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C'est à cette besogne, dans une certaine mesure terre
à terre, qui consiste à préparer pour les jeunes instituteurs un matériel
nouveau adapté à leurs besoins et une technique pour l’emploi de ce
matériel que nous nous sommes appliqués au cours de ces dix dernières
années.
La
découverte de l'Imprimerie à l'Ecole fut le point de départ et l'étape
essentielle d'un effort qui a déjà profondément influencé l'école populaire
et l'attitude des éducateurs en face de l'entant que nos techniques
ont permis de se révéler et de s'affirmer.
Dans mon école de Bar-sur-Loup, avec mes trente enfants
de 5 à 9 ans, j'avais obstinément et candidement expérimenté toutes
les pratiques recommandées par l'éducation nouvelle pour régénérer ma
classe - calcul concret, travail manuel attrayant, self-government,
promenades scolaires, etc..., les résultats n'étaient jamais, en rapport
avec mes efforts ; je sentais que je n'avais pas encore touché
les fondements véritables sur lesquels nous pourrions bâtir. Ce n'est
que par instants, et sur des points bien fragmentaires, que mes élèves
vibraient. La vieille école reprenait toujours ses droits.
La
lecture et la rédaction restaient le domaine inexpugnable de la tradition
quand nous rentrions de promenade, que, spontanément, les enfants racontaient
leur sortie avec enthousiasme et originalité en ébauchant des dessine
d'une expression émouvante, Il me fallait couper court à ce débordement
de vie : les programmes étalent là ; force nous était de reprendre
le manuel scolaire ou le tableau mural et de promener notre attention
superficielle sur des textes qui ne pouvaient que se juxtaposer à notre
vie véritable,
Si
nous arrivions à imprimer nous-mêmes ces textes issus de la vie des
enfants, à lire ensuite ces tranches de vie, à faire nos recherches
scolaires, sur ces documents profondément génétiques au lieu de nous
abêtir sur de belles pages qui ne nous affectent point, peut-être pourrions-nous
donner à notre activité une pensée nouvelle et un sens !
L'idée
de l'Imprimerie à l’Ecole était née.
J'hésitai
longtemps avant d'en entreprendre la réalisation. On me disait, et je
le pensais aussi, qu'il n'était pas possible que nul avant moi n'ait
au cette idée et que si rien encore n'avait été fait dans ce sens, c'est
qu'il n'y avait rien à faire. J'aurais eu grandement tort de me rebuter
à cette croyance, car ce que nous connaissons, dans quelque branche
que ce soit, n'est rien en regard de ce que l'homme pourra et devra
un jour découvrir. Et les idées simples sont peut-être encore celles
qui coûtent le plus à matérialiser.
Après
de longues recherches, je trouvai enfin dans le commerce une petite
presse à imprimer, avec caractères et casse ‑ tous outils d'ailleurs
que je voyais pour la première fois. C'était en juillet 1924.
Des
objections sans nombre me hantaient incessamment : Les enfants,
enthousiasmés au début, persisteraient-ils dans leur intérêt pour cette
activité ? Seraient-ils capables de transformer eux-mêmes, sans
trop de perte de temps, une rédaction en texte imprimé ; se donneraient-ils
à cette besogne avec plus de persévérance et plus de cœur qu'aux autres
techniques essayées jusqu'à ce jour ?
Je
doutais… Ce sont toujours les enfants qui m'ont montré la voie.
L’enthousiasme persistait bel et bien. Mieux :
une atmosphère nouvelle naissait dans la classe ; la vie de l'enfant
passait au premier plan ; nous vivions plus intensément. Ce que
les autres expériences fragmentaires n'avaient pu me donner, l'Imprimerie
à l'Ecole le permettait enfin.
C'est
que nous touchions là à deux principes qui allaient justifier et guider
toutes nos recherches ultérieures.
C'est
la vie qu'il faut atteindre dans les classes, et non pas la vie scolastique
et formelle, mais la vie véritable, la vie intime des enfants. Ce que
la pédagogie scientifique naissante ne peut nous révéler, la vie nous
le donnera.
Mais
il faut que l'école permette à cette vie de s’exprimer, de s'épanouir,
de se fixer, de se réaliser au maximum. Cela est impossible dans le
vieux cadre de l'école. Ce n'est pas seulement la discipline qui est
à changer : la discipline n'est que l'aboutissement d'un système
auquel nous voulons substituer une technique nouvelle de travail partant
de la vie pour s'élever harmonieusement vers le progrès. Cette technique
suppose des outils nouveaux qu'il nous faut créer et mettre au point,
une organisation plus rationnelle de l'activité scolaire.
Voilà
pourquoi nos efforts ont rapidement débordé le simple emploi de l'Imprimerie
à l'Ecole que d'aucuns auraient voulu cantonner dans le rayon spécial
des travaux manuels sans que se posent, de ce fait, les graves questions
pédagogiques auxquelles nous essayons de répondre.
Nous
avons donc amélioré peu à peu notre matériel d'Imprimerie à l’'Ecole,
Avec le groupe dévoué de nos premiers adhérents, nous avons mis au point
les presses parfaites que notre coopérative livre actuellement. Nous
avons cherché, trouvé ou fait fabriquer les composteurs, le papier,
l'encre, les caractères adéquats à nos besoins. Et nous n'avons été
satisfaits que le jour où les nouveaux adhérents ont pu utiliser d'emblée
le matériel que nous leur livrions sans connaître les longs et pénibles
tâtonnements qui auraient failli parfois nous décourager si les enfants
n'avaient été, eux, plus tenaces.
Et
puis, la vie, dirai-je, a fait le reste.
Ces
imprimée, née de l'expression libre des enfants, devaient connaître
nécessairement le sort de tous les Imprimés : être divulgués, répandue
dans la famille, dans le village, et plus loin par la poste et le train,
Il nous fallait donc chercher des lecteurs assidus ; d'où l'organisation
d'un service d'échanges interscolaires, dont le journal scolaire Imprimé
est la base, et qui n'est révélé comme le complément merveilleux mais
nécessaire de l'Imprimerie à l'Ecole.
Témoins de l'intérêt spontané des enfants pour une activité
aussi naturellement motivée, nous avons dû alors faire bénéficier les
autres disciplines scolaires de cet enthousiasme et de cet élan. Car
on ne peut laisser longtemps subsister à l'école ce dualisme :
intérêt, liberté d'expression, possibilité de communiquer en permanence
avec d'autres camarades d'une part ‑ et d'autre part, obligation
magistrale pour l'étude sévère, austère, rébarbative, de livres qui
ne sont plus dans la vie.
Il
nous fallait mettre toute. notre activité scolaire en harmonie avec
les possibilités nouvelles révélées par l'Imprimerie à l'Ecole, tenter
de baser sur cet intérêt profond les diverses besognes exigées par les
programmes.
Nous
nous sommes heurtés alors, sur toute la ligne, à la technique traditionnelle,
et nous avons poussé notre cri : Plus de manuels scolaires !
Nous avons fait plus que de crier : nous avons forgé de toutes
pièces la technique nouvelle pour laquelle nous avons créé un matériel
original : Fichier scolaire coopératif, Bibliothèque de Travail.
Nous avons, par notre cinémathèque mis véritablement le cinéma au service
de l'enfant, comme quelques années après nous rendions possible l'usage
pédagogique du disque par la création de notre discothèque circulante.
Nous voulons maintenant harmoniser et centrer l'enseignement
des sciences par l'édition d'un matériel vraiment maniable pour les
enfants, l'enseignement du calcul, par l'édition d'un imposant fichier
spécial. Nous avons même atteint l'histoire et nous pensons là aussi
détrôner les manuels inhumains et tendancieux par notre chronologie
mobile d'histoire de France, et par les fiches de l'histoire du livre
et de l'histoire du pain.
Et
alors, quand nous aurons matériellement rendu possible le travail nouveau
des enfants, lorsque notre groupe augmentant sans cesse, influencera
plus directement l'ensemble des écoles ; lorsque les jeunes éducateurs
ne se trouveront plus en face d'un verbiage plus ou moins gauchiste
mais se sentiront effectivement guidés par une technique de travail
précise, simple et pratique, susceptible de contrebalancer la vieille
technique scolastique, alors nous aurons plus fait pour, le progrès
pédagogique que tous les congrès et que tous les prêches.
La
presse comme simple matériel de travail manuel pouvait faire la fortune
de quelques marchands habiles à asservir aux vieux dogmes l'idée nouvelle
libératrice. Pour nous, pédagogues, l'idée a toujours dominé le matériel,
et c'est pourquoi l'Imprimerie à l'Ecole, moyen et symbole de notre
éducation populaire, a été le point de départ et le centre de la technique
nouvelle dont ce livre vous apporte le contenu et les buts.
MATERIEL et TECHNIQUE
Toute
technique suppose un matériel. La technique traditionnelle possède un
matériel rudimentaire certes, mais à la mesure de ses ambitions :
le cahier de classe et les manuels scolaires.
Notre
technique n'aurait pas pu non plus se développer harmonieusement jusqu'à
prétendre remplacer sa devancière si nous n'étions parvenus d'abord
à créer, à mettre au point, à vendre ou faire vendre, un matériel
adéquat servi par une organisation permettant les pratiques nouvelles.
Il
sera donc nécessaire de préciser tout au long de ce livre les caractéristiques,
les possibilités de fabrication ou d'acquisition, les buts pédagogiques
et le mode d'emploi de ce matériel original sans lequel on ne saurait
se lancer avec quelque succès sur la voie nouvelle.
Nous
disons plus : c'est parce que la pédagogie nouvelle a entraîné
des éducateurs enthousiastes sans les munir auparavant du matériel indispensable
à la, réussite que tant de déceptions ont facilité la, besogne de dénigrement
actuellement poursuivie par la réaction. C'est au contraire parce que
nous avons toujours placé les réalisations pratiques en avant de nos
constructions théoriques que tous nos adhérents ont pu, au cours de
leurs essais, garder intacts leur enthousiasme et leur foi.
***
L'Imprimerie à l'Ecole et les échanges interscolaires
sont, avons-nous dit, au centre de la nouvelle technique. Il nous faut
d'abord familiariser nos lecteurs avec cette nouveauté, sans entrer
cependant dans tous les détails. Composition, rédaction, tirage et publication
d'un journal scolaire périodique, organisation des échanges apparaîtront
peut-être à cette lecture, comme quelque chose d'anormalement compliqué.
Hélas ! nous savons combien les mots sont mineurs en face de l'expérience
véritable. Que les sceptiques aillent un jour, si possible, assister
à l'activité d'une classe travaillant à l'imprimerie ; qu'il visitent
une des nombreuses expositions qui sont organisées chaque année dans
divers coins de France, qu'ils nous demandent des spécimens de nos publications
et de nos travaux.
A
défaut encore, qu'ils nous fassent confiance quand nous leur assurons
que les enfants recevant casse et presse se débrouillent spontanément
sans aucun verbiage, et que devant les feuilles fraîchement imprimées,
l'échange lui-même acquerra tout son sens et dira toute sa portée scolaire
et pédagogique.
***
La
casse pour le classement des caractères, les interlignes, l'encre, les
caractères eux-mêmes sont les articles courants du commerce typographique.
Nous les livrons aux meilleures conditions possibles mais on peut, à
l'occasion, se les procurer ailleurs.
Certaines
pièces de notre matériel, au contraire, ont nécessité dans notre groupe
un long travail de mise au point qui nous a amenés, pouvons-nous dire,
à la perfection pédagogique. Nous n'allongerons pas ce livre en disant
toutes les étapes de cette adaptation, depuis la Lino avec laquelle
nous parvenions péniblement à imprimer 4 ou 5 lignes, puis la première
presse Freinet à rouleau presseur, jusqu'au système actuel en passant
par les premières presses en bois qui nous ont coûté tant de peine et
les presses à système automatique de pression qui ont préparé les réalisations
actuelles.
Nous
avons aujourd'hui trois modèles de presse :
-
Une presse volet tout métal, avec un système de pression automatique,
d'une simplicité qui ne peut être dépassée, et cependant d'une totale
perfection mécanique et d'une solidité à toute épreuve.
La
coopérative fait des sacrifices pour la mettre à la portée de toutes
les écoles car c'est vraiment là la presse type de l'imprimerie à l'Ecole.
Elle permet des travaux parfaits.
Elle
n’a qu’un seul inconvénient : l'encrage doit se faire à la main
par un élève encreur qui risque de se salir. Mais d'autre part, cette
besogne d’encreur est affectionnée par les enfants : elle
est, que voulez-vous, un travail utile. Si on se noircit un peu, on
se lave !
-
La presse à encrage et tirage automatiques C.E.L. a
été imaginée par nos camarades pour éviter cet inconvénient de l'encrage.
Il suffit de tourner une manivelle, le texte s’encre ; on tourne
dans le sens inverse, la feuille sort imprimée. Résultats parfaits aussi,
un peu plus de rapidité et possibilité pour une seule personne d'assurer
le tirage, Mais un peu plus chère aussi.
-
La presse automatique C.E.L. de luxe est
un véritable bijou mécanique. Incassable, indéréglable, élégante, elle
donne des résultats parfaits en toute sécurité.
-
Nous livrons pour nos presses à volets une plaqué à encrer et
un rouleau encreur spéciaux, solides et bon marché.
-
Nos composteurs enfin, ne se trouvent pas dans le commerce. Les
typographes travaillent avec un composteur spécial sur lesquels les
caractères ne sont jamais serrés. Un coup de main à acquérir permet
de les reporter sur le marbre. Dans nos composteurs en cuivre, une vis
serre la ligne terminée qui peut être transportée sans danger. Le
porte- composteur assure la sécurité pendant la composition.
-
Nous livrons enfin du papier spécial donnant les meilleurs résultats
et coupé à un de nos formats standard. (Pour la description complète
et le mode d'emploi voir les imprimés qui sont livrés à part au moment
de la commande).
L'illustration
des textes : Elle a été
une lente conquête de notre groupe. Nos premiers imprimés étaient nus
ou à peine rehaussés de quelques dessins polycopiés.
Nous
avons étudié, expérimenté, utilisé et mis au point de multiples moyens
de confectionner les clichés pour l'illustration typographique. Vignettes,
bois, cuivre, tôle, carton, et surtout linoléum pour la gravure duquel
nous livrons des outils spéciaux.
Le limographe, le nardigraphe, et surtout la Géline
C.E.L. permettent de compléter pratiquement cette illustration.
Une
brochure spéciale : Nos techniques d'illustration (1) donne
tous renseignements à ce sujet. Un bel album de R. Berger ! La
gravure sur linoléum, en vente à nos éditions, permet de tirer
de cette technique d'illustrations le maximum d'effets artistiques
et pédagogiques (2). Les livres de vie des enfants, les
feuilles imprimées ont besoin d'être classées pour être conservées soigneusement.
Nous avons utilisé pendant plusieurs années notre reliure boulons, simple
et pratique, montée, au gré des adhérents sur une couverture toile.
Nous
livrons maintenant une reliure invisible, plus pratique et moins chère.
Ces
deux systèmes permettent à chaque enfant de se constituer au jour le
jour son livre de vie, reflet véritable et intime de la vie de la classe
qui est sa propre vie. Nous verrons par la suite comment l'usage de
ces reliures spéciales peut s'étendre au classement de tous les documents
dont l'école a besoin pour ses diverses disciplines ; géographie,
histoire, sciences, etc,..
(1)
Nos techniques d’illustration, 4
fr. Edit. de l’Imprimerie à l’Ecole.
(2) R. Berger : La gravure sur linoléum, 8 fr.
Edit. de l'Imprimerie à l’Ecole.
LE JOURNAL SCOLAIRE
Chaque
jour, il est tiré de l'imprimé un certain nombre de feuilles supplémentaires :
15, 20, 50 qui sont classées et conservées. A la fin du mois, ces feuilles
sont agrafées (grâce à notre agrafeuse Cébé) sous une couverture originale,
un obtient ainsi le journal scolaire de la classe ‑ journal déclaré
officiellement à la Préfecture, avec son titre, son illustrations suggestives,
ses nouvelles, ses jeux ‑ et qui circule au tarif réduit des périodiques
(0,02 par ex,)
C'est
ce journal qui sera la base, l’élément actif et permanent des correspondances
interscolaires que nous avons organisées.
Nous
avons un service d'échanges inter-scolaires nationaux qui constitue
des équipes d'écoles. L'échange se fait à l'intérieur des équipes -
et avec d'autres écoles aussi selon l'intérêt des initiatives individuelleS.
Il nécessite l'envoi régulier du journal scolaire que complète accidentellement
l'envoi de documents divers, de produits du pays, de jouets, etc...
Nous dirons plus loin l'intérêt et les avantages pédagogiques de l'échange
ainsi pratiqué.
Un
service d'échanges interscolaires internationaux permet de mettre les classes françaises en relation avec des classes étrangères,
possédant ou non l'imprimerie.
***
Que notre matériel soit aujourd'hui parfaitement
au point, de nombreuses attestations enthousiastes de nouveaux adhérents
en témoigneraient. Nous avons, par non conseils, par là simplification
maximum de notre matériel, atteint ce résultat idéal : n'importe
quelle école qui reçoit l'imprimerie, quelle que soit l'habileté manuelle
de l'instituteur ou de l’institutrice, parvient d'emblée à des résultats
parfaits ; et le premier journal édité rivalise souvent avec bien
des aînés.
Organisation
coopérative, poursuivant des fins pédagogiques et non commerciales,
nous ne cherchons nullement à vendre, mais nous voulons à tout prix
que tous ceux qui m'engagent dans notre groupe participent aussitôt
de notre enthousiasme et de notre ardeur novatrice.
Nous
y sommes aujourd'hui parvenus.
Notre
groupe comprend près de 500 adhérents. Tous certes, n'impriment pas
régulièrement : des changements de postes, de brusques changements
de classe, des difficultés de famille, la maladie, obligent quelques
camarades à interrompre provisoirement dans leur classe le travail à
l’imprimerie:. Ils nous expriment toujours leur regret de devoir céder
à des événements regrettables.
Mais
nos vieux adhérents du début sont toujours là à nos côtés, vigilants
et enthousiastes : Daniel, Alziary, Wulens.
Tous
déclarent qu'ils ne pourraient plus aujourd'hui faire leur classe sans
l'imprimerie. Leur témoignage et leur fidèle collaboration sont pour
ceux qui s'apprêtent à nous suivre les plus sérieuses garanties.
Malgré
les obstacles pour, ainsi dire insurmontables que constituent de plus
en plus les frontières, notre technique se répand à l'étranger. Nous
avons des adhérents également enthousiastes en Roumanie, en Grèce, en
République Argentine, en Suisse. En Espagne, où nous comptons de nombreux
adeptes, le mouvement s'étend rapidement à la suite de la publication
d'un livre écrit par notre ami H.Almendros sur la Technica Freinet.
Une coopérative d'instituteurs a été constituée, commence à fournir
le matériel et à organiser les échanges. Les travaux obtenus sont supérieurs
encore à ceux de nos camarades français.
La
Belgique, pays du Decrolysme, doit s'orienter aussi vers notre technique.
Une coopérative sœur de la nôtre vient d'y être constitué et le mouvement
d’Imprimerie à l’Ecole en sera certainement très influencé dans sa marche
en avant.
Tous
ces faits montrent que nous avons dépassé le stade de l'expérimentation
pour accéder puissamment a celui de la réalisation. La technique, telle
que nous allons la développer, est donc assise sur des bases solides,
parfaitement à la mesure de nos élèves et de nos classes, parce que
née et pratiquée dans ces classes, mêmes.
La
grande masse des instituteurs suit aujourd'hui nos travaux. Les inspecteurs
eux-mêmes doivent se rendre à l’évidence et apprécier les résultats
obtenus par nos adhérents. Lentement mais sûrement, les idées que nous
défendons pénètrent et influencent la pédagogie traditionnelle. Et malgré
la puissance de la routine, malgré les obstacles qu'un régime oppresseur
dresse sur notre route, de nombreux éducateurs s'apprêtent à suivre
la voie que nous avons tracée et sur laquelle nous marchons toujours
avec prudence et décision.
LA
TECHNIQUE TRADITIONNELLE
Dans
notre revue mensuelle L'Imprimerie à l’Ecole, devenue en octobre
32 L'Educateur Prolétarien, nous nous sommes attachés à apporter
quelque clarté dans la conception habituelle des problèmes pédagogiques.
A
notre époque de rationalisation intense, où, pour des buts, hélas !
exclusivement capitalistes, on cherche dans tous les domaines à organiser
« scientifiquement » les activités humaines, tachant de tirer
du travail le rendement maximum, installant de vastes usines où les
machines ‑ sinon les hommes ‑ se meuvent librement, on constate
une répugnance très marquée à étudier d'un même point de vue scientifique
les questions d'éducation et d'instruction.
Nos
pédagogues officiels tiennent à rendre hommage au passé en ressassant
les phrases désuètes sur le dévouement, l'intérêt, le devoir, l'enthousiasme,
tantôt prêchant une « cure de simplicité pédagogique » (1),
ou voyant « le secret du progrès pédagogique, moins dans des recettes
plus ou moins nouvelles et scientifiques que dans la valeur morale du
maître, dans sa volonté de bien faire tout ce qu'il doit, plus qu'il
ne doit » (2).
A
les entendre, l'amour, le dévouement peuvent tout, quelles que soient
les méthodes employées, parmi lesquelles on laisse libéralement à l'instituteur
le soin de choisir. Et on va, administrant verbalement des principes
qu'on s'étonne ensuite de ne pas voir triompher.
Il
y a là, à l'origine, une grave faiblesse dialectique qu'il est de notre
devoir de dénoncer. Elle pourrait se caractériser par : hypertrophie
verbale du pouvoir personnel de l'éducateur, timidité dans l'examen
loyal des déterminants pédagogiques, irrationalisme dans la préparation
d'une tâche qu'on feint de croire soustraite aux grandes lois qui régissent
les activités humaines.
(1)
Gay : Manuel général, n°5,
année sub. 1929-1930.
(2)
Besseiges : Collab. Pédagog. N°1, Id.
Nous
ne méconnaissons nullement l'importance considérable qu'a sur toute
l'éducation la valeur intellectuelle et morale des maîtres eux-mêmes.
Mais cette valeur n'est innée que chez quelques rares individus :
elle est conditionnée chez les autres par de nombreuses réactions sociales,
économiques et pédagogiques dont la négligence fausse totalement les
recherches habituelles.
Fonder
exclusivement sur la valeur propre du maître le progrès pédagogique,
c'est agir comme l'industriel qui, en attendant l'ingénieur de valeur
qu'il ne trouvera peut-être jamais, continuerait à user ses vieilles
machines et à employer ses ouvriers selon des techniques sans rapports
avec les nécessités de l'heure présente. Ce maître de génie se présenterait-il
même un jour, ne devrait-il pas, d'abord, ‑ et de toute nécessité
‑ substituer à des procédés à demi-stériles des techniques adaptées
aux buts qu'il se propose ?
« La
plupart des activités humaines comportent une technique : l'industrie,
le commerce, l'administration. Cela veut dire que ces activités ont
pour fondement spéculatif certaines sciences : physique, chimie,
mécanique dans le cas de l'industrie ; économie politique pour
le commerce ; droit et législation en ce qui concerne l'administration
(nous ajouterions psychologie, pédologie, psychotechnique, « science
de l'enfant », en ce qui concerne l'éducation).
Mais
ces activités vivent, réalisent, prennent des initiatives. Elles adaptent
des principes généraux à des conditions de fait toujours différentes.
L'architecte, l'ingénieur, le médecin, l'avocat, l'administrateur (et
l'instituteur aussi) ne font que cela d'un bout à l'autre de leur carrière :
ce sont des techniciens.
Ils
ressemblent aux artistes en ce qu'ils pétrissent la réalité. Ils diffèrent
des artistes en ce qu'ils cherchent un résultat pratique et utile, tandis
que l'Art opère en plein désintéressement, fabriquant du superflu. Ils
en diffèrent aussi en ce qu'ils possèdent, nette et consciente, une
règle de leur action : lois, principes, formulaires, tandis que
les règles auxquelles obéit l'invention artistique demeurent en grande
partie inconscientes et affaire d'inspiration spontanée, individuelle
(1). »
(1) La psychologie à la vie, n°de sept. 1930.
Et
qu'on ne nous endorme pas avec la formule sacramentelle des faiseurs
de discours : « L'éducation est un art ; l'instituteur
est plus un artiste qu'un technicien. »
Il
peut exister des instituteurs artistes - et il en naît rarement - mais
il est un fait certain : c'est que l'état de l'éducation dans
un pays dépend presque exclusivement de l'avancement de la technique
pédagogique. La preuve en est que, lorsqu'on parle d'une amélioration
systématique de l'éducation, on ne pense pas exclusivement à des discours
moraux à administrer aux éducateurs : on fonde des écoles normales,
des classes d'expérimentation et d'apprentissage, on organise des cours
de perfectionnement pour instituteurs, on engage des fonds pour améliorer
les locaux ; on achète du matériel scolaire, on édite des livres,
on s'attache presque exclusivement à l'amélioration technique.
C'est
d'ailleurs par une interprétation péjorative de ce mot de technique
qu'on se cabre devant un raisonnement aussi simple et aussi concluant.
Technique, cela contient trop d'essence matérielle, cela vous a un relent
de machine qui ne peut, paraît-il, s'accommoder avec les buts et les
méthodes de l'éducation.
Cette
interprétation est regrettable, Nous avons voulu redonner à ce mot son
vrai sens, valable pour l’enseignement comme pour les autres sciences
et nous avons proposé aux éducateurs de qualifier technique les
diverses méthodes en vogue.
Qui
dit méthode dit système d'éducation basé sur des éléments sûrs,
prouvés scientifiquement et coordonnés d'une façon absolument logique.
Or, la science pédagogique en est encore à des balbutiements et nulle
méthode aujourd'hui existante ne peut s'en réclamer.
L'Eglise, qui dédaigne la science et s'appuie
inébranlablement – croit-elle sur la révélation et la croyance, a sa
méthode d'éducation éprouvée par des siècles d'emploi, avec ses procédés,
ses techniques presque immuables malgré les découvertes ; méthode
qui ne recherche d'ailleurs par la libération de l'individu, mais seulement
sa résignation à l'ordre établi, son asservissement toujours plus grand
à ses maîtres.
A
l'autre pôle, la Révolution russe triomphante est en train de préciser
ce que sera la méthode prolétarienne d'éducation. Sorel l'avait prédit
quand il disait : « Un grand changement se produira
dans le monde le jour où le prolétariat, aura acquis, comme l'a, acquis
la Bourgeoisie après la Révolution, le sentiment qu'il est capable de
penser d'après ses propres conditions de vie ».
Nos
camarades soviétiques ont actuellement une claire conscience de ce que
sera la société communiste sans classe dont leurs réalisations ne sont
que les prémices ; et ils sont en mesure d'établir une méthode
d'éducation rationnelle susceptible de servir ces buts.
Peut-on
parler de méthode à l’école primaire en régime capitaliste. Il n'y en
a pas.
Nos
pères ont d'abord déifié la science et la démocratie. L'acquisition
de l'instruction semblait être tout à la fois les moyens et les buts
idéaux de l'école du peuple. Ils ont cru qu'instruire était une
méthode de libération des individus, alors que nous le voyons aujourd'hui,
l'instruction n'est qu'un moyen qui peut, tout aussi bien, servir les
forces mauvaises en desservant le peuple, que travailler accidentellement
a la libération des individus.
On
comprend alors l'hypertrophie du mot méthode. Un inspecteur,
un instituteur, avaient-ils découvert un moyen d'enseigner un peu plus
rapidement la lecture aux enfants, de les familiariser plus vite avec
le calcul, de leur faire acquérir les éléments de science, ils croyaient
avoir réalisé. une oeuvre susceptible de modifier l'essence même de
l'éducation et intitulaient pompeusement leur trouvaille méthode.
En avons-nous eu des méthodes depuis la méthode graduée pour
l'enseignement de la lecture des diverses sortes d'écriture jusqu'aux
méthodes de sciences actuellement, si perfectionnées.
Hypertrophie
d'un mot, nous l'avons dit, erreur totale qui a été à la base de la
faillite scolaire actuelle. On était tellement sûr qu'un élève qui aurait
appris à l'école les rudiments de la lecture, les éléments du calcul
et des sciences serait meilleur et s'élèverait dans l'échelle humaine !
On avait compté sans l'asservissement capitaliste qui a fait de cette
aptitude à la lecture un puissant moyen d'asservissement, qui a déforme
les connaissances arithmétiques ou scientifiques pour mercantiliser
le travail et préparer les tueries périodiques.
Les
grands pédagogues, les pédagogues contemporains surtout, auraient quelque
raison de parler de leur méthode, dans la mesure où ils se sont proposés
comme but une modification déterminée de la vie et de l'effort des enfants.
Quand on parle notamment de stimuler la personnalité des enfants, de
s'orienter vers une éducation fonctionnelle, les théories pédagogiques
ont déjà en partie la noblesse des grandes constructions humaines, des
méthodes d'éducation.
Mais
il y manque, pour en faire de vraies méthodes, intégrales et
totales, une vue synthétique de l'éducation fonction, sociale. Faute
de considérer les déterminants directs de l'éducation et l'influence
décisive du milieu ambiant, des constructions comme la méthode Montessori,
la méthode Decroly, la méthode Cousinet, usurpent encore dans une certaine
mesure le mot de méthode.
Nous
avons voulu montrer, par ce rapide raisonnement, que l'école publique
actuelle n'a aucune méthode : elle ne possède point une ligne générale
d'action, des buts précis. Les pédagogues eux-mêmes qui se vantent d'avoir
inventé une construction synthétique pour l'éducation nouvelle, n'ont
réussi à mettre debout qu'une oeuvre fragmentaire que les régimes politiques
et sociaux bouleversent et annihilent à leur gré et qui ne peuvent être
considérés comme une étape dans l'évolution technique de l'organisation
scolaire.
Car
c'est là que nous voulions en venir.
Le
processus de l'évolution pédagogique s'éclaire si nous parlons au contraire
de technique.
L'ingénieur
qui a découvert et fait appliquer une nouvelle organisation du travail
dans les usines, a fait une modification technique ; amélioration
technique le nouveau mode de goudronnage des routes ou la découverte
d'un moteur à meilleur rendement. Si ces nouveautés sont susceptibles,
certes, de modifier dans une certaine mesure les conditions sociales
de vie et de travail, il ne vient pas à l'idée des inventeurs de qualifier
leur trouvaille de méthode immuable et universelle. Ils savent au contraire
que la portée essentielle de leur effort plus ou moins général est d'autoriser
et de servir les efforts ultérieurs des hommes.
Expérimenter
une organisation plus rationnelle de la vie et du travail scolaire,
normaliser le milieu, trouver un emploi nouveau plus effectif du matériel
scolaire (Montessori),ou un nouvel arrangement des livres (Decroli,
Winetka, Dalton),organiser même le travail libre (Cousinet), qu'est-ce,
sinon des améliorations techniques d'une portée plus ou moins grande,
au même titre que l'humble effort des éducateurs qui, au cours du siècle
dernier, ont progressivement substitué au morne « graduel »
des syllabaires et des manuels plus pratiques et plus attrayants.
Quand,
en 1928, nous avons osé cette affirmation, les « inventeurs »
de « méthodes » se sont récriés. Cousinet a tenu à nous affirmer
que sa méthode n'était pas une vulgaire technique de travail ;
on sait que Mme Montessori, persuadée que nul ne fera mieux qu'elle
en éducation, interdit tout écart de l'orthodoxie. Seul, le bon Decroly
avait admis et compris que son oeuvre n'était qu'un échelon du grandiose
devenir qu'il rêvait pour l'éducation nouvelle.
Nous
revenons obstinément à la charge.
Oui,
une partie de l’œuvre de ces pédagogues est assurée de pérennité parce
qu'elle est englobée dans le processus de libération des individus,
but de l'éducation. Mais cette pensée leur est commune à tous ;
la voie idéale qui mène à l'éducation nouvelle par la libération des
individus est une. Les moyens seuls d'accéder à cette voie varient et
sont en perpétuelle transformation.
Mme
Montessori enseigne la technique nouvelle du travail scolaire
avec son matériel ; Decroly préconise une technique scolaire basée
sur les intérêts dominants ; le Plan Dalton s'est contenté de modifier
la technique traditionnelle ; Cousinet nous enseigne une technique
basée sur la liberté intégrale des enfants. Nous avons innové une technique
de travail par l'Imprimerie à l'Ecole et les échanges interscolaires.
L'éducateur
imprégné des nouvelles théories éducatives a le choix entre ces diverses
techniques, tout comme l'ingénieur qui doit remettre une route en état,
a le choix entre les diverses techniques préconisées. Il en étudie les
difficultés, le prix de revient, le rendement, et, finalement, adopte
l'une ou l'autre, et combine les recommandations des unes et des autres.
L'éducateur
fait de même. Les orthodoxes inflexibles sont rares. La majorité des
instituteurs étudient les diverses techniques, puisent dans chacune
ce qui leur semble bon pour la conduite de leur classe. Les progrès
réalisés ne proviennent que d'une meilleure conception technique de
leurs efforts.
Nous
n'avons donc pas ici à faire la synthèse d'une ou de plusieurs méthodes.
Nous dirons seulement que nous avons un but : la libération, intégrale
des individus, leur préparation à la vie dans une société débarrassée
de l'exploitation. Nos efforts méthodiques, dans tons les domaines,
tendent vers ce but.
Dans
la pratique normale du travail scolaire, nous nous trouvons en face
de simples techniques de travail, qualifiées pompeusement de méthodes,
qui n'ont rien d'immuable, ni même souvent de rationnel.
En
parlant de l'école prolétarienne, nous n'avons pas même, en effet, à
critiquer les pseudo-méthodes nouvelles qui ne sont employées qu'accidentellement
dans nos classes. Il n'y a qu'une technique dominante ‑ la technique
traditionnelle, recommandée et servie par les programmes, les manuels,
les inspecteurs.
Quelles
sont les caractéristiques de cette technique ?
L'Ecole
reste dominée par le principe chrétien de l'impureté de l'enfant. Elle
ne fait à celui-ci nulle confiance ; elle n'attend rien de sa volonté
libre ni même de son élan spontané. L'adulte se connaît, voit, possède,
commande. D'où une discipline essentiellement autoritaire, même si les
formes extérieures de l'autorité en sont totalement atténuées. Ces formes
extérieures nous les voyions ‑ et nous les voyons encore ‑
dans la disposition symbolique de l'instituteur sur l'estrade, d'où
il domine matériellement, comme le prêtre du haut de la chaire ;
sur la disposition du matériel scolaire, conçu et réalisé pour prévenir
les manifestations naturelles de la vie de l'enfant ; elles étaient
tout le système de punitions, de récompense, de châtiment prévus par
la tradition ou les règlements ; elles restent dans les classes
même où l'esprit libéral s'est implanté, la domination spirituelle de
l'adulte par l'organisation du travail scolaire.
Cette
organisation du travail est dominée par la technique des manuels scolaires
qui est justement la spiritualisation de l'autorité adulte à l'école
contemporaine.
Plus de manuels scolaires
Il est nécessaire, au préalable, de bien nous entendre
sur la portée de nos critiques. Il ne s'agit pas ici ni des livres en
général, ni des livres scolaires en particulier. On le verra au. cours
du développement de notre technique, nous ne sommes nullement contre
l'emploi des livres à l'école. Nous croyons au contraire que c'est dans
leur richesse, plus originale et plus objective que la parole du maître,
que les écoliers de l'avenir puiseront les éléments essentiels de leur
développement culturel ; nous réhabilitons les livres ; nous
leur donnons la place d'honneur qu'ils n'ont jamais eue à l'école ;
nous voulons habituer nos élèves à. les aimer et à s'en servir tout
au cours de leur vie.
Mais
nous rejetons l'emploi des manuels scolaires - livres conçus
tout spécialement pour la technique de travail traditionnelle :
Tous les élèves d'un même degré possèdent les mêmes manuels : ceux-ci
tracent et délimitent, pour toute l'année, le travail à faire, lequel
est avant tout un exercice de mémoire. Le manuel est destiné à être
appris, les nombreux résumés devant même en être sus par cœur.
Prenez
ces mêmes livres ; n'en mettez qu’un de chaque genre dans votre
Bibliothèque de travail. Du coup, deviennent inutiles toutes les indications
concernant les livres à apprendre, les devoirs à faire ; l'ordre
d'un manuel est contredit par celui d'un autre ; les affirmations
des uns deviennent des suppositions dans d'autres livres. Les manuels
perdent alors leur caractéristique pour n'être plus que des livres ordinaires,
d'une valeur technique plus ou moins appréciable.
Ce
n'est donc pas aux livres eux-mêmes que nous nous attaquons. Quelques-uns
d'entre eux sont de petits chefs d’œuvre que nous placerons d'ailleurs
dans notre Bibliothèque de Travail. C'est seulement l'usage scolaire
qui est généralement fait de ces livres que nous condamnons ; c'est
leur fonction de manuel scolaire que nous croyons incompatible
avec le progrès hardi de l'école populaire.
***
LES MANUELS SONT NÉCESSAIREMENT
- ET TOUJOURS – TRÈS IMPARFAITEMENT ADAPTÉS A NOTRE ENSEIGNEMENT
Et c'est là, à nos yeux
la tare essentielle. On a fait, ces dernières années, un gros effort
d'adaptation de l'enseignement aux élèves et au milieu de nos classes
primaires, mais le manuel peut-il s'accommoder à chaque école ou n'est-ce
pas plutôt l'école qui se voit dans l'obligation de s'accommoder des
manuels ?
Voici
le livre de lecture Line et Pierrot, de K. Seguin, que la Maison
Hachette a vendu par centaines de mille. C'est, certes, la vie de deux
enfants, fraîchement, simplement racontée. Comme toutes les histoires
d'enfants, celles-ci ne peuvent manquer d'intéresser les élèves. Mais
cet intérêt restera, la plupart du temps, superficiel : il glissera
sur l'âme enfantine, sans la remuer profondément, sans s'y intégrer
au point de devenir élément actif et créateur.
Il
a neigé cette nuit, ce qui se produit rarement dans notre coin de Provence.
Si nous voulons donner à notre enseignement un fondement certain, plongeant
jusqu'à la nature même de la vie enfantine, le centre d'intérêt de notre
travail sera nécessairement la Neige. Et, effectivement, bon
gré, mal gré, il faudra bien que nous écoutions nos élèves en parler
avec une impétuosité irrépressible. Mais que faire quand arrive la leçon
de lecture ? Line et Pierrot jouent aujourd'hui à la poupée...
Si celle-ci se roulait dans la neige, du moins ! Mais non :
elle est assise dans un jardin ensoleillé !
On
comprend le dilemme devant lequel est placé le pédagogue conscient de
ses devoirs : sacrifier l'intérêt des élèves à des nécessités formelles,
dont, il n'est nullement persuadé de la valeur pédagogique, et dire
d'un ton décidé :
-
Allez... lisons la suite de Line et Pierrot, page 37...
Et,
tout en suivant distraitement sur leur livre, les enfants regarderont
furtivement par la fenêtre la neige qui se balance sur les branches
nues des' ormeaux.
Si nous les obligeons à « suivre », nous
ne parviendrons qu'à dissocier leur intérêt. Ils nous accorderont le
minimum d'attention exigible, mais nous ne toucherons point leur être
qui vit aujourd'hui avec la neige - ce que l'obligation extérieure la
plus stricte ne saurait empêcher. Car « les pouvoirs spontanés
de l'enfant, son besoin de réaliser ses propres impulsions ne peuvent
être supprimés d'aucune manière. Si les conditions extérieures sont
telles que l’enfant ne puisse pas déverser dans son travail ces puissances
instinctives, s'il a le sentiment de ne pas pouvoir s'exprimer par ce
travail, il apprend alors, d'une manière tout à fait merveilleuse, à
fournir exactement la quantité d'attention nécessaire pour satisfaire
les exigences du maître, et à réserver une partie de son énergie mentale
pour suivre les lignes tracées par ses besoins innés. » (1)
Notre
obstination tyrannique à dominer l'enfant nous apparaît donc aujourd'hui
comme ridiculement vaine. Mieux vaut chercher un palliatif : délaisser
provisoirement le manuel pour nous appliquer tout entiers à la seule
chose qui nous passionne : La neige. Le travail qui en résultera
sera extraordinairement plus profitable. Mais aussi nous n'aurons à
lire aucun texte imprimé...
Ou
bien, étant donnée là nécessité de lire un livre, partirons-nous à la
recherche d'une page se rapportant plus ou moins à notre centre d'intérêt.
Nous détruisons alors la belle harmonie du livre, nous ne profitons
plus de la savante graduation des exercices - autant dire que nous nous
privons de tous les avantages scolaires du manuel pour n'en garder que
les inconvénients.
Non,
le manuel, tel une maîtresse exigeante, ne souffre aucun compromis :
ou l'accepter tel qu'il est et régler sur lui notre activité scolaire
et notre intérêt - en faire le centre de notre vie - prétention. ridicule
certes...
Ou
alors supprimer le manuel, et c'est la solution que nous préconisons.
(1)
J. Dewey‑ L'Ecole et l'Enfant (Delachaux et Niestlé, Neufchâtel).
L'EMPLOI DU MANUEL EST UN ASSERVISSEMENT
1°
Il est un asservissement par la forme qu'il impose à toute la pratique
scolaire.
Les
manuels plient tout le travail scolaire à une méthode, à des pratiques
que ni maîtres ni élèves n'ont approuvées ni discutées - que les maîtres
réprouvent parfois. Ceux-ci essayent en vain, par des promenades scolaires,
par des fêtes, de faire pénétrer davantage la vie dans leurs classes.
Mais tous les élans généreux se heurtent à cette nécessité tyrannique :
la lecture journalière à faire, les exercices d'application à terminer,
l'histoire, la grammaire ou la géographie à réciter, toutes besognes
conventionnelles et mortes qu'exigent les manuels.
Malgré
tous nos subterfuges d'ailleurs, l'enfant s'obstine à ne pas s'intéresser
à son travail. Il sort son livre, l'ouvre, le feuillette avec une nonchalance
qui devrait nous être un enseignement... Sa leçon n'est pas sue... il
commet, en répétant les pages du livre, des erreurs impardonnables.
Alors on menace... on punit... Le maître novateur lui-même éprouve la
nécessité de recourir aux sanctions... C'est la vieille pédagogie oppressive,
dont les manuels scolaires sont le symbole, qui se rit de nos efforts,
et reprend simplement ses droits.
2° Le manuel asservit la pensée de l'élève.
Le
mal ne serait pas irrémédiable s'il n'y avait que contrainte extérieure
et formelle. Le plus grave c'est que l'emploi des manuels est la manifestation
d'une théorie pédagogique qu'on ne saurait condamner trop vigoureusement ;
il est le triomphe de ce que les réformateurs allemands ont appelé récemment
« l'impérialisme pédagogique ». Faire de l'acquisition,
de l'accumulation des connaissances, le but essentiel de nos efforts,
- la formation intellectuelle, morale et sociale n'en étant que l'accessoire
- telle est la caractéristique pédagogique, sanctionnée d'ailleurs par
les examens, de l'école française actuelle. « On cherche à prendre
le chemin le plus court pour atteindre le but désiré. La conséquence
c'est qu'on mécanise le travail scolaire et réduit l'activité intellectuelle.
Lorsqu'il s'agit de faire acquérir la lecture, l'écriture, le dessin,
les techniques de laboratoire, etc.. le désir d'épargner du temps et
du matériel, la préoccupation d'obtenir la netteté, l'exactitude, la
promptitude, l'uniformité, prédominent à tel point que ces desiderata
tendent à devenir des buts en eux-mêmes et qu'ainsi ils perdent
toute influence sur l'attitude mentale générale. On peut, par l'initiation
pure, en dictant pas à pas ce qu'il y a à faire, obtenir des résultats
rapides mais on en arrive aussi à renforcer des tendances qui peuvent
être fatales à la pensée réfléchie. On exige de l'élève qu'il fasse
un genre de travail donné et on ne lui donne pas d'autre raison que
celle-ci : « si tu t'y prends de la manière que je t'indique,
tu arriveras plus vite à un résultat » ; on ne lui confie
pas la recherche des erreurs et leur correction ; on lui fait répéter
certaines opérations jusqu'à ce qu'elles deviennent automatiques. Et
après cela le maître s'étonne que l'élève lise avec si peu d'expression
et calcule de manière si peu intelligente, en tenant si peu compte des
termes du problème qu'il a à résoudre. » (J.Dewey. Comment nous
pensons Flammarion, Paris)
Les
maîtres soucieux de l'éducation de leurs élèves ne manquent cependant
pas d'affirmer qu'ils saisissent toutes les occasions pour développer
le jugement personnel et l'esprit critique. Il n'en reste pas moins
que, pour eux aussi, l'étude des manuels est l'aboutissement inévitable
de toute l'activité scolaire : Les manuels sont l'arbitre qui juge
définitivement les thèses en présence, l'autorité qui, malgré l’effort
des maîtres, régente l’esprit des classes.
Soumis
aux manuels pendant tout le cours de sa scolarité, l'enfant perd la
confiance en soi ; il n'ose pas formuler ses idées personnelles
ni contredire livre qui lui parait être la vérité suprême. Non seulement,
il n'est nullement habitué à s'exprimer, mais les tâches scolaires ne
savent qu'opprimer sa personnalité et refouler ses tendances éducatrices.
Le
résultat ! Comparant la traditionnelle éducation asiatique aux
méthodes importées aujourd'hui d'occident, M. Alfred Westharp l'appréciait
ainsi « L'école occidentale a pour but de transformer les individus
en sujets et d'assurer l'esprit de soumission aux ordres reçus, par
opposition à l'esprit de détermination de soi, d'invention ou de création
intérieure. C'est une éducation pour la guerre et non pour la paix,
pour la mort et non pour la vie, pour la passivité et non pour l'activité,
pour l'immobilité et non pour l’action. » (China Courrier,
Changaï (cité par Pour l'Ere Nouvelle).)
Et
il concluait : « L'impérialisme pédagogique détruit les racines
mêmes de la civilisation, parce qu'il détruit chez la jeunesse de toutes
les nations l'aptitude à penser et à agir de façon originale ».
Supprimer
dans nos classes cette idolâtrie de l'écriture imprimée si bien entretenue
par les manuels scolaires, faire passer au second plan l'acquisition
« impérialiste », entretenir et développer, en la jeunesse
prolétarienne, le besoin d'activité et de création, le besoin d'éducation,
telle est la besogne urgente des réformateurs scolaires.
3° L'emploi du manuel asservit et rend monotone le
travail du maître.
« Pour
favoriser la souplesse et la vie, dit Sanderson, il faut éviter l'uniformité.
» (H.-G. Wells : Un grand Educateur moderne : Sanderson
(F. Alcan, éditeur, Paris).) Or, les manuels sont le triomphe de la
routine ; car il y a routine chaque fois qu'un travailleur se fixe
dans une façon de procéder non pas parce qu'il la croit définitivement
bonne, mais parce que l'habitude la rend commode, et qu'il faudrait
d'ailleurs un effort de recherche et de volonté pour s'y arracher.
Les
manuels offrent même à la routine une double base : l'habitude
du maître, et aussi des inconvénients graves qu'il y a à changer trop
souvent de livres pour toute une classe.
Les
manuels sont en effet très chers ; c'est la raison pour laquelle
nombre d'instituteurs enseignent encore avec des livres qu'ils reconnaissent
insuffisants et retardataires, et hésitent à introduire dans leurs classes
les nouveaux ouvrages.
Les
manuels semblent aussi précieux par le soin qu'ils apportent à préparer
les « devoirs » scolaires appropriés ou non à la leçon. Ils
délimitent d'avance le travail de toute une journée... Que dis-je ?
Le travail de l'année !... Il suffit de tourner les pages...
Quel
éducateur ne s'assoupirait à ce régime et ne se lasserait d'un travail
mécanique, sans vigueur et sans intérêt, et presque toujours - inévitablement
d'une ingratitude désespérante !
***
LES
MANUELS SONT MONOTONES
Tare apparemment secondaire qui, pourtant, il nous
semble, suffirait pour condamner les Manuels scolaires, Sanderson estimait
que « tout ce qui est fixe, rigide, incapable de se développer,
est mort et que rien de ce qui est mort ne saurait donner la vie »
(op. cit.).
La
première condition pour que notre enseignement soit profitable, n'est-elle
pas que les élèves s'y intéressent ? Et nous donnons au mot intérêt
un sens complet. Nous n'appelons pas intérêt cette vague attirance de
l'enfant vers les gravures illustrant un texte ou les récits aux titres
prometteurs. Il faut que cet intérêt soit générateur d'activité, créateur
de vie, émanation de l'être lui-même. Cet intérêt les Manuels ne peuvent
jamais nous le donner.
L'indifférence
devient monotonie quand il faut, pendant plusieurs années, traîner les
mêmes livres, lire les mêmes leçons, expliquer les mêmes gravures, ou
du moins parcourir page à page une histoire qu'on voudrait achever d'une
traite.
Auteurs
et Editeurs sentent d'ailleurs ce grave danger de monotonie ; aussi
s'appliquent-ils de plus en plus à embellir leurs productions. Peine
perdue, car la voie est mauvaise ! Une histoire naïve, vécue et
racontée par des enfants, illustrée et imprimée par, eux, gardera toujours
à leurs yeux une autre saveur d'intimité créatrice que vos « savantes »compositions.
Seul
un changement d'orientation de nos efforts peut nous sortir de l'impasse.
Les pages qui suivent prétendent y contribuer.
LES ADULTES N'EMPLOIENT PAS DE MANUELS
Les
manuels sont une invention spécifiquement scolaire, dont l'emploi n'a
pas dépassé le cadre de l'enseignement.
On
a édité, il est vrai, au cours de ces dernières années, des Manuels
de toutes sortes, depuis les Manuels de conversation pour les étrangers
en voyage, jusqu'au manuel de l'automobiliste. Mais ce ne sont guère
là que des ouvrages de documentation élémentaire qui ne prétendent point
dispenser de l'apprentissage actif de la langue ou de la conduite automobile.
Et encore ces Manuels ne sont pas tenus en bien grande estime.
Pour
les recherches intellectuelles, hors du cadre scolaire, ne sent-on pas
la nécessité de se libérer des manuels, si imposants et autorisés soient-ils !
Le travail de bibliothèque, la documentation critique, l'argumentation
personnelle, ne sont-ils pas à la base des grandes recherches désintéressées ?
Dans tous les genres d'activité, la société contemporaine
modernise ses techniques : les vieux modes de transport cèdent
la route au chemin de fer, à l'auto, à l'avion ; l'industrie taylorise
ses conceptions techniques selon les enseignements nouveaux de la science
physiologique et psychologique, les tableaux, les classeurs, les fiches,
l'imprimerie, la photographie, le téléphone ont transformé la pratique
bureaucratique ; dans tous les domaines, l'étroite conception de
l'activité individualiste disparaît nécessairement devant les nécessités
nouvelles de l'effort collectivement coordonné.
Par
quel miracle les méthodes aujourd'hui condamnées par les adultes seraient-elles
bonnes seulement pour des enfants ? Et quelle préparation à la
vie nouvelle peut venir d'un asservissement à des manuels scolaires
anachroniques ?
L'école
s'est développée jusqu'à ce jour a l'écart de la vie, conservant jalousement
ses pratiques scolastiques qui gardent malgré nous, une certaine majesté
rituelle. Mais notre isolement cesse peu à peu ; la vie entre dans
l'école et bientôt l'école ira chercher la vie hors des cadres désuets
qui l'enserrent plus despotiquement encore que les vieilles routines.
Il faudra bien que, peu à peu, travail scolaire et travail adulte s'harmonisent,
se pénètrent pour se compléter mutuellement, selon les mêmes processus
naturels...
Les
manuels scolaires auront alors vécu !
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