LEducateur
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La réalisation de ce dossier spécial sur l'enseignement du français à l'école élémentaire a été décidée dès la publication des nouvelles instructions officielles. Mais plutôt que de se limiter à une réponse circonstancielle et rapide à un problème aussi important, l'I.C.E.M. a préféré se livrer à un large travail de réflexion et de confrontation.
Les deux premières parties de ce dossier « Analyse
critique des Instructions Officielles » et « Langage et idéologie » ont fait
l'objet de deux débats au Congrès de l'Ecole Moderne d'Aix en avril 1973.
La troisième partie est constituée par un tour d'horizon
rapide des apports de la pédagogie Freinet à l'enseignement du français. Il ne peut
s'agir que d'une première information à compléter par la lecture des ouvrages cités en
bibliographie et par la participation à un stage et aux travaux du groupe départemental
de l'I.C.E.M.
La synthèse des matériaux de ce dossier a été réalisée
par Michel Barré avec le concours de Maurice Beaugrand et des animateurs des Commisions
Français et Réforme de l'Orthographe : A. Béruard et R. Barcik. Nous remercions les
nombreux camarades et les groupes départementaux qui ont apporté leur part aux débats
et aux travaux qui ont suivi. Nous avons bénéficié de la participation de trois
linguistes de l'Université d'Aix : Geneviève Mouillaud et Colette Jeanjean dont l'apport
nous a été précieux pour la critique de la norme académique du langage et l'analyse
des instructions officielles ; André Chervel dont vous lirez avec intérêt la critique
de la grammaire scolaire, page 29. Nous les remercions d'avoir apporté leur éclairage de
spécialiste sur des problèmes que nous vivons quotidiennement comme praticiens.
Tel qu'il est ce dossier n'a pas la prétention d'être une
conclusion mais le départ de nouvelles recherches, de nouveaux approfondissements qui
viendront alimenter l'Educateur en 1973-74.
analyse
critique des
Instructions
Officielles relatives
à
l'enseignement du français
à
lécole élémentaire
(circulaire
du 4 décembre 1972)
A) LES
RECHERCHES QUI LES ONT PRECEDEES
Depuis de
nombreuses années on se plaignait des graves insuffisances de l'enseignement du français
quand la prolongation de la scolarité vint mettre en lumière l'importance des échecs
scolaires dus notamment à l'inadaptation de l'enseignement de la langue. En 1966,
l'Inspecteur général Rouchette fut, avec une équipe de l'Institut Pédagogique
National, chargé d'élaborer un plan qui fut soumis à l'expérimentation dans un certain
nombre de circonscriptions d'inspection et d'écoles normales, par des équipes de
chercheurs et d'enseignants coordonnées par l'I.P.N.
Le
plan Rouchette
Quelques
citations du projet initial en montreront l'esprit :
« Les
études sociologiques ont montré que les élèves retardés le sont principalement par le
déficit en langage et qu'ils appartiennent pour la plupart aux couches défavorisées de
la population. Un enseignement rationnel de la langue française à l'école élémentaire
devrait donc tenir compte de ces faits et chercher à la fois à concerner les élèves au
niveau réel où ils se trouvent et à mettre en oeuvre les méthodes propres à pallier
ce déficit sociologiquement déterminé.
Par
ailleurs, les progrès de la linguistique conduisent à considérer comme caducs les
présupposés techniques antérieurement admis. Les Instructions officielles de 1923 et
surtout la pratique pédagogique traditionnelle se fondent sur une idée synthétique et
réflexive de la construction linguistique... Or, depuis Saussure, l'étude structurale
des langues vivantes a permis de mettre en oeuvre d'autres méthodes plus intuitives et
plus efficaces pour l'enseignement des langues étrangères... Le moment semble venu d'en
faire profiter également de jeunes écoliers. »...
«
Principe fondamental : le français est un moyen de communication. »..,
« C'est
une pratique fort répandue dans nos classes de cours moyen que d'organiser les leçons,
exercices et devoirs écrits du français autour d'un thème hebdomadaire, dit « centre
d'intérêt ». La lecture, la leçon de vocabulaire, la leçon de grammaire et
d'orthographe apportent les matériaux. En fin de semaine, il suffira d'agencer ces
éléments pour construire la rédaction. C'est là une vue synthétique qui va à
l'encontre de la véritable démarche psychologique de la création. Nul ne songe à
contester que les disciplines d'acquisition apportent à l'enfant des connaissances
nouvelles : on ne voit pas qu'il puisse en être autrement. Mais l'utilisation de
l'acquis, sa mise en oeuvre, ne sauraient procéder d'une construction immédiate. Pour
être disponibles, ces connaissances doivent être assimilées, souvent de longue date, et
s'intégrer dans la pensée profonde. Elles ne surgiront et ne se mobiliseront dans le
courant de communication que lorsqu'elles auront été véritablement assimilées et
intégrées... C'est pourquoi il convient d'affirmer avec force que l'essentiel de
l'enseignement du français doit être l'entraînement à la communication orale ou
écrite. »...
«
Priorité de l'expression orale. C'est dans la parole que la langue s'élabore et
s'enracine. »...
« Pour écrire, comme pour parler, l'enfant
doit avoir besoin de communiquer... Mais le pouvoir d'écrire n'est pas donné d'emblée,
L'enfant doit progressivement se hausser au niveau du langage adulte évolué, celui que
les textes d'auteurs recèlent. Il doit se l'approprier par une conquête progressive et
imitative, L'opposition semble donc totale entre la nécessité d'une motivation, puisant
aux sources individuelles de la communication, et la nécessité d'une formation
s'inspirant d'une langue élaborée impersonnelle.
En réalité, la technique pédagogique doit et peut dépasser cette contradiction, L'essentiel est de se convaincre qu'il est impossible de conjuguer les deux dimensions par une organisation étroitement concertée. Le travail patient d'acquisition des moyens d'expression doit faire fond sur le temps et ne pas vouloir déboucher immédiatement dans des exercices d'expression spécialement disposés. Le maître doit faire confiance à la maturation et à ce qu'on appelle le transfert : il verra naturellement paraître, dans l'expression spontanée, beaucoup plus lard, les tournures qu'un travail systématique aura permis d'aborder. »...
« Il ne
faut pas perdre de vue que les exercices spécifiques d'orthographe - dictée préparée
ou dictée de contrôle, auto-dictée, exercices à prétention méthodique ne constituent
que des moyens précaires. ».
« Il ne
s'agit pas de faire apprendre par cur des règles de grammaire abstraites dans
l'espoir d'une hypothétique application. La mémoire qu'il conviendra de mettre en oeuvre
est celle des habitudes grammaticales, ossature de l'expression orale et écrite. »
Il faut
préciser qu'à aucun moment, notre mouvement n'a été associé à l'élaboration ou à
l'expérimentation du projet qui restaient le fait des chercheurs attitrés et nous
n'avons dû qu'à la présence de certains de nos camarades dans les circonscriptions
désignées, la possibilité de connaître les textes pratiquement secrets des versions
successives du plan Rouchette.
Malgré
cette absence de publicité, les milieux conservateurs ne tardent pas à s'inquiéter et
après 68, une violente campagne de dénigrement dénonce cette tentative de «
révolution culturelle » visant à détruire le patrimoine linguistique de notre pays.
Des académiciens, P. Gaxotte et J. Mistler se font les champions de la croisade
anti-réforme tandis que P. Emmanuel prend la présidence d'une commission qui, après
étude, approuvera en les atténuant les grandes lignes du projet. Les syndicats, les
mouvements pédagogiques, les associations de professeurs prennent parti, la plupart en
faveur de la réforme. Des circulaires officielles s'efforcent d'empêcher une application
prématurée du projet et condamnent toute expérimentation non réglementée par le
ministère.
On reproche
parfois à l'ICEM de n'avoir pas soutenu suffisamment le plan Rouchette. A vrai dire, tout
en reconnaissant ses aspects largement positifs nous ne l'avons jamais considéré comme
nôtre. D'abord parce qu'il contenait en germe certaines ambiguïtés que les instructions
définitives ont amplifiées. Et surtout parce que nous étions en désaccord fondamental
sur une conception fermée de la recherche, cantonnée entre spécialistes «
scientifiques » au milieu d'une atmosphère de secret. Pour bénéficier d'un soutien de
masse, il faut savoir renoncer aux mentalités technocratiques. Nous continuons à penser
qu'une véritable recherche ne doit pas s'exercer dans un cadre hiérarchisé, trouvant
suspecte la recherche « sauvage » qui avait pourtant introduit les idées neuves que les
spécialistes de « haut niveau » se contentent de justifier scientifiquement a
posteriori.
D'ailleurs
un soutien plus engagé de l'ICEM aurait fait apparaître le projet comme encore plus
révolutionnaire aux yeux des conservateurs, quand on se rappelle les attaques des CDR et
de l'Aurore contre l'expression libre au CEG de Douvres.
Toujours
est-il qu'en 6 ans auront circulé plusieurs versions confidentielles ou officielles du
projet, chacune en retrait sur les précédentes, non sans soulever les protestations de
chercheurs de l'INRDP (voir l'article en p. 1 de l'Educateur n° 4 de novembre 1971).
Enfin au Bulletin Officiel n° 46 du 7 décembre 1972 est publiée la circulaire n°
72.474 du 4-12-72.
Comment
se situent les Instructions par rapport au plan Rouchette ?
Une fois de
plus, elles sont nettement en retrait de la dernière version, revue par la commission
Emmanuel. Elles se réfèrent certes au projet dont elles reprennent un certain nombre
d'idées mais en minimisant systématiquement l'aspect nouveau et en accentuant surtout la
continuité (« déjà les Instructions de 1887, de 1923, de 1938... »). Bref
on sent à chaque pas la peur d'affoler par l'annonce d'une innovation et le souci
d'atténuer toute affirmation nette.
Un exemple
caractéristique : la dictée avait été condamnée dans le projet Rouchette qui ne
l'admettait que pour un contrôle bi-trimestriel. Les nouvelles instructions signalent les
critiques contre la dictée : « Le principe même de la dictée a été mis en
question. Elle serait sinon nuisible, du moins inutile. » mais elles
continuent : « Des exercices orthographiques spécialisés sont nécessaires. La gamme
de ces exercices ne se réduit pas à la dictée mais la dictée y a sa place. »
Saluons pieusement cette résurrection en
espérant que MM. Gaxotte et Mistler ne hurleront plus à la tentative de subversion
culturelle fomentée par les agents de l'étranger.
Ce n'est certes pas un tel texte qui sera capable de provoquer un élan de rénovation alors que des transformations radicales sont indispensables et urgentes. Mais en ignorant globalement ces instructions, nous nous priverions de moyens de défense et de justification pour la première fois exprimés officiellement. Les sources des idées neuves sont ignorées (ne le regrettons pas, il y aurait risque de pollution), les affirmations favorables qu'on trouvera plus loin sont noyées dans un contexte volontairement ambigu, mais elles y sont. Les avocats progressistes, même s'ils contestent la justice actuelle, ne se privent pas d'utiliser les articles du code qui permettront de défendre leurs clients. Pourquoi hésiterions-nous à mettre en lumière les phrases qui justifient notre action ?
B) CE
QUI DANS LES INSTRUCTIONS PERMET DE JUSTIFIER NOTRE ACTION
1) La
reconnaissance d'une autre orientation pédagogique
« On y
retrouvera, le plus souvent sans référence expresse, les principes fondamentaux de la
pédagogie moderne : pédagogie de l'encouragement, de la motivation, de l'activité ;
pédagogie qui tout à la fois s'individualise et met en oeuvre les méthodes de travail
par groupes, en se proposant de développer la personnalité de l'élève. » (p. 3979)
La
référence à la pédagogie Freinet ne pouvait être totalement éludée mais elle est
faite avec un tel souci de la désigner sans la nommer que l'on se surprend à admirer la
diplomatie des rédacteurs :
«Le
texte libre prend toute sa valeur en rapport avec un ensemble d'activités à caractère
coopératif :journal scolaire, correspondance et échanges scolaires, imprimerie à
l'école... Il importe que le maître, avant de mettre en oeuvre cette pédagogie,
s'informe avec soin de ses techniques et ait le souci de travailler en équipe avec des
collègues expérimentés. » (p. 3995)
2) Une
conception globale et fluide de l'enseignement de la langue
Un chapitre
des I.0. s'intitule « Unité de l'enseignement ». « L'enseignement du
français est continu, ses aspects sont variés : c'est pourquoi son agencement ne saurait
s'accommoder d'un découpage » (p. 3982). « L'enseignement du français s'exerce de
façon permanente à travers tous les autres » (p. 3979)
« On se gardera de prétendre fixer en
détail une progression rigide et uniforme qui ne pourrait être adaptée à la diversité
des enfants, et qu'en conséquence la réalité démentirait. » (p. 3980)
3) La
substitution d'une pédagogie de la réussite à une pédagogie de l'échec
« Il
faut d'abord éliminer ce qui décourage : l'ironie devant l'échec, les pronostics qui
semblent y condamner, La critique ne devrait jamais être humiliante ni aller au-delà du
point particulier qui l'a provoquée. Sous sa forme positive, l'encouragement consiste
surtout dans la mise en jeu des motivations scolaires les plus profondes, à savoir
l'intérêt que l'écolier porte à son travail et celui qu'il sent chez le maître pour
lui-même. » (p. 3979). « Les pensums ne sont d'ailleurs pas autorisés, » (p. 3993).
4) La
prise en considération de l'expression spontanée de l'enfant
« Il
faut que le maître utilise les ressources de la spontanéité enfantine pour aider le
langage de l'élève à s'élaborer » (p. 3981). Un chapitre entier intitulé «
Spontanéité et élaboration » est consacré à ce thème, un modèle
d'équilibre chèvre et chou mais où l'on admet néanmoins : « on doit reconnaître
que le défaut le plus répandu de notre pédagogie usuelle n'est pas de montrer trop de
complaisance envers la spontanéité mais au contraire trop de méfiance. » (p. 3981)
Faisons
le tour des rubriques :
Expression orale
Après
avoir critiqué le « pseudo-dialogue » fondé sur les interrogations du maître
et souligné que «la communication clandestine des élèves entre eux (1) est l'effet
le plus commun » d'une pédagogie qui élimine les échanges oraux «de crainte
qu'à leur faveur la classe ne se livre à la turbulence ou qu'au mieux certains élèves
se manifestent inconsidérément pendant que d'autres timides ou indifférents, se
taisent. » (p. 3983), les instructions précisent que «Ie dialogue apparaît si
les questions vont aussi des élèves au maître
Un pas de plus est fait quand le
maître suscite des dialogues entre élèves. Le travail par groupes facilite et appelle
de tels échanges... Une situation plus complexe et plus féconde encore, se crée quand
la classe devient le lieu de communications multiples, questions et essais de réponse se
croisant, Le maître intervient pour faire brièvement le point, éviter que la recherche
s'égare et proposer au besoin une nouvelle orientation (p. 3984) L'entraînement oral
utilise également les situations de délibérations. L'organisation coopérative de la
classe les suscite et, mieux encore, les institue »
« L'enfant accepte volontiers
de traiter sous forme d'exposé un sujet qui lui plait... la motivation, ici encore est
décisive... A la suite de l'exposé, le dialogue entre l'auteur et ses camarades offre
une excellente occasion d'échanges (questions, critiques, précisions et justifications)
et n'exige que peu d'interventions de la part d'un maître expérimenté »... « Le
magnétophone permet d'enregistrer un débat, le commentaire d'une projection, un texte
destiné aux correspondants. »
(1) Nos
collègues disent plutôt bavardage. NDLR
Il permet
de réaliser « des enquêtes ou des reportages... des activités de mise en
scène ou de dramatisation... la construction d'un montage sonore, voire d'une émission
de type radiophonique ... (il) présente cet avantage que l'enfant peut s'entendre
lui-même, prendre conscience de ses défauts de prononciation et d'élocution, s'attacher
à les corriger. » (p. 3986)
« Comme
il s'agit avant tout de communiquer, le maître se garde de rectifier sur le moment le
langage spontané: pour que les enfants parlent, pour qu'ils usent peu à peu de formes
plus variées et plus justes, il ne faut pas commencer par les reprendre. » (p. 3984)
Il faut
noter l'ambiguïté de la référence à l'affectivité enfantine : « Nombreux sont
les enfants qui arrivent à l'école chargés d'émotions, d'enthousiasmes et de frayeurs
nés souvent d'un spectacle de télévision ou d'un fait de la vie quotidienne. S'ils ne
pouvaient se libérer de telles préoccupations, on voit mal comment le travail serait
paisible et appliqué et comment la classe pourrait être, comme il est tant demandé, «
ouverte sur la vie ». (p. 3985) Sans nier le fondement psychologique de cette
observation, nous devons récuser cette interprétation de la purification pédagogique
par l'entretien du matin : on s'exprime en arrivant pour se purger des miasmes affectifs
extérieurs et aborder le travail sérieux qui va suivre, avec la sérénité retrouvée.
Lecture
« La
maturité nécessaire (à l'apprentissage) est acquise à un âge variable...
L'enseignement doit s'adapter à cette diversité. Il ne faut pas s'attendre à voir tous
les élèves apprendre à lire au même rythme... Au début du C.P. c'est une erreur que
de vouloir emmener tous les élèves à la même allure. Cette tentative n'égalise pas
les chances, mais diminuent celles des plus faibles, qui subissent des échecs répétés
jusqu'au moment où leur retard devient à peu près irrémédiable. » (p. 3987)
« Il
faut renoncer à une séparation rigoureuse entre le cours préparatoire et la première
année de cours élémentaire... un décloisonnement de ces classes s'impose comme il est
souhaitable entre la grande section maternelle et le C.P. » (p. 3989)
Quant aux
motivations : « L'enfant ne lit guère de lui-même pour mieux lire, pour
perfectionner son langage, pour se mettre en mesure de réussir ses études, pour se
préparer à recevoir une culture littéraire : de telles motivations appartiennent au
maître, Quant à celles des enfants... elles varient avec l'âge... La vie de la classe
offre toutes sortes d'occasions de lire. On lit un énoncé à communiquer, une consigne
à exécuter, une légende accompagnant un dessin, un message auquel on répondra, une
lettre adressée aux correspondants. La partie est gagnée lorsque l'enfant en vient ainsi
à concevoir et à pratiquer la lecture comme un moyen simple et habituel de satisfaire
ses désirs de découverte, de connaissance, d'enchantement... Quand l'enfant lit de
lui-même c'est pour s'informer, ou se divertir, ou se divertir en s'informant, » (p.
3990) «Il a été depuis longtemps recommandé aux instituteurs de constituer une
bibliothèque de classe comprenant des textes de difficultés, de genre et de sujets aussi
variés que possible et d'utiliser en outre les possibilités de prêt dont les enfants
peuvent disposer (bibliothèque municipale, bibliobus, etc.) (p. 3990)...
Ajoutons
que les élèves se plaisent à lire des textes écrits par des enfants de leur âge... si
la classe publie son journal, ce qui est de toute manière à recommander, la
bibliothèque s'enrichira d'elle-même au fil des années. Elle réunira également les
éléments de documentation rassemblés au cours des années antérieures et qui valent
d'être conservés. » (p. 3991)
Au niveau
des méthodes d'apprentissage, les Instructions ne prennent pas d'autre parti que de
déclarer que « les pires méthodes sont celles qui découragent le désir de lire ».
(p. 3987). Pour la première fois, on mentionne « l'emploi d'une méthode
qualifiée de naturelle par ses utilisateurs » pour préciser qu'elle exige la même
attention à la décomposition que « les méthodes improprement appelées «globales
». (p. 3988).
Phénomène
assez nouveau pour être signalé, on met en garde contre la soumission au manuel
d'apprentissage, même s'il « se réclame d'une méthode mixte » (p. 3987).
« Ces
qualités que l'on trouvera souvent dans les phrases dites en classe reprises et écrites
au tableau par le maître ne sont pas très fréquentes dans les textes combinés à
l'avance pour l'apprentissage de la lecture. Si le maître suit un livret, il lui
appartient de le choisir avec soin et de ne pas s'y asservir car il est presque impossible
qu'un texte préétabli soit vraiment en rapport avec la vie de la classe. » (p. 3990)
Ecriture
Nous ne
noterons que la condamnation feutrée de la plume à bec (p. 3992) et celle plus
nette des « lignes ». « Il (le maître) ne comptera pas trop sur
l'efficacité des réprimandes : celle d'exercices de transcription bien faits est
meilleure. En revanche, les « lignes » à titre de pensums sont - en toute classe -
fatales à l'écriture. Les pensums ne sont d'ailleurs pas autorisés. » (p. 3993)
Expression écrite
Au milieu
de cinq pages qui ne sont pas d'une limpidité évidente mais semblent souvent tourner la
cuiller autour du pot, notons :
«En ce
qui concerne le texte libre authentique, précisons qu'il a des caractères propres qui le
distinguent sensiblement de la rédaction à sujet libre. Sa fonction essentielle est de
faciliter la communication au moyen de l'écriture et en même temps de faire bénéficier
la langue écrite du même élan naturel et spontané que la langue parlée.
Non
seulement l'enfant choisit le sujet, mais il choisit aussi le moment ; il produit le texte
quand il le souhaite de sa propre initiative, sans être obligé de le montrer au maître
- ce qu'il fait souvent, néanmoins, mais en dehors de toute contrainte. » (p. 3995)
« Le
journal scolaire imprimé en classe et diffusé dans le voisinage de l'école exige, tout
comme la correspondance inter-scolaire, un travail d'équipe et met en jeu des motivations
très stimulantes. Elles avivent l'attention portée à l'écriture, à l'orthographe, aux
illustrations, à une belle présentation, à une rédaction claire et intéressante. »
(p. 3996)
Vocabulaire
« Les
maîtres savent qu'en dehors de son application immédiate, la « leçon de vocabulaire »
risque souvent d'être peu fructueuse
la découverte et l'étude du mot ne sont
fécondes que si elles satisfont à un besoin que l'enfant éprouve soit qu'il cherche à
s'exprimer, soit qu'il désire comprendre ce que d'autres disent ou ce qu'il est lui-même
en train de lire, » (p. 3998)
Orthographe
On
énumère les critiques lancées contre la dictée ; notamment « le barème fameux qui
faisait (1) correspondre à cinq fautes la note zéro a des inconvénients certains
puisque alors aucun progrès n'est mesurable tant que l'élève n'a pas passé le seuil
des résultats seuls reconnus comme positifs. » (p. 4001).
La dictée
n'en est pas pour autant condamnée même si on reconnaît : « A vrai dire, il n'est
pas aisé d'en faire un exercice auquel l'enfant s'intéresse ; et c'est l'une des raisons
pour lesquelles il convient d'en user avec modération. » (p. 4001)
Il faut
souligner dans ce chapitre la crainte, plus sensible que partout ailleurs, de prêter le
flanc à la fureur des plus réactionnaires (voir l'éloge de la dictée par J. Guitton
cité dans l'article de C. Poslaniec, Educateur n° 13, p. 3). Il reste un dur
combat à mener pour une indispensable simplification de l'orthographe qui n'est même pas
évoquée sous la forme d'un vu pieux malgré les travaux qu'avait menés
l'officielle commission Beslais.
(1) L'emploi de l'imparfait qui, dans des instructions de français, ne peut être une négligence, doit nous donner une arme pour reléguer dans un passé révolu le couperet du zéro en orthographe aux examens.
Grammaire
A propos
des règles et définitions, on dit : « L'abus des énoncés abstraits a été et
demeure le fléau de notre enseignement grammatical. » (p. 4005)
On
critique la leçon de grammaire habituelle
« En
réalité c'est à partir des difficultés rencontrées ou des erreurs commises, dans des
circonstances qui ne peuvent être fixées d'avance et au cours d'activités qui ne sont
pas spécifiquement grammaticales, que se dégagent des faits et se perçoivent des
rapports. Il est possible ensuite quune habitude naisse, qu'une nécessité
s'éprouve; et le moment arrive où elle (la notion grammaticale) peut être invoquée. »
(p. 4004)
On demande
de ne pas tenir compte « de la liste exagérément chargée qu'elles (les
instructions de 1961) donnent des «connaissances grammaticales à l'issue du
CM2 » (p. 4007)
Pour ce qui
concerne la conjugaison : « la répétition machinale et non motivée est
vaine. Le grand adversaire est ici l'ennui et c'est pourquoi l'emploi de conjugaisons en
guise de punitions est particulièrement nuisible. » (p. 4008)
Le
programme est allégé notamment au CM.
Poésie
Le
remplacement du mot « récitation » est déjà révélateur : « Un poème ne doit
pas être d'abord un morceau qu'il va falloir apprendre... Une récitation apprise à
contrecur ou par simple docilité ne donne pas de contact avec la poésie, elle en
détourne. » (p. 4010)
Les trois
pages sur le sujet témoignent d'une ouverture plus franche, moins embarrassée que dans
les chapitres précédents. Cela tient peut-être au fait que nul n'osera s'attaquer à la
poésie sans risque d'être qualifié de barbare alors qu'on peut brandir cette accusation
contre ceux qui autoriseraient à l'école autre chose que le langage correct défini par
l'Académie (nous reviendrons sur ce sujet). Sans doute faut-il y voir aussi la trace de
la présidence de P. Emmanuel à la commission préparatoire.
« La
bibliothèque de classe aura ses livres de poésie. (Le maître) encouragera les enfants
à composer leurs propres anthologies... il est bon d'ouvrir à l'enfance un vaste champ
poétique dont on l'a longtemps écartée... les enfants vont volontiers à des rythmes et
assonances non traditionnels et aux images les plus imprévues, » (p. 4010). Les
noms d'Apollinaire, d'Eluard, de Supervielle sont cités à titre d'exemple sans éliminer
La Fontaine et Hugo.
Une
mention est faite à la poésie des enfants
« Les
activités qui viennent d'être décrites, si fécondes qu'elles puissent être, ne
satisfont pas totalement l'ambition de mettre en jeu les facultés créatrices de
l'enfant... L'accueil fait à la poésie dans une classe confiante favorise des
expressions inattendues et touchantes de l'imagination enfantine... Peut-être certains
textes (d'enfants) prendront-ils la forme de poèmes. Le maître s'y intéressera, sans
s'extasier, Il s'abstiendra de procéder à une mise au point de ces textes sans
s'interdire de les insérer dans un recueil de classe ou d'y faire reconnaître un thème
qui apparaît dans une oeuvre de poète... L'essai manqué sera sans lendemain: ce n'est
pas grave (nous ne voyons pas pourquoi l'enfant n'essaierait pas à nouveau - NDLR).
L'essai réussi donnera du bonheur. » (p. 4012)
Dans la
conclusion, à propos de la correction du travail écrit on conseille «l'auto-correction,
sous le contrôle attentif du maître ». On termine sur des paroles d'espoir que nous
sommes loin de partager, nous allons dire pourquoi.
C) LES AMBIGUITES ET LES LIMITES
DES INSTRUCTIONS
Avant de
signaler ce qui dans le texte même des instructions nous paraît critiquable, disons que
leurs limites tiennent moins à leur contenu qu'au contexte dans lequel elles sont
publiées. Nous ne nous appesantirons pas sur la cruelle absence de définition des
moyens. On évoque l'information des maîtres sans préciser. On souhaite le
développement de la correspondance interscolaire, du journal, de la bibliothèque de
classe sans annoncer de mesures matérielles.
Ce qui nous
semble beaucoup plus grave, c'est le climat d'ordre moral dans lequel on semble
recommander l'expression libre. Le même ministre qui paraît encourager à la
spontanéité manie parallèlement la menace contre lycéens et étudiants. Quant au
ministre des Affaires Culturelles, son consternant couplet sur la sébile et le
coktail-Molotov n'est pas de nature à donner créance au libéralisme du pouvoir. C'est
dans cette atmosphère inquiétante que se trouvent les principales limites des
instructions de français et nous ne poussons l'analyse au niveau du texte que pour
dégager les ambiguïtés et les pièges que devront éviter les futures instructions
d'une Education Nationale réellement démocratique.
La peur de paraître trop
novatrices
Evidemment
le ministère ne nous a jamais habitué aux positions tranchées en matière de pédagogie
et le conseil prudent vaut mieux que l'ordre intempestif. Bien sûr il fallait tenir
compte du regard attentif de l'Elysée, de la surveillance hargneuse des opposants à
toute réforme mais, à force de précautions oratoires, on finit par noyer l'essentiel. A
toutes les pages on nous rappelle à quel point les Instructions précédentes étaient
justes tout en regrettant qu'elles aient été inappliquées. A ce compte, pourquoi ne pas
se préoccuper d'abord des causes de cette inapplication ?
A force de
ne vouloir effrayer personne, on risque de passer inaperçu. Bien sûr, les instructions
contiennent la critique des pratiques traditionnelles mais avec de telles clauses de style
que celles-ci n'en sortent pas définitivement condamnées (nous parlons des pratiques
bien sûr, et non des enseignants qu'il serait stupide de culpabiliser pour avoir
appliqué ce que leur apprenaient les Ecoles Normales et qu'exigeaient la plupart des
inspecteurs).
Certes les
affirmations positives existent dans les instructions puisque nous les avons citées mais,
en dehors de ceux qui sont convaincus d'avance, qui ira les dénicher ?
Prenons
l'exemple de la dictée. L'instituteur qui inflige une dictée quotidienne sera-t-il
inquiété par la phrase : « Le mauvais usage qu'on peut faire de la dictée a
suscité bien des critiques. Il n'est évidemment pas bon que cet usage soit immodéré,
» (p. 4001) ? Il se contentera peut-être de noter que « la gamme de
ces exercices (orthographiques) ne se réduit pas à la dictée mais (que) la dictée y a
sa place. » Comme il n'en fait pas un mauvais usage, en articulant mal un texte trop
difficile, pourquoi ne continuerait-il pas comme par le passé ?
La mise sur un même plan de techniques très différentes
Certes tout
ce que nous avons cité existe bien dans les instructions mais l'enseignant angoissé par
le changement y trouvera aussi des pratiques auxquelles il pourra se raccrocher parce
qu'elles sont plus rassurantes et que les auteurs de manuels voleront à son secours.
Parallèlement à l'entretien, «si (une histoire) a été déjà dite ou lue, l'enfant
l'enrichira peut-être d'inventions, mais souvent il s'attachera de lui-même à
reproduire des expressions devenues à ses yeux si nécessaires au récit qu'il
supporterait mal qu'elles fussent modifiées: on peut voir dans ce modeste exercice une
ébauche de la reconstitution de texte dont nous aurons à reparler » (p. 3986). Et
en effet, on en reparle après avoir fait un éloge nuancé du texte libre : « Il se
peut bien que par divers moyens on arrive à pareille fin, des maîtres suivent une
gradation qui leur permet d'assurer à l'élève des moyens accrus ou affermis à mesure
que s'ouvre un champ plus large à son expression écrite; autrement dit, d'armer sa
liberté à mesure que s'en développe l'usage. La démarche est donc au début très
prudente, Le court texte d'une historiette, qui a été lu, écrit, étudié, donne lieu
à des questions très précises, appelant de brèves réponses... (p. 3995). La
mise en ordre de séries d'images... entraîne à percevoir des rapports de succession et
de liaison
La reconstitution de texte offre un plus grand intérêt. Il s'agit de
retrouver l'énoncé exact d'un texte dont la classe aura d'abord pris connaissance. »
(p. 3996). Et voilà, il suffira d'ouvrir un manuel rénové qui suggérera à chaque
époque de l'année le « thème (qui) offre le fil directeur ». Bien sûr il est
précisé : «au maître de faire en sorte que ce fil ne devienne pas une chaîne »
(p. 4015) et « tel thème d'une efficacité souvent éprouvée pourrait (noter la
nuance du conditionnel) ne pas convenir à une classe donnée (p. 4014). Il
n'importe ; en mettant sur le même plan des techniques qui insécurisent par leur
nouveauté et d'autres qui font partie de la routine, on ne donne pas aux enseignants la
liberté de choix, on les abandonne aux conditionnements reçus. De même que notre
pédagogie n'est pas celle du laisser-faire mais du déconditionnement, une véritable
animation pédagogique doit, à nos yeux, aider les éducateurs à se libérer de leurs
routines (cela est vrai aussi de nos techniques modernes). Il ne s'agit pas de leur
interdire les pratiques mentionnées ci-dessus mais de les aider à discerner pourquoi ils
se rabattent sur les techniques qui les sécurisent sans s'inquiéter véritablement des
enfants. Cela n'apparaît qu'en filigrane dans les instructions et c'est une très grave
lacune.
L'effacement de l'enfant derrière
l'élève
Bien sûr
s'agissant d'instructions scolaires, il était prévisible de trouver plus souvent le mot
« élève » que celui d'enfant mais on s'aperçoit que la présence de l'enfant, être
insécable qui vit aussi hors de l'école, n'est sensible qu'à propos de l'entretien du
matin considéré un peu comme l'ablution quotidienne avant un travail plus sérieux. On
sent moins l'acceptation de chaque enfant, tel qu'il est, que le souci de l'amener « à l'usage
correct et aisé du langage élaboré des adultes ». Mais quels adultes ? nous
en reparlerons tout à l'heure. « Entre le langage dont dispose l'enfant et un langage
plus élaboré, il y a des éléments communs et... un passage peut se frayer de l'un à
l'autre, à condition que l'on parvienne à mettre en jeu, d'une façon raisonnée,
l'affectivité de l'élève. » (p. 3982). Sans nier que nous faisons fond sur
l'affectivité des enfants, nous ne pouvons nous contenter de la considérer sous cet
aspect utilitaire. Nous ne considérons pas que «les enfants n'appartenant pas à des
familles instruites se verraient bientôt réduits (sans l'apport de l'école) à un
langage rudimentaire, propre seulement à des échanges restreints, » (p. 3981). Nous
refusons ce curieux jugement de valeur que nous réexaminerons sous l'angle linguistique
et nous voulons accueillir, sans paternalisme et sans attitude péjorative, tous les
enfants, même ceux «qui entrent à l'école sans savoir le français et ne le
parlent pas chez eux » que les instructions mêlent curieusement à « ceux qui
présentent des signes prononcés d'inadaptation » pour disjoindre du régime
général leur cas qui sera étudié à part et plus tard.
Des a priori discutables sur le « bon » langage
Il est un
peu court de donner comme but de « faire acquérir les moyens d'expression qui
devraient être le bien commun de tous ceux qui parlent français. » (p. 3981) Le
langage spontané que l'enfant utilise n'est-il pas beaucoup plus proche du langage
populaire des adultes que ce langage populaire ne l'est lui-même du langage véhiculé
par l'école?
Et si cela
est exact, a-t-on le droit de prétendre qu'il s'agit d'un «langage rudimentaire,
propre seulement à des échanges restreints,... (générateur) des malentendus,
des erreurs, des servitudes qui, dans les relations sociales, pèsent sur ceux qui ne
savent pas s'exprimer » ?
Tout au
long des instructions plane une ambiguïté entre langage fruste et langage non
académique. Quelle langue parlent donc non seulement les familles non instruites mais la
grande majorité des français ? Cette langue a-t-elle droit de cité dans l'école,
autrement que pour se transposer aussitôt en termes plus conformes à la norme ? Si
nous posons la question ce n'est pas pour refuser désormais d'enseigner aussi le langage
littéraire car notre rôle d'éducateur est d'ouvrir le maximum de voies et l'accès aux
oeuvres littéraires n'est pas des moindres. Mais dans notre attitude vis-à-vis de
l'enfant, il sera très différent d'accueillir son langage (qui n'est pas si éloigné de
celui de ses parents) tout en lui faisant connaître d'autres formes, d'autres niveaux de
langue ou de n'accepter cette expression spontanée inférieure que pour le mettre «
en mesure de faire sienne une langue saine et souple ».
L'Académie Française peut certes décider que sera malsaine et rigide toute langue qui ne respectera pas scrupuleusement les règles qu'elle a établies mais ce postulat a-t-il une valeur linguistique ?
Voici
quelques expressions :
«Nous,
on veut pas de ça. »
« Qu'est-ce
que tu veux comme livre ? »
« Ten
as combien de crayons ? »
« Ça
c'est la mienne de bille. »
« La
fille qu'on s'était disputé pour elle. »
Ces
expressions ont des structures utilisées couramment et sont comprises de chacun, tout
aussi bien que d'autres expressions enseignées à l'école comme correctes. Font-elles
partie ou non de la langue française ? sinon à quelle langue
appartiennent-elles ? Si l'école a pour but, comme elle le déclare, d'aider
l'enfant à développer sa communication avec autrui, pourquoi refuserait-elle de prendre
en considération, sans la moindre nuance de mépris, sa langue de départ, celle qu'il
utilise hors de l'école, celle qu'utilise la plus grande partie des Français à quelque
niveau socio-culturel qu'ils appartiennent, la seule différence étant qu'une minorité
d'entre eux peuvent, en se surveillant, utiliser la langue véhiculée par l'école ?
Cette différence donne-t-elle le droit de dire : « ce paysan, cet
ouvrier, ce syndicaliste ne parle même pas français » ? N'est-ce pas,
toutes proportions gardées, le même processus qui élimine comme «non-français » les
citoyens contestant le régime politique ?
Répétons
que nous ne posons pas le problème de cette façon pour préconiser un nivellement
culturel mais pour dénoncer des a priori qui pèsent très lourd sur l'idéologie
sous-tendue par le langage, problème que nous allons maintenant étudier.
langage et idéologie
(Ce sujet a donné lieu à un
débat du congrès dAix qui a servi de base à l'étude qui suit.)
1. Le langage, principal facteur de
ségrégation scolaire
Les
premières années sont capitales dans l'acquisition du langage. C'est principalement dans
sa relation avec la mère que le bébé découvre la communication verbale. La mère lui
parle avant même qu'il ait la maturation nécessaire pour la comprendre et lui répondre
mais cette imprégnation est capitale.
Malheureusement
les femmes qui travaillent doivent placer l'enfant dans une crèche ou chez une nourrice
où bien souvent on se contentera de veiller à sa vie végétative. Si la mère,
épuisée par son travail et le trajet peu confortable, doit accomplir les tâches
ménagères au retour, elle ne trouvera ni le temps, ni la force de parler avec son bébé
et des carences risquent de s'installer dès le plus jeune âge.
Les mères
devraient pouvoir, dans des conditions financières supportables, se consacrer à leur
enfant dans les premières années, au moins une partie de la journée. Elles devraient
pouvoir disposer de crèches où le contact affectif avec des éducatrices, toujours les
mêmes, tiendra autant d'importance que les préoccupations sanitaires et diététiques.
Ajoutons
que dans certains cas la mère de famille très nombreuse restant au foyer est tout aussi
indisponible pour le tout petit que si elle travaillait au dehors.
L'inégalité,
au départ de cette disponibilité à l'enfant, de la qualité, affective surtout,
linguistique ensuite, des échanges verbaux, l'attention que l'on portera plus ou moins
aux déficits, légers ou graves, de l'audition et de l'articulation, tous ces facteurs
créeront, avant même l'entrée à l'école, des différences parfois considérables dans
la maîtrise du langage.
L'école
maternelle, quand elle existe et quand elle peut accueillir tous les enfants, pourrait
sans doute résorber les handicaps déjà déclarés, si les effectifs étaient moins
chargés car l'entretien avec les enfants est l'activité qui exige le plus petit nombre
sinon ce sont seuls les enfants les plus avancés qui en profitent. Encore faut-il noter
qu'en imposant trop tôt et trop autoritairement les normes du langage académique on
risque d'accroître, au lieu de le résorber, le handicap de certains enfants, placés
devant une langue nouvelle qui leur semble étrangère. Désemparés par le décalage avec
la langue utilisée dans leur milieu familial et par le rejet qu'exerce l'école sur cette
langue, ils risquent non seulement de piétiner mais même de régresser car l'école
inhibe leur langage spontané sans leur en faire acquérir un autre. On a pu observer par
contre l'épanouissement général des enfants lorsque, selon les principes de la
pédagogie Freinet, malgré les limitations dites aux conditions de travail, l'école leur
permet de s'exprimer librement et de construire leur propre langage dans une communication
permanente à l'abri de tout racisme culturel.
Il faut
souligner le problème particulier des enfants qui, chez eux, ne parlent pas français.
L'école a combattu, souvent avec virulence, les langues régionales, allant même
jusqu'à de véritables génocides culturels. Sans refuser la nécessité d'apprendre le
français aux enfants, peut-on accepter ces attitudes de mépris à l'égard de la
véritable langue maternelle ? Comment s'étonner des blocages que peut éprouver un
jeune enfant à qui on interdit son langage spontané, quel lien affectif pourra-t-il
nouer avec la langue que l'école prétend lui inculquer, si on nie la sienne
propre ? Qu'il s'agisse du français populaire, d'une langue ou d'un patois
régional, l'enfant doit pouvoir l'utiliser sans être culpabilisé. Il découvre qu'il
est possible de dire autrement et il acceptera d'autant mieux de nouvelles tournures, que
l'on aura accueilli et respecté les siennes. L'attitude répressive ou simplement
inhibitrice à l'égard du langage spontané non seulement relève du dressage animal et
d'une mentalité presque fascisante, mais elle n'est même pas efficace sur le plan
linguistique. Il est prouvé que ceux qui ont cohabité très jeunes avec plusieurs
langues différentes, dans un cadre éducatif non coercitif, acquièrent naturellement une
conscience beaucoup plus claire des réalités linguistiques. André Chamson parle de la
« vision binoculaire » que lui procure sa connaissance de la langue doc pour
l'usage du français. Cette vision binoculaire, l'enseignement en a reconnu l'importance
à l'égard des langues mortes : latin et grec ; les familles riches donnaient une
nurse anglaise à leurs jeunes enfants. Pourquoi négliger l'occasion de sources de
comparaisons qui sont quotidiennement à notre portée ?
Comment ne pas penser aux enfants d'immigrés dont le problème est d'apprendre le français indispensable à leur adaptation mais aussi de ne pas se couper de leur langue et de leur culture originelles car bien souvent ils repartiront dans leur pays après un séjour plus ou moins long en France. Il n'y a donc pas seulement pour eux un problème d'accueil et d'intégration mais aussi nécessité de développer et d'approfondir leur propre culture, ce qui peut impliquer la collaboration de plusieurs personnes pour leur éducation.
Au cours préparatoire les
difficultés deviennent de plus en plus concrètes et apparentes, se soldant dès la
première année par un certain nombre de redoublements. Les enfants qui maîtrisent le
moins bien la langue orale, ont d'autant plus de mal à aborder la langue écrite, surtout
si le vocabulaire et les structures de phrases utilisés pour l'apprentissage de la
lecture sont éloignés de leur langage spontané. Bien des enfants éprouvent d'énormes
difficultés dans l'apprentissage de la lecture parce qu'ils ne découvrent pas la
signification profonde de l'écriture, ne faisant aucun lien entre le manuel qu'ils
déchiffrent péniblement et leur propre langage. Parmi ces enfants, souvent qualifiés ou
de débiles, ou de dyslexiques, il est courant d'assister à des progrès spectaculaires,
le jour où ils établissent un lien entre les mots écrits ou imprimés et ceux qu'ils
utilisent quotidiennement pour s'exprimer. C'est pour favoriser cette prise de conscience
tant affective qu'intellectuelle que nous utilisons comme textes de lecture les histoires
racontées par les enfants plutôt que les pages des manuels.
Bien que
les enfants n'aient pas le même rythme d'assimilation, on prétend souvent les obliger à
progresser du même pas en redonnant une homogénéité temporaire au groupe par les
redoublements et la création de sections fortes et faibles. Cette prétention ridicule
est la cause principale de l'hécatombe qui est la règle générale de l'enseignement
français. Les groupes de niveau ne sont admissibles que s'ils restent très souples et
limités à certains moments et s'ils ne donnent lieu à aucune ségrégation.
L'exigence d'un apprentissage complet de
la lecture dès la première année, l'absence de consolidation au C.E.1 sont souvent à
l'origine de retards ou de lacunes dont on retrouvera trace dans toute la scolarité. Si,
dans les années qui suivent, on se contente d'un enseignement formaliste du français, en
rejetant l'expression spontanée de l'enfant, seule progressera une minorité de la classe
; les autres resteront en position d'infériorité ou de culpabilité, aux prises avec des
exercices qui n'éveillent pour eux aucun intérêt et avec un langage académique qui ne
correspond pas avec celui qu'ils utilisent spontanément.
EXTRAITS D'UN MANUEL DE LECTURE AU C.P.
La lettre l (elle monte jusquà la lune puis elle redescend).
le lino utile
lili ôte le tulle
anita ôte le lilas à nina
toto a un âne, nini le talonne
anne tâtonne
léa a avalé le lolo
l'avenue a été nivelée
ève pèle une petite patate
une pie a volé une pipe et une olive
le camelot a étalé le tulle, le calicot, l'étamine, la
popeline à même le pavé
dédé donne une comédie ; il a mis un paletot démodé ; il
imite un âne, dodeline de la tête et donne la patte à une dame ; il écume et vide à
demi un pot de limonade.
Une confrontation sur un même sujet
LES JEUX DES ENFANTS
1) Un texte fabriqué par
des adultes pour un manuel de lecture
« Une
bête colossale »
1. - « La rue sera repavée samedi » a dit papa à
Jérôme. Lulu a déjà vu un tas de pavés. Comme la rue est barrée, la moto s'arrête
et les vélos ne passent pas. La rue est vide. Jérôme, ravi, réunit ses amis.
2. - Lulu bâtira une jolie cabane de pavés. Jérôme se fera
une barricade solide. Toto imitera une bête affamée évadée de la forêt ; il rôdera,
il passera, repassera s'irritera. Sa furie sera vive.
3. - De ses rudes pattes, Toto démolira la cabane. Lulu
s'affolera, filera, évitera les ruées de la bête. La bête dépitée reculera. D'une
badine solide, Jérôme se fera une jolie carabine.
4. - De sa barricade, Jérôme, à l'affût, tirera une balle,
ratera la bête. Le lasso de Lulu, jeté d'une rapide volée, ne ratera pas le but. Toto
s'affalera. Le lasso le liera.
5. - Bob arrivera et jappera comme Tobi. Toto se démènera et
bavera de colère. Il imitera une bête colossale. Jérôme l'assomera de sa massue... de
tissu... La comédie finie, le rire des amis s'arrêtera et Bob dira : « Vive
la rue dépavée ! »
2)Deux
textes tels que les enfants les racontent à cet âge
« Ma cabane »
Samedi après-midi, je me suis fait une cabane. Dedans, je
mange des gâteaux. Le soir, quand il pleut, je vais dedans et je lis un livre. L'autre
soir, j'ai dit à maman :
« -Je peux dormir dans ma cabane ?
- Si tu veux, mais il faut que je te donne des
couvertures. »
Le soir j'ai dit :
« oh ! Je ne dors pas dans ma cabane ! »
DIDIER
« Le taureau »
Mercredi, nous avons joué au taureau. Nadège était le
toréador. Elle essayait de me calmer. Je lui fonçais dans le ventre. Elle avait peur et
elle lâchait son chiffon.
PHILIPPE
Questions:
- De ces deux genres de textes, lequel, à votre avis,
intéressera le plus les enfants, lequel sera le plus à leur portée ?
- De ces deux genres de textes, quel est, sur le plan littéraire, le plus intéressant ? sur le plan psychologique ? (encore qu'on ait peu approfondi jusqu'à présent la psychanalyse des textes de manuels scolaires - voir certains inénarrables exemples grammaticaux - il y a là une riche piste de recherches pour les amateurs).
L'entrée
en sixième viendra tirer les premières conclusions en classant les élèves, avec ou
sans examen, dans les trois sections du premier cycle. On sait l'incidence énorme du
français dans cette répartition, l'orthographe principalement.
Il faut
souligner le rôle du zéro en orthographe qui n'a pas de commune mesure avec le zéro en
mathématique.
En effet il faut être rigoureusement nul pour mériter zéro en math, toute connaissance s'inscrit positivement dans la note. En orthographe, on décompte les points pour chaque faute si bien qu'il est courant d'obtenir le zéro éliminatoire sans être nul mais simplement étourdi ou impressionné par le cérémonial de la dictée.
Il faut
également noter qu'avec l'apparition des mathématiques modernes, le handicap du langage
peut retentir plus directement sur le niveau en math si le maître mène un enseignement
traditionnel abstrait. En effet, avec le calcul utilitaire, certains enfants compensaient
leurs difficultés au niveau de l'expression et du raisonnement abstrait par le sens
pratique dans les problèmes d'arithmétique élémentaire. La principale difficulté
résidait dans la compréhension de l'énoncé. Par exemple, un enfant de 10 ans trouve
sur une fiche « Calcule le salaire mensuel de l'employé. »
Il vient dire au maître qu'il ignore ce que signifient les mots : employé,
salaire et mensuel. Lorsqu'on lui a expliqué : « Ah bon ! ce que le
vendeur gagne par mois ! » C'était simple, et pourtant.
Si l'on
pratique un enseignement formaliste des maths modernes sans référence au réel, surtout
sans référence avec l'expérience vécue des enfants, la maîtrise du langage prendra
une importance accrue. La principale difficulté n'est pas dans le raisonnement lui-même
mais dans la compréhension de ce qui est demandé, difficulté renforcée par un
vocabulaire inconnu, un symbolisme et des systèmes de représentation imposés de façon
formaliste. Si au contraire on favorise la recherche, la progression du raisonnement ne
sera plus aussi tributaire de la maîtrise du langage, c'est au contraire pour communiquer
ses découvertes que l'enfant trouvera les motivations du langage mathématique et de la
symbolisation.
On exigera
des enfants en sixième la maîtrise du langage académique et surtout de l'orthographe.
Même lorsque nous récusons ces exigences, nous sommes contraints d'en tenir compte pour
éviter à nos élèves d'être malmenés au premier cycle. Mais si nous enseignons
l'orthographe pour ne pas handicaper les enfants, nous ne devons manquer aucune occasion
de dénoncer le scandale de l'orthographe. A une époque où l'on étudie volontiers les
problèmes sous l'angle de la rentabilité, ne pourrait-on chiffrer les heures perdues
dans l'apprentissage d'une orthographe inutilement compliquée, les heures perdues aux
multiples corrections, de l'école au bureau et à l'atelier d'imprimerie ? On
s'apercevrait de l'énergie considérable et des sommes fabuleuses que permettrait de
libérer une réforme rationnelle de l'orthographe. Pour cela il faut lutter contre tous
ceux qui respectent l'orthographe traditionnelle comme moyen de sélection et de dressage
et également contre les fétichistes qui craignent une mutilation de la langue comme si
la langue espagnole était mutilée depuis la simplification de son orthographe.
L'orientation
vers le second cycle secondaire sera déterminée essentiellement par l'aptitude à
disserter, sans fautes graves d'orthographe ni incorrections par rapport au langage
académique. C'est là que se situe le véritable clivage : les scientifiques qui ne
dissertent pas iront dans la section E et les sections techniques alors que les autres
seront orientés en C et D dans les sections classiques. On retrouvera dans les mêmes
branches cette ségrégation entre les facultés et les instituts de technologie.
Finalement
tout au long de la scolarité, la maîtrise du langage académique sera le principal
facteur de sélection et de ségrégation. Dans la mesure où cette maîtrise est
directement liée avec le niveau linguistique du milieu familial, il s'agit d'une
véritable ségrégation sociale.
II.
L'impérialisme du langage
Il n'est
pas dans notre intention de contester le rôle irremplaçable du langage chez l'homme. On
le considère même comme spécifique de la nature humaine et on ne saurait nier son
importance au niveau des relations affectives et sociales.
Il est un
moyen de symbolisation indispensable à la pensée à tel point que la maîtrise du
langage est préalable à d'autres apprentissages, en mathématique par exemple (on a
observé que des enfants sourds-muets éprouvent plus de difficultés que des enfants
aveugles dans l'étude de la géométrie car le support visuel est moins important que le
support conceptuel fondé sur le langage ).
Parce que
le langage est un moyen d'expression privilégié dès le plus jeune âge, nous attachons
la plus grande importance dans notre pédagogie à l'entretien et an texte libre. Mais il
n'est pas exagéré de parler d'un véritable totalitarisme du langage à l'école, à
l'université et jusque dans la hiérarchie sociale, ce qui n'est pas surprenant compte
tenu du rôle de ségrégation que nous avons souligné précédemment.
A) PRIORITE DU SAVOIR DIRE SUR LE SAVOIR FAIRE ET LE SAVOIR ETRE
On a
souvent critiqué le verbalisme de l'école où la récitation tient lieu de savoir. Il
faut bien voir que le fétichisme du langage n'est pas limité à l'école. Un exemple
caractéristique : en février 73 les pouvoirs publics ont voulu savoir comment les
Français réagissaient sur le problème des ceintures de sécurité. Il y aurait une
façon simple d'enquêter : on poste des observateurs à des endroits où les
automobilistes doivent ralentir (péage d'autoroute, entrée d'agglomération et l'on note
le pourcentage de ceux qui portent la ceinture. On a préféré, faire un sondage et
demander aux gens ce qu'ils pensent de la ceinture de sécurité. Oh ! certes on peut
faire des études très scientifiques sur les réponses, par âges, par catégories
sociales (1), etc., uniquement sur ce que disent les gens mais pas sur ce qu'ils font. Or
la ceinture ne peut avoir d'utilité que si on la met, pas si on déclare qu'on est pour.
Dans
l'enseignement technique on retrouve cet impérialisme du savoir dire dans la technologie.
Bien sûr, dans tout métier il y a des connaissances techniques à posséder mais
l'essentiel est moins de les réciter que de les appliquer sans défaillance, sans
hésitation. Eh bien, jusque dans les Sections d'Education Spécialisée qui recrutent des
adolescents n'arrivant pas à s'adapter au style de l'enseignement dit normal, on voit des
professeurs techniques dicter des cours de technologie, faire réciter ou donner des
interrogations écrites comme si cela risquait de manquer à leur prestige de vrais profs.
L'important, est-ce que l'élève sache comment on fait tel mortier, comment on dilue
telle peinture, ou qu'il sache le réciter ? Une fois de plus on établit une
barrière par le langage.
(l)
Découverte faite grâce aux sondages : les catégories sociales qui peuvent acheter
une voiture puissante sont plus opposées à la limitation de vitesse que celles qui
doivent se contenter d'une « 2 CV »». Qui diable leût deviné ?
B) SOUS-ESTIMATION SYSTEMATIQUE DES AUTRES MOYENS D'EXPRESSION
Comment ne
pas voir le mépris généralisé qui frappe tous les moyens d'expression non verbale
(dessin, chant, expression corporelle, etc.) du primaire jusqu'à l'université ?
« Disciplines mineures » n'hésitent pas à dire certains. Mineure, la musique
pour le jeune Wolfgang devant son clavecin à cinq ans ? Mineur, le dessin d'une
patte de colombe pour le petit Pablo ? Mineur, le mime pour Charlot enfant ?
Certes si nous valorisons ces moyens d'expression, ce n'est pas pour former des artistes
professionnels mais pour donner le maximum de moyens d'expression aux enfants. Pourquoi
n'est-ce pas la règle générale ? D'abord parce que les enseignants sont recrutés
essentiellement sur leurs aptitudes verbales et qu'ils seraient mal à l'aise dans les
autres domaines de l'expression. Il faut bien voir aussi que les aptitudes non verbales
sont moins sélectives sur le plan social. En effet si le milieu culturel joue un rôle de
stimulation non négligeable, le pouvoir créateur n'est pas spécifique des classes
sociales aisées. Il est certain que la moindre dictée est socialement beaucoup plus
sélective qu'une épreuve de chant, de dessin, de danse (pensons aux petits gitans ou aux
fils d'immigrés). Ceci explique probablement cela, même si les enseignants ne sont pas
toujours conscients du rôle qu'ils jouent dans cette sélection par le verbe qui n'est
pourtant qu'un moyen d'expression parmi les autres.
Lorsque les
instructions parlent de la langue française, elles considèrent comme évidente la
référence exclusive au langage codifié par l'Académie, en faisant table rase aussi
bien de l'infinie variété des régionalismes que de l'évolution actuelle du langage.
Aussi n'est-il pas inutile de préciser quelques points.
- Qu'est-ce qu'une langue ?
Tout moyen
de communication verbale mérite ce titre de langue si cela permet aux membres de la
communauté linguistique de communiquer. Toute langue, même la plus fruste, la
plus primitive, possède ses lois linguistiques, elle fonctionne selon des conventions,
des traditions. La langue orale populaire obéit elle aussi à des lois linguistiques
stables qu'on retrouve dans d'autres langues ou dans des états antérieurs de la langue
littéraire (formes anciennes restées vivantes dans certains milieux).
Les
niveaux de langue
Toute
langue possède ce qu'on appelle des « niveaux de langue » qui varient selon
la situation dans laquelle se trouve celui qui parle.
Le
même homme peut fort bien à quelques minutes d'intervalle dire :
- A
son fils qui lui demande de l'argent :
«
De l'argent, combien t'en veux ? » niveau
familier.
- A
son médecin, en fin de consultation :
« Quels
sont vos honoraires, docteur ? » ; niveau
soutenu.
-
Ou bien dans d'autres circonstances :
« Ils
trouvent toujours moyen de nous faire cracher du fric. »
« Jje
vous paie en liquide ou par chèque ? »
« Pompidou,
des sous. »
Des phrases
ayant la même signification à des niveaux de langue différents ne sont pas
interchangeables. Du fait que certaines sont inattendues dans une autre situation, elles
provoqueraient le rire. Une phrase normale qui n'est pas en situation crée un effet
comique couramment utilisé. En réalité l'incongruité ne tient pas à des règles
strictes mais seulement à l'habitude.
La
norme du « bon langage »
La
référence à une norme est déjà un a priori Pourquoi refouler toute une partie du
vocabulaire et de la syntaxe ? Il suffit de comparer le petit Robert aux livres
scolaires pour comprendre que l'école se soucie moins de valoriser un certain langage que
d'ignorer pour l'inhiber tout ce qui n'est pas conforme à la norme choisie.
En
admettant même cette conception totalitaire d'un centralisme linguistique décidant qu'il
n'est bonne langue que quai Conti (là comme dans d'autres domaines de la vie française,
tout doit se diriger dans quelques bureaux parisiens), différents critères pourraient
présider au choix de la norme :
la
langue parlée par le plus grand nombre
Ce n'est
sûrement pas le cas en France ; il suffit d'entendre les puristes se plaindre depuis plus
d'un demi-siècle que plus personne ne sait parler ni écrire le « français » (le leur)
et effectivement le décalage s'accroît sans cesse entre la langue enseignée et celle
qu'utilisent la plupart des français, enseignants compris.
La
langue parlée par une classe sociale dominante
Ce fut, le
cas au XVIIe siècle mais on ne peut pas dire que ce soit totalement vrai en ce
moment car ceux qui défendent idéologiquement la norme linguistique véhiculée par
l'école sont loin de la respecter eux-mêmes dans la vie courante. On peut retrouver ce
phénomène général dans tous les domaines : la minorité au pouvoir veut imposer
comme valeurs morales et culturelles des règles qu'elle ne respecte même pas mais
qu'elle considère comme un barrage protecteur.
Une
langue historique, symbole d'un certain modèle de société
Ne
cherchons pas plus loin : la langue archaïque enseignée par l'école est le reflet d'un
modèle de société Malgré l'étude des langues mortes et la place des « classiques »
du XVIIe, ce modèle il ne faut le chercher ni dans l'antiquité, ni dans
l'ancien régime (sauf peut-être dans certains internats religieux). Le modèle social
que l'école a pour tâche de maintenir à travers la langue, c'est celui du milieu du XIXe
; une langue qui s'arrête à Littré et à la dictée de Mérimée, une langue qui se
donne pour idéal de clarté le code Napoléon, et pour comble de fantaisie le théâtre
de boulevard (voir le récent discours académique de Marcel Achard).
Il ne faut
donc pas s'étonner du fait que la normalisation du langage ne tend jamais à simplifier
son usage mais au contraire à le compliquer et à en rendre l'accès plus difficile à la
majorité des gens. C'est d'autant plus grave que cet objet de musée que devient le
langage académique n'est pas proposé comme un idéal, mais imposé comme norme
impérative (aux examens notamment) parce que cette norme est le plus sûr facteur de
ségrégation et de reproduction sociale.
L'exemple
le plus criant est bien entendu l'orthographe où l'on maintient contre toute logique,
parfois contre toute vérité linguistique, des graphies compliquées imposées un jour
par la fantaisie d'un copiste ou l'ignorance d'un étymologiste. La survivance de cette
orthographe ne peut s'expliquer que par le rôle de chicane sociale qu'elle joue dans la
progression scolaire des enfants.
Mais
l'orthographe n'est pas hélas le seul exemple du rôle ségrégatif de la norme, il faut
parler aussi des jargons. Chaque fois qu'un groupe social se constitue, il établit en son
sein des connivences linguistiques qui visent moins à unifier les échanges entre ses
membres qu'à exclure du débat ceux qui n'appartiennent pas à la confrérie. La preuve
que le jargon n'est pas indispensable à la communication, c'est que très vite se
constituent des sortes de lexiques : « Jargon-langage courant » pour
pouvoir malgré tout échanger avec les barbares de l'extérieur, ne serait-ce que pour
les coloniser. La création de cette carapace linguistique quest le jargon joue
souvent au départ un rôle de protection contre l'insécurité (l'argot originel des
« mauvais garçons » en est un exemple) mais nous devons combattre sans pitié
cette tendance pathologique qui ne fait qu'aggraver les difficultés de relation d'un
groupe avec l'extérieur et finalement en son sein même.
Nous ne
nous étendrons pas sur les jargons universitaires et sur les normes générales de la
confrérie (pourcentage des citations, ton académique et impersonnel, même dans certains
règlements de compte confraternels où la grossièreté ne se départit jamais d'une
politesse conventionnelle). On parle moins souvent des jargons idéologiques et politiques
où certains termes, certaines expressions constituent de véritables mots de passe ou des
oriflammes permettant aux diverses tendances de se regrouper dans les réunions. Il faut
voir les mines inquiètes, ou au moins méfiantes qui accueillent celui qu'on ne parvient
pas à situer à travers des tics de langage sur l'échiquier politique, soit qu'il ignore
ces conventions, soit qu'il les piétine par plaisir. On se soucie moins alors de ce qui
est exprimé, que des mots-clés, des clichés qui permettront de classifier, d'étiqueter
l'interlocuteur. Ne peut-on parler d'une véritable dégénérescence du langage, dès
lors qu'il ne s'agit plus d'échanger, de confronter mais de délimiter, de
cloisonner ?
Nous
aurions tort de critiquer en toute bonne conscience car nous ne sommes pas nous-mêmes à
l'abri de ce travers. Le fait que les nouveaux venus demandent un lexique
« icem-langage courant » devrait nous alerter ; nous aussi nous
jargonnons avec nos innombrables sigles qui ne sont sans doute pas tous indispensables,
avec certaines expressions toutes faites qui pourraient si nous n'y prenions pas garde
devenir des clichés, des sortes de badges qu'on arbore pour se reconnaître sans toujours
se soucier de ce qu'ils signifient et de ce qu'ils impliquent.
LE JARGON DE LA JUSTICE
Nous reproduisons le texte exact d'une sommation
d'huissier :
Sommation
L'an mil neuf cent soixante treize le premier avril.
A la requête de S.A., société anonyme dont le siège est à
S... Agissant poursuites et diligence de son Président Directeur Général domicilié au
dit siège.
Elisant domicile en mon étude :
J'ai, H..., Huissier de Justice à la résidence de R...,
soussigné.
FAIT SOMMATION à Monsieur X..., demeurant à D..., où étant
et partant à : comme il est dit ci-après.
De, dans les VINGT QUATRE HEURES des présentes pour tout
délai, payer au requérant en deniers ou quittances valables ès-mains de moi, Huissier
de Justice, porteur des pièces ayant charge de recevoir et donner quittances, la somme
de :
1° - Cent francs dû pour solde débiteur au 1-9-72 &