographie ». - La
différence essentielle, c'est qu'il n'y a pas ce questionnement précipité et incisif
d'une seule personne que je n'ai consenti à pratiquer que pour te faire rapidement
prendre conscience de tout ce que peut recouvrir notre travail. Ce questionnement semble
pousser l'individu dans ses derniers retranchements comme je m'imagine que le font
certains psychanalystes. Ce que nous faisons s'apparente plus à la psychologie sensible
(adlérienne ?) de Freinet. Il y a davantage d'égalité entre les participants. Il
n'y a pas de « supposé sachant ». Nous sommes ensemble pour repérer
et construire ensemble. Nous ne
formons pas un groupe de thérapie. Cela se produirait si quelqu'un exposait seul ses
problèmes personnels, dans une relation duelle avec un groupe maternant. Non, c'est
beaucoup plus circulant, plus hétéroclite, plus ouvert que cela. Chacun intervient comme
il l'entend, quand il l'entend. Il peut formuler de nouvelles hypothèses, revenir sur ce
qu'il a déjà dit, ajouter un complément d'information, exprimer une analogie de
situation, interroger pour conduire à une piste de réflexion qu'il aimerait suivre pour
lui-même, travailler en aparté avec un ou deux copains, fournir lors de la séance
suivante le produit de sa perlaboration... Et puis, ce qui nous protège de la visée
thérapeutique, c'est l'existence d'un troisième terme (paternel ?) entre l'individu
et le groupe : je veux parler du savoir constitué par l'accumulation d'éléments de
connaissance et l'ordonnancement de ceux-ci. Bref, nous restons bien dans un « cours »
de psychopédagogie... Ici se
termine la transcription de l'article que j'avais rédigé pour le bulletin du C.R.E.U.
(Centre de Recherches et d'Études Universitaires (I.C.E.M.) n°3, 2e trimestre
1977, p. 20-26) qui avait survécu un moment au sein de la pédagogie Freinet. Il était
intitulé : « LES BIOGRAPHIES DANS LA FORMATION ». Je pense qu'il peut donner une
assez juste idée de ce que pouvait être notre pratique de la biographie en groupe et de
ses intentions de départ. Qui étaient d'ailleurs très modestes dans mon esprit
puisqu'il ne s'agissait pour moi que de passer de 1 % de connaissance de soi à 5 %. Mais
c'était, tout de même, une multiplication par 5. Mais, depuis 1976, il s'est passé beaucoup de choses. Et mon idée initiale a pris bien des formes inattendues. S'est développée en particulier, la biographie individuelle par correspondance qui a été la dominante de ces dernières années. C'est l'un des avatars les plus originaux de cette idée. C'est à cela que nous allons nous attacher maintenant. |
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La
biographie par correspondance Voici d'abord la forme sous laquelle elle se présente le plus
généralement. Sur la page
de droite d'un cahier, la personne qui veut « faire sa biographie » écrit
une vingtaine de lignes, ou plus, à propos de ce qu'elle trouve bon de me communiquer
à son sujet. En face, à l'aide de petits renvois, je lui propose des pistes de
réflexion. Elle réagit si elle veut et comme elle veut à ce que j'ai écrit, toujours
sur la page de droite. Et, en face de son nouveau texte, je lui propose de nouvelles
idées de recherche. Et ça continue jusqu'à ce que ça s'interrompe pour une raison ou
pour une autre... Mais le mieux, c'est de donner un exemple : |
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| On voit comment cela peut se
dérouler. Mon rôle est de proposer des pistes de réflexion. Mais le
« biographant » n'est pas du tout obligé d'en tenir compte. C'est lui qui
dispose. Par exemple, pour le (1) de la page 2 : la nature de la joie, il refuse d'en
parler. Il est absolument libre d'écrire ce qu'il veut. C'est lui qui est le maître de
l'orientation de sa recherche. Qu'il peut, d'ailleurs, évidemment, stopper à tout
moment. Et la reprendre, trois mois ou un an après, s'il en éprouve à nouveau, le
désir. Il choisit la forme qui lui convient : sérieuse, humoristique, distanciée,
poétique... Bref, il est totalement libre. Et
même s'il préfère parler au lieu d'écrire, j'accepte également. Mais je le préviens
que sa recherche risque alors de tourner court. Car la parole se dissipe facilement dans
les salles. Et elle donne aussi, plus facilement, l'illusion d'une vraie communication.
Mais, très vite, on s'aperçoit alors qu'on a toujours tout à recommencer car, à chaque
fois, on ne se délivre que de l'accessoire. Tandis que lorsqu'on écrit, on réfléchit
davantage. C'est un mode de communication qui exige, plus que la parole, que l'on mette de
l'ordre dans ses idées. Il permet de creuser plus en profondeur. Il provoque surtout une
meilleure perlaboration. C'est-à-dire que les éléments pris en compte étant plus
essentiels, le travail inconscient qui se poursuit souterrainement entre deux écritures
est beaucoup plus productif. Pour que le lecteur pénètre mieux dans ce domaine de
la biographie par correspondance, je vais lui livrer maintenant un document authentique.
Avec, évidemment, l'accord total de la personne dont il s'agit. Mais bien qu'elle soit absolument indifférente à l'accueil qui pourrait être fait à l'exposé de sa vie, je prends la précaution de modifier quelques noms propres pour éviter un trop facile repérage. Ceci témoigne d'ailleurs d'un souci qui doit être permanent, celui de la discrétion. Et, de plus, même si en ce cas précis on pourrait comprendre que Danièle soit réellement indifférente aux retombées de sa biographie, on n'a pas la même garantie en ce qui concerne les personnes de son entourage dont il sera nécessairement question. C'est vrai que Danièle s'engage résolument dans sa recherche. Et c'est précisément pour cela que je donne la priorité à son document. J'espère en effet que l'intensité de son engagement va provoquer chez le lecteur une certaine identification à cette fille. Et cette légère adhésion affective devrait lui permettre de mieux se pénétrer des éléments biographiques qui vont apparaître et qui vont constituer les noyaux de condensation d'hypothèses de travail passablement intéressantes. Car, s'il est évident que chaque vie est particulière, il n'en est pas moins vrai que certains éléments peuvent se recouper. Cela m'est peu à peu apparu au cours des quatre cents biographies auxquelles j'ai pu participer. Certaines sont d'ailleurs encore en cours de développement et ne laissent de m'apporter de nouvelles interrogations et de nouvelles perspectives. Et, parfois même, de nouvelles confirmations. Sans jamais, évidemment, que les hypothèses les mieux étayées puissent parvenir au statut de lois inéluctables et définitives. Je veux insister sur le mot participer car il peut
éclairer le fonctionnement de ce type de co-recherche. Et je sais également qu'il va
falloir que je m'explique très rapidement sur ma position en cette affaire car on m'a
plusieurs fois demandé, et parfois très agressivement, si je savais bien ce que je
faisais en cette circonstance ?... d'où je parlais ?... qu'est-ce qui
m'autorisait à... ? Quels étaient mes présupposés ?... Le lecteur imaginera d'ailleurs très bien tout ce qu'on
a pu me dire à ce propos et, également, toutes les questions que j'ai pu personnellement
me poser et que j'ai placées sur la plateau de la balance du côté de : « Ai-le
le droit ? » Voici, à ce sujet, la lettre d'Yvette que j'ai
reçue récemment : « Écoute, Paul, tu seras peut-être étonné
de recevoir cette lettre à la place du cahier, Mais, avant de te le renvoyer, j'ai besoin
d'avoir une réponse aux questions que je me pose en ce moment J'ai comme une petite
réticence vis-à-vis de toi. Je te connais suffisamment pour être tentée de penser que
je me trompe mais je veux en avoir le cur net. Car, récemment, l'idée m'a
effleurée de savoir quel était ton intérêt dans cette affaire. Si c'est de partager,
de dialoguer, d'accord. Mais je sais aussi que tu as évolué dans l'enseignement
supérieur et ce que j'en ai appris récemment me fait me demander si tu n'essaies pas
aussi d'exploiter tes correspondants pour en tirer un savoir que tu ferais fructifier. Et
je t'avoue franchement que ça me serait très désagréable d'être considérée comme un
cobaye... » A cette question franche, j'ai donné la réponse la
plus franche que j'ai pu, dans le style de ce qui va suivre. Yvette a d'ailleurs été si
bien rassurée, qu'elle continue encore maintenant de correspondre. Il est certain que je ne puis nier que je suis un des
éléments importants de l'affaire. On aura pu constater que mon attention n'est pas
flottante mais que je suis, au contraire, très présent et, même très actif. Et il se
pourrait même que rien de ce type ne puisse fonctionner sans une certaine liberté de jeu
des « je ». Je ne suis pas un personnage neutre, en retrait, à qui
on livre des éléments de sa vie parce qu'on pense qu'il saura les interpréter, parce
que, lui, il sait les choses. Avec moi, il me semble vraiment que c'est différent. En
effet, je suis également en interrogation, en recherche. Par-dessus tout, j'aime
comprendre. Je crois d'ailleurs que toute cette affaire a commencé par le soupçon d'une
loi qui m'est venue à la suite du rapprochement fortuit de deux faits de ma vie. Quelle
surprise quand j'ai vu que cette hypothèse bizarre avait immédiatement reçu quatre
confirmations au sein de ma famille. Quand ça marche deux fois, ça peut être uniquement
dû au hasard. Mais quand on arrive à quatre fois, est-ce qu'on n'approche pas d'un petit
commencement de science ? Alors, évidemment, pour moi la tentation a été grande
d'appliquer aussitôt ma trouvaille à d'autres trajectoires de vie. Et quand j'ai vu que
ca fonctionnait assez souvent, j'ai été tenté, non seulement, de continuer à explorer
le champ d'utilisation de mon petit outil conceptuel mais, également, de vérifier la
validité de mes autres petits soupçons de loi que la confrontation de ma vie avec celles
de mes proches - et de mes lointains - avaient pu faire naître. Et c'est ainsi que, peu
à peu, l'idée de la construction d'un instrument de meilleure compréhension des êtres
s'est imposée à moi. Il est bien modeste, c'est sûr et bien ordinaire, mais il me
semble pouvoir occuper un créneau qui était resté plutôt vide. De toute façon, il
laisse un peu moins démunis ceux qui n'ont pu bénéficier d'une formation hautement
spécialisée. On comprendra bien que, dans cette optique, je n'ai jamais hésité à
introduire dans l'échange des éléments de ma biographie propre. Ceci afin d'étendre le
champ de prospection des partenaires en leur permettant de se placer en parallèle ou en
opposition à ce que je leur soumettais pour qu'ils cernent mieux leur expérience. Ce qui
me permettait évidemment de mieux cerner la mienne en même temps. Donc, à l'origine, une recherche de compréhension
jointe à un souci d'aide. Mais faudrait-il culpabiliser le plaisir de chercher, de
trouver, de mieux comprendre, de mieux appréhender les choses ? Il me semble que non
car, en cette occurrence, je suis peut-être tout simplement normal. « Plus que tout animal, mammifère, primate,
nous - humains - sommes poussés par la recherche et, au-delà de toutes aventures
animales, cette recherche s'est déployée sur la planète. Homo sapiens, avec son gros
cerveau, sa juvénilité adulte est une tête chercheuse tous azimuts, et c'est dans la
technique, le voyage, l'exploration, la prospection, la gastronomie, le jeu, l'amour,
l'érotisme, la drogue, la mystique, la poésie, la philosophie, la science que se
déploient ses recherches, dont celle-ci
(Edgar Morin, La Vie de la Vie -
Seuil). Que j'applique ça à la « recherche
biographique » à partir des questions intenses qu'ont soulevées mes longues
années de vie et certaines circonstances particulières, cela me semble donc
intellectuellement acceptable. Et je serais enclin à penser que ça puisse l'être
également moralement puisque le courant des demandes ne se tarit pas, bien que chacun
soit toujours clairement averti des buts que je poursuis pour ma part. D'ailleurs, les
gens n'accepteraient pas d'être les seuls bénéficiaires de l'opération. Ça les
gênerait. Voir quelqu'un se dévouer pour vous, c'est désagréable ; ça vous met
sous sa dépendance ; vous lui êtes redevable - ils préféreraient payer - Aussi, ca les
rassure réellement de savoir que je ne mens pas quand je leur affirme que j'ai un plaisir
au moins égal, sinon supérieur au leur. Alors, ils ne voient plus que le bénéfice
qu'ils peuvent, eux, retirer de l'affaire et ils ne se soucient pas outre mesure de
s'interroger sur mes manigances. Ils rêvent, depuis de trop longues années, de pouvoir
se laisser aller à parler d'eux sans avoir à craindre de retombées négatives et sans
devoir culpabiliser - comme ils devraient « normalement » le faire - de
donner ainsi tant d'importance à leur petite personne. Ils s'engagent sans trop se poser
de questions. Et, ensuite, ils choisissent de continuer ou de s'arrêter suivant le côté
vers lequel semble pencher la balance de leur intérêt. En fait, cela revient souvent à
se dire : « Est-ce que ma
motivation à poursuivre est plus forte que ma flemme d'écrire ». |
|||
| Une chose est certaine :
pour qu'il y ait échange, il faut qu'il y ait, au moins, égalité de risque. Si je fais
le premier pas de l'engagement personnel, l'autre osera aller plus loin. On perçoit tout
de suite que je ne joue pas au « vénérable et discret messire ». Vénérable,
peut-être, mais discret sûrement pas, du moins en ce qui me concerne. Mais j'aurais beau
m'en défendre, je sais de quoi on ne manquera pas de me taxer et, quoi que je puisse
dire, il restera toujours beaucoup de laine à brouter sur mon dos. Pour essayer de faire taire les censeurs les plus exigeants, je
pourrais utiliser la formule de Françoise Dolto : « J'aime les
gens ». Mais je préfère leur lâcher encore plus de lest en étant plus
sincère : « Je m'aime dans les gens ». Et, pendant que j'y
suis : « Je, même dans les gens » et encore « Je
(moi)-même dans les gens » sans compter « Jeu, même avec les
gens » etc. Le plus beau, c'est que, tout en éprouvant ces plaisirs de partage, j'ai en outre l'impression de travailler véritablement à la vérification de proto-lois déjà établies et au perfectionnement d'un appareil d'investigation biographique qui pourrait être utile au pauvre monde ! Tout n'est-il pas parfait ainsi ? Et je pourrais ajouter, par pure provocation :
« Quant aux désirs apparemment irréalisables, mille raisons ne me feraient pas
y renoncer. Je veux garder toute passion présente et vivace en moi. Elle découvrira
bien, un jour, les voies de la réalisation au lieu que le renoncement pourrit tout ce
qu'il touche ». Mais si je cite ces paroles de Raoul Vaneigem c'est pour
m'exhorter moi-même ; c'est pour m'engager résolument à poursuivre ce chemin qui
tente de remonter des désespoirs vers des gourmandises de vivre. Je voudrais revenir aux formules que j'ai données plus
haut. Il me semble qu'elles ne me sont pas particulières et qu'elles sous-tendent nos
pratiques, au moins celles de la biographie collective. Pour que ça marche à ce point,
il doit y avoir, quelque part, un élément moteur. Est-ce que nous ne cherchons pas ce
que l'autre a de commun avec nous, en quoi il est une extension, une expansion de notre
être ; en quoi cet alter ego est-il aussi un égo alter ; en quoi cet
autre soi-même est-il aussi un soi-même autre ? « L'Être est complet, il
ressemble à une sphère bien arrondie, s'équilibrant partout elle-même »
(Parmenicle). C'est peut-être à cet être complet qu'on aspirerait tous. Et vers lequel
on tenterait de cheminer à la moindre possibilité qui s'offre à nous. Et ce que chacun des autres nous fournit
d'irrémédiablement différent nous permet aussi de mieux nous repérer, de mieux nous
cerner nous-même. « Connais toi toi-même « Nous sommes les êtres existentiels par
excellence dans le manque, le besoin, la satisfaction, la plénitude ». « L'égo-auto-centrisme semble invulnérable.
L'individu ne peut oeuvrer que pour lui et les siens ». Si je cite, cette fois-ci, ces paroles de Morin (La Vie
de la Vie Seuil), c'est pour encourager le lecteur à lire ce livre qui démontre que
notre tentative s'inscrit dans une réalité de l'être. D'autant plus que « l'espoir
d'une néo-fraternité que requiert l'hyper-complexité anthropo-sociale demande de
l'intelligence, encore de l'intelligence, toujours de l'intelligence. La reconnaissance du
faux, de l'illusoire, du mensonge est son problème vital » (ibid.) C'est bien ce que nous essayons de susciter : une
plus grande intelligence des choses. Cependant, cela va dans le sens contraire de
l'idéologie du « moi est haïssable » dans laquelle nous baignons
depuis des siècles. Mais qui a mis en place cette idéologie ? Dans quels
buts ? Pour masquer quels intérêts égoïstes ? Mais à quoi bon essayer de se justifier face à des
critères qui sont la marque d'un ancien monde. Le nouveau monde n'est-il pas différent,
insolite, troublant, autre ?... A mon avis, il est utile de regarder le passé avec
des yeux un peu plus dessillés pour prendre un peu de distance avec ce qui nous garrotte.
Alors, on saura mieux comment les fils ont été tirés, et par qui. Et comment on nous a
« devenus », dans quelles intentions, pour quels besoins, quelles nécessités
individuelles, familiales, historiques, économiques, sociologiques... Et, à la limite, même si on ne perçoit pas grand
chose, le seul fait d'avoir profité de l'occasion pour parler ou écrire de soi contient
en lui-même un aspect grandement positif. Car il ne faut pas se faire d'illusion :
il y a en France trente millions d'écrivains potentiels qui ne trouveront certainement
jamais d'éditeur. Et, pourtant, chacun d'eux a, autant que n'importe qui, besoin de
parler de lui et de répercuter ce qui l'a percuté. C'est pourquoi, même à défaut
d'autre chose, l'accès à une première parole biographique pourrait se révéler très
intéressante pour des quantités de gens. Maintenant que toutes ces choses ont été reconnues,
précisées, admises, nous pouvons enfin revenir au document dont j'ai parlé. Il me faut
nécessairement le situer, sinon on ne comprendrait pas à quelles situations antérieures
il est parfois fait référence. En réalité, c'est le troisième avatar de la biographie
de Danièle (22 ans). Le premier s'est réalisé dans un groupe de psycho-pédagogie de 25
personnes, à lI.U.T. - Carrières Sociales de Rennes. C'était le premier « cours »
de l'année. Dès la première minute, l'un des étudiants avait dit par
provocation : - On va encore se faire chier avec des cours
théoriques. Ça m'emmerde par avance. Pourquoi on ne partirait pas de nous ? »
Aussitôt, j'avais sauté sur l'occasion : Et c'est ainsi qu'on avait eu droit à la description d'une famille de cinq garçons où chacun d'eux s'était trouvé, à la suite de certaines circonstances, en situation d'enfant unique. Puis, aussitôt, une fille avait embrayé sur son cas. Elle était la quatrième et dernière fille d'une famille de dix-huit enfants dont elle occupait la quatorzième place. Et immédiatement après, Danièle s'était engagée à parler d'elle pour la première fois, à un niveau de sincérité qui avait suffoqué tout le monde. Son second avatar biographique, c'était en fin d'I.U.T.
L'administration venait d'imposer aux étudiants la rédaction d'un mémoire. En cela,
elle était fidèle à elle-même puisqu'elle ne pouvait assurément délivrer le diplôme
qu'à ceux qui auraient témoigné d'une suffisante souffrance. Peu importe qu'on ait ou
non rempli sa musette, il fallait qu'on en ait bavé. |
|||
| Pour parer à ce mauvais coup,
j'avais proposé aux étudiants de travailler surtout pour eux, en traitant un sujet qui
les passionnerait certainement : eux-mêmes. Il suffisait simplement de trouver un
titre bien universitaire tel que, par exemple : « Recherche de quelques
éléments constitutifs de la personnalité ». C'est ainsi que des groupes de deux ou trois étudiants
s'étaient constitués. Chacun écrivait de son côté et lisait son texte aux autres pour
commentaires, interrogations et prolongements. Je participais en posant de temps en temps,
des questions pour l'approfondissement. Mais, très souvent, avec Danièle et son copain,
nous poursuivions la recherche entamée en discutant sur le chemin du restaurant
universitaire. Mais, dans l'année qui suivit la sortie de sa
promotion, je reçus une lettre de Danièle m'annonçant qu'elle souhaitait à nouveau
reprendre sa biographie. Cela m'étonna car je pensais que, pour le mémoire, on avait
déjà fait le plein. Cependant, j'eus assez vite l'occasion de comprendre sa démarche
car je reçus à la même époque des demandes d'étudiants qui m'avaient refusé pendant
deux années, qui avaient rédigé leur mémoire sur un autre sujet et qui n'en
souhaitaient pas moins entreprendre leur biographie avec moi ! C'est qu'ils voulaient
avoir affaire au copain et non plus au prof. Et ils se sentaient libérés de
l'atmosphère oppressante et infantilisante de l'I.U.T. Danièle pensait aussi qu'elle pourrait aller plus loin
dans cette situation « civile ». C'est sa biographie par correspondance que je
vais donc communiquer maintenant au lecteur. Je précise un point : pour la
commodité de la lecture et d'une éventuelle édition, j'ai abandonné la
présentation : intervention-par-renvoi-en-face. Je mets mes interventions à la
suite. Cela fait figure de dialogue. Et ça correspond d'ailleurs assez bien à la
réalité. J'espère que cette disposition du texte ne nuira pas au contenu du message. Je me suis également demandé s'il fallait tout livrer, in-extenso, sans supprimer les petites choses. Mais, on le verra, ce sont souvent les petites choses qui sont importantes dans la vie. |
|||
| Danièle garçon manqué Salut, Danièle, PAUL. - J'ai bien reçu ta lettre. Bon, tu veux qu'on reprenne le travail entrepris à l'I.U.T., il y a deux ans. V Mais j'ai eu aussi souvent l'occasion d'en discuter avec toi, en dehors du travail. De ce fait, on va déroger au principe habituel qui donne toujours la première page blanche au biographant. Car, cette fois, je ne suis pas neuf puisque j'ai des souvenirs de ce que tu nous as dit. Je vais d'abord te poser une première question. A partir de ta première réponse, nous pourrons enclencher le processus de réflexion commune qui vise surtout à te donner un coup de main pour une meilleure compréhension de toi et une certaine mise à distance. Mais j'en serai également bénéficiaire ; aucun doute là-dessus. Voilà, je commence : Ce qui ressort actuellement dans mon esprit de tout ce
que tu as pu dire ou écrire, c'est le parallélisme que je crois pouvoir établir entre
les multiples lieux de ton enfance et ta difficulté à te fixer, non seulement dans des
lieux géographiques, mais, peut-être, également, dans des types de relations
professionnelles, amicales, affectives, sexuelles... Je me souviens aussi de ta mère qui, à Toulon ou en
Corse, vivait toujours par la pensée en Bretagne. Tu pourrais peut-être partir de
l'exposé de tes différents lieux géographiques et essayer de les mettre en parallèle
avec tes différents « lieux de personnalité ». A moins que tu ne
veuilles démarrer autrement. Tu m'as assez pratiqué pour savoir que j'attends tout de la
liberté de l'autre. DANIÈLE. - Oui je crois qu'en partant de /à, on
arrivera à pas mal de choses. Je suis née au Pouldu, dans le Finistère. Dès
l'âge de deux à trois ans, on est parti à Toulon, pour trois ans. De ce séjour, je ne
me souviens que très peu. Mais pendant ces trois années, on a déménagé encore une
fois; d'où un changement d'école. Je n'avais pas de copains ou de copines. Heureusement,
j'arrivais à compenser ce manque auprès de ma sur et de mon frère. Je me souviens
en tous les cas que partout où j'étais, à l'extérieur de la famille, j'étais
nouvelle, j'étais pas de /à. Je n'ai d'ailleurs pas eu le temps de m'adapter car on est
reparti au milieu de l'année scolaire, pendant mon C. P., au Pouldu, pour trois ans. Là,
je n'étais pas tout à fait nouvelle car les gens me connaissaient déjà. Cette fois,
les souvenirs sont très chauds : souvenirs de vie dans un petit village où les
relations humaines ne sont pas anonymes. J'avais des copains et des copines. Puis, nous
sommes partis à Brest pour un an. C'était toujours assez chouette car on revenait au
Poul pendant le week-end. Je ne vivais que par rapport à ça. - Donc, après l'isolement de Toulon, une surabondance
de relations. A Toulon, repli sur la famille ; au Pouldu, redéploiement. - Oui et, d'ailleurs, toutes ces relations étaient
très dispersées et superficielles. Mais j'y trouvais mon compte. Mais retourner à
Brest, le dimanche, était source d'angoisse. Je sentais ça chez tout le monde. Pour mon
père, c'était retourner au boulot; pour ma mère, c'était retourner à sa routine de la
semaine. Elle a pleuré plus d'une fois le dimanche. Pour nous trois, les enfants,
c'était retourner à l'école où nous n'avions pas de vrais camarades. - Parce que vous n'étiez pas de là. C'est au Pouldu
que sont vos racines : vous vous repérez immédiatement, à cause des éléments
fixes de votre famille élargie qui y demeurent, et à cause aussi de la petitesse de ce
village à l'écart où les choses évoluent lentement. Et, en plus, c'est le Léon
conservateur. Je crois que cette question des repères est capitale. Je m'en suis
particulièrement aperçu au Canada où les gens souffrent du manque de racines profondes.
Et de temps en temps, je vais dans la rue Villiers de mon enfance que j'ai retrouvée
après une absence de trente années. Et, dernièrement, par-dessus la clôture du jardin
de notre voisine qui m'avait ouvert sa porte, j'ai pu savoir où en étaient nos poiriers
qui avaient tant compté dans notre famille. - Ensuite, nous sommes repartis à Toulon. J'avais
dix ans à l'époque. On y est resté trois ans, cette fois encore. Mais je suis en train
de me rendre compte d'une chose, c'est qu'à partir de /à, si je n'avais pas de relations
à l'école, c'est parce que je n'en voulais pas. Je me souviens pourtant de filles qui
« me couraient après ». Et, moi je ne voulais pas être copine avec elles.
Comme si j'avais peur, peur de la séparation proche et inévitable. Ce qui a fait que
j'étais toujours très isolée à l'école. - Ça, c'est vraiment un point important. Je me souviens
d'être allé une journée chez des enfants presque totalement autistiques. Et, deux ou
trois fois, ils m'ont demandé : « Tu reviens demain ? » Et
l'éducateur me disait : « Tu vois, tu sembles leur plaire. Mais avant de
s'investir profondément, ils veulent savoir si ça en vaut la peine ». Et, de
fait, toi, tu avais l'expérience des départs, alors, tu te méfiais. - Je voudrais creuser un peu ça. Je ne me dévoilais
pas beaucoup. Mais il peut y avoir un autre élément ; c'est que, à l'école, il
n'y avait que des filles, alors que dans les quartiers de marins bretons où nous
habitions, il y avait beaucoup de garçons. Avec eux, j'étais très à l'aise. Mais ils
étaient aussi Bretons. Garçons ou Bretons, comment savoir ? Je pense que les deux
sont importants. - Je crois que ça doit être important, surtout dans
l'éducation spécialisée, de savoir quand ça en vaut la peine. Toi qui es voyageuse, tu
dois être particulièrement concernée par cette question. - En parlant de l'éducation spécialisée, dans
lI.M.E. où je travaille cette année, les gars n'arrêtent pas de me demander
combien de temps je vais rester là, car le poste que j'occupe a toujours été pris par
des « passagers » d'un an. Ça semble très important pour eux de le
savoir. Pour moi je vis ce boulot de passage très bien car, quand on sait qu'on est là
pour un temps limité, on a moins peur de se montrer soi-même ;c'est un sentiment de
liberté, c'est un peu : « Je peux y aller, j'en ai rien à foutre ».
Finalement, je trouve qu'on accepte beaucoup plus de choses, avec beaucoup plus de
liberté. Et la communication en est mille fois plus riche car elle est moins freinée par
une retombée possible de jugements. Pourtant, je ne suis pas encore satisfaite de ma vie
au boulot. Je crois que je n'y suis pas entière. - Tiens, je vais te dire un truc en aparté. Moi je sais
qu'en multipliant des quantités de petites relations pas dangereuses comme la nôtre, on
arrive tout de même au total à un assez gros morceau. C'est un peu comme ceux qui sont
papillonnants sur le plan du savoir : un sac se remplit aussi bien avec beaucoup de
petits cailloux qu'avec un ou deux gros. Mais si j'ai dit : « pas
dangereuses », c'est pour moi. Cependant, il semble que tu craignes également
les risques d'engagements. Mais toi, c'est à la suite d'une expérience passée. Moi,
c'est pour ne pas détruire un présent entièrement satisfaisant. - Pour en revenir à Toulon, j'étais d'ailleurs beaucoup plus fourrée avec les garçons qu'avec les filles. Je rattrapais mon isolement scolaire à la maison où l'ambiance était très protectrice. La cellule familiale était très forte, à la maison, on était au pays. Ça venait surtout de ma mère. Elle nous disait constamment - Tiens, en ce moment, là-bas, ils font ceci ou cela ». Ce qui fait qu'on a connu, nous les gosses, la Bretagne, de loin, à travers toutes les coutumes et les habitudes de la famille qui y vivait. Ma mère écrivait une fois ou même deux fois par semaine à sa mère. Quand on recevait un colis de mes grands-parents, il avait une odeur particulière, celle du pays. Ma mère, fille unique, vivait dans l'angoisse permanente qu'il arrive quelque chose à ses parents ; qu'on soit si loin, impuissants à leur venir en aide. Malgré moi, elle me transmettait cette angoisse ; je voulais faire quelque chose pour qu'elle vive plus tranquille. Mais je me rendais compte qu'il n'y aurait eu qu'une solution. Il fallait voir l'excitation qui nous prenait tous lorsqu'on partait en Bretagne pour les deux mois d'été. Ma mère comptait les dimanches, pendant l'année scolaire, pour savoir combien de semaines il restait avant le grand retour. Une fois le jour arrivé, je me souviens que je tremblais, tellement j'étais heureuse. - Angoisse de ta mère vis-à-vis de ses parents. Et
ça, ça devait peser lourd. Car, lorsque le contact est si éloigné dans le temps, les
fantasmes se mettent en branle ; le petit cinéma intérieur se met à fonctionner et
ça accélère le processus. Je le sais bien parce que Jeannette fantasmait ainsi sur les
dangers que courait sa fille. Mais comme celle-ci revenait régulièrement tous les cinq
jours, la construction imaginaire était ramenée à zéro à chaque fois, si bien que ça
ne pouvait pas s'emballer. Et, en outre, il y avait la présence matérielle de la voix au
téléphone tous les deux jours. Tandis que, chez ta mère, cette obsession Bretagne
pouvait aller très loin. Et pour vous, les enfants, ça devait peser lourd. Comment
veux-tu qu'avec ce refus de vivre au présent (ici et maintenant) de ta mère tu aies pu
t'incruster dans la réalité du moment. Tu as été, pour ainsi dire, façonnée à être
ailleurs par ta mère, à laquelle tu t'identifiais, sans songer à prendre du recul et
sans que quelqu'un puisse t'aider à le prendre ce recul. - Pendant ces trois années, à Toulon, mes deux
petites surs sont nées; mon père est parti en campagne pendant neuf mois. Tout ça
a aggravé l'angoisse de ma mère et, aussi, celle de ma grand-mère à l'autre bout,
L'année de l'absence de mon père, on est tout de même parti par le train, avec ma
petite sur qui avait six mois. Et quand il est rentré, il n'a pas pu tenir le coup
et on est retourné encore au pays pour une dizaine de jours. Tous ces voyages, ça nous
paumait pas mal car, d'un côté, on s'adaptait à une vie toulousaine, mais cette
adaptation était brisée par une autre réadaptation bretonne. Et il fallait revenir -
autre rupture et s'adapter encore une nouvelle fois... - Ainsi, ton père était également obsédé de la
Bretagne. Cette constante nécessité de la réadaptation me paraît être un élément
fondamental de ta vie. C'est une de tes données de base avec laquelle tu dois pouvoir
jouer pour en tirer le maximum de positif. Comment peux-tu te sortir de cela ? Comme
tout le monde, tu n'as peut-être pas vraiment à essayer de t'en sortir, mais à
l'utiliser au maximum. Rien n'existe vraiment en soi, tout devient. Le négatif peut se
transformer en positif et réciproquement. Tu peux jouer là-dessus, comme tout le monde
avec ce que la vie t'a « devenue », pour en tirer le maximum. Disons,
le maximum de plaisir. Mais je ne veux négliger aucun des éléments que tu
m'apportes tu as écrit, un peu plus haut, « la vie toulousaine » au
lieu de « la vie toulonnaise ». C'est un lapsus intéressant. En
vois-tu une explication ? Toulouse a-t-elle une place dans ton inconscient ? - Alors là, absolument pas. Je n'ai rien à faire
avec cette ville. - J'aime bien m'amuser à risquer des hypothèses. Aussi
je te propose une explication. Tu connais certainement la devinette bretonne : quelle
est la ville la plus sale de France : Toulouse (toul louz = « sale trou »
en breton). - C'est vraiment tiré par les cheveux. Mais c'est vrai qu'avec les Toulonnais, ça ne marchait pas. - Peut-être parce que vous étiez trop différents.
Vous n'aviez pas les mêmes valeurs, les mêmes sensibilités, les mêmes
susceptibilités... Tandis qu'entre Bretons, on se comprend, parfois à demi-mot. Est-ce
que tu as senti ces différences ethniques ? - Je ne sais pas trop, je ne crois pas. Après
Toulon, Ajaccio pour quatre ans. J'avais 13 ans. Ça, je l'ai beaucoup mieux vécu. Toulon
reste pour moi un très mauvais souvenir ; par contre, la Corse, j'ai beaucoup aimé.
Peut-être, parce que je sortais un peu plus du milieu familial, donc des angoisses et des
inquiétudes de ma mère. En Corse, je me suis fait de bonnes relations. Il faut dire
aussi qu'on me reconnaissait en tant que Bretonne. Jétais bien vue par les Corses. - Sans doute parce que vous vous sentiez également
membres de minorités ethniques. Il y a une certaine parenté à ce niveau entre la Corse
et la Bretagne. - C'est en Corse que j'ai réalisé beaucoup de mes
expériences d'adolescente (drogue, premières expériences sexuelles (homo et hétéro), « délinquance »...). - Est-ce que ces expériences ne tournaient pas autour de l'ailleurs ? Était-ce pour t'évader, non seulement de la maison, mais aussi des contraintes morales de la maison ? - Tes parents étaient du Léon, ce pays aux murs si austères ! C'était sans doute une réaction, mais une réaction à quoi ? Une opposition ou bien une recherche de l'aventure hors de la routine pesante et des enfermements ? - Bien sûr, toutes ces expériences étaient des
tentatives d'évasion, une recherche d'autre chose, à l'écart de ce que je vivais à la
maison. Mais je veux revenir à ce que tu as dit plus haut.
Je veux en savoir plus sur « façonnée à être ailleurs ». En ce moment,
je le sens encore : je travaille à Saint-Pol, donc un peu éloignée du village
natal. J'ai encore le plaisir d'y rentrer quelquefois. Mais je me suis fait un ailleurs au
Cruguil à 4 km. Je sens que je suis encore de passage partout : boulot, domicile,
relations... Je le vis bien car je vis au présent, sans savoir où l'avenir me mènera, A
part mon copain, je n'ai pas de relations, serait-ce encore pour la même raison que ce
n'est pas la peine d'investir. C'est très possible. Mais comment le tourner au positif,
c'est-à-dire y trouver du plaisir ? Mais c'est au boulot que je vis : à l'I.M.E. il
y a une vingtaine de gars et j'investis un peu chez chacun. Trouver mes plaisirs,
là-dedans, je sens que ça va venir. Une des sources de plaisir les plus importantes,
c'est d'être une nana parmi ces mecs. Au début, j'avais très souvent un comportement de
mec avec eux. Mais maintenant, les choses ont évolué de façon plus chouette. Avec
certains, je suis la mère chez qui on cherche de la tendresse. Il y a un gars qui
m'embrasse tous les soirs avant d'aller se coucher. Dans ce type de relation tendre et
calme, je me sens bien et j'ai beaucoup à donner. Avec d'autres, je suis davantage la
copine de leur âge à qui l'on parle des relations avec les filles. Il y en a aussi qui
me posent des questions sur la sexualité des filles. C'est très chouette car c'est de
l'ordre de la confidence. Il y a une certaine complicité entre eux et moi. Il reste des relations de rivalité avec d'autres
gars. C'est /à que je suis beaucoup plus « masculine » dans des
activités comme le foot ou le ping-pong. Ça me rappelle l'époque où je m'investissais
à fond dans le basket. - Alors, là, je commence à avoir une idée. Il me
semble percevoir une autre constante. Mais avant d'y venir il faudrait mieux que nous
revenions à la Corse. - Je t'ai déjà dit que j'y avais fait des expériences intéressantes. Mais, malgré l'intérêt que jy trouvais, mes projets tournaient encore autour de la Bretagne. Ma sur et moi, on s'est démenées pour avoir un voyage en avion militaire gratuit pour Landivisiau. Et on a réussi à aller à Noël chez nous. L'année suivante, ma sur a fait une fugue de trois mois. Je me suis retrouvée toute seule à la maison, en Corse. La vie était plus triste car mon père me soupçonnait de savoir où elle était. Puis elle est revenue et elle a pu rester en pension, en Bretagne, pour sa terminale. J'étais jalouse de sa chance. J'ai alors tenté également une fugue avec d'autres copains. Mais mes parents m'ont interceptée le soir de mon départ dAjaccio. Ma mère avait très bien compris. Elle a discuté avec moi et m'a promis un voyage à Noël. Ça m'a redonné du courage. Finalement, elle vivait la même chose que moi. - Pour ta tentative de fugue, l'inquiétude pour ta
mère n'a pas compté ? Tu avais donc pris un peu de distance par rapport à
elle ? Trop, c'est trop, sans doute : tu as un peu plus pensé à toi pour ne pas
sombrer dans les angoisses de ta mère. Qu'est-ce qui t'a fait changer ? - Oh ! que si les angoisses de ma mère me
faisaient pleurer. Surtout que, juste avant, ils avaient intercepté un colis où l'on
m'envoyait de la marijuana. Ça m'emmerdait de faire de la peine à ma mère. Depuis, je
vis toujours un peu la même chose. Je suis toujours prise dans le dilemme : « Il
faut que je parte, ça ne peut plus durer ». Mais : « Maman va
pleurer ». Bien que ça me fasse mal, ma décision est trop enflammée et je
fonce. Mon départ en Écosse s'est fait de cette façon aussi. Maintenant, c'est
différent, car ma mère a bien compris que c'est à moi de vivre ma vie. - A propos de la fugue de ta sur, tu ne parles pas de ce qui m'avait surpris. C'est la tentative de ton père d'obtenir, par des arguments frappants, des renseignements à ce sujet. Cela a dû compter dans la suite des relations avec lui. - C'est bien le mot : « des arguments
frappants ». Mon père m'avait envoyée aussi chez les flics maritimes.
Interrogatoire qui dépassait d'ailleurs la fugue de ma frangine. Ils voulaient enquêter
sur ceux qui avaient un petit penchant pour la drogue à Ajaccio. Jétais, en plus,
suivie dans la rue quand j'allais au lycée. Mais ma position de solitaire m'a sauvée. Mon père pensait que je savais où était ma sur. Moi je savais qu'elle
avait pris l'avion, c'est tout. Mais je n'ai jamais vendu ma frangine. Mon père faisait
sa petite enquête en me tabassant la tête contre le mur. Il me conduisait chez les
copains et copines de ma frangine. Il me ridiculisait à leurs yeux en leur faisant penser
que j'étais de son bord. - Est-ce que tu lui en veux ? - Cette vie à Ajaccio est mêlée de ce désir
constant de retourner en Bretagne et de vivre ma vie d'adolescente. Mais finalement autre
contradiction, le jour où il fallait repartir pour la Bretagne, j'étais triste de
quitter la Corse. Ma copine avec qui j'avais eu des relations homosexuelles m'a dit le
jour du départ : « Partir c'est mourir un peu ». Je m'en souviens
très bien. D'ailleurs, je suis retournée deux fois depuis en Corse. Et c'est toujours le même problème : une fois arrivée en Corse, je regrette le pays. Mais après un temps d'adaptation, je m'y plais. Et puis, il me faut repartir et, arrivée en Bretagne, je regrette la Corse etc. Ça m'est resté. Surtout dans les relations que j'ai avec les gens. - Oui, ce serait intéressant à développer. Mais je
voudrais soulever un point. Tu dis : « A Ajaccio se mêle un désir de vivre
ma vie d'adolescente ». C'est comme si tu avais trouvé sur place une réalité de plaisir qui t'appartenait et qui ne reposait plus sur ce rêve impossible de retour qui était aussi celui de la famille. Mais est-ce que le lien qui l'attachait à la Corse n'était pas fort précisément parce que dans ton enfance tu avais souffert du manque de camaraderie et de relations ? Et ce négatif se positivisait ainsi, c'était comme un rattrapage, une revanche même. Tes relations faibles d'autrefois avaient nourri une relation forte. Et même trop forte parce qu'elle te faisait souffrir lors de la séparation. - Oui, les relations fortes (une à la fois) n'ont
pas cessé depuis. C'est ce que je cherche. - Tu dis aussi « Après un temps d'adaptation,
je m'y plais ». Là, je te ressens un peu différente de ce que je croyais avoir
compris de toi. Je pensais que, quand tu étais quelque part, tu ne pensais qu'à être
ailleurs. Non, tu peux être bien quelque part. Il me semble qu'avec les années, cette
possibilité d'adaptation plus ou moins rapide s'agrandira. - Avant de revenir au problème de mes relations avec
les gens, je veux continuer un peu mes voyages. Donc, nous nous sommes réinstallés à
Brest. C'était ma dernière année, car j'étais en terminale. Mais cette terminale, je
l'ai mal passée car le week-end, je revenais au Poul avec mon vélo. Mais je me cachais
le dimanche soir pour que mes parents ne me trouvent pas. Et je restais au Poul jusqu'au
mercredi soir où je rentrais à Brest pour en repartir le vendredi etc. Naturellement,
échec au bac, ce qui m'a dévalorisée aux yeux de mes parents. Je suis partie le
lendemain en Grèce avec une copine, avec l'idée d'y rester six mois. Manque de chance,
on n'y est pas restées car on n'a pas trouvé de travail. Je suis donc revenue pour
redoubler ma terminale. Pour moi il n'en était pas question. J'ai arrêté les cours à
Brest à la Toussaint et suis restée pendant deux mois sans rien faire au Poul, dans un
moulin, avec pour seule ressource, le tricot. Au bout de deux mois, je suis partie en
Écosse pour quatre mois. Jy ai travaillé. Je suis revenue passer mon bac. Je l'ai eu.
C'était, pour moi, me revaloriser aux yeux de mes parents. Puis je suis encore repartie
en Écosse pour deux mois. Ensuite, je suis venue à l'I.U.T. à Rennes pour deux ans.
Mais Rennes, ce n'est pas le Léon. Je ne tenais jamais en place. Je revenais souvent au
Poul mais, finalement, je n'avais pas grand chose à y faire. Alors, je repartais à
Rennes où, peu à peu, j'ai connu des gens qui m'apportaient plus. - Ton expérience des voyages Toulon, Corse... même si elle a comporté des aspects peu bénéfiques t'a au moins apporté l'expérience suffisante pour affronter tranquillement la vie à l'étranger. Ceux qui ont trop de racines s'arrachent beaucoup plus difficilement à leur vie quotidienne, même si elle leur pèse beaucoup. Personnellement, l'étanger me fait peur ; mes voyages n'ont été qu'intérieurs. Et encore, moi, fils de cheminot, j'ai été amené à voyager. Mais combien de Bretons seraient déracinés hors de leur Bretagne. Toute souffrance a un côté positif. Et pour grandir, il faut avoir subi des arrachements. Il me semble qu'on ne puisse grandir qu'à souffrance. Aller, comme ça en Grèce, pour six mois, sans connaître la langue, il faut être gonflée. C'est vrai que tu n'as pas peur. Et dans le groupe, l'an dernier, tu as dû être étonnée de la peur qui existait chez les autres. C'est curieux, il faut toujours payer d'une façon ou d'une autre. Toi, est-ce que tu penses que ça a été une chance pour toi d'avoir été continuellement obligée de vivre tant de ruptures ? - Oui, déjà quand j'étais petite fille, je le
sentais chez mes copines et copains du Poul. Ils étaient beaucoup plus ancrés dans la
tradition. En outre, à Toulon et en Corse, on était dans des écoles laïques. On se
sentait plus libres, comparativement aux autres, en Bretagne. C'est peut-être aussi pour
cela que ma réaction d'adolescente a été plus forte. J'allais jusqu'au bout pour
réaliser mes désirs d'évasion. Maintenant, je me sens très tolérante, ce qui me donne
beaucoup plus d'ouverture aux autres. Ça peut venir de ces nombreuses réadaptations. - Ça me fait penser à mon père qui était enfant
naturel et s'est élevé un peu tout seul. Il n'était pas marqué par la religion, ni par
des règles de morale strictes. Et nous avons hérité de sa liberté personnelle. Par
contre, je connais d'autres familles... C'est vrai également que tes ruptures successives
t'ont mise au contact de critères de morale différents, sans immersion prolongée dans
un seul milieu ; d'où une certaine possibilité de mise à distance de règles de
vie trop prégnantes et une grande tolérance. Et ça, c'est un atout pour ton métier
d'animatrice-éducatrice et ta capacité de plaisirs. Mais à propos de ton bac, je voudrais te demander de
parler de la pression de réussite scolaire chez tes parents. Quelle en était la
source ? Est-ce qu'ils avaient des revanches à prendre sur la vie ? La pression
a-t-elle été différente pour les autres enfants ? La réussite au bac de ta
sur, quelle influence pour toi ? - La réussite scolaire est venue, je pense, du fait
que je voulais dépasser ma frangine. Jétais souvent dévalorisée par ma mère qui
disait toujours : « Claudie lit beaucoup. Mais Dany, ce n'est pas le cas
»... et plein de trucs comme ça. Finalement, j'ai réussi à l'école, il y avait
sûrement beaucoup de pression des parents car je me retrouvais toujours la première de
la classe. Mais, à côté de ça, je répondais au désir de mon père dans des domaines
comme la musique (harmonica, petit piano, guitare) et le sport. Pour le bac, ma sur l'avait eu et, moi, j'étais restée sur le tapis. Mais ça ne créait aucun conflit entre nous car on s'entendait très bien et ces valeurs de réussite ne comptaient pas pour nous. Mais c'est ma mère qui m'a fait comprendre qu'on n'aurait plus eu besoin de moi à la maison si je ne réussissais pas. Pour moi, une seule chose comptait : partir pour fuir tout ça. Mais pour mon frère, lui, l'école a été un échec. Tu penses, Y avait deux surs brillantes à dépasser. Il a fait finalement un C.A.P. et un B.E.P. commerce-vente. Mais ce n'est pas ça qu'il veut faire. Il s'est engagé dans les mêmes domaines que moi vers 14 ans, c'est-à-dire : la guitare et le basket. Maintenant, il n'y a plus que la guitare qui compte pour lui. - A propos de ton frère, je voudrais revenir sur
quelque chose que j'ai laissé passer quelques pages plus haut. Il s'agit de la constante
que j'avais cru pouvoir discerner et que tu viens de renforcer avec ton histoire de
musique et de sport sous la pression de ton père. D'où te vient également le fait que
tu t'entendais mieux en Corse avec les garçons. As-tu été élevée en garçon ! Ou
bien trouvais-tu mièvres les petites Toulonnaises alors que, la Bretagne, c'est plus dur,
plus rude, comme les garçons qui sont aussi plus rudes. C'est vrai que tu préfères la
brutalité, la franchise. Par exemple, dans le groupe de l'I.U.T. tu ne pouvais comprendre
pourquoi les autres ne disaient pas franchement ce qu'ils avaient sur la patate et tu les
engueulais. - C'est vrai ça, Par exemple, les Corses disaient
les choses crûment pour me choquer et pour que je la ferme. Mais moi, ça m'intéressait
et j'étais prête à aller plus loin dans ce domaine. Alors, ils stoppaient. Je crois que
leur caractère me correspond plus que le caractère breton où on ne dit jamais rien, où
chacun s'enferme chez soi. - Et la naissance de ton garçon de frère pour
toi ? Tiens, pour te faire réagir, je formule une autre hypothèse. Ton père
attendait un garçon. Mais le premier enfant a été une fille. Ça, il l'a à peu près
accepté car ta mère avait autant de droit à être servie dans son désir de fille que
lui dans son désir de garçon. Mais le deuxième enfant, ça ne pouvait être qu'un
garçon. Manque de chance, encore une fille. Oui mais, là, ça va changer : si la
première fille est pour la mère, la seconde fille va être pour lui, à défaut de
garçon. Alors, ton père a peut-être projeté sur toi ses fantasmes de père de garçon,
en essayant de te faire garçon, inconsciemment. Mais il a peut-être abandonné quand ton
frère est né parce qu'avec lui c'était du vrai. Y a-t-il une différence de garçonnisme entre ta
sur aînée et toi ? Les petites surs ont-elles été protégées du
fantasme de garçon de ton père par la naissance de ton frère qui aurait totalement
comblé cette béance. Enfin, dernière proposition en forme de question : dans les
relations de rivalité avec certains gars de l'I.M.E., est-ce que tu rejoues, est-ce que
tu « re-jouis » ta rivalité avec ton frère, s'il y en a eu une. - Je crois pouvoir dire que j'ai été élevée en garçon : l'harmonica, le
sport, le patin à roulettes où je prenais toujours de gros risques, ma façon de
mhabiller aussi. A onze ans, mes parents m'ont donné
de l'argent pour acheter des vêtements, de quoi me refaire à neuf pour la première fois
de ma vie car, jusque-là, je portais tous les habits devenus trop petits de ma sur
aînée. Et là, je suis allée aux Dames de France acheter un lewis - seuls les garçons
en portaient à cette époque - un gros blouson en cuir trop grand pour moi et une paire
de clarks. Des habits de mec, quoi ! Et j'aime autant te dire que je les ai usés
ceux-là. J'aimais être à l'aise dans mes baskets. J'aimais la simplicité. Je ne
comprenais pas pourquoi ma sur rêvait de maquillages, de bas mousse, de
soutien-gorge. C'est de là qu'est née, une grande différence
entre ma sur et moi. Différence qui nous rapprochait d'ailleurs car, là, au moins,
il n'y avait pas de jalousie. Moi, je ne voulais pas me cacher derrière tous ces
artifices. Mes plaisirs étaient ailleurs. On ne se piétinait pas réciproquement les
plates-bandes. La naissance de mon frère ? Ça nous a fait un
partenaire de plus. Au lieu d'être deux, on était trois. Entre nous, les gosses,
c'était très chouette ; surtout qu'on se suivait tous les trois, à treize mois de
différence. Suivant les moments, chacun de nous se trouvait seul à côté des deux
autres. Ou bien on était trois, Et par moments même, les trois étaient seuls. Je crois cependant que mon frère a eu du mal à
survivre dans tout ça, car les parents nous faisaient comprendre que, lui, c'était pas
pareil, c'était un garçon. Mais le pauvre, là où mes parents voulaient qu'il
réussisse : école, sport, musique, les deux surs y étaient déjà passées. Je crois quand même qu'il a été très
isolé : il avait droit à sa chambre individuelle, alors que Claudie et moi, on
était deux dans la même chambre, obligées de bien s'entendre pour que la vie à deux
soit possible. Mais je m'entendais bien avec mon frère, on se battait rarement, il n'y
avait pas de rapport de supérieur à inférieur. Mais c'est de mes parents que c'est
venu : Michel était le plus jeune des trois aînés. - A onze ans, s'habiller en garçon, surtout à cette
époque-là, il fallait vraiment que ce soit un désir fort. Le désir de garçon de ton
père t'a peut-être permis de rentrer dans le pays-garcon et tu as pu y découvrir toutes
les libertés que l'idéologie sexiste régnante leur permettait. Et tu as voulu en
profiter à plein. Mais il se peut qu'il y ait eu également lutte au niveau des
inconscients de tes parents. Car, élevée dans un milieu où les règles du jeu sont
très claires, ta mère savait comment on éduque une fille, ce qu'il faut lui permettre,
ce qu'il faut lui interdire, ce qu'il faut lui inculquer pour qu'elle ait un comportement
juste de fille bien inscrite dans la société. Mais, s'il n'y avait pas eu ton aînée,
elle aurait sans doute beaucoup moins facilement accepté de te laisser à ton père pour
te faire rentrer dans ses fantasmes à lui, pour qu'il puisse vivre et rattraper dans et
par sa fille. Mais le renoncement de ta mère à toi l'a peut-être conduite à
intensifier son désir sur ta sur. Cette hypothèse, je le sens bien, doit
d'ailleurs être très hasardeuse : ta sur est peut-être fille normale et non
excès de fille. - Je ne sais pas si mon père a abandonné ses
projets, une fois que le garçon réel est né mais je sais que moi je n'ai pas
abandonné. Il m'avait lancé dans des trucs où je trouvais mon compte et je ne voulais
pas lâcher le morceau. A tel point que mon frère a commencé le basket, mais n'arrivant
pas à me dépasser, il a ensuite fait du hand-ball. Mon père était fier de son fils,
sans arriver à en être satisfait. Y fallait toujours qu'il aille plus loin. Je n'ai pas
senti de relâche sur moi, à partir de la naissance de mon frère. Il faut dire que je
n'avais qu'un an ! C'est, je crois, une fois que mon frère est devenu plus grand que
mon père que les choses ont changé à leur niveau. Je ne sais pas. La différence de
garçonnisme entre ma sur et moi est flagrante. Elle était vraiment la petite fille
modèle, à la mode quoi ! On en a d'ailleurs très souvent parlé toutes les deux,
Mais elle me reconnaît ce côté garçon en positif : ça m'a donné la possibilité de
faire des trucs qu'elle ne pouvait pas faire et réciproquement. Pour mes petites
surs, c'est vraiment la liberté. Je crois que mon père est libéré de ses
fantasmes. Y les a réalisés depuis longtemps. Cependant, malgré tout, dans le couple
des petites, l'aînée est en relation avec ma mère et la plus jeune avec mon père.
C'est un peu comme si on recommençait à ce niveau. Les relations de rivalité que je connais à l'I.M.E.
ne sont pas, je pense, reliées aux relations avec ma sur mais à celles que j'avais
avec mon frère. Rivalité à un moment et entente à un autre. Mais en les revivant au
boulot, ça va plus loin, je crois. Il y a une différence essentielle, c'est que je perds
souvent. Avec mon frère, je gagnais presque à tous les coups. Au foot, à lI.M.E
par exemple, je suis nulle mais je ressens souvent comme une volonté de me dépasser pour
y arriver : je tombe, je cogne, c'est violent et risqué. Je veux arriver à leur
niveau ! Toute petite fille, je me rendais compte que ma mère
favorisait ma frangine et que, moi, il me restait mon père avec qui je me sentais mieux.
Je sentais toujours une atmosphère de conflit entre ma mère et moi. C'était peut-être
dû à mon entente avec mon père. Mais il n'y a jamais eu de conflit entre mes parents,
du moins ouvertement. Ça s'est toujours bien passé. Ma sur est fille normale et
non pas excès de fille, Je ne crois pas qu'il y ait eu de tiraillement entre mon père et
ma mère pour savoir qui allait investir sur moi. Ça s'est passé très naturellement. Et
dès le début, je pense. |
|||
| - Tiens, je m'aperçois que
vos prénoms : Claude et Danièle étaient « masculin-féminin » adaptés
par avance à la situation qui allait se présenter à la naissance. Tu dis que tu ne
voulais pas, comme le faisait ta sur, te cacher derrière tant d'artifices. Tes
plaisirs étaient ailleurs, pourquoi ? Est-ce suffisant comme hypothèse de dire que
tu as intégré les désirs de ton père. D'autres circonstances n'ont-elles pas joué
également : des rencontres, des chocs etc. ? Il peut se faire aussi que le désir
d'un parent soit moins fort, ou en partie comblé. Et quand il n'y a pas de parents ?
Et si on a à se construire soi-même son désir, sans l'hériter de ses parents ?
Ça me fait penser aux enfants autistiques de Bettelheim (la forteresse vide) et, par
conséquent, à ton boulot d'éducatrice. C'est curieux, avec toi, on peut saisir assez
directement les implications professionnelles d'une meilleure compréhension biographique. - Bien sûr qu'on ne peut pas centrer tout ce qui s'est passé
pour moi sur le seul fait que j'étais dans les désirs paternels. C'est de toute une vie
avec toutes les circonstances qu'elle comporte qu'il faudrait tenir compte. Tiens, je me rappelle un événement qui a marqué
les directions que j'ai prises. Au C. P., à Toulon, on faisait un peu de sport à
l'école. Et, là, il s'agissait de marcher et de faire la planche au milieu de la poutre.
A partir de ce fait, la maîtresse a convoqué mon père tout simplement pour lui dire
qu'il fallait me faire faire du sport car j'avais de l'avenir là-dedans. C'était un cercle vicieux. En effet, à la maison, je jouais beaucoup sportivement
avec mon père, donc à l'école, j'étais déjà à l'aise en gym. L'intervention de la
maîtresse, ça n'a fait que renforcer ce qui avait été commencé. A partir de là, mon
père vachement mis l'accent sur le sport en dehors de l'école et ça a duré jusqu'à 17
ans. Et, maintenant, j'aime toujours ca : la dépense physique pour aller jusqu'à
mes limites. Dans le sport féminin, j'étais toujours la meilleure car j'étais
casse-gueule et c'est comme ça que je me rapprochais des garçons. - Pourquoi ce désir d'aller au bout des limites ? Je m'aperçois soudain d'une autre constante : tu veux toujours aller aux frontières. Le verbe risquer a un sens fort pour toi. Tu fais beaucoup d'expériences dans tous les domaines (drogue, Grèce, sexe, fugue, sport). Et, de plus, tu as eu un camarade handicapé, un copain allemand, un ami avec un nom à particule et un prénom étrange du genre Orphée... - S'il n'y a pas de parents,
sil n'y a pas de désirs des parents sur les enfants, il y a bien souvent
indifférence. Les enfants sont alors isolés, avec rien autour pour pouvoir se modeler ou
se construire (prendre modèle ou réagir pour se faire une personnalité). Il y a des gars au foyer où je
travaille qui sont dans ce cas. Je pense surtout à l'un d'eux : il a toujours été
livré à lui-même. Ses parents s'en foutent complètement. Eh ! bien, ce gars-là a
beaucoup de mal à s'y retrouver, il a beaucoup de mal à communiquer. Les désirs des
parents sont très importants, je crois. A l'I.M.E., tous les gosses qui y passent sept à
dix ans de leur enfance et adolescence ont eu à l'origine des problèmes de
non-acceptation dans leur famille ; indifférence, rejet, exclusion, non-existence
sont des choses qui les touchent de près ! Ce que je vois surtout, c'est que ces
gosses délaissés ont beaucoup à revivre et à rattraper avant tout. - C'est vrai et je le sens dans
beaucoup de familles au travers des biographies. J'ai vu des septièmes et des huitièmes
absolument paumés et, beaucoup plus souvent encore, des troisièmes qui arrivaient après
un garçon et une fille qui avaient capitalisé absolument tout l'intérêt. Et il n'en
restait plus une miette pour eux. Il faudrait arriver à ce qu'un frère, une sur,
un leader, un éducateur... puissent peut-être créer une demande parentale de
substitution. - A propos de substitution,
c'est l'extase aussi pour moi quand je me sens épaulée par des gens qui m'écoutent ou
sont prêts à m'aider. Il suffit que quelqu'un de mon entourage ait sept ou huit ans de
plus que moi, la trentaine quoi ! Pour que je recherche en lui de la tendresse et de
la protection. Comme avec mon père ! - Et pourtant, ça n'avait pas
été toujours facile. Je me souviens de l'étonnant rapprochement avec tes parents qui
avaient essayé de te comprendre, de vous comprendre. Comment cela a-t-il pu se faire,
surtout pour ton père militaire ? Qu'est-ce qui a provoqué le virage chez
lui ? Et le souvenir des coups reçus s'est-il effacé en toi ? Ça ne t'a pas
marquée ? - Le rapprochement avec mes
parents s'est fait petit à petit, à partir de mes dix-sept ans. Au départ, on
n'arrêtait pas de s'engueuler sur des idées de société (les grèves au lycée, par
exemple). Puis, avec la drogue, c'est mon père qui nous posait des questions très
tranquilles. Il voulait savoir pourquoi ? Comment ? Il nous prenait par la
douceur. Il a dû se rendre compte que, par l/a force, il n'arriverait à rien. Surtout
qu'on formait un bloc à deux ou à trois, suivant le cas, et qu'on ne lâchait pas le
morceau. Et, finalement, c'est grâce à mes deux petites surs qu'on s'est mis tous
d'accord. Ma mère a viré de bord, elle a osé résister : elle n'était pas
d'accord pour qu'on les frappe. Elle s'ouvrait à beaucoup de choses. Elle écoutait
Françoise Dolto à la radio. Et, de notre côté, il y a eu une acceptation de nos
parents tels qu'ils étaient. Tout ça a assoupli les échanges. Je n'en veux absolument
pas à mon père de m'avoir battue. Tout ça, c'est oublié ! Peut-être que je me
sentais coupable de dissimuler la vérité et que je le sentais dans son droit de chercher
à savoir. Il y a eu beaucoup de ruptures entre eux et nous, mais à chaque fois, ça nous
a rapprochés un peu d'eux. Et, en même temps, ils nous reconnaissaient en tant que
nouveaux adultes. - A propos de tes parents, ta
biographie sonne différent. Je veux dire que presque toutes les autres incluent les
parents et les grands-parents. Et toi, ça ne semble pas avoir beaucoup compté dans la
construction de ton être. Pourtant, des grands-parents du Léon, avec leur rigueur
morale, leurs traditions ? - Non, vraiment, je ne crois pas
que ça ait été déterminant. Il faut dire que nous ne sommes pas restés stables. Il y
a eu beaucoup de circonstances dans ma vie. Ce sont elles qui ont pesé. Je sais que mon
père est issu d'une famille de paysans. Il aurait bien voulu rester à la ferme, mais il
n'y avait pas de place pour lui (3 garçons, 3 filles). Il s'est donc engagé dans la
marine. Je ne connais pas la famille des grands-parents maternels. - Il y a donc eu également des
circonstances historiques, géographiques, économiques... - Ma mère était fille unique.
Sa mère avait eu 16 ou 17 frères et surs. - Et elle a eu cinq enfants - Les parents de ma grand-mère
sont morts jeunes. Mon grand-père était maçon. Je ne connais guère ma famille. - Bon, je vois bien qu'il n'y a
guère à creuser de ce côté-là. C'est vrai que ton territoire de vie, ça a été ta
famille étroite et non la famille élargie. Revenons-y. Ta sur aînée, tu as tout
dit ? Et ton frère, unique garçon parmi quatre filles, ce n'est pas rien. Et tes
petites surs ? - Mon frère était très
autoritaire avec elles. Il se vengeait sur elles de l'attitude de mon père, en refaisant
la même chose. Maintenant, ça va mieux. Mais mon frère a, je pense des problèmes,
vis-à-vis de la famille. Il vient me voir de temps en temps pour chercher un peu de
liberté chez moi, car il vit toujours chez mes parents, au chômage. Je lui ai conseillé
de se barrer de chercher son indépendance car ça met des tensions entre les parents et
lui. Il veut être guitariste professionnel mais je crois que c'est un rêve, pour le
moment. Y a passé le concours d infirmier psy ! Jespère qu'il le réussira.
On verra. Il en veut beaucoup aux
privilégiés, à ceux qui s'en sortent bien. Et lui, il veut faire carrière dans la
musique. Il a eu des privilégiées autour de lui, ça l'a fait souffrir. Toute sa vie, il
a essayé d'arriver au même niveau que ses surs : scolairement, sportivement,
musicalement. Il lui reste un domaine : la musique car moi, à la guitare, je me suis
dirigée dans un sens bien précis, ce qui lui a permis de suivre d'autres directions où
personne n'était encore passé. Et maintenant, il s'accroche. Je ne crois pas que mon
père ait jamais renoncé à faire pression sur son fils. Bien au contraire. Quand mon
frère est devenu grand et presque adulte, ça devenait urgent pour mon père qu'il fasse
quelque chose. Mais mon frère a eu des réactions, par exemple, l'école buissonnière,
dès son plus jeune âge. Il n'a pas de boulot et ne veut pas d'un boulot con où il
s'emmerderait. Son terrain de la musique est aussi une tactique car mon père aurait
toujours voulu jouer d'un instrument. Alors, là, mon frère a le champ libre. Seulement
mon père ne voit pas ça comme un métier et il n'accepte pas que son fils reste
délibérément au chômage. Cependant, en un certain sens, il a toutefois répondu au
désir de mon père : le bricolage ; il aime travailler de ses mains. Et, ces
temps-ci, il donne un coup de main à mon père pour travailler sur la maison neuve. C'est
d'ailleurs une des conditions pour que Michel puisse être logé et nourri à la maison,
sans autre travail. Là, c'est pour lui un des rares points de revalorisation aux yeux de
tous. |
|||
| - Ça ne m'étonne pas que
Michel soit un enfant d'objets, de la même façon que toi, tu es un enfant de personne.
Mais j'y reviendrai. Cette question de la piste de réalisation musique me fait réagir.
Un jour, dans une maison de jeunes, j'ai rencontré un clarinettiste qui s'y entraînait
régulièrement. Je lui ai dit à brûle-pourpoint : - Dis, toi et la clarinette ? - Quoi, moi et la clarinette ? Pourquoi j'en ai
fait ? Oh ! c'est pas compliqué : entre dix et treize ans, mon père m'a
régulièrement battu pour que je suive des cours de cet instrument. Mais un jour, à
treize ans, j'ai participé à un concert. Et ça m'a beaucoup plu. Au point que je me
suis pris, de passion pour cet instrument que je détestais auparavant. Et je suis même
devenu soliste dans une musique militaire nationale. - Mais pourquoi ton père tenait-il à ce point à ce
que tu en fasses ? Il était clarinettiste ? - Non, pas du tout. Mais son père l'était. - C'est peut-être parce qu'il regrettait - ou pour
réparer un refus - qu'il a voulu que tu le deviennes ? - Je ne sais pas. En tout cas, ce ne sont pas des
méthodes. - Tu devrais t'en réjouir puisque ça t'a permis de
devenir ce que tu es : heureux !! As-tu des enfants ? - Oui, un garçon. - Alors, il sera clarinettiste ? - Peut-être, si ça lui plaît. De toute façon, je ne
lui imposerai rien. - Oui, et quand il sera plus grand, il t'engueulera de
ne pas l'avoir forcé à jouer de cet instrument. Et, tu verras, s'il a un fils à son
tour, il l'obligera à jouer de la clarinette. Pour son bien. Et cette obligation lui sera
peut-être bénéfique comme elle l'a été pour toi. - Oui mais, moi, c'est par un coup de chance que c'est
devenu comme ça. J'aurais pu en être dégoûté à jamais. Danièle. - Eh bien moi tout ce qu'on a dit, ça
semble du passé. Maintenant, j'ai un peu l'impression d'hiberner. J'ai le sentiment
d'avoir testé beaucoup de choses auparavant mais, actuellement ma vie se règle avec plus
de contraintes. Je suis isolée. Je n'ai plus de relations. Mais je ne voudrais tout de
même pas en rester /à, je voudrais continuer. En relisant mon mémoire biographique de
fin de deuxième année d'I.U.T., je m'aperçois que ma réflexion allait très loin. J'ai
dû changer en superficie, mais le crois que quand le fond est resté le même. Alors, il
me faudra bien trouver le moyen de me replacer sur mes bases profondes. J'ai peut-être
commencé à réaliser mes désirs dans d'autres domaines ? Le boulot,
peut-être ? C'est vrai que je vis plus de relations avec les gars du foyer. Mais
est-ce que ça ira loin ? Je ne sais pas ce qui m'arrive. Je me laisse enfermer.
Est-ce que ça va durer ? Ça m'étonne, je ne me reconnais plus... C'est ici que s'était terminée
provisoirement ? - la (co) biographie de Danièle. Nous l'avions stoppée parce
qu'elle partait en vacances, pour deux mois... en Corse !!! Mais aussi, probablement,
parce que nous avions fait le plein. Car il ne faut pas demander à cette pratique plus
qu'elle ne peut donner. C'est mille fois plus limité qu'une psychanalyse. On a pu le
constater : tout se fonde uniquement sur la prise en compte d'éléments réels. A aucun
moment, nous n'avons cherché à travailler au niveau de l'inconscient, par exemple au
niveau des rêves ou de l'étude de dessins, de textes d'écriture automatique... Et
pourtant, dans ce dernier domaine, nous ne manquions pas de matière première. Car, nous
avions également inventé un atelier d'écriture collective., Et nous produisions des
textes à foison. Mais jamais, au grand jamais, nous ne nous sommes risqués à une seule
interprétation. Pourtant, de nombreux co-biographants se retrouvaient dans cet atelier et
on aurait pu se faire s'interpénétrer les deux activités. Mais il y a eu comme un
cloisonnement ; les choses sont restées séparées. Cependant chaque groupe se
trouvait enrichi de l'amitié qui s'était encore mieux installée dans l'autre. Et la
communication biographique s'en trouvait favorisée. Ajoutons que l'on vivait une sorte
d'unité des contraires puisqu'on passait tour à tour d'une expression parfois profonde
mais ignorante d'elle-même à une recherche au niveau du conscient. Mais je m'embarque
déjà dans la biographie de groupe. Revenons plutôt à notre réalité qui est ce texte
que le lecteur a entre les mains. Et bien non, il faut auparavant que je signale que j'ai
revu Danièle. En effet, elle a été nommée gérante d'un foyer-bar de jeunes dans une
commune des Côtes-du-Nord, beaucoup plus loin de chez elle. Dans cette commune, les
jeunes n'avaient aucun lieu de rencontre. Alors, la municipalité avait créé ce foyer
pour « qu'ils soient moins tentés de faire des conneries ». Danièle
avait été choisie parce qu'elle avait engueulé celui qui assurait les entretiens de
sélection. Il avait pu ainsi vérifier qu'elle avait du répondant. Elle a d'autant plus
d'ascendant sur les jeunes qu'elle fait maintenant de la moto ; de la grosse moto
évidemment ! On voit qu'elle a retrouvé ses bases. Mais je m'avance, elle n'est
peut être déjà plus sur ce poste... Nous pouvons maintenant revenir au lecteur. Qu'est-ce
qu'il pense de tout cela ? Fallait-il lui mettre ce texte sous les yeux ?
Pourtant les deux interlocuteurs l'ont fait sans aucune réticence et pensaient que ça ne
présentait aucun inconvénient. Mais tout le monde n'en a pas été convaincu. Voici la
réaction d'un universitaire, spécialiste des autobiographies : « J'ai lu ce cahier avec des sentiments mélangés : d'abord un sentiment de gêne - ou, plutôt, le sentiment d'être un intrus. Donc, pas du tout, une sensation d'indiscrétion ou d'impudeur. Mais tout simplement que j'étais en trop - que ce texte écrit n'était pas fait pour être lu par moi - ou qu'alors, il fallait que je prenne à mon tour un crayon d'une autre couleur pour ajouter mon grain de sel - et qu'à la limite, le texte de ce cahier n'est pas fait pour être lu autrement que comme la trace de quelque chose qui s'est passé. Vous écrivez l'un et l'autre pour débrouiller, pour voir clair et absolument pas pour raconter : donc, si on y cherche le récit, on est déçu (d'autant que le mouvement qui conduit du particulier au général écrase rapidement tous les récits qui pourraient se développer). Et si on cherche à débrouiller et à voir clair comme vous deux, alors on est plutôt renvoyé à soi. (Tout ceci n'est pas une critique, j'essaie simplement de te dire l'impression que j'ai ressentie). De quoi s'agit-i ? Jimagine que c'était un peu comme ça que devaient être, autrefois, les « lettres de direction spirituelle ». Tu as un côté « évangélique », « direction pastorale ». Le travail que tu fais avec le co-biographant est en effet de faire comprendre pour désaliéner, mais aussi d'encourager et de guider vers une nouvelle ligne de vie. Jamais je n'ai vu « biographie » si peu engluée dans le passé, si tendue vers l'avenir, C'est dû à ton tempérament, à la différence de génération avec les co-biographants. (As-tu eu l'occasion de travailler avec les gens de ton âge ?) Dans le cas de ce cahier, du moins, la co-biographie n'est pas fondée (malgré le jeu que tu as l'air de jouer) sur une relation d'égalité ; elle n'est pas réellement réversible (par exemple, ta partenaire ne profite jamais du dialogue pour réfléchir à ton histoire à toi ou pour te poser des questions, pour te déloger de ton « évidence » etc.) Je me disais aussi que, fatalement (ce n'est pas une critique, mais une constatation) toutes les biographies que tu fais doivent avoir tendance à se ressembler : tu amènes chacun à poser les mêmes problèmes dans les mêmes termes (et c'est une très grande force de po | |||