Documents de L’EDUCATEUR
Numéro 182-183
Supplément au n°8 de mai 1985

LES CO-BIOGRAPHIES DANS LA FORMATION 

LES CO-BIOGRAPHIES

L’ECHO-BIOGRAPHIES

L’ECO-BIOGRAPHIES

L’ECHOGRAPHIE-BIO

 

Paul Le Bohec

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La pratique de la pédagogie Freinet, si elle s’appuie sur des principes de base, ceux que Freinet appelait les invariants, n’est pas régie par un dogme. De même, si elle se veut résolument matérialiste, elle ne saurait être réduite à un recueil de recettes.

Elle est en permanence, et de façon dialectique,a ction et recherche, recherche et action, somme de recherches et d’actions individuelles (de personnes ou de petits groupes) versées dans ce creuset de recherche-action collective qu’est le Mouvement de l’école moderne.

La pratique de la pédagogie Freinet conduit des milliers d’éducateurs à explorer des domaines très divers, tant pour ouvrir de nouvelles pistes que pour mener plus loin des pistes déjà bien pratiquées. Aussi arrive-t-il que les voies des uns ou des autres divergent en apparence ou aboutissent provisoirement à des pratiques très différentes. C’est alors que la confrontation est nécessaire, dans un esprit coopératif et le plus objectivement possible.

Les Documents de l’Educateur ont pour but de permettre cette confrontation, en permettant la communication des travaux d’une personne ou d’un groupe de personnes à tous ceux qui vivent de près ou de loin la vie du Mouvement qu’à poursuivre sa recherche, ce qui est déjà beaucoup. 

Lorsau’on nous demande : « Quelle est la ligne de votre Mouvement ? », nous devrions répondre : « Nous sommes le mouvement qui déplace les lignes ».


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Ceci qui pourrait n’être qu’un jeu de mots correspond en fait au contenu de l’ouvrage. C’est à partir de soi et de ses éléments de vie qu’on peut le mieux asseoir sa compréhension du monde ; la vie des autres peut nous être un miroir de réflexion et cette aide nous sera toujours précieuse. Nous avons à sonder les milieux de notre passé pour mieux nous saisir au milieu de notre présent. Et il nous faut un regard approfondi pour bien discerner des éléments qui ne sont pas immédiatement préhensibles.

Dans beaucoup de professions, l’adulte est un « outil » de première importance. On se doit donc de le perfectionner en essayant d’être le plus possible au clair de soi. Ainsi on se trouvera beaucoup plus disponible. 

Paul Le Bohec


Pour servir d’introduction

J’ai longtemps pensé que mon expérience de l’utilisation des biographies dans la formation était trop spéciale, trop particulière, pour pouvoir intéresser qui que ce soit en dehors de notre cercle très restreint de co-formation. Mais, au cours d’un stage de pédagogie Freinet, un professeur d’Ecole Normale qui avait entendu parler de ce que je faisais à l’I.U.T.- Carrières Sociales de Rennes est venu m’interroger sur cette pratique. Je sais par ailleurs que beaucoup d’autres personnes s’intéressent également à la question. Aussi, je m’imagine que si je reproduisais ici le dialogue que nous avions eu ce jour-là, ce serait une bonne façon de les introduire dans le champ de notre expérience.

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Les co-biographies dans la formation

Giacintha - Mais comment t’est venue l’idée d’utiliser les biographies en psycho-pédagogie ? 

Paul – Eh bien, tout simplement, c’est parce que j’étais freinétiste. Tu sais que les disciples de Freinet s’efforcent toujours de partir de l’expérience réelle, de la vie elle-même. C’est à partir des faits, des événements et des questions qu’ils suscitent chez les individus - et des hypothèses qui ne manquent pas de naître dans les groupes de recherche auxquels ils appartiennent – que peuvent se réaliser les plus sûres acquisitions, les meilleures intégrations d’un savoir. 

Cela, je l’avais moi-même vérifié au cours de mes trente années d’enseignement à des enfants de six à neuf ans. Mais quand, en 1970, je me suis trouvé subitement placé devant des étudiants en formation d’animateurs socio-culturels, je me suis trouvé complètement démuni. Aucune de mes tactiques pédagogiques d’enseignement des maths, du français, de la lecture, de l’écriture ne pouvait être utilisée dans cette structure de l’enseignement supérieur où je me  trouvais ainsi parachuté. Sur quelle base pouvais-je asseoir ce cours de psycho-pédagogie que j’étais censé leur donner ? Je ne pouvais pas les faire travailler sur leur expérience d’animation puisqu’ils n’en avaient pas, puisqu’ils venaient précisément à l’I.U.T. pour acquérir une formation dans ce domaine. 

Et je ne pouvais pas fonder mon enseignement sur la communication de mon savoir d’animateur qui était très limité et qui  n’avait d’ailleurs pas été un critère de choix pour mon intégration dans l’équipe. Il fallait donc que je réfléchisse un peu. Dans la nécessité où je me trouvais de découvrir une base de départ, je me suis rabattu sur une idée très simple. Je me suis dit :

Jusqu’ici, ils ont vécu vingt années de leur vie. Ils ont donc à leur disposition un capital énorme de faits, d’hypothèses, de sentiments, de sensations… On devrait pouvoir partir de cela. On verra bien où ça nous mène. Et même si ça ne semble pas avoir de rapport direct avec l’animation, ça devrait cependant très bien pouvoir s’inscrire à l’intérieur d’un cadre de formation. 

Et j’étais vraiment persuadé qu’il serait possible de dégager de toutes ces expériences de vie des notions très intéressantes.

- Bon, je comprends. Ce ne sont donc pas des biographies d’auteurs célèbres ou de personnages connus pour une raison ou pour une autre. Ce sont les biographies de tes étudiants. 

-Exactement. Mais, de plus, je suis prêt à partir de la mienne si je sens que ça peut servir à amorcer la pompe. 

- Mais alors, pourquoi dis-tu biographies. Le terme autobiographies ne serait-il pas plus approprié ? 

-Peut-être . D’ailleurs, je ne suis pas très fixé sur le terme à utiliser. En fait, c’est souvent dans les biographies des autres qu’on trouve des éléments intéressants pour ça. En vérité, l’expression « co-biographies » correspondrait mieux à notre pratique. Mais, évidemment, lorsque quelqu’un fait « sa » biographie, il s’agit d’une autobiographie. Comme dans nos groupes, on passe souvent d’un genre à un autre, je m’en tiens au mot « biographies » qui recouvre tous ces sens.

- Mais est-ce que je pourrais travailler de cette façon avec des normaliens ou des enseignants en recyclage ? 

- Evidemment, puisqu’ils ont aussi une expérience de vie propre et même une expérience propre de l’école. 

- Ca   m’intéresse. Est-ce que tu ne pourrais pas m’en dire un peu plus pour que je sache si c’est la peine que je tente moi aussi d’utiliser cette stratégie d’apprentissage ? Mais je te préviens, je suis très facilement sceptique. 

- Oh ! mais … tranquillise-toi. Je n’ai pas du tout l’intention de te convaincre. C’est à chacun de se convaincre lui-même ; s’il en éprouve le besoin. Cependant, cela m’intéresse de te donner à connaître de notre expérience puisque « c’est quand on explique qu’on comprend ». Et c’est vrai que j’ai envie de  mieux comprendre. 

- Mais comment procéder pour que je saisisse vraiment l’affaire. Il n’est sûrement pas question que j’aille participer à vos groupes. Vous êtes vraiment trop loin… 

- Eh bien, pourquoi ne pas faire un groupe à deux ? Je pourrais commencer par ma biographie et on continuerait par la tienne. 

- Non, non. Nous n’en aurons pas le temps matériel puisque le stage se termine demain. Commençons plutôt par la mienne Je comprendrai plus vite parce que je serai directement concernée.

- Tu as raison. Allons-y. Mais, auparavant, je veux te préciser que ce n’est pas du tout comme cela que nous procédons. C’est simplement pour que tu puisses avoir un aperçu de la chose. 

Commençons si tu le veux par ton prénom : Giacintha. 

- Alors, là, tu mets dans le mille. C’est dans ma vie un élément qui a compté. Mon père voulait que je m’appelle Margherita. Mais il n’était pas là le jour de ma naissance. Et il s’est mis très en colère quand il a appris qu’on m’avait prénommée Giacintha-Margherita.

- Eh bien, tu imagines ce que cette histoire de prénoms pourrait déclencher dans un groupe de co-biographies. Personnellement, j’ai craint pendant toute mon enfance que mes camarades d’école ne découvrent mon second prénom : Guillaume. Il rentrait dans la série des prénoms de mes oncles et tantes dont je n’étais pas particulièrement charmé : Anastasie, Angélique, Auguste, Guillaume, Théophile, Philomène… Je craignais d’offrir une prise facile aux terribles moqueries de mes camarades. 

Une étudiante nous a dit également que sa mère l’appelait Geneviève et son père Patricia. Tu sais également que le frère aîné mort-né de Vincent Van Gogh s’appelait aussi Vincent. Et, de plus, à tout moment, en descendant l’escalier de sa maison, l’enfant voyait devant lui la tombe de ce Vincent Van Gogh, déjà mort une fois. Dans ton cas, par exemple, tu aurais pu ne plus avoir si tu étais Giacintha ou Margherita. Et Margherita aurait pu faire fonction de double imaginaire… Mais je vais trop loin . Et tes grands-parents ? 

- Ils ont vécu en Italie. 

- Ah ! tu es d’origine italienne ? 

- Oui et je sais déjà ce que tu vas me dire : il y avait une demande de mes parents émigrés italiens pour que je réussisse en français. J’y ai répondu… etc.

-C’est vrai, cette question de la demande, de la pression parentale pour la réussite des études est très importante. Elle court à travers beaucoup de familles. On la retrouve souvent à l’origine de problèmes personnels ou familiaux. Mais revenons à tes grands-parents.

- Mon grand-père paternel est parti travailler en Autriche. Et il n’est plus revenu. 

- Alors qui a assumé la fonction-barrière ? Qui visait à maintenir une loi structurante ? Ta grand-mère ? 

-Oh ! Non, elle était d’une extrême pauvreté et se consacrait entièrement à la survie matérielle de la famille. 

- Alors, le frère aîné de ton père ? 

- Non. Il était très sérieux mais il n’avait aucune autorité sur mon père. 

- Alors ? 

- Mon père a fait les quatre cents coups. Il s’est débrouillé : le système D, quoi ! Il a mené une vie très dissolue jusqu’à son mariage.  Et, après il s’est calmé.

- C’est curieux. Quel était son métier ? 

- Au début, en France, il a fait un peu de tout. Et puis ; il a retrouvé son métier de menuisier. C’est un très bon ouvrier, soigneux, précis, exigeant. 

- Ah ! Bon. On dirait qu’il se serait donné, là dans cette rigueur, la loi structurante qui lui a manqué. 

-Peut-être. Il travaille comme artisan. Avec un tempérament « anar » comme le sien, il n’était pas question qu’il travaille dans une entreprise. 

- Il doit y avoir autre chose. 

- Oui, c’est vrai, il aime son métier, il aime vraiment le bois. 

- Eh bien, tu vois, là encore, dans un groupe, on aurait sûrement abordé, à cette occasion, la question du travail concret-manifestation-de-soi et du travail-abstrait-mécanique-et-extérieur-à-l’individu. D’ailleurs, cela nous est arrivé. Nous avons vu des pères se transformer complètement – et leur famille avec eux – quand ils ont été contraints de se reconvertir. Par exemple, un garçon qui n’avait pu être cultivateur comme son frère aîné parce que la ferme était trop petite pour deux, était devenu puisatier. Creuser les entrailles de la terre, trouver la source, quelle jouissance ! Mais il y a eu une adduction d’eau dans la région. Alors, il est devenu ouvrier dans une entreprise de dix personnes. Son caractère s’est transformé et toute la famille en a souffert. Il est évident que nous considérons également les événements d’ordre économique et d’une manière plus générale tout ce qui a pu compter dans une vie et surtout dans une enfance… Mais le frère aîné de ton père ? 

- Il est  ouvrier chez Fiat. Il est responsable syndical. Mais pourquoi ris-tu ? 

- Ecoute, c’est presque caricatural. J’étais justement en train de penser : c’est un frère aîné, donc il y a des chances qu’il ait assumé des responsabilités. 

- Ce n’est tout de même pas automatique à ce point ? 

- Non, bien sûr, il ne s’agit que de probabilités. Mais les aînés réussissent souvent leur vie quand ils peuvent sublimer leur situation difficile d’aîné dans des postes de responsabilités. D’ailleurs, plus de 70 % des candidats à l’I.U.T. – Carrières Sociales sont des aînés. N’est-ce pas curieux ? 

- Oui, mais cela ne devrait être qu’un élément dans une constellation ? 

- Bien sûr, ce n’est qu’un élément. Cependant, il est évident que le rapprochement de plusieurs éléments de cette sorte permet de mieux comprendre la singularité de chaque être. Mais revenons à ta famille. 

- Je m’entends bien avec mon oncle. Il a été fait prisonnier en Russie pendant la guerre. Et il est revenu communiste. J’aime beaucoup discuter avec lui. Tandis qu’avec mon père, il est impossible d’avoir une conversation sérieuse. C’est très simple pour lui : pour s’en sortir, il suffit d’être démerdard et travailleur. A ses yeux, il n’y a que la chance, pas autre chose. 

- Ca me semble clair : il a dû se construire tout seul. Alors, il parle sur son expérience et il généralise comme nous sommes tous tentés de le faire. C’est tout pour ta famille paternelle ? 

- Non, mon père avait un jeune frère dont je ne sais rien sinon qu’il est mort avant ma naissance et qu’il s’appelait Giacintho

- Giacintho !! Et c’est pour cela que ta grand-mère paternelle a voulu qu’on t’appelle Giacintha ? 

- Oui, évidemment

-Tiens, là encore, quelque chose de très important : tu avais le prénom d’un oncle mort. Mais tu étais une fille et tu ne pouvais être vraiment l’exact enfant de substitution. Comme presque toujours, face à une situation, il y a une solution, ou la solution contraire. Quelquefois les parents sont heureux que le nouvel enfant vienne combler le vide. Dans ce cas, les suivants risquent d’être superfétatoires. Mais, parfois, au contraire, on lui en veut d’avoir pris la place du cher disparu qui était, lui, si pétri de qualités. De toute façon, on essaiera de le modeler, de le faire se glisser dans le moule fictif de l’autre, de lui faire vivre des virtualités. Et du côté maternel ? 

- Oh ! Là, c’est rapide. Ma mère est morte quand j’avais un an. A cause, certainement, de la pauvreté extrême de la famille qui ne pouvait la faire soigner. Nous venions d’émigrer en France. J’ai été élevée par sa sœur aînée. Toute la famille voulait que mon père se remarie avec elle. Mais il n’a pas voulu car elle était cardiaque. C’est elle qui porte au doigt l’alliance de ma mère. 

- Et ta belle-mère, tu t’es bien entendue avec elle ?

 

- Très bien, jusqu’à l’âge de neuf ans surtout. C’est à ce moment que j’ai appris incidemment que je n’étais pas sa fille. Elle a essayé aussitôt d’inventer je ne sais quelle histoire pour effacer la révélation. Mais je pleurais, je pleurais, j’avais compris. Mon père m’a d’ailleurs dit toute la vérité dans un sous-sol.

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- Dans un sous-sol ? Et ça ne te fait rien quand tu vas dans le métro souterrain ? 

- Mais non, pourquoi ? 

- Ca aurait pu se faire. Mais j’ai dit cela pour dire une connerie. Je pensais que ça devenait nécessaire : ça permet de respirer un peu. Mais c’est aussi, chez moi, une tactique économique d’apprentissage. J’aime apprendre à coups d’hypothèses hasardeuses. Au lieu d’attendre que les démentis s’imposent aléatoirement à moi, je les provoque. Je m’attends à chaque fois à une réponse qui va régler immédiatement son compte à la question idiote. Et c’est généralement ce qui se produit. Mais, parfois, au lieu de tomber à côté, je mets en plein dans le cadre. Alors c’est toute une nouvelle zone d’exploration qui s’ouvre à partir de ce que j’avais lancé au hasard, comme ça, en l’air, pour voir ; comme je viens de le faire à partir de ton expression « dans un sous-sol » qui m’a surpris. Evidemment, ça me donne parfois l’air idiot. Mais je pense que ça vaut vraiment la peine de courir le risque d’être mal reçu. 

En cette occurrence je n’avais guère de chances de t’apporter un élément de réflexion utile. Car s’il est vrai que tant de phobies, tant d’allergies sont liées à des événements marquants de l’enfance, on ne met pas facilement le doigt dessus. C’est inscrit trop profondément dans l’être qui a été obligé de s’en accommoder par tactiques infiniment entrelacées. 

Cependant, j'ai bien fait de te dire cela car ça va me permettre de préciser une idée fondamentale : en aucune façon, nous ne prétendons nous approcher de la psychanalyse. Nous n'avons absolument aucune compétence à ce niveau. Nous cherchons simplement à nous constituer, ensemble, un savoir de petite envergure, mais bien référencé, un savoir utile à l'animateur qui doit faire face à des situations difficiles quand il se trouve placé dans un foyer de jeunes travailleurs, une structure d'accueil de jeunes délinquants, un centre de réinsertion de prisonniers, une association de femmes en difficultés... La question fondamentale qui se pose souvent c'est : « Comment établir un contact avec ces personnes que la vie a presque condamnées à se choisir ce type de solution ? » Eh ! Bien, c'est souvent par le biais de conversations biographiques que l'animateur peut parvenir à accrocher quelque chose alors que, jusque-là, tout s'était dérobé. Aussi, pour notre formation, nous nous appliquons à rester au niveau des faits et des situations que nous avons réellement et personnellement connus. Je vais te donner un exemple : un jour, Myriam nous dit que son grand-père était palefrenier. Son fils, le père de Myriam, voulait lui aussi faire un métier de cheval. Mais son père le lui avait rigoureusement interdit. Alors il s'est fait voyageur de commerce - pour pouvoir cavaler ? Mais, tous ses loisirs, il les passe avec des chevaux. Et, attention, pas pour se balader... pour les dresser !!! Evidemment, c'est dangereux. Aussi, pour l'empêcher d'y aller pendant le week-end, la mère de Myriam utilise, sans s'en rendre compte, des tactiques de santé. Ajoutons que Myriam est devenue elle-même allergique au poil de cheval quand son jeune frère s'est mis à son tour à l'équitation. 

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Et ça a beaucoup servi à Myriam de nous dire tout cela et d'y discerner, en même temps, quelques éléments de compréhension de sa vie. Et de découvrir des pistes de possible déculpabilisation. 

Et ça a servi aussi à Michel qui s'est trouvé également dans « une situation de cheval » et qui comprend mieux, maintenant les tactiques de vie de son père. Et grâce à ce recul, il a maintenant de bien meilleures relations avec lui. 

C'est d'ailleurs une des constantes de notre travail : au lieu de continuer à s'engager pulsionnellement dans des relations sans issue, le fait de se mettre à distance - et l'apport des autres permet souvent de devenir plus serein dans l'échange avec ses parents et sa famille élargie. Et dans le travail de l'animateur - comme dans celui de l'enseignant - cet agrandissement de la disponibilité permet une meilleure compréhension des choses. Chacun ayant principalement à comprendre qu'il est le produit de circonstances et que ceux qui ont contribué à le placer dedans ont été eux-mêmes le produit de circonstances et ceux qui... Mais j'ai eu tort de blaguer sur le métro. On va nous dire : « C'est de la psychanalyse de bazar. C'est du délire pur et simple. C'est votre imagination qui s'emballe... » 

- Mais, moi aussi, on pourrait croire que je me laisse aller à imaginer. Quand je regarde ma vie, je n'en reviens pas, on dirait un véritable roman. 

- Mais toute vie est un vrai roman. C'est d'ailleurs l'une de nos plus étonnantes découvertes : toute vie pose des questions fondamentales et y renvoie régulièrement. Malheureusement, dans cette société, on a pris l'habitude de s'intéresser seulement à quelques personnes « reconnues ». Et les gens de la vie ordinaire ne savent pas que leur vie n'est pas du tout ordinaire et qu'elle est aussi intéressante et aussi digne d'attention que n'importe quelle autre vie. Comme pour la culture, on prend les choses par le mauvais bout. On force les gens à s'intéresser aux idées et aux réalisations des « grands hommes » - qui sont toujours des hommes d'un certain monde - Et, naturellement, les gens ne se sentent pas concernés. Et pourtant, ça les concerne en tant qu'êtres humains ayant affaire à des êtres humains. Seulement, s'ils n'ont pas appris à prendre en compte leur propre expérience, à la croire digne d'intérêt, à en accepter la validité, ils ne vont pas se mettre en marche à partir de leurs propres bases. Et ils ne vont donc pas se construire leurs propres questions. Tandis que s'ils sont amenés à s'interroger sur leur vie, les plus fortes de leurs questions ne pourront trouver de réponse qu'auprès des êtres humains qui auront eu le privilège, parfois douloureux, d'aller jusqu'au bout de l'exploration d'une des dimensions possibles de l'être. 

- Bon, j'ai compris : ton truc des biographies permet à chacun de s'interroger sur sa propre démarche, de chercher à voir comment il fonctionne, de repérer ses tactiques de vie et les solutions que les autres apportent à leurs propres difficultés. Personnellement, le peu que nous avons réalisé ensemble me fournit déjà quelques pistes de réflexion que j'aimerais bien suivre. Mais dis-moi comment vous travaillez puisque tu dis que ce n’est surtout pas comme cela qu'on « fait une biographie ». 

- La différence essentielle, c'est qu'il n'y a pas ce questionnement précipité et incisif d'une seule personne que je n'ai consenti à pratiquer que pour te faire rapidement prendre conscience de tout ce que peut recouvrir notre travail. Ce questionnement semble pousser l'individu dans ses derniers retranchements comme je m'imagine que le font certains psychanalystes. Ce que nous faisons s'apparente plus à la psychologie sensible (adlérienne ?) de Freinet. Il y a davantage d'égalité entre les participants. Il n'y a pas de « supposé sachant ». Nous sommes ensemble pour repérer et construire ensemble. 

Nous ne formons pas un groupe de thérapie. Cela se produirait si quelqu'un exposait seul ses problèmes personnels, dans une relation duelle avec un groupe maternant. Non, c'est beaucoup plus circulant, plus hétéroclite, plus ouvert que cela. Chacun intervient comme il l'entend, quand il l'entend. Il peut formuler de nouvelles hypothèses, revenir sur ce qu'il a déjà dit, ajouter un complément d'information, exprimer une analogie de situation, interroger pour conduire à une piste de réflexion qu'il aimerait suivre pour lui-même, travailler en aparté avec un ou deux copains, fournir lors de la séance suivante le produit de sa perlaboration... Et puis, ce qui nous protège de la visée thérapeutique, c'est l'existence d'un troisième terme (paternel ?) entre l'individu et le groupe : je veux parler du savoir constitué par l'accumulation d'éléments de connaissance et l'ordonnancement de ceux-ci. Bref, nous restons bien dans un « cours » de psychopédagogie... 

Ici se termine la transcription de l'article que j'avais rédigé pour le bulletin du C.R.E.U. (Centre de Recherches et d'Études Universitaires (I.C.E.M.) n°3, 2e trimestre 1977, p. 20-26) qui avait survécu un moment au sein de la pédagogie Freinet. Il était intitulé : « LES BIOGRAPHIES DANS LA FORMATION ». Je pense qu'il peut donner une assez juste idée de ce que pouvait être notre pratique de la biographie en groupe et de ses intentions de départ. Qui étaient d'ailleurs très modestes dans mon esprit puisqu'il ne s'agissait pour moi que de passer de 1 % de connaissance de soi à 5 %. Mais c'était, tout de même, une multiplication par 5. 

Mais, depuis 1976, il s'est passé beaucoup de choses. Et mon idée initiale a pris bien des formes inattendues. S'est développée en particulier, la biographie individuelle par correspondance qui a été la dominante de ces dernières années. C'est l'un des avatars les plus originaux de cette idée. C'est à cela que nous allons nous attacher maintenant.


La biographie par correspondance 

Voici d'abord la forme sous laquelle elle se présente le plus généralement. 

Sur la page de droite d'un cahier, la personne qui veut « faire sa biographie » écrit une vingtaine de lignes, ou plus, à propos de ce qu'elle trouve bon de me communiquer à son sujet. En face, à l'aide de petits renvois, je lui propose des pistes de réflexion. Elle réagit si elle veut et comme elle veut à ce que j'ai écrit, toujours sur la page de droite. Et, en face de son nouveau texte, je lui propose de nouvelles idées de recherche. Et ça continue jusqu'à ce que ça s'interrompe pour une raison ou pour une autre... Mais le mieux, c'est de donner un exemple :

PAUL 

 

21.11.                         page 2                       

(1) De quelle nature est cette joie ? Est-ce une reviviscence de ce que vous avez vécu autrefois ? 

(2) Toute la famille ? De quoi est-elle composée ? 

(3) Tu en as vraiment marre ? Est-ce que tu n'alimentes pas également le conflit ?

 

 

 

 

10.12                         page 4

 

(4) Où te trouves-tu placée ? Es-tu l'aînée ? Quel espace d’âge y a-t-il entre vous trois ? 

(5) Une grand-mère ? De quel côté ? Et les autres grands-parents ?? 

(6) Heureusement ? Pourquoi heureusement ! 

 

 

11.12                         page 6

 

(7) Face à cela, je pense à deux choses. Les deux garçons forment une paire solide avec laquelle tu as dû compter.

Et puis, comme ça se produit souvent entre un premier et un troisième, tu es sans doute plus liée à Alain qu'à Didier. (8) Comment expliques-tu cela ? Ta mère a-t-elle eu des frères et des sœurs ? Où se place-t-elle dans la fratrie ? Et ton père ?

21.11                    MYRIAM                    page 3

 

Bon, puisque tu me dis qu'il faut écrire n'importe quoi, je vais commencer par le plus récent, c'est-à-dire par ce que j'ai encore éprouvé hier.

Je ne sais pas d'où ça vient mais à chaque fois que je rentre chez moi c'est la joie (1) profonde de toute la famille (2). Et puis, on ne sait pourquoi, ça se gâte souvent et on a hâte, moi la première, que je reparte. Et, à chaque fois, ça se reproduit. Si j'arrivais à comprendre le pourquoi de la chose, je serais heureuse car j'en ai marre de ces conflits (3) qui renaissent sans cesse.

 

2.12.                         page 5

 

Bon, je réponds aux questions de ta page 2.

1. Je ne sais pas encore ce que c'est cette joie. Mais je n'ai pas envie d'en parler maintenant.

2. Ma famille, c'est : mon père, ma mère et les trois enfants : deux garçons et une fille (4). Et, quelquefois une grand-mère (5) qui, heureusement (6), n'est pas souvent là.

 

3. Tu exagères. Moi, je n'en aurais pas marre ? Si tu crois que c'est amusant de retrouver le conflit alors qu'on espérait la joie.

 

27.12                         page 7

 

4. Oui, je suis l'aînée. Didier est né 3 ans après moi et Alain, 17 mois après (7).

5. C'est ma grand-mère maternelle. C'est la seule qui vive encore.

6. Heureusement, oui, heureusement ; car, lorsque ma grand-mère est là, c'est encore plus grave : elle soutient mon père qui n'est pourtant que son gendre (8).

 

etc.

On voit comment cela peut se dérouler. Mon rôle est de proposer des pistes de réflexion. Mais le « biographant » n'est pas du tout obligé d'en tenir compte. C'est lui qui dispose. Par exemple, pour le (1) de la page 2 : la nature de la joie, il refuse d'en parler. Il est absolument libre d'écrire ce qu'il veut. C'est lui qui est le maître de l'orientation de sa recherche. Qu'il peut, d'ailleurs, évidemment, stopper à tout moment. Et la reprendre, trois mois ou un an après, s'il en éprouve à nouveau, le désir. Il choisit la forme qui lui convient : sérieuse, humoristique, distanciée, poétique... Bref, il est totalement libre.

Et même s'il préfère parler au lieu d'écrire, j'accepte également. Mais je le préviens que sa recherche risque alors de tourner court. Car la parole se dissipe facilement dans les salles. Et elle donne aussi, plus facilement, l'illusion d'une vraie communication. Mais, très vite, on s'aperçoit alors qu'on a toujours tout à recommencer car, à chaque fois, on ne se délivre que de l'accessoire. Tandis que lorsqu'on écrit, on réfléchit davantage. C'est un mode de communication qui exige, plus que la parole, que l'on mette de l'ordre dans ses idées. Il permet de creuser plus en profondeur. Il provoque surtout une meilleure perlaboration. C'est-à-dire que les éléments pris en compte étant plus essentiels, le travail inconscient qui se poursuit souterrainement entre deux écritures est beaucoup plus productif.

Pour que le lecteur pénètre mieux dans ce domaine de la biographie par correspondance, je vais lui livrer maintenant un document authentique. Avec, évidemment, l'accord total de la personne dont il s'agit.

Mais bien qu'elle soit absolument indifférente à l'accueil qui pourrait être fait à l'exposé de sa vie, je prends la précaution de modifier quelques noms propres pour éviter un trop facile repérage. Ceci témoigne d'ailleurs d'un souci qui doit être permanent, celui de la discrétion. Et, de plus, même si en ce cas précis on pourrait comprendre que Danièle soit réellement indifférente aux retombées de sa biographie, on n'a pas la même garantie en ce qui concerne les personnes de son entourage dont il sera nécessairement question.

C'est vrai que Danièle s'engage résolument dans sa recherche. Et c'est précisément pour cela que je donne la priorité à son document. J'espère en effet que l'intensité de son engagement va provoquer chez le lecteur une certaine identification à cette fille. Et cette légère adhésion affective devrait lui permettre de mieux se pénétrer des éléments biographiques qui vont apparaître et qui vont constituer les noyaux de condensation d'hypothèses de travail passablement intéressantes. Car, s'il est évident que chaque vie est particulière, il n'en est pas moins vrai que certains éléments peuvent se recouper. Cela m'est peu à peu apparu au cours des quatre cents biographies auxquelles j'ai pu participer. Certaines sont d'ailleurs encore en cours de développement et ne laissent de m'apporter de nouvelles interrogations et de nouvelles perspectives. Et, parfois même, de nouvelles confirmations. Sans jamais, évidemment, que les hypothèses les mieux étayées puissent parvenir au statut de lois inéluctables et définitives.

Je veux insister sur le mot participer car il peut éclairer le fonctionnement de ce type de co-recherche. Et je sais également qu'il va falloir que je m'explique très rapidement sur ma position en cette affaire car on m'a plusieurs fois demandé, et parfois très agressivement, si je savais bien ce que je faisais en cette circonstance ?... d'où je parlais ?... qu'est-ce qui m'autorisait à... ? Quels étaient mes présupposés ?...

Le lecteur imaginera d'ailleurs très bien tout ce qu'on a pu me dire à ce propos et, également, toutes les questions que j'ai pu personnellement me poser et que j'ai placées sur la plateau de la balance du côté de : « Ai-le le droit ? »

Voici, à ce sujet, la lettre d'Yvette que j'ai reçue récemment :

« Écoute, Paul, tu seras peut-être étonné de recevoir cette lettre à la place du cahier, Mais, avant de te le renvoyer, j'ai besoin d'avoir une réponse aux questions que je me pose en ce moment J'ai comme une petite réticence vis-à-vis de toi. Je te connais suffisamment pour être tentée de penser que je me trompe mais je veux en avoir le cœur net. Car, récemment, l'idée m'a effleurée de savoir quel était ton intérêt dans cette affaire. Si c'est de partager, de dialoguer, d'accord. Mais je sais aussi que tu as évolué dans l'enseignement supérieur et ce que j'en ai appris récemment me fait me demander si tu n'essaies pas aussi d'exploiter tes correspondants pour en tirer un savoir que tu ferais fructifier. Et je t'avoue franchement que ça me serait très désagréable d'être considérée comme un cobaye... »

A cette question franche, j'ai donné la réponse la plus franche que j'ai pu, dans le style de ce qui va suivre. Yvette a d'ailleurs été si bien rassurée, qu'elle continue encore maintenant de correspondre.

Il est certain que je ne puis nier que je suis un des éléments importants de l'affaire. On aura pu constater que mon attention n'est pas flottante mais que je suis, au contraire, très présent et, même très actif. Et il se pourrait même que rien de ce type ne puisse fonctionner sans une certaine liberté de jeu des « je ».

Je ne suis pas un personnage neutre, en retrait, à qui on livre des éléments de sa vie parce qu'on pense qu'il saura les interpréter, parce que, lui, il sait les choses. Avec moi, il me semble vraiment que c'est différent. En effet, je suis également en interrogation, en recherche. Par-dessus tout, j'aime comprendre. Je crois d'ailleurs que toute cette affaire a commencé par le soupçon d'une loi qui m'est venue à la suite du rapprochement fortuit de deux faits de ma vie. Quelle surprise quand j'ai vu que cette hypothèse bizarre avait immédiatement reçu quatre confirmations au sein de ma famille. Quand ça marche deux fois, ça peut être uniquement dû au hasard. Mais quand on arrive à quatre fois, est-ce qu'on n'approche pas d'un petit commencement de science ? Alors, évidemment, pour moi la tentation a été grande d'appliquer aussitôt ma trouvaille à d'autres trajectoires de vie. Et quand j'ai vu que ca fonctionnait assez souvent, j'ai été tenté, non seulement, de continuer à explorer le champ d'utilisation de mon petit outil conceptuel mais, également, de vérifier la validité de mes autres petits soupçons de loi que la confrontation de ma vie avec celles de mes proches - et de mes lointains - avaient pu faire naître. Et c'est ainsi que, peu à peu, l'idée de la construction d'un instrument de meilleure compréhension des êtres s'est imposée à moi. Il est bien modeste, c'est sûr et bien ordinaire, mais il me semble pouvoir occuper un créneau qui était resté plutôt vide. De toute façon, il laisse un peu moins démunis ceux qui n'ont pu bénéficier d'une formation hautement spécialisée. On comprendra bien que, dans cette optique, je n'ai jamais hésité à introduire dans l'échange des éléments de ma biographie propre. Ceci afin d'étendre le champ de prospection des partenaires en leur permettant de se placer en parallèle ou en opposition à ce que je leur soumettais pour qu'ils cernent mieux leur expérience. Ce qui me permettait évidemment de mieux cerner la mienne en même temps.

Donc, à l'origine, une recherche de compréhension jointe à un souci d'aide. Mais faudrait-il culpabiliser le plaisir de chercher, de trouver, de mieux comprendre, de mieux appréhender les choses ? Il me semble que non car, en cette occurrence, je suis peut-être tout simplement normal.

« Plus que tout animal, mammifère, primate, nous - humains - sommes poussés par la recherche et, au-delà de toutes aventures animales, cette recherche s'est déployée sur la planète. Homo sapiens, avec son gros cerveau, sa juvénilité adulte est une tête chercheuse tous azimuts, et c'est dans la technique, le voyage, l'exploration, la prospection, la gastronomie, le jeu, l'amour, l'érotisme, la drogue, la mystique, la poésie, la philosophie, la science que se déploient ses recherches, dont celle-ci… (Edgar Morin, La Vie de la Vie - Seuil).

Que j'applique ça à la « recherche biographique » à partir des questions intenses qu'ont soulevées mes longues années de vie et certaines circonstances particulières, cela me semble donc intellectuellement acceptable. Et je serais enclin à penser que ça puisse l'être également moralement puisque le courant des demandes ne se tarit pas, bien que chacun soit toujours clairement averti des buts que je poursuis pour ma part. D'ailleurs, les gens n'accepteraient pas d'être les seuls bénéficiaires de l'opération. Ça les gênerait. Voir quelqu'un se dévouer pour vous, c'est désagréable ; ça vous met sous sa dépendance ; vous lui êtes redevable - ils préféreraient payer - Aussi, ca les rassure réellement de savoir que je ne mens pas quand je leur affirme que j'ai un plaisir au moins égal, sinon supérieur au leur. Alors, ils ne voient plus que le bénéfice qu'ils peuvent, eux, retirer de l'affaire et ils ne se soucient pas outre mesure de s'interroger sur mes manigances. Ils rêvent, depuis de trop longues années, de pouvoir se laisser aller à parler d'eux sans avoir à craindre de retombées négatives et sans devoir culpabiliser - comme ils devraient « normalement » le faire - de donner ainsi tant d'importance à leur petite personne. Ils s'engagent sans trop se poser de questions. Et, ensuite, ils choisissent de continuer ou de s'arrêter suivant le côté vers lequel semble pencher la balance de leur intérêt. En fait, cela revient souvent à se dire :  « Est-ce que ma motivation à poursuivre est plus forte que ma flemme d'écrire ».

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Une chose est certaine : pour qu'il y ait échange, il faut qu'il y ait, au moins, égalité de risque. Si je fais le premier pas de l'engagement personnel, l'autre osera aller plus loin. On perçoit tout de suite que je ne joue pas au « vénérable et discret messire ». Vénérable, peut-être, mais discret sûrement pas, du moins en ce qui me concerne. Mais j'aurais beau m'en défendre, je sais de quoi on ne manquera pas de me taxer et, quoi que je puisse dire, il restera toujours beaucoup de laine à brouter sur mon dos.

Pour essayer de faire taire les censeurs les plus exigeants, je pourrais utiliser la formule de Françoise Dolto : « J'aime les gens ». Mais je préfère leur lâcher encore plus de lest en étant plus sincère : « Je m'aime dans les gens ». Et, pendant que j'y suis : « Je, même dans les gens » et encore « Je (moi)-même dans les gens » sans compter « Jeu, même avec les gens » etc.

Le plus beau, c'est que, tout en éprouvant ces plaisirs de partage, j'ai en outre l'impression de travailler véritablement à la vérification de proto-lois déjà établies et au perfectionnement d'un appareil d'investigation biographique qui pourrait être utile au pauvre monde ! Tout n'est-il pas parfait ainsi ?

Et je pourrais ajouter, par pure provocation : « Quant aux désirs apparemment irréalisables, mille raisons ne me feraient pas y renoncer. Je veux garder toute passion présente et vivace en moi. Elle découvrira bien, un jour, les voies de la réalisation au lieu que le renoncement pourrit tout ce qu'il touche ».

Mais si je cite ces paroles de Raoul Vaneigem c'est pour m'exhorter moi-même ; c'est pour m'engager résolument à poursuivre ce chemin qui tente de remonter des désespoirs vers des gourmandises de vivre.

Je voudrais revenir aux formules que j'ai données plus haut. Il me semble qu'elles ne me sont pas particulières et qu'elles sous-tendent nos pratiques, au moins celles de la biographie collective. Pour que ça marche à ce point, il doit y avoir, quelque part, un élément moteur. Est-ce que nous ne cherchons pas ce que l'autre a de commun avec nous, en quoi il est une extension, une expansion de notre être ; en quoi cet alter ego est-il aussi un égo alter ; en quoi cet autre soi-même est-il aussi un soi-même autre ? « L'Être est complet, il ressemble à une sphère bien arrondie, s'équilibrant partout elle-même » (Parmenicle). C'est peut-être à cet être complet qu'on aspirerait tous. Et vers lequel on tenterait de cheminer à la moindre possibilité qui s'offre à nous.

Et ce que chacun des autres nous fournit d'irrémédiablement différent nous permet aussi de mieux nous repérer, de mieux nous cerner nous-même.

« Connais toi toi-même
Jusque dans les autres
Et connais des autres
Ce qui n'est pas toi ».

« Nous sommes les êtres existentiels par excellence dans le manque, le besoin, la satisfaction, la plénitude ».

« L'égo-auto-centrisme semble invulnérable. L'individu ne peut oeuvrer que pour lui et les siens ».

Si je cite, cette fois-ci, ces paroles de Morin (La Vie de la Vie Seuil), c'est pour encourager le lecteur à lire ce livre qui démontre que notre tentative s'inscrit dans une réalité de l'être. D'autant plus que « l'espoir d'une néo-fraternité que requiert l'hyper-complexité anthropo-sociale demande de l'intelligence, encore de l'intelligence, toujours de l'intelligence. La reconnaissance du faux, de l'illusoire, du mensonge est son problème vital » (ibid.)

C'est bien ce que nous essayons de susciter : une plus grande intelligence des choses. Cependant, cela va dans le sens contraire de l'idéologie du « moi est haïssable » dans laquelle nous baignons depuis des siècles. Mais qui a mis en place cette idéologie ? Dans quels buts ? Pour masquer quels intérêts égoïstes ?

Mais à quoi bon essayer de se justifier face à des critères qui sont la marque d'un ancien monde. Le nouveau monde n'est-il pas différent, insolite, troublant, autre ?... A mon avis, il est utile de regarder le passé avec des yeux un peu plus dessillés pour prendre un peu de distance avec ce qui nous garrotte. Alors, on saura mieux comment les fils ont été tirés, et par qui. Et comment on nous a « devenus », dans quelles intentions, pour quels besoins, quelles nécessités individuelles, familiales, historiques, économiques, sociologiques...

Et, à la limite, même si on ne perçoit pas grand chose, le seul fait d'avoir profité de l'occasion pour parler ou écrire de soi contient en lui-même un aspect grandement positif. Car il ne faut pas se faire d'illusion : il y a en France trente millions d'écrivains potentiels qui ne trouveront certainement jamais d'éditeur. Et, pourtant, chacun d'eux a, autant que n'importe qui, besoin de parler de lui et de répercuter ce qui l'a percuté. C'est pourquoi, même à défaut d'autre chose, l'accès à une première parole biographique pourrait se révéler très intéressante pour des quantités de gens.

Maintenant que toutes ces choses ont été reconnues, précisées, admises, nous pouvons enfin revenir au document dont j'ai parlé. Il me faut nécessairement le situer, sinon on ne comprendrait pas à quelles situations antérieures il est parfois fait référence. En réalité, c'est le troisième avatar de la biographie de Danièle (22 ans). Le premier s'est réalisé dans un groupe de psycho-pédagogie de 25 personnes, à l’I.U.T. - Carrières Sociales de Rennes. C'était le premier « cours » de l'année. Dès la première minute, l'un des étudiants avait dit par provocation :

- On va encore se faire chier avec des cours théoriques. Ça m'emmerde par avance. Pourquoi on ne partirait pas de nous ? » Aussitôt, j'avais sauté sur l'occasion :
- Quoi ! Tu serais prêt à partir de toi ?
- Oui parfaitement.
- Alors, allons-y.

Et c'est ainsi qu'on avait eu droit à la description d'une famille de cinq garçons où chacun d'eux s'était trouvé, à la suite de certaines circonstances, en situation d'enfant unique. Puis, aussitôt, une fille avait embrayé sur son cas. Elle était la quatrième et dernière fille d'une famille de dix-huit enfants dont elle occupait la quatorzième place. Et immédiatement après, Danièle s'était engagée à parler d'elle pour la première fois, à un niveau de sincérité qui avait suffoqué tout le monde.

Son second avatar biographique, c'était en fin d'I.U.T. L'administration venait d'imposer aux étudiants la rédaction d'un mémoire. En cela, elle était fidèle à elle-même puisqu'elle ne pouvait assurément délivrer le diplôme qu'à ceux qui auraient témoigné d'une suffisante souffrance. Peu importe qu'on ait ou non rempli sa musette, il fallait qu'on en ait bavé. 

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Pour parer à ce mauvais coup, j'avais proposé aux étudiants de travailler surtout pour eux, en traitant un sujet qui les passionnerait certainement : eux-mêmes. Il suffisait simplement de trouver un titre bien universitaire tel que, par exemple : « Recherche de quelques éléments constitutifs de la personnalité ».

C'est ainsi que des groupes de deux ou trois étudiants s'étaient constitués. Chacun écrivait de son côté et lisait son texte aux autres pour commentaires, interrogations et prolongements. Je participais en posant de temps en temps, des questions pour l'approfondissement. Mais, très souvent, avec Danièle et son copain, nous poursuivions la recherche entamée en discutant sur le chemin du restaurant universitaire.

Mais, dans l'année qui suivit la sortie de sa promotion, je reçus une lettre de Danièle m'annonçant qu'elle souhaitait à nouveau reprendre sa biographie. Cela m'étonna car je pensais que, pour le mémoire, on avait déjà fait le plein. Cependant, j'eus assez vite l'occasion de comprendre sa démarche car je reçus à la même époque des demandes d'étudiants qui m'avaient refusé pendant deux années, qui avaient rédigé leur mémoire sur un autre sujet et qui n'en souhaitaient pas moins entreprendre leur biographie avec moi ! C'est qu'ils voulaient avoir affaire au copain et non plus au prof. Et ils se sentaient libérés de l'atmosphère oppressante et infantilisante de l'I.U.T.

Danièle pensait aussi qu'elle pourrait aller plus loin dans cette situation « civile ». C'est sa biographie par correspondance que je vais donc communiquer maintenant au lecteur. Je précise un point : pour la commodité de la lecture et d'une éventuelle édition, j'ai abandonné la présentation : intervention-par-renvoi-en-face. Je mets mes interventions à la suite. Cela fait figure de dialogue. Et ça correspond d'ailleurs assez bien à la réalité. J'espère que cette disposition du texte ne nuira pas au contenu du message.

Je me suis également demandé s'il fallait tout livrer, in-extenso, sans supprimer les petites choses. Mais, on le verra, ce sont souvent les petites choses qui sont importantes dans la vie.


Danièle garçon manqué

Salut, Danièle,

PAUL. - J'ai bien reçu ta lettre. Bon, tu veux qu'on reprenne le travail entrepris à l'I.U.T., il y a deux ans. V Mais j'ai eu aussi souvent l'occasion d'en discuter avec toi, en dehors du travail. De ce fait, on va déroger au principe habituel qui donne toujours la première page blanche au biographant. Car, cette fois, je ne suis pas neuf puisque j'ai des souvenirs de ce que tu nous as dit. Je vais d'abord te poser une première question. A partir de ta première réponse, nous pourrons enclencher le processus de réflexion commune qui vise surtout à te donner un coup de main pour une meilleure compréhension de toi et une certaine mise à distance. Mais j'en serai également bénéficiaire ; aucun doute là-dessus. Voilà, je commence :

Ce qui ressort actuellement dans mon esprit de tout ce que tu as pu dire ou écrire, c'est le parallélisme que je crois pouvoir établir entre les multiples lieux de ton enfance et ta difficulté à te fixer, non seulement dans des lieux géographiques, mais, peut-être, également, dans des types de relations professionnelles, amicales, affectives, sexuelles...

Je me souviens aussi de ta mère qui, à Toulon ou en Corse, vivait toujours par la pensée en Bretagne. Tu pourrais peut-être partir de l'exposé de tes différents lieux géographiques et essayer de les mettre en parallèle avec tes différents « lieux de personnalité ». A moins que tu ne veuilles démarrer autrement. Tu m'as assez pratiqué pour savoir que j'attends tout de la liberté de l'autre.

DANIÈLE. - Oui je crois qu'en partant de /à, on arrivera à pas mal de choses.

Je suis née au Pouldu, dans le Finistère. Dès l'âge de deux à trois ans, on est parti à Toulon, pour trois ans. De ce séjour, je ne me souviens que très peu. Mais pendant ces trois années, on a déménagé encore une fois; d'où un changement d'école. Je n'avais pas de copains ou de copines. Heureusement, j'arrivais à compenser ce manque auprès de ma sœur et de mon frère. Je me souviens en tous les cas que partout où j'étais, à l'extérieur de la famille, j'étais nouvelle, j'étais pas de /à. Je n'ai d'ailleurs pas eu le temps de m'adapter car on est reparti au milieu de l'année scolaire, pendant mon C. P., au Pouldu, pour trois ans. Là, je n'étais pas tout à fait nouvelle car les gens me connaissaient déjà. Cette fois, les souvenirs sont très chauds : souvenirs de vie dans un petit village où les relations humaines ne sont pas anonymes. J'avais des copains et des copines. Puis, nous sommes partis à Brest pour un an. C'était toujours assez chouette car on revenait au Poul pendant le week-end. Je ne vivais que par rapport à ça.

- Donc, après l'isolement de Toulon, une surabondance de relations. A Toulon, repli sur la famille ; au Pouldu, redéploiement.

- Oui et, d'ailleurs, toutes ces relations étaient très dispersées et superficielles. Mais j'y trouvais mon compte. Mais retourner à Brest, le dimanche, était source d'angoisse. Je sentais ça chez tout le monde. Pour mon père, c'était retourner au boulot; pour ma mère, c'était retourner à sa routine de la semaine. Elle a pleuré plus d'une fois le dimanche. Pour nous trois, les enfants, c'était retourner à l'école où nous n'avions pas de vrais camarades.

- Parce que vous n'étiez pas de là. C'est au Pouldu que sont vos racines : vous vous repérez immédiatement, à cause des éléments fixes de votre famille élargie qui y demeurent, et à cause aussi de la petitesse de ce village à l'écart où les choses évoluent lentement. Et, en plus, c'est le Léon conservateur. Je crois que cette question des repères est capitale. Je m'en suis particulièrement aperçu au Canada où les gens souffrent du manque de racines profondes. Et de temps en temps, je vais dans la rue Villiers de mon enfance que j'ai retrouvée après une absence de trente années. Et, dernièrement, par-dessus la clôture du jardin de notre voisine qui m'avait ouvert sa porte, j'ai pu savoir où en étaient nos poiriers qui avaient tant compté dans notre famille.

- Ensuite, nous sommes repartis à Toulon. J'avais dix ans à l'époque. On y est resté trois ans, cette fois encore. Mais je suis en train de me rendre compte d'une chose, c'est qu'à partir de /à, si je n'avais pas de relations à l'école, c'est parce que je n'en voulais pas. Je me souviens pourtant de filles qui « me couraient après ». Et, moi je ne voulais pas être copine avec elles. Comme si j'avais peur, peur de la séparation proche et inévitable. Ce qui a fait que j'étais toujours très isolée à l'école.

- Ça, c'est vraiment un point important. Je me souviens d'être allé une journée chez des enfants presque totalement autistiques. Et, deux ou trois fois, ils m'ont demandé : « Tu reviens demain ? » Et l'éducateur me disait : « Tu vois, tu sembles leur plaire. Mais avant de s'investir profondément, ils veulent savoir si ça en vaut la peine ». Et, de fait, toi, tu avais l'expérience des départs, alors, tu te méfiais.

- Je voudrais creuser un peu ça. Je ne me dévoilais pas beaucoup. Mais il peut y avoir un autre élément ; c'est que, à l'école, il n'y avait que des filles, alors que dans les quartiers de marins bretons où nous habitions, il y avait beaucoup de garçons. Avec eux, j'étais très à l'aise. Mais ils étaient aussi Bretons. Garçons ou Bretons, comment savoir ? Je pense que les deux sont importants.

- Je crois que ça doit être important, surtout dans l'éducation spécialisée, de savoir quand ça en vaut la peine. Toi qui es voyageuse, tu dois être particulièrement concernée par cette question.

- En parlant de l'éducation spécialisée, dans l’I.M.E. où je travaille cette année, les gars n'arrêtent pas de me demander combien de temps je vais rester là, car le poste que j'occupe a toujours été pris par des « passagers » d'un an. Ça semble très important pour eux de le savoir. Pour moi je vis ce boulot de passage très bien car, quand on sait qu'on est là pour un temps limité, on a moins peur de se montrer soi-même ;c'est un sentiment de liberté, c'est un peu : « Je peux y aller, j'en ai rien à foutre ». Finalement, je trouve qu'on accepte beaucoup plus de choses, avec beaucoup plus de liberté. Et la communication en est mille fois plus riche car elle est moins freinée par une retombée possible de jugements. Pourtant, je ne suis pas encore satisfaite de ma vie au boulot. Je crois que je n'y suis pas entière.

- Tiens, je vais te dire un truc en aparté. Moi je sais qu'en multipliant des quantités de petites relations pas dangereuses comme la nôtre, on arrive tout de même au total à un assez gros morceau. C'est un peu comme ceux qui sont papillonnants sur le plan du savoir : un sac se remplit aussi bien avec beaucoup de petits cailloux qu'avec un ou deux gros.

Mais si j'ai dit : « pas dangereuses », c'est pour moi. Cependant, il semble que tu craignes également les risques d'engagements. Mais toi, c'est à la suite d'une expérience passée. Moi, c'est pour ne pas détruire un présent entièrement satisfaisant.

- Pour en revenir à Toulon, j'étais d'ailleurs beaucoup plus fourrée avec les garçons qu'avec les filles. Je rattrapais mon isolement scolaire à la maison où l'ambiance était très protectrice. La cellule familiale était très forte, à la maison, on était au pays. Ça venait surtout de ma mère. Elle nous disait constamment - Tiens, en ce moment, là-bas, ils font ceci ou cela ». Ce qui fait qu'on a connu, nous les gosses, la Bretagne, de loin, à travers toutes les coutumes et les habitudes de la famille qui y vivait. Ma mère écrivait une fois ou même deux fois par semaine à sa mère. Quand on recevait un colis de mes grands-parents, il avait une odeur particulière, celle du pays. Ma mère, fille unique, vivait dans l'angoisse permanente qu'il arrive quelque chose à ses parents ; qu'on soit si loin, impuissants à leur venir en aide. Malgré moi, elle me transmettait cette angoisse ; je voulais faire quelque chose pour qu'elle vive plus tranquille. Mais je me rendais compte qu'il n'y aurait eu qu'une solution. Il fallait voir l'excitation qui nous prenait tous lorsqu'on partait en Bretagne pour les deux mois d'été. Ma mère comptait les dimanches, pendant l'année scolaire, pour savoir combien de semaines il restait avant le grand retour. Une fois le jour arrivé, je me souviens que je tremblais, tellement j'étais heureuse.

- Angoisse de ta mère vis-à-vis de ses parents. Et ça, ça devait peser lourd. Car, lorsque le contact est si éloigné dans le temps, les fantasmes se mettent en branle ; le petit cinéma intérieur se met à fonctionner et ça accélère le processus. Je le sais bien parce que Jeannette fantasmait ainsi sur les dangers que courait sa fille. Mais comme celle-ci revenait régulièrement tous les cinq jours, la construction imaginaire était ramenée à zéro à chaque fois, si bien que ça ne pouvait pas s'emballer. Et, en outre, il y avait la présence matérielle de la voix au téléphone tous les deux jours.

Tandis que, chez ta mère, cette obsession Bretagne pouvait aller très loin. Et pour vous, les enfants, ça devait peser lourd. Comment veux-tu qu'avec ce refus de vivre au présent (ici et maintenant) de ta mère tu aies pu t'incruster dans la réalité du moment. Tu as été, pour ainsi dire, façonnée à être ailleurs par ta mère, à laquelle tu t'identifiais, sans songer à prendre du recul et sans que quelqu'un puisse t'aider à le prendre ce recul.

- Pendant ces trois années, à Toulon, mes deux petites sœurs sont nées; mon père est parti en campagne pendant neuf mois. Tout ça a aggravé l'angoisse de ma mère et, aussi, celle de ma grand-mère à l'autre bout, L'année de l'absence de mon père, on est tout de même parti par le train, avec ma petite sœur qui avait six mois. Et quand il est rentré, il n'a pas pu tenir le coup et on est retourné encore au pays pour une dizaine de jours. Tous ces voyages, ça nous paumait pas mal car, d'un côté, on s'adaptait à une vie toulousaine, mais cette adaptation était brisée par une autre réadaptation bretonne. Et il fallait revenir - autre rupture et s'adapter encore une nouvelle fois...

- Ainsi, ton père était également obsédé de la Bretagne. Cette constante nécessité de la réadaptation me paraît être un élément fondamental de ta vie. C'est une de tes données de base avec laquelle tu dois pouvoir jouer pour en tirer le maximum de positif. Comment peux-tu te sortir de cela ? Comme tout le monde, tu n'as peut-être pas vraiment à essayer de t'en sortir, mais à l'utiliser au maximum. Rien n'existe vraiment en soi, tout devient. Le négatif peut se transformer en positif et réciproquement. Tu peux jouer là-dessus, comme tout le monde avec ce que la vie t'a « devenue », pour en tirer le maximum. Disons, le maximum de plaisir.

Mais je ne veux négliger aucun des éléments que tu m'apportes tu as écrit, un peu plus haut, « la vie toulousaine » au lieu de « la vie toulonnaise ». C'est un lapsus intéressant. En vois-tu une explication ? Toulouse a-t-elle une place dans ton inconscient ?

- Alors là, absolument pas. Je n'ai rien à faire avec cette ville.

- J'aime bien m'amuser à risquer des hypothèses. Aussi je te propose une explication. Tu connais certainement la devinette bretonne : quelle est la ville la plus sale de France : Toulouse (toul louz = « sale trou » en breton).

- C'est vraiment tiré par les cheveux. Mais c'est vrai qu'avec les Toulonnais, ça ne marchait pas.

- Peut-être parce que vous étiez trop différents. Vous n'aviez pas les mêmes valeurs, les mêmes sensibilités, les mêmes susceptibilités... Tandis qu'entre Bretons, on se comprend, parfois à demi-mot. Est-ce que tu as senti ces différences ethniques ?

- Je ne sais pas trop, je ne crois pas. Après Toulon, Ajaccio pour quatre ans. J'avais 13 ans. Ça, je l'ai beaucoup mieux vécu. Toulon reste pour moi un très mauvais souvenir ; par contre, la Corse, j'ai beaucoup aimé. Peut-être, parce que je sortais un peu plus du milieu familial, donc des angoisses et des inquiétudes de ma mère. En Corse, je me suis fait de bonnes relations. Il faut dire aussi qu'on me reconnaissait en tant que Bretonne. J’étais bien vue par les Corses.

- Sans doute parce que vous vous sentiez également membres de minorités ethniques. Il y a une certaine parenté à ce niveau entre la Corse et la Bretagne.

- C'est en Corse que j'ai réalisé beaucoup de mes expériences d'adolescente (drogue, premières expériences sexuelles (homo et hétéro), « délinquance »...).

- Est-ce que ces expériences ne tournaient pas autour de l'ailleurs ? Était-ce pour t'évader, non seulement de la maison, mais aussi des contraintes morales de la maison ? - Tes parents étaient du Léon, ce pays aux mœurs si austères ! C'était sans doute une réaction, mais une réaction à quoi ? Une opposition ou bien une recherche de l'aventure hors de la routine pesante et des enfermements ?

- Bien sûr, toutes ces expériences étaient des tentatives d'évasion, une recherche d'autre chose, à l'écart de ce que je vivais à la maison.

Mais je veux revenir à ce que tu as dit plus haut. Je veux en savoir plus sur « façonnée à être ailleurs ». En ce moment, je le sens encore : je travaille à Saint-Pol, donc un peu éloignée du village natal. J'ai encore le plaisir d'y rentrer quelquefois. Mais je me suis fait un ailleurs au Cruguil à 4 km. Je sens que je suis encore de passage partout : boulot, domicile, relations... Je le vis bien car je vis au présent, sans savoir où l'avenir me mènera, A part mon copain, je n'ai pas de relations, serait-ce encore pour la même raison que ce n'est pas la peine d'investir. C'est très possible. Mais comment le tourner au positif, c'est-à-dire y trouver du plaisir ?

Mais c'est au boulot que je vis : à l'I.M.E. il y a une vingtaine de gars et j'investis un peu chez chacun. Trouver mes plaisirs, là-dedans, je sens que ça va venir.

Une des sources de plaisir les plus importantes, c'est d'être une nana parmi ces mecs. Au début, j'avais très souvent un comportement de mec avec eux. Mais maintenant, les choses ont évolué de façon plus chouette. Avec certains, je suis la mère chez qui on cherche de la tendresse. Il y a un gars qui m'embrasse tous les soirs avant d'aller se coucher. Dans ce type de relation tendre et calme, je me sens bien et j'ai beaucoup à donner. Avec d'autres, je suis davantage la copine de leur âge à qui l'on parle des relations avec les filles. Il y en a aussi qui me posent des questions sur la sexualité des filles. C'est très chouette car c'est de l'ordre de la confidence. Il y a une certaine complicité entre eux et moi.

Il reste des relations de rivalité avec d'autres gars. C'est /à que je suis beaucoup plus « masculine » dans des activités comme le foot ou le ping-pong. Ça me rappelle l'époque où je m'investissais à fond dans le basket.

- Alors, là, je commence à avoir une idée. Il me semble percevoir une autre constante. Mais avant d'y venir il faudrait mieux que nous revenions à la Corse.

- Je t'ai déjà dit que j'y avais fait des expériences intéressantes. Mais, malgré l'intérêt que j’y trouvais, mes projets tournaient encore autour de la Bretagne. Ma sœur et moi, on s'est démenées pour avoir un voyage en avion militaire gratuit pour Landivisiau. Et on a réussi à aller à Noël chez nous. L'année suivante, ma sœur a fait une fugue de trois mois. Je me suis retrouvée toute seule à la maison, en Corse. La vie était plus triste car mon père me soupçonnait de savoir où elle était. Puis elle est revenue et elle a pu rester en pension, en Bretagne, pour sa terminale. J'étais jalouse de sa chance. J'ai alors tenté également une fugue avec d'autres copains. Mais mes parents m'ont interceptée le soir de mon départ d’Ajaccio. Ma mère avait très bien compris. Elle a discuté avec moi et m'a promis un voyage à Noël. Ça m'a redonné du courage. Finalement, elle vivait la même chose que moi.

- Pour ta tentative de fugue, l'inquiétude pour ta mère n'a pas compté ? Tu avais donc pris un peu de distance par rapport à elle ? Trop, c'est trop, sans doute : tu as un peu plus pensé à toi pour ne pas sombrer dans les angoisses de ta mère. Qu'est-ce qui t'a fait changer ?

- Oh ! que si les angoisses de ma mère me faisaient pleurer. Surtout que, juste avant, ils avaient intercepté un colis où l'on m'envoyait de la marijuana. Ça m'emmerdait de faire de la peine à ma mère. Depuis, je vis toujours un peu la même chose. Je suis toujours prise dans le dilemme : « Il faut que je parte, ça ne peut plus durer ». Mais : « Maman va pleurer ». Bien que ça me fasse mal, ma décision est trop enflammée et je fonce. Mon départ en Écosse s'est fait de cette façon aussi. Maintenant, c'est différent, car ma mère a bien compris que c'est à moi de vivre ma vie.

- A propos de la fugue de ta sœur, tu ne parles pas de ce qui m'avait surpris. C'est la tentative de ton père d'obtenir, par des arguments frappants, des renseignements à ce sujet. Cela a dû compter dans la suite des relations avec lui.

- C'est bien le mot : « des arguments frappants ». Mon père m'avait envoyée aussi chez les flics maritimes. Interrogatoire qui dépassait d'ailleurs la fugue de ma frangine. Ils voulaient enquêter sur ceux qui avaient un petit penchant pour la drogue à Ajaccio. J’étais, en plus, suivie dans la rue quand j'allais au lycée. Mais ma position de solitaire m'a sauvée.

Mon père pensait que je savais où était ma sœur. Moi je savais qu'elle avait pris l'avion, c'est tout. Mais je n'ai jamais vendu ma frangine. Mon père faisait sa petite enquête en me tabassant la tête contre le mur. Il me conduisait chez les copains et copines de ma frangine. Il me ridiculisait à leurs yeux en leur faisant penser que j'étais de son bord.

- Est-ce que tu lui en veux ?

- Cette vie à Ajaccio est mêlée de ce désir constant de retourner en Bretagne et de vivre ma vie d'adolescente. Mais finalement autre contradiction, le jour où il fallait repartir pour la Bretagne, j'étais triste de quitter la Corse. Ma copine avec qui j'avais eu des relations homosexuelles m'a dit le jour du départ : « Partir c'est mourir un peu ». Je m'en souviens très bien.

D'ailleurs, je suis retournée deux fois depuis en Corse. Et c'est toujours le même problème : une fois arrivée en Corse, je regrette le pays. Mais après un temps d'adaptation, je m'y plais. Et puis, il me faut repartir et, arrivée en Bretagne, je regrette la Corse etc. Ça m'est resté. Surtout dans les relations que j'ai avec les gens.

- Oui, ce serait intéressant à développer. Mais je voudrais soulever un point. Tu dis : « A Ajaccio se mêle un désir de vivre ma vie d'adolescente ».

C'est comme si tu avais trouvé sur place une réalité de plaisir qui t'appartenait et qui ne reposait plus sur ce rêve impossible de retour qui était aussi celui de la famille. Mais est-ce que le lien qui l'attachait à la Corse n'était pas fort précisément parce que dans ton enfance tu avais souffert du manque de camaraderie et de relations ? Et ce négatif se positivisait ainsi, c'était comme un rattrapage, une revanche même. Tes relations faibles d'autrefois avaient nourri une relation forte. Et même trop forte parce qu'elle te faisait souffrir lors de la séparation.

- Oui, les relations fortes (une à la fois) n'ont pas cessé depuis. C'est ce que je cherche.

- Tu dis aussi « Après un temps d'adaptation, je m'y plais ». Là, je te ressens un peu différente de ce que je croyais avoir compris de toi. Je pensais que, quand tu étais quelque part, tu ne pensais qu'à être ailleurs. Non, tu peux être bien quelque part. Il me semble qu'avec les années, cette possibilité d'adaptation plus ou moins rapide s'agrandira.

- Avant de revenir au problème de mes relations avec les gens, je veux continuer un peu mes voyages. Donc, nous nous sommes réinstallés à Brest. C'était ma dernière année, car j'étais en terminale. Mais cette terminale, je l'ai mal passée car le week-end, je revenais au Poul avec mon vélo. Mais je me cachais le dimanche soir pour que mes parents ne me trouvent pas. Et je restais au Poul jusqu'au mercredi soir où je rentrais à Brest pour en repartir le vendredi etc. Naturellement, échec au bac, ce qui m'a dévalorisée aux yeux de mes parents. Je suis partie le lendemain en Grèce avec une copine, avec l'idée d'y rester six mois. Manque de chance, on n'y est pas restées car on n'a pas trouvé de travail. Je suis donc revenue pour redoubler ma terminale. Pour moi il n'en était pas question. J'ai arrêté les cours à Brest à la Toussaint et suis restée pendant deux mois sans rien faire au Poul, dans un moulin, avec pour seule ressource, le tricot. Au bout de deux mois, je suis partie en Écosse pour quatre mois. Jy ai travaillé. Je suis revenue passer mon bac. Je l'ai eu. C'était, pour moi, me revaloriser aux yeux de mes parents. Puis je suis encore repartie en Écosse pour deux mois. Ensuite, je suis venue à l'I.U.T. à Rennes pour deux ans. Mais Rennes, ce n'est pas le Léon. Je ne tenais jamais en place. Je revenais souvent au Poul mais, finalement, je n'avais pas grand chose à y faire. Alors, je repartais à Rennes où, peu à peu, j'ai connu des gens qui m'apportaient plus.

- Ton expérience des voyages Toulon, Corse... même si elle a comporté des aspects peu bénéfiques t'a au moins apporté l'expérience suffisante pour affronter tranquillement la vie à l'étranger. Ceux qui ont trop de racines s'arrachent beaucoup plus difficilement à leur vie quotidienne, même si elle leur pèse beaucoup. Personnellement, l'étanger me fait peur ; mes voyages n'ont été qu'intérieurs. Et encore, moi, fils de cheminot, j'ai été amené à voyager. Mais combien de Bretons seraient déracinés hors de leur Bretagne. Toute souffrance a un côté positif. Et pour grandir, il faut avoir subi des arrachements. Il me semble qu'on ne puisse grandir qu'à souffrance. Aller, comme ça en Grèce, pour six mois, sans connaître la langue, il faut être gonflée. C'est vrai que tu n'as pas peur. Et dans le groupe, l'an dernier, tu as dû être étonnée de la peur qui existait chez les autres. C'est curieux, il faut toujours payer d'une façon ou d'une autre. Toi, est-ce que tu penses que ça a été une chance pour toi d'avoir été continuellement obligée de vivre tant de ruptures ?

- Oui, déjà quand j'étais petite fille, je le sentais chez mes copines et copains du Poul. Ils étaient beaucoup plus ancrés dans la tradition. En outre, à Toulon et en Corse, on était dans des écoles laïques. On se sentait plus libres, comparativement aux autres, en Bretagne. C'est peut-être aussi pour cela que ma réaction d'adolescente a été plus forte. J'allais jusqu'au bout pour réaliser mes désirs d'évasion. Maintenant, je me sens très tolérante, ce qui me donne beaucoup plus d'ouverture aux autres. Ça peut venir de ces nombreuses réadaptations.

- Ça me fait penser à mon père qui était enfant naturel et s'est élevé un peu tout seul. Il n'était pas marqué par la religion, ni par des règles de morale strictes. Et nous avons hérité de sa liberté personnelle. Par contre, je connais d'autres familles... C'est vrai également que tes ruptures successives t'ont mise au contact de critères de morale différents, sans immersion prolongée dans un seul milieu ; d'où une certaine possibilité de mise à distance de règles de vie trop prégnantes et une grande tolérance. Et ça, c'est un atout pour ton métier d'animatrice-éducatrice et ta capacité de plaisirs.

Mais à propos de ton bac, je voudrais te demander de parler de la pression de réussite scolaire chez tes parents. Quelle en était la source ? Est-ce qu'ils avaient des revanches à prendre sur la vie ? La pression a-t-elle été différente pour les autres enfants ? La réussite au bac de ta sœur, quelle influence pour toi ?

- La réussite scolaire est venue, je pense, du fait que je voulais dépasser ma frangine. J’étais souvent dévalorisée par ma mère qui disait toujours : « Claudie lit beaucoup. Mais Dany, ce n'est pas le cas »... et plein de trucs comme ça.

Finalement, j'ai réussi à l'école, il y avait sûrement beaucoup de pression des parents car je me retrouvais toujours la première de la classe. Mais, à côté de ça, je répondais au désir de mon père dans des domaines comme la musique (harmonica, petit piano, guitare) et le sport.

Pour le bac, ma sœur l'avait eu et, moi, j'étais restée sur le tapis. Mais ça ne créait aucun conflit entre nous car on s'entendait très bien et ces valeurs de réussite ne comptaient pas pour nous. Mais c'est ma mère qui m'a fait comprendre qu'on n'aurait plus eu besoin de moi à la maison si je ne réussissais pas. Pour moi, une seule chose comptait : partir pour fuir tout ça. Mais pour mon frère, lui, l'école a été un échec. Tu penses, Y avait deux sœurs brillantes à dépasser. Il a fait finalement un C.A.P. et un B.E.P. commerce-vente. Mais ce n'est pas ça qu'il veut faire. Il s'est engagé dans les mêmes domaines que moi vers 14 ans, c'est-à-dire : la guitare et le basket. Maintenant, il n'y a plus que la guitare qui compte pour lui.

- A propos de ton frère, je voudrais revenir sur quelque chose que j'ai laissé passer quelques pages plus haut. Il s'agit de la constante que j'avais cru pouvoir discerner et que tu viens de renforcer avec ton histoire de musique et de sport sous la pression de ton père. D'où te vient également le fait que tu t'entendais mieux en Corse avec les garçons. As-tu été élevée en garçon ! Ou bien trouvais-tu mièvres les petites Toulonnaises alors que, la Bretagne, c'est plus dur, plus rude, comme les garçons qui sont aussi plus rudes. C'est vrai que tu préfères la brutalité, la franchise. Par exemple, dans le groupe de l'I.U.T. tu ne pouvais comprendre pourquoi les autres ne disaient pas franchement ce qu'ils avaient sur la patate et tu les engueulais.

- C'est vrai ça, Par exemple, les Corses disaient les choses crûment pour me choquer et pour que je la ferme. Mais moi, ça m'intéressait et j'étais prête à aller plus loin dans ce domaine. Alors, ils stoppaient. Je crois que leur caractère me correspond plus que le caractère breton où on ne dit jamais rien, où chacun s'enferme chez soi.

- Et la naissance de ton garçon de frère pour toi ? Tiens, pour te faire réagir, je formule une autre hypothèse. Ton père attendait un garçon. Mais le premier enfant a été une fille. Ça, il l'a à peu près accepté car ta mère avait autant de droit à être servie dans son désir de fille que lui dans son désir de garçon. Mais le deuxième enfant, ça ne pouvait être qu'un garçon. Manque de chance, encore une fille. Oui mais, là, ça va changer : si la première fille est pour la mère, la seconde fille va être pour lui, à défaut de garçon. Alors, ton père a peut-être projeté sur toi ses fantasmes de père de garçon, en essayant de te faire garçon, inconsciemment. Mais il a peut-être abandonné quand ton frère est né parce qu'avec lui c'était du vrai.

Y a-t-il une différence de garçonnisme entre ta sœur aînée et toi ? Les petites sœurs ont-elles été protégées du fantasme de garçon de ton père par la naissance de ton frère qui aurait totalement comblé cette béance. Enfin, dernière proposition en forme de question : dans les relations de rivalité avec certains gars de l'I.M.E., est-ce que tu rejoues, est-ce que tu « re-jouis » ta rivalité avec ton frère, s'il y en a eu une.

- Je crois pouvoir dire que j'ai été élevée en garçon : l'harmonica, le sport, le patin à roulettes où je prenais toujours de gros risques, ma façon de m’habiller aussi. A onze ans, mes parents m'ont donné de l'argent pour acheter des vêtements, de quoi me refaire à neuf pour la première fois de ma vie car, jusque-là, je portais tous les habits devenus trop petits de ma sœur aînée. Et là, je suis allée aux Dames de France acheter un lewis - seuls les garçons en portaient à cette époque - un gros blouson en cuir trop grand pour moi et une paire de clarks. Des habits de mec, quoi ! Et j'aime autant te dire que je les ai usés ceux-là. J'aimais être à l'aise dans mes baskets. J'aimais la simplicité. Je ne comprenais pas pourquoi ma sœur rêvait de maquillages, de bas mousse, de soutien-gorge.

C'est de là qu'est née, une grande différence entre ma sœur et moi. Différence qui nous rapprochait d'ailleurs car, là, au moins, il n'y avait pas de jalousie. Moi, je ne voulais pas me cacher derrière tous ces artifices. Mes plaisirs étaient ailleurs. On ne se piétinait pas réciproquement les plates-bandes.

La naissance de mon frère ? Ça nous a fait un partenaire de plus. Au lieu d'être deux, on était trois. Entre nous, les gosses, c'était très chouette ; surtout qu'on se suivait tous les trois, à treize mois de différence. Suivant les moments, chacun de nous se trouvait seul à côté des deux autres. Ou bien on était trois, Et par moments même, les trois étaient seuls.

Je crois cependant que mon frère a eu du mal à survivre dans tout ça, car les parents nous faisaient comprendre que, lui, c'était pas pareil, c'était un garçon. Mais le pauvre, là où mes parents voulaient qu'il réussisse : école, sport, musique, les deux sœurs y étaient déjà passées.

Je crois quand même qu'il a été très isolé : il avait droit à sa chambre individuelle, alors que Claudie et moi, on était deux dans la même chambre, obligées de bien s'entendre pour que la vie à deux soit possible. Mais je m'entendais bien avec mon frère, on se battait rarement, il n'y avait pas de rapport de supérieur à inférieur. Mais c'est de mes parents que c'est venu : Michel était le plus jeune des trois aînés.

- A onze ans, s'habiller en garçon, surtout à cette époque-là, il fallait vraiment que ce soit un désir fort. Le désir de garçon de ton père t'a peut-être permis de rentrer dans le pays-garcon et tu as pu y découvrir toutes les libertés que l'idéologie sexiste régnante leur permettait. Et tu as voulu en profiter à plein. Mais il se peut qu'il y ait eu également lutte au niveau des inconscients de tes parents. Car, élevée dans un milieu où les règles du jeu sont très claires, ta mère savait comment on éduque une fille, ce qu'il faut lui permettre, ce qu'il faut lui interdire, ce qu'il faut lui inculquer pour qu'elle ait un comportement juste de fille bien inscrite dans la société. Mais, s'il n'y avait pas eu ton aînée, elle aurait sans doute beaucoup moins facilement accepté de te laisser à ton père pour te faire rentrer dans ses fantasmes à lui, pour qu'il puisse vivre et rattraper dans et par sa fille. Mais le renoncement de ta mère à toi l'a peut-être conduite à intensifier son désir sur ta sœur. Cette hypothèse, je le sens bien, doit d'ailleurs être très hasardeuse : ta sœur est peut-être fille normale et non excès de fille.

- Je ne sais pas si mon père a abandonné ses projets, une fois que le garçon réel est né mais je sais que moi je n'ai pas abandonné. Il m'avait lancé dans des trucs où je trouvais mon compte et je ne voulais pas lâcher le morceau. A tel point que mon frère a commencé le basket, mais n'arrivant pas à me dépasser, il a ensuite fait du hand-ball. Mon père était fier de son fils, sans arriver à en être satisfait. Y fallait toujours qu'il aille plus loin. Je n'ai pas senti de relâche sur moi, à partir de la naissance de mon frère. Il faut dire que je n'avais qu'un an ! C'est, je crois, une fois que mon frère est devenu plus grand que mon père que les choses ont changé à leur niveau. Je ne sais pas. La différence de garçonnisme entre ma sœur et moi est flagrante. Elle était vraiment la petite fille modèle, à la mode quoi ! On en a d'ailleurs très souvent parlé toutes les deux, Mais elle me reconnaît ce côté garçon en positif : ça m'a donné la possibilité de faire des trucs qu'elle ne pouvait pas faire et réciproquement. Pour mes petites sœurs, c'est vraiment la liberté. Je crois que mon père est libéré de ses fantasmes. Y les a réalisés depuis longtemps. Cependant, malgré tout, dans le couple des petites, l'aînée est en relation avec ma mère et la plus jeune avec mon père. C'est un peu comme si on recommençait à ce niveau.

Les relations de rivalité que je connais à l'I.M.E. ne sont pas, je pense, reliées aux relations avec ma sœur mais à celles que j'avais avec mon frère. Rivalité à un moment et entente à un autre. Mais en les revivant au boulot, ça va plus loin, je crois. Il y a une différence essentielle, c'est que je perds souvent. Avec mon frère, je gagnais presque à tous les coups. Au foot, à l’I.M.E par exemple, je suis nulle mais je ressens souvent comme une volonté de me dépasser pour y arriver : je tombe, je cogne, c'est violent et risqué. Je veux arriver à leur niveau !

Toute petite fille, je me rendais compte que ma mère favorisait ma frangine et que, moi, il me restait mon père avec qui je me sentais mieux. Je sentais toujours une atmosphère de conflit entre ma mère et moi. C'était peut-être dû à mon entente avec mon père. Mais il n'y a jamais eu de conflit entre mes parents, du moins ouvertement. Ça s'est toujours bien passé. Ma sœur est fille normale et non pas excès de fille, Je ne crois pas qu'il y ait eu de tiraillement entre mon père et ma mère pour savoir qui allait investir sur moi. Ça s'est passé très naturellement. Et dès le début, je pense.

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- Tiens, je m'aperçois que vos prénoms : Claude et Danièle étaient « masculin-féminin » adaptés par avance à la situation qui allait se présenter à la naissance. Tu dis que tu ne voulais pas, comme le faisait ta sœur, te cacher derrière tant d'artifices. Tes plaisirs étaient ailleurs, pourquoi ? Est-ce suffisant comme hypothèse de dire que tu as intégré les désirs de ton père. D'autres circonstances n'ont-elles pas joué également : des rencontres, des chocs etc. ? Il peut se faire aussi que le désir d'un parent soit moins fort, ou en partie comblé. Et quand il n'y a pas de parents ? Et si on a à se construire soi-même son désir, sans l'hériter de ses parents ? Ça me fait penser aux enfants autistiques de Bettelheim (la forteresse vide) et, par conséquent, à ton boulot d'éducatrice. C'est curieux, avec toi, on peut saisir assez directement les implications professionnelles d'une meilleure compréhension biographique.

- Bien sûr qu'on ne peut pas centrer tout ce qui s'est passé pour moi sur le seul fait que j'étais dans les désirs paternels. C'est de toute une vie avec toutes les circonstances qu'elle comporte qu'il faudrait tenir compte.

Tiens, je me rappelle un événement qui a marqué les directions que j'ai prises. Au C. P., à Toulon, on faisait un peu de sport à l'école. Et, là, il s'agissait de marcher et de faire la planche au milieu de la poutre. A partir de ce fait, la maîtresse a convoqué mon père tout simplement pour lui dire qu'il fallait me faire faire du sport car j'avais de l'avenir là-dedans.

C'était un cercle vicieux. En effet, à la maison, je jouais beaucoup sportivement avec mon père, donc à l'école, j'étais déjà à l'aise en gym. L'intervention de la maîtresse, ça n'a fait que renforcer ce qui avait été commencé. A partir de là, mon père vachement mis l'accent sur le sport en dehors de l'école et ça a duré jusqu'à 17 ans. Et, maintenant, j'aime toujours ca : la dépense physique pour aller jusqu'à mes limites. Dans le sport féminin, j'étais toujours la meilleure car j'étais casse-gueule et c'est comme ça que je me rapprochais des garçons. 

- Pourquoi ce désir d'aller au bout des limites ? Je m'aperçois soudain d'une autre constante : tu veux toujours aller aux frontières. Le verbe risquer a un sens fort pour toi. Tu fais beaucoup d'expériences dans tous les domaines (drogue, Grèce, sexe, fugue, sport). Et, de plus, tu as eu un camarade handicapé, un copain allemand, un ami avec un nom à particule et un prénom étrange du genre Orphée...

- S'il n'y a pas de parents, s’il n'y a pas de désirs des parents sur les enfants, il y a bien souvent indifférence. Les enfants sont alors isolés, avec rien autour pour pouvoir se modeler ou se construire (prendre modèle ou réagir pour se faire une personnalité).

Il y a des gars au foyer où je travaille qui sont dans ce cas. Je pense surtout à l'un d'eux : il a toujours été livré à lui-même. Ses parents s'en foutent complètement. Eh ! bien, ce gars-là a beaucoup de mal à s'y retrouver, il a beaucoup de mal à communiquer. Les désirs des parents sont très importants, je crois. A l'I.M.E., tous les gosses qui y passent sept à dix ans de leur enfance et adolescence ont eu à l'origine des problèmes de non-acceptation dans leur famille ; indifférence, rejet, exclusion, non-existence sont des choses qui les touchent de près ! Ce que je vois surtout, c'est que ces gosses délaissés ont beaucoup à revivre et à rattraper avant tout.

- C'est vrai et je le sens dans beaucoup de familles au travers des biographies. J'ai vu des septièmes et des huitièmes absolument paumés et, beaucoup plus souvent encore, des troisièmes qui arrivaient après un garçon et une fille qui avaient capitalisé absolument tout l'intérêt. Et il n'en restait plus une miette pour eux. Il faudrait arriver à ce qu'un frère, une sœur, un leader, un éducateur... puissent peut-être créer une demande parentale de substitution.

- A propos de substitution, c'est l'extase aussi pour moi quand je me sens épaulée par des gens qui m'écoutent ou sont prêts à m'aider. Il suffit que quelqu'un de mon entourage ait sept ou huit ans de plus que moi, la trentaine quoi ! Pour que je recherche en lui de la tendresse et de la protection. Comme avec mon père !

- Et pourtant, ça n'avait pas été toujours facile. Je me souviens de l'étonnant rapprochement avec tes parents qui avaient essayé de te comprendre, de vous comprendre. Comment cela a-t-il pu se faire, surtout pour ton père militaire ? Qu'est-ce qui a provoqué le virage chez lui ? Et le souvenir des coups reçus s'est-il effacé en toi ? Ça ne t'a pas marquée ?

- Le rapprochement avec mes parents s'est fait petit à petit, à partir de mes dix-sept ans. Au départ, on n'arrêtait pas de s'engueuler sur des idées de société (les grèves au lycée, par exemple). Puis, avec la drogue, c'est mon père qui nous posait des questions très tranquilles. Il voulait savoir pourquoi ? Comment ? Il nous prenait par la douceur. Il a dû se rendre compte que, par l/a force, il n'arriverait à rien. Surtout qu'on formait un bloc à deux ou à trois, suivant le cas, et qu'on ne lâchait pas le morceau. Et, finalement, c'est grâce à mes deux petites sœurs qu'on s'est mis tous d'accord. Ma mère a viré de bord, elle a osé résister : elle n'était pas d'accord pour qu'on les frappe. Elle s'ouvrait à beaucoup de choses. Elle écoutait Françoise Dolto à la radio. Et, de notre côté, il y a eu une acceptation de nos parents tels qu'ils étaient. Tout ça a assoupli les échanges. Je n'en veux absolument pas à mon père de m'avoir battue. Tout ça, c'est oublié ! Peut-être que je me sentais coupable de dissimuler la vérité et que je le sentais dans son droit de chercher à savoir. Il y a eu beaucoup de ruptures entre eux et nous, mais à chaque fois, ça nous a rapprochés un peu d'eux. Et, en même temps, ils nous reconnaissaient en tant que nouveaux adultes.

- A propos de tes parents, ta biographie sonne différent. Je veux dire que presque toutes les autres incluent les parents et les grands-parents. Et toi, ça ne semble pas avoir beaucoup compté dans la construction de ton être. Pourtant, des grands-parents du Léon, avec leur rigueur morale, leurs traditions ?

- Non, vraiment, je ne crois pas que ça ait été déterminant. Il faut dire que nous ne sommes pas restés stables. Il y a eu beaucoup de circonstances dans ma vie. Ce sont elles qui ont pesé. Je sais que mon père est issu d'une famille de paysans. Il aurait bien voulu rester à la ferme, mais il n'y avait pas de place pour lui (3 garçons, 3 filles). Il s'est donc engagé dans la marine. Je ne connais pas la famille des grands-parents maternels.

- Il y a donc eu également des circonstances historiques, géographiques, économiques...

- Ma mère était fille unique. Sa mère avait eu 16 ou 17 frères et sœurs.

- Et elle a eu cinq enfants

- Les parents de ma grand-mère sont morts jeunes. Mon grand-père était maçon. Je ne connais guère ma famille.

- Bon, je vois bien qu'il n'y a guère à creuser de ce côté-là. C'est vrai que ton territoire de vie, ça a été ta famille étroite et non la famille élargie. Revenons-y. Ta sœur aînée, tu as tout dit ? Et ton frère, unique garçon parmi quatre filles, ce n'est pas rien. Et tes petites sœurs ?

- Mon frère était très autoritaire avec elles. Il se vengeait sur elles de l'attitude de mon père, en refaisant la même chose. Maintenant, ça va mieux. Mais mon frère a, je pense des problèmes, vis-à-vis de la famille. Il vient me voir de temps en temps pour chercher un peu de liberté chez moi, car il vit toujours chez mes parents, au chômage. Je lui ai conseillé de se barrer de chercher son indépendance car ça met des tensions entre les parents et lui. Il veut être guitariste professionnel mais je crois que c'est un rêve, pour le moment. Y a passé le concours d infirmier psy ! J’espère qu'il le réussira. On verra.

Il en veut beaucoup aux privilégiés, à ceux qui s'en sortent bien. Et lui, il veut faire carrière dans la musique. Il a eu des privilégiées autour de lui, ça l'a fait souffrir. Toute sa vie, il a essayé d'arriver au même niveau que ses sœurs : scolairement, sportivement, musicalement. Il lui reste un domaine : la musique car moi, à la guitare, je me suis dirigée dans un sens bien précis, ce qui lui a permis de suivre d'autres directions où personne n'était encore passé. Et maintenant, il s'accroche. Je ne crois pas que mon père ait jamais renoncé à faire pression sur son fils. Bien au contraire. Quand mon frère est devenu grand et presque adulte, ça devenait urgent pour mon père qu'il fasse quelque chose. Mais mon frère a eu des réactions, par exemple, l'école buissonnière, dès son plus jeune âge. Il n'a pas de boulot et ne veut pas d'un boulot con où il s'emmerderait. Son terrain de la musique est aussi une tactique car mon père aurait toujours voulu jouer d'un instrument. Alors, là, mon frère a le champ libre. Seulement mon père ne voit pas ça comme un métier et il n'accepte pas que son fils reste délibérément au chômage. Cependant, en un certain sens, il a toutefois répondu au désir de mon père : le bricolage ; il aime travailler de ses mains. Et, ces temps-ci, il donne un coup de main à mon père pour travailler sur la maison neuve. C'est d'ailleurs une des conditions pour que Michel puisse être logé et nourri à la maison, sans autre travail. Là, c'est pour lui un des rares points de revalorisation aux yeux de tous.

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- Ça ne m'étonne pas que Michel soit un enfant d'objets, de la même façon que toi, tu es un enfant de personne. Mais j'y reviendrai. Cette question de la piste de réalisation musique me fait réagir. Un jour, dans une maison de jeunes, j'ai rencontré un clarinettiste qui s'y entraînait régulièrement. Je lui ai dit à brûle-pourpoint :

- Dis, toi et la clarinette ?

- Quoi, moi et la clarinette ? Pourquoi j'en ai fait ? Oh ! c'est pas compliqué : entre dix et treize ans, mon père m'a régulièrement battu pour que je suive des cours de cet instrument. Mais un jour, à treize ans, j'ai participé à un concert. Et ça m'a beaucoup plu. Au point que je me suis pris, de passion pour cet instrument que je détestais auparavant. Et je suis même devenu soliste dans une musique militaire nationale.

- Mais pourquoi ton père tenait-il à ce point à ce que tu en fasses ? Il était clarinettiste ?

- Non, pas du tout. Mais son père l'était.

- C'est peut-être parce qu'il regrettait - ou pour réparer un refus - qu'il a voulu que tu le deviennes ?

- Je ne sais pas. En tout cas, ce ne sont pas des méthodes.

- Tu devrais t'en réjouir puisque ça t'a permis de devenir ce que tu es : heureux !! As-tu des enfants ?

- Oui, un garçon.

- Alors, il sera clarinettiste ?

- Peut-être, si ça lui plaît. De toute façon, je ne lui imposerai rien.

- Oui, et quand il sera plus grand, il t'engueulera de ne pas l'avoir forcé à jouer de cet instrument. Et, tu verras, s'il a un fils à son tour, il l'obligera à jouer de la clarinette. Pour son bien. Et cette obligation lui sera peut-être bénéfique comme elle l'a été pour toi.

- Oui mais, moi, c'est par un coup de chance que c'est devenu comme ça. J'aurais pu en être dégoûté à jamais.

Danièle. - Eh bien moi tout ce qu'on a dit, ça semble du passé. Maintenant, j'ai un peu l'impression d'hiberner. J'ai le sentiment d'avoir testé beaucoup de choses auparavant mais, actuellement ma vie se règle avec plus de contraintes. Je suis isolée. Je n'ai plus de relations. Mais je ne voudrais tout de même pas en rester /à, je voudrais continuer. En relisant mon mémoire biographique de fin de deuxième année d'I.U.T., je m'aperçois que ma réflexion allait très loin. J'ai dû changer en superficie, mais le crois que quand le fond est resté le même. Alors, il me faudra bien trouver le moyen de me replacer sur mes bases profondes. J'ai peut-être commencé à réaliser mes désirs dans d'autres domaines ? Le boulot, peut-être ? C'est vrai que je vis plus de relations avec les gars du foyer. Mais est-ce que ça ira loin ? Je ne sais pas ce qui m'arrive. Je me laisse enfermer. Est-ce que ça va durer ? Ça m'étonne, je ne me reconnais plus...

C'est ici que s'était terminée – provisoirement ? - la (co) biographie de Danièle. Nous l'avions stoppée parce qu'elle partait en vacances, pour deux mois... en Corse !!! Mais aussi, probablement, parce que nous avions fait le plein. Car il ne faut pas demander à cette pratique plus qu'elle ne peut donner. C'est mille fois plus limité qu'une psychanalyse. On a pu le constater : tout se fonde uniquement sur la prise en compte d'éléments réels. A aucun moment, nous n'avons cherché à travailler au niveau de l'inconscient, par exemple au niveau des rêves ou de l'étude de dessins, de textes d'écriture automatique... Et pourtant, dans ce dernier domaine, nous ne manquions pas de matière première. Car, nous avions également inventé un atelier d'écriture collective., Et nous produisions des textes à foison. Mais jamais, au grand jamais, nous ne nous sommes risqués à une seule interprétation. Pourtant, de nombreux co-biographants se retrouvaient dans cet atelier et on aurait pu se faire s'interpénétrer les deux activités. Mais il y a eu comme un cloisonnement ; les choses sont restées séparées. Cependant chaque groupe se trouvait enrichi de l'amitié qui s'était encore mieux installée dans l'autre. Et la communication biographique s'en trouvait favorisée. Ajoutons que l'on vivait une sorte d'unité des contraires puisqu'on passait tour à tour d'une expression parfois profonde mais ignorante d'elle-même à une recherche au niveau du conscient. Mais je m'embarque déjà dans la biographie de groupe. Revenons plutôt à notre réalité qui est ce texte que le lecteur a entre les mains. Et bien non, il faut auparavant que je signale que j'ai revu Danièle. En effet, elle a été nommée gérante d'un foyer-bar de jeunes dans une commune des Côtes-du-Nord, beaucoup plus loin de chez elle. Dans cette commune, les jeunes n'avaient aucun lieu de rencontre. Alors, la municipalité avait créé ce foyer pour « qu'ils soient moins tentés de faire des conneries ». Danièle avait été choisie parce qu'elle avait engueulé celui qui assurait les entretiens de sélection. Il avait pu ainsi vérifier qu'elle avait du répondant. Elle a d'autant plus d'ascendant sur les jeunes qu'elle fait maintenant de la moto ; de la grosse moto évidemment ! On voit qu'elle a retrouvé ses bases. Mais je m'avance, elle n'est peut être déjà plus sur ce poste...

Nous pouvons maintenant revenir au lecteur. Qu'est-ce qu'il pense de tout cela ? Fallait-il lui mettre ce texte sous les yeux ? Pourtant les deux interlocuteurs l'ont fait sans aucune réticence et pensaient que ça ne présentait aucun inconvénient. Mais tout le monde n'en a pas été convaincu. Voici la réaction d'un universitaire, spécialiste des autobiographies :

« J'ai lu ce cahier avec des sentiments mélangés : d'abord un sentiment de gêne - ou, plutôt, le sentiment d'être un intrus. Donc, pas du tout, une sensation d'indiscrétion ou d'impudeur. Mais tout simplement que j'étais en trop - que ce texte écrit n'était pas fait pour être lu par moi - ou qu'alors, il fallait que je prenne à mon tour un crayon d'une autre couleur pour ajouter mon grain de sel - et qu'à la limite, le texte de ce cahier n'est pas fait pour être lu autrement que comme la trace de quelque chose qui s'est passé. Vous écrivez l'un et l'autre pour débrouiller, pour voir clair et absolument pas pour raconter : donc, si on y cherche le récit, on est déçu (d'autant que le mouvement qui conduit du particulier au général écrase rapidement tous les récits qui pourraient se développer). Et si on cherche à débrouiller et à voir clair comme vous deux, alors on est plutôt renvoyé à soi. (Tout ceci n'est pas une critique, j'essaie simplement de te dire l'impression que j'ai ressentie). De quoi s'agit-i ? J’imagine que c'était un peu comme ça que devaient être, autrefois, les « lettres de direction spirituelle ». Tu as un côté « évangélique », « direction pastorale ». Le travail que tu fais avec le co-biographant est en effet de faire comprendre pour désaliéner, mais aussi d'encourager et de guider vers une nouvelle ligne de vie. Jamais je n'ai vu « biographie » si peu engluée dans le passé, si tendue vers l'avenir, C'est dû à ton tempérament, à la différence de génération avec les co-biographants. (As-tu eu l'occasion de travailler avec les gens de ton âge ?) Dans le cas de ce cahier, du moins, la co-biographie n'est pas fondée (malgré le jeu que tu as l'air de jouer) sur une relation d'égalité ; elle n'est pas réellement réversible (par exemple, ta partenaire ne profite jamais du dialogue pour réfléchir à ton histoire à toi ou pour te poser des questions, pour te déloger de ton «  évidence » etc.) Je me disais aussi que, fatalement (ce n'est pas une critique, mais une constatation) toutes les biographies que tu fais doivent avoir tendance à se ressembler : tu amènes chacun à poser les mêmes problèmes dans les mêmes termes (et c'est une très grande force de po