L'éducateur prolétarien

N°13-14-15 : 20 avril 1935

Fonds Freinet - AD 06

L'imprimerie à l'école

Technique nouvelle d'éducation populaire

Fondements Pédagogiques et Sociaux
La technique nouvelle
Confiance en la jeunesse ! Confiance en la vie !
Emplois du temps

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L’IMPRIMERIE A L’ECOLE

Technique nouvelle d’éducation populaire

Fondements Pédagogiques et Sociaux

Il n'y a rien de plus tragique en éducation que la situation des instituteurs primaires imprégnés des théories pédagogiques nouvelles.

Les traditionalistes ont leurs principes, éprouvés par des siècles d'expérience ils suivent les règlements, les programmes, les manuels, ils imposent leur autorité ; et quand leurs efforts aboutissent à des succès aux examens, ils sont satisfaits et fiers. Loués par les parents, appréciés par les chefs, ils ne doutent pas un instant qu'ils soient sur la bonne voie.

Nous, nos maîtres en éducation nouvelle nous ont appris à voir davantage l'enfant dans l'écolier, à juger à sa mesure et nos efforts et leurs progrès, à étudier leurs réactions, leurs besoins, les normes idéales de l'éducation optimum. Et nous n’avons plus la foi traditionnelle ! Mieux : nous discernons sans cesse, dans le processus évolutif, nos faiblesses et nos erreurs, nous sentons ce que nous devrions réaliser pour rendre plus féconde notre action éducative ; nous entrevoyons, trop théoriquement, hélas ! la voie nouvelle. Pratiquement, nous sommes, nous étions impuissants devant le vieux cadre rigide et froid, devant des habitudes centenaires que notre dénuement matériel ne nous permettait pas de saper et de transformer.

Tout est à changer dans nos classes ‑ les théoriciens nous en ont persuadés et nous en sentons à toute heure du jour l'implacable nécessité. Nous sommes arrêtés dans tous nos essais par les difficultés techniques que nous rencontrons pour faire passer dans la pratique éducative les vues théoriques et les conseils particuliers des expérimentateurs. Nous nous rendons compte que ce qui manque aux jeunes instituteurs qui, d'instinct, s'orientent vers l'inconnu et l'effort, c'est moins la, formation théorique que les directives pratiques, que le matériel permettant de réaliser pratiquement, sans efforts personnels excessifs, les rêves généreux des pédagogues.

C'est à cette besogne, dans une certaine mesure terre à terre, qui consiste à préparer pour les jeunes instituteurs un matériel nouveau adapté à leurs besoins et une technique pour l’emploi de ce matériel que nous nous sommes appliqués au cours de ces dix dernières années.

La découverte de l'Imprimerie à l'Ecole fut le point de départ et l'étape essentielle d'un effort qui a déjà profondément influencé l'école populaire et l'attitude des éducateurs en face de l'entant que nos techniques ont permis de se révéler et de s'affirmer.

Dans mon école de Bar-sur-Loup, avec mes trente enfants de 5 à 9 ans, j'avais obstinément et candidement expérimenté toutes les pratiques recommandées par l'éducation nouvelle pour régénérer ma classe - calcul concret, travail manuel attrayant, self-government, promenades scolaires, etc..., les résultats n'étaient jamais, en rapport avec mes efforts ; je sentais que je n'avais pas encore touché les fondements véritables sur lesquels nous pourrions bâtir. Ce n'est que par instants, et sur des points bien fragmentaires, que mes élèves vibraient. La vieille école reprenait toujours ses droits.

La lecture et la rédaction restaient le domaine inexpugnable de la tradition quand nous rentrions de promenade, que, spontanément, les enfants racontaient leur sortie avec enthousiasme et originalité en ébauchant des dessine d'une expression émouvante, Il me fallait couper court à ce débordement de vie : les programmes étalent là ; force nous était de reprendre le manuel scolaire ou le tableau mural et de promener notre attention superficielle sur des textes qui ne pouvaient que se juxtaposer à notre vie véritable,

Si nous arrivions à imprimer nous-mêmes ces textes issus de la vie des enfants, à lire ensuite ces tranches de vie, à faire nos recherches scolaires, sur ces documents profondément génétiques au lieu de nous abêtir sur de belles pages qui ne nous affectent point, peut-être pourrions-nous donner à notre activité une pensée nouvelle et un sens !

L'idée de l'Imprimerie à l’Ecole était née.

J'hésitai longtemps avant d'en entreprendre la réalisation. On me disait, et je le pensais aussi, qu'il n'était pas possible que nul avant moi n'ait au cette idée et que si rien encore n'avait été fait dans ce sens, c'est qu'il n'y avait rien à faire. J'aurais eu grandement tort de me rebuter à cette croyance, car ce que nous connaissons, dans quelque branche que ce soit, n'est rien en regard de ce que l'homme pourra et devra un jour découvrir. Et les idées simples sont peut-être encore celles qui coûtent le plus à matérialiser.

Après de longues recherches, je trouvai enfin dans le commerce une petite presse à imprimer, avec caractères et casse ‑ tous outils d'ailleurs que je voyais pour la première fois. C'était en juillet 1924.

Des objections sans nombre me hantaient incessamment : Les enfants, enthousiasmés au début, persisteraient-ils dans leur intérêt pour cette activité ? Seraient-ils capables de transformer eux-mêmes, sans trop de perte de temps, une rédaction en texte imprimé ; se donneraient-ils à cette besogne avec plus de persévérance et plus de cœur qu'aux autres techniques essayées jusqu'à ce jour ?

Je doutais… Ce sont toujours les enfants qui m'ont montré la voie.

L’enthousiasme persistait bel et bien. Mieux : une atmosphère nouvelle naissait dans la classe ; la vie de l'enfant passait au premier plan ; nous vivions plus intensément. Ce que les autres expériences fragmentaires n'avaient pu me donner, l'Imprimerie à l'Ecole le permettait enfin.

C'est que nous touchions là à deux principes qui allaient justifier et guider toutes nos recherches ultérieures.

C'est la vie qu'il faut atteindre dans les classes, et non pas la vie scolastique et formelle, mais la vie véritable, la vie intime des enfants. Ce que la pédagogie scientifique naissante ne peut nous révéler, la vie nous le donnera.

Mais il faut que l'école permette à cette vie de s’exprimer, de s'épanouir, de se fixer, de se réaliser au maximum. Cela est impossible dans le vieux cadre de l'école. Ce n'est pas seulement la discipline qui est à changer : la discipline n'est que l'aboutissement d'un système auquel nous voulons substituer une technique nouvelle de travail partant de la vie pour s'élever harmonieusement vers le progrès. Cette technique suppose des outils nouveaux qu'il nous faut créer et mettre au point, une organisation plus rationnelle de l'activité scolaire.

Voilà pourquoi nos efforts ont rapidement débordé le simple emploi de l'Imprimerie à l'Ecole que d'aucuns auraient voulu cantonner dans le rayon spécial des travaux manuels sans que se posent, de ce fait, les graves questions pédagogiques auxquelles nous essayons de répondre.

Nous avons donc amélioré peu à peu notre matériel d'Imprimerie à l’'Ecole, Avec le groupe dévoué de nos premiers adhérents, nous avons mis au point les presses parfaites que notre coopérative livre actuellement. Nous avons cherché, trouvé ou fait fabriquer les composteurs, le papier, l'encre, les caractères adéquats à nos besoins. Et nous n'avons été satisfaits que le jour où les nouveaux adhérents ont pu utiliser d'emblée le matériel que nous leur livrions sans connaître les longs et pénibles tâtonnements qui auraient failli parfois nous décourager si les enfants n'avaient été, eux, plus tenaces.

Et puis, la vie, dirai-je, a fait le reste.

Ces imprimée, née de l'expression libre des enfants, devaient connaître nécessairement le sort de tous les Imprimés : être divulgués, répandue dans la famille, dans le village, et plus loin par la poste et le train, Il nous fallait donc chercher des lecteurs assidus ; d'où l'organisation d'un service d'échanges interscolaires, dont le journal scolaire Imprimé est la base, et qui n'est révélé comme le complément merveilleux mais nécessaire de l'Imprimerie à l'Ecole.

Témoins de l'intérêt spontané des enfants pour une activité aussi naturellement motivée, nous avons dû alors faire bénéficier les autres disciplines scolaires de cet enthousiasme et de cet élan. Car on ne peut laisser longtemps subsister à l'école ce dualisme : intérêt, liberté d'expression, possibilité de communiquer en permanence avec d'autres camarades d'une part ‑ et d'autre part, obligation magistrale pour l'étude sévère, austère, rébarbative, de livres qui ne sont plus dans la vie.

Il nous fallait mettre toute. notre activité scolaire en harmonie avec les possibilités nouvelles révélées par l'Imprimerie à l'Ecole, tenter de baser sur cet intérêt profond les diverses besognes exigées par les programmes.

Nous nous sommes heurtés alors, sur toute la ligne, à la technique traditionnelle, et nous avons poussé notre cri : Plus de manuels scolaires ! Nous avons fait plus que de crier : nous avons forgé de toutes pièces la technique nouvelle pour laquelle nous avons créé un matériel original : Fichier scolaire coopératif, Bibliothèque de Travail. Nous avons, par notre cinémathèque mis véritablement le cinéma au service de l'enfant, comme quelques années après nous rendions possible l'usage pédagogique du disque par la création de notre discothèque circulante.

Nous voulons maintenant harmoniser et centrer l'enseignement des sciences par l'édition d'un matériel vraiment maniable pour les enfants, l'enseignement du calcul, par l'édition d'un imposant fichier spécial. Nous avons même atteint l'histoire et nous pensons là aussi détrôner les manuels inhumains et tendancieux par notre chronologie mobile d'histoire de France, et par les fiches de l'histoire du livre et de l'histoire du pain.

Et alors, quand nous aurons matériellement rendu possible le travail nouveau des enfants, lorsque notre groupe augmentant sans cesse, influencera plus directement l'ensemble des écoles ; lorsque les jeunes éducateurs ne se trouveront plus en face d'un verbiage plus ou moins gauchiste mais se sentiront effectivement guidés par une technique de travail précise, simple et pratique, susceptible de contrebalancer la vieille technique scolastique, alors nous aurons plus fait pour, le progrès pédagogique que tous les congrès et que tous les prêches.

La presse comme simple matériel de travail manuel pouvait faire la fortune de quelques marchands habiles à asservir aux vieux dogmes l'idée nouvelle libératrice. Pour nous, pédagogues, l'idée a toujours dominé le matériel, et c'est pourquoi l'Imprimerie à l'Ecole, moyen et symbole de notre éducation populaire, a été le point de départ et le centre de la technique nouvelle dont ce livre vous apporte le contenu et les buts.

MATERIEL et TECHNIQUE

Toute technique suppose un matériel. La technique traditionnelle possède un matériel rudimentaire certes, mais à la mesure de ses ambitions : le cahier de classe et les manuels scolaires.

Notre technique n'aurait pas pu non plus se développer harmonieusement jusqu'à prétendre remplacer sa devancière si nous n'étions parvenus d'abord à créer, à mettre au point, à vendre ou faire vendre, un matériel adéquat servi par une organisation permettant les pratiques nouvelles.

Il sera donc nécessaire de préciser tout au long de ce livre les caractéristiques, les possibilités de fabrication ou d'acquisition, les buts pédagogiques et le mode d'emploi de ce matériel original sans lequel on ne saurait se lancer avec quelque succès sur la voie nouvelle.

Nous disons plus : c'est parce que la pédagogie nouvelle a entraîné des éducateurs enthousiastes sans les munir auparavant du matériel indispensable à la, réussite que tant de déceptions ont facilité la, besogne de dénigrement actuellement poursuivie par la réaction. C'est au contraire parce que nous avons toujours placé les réalisations pratiques en avant de nos constructions théoriques que tous nos adhérents ont pu, au cours de leurs essais, garder intacts leur enthousiasme et leur foi.

***

L'Imprimerie à l'Ecole et les échanges interscolaires sont, avons-nous dit, au centre de la nouvelle technique. Il nous faut d'abord familiariser nos lecteurs avec cette nouveauté, sans entrer cependant dans tous les détails. Composition, rédaction, tirage et publication d'un journal scolaire périodique, organisation des échanges apparaîtront peut-être à cette lecture, comme quelque chose d'anormalement compliqué. Hélas ! nous savons combien les mots sont mineurs en face de l'expérience véritable. Que les sceptiques aillent un jour, si possible, assister à l'activité d'une classe travaillant à l'imprimerie ; qu'il visitent une des nombreuses expositions qui sont organisées chaque année dans divers coins de France, qu'ils nous demandent des spécimens de nos publications et de nos travaux.

A défaut encore, qu'ils nous fassent confiance quand nous leur assurons que les enfants recevant casse et presse se débrouillent spontanément sans aucun verbiage, et que devant les feuilles fraîchement imprimées, l'échange lui-même acquerra tout son sens et dira toute sa portée scolaire et pédagogique.

***

La casse pour le classement des caractères, les interlignes, l'encre, les caractères eux-mêmes sont les articles courants du commerce typographique. Nous les livrons aux meilleures conditions possibles mais on peut, à l'occasion, se les procurer ailleurs.

Certaines pièces de notre matériel, au contraire, ont nécessité dans notre groupe un long travail de mise au point qui nous a amenés, pouvons-nous dire, à la perfection pédagogique. Nous n'allongerons pas ce livre en disant toutes les étapes de cette adaptation, depuis la Lino avec laquelle nous parvenions péniblement à imprimer 4 ou 5 lignes, puis la première presse Freinet à rouleau presseur, jusqu'au système actuel en passant par les premières presses en bois qui nous ont coûté tant de peine et les presses à système automatique de pression qui ont préparé les réalisations actuelles.

Nous avons aujourd'hui trois modèles de presse :

- Une presse volet tout métal, avec un système de pression automatique, d'une simplicité qui ne peut être dépassée, et cependant d'une totale perfection mécanique et d'une solidité à toute épreuve.

La coopérative fait des sacrifices pour la mettre à la portée de toutes les écoles car c'est vraiment là la presse type de l'imprimerie à l'Ecole. Elle permet des travaux parfaits.

Elle n’a qu’un seul inconvénient : l'encrage doit se faire à la main par un élève encreur qui risque de se salir. Mais d'autre part, cette besogne d’encreur est affectionnée par les enfants : elle est, que voulez-vous, un travail utile. Si on se noircit un peu, on se lave !

- La presse à encrage et tirage automatiques C.E.L. a été imaginée par nos camarades pour éviter cet inconvénient de l'encrage. Il suffit de tourner une manivelle, le texte s’encre ; on tourne dans le sens inverse, la feuille sort imprimée. Résultats parfaits aussi, un peu plus de rapidité et possibilité pour une seule personne d'assurer le tirage, Mais un peu plus chère aussi.

- La presse automatique C.E.L. de luxe est un véritable bijou mécanique. Incassable, indéréglable, élégante, elle donne des résultats parfaits en toute sécurité.

- Nous livrons pour nos presses à volets une plaqué à encrer et un rouleau encreur spéciaux, solides et bon marché.

- Nos composteurs enfin, ne se trouvent pas dans le commerce. Les typographes travaillent avec un composteur spécial sur lesquels les caractères ne sont jamais serrés. Un coup de main à acquérir permet de les reporter sur le marbre. Dans nos composteurs en cuivre, une vis serre la ligne terminée qui peut être transportée sans danger. Le porte- composteur assure la sécurité pendant la composition.

- Nous livrons enfin du papier spécial donnant les meilleurs résultats et coupé à un de nos formats standard. (Pour la description complète et le mode d'emploi voir les imprimés qui sont livrés à part au moment de la commande).

L'illustration des textes : Elle a été une lente conquête de notre groupe. Nos premiers imprimés étaient nus ou à peine rehaussés de quelques dessins polycopiés.

Nous avons étudié, expérimenté, utilisé et mis au point de multiples moyens de confectionner les clichés pour l'illustration typographique. Vignettes, bois, cuivre, tôle, carton, et surtout linoléum pour la gravure duquel nous livrons des outils spéciaux.

Le limographe, le nardigraphe, et surtout la Géline C.E.L. permettent de compléter pratiquement cette illustration.

Une brochure spéciale : Nos techniques d'illustration (1) donne tous renseignements à ce sujet. Un bel album de R. Berger ! La gravure sur linoléum, en vente à nos éditions, permet de tirer de cette technique d'illustrations le maximum d'effets artistiques et pédagogiques (2). Les livres de vie des enfants, les feuilles imprimées ont besoin d'être classées pour être conservées soigneusement. Nous avons utilisé pendant plusieurs années notre reliure boulons, simple et pratique, montée, au gré des adhérents sur une couverture toile.

Nous livrons maintenant une reliure invisible, plus pratique et moins chère.

Ces deux systèmes permettent à chaque enfant de se constituer au jour le jour son livre de vie, reflet véritable et intime de la vie de la classe qui est sa propre vie. Nous verrons par la suite comment l'usage de ces reliures spéciales peut s'étendre au classement de tous les documents dont l'école a besoin pour ses diverses disciplines ; géographie, histoire, sciences, etc,..

(1) Nos techniques d’illustration, 4 fr. Edit. de l’Imprimerie à l’Ecole.

(2) R. Berger : La gravure sur linoléum, 8 fr. Edit. de l'Imprimerie à l’Ecole.

LE JOURNAL SCOLAIRE

Chaque jour, il est tiré de l'imprimé un certain nombre de feuilles supplémentaires : 15, 20, 50 qui sont classées et conservées. A la fin du mois, ces feuilles sont agrafées (grâce à notre agrafeuse Cébé) sous une couverture originale, un obtient ainsi le journal scolaire de la classe ‑ journal déclaré officiellement à la Préfecture, avec son titre, son illustrations suggestives, ses nouvelles, ses jeux ‑ et qui circule au tarif réduit des périodiques (0,02 par ex,)

C'est ce journal qui sera la base, l’élément actif et permanent des correspondances interscolaires que nous avons organisées.

Nous avons un service d'échanges inter-scolaires nationaux qui constitue des équipes d'écoles. L'échange se fait à l'intérieur des équipes - et avec d'autres écoles aussi selon l'intérêt des initiatives individuelleS. Il nécessite l'envoi régulier du journal scolaire que complète accidentellement l'envoi de documents divers, de produits du pays, de jouets, etc... Nous dirons plus loin l'intérêt et les avantages pédagogiques de l'échange ainsi pratiqué.

Un service d'échanges interscolaires internationaux permet de mettre les classes françaises en relation avec des classes étrangères, possédant ou non l'imprimerie.

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Que notre matériel soit aujourd'hui parfaitement au point, de nombreuses attestations enthousiastes de nouveaux adhérents en témoigneraient. Nous avons, par non conseils, par là simplification maximum de notre matériel, atteint ce résultat idéal : n'importe quelle école qui reçoit l'imprimerie, quelle que soit l'habileté manuelle de l'instituteur ou de l’institutrice, parvient d'emblée à des résultats parfaits ; et le premier journal édité rivalise souvent avec bien des aînés.

Organisation coopérative, poursuivant des fins pédagogiques et non commerciales, nous ne cherchons nullement à vendre, mais nous voulons à tout prix que tous ceux qui m'engagent dans notre groupe participent aussitôt de notre enthousiasme et de notre ardeur novatrice.

Nous y sommes aujourd'hui parvenus.

Notre groupe comprend près de 500 adhérents. Tous certes, n'impriment pas régulièrement : des changements de postes, de brusques changements de classe, des difficultés de famille, la maladie, obligent quelques camarades à interrompre provisoirement dans leur classe le travail à l’imprimerie:. Ils nous expriment toujours leur regret de devoir céder à des événements regrettables.

Mais nos vieux adhérents du début sont toujours là à nos côtés, vigilants et enthousiastes : Daniel, Alziary, Wulens.

Tous déclarent qu'ils ne pourraient plus aujourd'hui faire leur classe sans l'imprimerie. Leur témoignage et leur fidèle collaboration sont pour ceux qui s'apprêtent à nous suivre les plus sérieuses garanties.

Malgré les obstacles pour, ainsi dire insurmontables que constituent de plus en plus les frontières, notre technique se répand à l'étranger. Nous avons des adhérents également enthousiastes en Roumanie, en Grèce, en République Argentine, en Suisse. En Espagne, où nous comptons de nombreux adeptes, le mouvement s'étend rapidement à la suite de la publication d'un livre écrit par notre ami H.Almendros sur la Technica Freinet. Une coopérative d'instituteurs a été constituée, commence à fournir le matériel et à organiser les échanges. Les travaux obtenus sont supérieurs encore à ceux de nos camarades français.

La Belgique, pays du Decrolysme, doit s'orienter aussi vers notre technique. Une coopérative sœur de la nôtre vient d'y être constitué et le mouvement d’Imprimerie à l’Ecole en sera certainement très influencé dans sa marche en avant.

Tous ces faits montrent que nous avons dépassé le stade de l'expérimentation pour accéder puissamment a celui de la réalisation. La technique, telle que nous allons la développer, est donc assise sur des bases solides, parfaitement à la mesure de nos élèves et de nos classes, parce que née et pratiquée dans ces classes, mêmes.

La grande masse des instituteurs suit aujourd'hui nos travaux. Les inspecteurs eux-mêmes doivent se rendre à l’évidence et apprécier les résultats obtenus par nos adhérents. Lentement mais sûrement, les idées que nous défendons pénètrent et influencent la pédagogie traditionnelle. Et malgré la puissance de la routine, malgré les obstacles qu'un régime oppresseur dresse sur notre route, de nombreux éducateurs s'apprêtent à suivre la voie que nous avons tracée et sur laquelle nous marchons toujours avec prudence et décision.

LA TECHNIQUE TRADITIONNELLE

Dans notre revue mensuelle L'Imprimerie à l’Ecole, devenue en octobre 32 L'Educateur Prolétarien, nous nous sommes attachés à apporter quelque clarté dans la conception habituelle des problèmes pédagogiques.

A notre époque de rationalisation intense, où, pour des buts, hélas ! exclusivement capitalistes, on cherche dans tous les domaines à organiser « scientifiquement » les activités humaines, tachant de tirer du travail le rendement maximum, installant de vastes usines où les machines ‑ sinon les hommes ‑ se meuvent librement, on constate une répugnance très marquée à étudier d'un même point de vue scientifique les questions d'éducation et d'instruction.

Nos pédagogues officiels tiennent à rendre hommage au passé en ressassant les phrases désuètes sur le dévouement, l'intérêt, le devoir, l'enthousiasme, tantôt prêchant une « cure de simplicité pédagogique » (1), ou voyant « le secret du progrès pédagogique, moins dans des recettes plus ou moins nouvelles et scientifiques que dans la valeur morale du maître, dans sa volonté de bien faire tout ce qu'il doit, plus qu'il ne doit » (2).

A les entendre, l'amour, le dévouement peuvent tout, quelles que soient les méthodes employées, parmi lesquelles on laisse libéralement à l'instituteur le soin de choisir. Et on va, administrant verbalement des principes qu'on s'étonne ensuite de ne pas voir triompher.

Il y a là, à l'origine, une grave faiblesse dialectique qu'il est de notre devoir de dénoncer. Elle pourrait se caractériser par : hypertrophie verbale du pouvoir personnel de l'éducateur, timidité dans l'examen loyal des déterminants pédagogiques, irrationalisme dans la préparation d'une tâche qu'on feint de croire soustraite aux grandes lois qui régissent les activités humaines.

(1) Gay : Manuel général, n°5, année sub. 1929-1930.

(2) Besseiges : Collab. Pédagog. N°1, Id.

Nous ne méconnaissons nullement l'importance considérable qu'a sur toute l'éducation la valeur intellectuelle et morale des maîtres eux-mêmes. Mais cette valeur n'est innée que chez quelques rares individus : elle est conditionnée chez les autres par de nombreuses réactions sociales, économiques et pédagogiques dont la négligence fausse totalement les recherches habituelles.

Fonder exclusivement sur la valeur propre du maître le progrès pédagogique, c'est agir comme l'industriel qui, en attendant l'ingénieur de valeur qu'il ne trouvera peut-être jamais, continuerait à user ses vieilles machines et à employer ses ouvriers selon des techniques sans rapports avec les nécessités de l'heure présente. Ce maître de génie se présenterait-il même un jour, ne devrait-il pas, d'abord, ‑ et de toute nécessité ‑ substituer à des procédés à demi-stériles des techniques adaptées aux buts qu'il se propose ?

« La plupart des activités humaines comportent une technique : l'industrie, le commerce, l'administration. Cela veut dire que ces activités ont pour fondement spéculatif certaines sciences : physique, chimie, mécanique dans le cas de l'industrie ; économie politique pour le commerce ; droit et législation en ce qui concerne l'administration (nous ajouterions psychologie, pédologie, psychotechnique, « science de l'enfant », en ce qui concerne l'éducation).

Mais ces activités vivent, réalisent, prennent des initiatives. Elles adaptent des principes généraux à des conditions de fait toujours différentes. L'architecte, l'ingénieur, le médecin, l'avocat, l'administrateur (et l'instituteur aussi) ne font que cela d'un bout à l'autre de leur carrière : ce sont des techniciens.

Ils ressemblent aux artistes en ce qu'ils pétrissent la réalité. Ils diffèrent des artistes en ce qu'ils cherchent un résultat pratique et utile, tandis que l'Art opère en plein désintéressement, fabriquant du superflu. Ils en diffèrent aussi en ce qu'ils possèdent, nette et consciente, une règle de leur action : lois, principes, formulaires, tandis que les règles auxquelles obéit l'invention artistique demeurent en grande partie inconscientes et affaire d'inspiration spontanée, individuelle (1). »

(1) La psychologie à la vie, n°de sept. 1930.

Et qu'on ne nous endorme pas avec la formule sacramentelle des faiseurs de discours : « L'éducation est un art ; l'instituteur est plus un artiste qu'un technicien. »

Il peut exister des instituteurs artistes - et il en naît rarement - mais il est un fait certain : c'est que l'état de l'éducation dans un pays dépend presque exclusivement de l'avancement de la technique pédagogique. La preuve en est que, lorsqu'on parle d'une amélioration systématique de l'éducation, on ne pense pas exclusivement à des discours moraux à administrer aux éducateurs : on fonde des écoles normales, des classes d'expérimentation et d'apprentissage, on organise des cours de perfectionnement pour instituteurs, on engage des fonds pour améliorer les locaux ; on achète du matériel scolaire, on édite des livres, on s'attache presque exclusivement à l'amélioration technique.

C'est d'ailleurs par une interprétation péjorative de ce mot de technique qu'on se cabre devant un raisonnement aussi simple et aussi concluant. Technique, cela contient trop d'essence matérielle, cela vous a un relent de machine qui ne peut, paraît-il, s'accommoder avec les buts et les méthodes de l'éducation.

Cette interprétation est regrettable, Nous avons voulu redonner à ce mot son vrai sens, valable pour l’enseignement comme pour les autres sciences et nous avons proposé aux éducateurs de qualifier technique les diverses méthodes en vogue.

Qui dit méthode dit système d'éducation basé sur des éléments sûrs, prouvés scientifiquement et coordonnés d'une façon absolument logique. Or, la science pédagogique en est encore à des balbutiements et nulle méthode aujourd'hui existante ne peut s'en réclamer.

L'Eglise, qui dédaigne la science et s'appuie inébranlablement – croit-elle sur la révélation et la croyance, a sa méthode d'éducation éprouvée par des siècles d'emploi, avec ses procédés, ses techniques presque immuables malgré les découvertes ; méthode qui ne recherche d'ailleurs par la libération de l'individu, mais seulement sa résignation à l'ordre établi, son asservissement toujours plus grand à ses maîtres.

A l'autre pôle, la Révolution russe triomphante est en train de préciser ce que sera la méthode prolétarienne d'éducation. Sorel l'avait prédit quand il disait : «  Un grand changement se produira dans le monde le jour où le prolétariat, aura acquis, comme l'a, acquis la Bourgeoisie après la Révolution, le sentiment qu'il est capable de penser d'après ses propres conditions de vie ».

Nos camarades soviétiques ont actuellement une claire conscience de ce que sera la société communiste sans classe dont leurs réalisations ne sont que les prémices ; et ils sont en mesure d'établir une méthode d'éducation rationnelle susceptible de servir ces buts.

Peut-on parler de méthode à l’école primaire en régime capitaliste. Il n'y en a pas.

Nos pères ont d'abord déifié la science et la démocratie. L'acquisition de l'instruction semblait être tout à la fois les moyens et les buts idéaux de l'école du peuple. Ils ont cru qu'instruire était une méthode de libération des individus, alors que nous le voyons aujourd'hui, l'instruction n'est qu'un moyen qui peut, tout aussi bien, servir les forces mauvaises en desservant le peuple, que travailler accidentellement a la libération des individus.

On comprend alors l'hypertrophie du mot méthode. Un inspecteur, un instituteur, avaient-ils découvert un moyen d'enseigner un peu plus rapidement la lecture aux enfants, de les familiariser plus vite avec le calcul, de leur faire acquérir les éléments de science, ils croyaient avoir réalisé. une oeuvre susceptible de modifier l'essence même de l'éducation et intitulaient pompeusement leur trouvaille méthode. En avons-nous eu des méthodes depuis la méthode graduée pour l'enseignement de la lecture des diverses sortes d'écriture jusqu'aux méthodes de sciences actuellement, si perfectionnées.

Hypertrophie d'un mot, nous l'avons dit, erreur totale qui a été à la base de la faillite scolaire actuelle. On était tellement sûr qu'un élève qui aurait appris à l'école les rudiments de la lecture, les éléments du calcul et des sciences serait meilleur et s'élèverait dans l'échelle humaine ! On avait compté sans l'asservissement capitaliste qui a fait de cette aptitude à la lecture un puissant moyen d'asservissement, qui a déforme les connaissances arithmétiques ou scientifiques pour mercantiliser le travail et préparer les tueries périodiques.

Les grands pédagogues, les pédagogues contemporains surtout, auraient quelque raison de parler de leur méthode, dans la mesure où ils se sont proposés comme but une modification déterminée de la vie et de l'effort des enfants. Quand on parle notamment de stimuler la personnalité des enfants, de s'orienter vers une éducation fonctionnelle, les théories pédagogiques ont déjà en partie la noblesse des grandes constructions humaines, des méthodes d'éducation.

Mais il y manque, pour en faire de vraies méthodes, intégrales et totales, une vue synthétique de l'éducation fonction, sociale. Faute de considérer les déterminants directs de l'éducation et l'influence décisive du milieu ambiant, des constructions comme la méthode Montessori, la méthode Decroly, la méthode Cousinet, usurpent encore dans une certaine mesure le mot de méthode.

Nous avons voulu montrer, par ce rapide raisonnement, que l'école publique actuelle n'a aucune méthode : elle ne possède point une ligne générale d'action, des buts précis. Les pédagogues eux-mêmes qui se vantent d'avoir inventé une construction synthétique pour l'éducation nouvelle, n'ont réussi à mettre debout qu'une oeuvre fragmentaire que les régimes politiques et sociaux bouleversent et annihilent à leur gré et qui ne peuvent être considérés comme une étape dans l'évolution technique de l'organisation scolaire.

Car c'est là que nous voulions en venir.

Le processus de l'évolution pédagogique s'éclaire si nous parlons au contraire de technique.

L'ingénieur qui a découvert et fait appliquer une nouvelle organisation du travail dans les usines, a fait une modification technique ; amélioration technique le nouveau mode de goudronnage des routes ou la découverte d'un moteur à meilleur rendement. Si ces nouveautés sont susceptibles, certes, de modifier dans une certaine mesure les conditions sociales de vie et de travail, il ne vient pas à l'idée des inventeurs de qualifier leur trouvaille de méthode immuable et universelle. Ils savent au contraire que la portée essentielle de leur effort plus ou moins général est d'autoriser et de servir les efforts ultérieurs des hommes.

Expérimenter une organisation plus rationnelle de la vie et du travail scolaire, normaliser le milieu, trouver un emploi nouveau plus effectif du matériel scolaire (Montessori),ou un nouvel arrangement des livres (Decroli, Winetka, Dalton),organiser même le travail libre (Cousinet), qu'est-ce, sinon des améliorations techniques d'une portée plus ou moins grande, au même titre que l'humble effort des éducateurs qui, au cours du siècle dernier, ont progressivement substitué au morne « graduel » des syllabaires et des manuels plus pratiques et plus attrayants.

Quand, en 1928, nous avons osé cette affirmation, les « inventeurs » de « méthodes » se sont récriés. Cousinet a tenu à nous affirmer que sa méthode n'était pas une vulgaire technique de travail ; on sait que Mme Montessori, persuadée que nul ne fera mieux qu'elle en éducation, interdit tout écart de l'orthodoxie. Seul, le bon Decroly avait admis et compris que son oeuvre n'était qu'un échelon du grandiose devenir qu'il rêvait pour l'éducation nouvelle.

Nous revenons obstinément à la charge.

Oui, une partie de l’œuvre de ces pédagogues est assurée de pérennité parce qu'elle est englobée dans le processus de libération des individus, but de l'éducation. Mais cette pensée leur est commune à tous ; la voie idéale qui mène à l'éducation nouvelle par la libération des individus est une. Les moyens seuls d'accéder à cette voie varient et sont en perpétuelle transformation.

Mme Montessori enseigne la technique nouvelle du travail scolaire avec son matériel ; Decroly préconise une technique scolaire basée sur les intérêts dominants ; le Plan Dalton s'est contenté de modifier la technique traditionnelle ; Cousinet nous enseigne une technique basée sur la liberté intégrale des enfants. Nous avons innové une technique de travail par l'Imprimerie à l'Ecole et les échanges interscolaires.

L'éducateur imprégné des nouvelles théories éducatives a le choix entre ces diverses techniques, tout comme l'ingénieur qui doit remettre une route en état, a le choix entre les diverses techniques préconisées. Il en étudie les difficultés, le prix de revient, le rendement, et, finalement, adopte l'une ou l'autre, et combine les recommandations des unes et des autres.

L'éducateur fait de même. Les orthodoxes inflexibles sont rares. La majorité des instituteurs étudient les diverses techniques, puisent dans chacune ce qui leur semble bon pour la conduite de leur classe. Les progrès réalisés ne proviennent que d'une meilleure conception technique de leurs efforts.

Nous n'avons donc pas ici à faire la synthèse d'une ou de plusieurs méthodes. Nous dirons seulement que nous avons un but : la libération, intégrale des individus, leur préparation à la vie dans une société débarrassée de l'exploitation. Nos efforts méthodiques, dans tons les domaines, tendent vers ce but.

Dans la pratique normale du travail scolaire, nous nous trouvons en face de simples techniques de travail, qualifiées pompeusement de méthodes, qui n'ont rien d'immuable, ni même souvent de rationnel.

En parlant de l'école prolétarienne, nous n'avons pas même, en effet, à critiquer les pseudo-méthodes nouvelles qui ne sont employées qu'accidentellement dans nos classes. Il n'y a qu'une technique dominante ‑ la technique traditionnelle, recommandée et servie par les programmes, les manuels, les inspecteurs.

Quelles sont les caractéristiques de cette technique ?

L'Ecole reste dominée par le principe chrétien de l'impureté de l'enfant. Elle ne fait à celui-ci nulle confiance ; elle n'attend rien de sa volonté libre ni même de son élan spontané. L'adulte se connaît, voit, possède, commande. D'où une discipline essentiellement autoritaire, même si les formes extérieures de l'autorité en sont totalement atténuées. Ces formes extérieures nous les voyions ‑ et nous les voyons encore ‑ dans la disposition symbolique de l'instituteur sur l'estrade, d'où il domine matériellement, comme le prêtre du haut de la chaire ; sur la disposition du matériel scolaire, conçu et réalisé pour prévenir les manifestations naturelles de la vie de l'enfant ; elles étaient tout le système de punitions, de récompense, de châtiment prévus par la tradition ou les règlements ; elles restent dans les classes même où l'esprit libéral s'est implanté, la domination spirituelle de l'adulte par l'organisation du travail scolaire.

Cette organisation du travail est dominée par la technique des manuels scolaires qui est justement la spiritualisation de l'autorité adulte à l'école contemporaine.

Plus de manuels scolaires

Il est nécessaire, au préalable, de bien nous entendre sur la portée de nos critiques. Il ne s'agit pas ici ni des livres en général, ni des livres scolaires en particulier. On le verra au. cours du développement de notre technique, nous ne sommes nullement contre l'emploi des livres à l'école. Nous croyons au contraire que c'est dans leur richesse, plus originale et plus objective que la parole du maître, que les écoliers de l'avenir puiseront les éléments essentiels de leur développement culturel ; nous réhabilitons les livres ; nous leur donnons la place d'honneur qu'ils n'ont jamais eue à l'école ; nous voulons habituer nos élèves à. les aimer et à s'en servir tout au cours de leur vie.

Mais nous rejetons l'emploi des manuels scolaires - livres conçus tout spécialement pour la technique de travail traditionnelle : Tous les élèves d'un même degré possèdent les mêmes manuels : ceux-ci tracent et délimitent, pour toute l'année, le travail à faire, lequel est avant tout un exercice de mémoire. Le manuel est destiné à être appris, les nombreux résumés devant même en être sus par cœur.

Prenez ces mêmes livres ; n'en mettez qu’un de chaque genre dans votre Bibliothèque de travail. Du coup, deviennent inutiles toutes les indications concernant les livres à apprendre, les devoirs à faire ; l'ordre d'un manuel est contredit par celui d'un autre ; les affirmations des uns deviennent des suppositions dans d'autres livres. Les manuels perdent alors leur caractéristique pour n'être plus que des livres ordinaires, d'une valeur technique plus ou moins appréciable.

Ce n'est donc pas aux livres eux-mêmes que nous nous attaquons. Quelques-uns d'entre eux sont de petits chefs d’œuvre que nous placerons d'ailleurs dans notre Bibliothèque de Travail. C'est seulement l'usage scolaire qui est généralement fait de ces livres que nous condamnons ; c'est leur fonction de manuel scolaire que nous croyons incompatible avec le progrès hardi de l'école populaire.

***

LES MANUELS SONT NÉCESSAIREMENT - ET TOUJOURS – TRÈS IMPARFAITEMENT ADAPTÉS A NOTRE ENSEIGNEMENT

Et c'est là, à nos yeux la tare essentielle. On a fait, ces dernières années, un gros effort d'adaptation de l'enseignement aux élèves et au milieu de nos classes primaires, mais le manuel peut-il s'accommoder à chaque école ou n'est-ce pas plutôt l'école qui se voit dans l'obligation de s'accommoder des manuels ?

Voici le livre de lecture Line et Pierrot, de K. Seguin, que la Maison Hachette a vendu par centaines de mille. C'est, certes, la vie de deux enfants, fraîchement, simplement racontée. Comme toutes les histoires d'enfants, celles-ci ne peuvent manquer d'intéresser les élèves. Mais cet intérêt restera, la plupart du temps, superficiel : il glissera sur l'âme enfantine, sans la remuer profondément, sans s'y intégrer au point de devenir élément actif et créateur.

Il a neigé cette nuit, ce qui se produit rarement dans notre coin de Provence. Si nous voulons donner à notre enseignement un fondement certain, plongeant jusqu'à la nature même de la vie enfantine, le centre d'intérêt de notre travail sera nécessairement la Neige. Et, effectivement, bon gré, mal gré, il faudra bien que nous écoutions nos élèves en parler avec une impétuosité irrépressible. Mais que faire quand arrive la leçon de lecture ? Line et Pierrot jouent aujourd'hui à la poupée... Si celle-ci se roulait dans la neige, du moins ! Mais non : elle est assise dans un jardin ensoleillé !

On comprend le dilemme devant lequel est placé le pédagogue conscient de ses devoirs : sacrifier l'intérêt des élèves à des nécessités formelles, dont, il n'est nullement persuadé de la valeur pédagogique, et dire d'un ton décidé :

- Allez... lisons la suite de Line et Pierrot, page 37...

Et, tout en suivant distraitement sur leur livre, les enfants regarderont furtivement par la fenêtre la neige qui se balance sur les branches nues des' ormeaux.

Si nous les obligeons à « suivre », nous ne parviendrons qu'à dissocier leur intérêt. Ils nous accorderont le minimum d'attention exigible, mais nous ne toucherons point leur être qui vit aujourd'hui avec la neige - ce que l'obligation extérieure la plus stricte ne saurait empêcher. Car « les pouvoirs spontanés de l'enfant, son besoin de réaliser ses propres impulsions ne peuvent être supprimés d'aucune manière. Si les conditions extérieures sont telles que l’enfant ne puisse pas déverser dans son travail ces puissances instinctives, s'il a le sentiment de ne pas pouvoir s'exprimer par ce travail, il apprend alors, d'une manière tout à fait merveilleuse, à fournir exactement la quantité d'attention nécessaire pour satisfaire les exigences du maître, et à réserver une partie de son énergie mentale pour suivre les lignes tracées par ses besoins innés. » (1)

Notre obstination tyrannique à dominer l'enfant nous apparaît donc aujourd'hui comme ridiculement vaine. Mieux vaut chercher un palliatif : délaisser provisoirement le manuel pour nous appliquer tout entiers à la seule chose qui nous passionne : La neige. Le travail qui en résultera sera extraordinairement plus profitable. Mais aussi nous n'aurons à lire aucun texte imprimé...

Ou bien, étant donnée là nécessité de lire un livre, partirons-nous à la recherche d'une page se rapportant plus ou moins à notre centre d'intérêt. Nous détruisons alors la belle harmonie du livre, nous ne profitons plus de la savante graduation des exercices - autant dire que nous nous privons de tous les avantages scolaires du manuel pour n'en garder que les inconvénients.

Non, le manuel, tel une maîtresse exigeante, ne souffre aucun compromis : ou l'accepter tel qu'il est et régler sur lui notre activité scolaire et notre intérêt - en faire le centre de notre vie - prétention. ridicule certes...

Ou alors supprimer le manuel, et c'est la solution que nous préconisons.

(1) J. Dewey‑ L'Ecole et l'Enfant (Delachaux et Niestlé, Neufchâtel).

L'EMPLOI DU MANUEL EST UN ASSERVISSEMENT

Il est un asservissement par la forme qu'il impose à toute la pratique scolaire.

Les manuels plient tout le travail scolaire à une méthode, à des pratiques que ni maîtres ni élèves n'ont approuvées ni discutées - que les maîtres réprouvent parfois. Ceux-ci essayent en vain, par des promenades scolaires, par des fêtes, de faire pénétrer davantage la vie dans leurs classes. Mais tous les élans généreux se heurtent à cette nécessité tyrannique : la lecture journalière à faire, les exercices d'application à terminer, l'histoire, la grammaire ou la géographie à réciter, toutes besognes conventionnelles et mortes qu'exigent les manuels.

Malgré tous nos subterfuges d'ailleurs, l'enfant s'obstine à ne pas s'intéresser à son travail. Il sort son livre, l'ouvre, le feuillette avec une nonchalance qui devrait nous être un enseignement... Sa leçon n'est pas sue... il commet, en répétant les pages du livre, des erreurs impardonnables. Alors on menace... on punit... Le maître novateur lui-même éprouve la nécessité de recourir aux sanctions... C'est la vieille pédagogie oppressive, dont les manuels scolaires sont le symbole, qui se rit de nos efforts, et reprend simplement ses droits.

Le manuel asservit la pensée de l'élève.

Le mal ne serait pas irrémédiable s'il n'y avait que contrainte extérieure et formelle. Le plus grave c'est que l'emploi des manuels est la manifestation d'une théorie pédagogique qu'on ne saurait condamner trop vigoureusement ; il est le triomphe de ce que les réformateurs allemands ont appelé récemment « l'impérialisme pédagogique ». Faire de l'acquisition, de l'accumulation des connaissances, le but essentiel de nos efforts, - la formation intellectuelle, morale et sociale n'en étant que l'accessoire - telle est la caractéristique pédagogique, sanctionnée d'ailleurs par les examens, de l'école française actuelle. « On cherche à prendre le chemin le plus court pour atteindre le but désiré. La conséquence c'est qu'on mécanise le travail scolaire et réduit l'activité intellectuelle. Lorsqu'il s'agit de faire acquérir la lecture, l'écriture, le dessin, les techniques de laboratoire, etc.. le désir d'épargner du temps et du matériel, la préoccupation d'obtenir la netteté, l'exactitude, la promptitude, l'uniformité, prédominent à tel point que ces desiderata tendent à devenir des buts en eux-mêmes et qu'ainsi ils perdent toute influence sur l'attitude mentale générale. On peut, par l'initiation pure, en dictant pas à pas ce qu'il y a à faire, obtenir des résultats rapides mais on en arrive aussi à renforcer des tendances qui peuvent être fatales à la pensée réfléchie. On exige de l'élève qu'il fasse un genre de travail donné et on ne lui donne pas d'autre raison que celle-ci : « si tu t'y prends de la manière que je t'indique, tu arriveras plus vite à un résultat » ; on ne lui confie pas la recherche des erreurs et leur correction ; on lui fait répéter certaines opérations jusqu'à ce qu'elles deviennent automatiques. Et après cela le maître s'étonne que l'élève lise avec si peu d'expression et calcule de manière si peu intelligente, en tenant si peu compte des termes du problème qu'il a à résoudre. » (J.Dewey. Comment nous pensons Flammarion, Paris)

Les maîtres soucieux de l'éducation de leurs élèves ne manquent cependant pas d'affirmer qu'ils saisissent toutes les occasions pour développer le jugement personnel et l'esprit critique. Il n'en reste pas moins que, pour eux aussi, l'étude des manuels est l'aboutissement inévitable de toute l'activité scolaire : Les manuels sont l'arbitre qui juge définitivement les thèses en présence, l'autorité qui, malgré l’effort des maîtres, régente l’esprit des classes.

Soumis aux manuels pendant tout le cours de sa scolarité, l'enfant perd la confiance en soi ; il n'ose pas formuler ses idées personnelles ni contredire livre qui lui parait être la vérité suprême. Non seulement, il n'est nullement habitué à s'exprimer, mais les tâches scolaires ne savent qu'opprimer sa personnalité et refouler ses tendances éducatrices.

Le résultat ! Comparant la traditionnelle éducation asiatique aux méthodes importées aujourd'hui d'occident, M. Alfred Westharp l'appréciait ainsi « L'école occidentale a pour but de transformer les individus en sujets et d'assurer l'esprit de soumission aux ordres reçus, par opposition à l'esprit de détermination de soi, d'invention ou de création intérieure. C'est une éducation pour la guerre et non pour la paix, pour la mort et non pour la vie, pour la passivité et non pour l'activité, pour l'immobilité et non pour l’action. » (China Courrier, Changaï (cité par Pour l'Ere Nouvelle).)

Et il concluait : « L'impérialisme pédagogique détruit les racines mêmes de la civilisation, parce qu'il détruit chez la jeunesse de toutes les nations l'aptitude à penser et à agir de façon originale ».

Supprimer dans nos classes cette idolâtrie de l'écriture imprimée si bien entretenue par les manuels scolaires, faire passer au second plan l'acquisition « impérialiste », entretenir et développer, en la jeunesse prolétarienne, le besoin d'activité et de création, le besoin d'éducation, telle est la besogne urgente des réformateurs scolaires.

L'emploi du manuel asservit et rend monotone le travail du maître.

« Pour favoriser la souplesse et la vie, dit Sanderson, il faut éviter l'uniformité. » (H.-G. Wells : Un grand Educateur moderne : Sanderson (F. Alcan, éditeur, Paris).) Or, les manuels sont le triomphe de la routine ; car il y a routine chaque fois qu'un travailleur se fixe dans une façon de procéder non pas parce qu'il la croit définitivement bonne, mais parce que l'habitude la rend commode, et qu'il faudrait d'ailleurs un effort de recherche et de volonté pour s'y arracher.

Les manuels offrent même à la routine une double base : l'habitude du maître, et aussi des inconvénients graves qu'il y a à changer trop souvent de livres pour toute une classe.

Les manuels sont en effet très chers ; c'est la raison pour laquelle nombre d'instituteurs enseignent encore avec des livres qu'ils reconnaissent insuffisants et retardataires, et hésitent à introduire dans leurs classes les nouveaux ouvrages.

Les manuels semblent aussi précieux par le soin qu'ils apportent à préparer les « devoirs » scolaires appropriés ou non à la leçon. Ils délimitent d'avance le travail de toute une journée... Que dis-je ? Le travail de l'année !... Il suffit de tourner les pages...

Quel éducateur ne s'assoupirait à ce régime et ne se lasserait d'un travail mécanique, sans vigueur et sans intérêt, et presque toujours - inévitablement d'une ingratitude désespérante !

***

LES MANUELS SONT MONOTONES

Tare apparemment secondaire qui, pourtant, il nous semble, suffirait pour condamner les Manuels scolaires, Sanderson estimait que « tout ce qui est fixe, rigide, incapable de se développer, est mort et que rien de ce qui est mort ne saurait donner la vie » (op. cit.).

La première condition pour que notre enseignement soit profitable, n'est-elle pas que les élèves s'y intéressent ? Et nous donnons au mot intérêt un sens complet. Nous n'appelons pas intérêt cette vague attirance de l'enfant vers les gravures illustrant un texte ou les récits aux titres prometteurs. Il faut que cet intérêt soit générateur d'activité, créateur de vie, émanation de l'être lui-même. Cet intérêt les Manuels ne peuvent jamais nous le donner.

L'indifférence devient monotonie quand il faut, pendant plusieurs années, traîner les mêmes livres, lire les mêmes leçons, expliquer les mêmes gravures, ou du moins parcourir page à page une histoire qu'on voudrait achever d'une traite.

Auteurs et Editeurs sentent d'ailleurs ce grave danger de monotonie ; aussi s'appliquent-ils de plus en plus à embellir leurs productions. Peine perdue, car la voie est mauvaise ! Une histoire naïve, vécue et racontée par des enfants, illustrée et imprimée par, eux, gardera toujours à leurs yeux une autre saveur d'intimité créatrice que vos « savantes »compositions.

Seul un changement d'orientation de nos efforts peut nous sortir de l'impasse. Les pages qui suivent prétendent y contribuer.

LES ADULTES N'EMPLOIENT PAS DE MANUELS

Les manuels sont une invention spécifiquement scolaire, dont l'emploi n'a pas dépassé le cadre de l'enseignement.

On a édité, il est vrai, au cours de ces dernières années, des Manuels de toutes sortes, depuis les Manuels de conversation pour les étrangers en voyage, jusqu'au manuel de l'automobiliste. Mais ce ne sont guère là que des ouvrages de documentation élémentaire qui ne prétendent point dispenser de l'apprentissage actif de la langue ou de la conduite automobile. Et encore ces Manuels ne sont pas tenus en bien grande estime.

Pour les recherches intellectuelles, hors du cadre scolaire, ne sent-on pas la nécessité de se libérer des manuels, si imposants et autorisés soient-ils ! Le travail de bibliothèque, la documentation critique, l'argumentation personnelle, ne sont-ils pas à la base des grandes recherches désintéressées ?

Dans tous les genres d'activité, la société contemporaine modernise ses techniques : les vieux modes de transport cèdent la route au chemin de fer, à l'auto, à l'avion ; l'industrie taylorise ses conceptions techniques selon les enseignements nouveaux de la science physiologique et psychologique, les tableaux, les classeurs, les fiches, l'imprimerie, la photographie, le téléphone ont transformé la pratique bureaucratique ; dans tous les domaines, l'étroite conception de l'activité individualiste disparaît nécessairement devant les nécessités nouvelles de l'effort collectivement coordonné.

Par quel miracle les méthodes aujourd'hui condamnées par les adultes seraient-elles bonnes seulement pour des enfants ? Et quelle préparation à la vie nouvelle peut venir d'un asservissement à des manuels scolaires anachroniques ?

L'école s'est développée jusqu'à ce jour a l'écart de la vie, conservant jalousement ses pratiques scolastiques qui gardent malgré nous, une certaine majesté rituelle. Mais notre isolement cesse peu à peu ; la vie entre dans l'école et bientôt l'école ira chercher la vie hors des cadres désuets qui l'enserrent plus despotiquement encore que les vieilles routines. Il faudra bien que, peu à peu, travail scolaire et travail adulte s'harmonisent, se pénètrent pour se compléter mutuellement, selon les mêmes processus naturels...

Les manuels scolaires auront alors vécu !

LA TECHNIQUE NOUVELLE

Il ne suffit pas de montrer aux éducateurs les vices graves de la technique traditionnelle, ni môme de crier : « Plus de manuels scolaires ! ». Il faut, par une technique suffisamment étudiée et expérimentée, rendre effectives les nouvelles méthodes de travail. Or, nous avons donné les fondements de cette technique : partir des besoins et des aspirations de l'enfant, entretenir et renforcer sans cesse cet élan vital dont nous attendons tout, réaliser une éducation qui cesse d'être formation extérieure pour devenir élévation personnelle au sein de la communauté harmonieuse. Pour l'ancienne technique, les prêches, qu'ils fussent écrits ou oraux, pouvaient suffire ; pour notre technique, ce qui importe c'est d'une part la création et la mise au point des outils de travail, d'autre part l'organisation rationnelle de l'activité dans une communauté éducative.

C'est ce double problème que nous nous sommes attachés à résoudre. Et nous y sommes presque totalement parvenus. Nous allons donc, en vous présentant et la vie de la classe et l'utilisation scolaire des nouveaux outils de travail, donner toutes indications pratiques qui permettent aux éducateurs, dans quelque situation qu'ils se trouvent, de s'orienter sur la nouvelle voie. Après les quelques efforts indispensables pour s'arracher à la routine, ils se trouveront en possession d'une technique qui les satisfera totalement, qui satisfera dans la plus grande mesure possible parents et inspecteurs, qui permettra même la préparation aux divers examens que nous impose le régime. Et chose qui compte plus encore que ces satisfactions extérieures, cette nouvelle conception du travail scolaire redonnera intérêt et vie à l'effort quotidien ; la passivité et même le dégoût feront place à l'enthousiasme. Ce sera, pour les éducateurs eux-mêmes, une sorte de régénération professionnelle.

Nous n'omettrons cependant point de signaler les obstacles graves et parfois insurmontables qui nous viennent de la conception mineure en régime capitaliste du rôle de l'éducation ; nous dirons comment le milieu social, comment l'exploitation et la misère sont à l'origine de tant d'échecs complaisamment attribués jusqu'à ce jour à des insuffisances pédagogiques. Nous apprendrons ainsi aux éducateurs eux-mêmes à mieux mesurer leurs possibilités, à identifier les difficultés rencontrées, à calculer la portée de leurs réactions - besogne de loyauté et de vérité qui nous évitera de nous battre éternellement contre les moulins à vent, mais qui nous apprendra à mieux voir, à mieux juger et à agir ensuite vigoureusement.

A l'Ecole Enfantine et Maternelle

L'école enfantine et l'école maternelle ont fait, en France, des progrès considérables depuis le début du siècle - on y a appris à considérer les enfants en enfants, à leur donner de l'air, du mouvement, des jeux. Au point de vue éducatif, on a hardiment emprunté à Mme Montessori et à Decroly. L’apprentissage de la lecture et de l'écriture a lui-même bénéficié largement de l’enseignement de ces maîtres. Il a cessé d’être stérilement prématuré et nombreuses sont les écoles qui s'essaient maintenant à la lecture globale.

Nous verrons le complément merveilleux que notre technique peut apporter aux pratiques montessoriennes ou decrolyennes. Nous ne pouvons cependant omettre de signaler que les écoles maternelles sont relativement peu nombreuses en France. Il existe des milliers et des milliers d'écoles de village, à une ou plusieurs classes, où l'école enfantine n’est que le premier échelon de l'enseignement primaire. Quelles que soient les velléités novatrices des éducateurs dans ces classes, la technique des manuels scolaires domine le premier enseignement. La pratique de la méthode Montessori même considérablement amenuisée est impossible dans ces classes ; la méthode globale donne beaucoup trop de travail à l'éducateur et reste pratiquement impossible.

***

Mais, dira-t-on peut-être, il existe aujourd'hui des syllabaires et des livres de lecture admirablement présentés, qui sont une joie pour les yeux et où les difficultés attentivement graduées, cessent de rebuter nos jeunes écoliers.

Quel que soit le soin apporté par les auteurs et les éditeurs à la présentation de ces livres, il n'en reste pas moins que ceux-ci portent en eux - plus encore que les manuels des degrés suivants - toutes les tares que nous avons dénoncées.

Quelle joie pour l'enfant lorsque, au seuil de l'école, on lui donne ce « premier livre » qui est à ses yeux l'échelon initial de ce savoir mystérieux ! Il le parcourt avidement et globalement. Il en examine de son mieux, malgré le maître parfois, toutes les illustrations. Avant la fin de la semaine ce livre n'a plus pour lui aucun secret, pas même celui de ces hiéroglyphes noir sur blanc qu'il n'a plus maintenant le « désir » de connaître. Puis ce syllabaire, fripé et écorné, sali d'avoir été traîné sur les tables de cuisine, oublié parfois tout un jour sur une pierre du chemin, sera bien vite une brochure sans couleur, sans vie ni attrait, tout juste suffisante pour la « leçon » quotidienne.

L'intérêt de l'enfant pour ce don de joyeux avènement n'aura été qu'un feu de paille que l'école ne saura peut-être jamais ranimer.

Quelle est d'ailleurs la valeur spécifique de ces syllabaires ?

Il est passé le temps où l'on mettait, entre les mains des enfants, le vrai syllabaire nu : a e i o u - ba be bi bo bu...

Ce serait cependant une erreur de croire que les syllabaires actuels soient essentiellement différents de leurs ancêtres et qu'ils aient évolué autrement que par leur forme ou leur présentation, typographique.

« En lecture, la majorité des méthodes sont dominées par la préoccupation de faire connaître d'abord, et le plus vite possible, les éléments représentés par les lettres ou les sons, de manière à permettre à l'enfant de les réunir pour aboutir à la lecture de toutes les combinaisons possibles.

- Dans les meilleures d'entre elles, on fait appel à l'intérêt, en choisissant judicieusement des mots où se trouvent les sons représentés et en s'efforçant ainsi d'attirer l'attention de l’élève sur le son qu'on veut isoler ; c'est un procédé dit analytique synthétique, qui est certes un grand progrès sur le système alphabétique pur d'autrefois. Mais en dernière analyse, il est certain qu'il est surtout dominé par la préoccupation de suivre un ordre déterminé dans l'étude des sons, en allant des sons représentés par une lettre aux sons représentés par deux ou plusieurs lettres, puis à la lecture de plusieurs sons associés en mots, et enfin à celle des phrases et que les exercices d'application sont basés sur cette préoccupation ; on ne passe à un élément nouveau que lorsque les éléments précédents sont connus. L'enfant ne peut lire un texte donné que s'il a parcouru les étapes antérieures. Aussi l'élève qui s'absente pour une cause quelconque a-t-il bien de la peine, s'il y parvient, à se mettre au niveau de ses condisciples » (1).

De l'avis même du Dr Decroly « on peut affirmer aujourd'hui que le procédé habituel d'enseignement de la lecture par la voie phonétique auditive, en procédant par l'étude des syllabes et des sons pour arriver à une généralisation, ne se défend pas au point de vue psychologique » (2).

(1) Dr Decroly : La fonction de globalisation et l'enseignement. Revue de I'Enseignement, N° du 29 janvier 1928).

(2) G. Bon : Essai d'application de la méthode Decroly dans l'Enseignement Primaire. (Office de Publicité, Bruxelles, 1924).

LECTURE GLOBALE

A cette conception désuète de l'apprentissage de la lecture, les pédagogues contemporains ont substitué une méthode basée sur ce qu'ils appellent la « vision syncrétique » de l'enfant, c'est-à-dire la tendance qu'il a avoir un ensemble, un tout avant d'en étudier les détails.

« La mère, dit le Dr Decroly, sans avoir recours a aucune méthode consacrée, avec l'aide de l'entourage de l'enfant, apprend à celui-ci toutes les difficultés de la langue ; sans songer ni à analyser ni à sérier les exercices, elle se fait peu à peu comprendre et imiter. Si ce miracle de l'acquisition du langage par le procédé maternel - qui n'a rien de formel ni de consciemment logique, mais qui est logique quand même – si ce miracle était mieux connu des éducateurs, ils verraient probablement plus clair dans tout le problème que nous abordons ici. Le procédé de la mère est un procédé global (syncrétique ou schématique suivant les amateurs) » (Dr Decroly : L'application de la fonction globale dans l'enseignement. (Revue de l'Enseignement, N° du 25 mars 1928).

Se basant sur ce « pouvoir syncrétique » ou, pour parler moins scientifiquement, sur le « pouvoir de globalisation », le Dr Decroly a conclu à la nécessité de commencer directement l'apprentissage de la lecture par la phrase, pourvu que celle-ci « exprime une idée connue de l'enfant ».

Nous ne dirons pas ici les fondements psychologiques d'une telle méthode, aujourd'hui universellement appréciée. Nous renvoyons le lecteur aux divers ouvrages du Dr Decroly et de ses collaborateurs (« Revue Scientifique », mars 1906 ‑ Mlle Hamaïde : La Méthode Decroly (Delachaux et Niestlé. édit.) – Dalhern : Contribution à l'Introduction de la Méthode Decroly à l'Ecole Primaire. (Lamertin, édit., Bruxelles) - G. Boon, op. cit.)

Nous nous proposons seulement d'en étudier la réalisation pratique à l'école primaire, d’en critiquer certaines insuffisances, et de montrer comment nous pouvons, logiquement, porter cette méthode naturelle jusqu'à, ses limites extrêmes de simplicité.

La théorie de la lecture globale nous paraît excellente ; mais la pratique en a été trop souvent encore asservie aux vieilles routines.

Le Dr Decroly connaît l'importance primordiale de l'intérêt pour l'acquisition de la lecture. Mais il admet trop facilement le divorce entre l'école et la vie puisqu'il croit à la nécessité « d'éveiller » l'intérêt, comme si celui-ci n'existait pas hors de la classe.

Eveiller l'intérêt par des leçons d'observation plus ou moins académiques, terminées par l'écriture de quelques phrases sans vie, trop souvent indifférentes à l'esprit de l'enfant, ne saurait nous satisfaire, car de nombreux éducateurs, dans la hâte qui caractérise l'école actuelle, n'iront même pas, ou du moins pas toujours, jusqu'à l'observation véritable. Ils s'arrêteront à l'observation d'images sous lesquelles on aura placé à l'avance la phrase étiquette, procédé plus commode et répondant mieux aux habitudes d'ordre et de préparation méthodique en honneur dans nos classes.

Je sais bien que le Dr Decroly condamne cet emploi exagéré des images : « L'image ne suffira pas non plus, dit-il ; et il importe de le répéter, malgré la grande utilité des images, elles ne sont qu'un pis aller, qu'une aide et demandent à être préparées par des réalités, par des activités vécues, sans quoi, comme les mots, elles anticipent et nuisent à la formation des idées nettes et coordonnées ; elles nuisent, comme les mots, surtout par les occasions qu'elles enlèvent d'agir, d'expérimenter, de réaliser... »

La nécessité de préparer à l'avance fiches et étiquettes pour la lecture globale suppose que l'objet d'observation ou l’image ont été déterminés à l'avance par l'éducateur, que les phrases ont été établies sans tenir un compte exact du besoin d'expression des enfants au moment de la leçon. Les phrases à lire peuvent dès lors avoir quelque intérêt, mais il est certain aussi qu'elles ne peuvent être l'expression véritable des enfants. La lecture globale ainsi comprise, tout en étant un, progrès considérable sur les méthodes antérieures, reste cependant, et par suite surtout des nécessités matérielles, esclave du travail préétabli par le maître. Elle ne saurait donc réaliser les conditions d'intérêt requises pour un enseignement psychologiquement idéal.

***

LES SYLLABAIRES BASÉS SUR L’ÉTUDE GLOBALE

Les difficultés d'application de la méthode globale dans les classes maternelles et surtout dans les sections enfantines des classes à plusieurs cours, devaient naturellement donner naissance à des syllabaires, conçus selon la méthode globale, et prétendant rendre pratique dans nos classes l'application de cette méthode.

Malgré le soin apporté par les auteurs pour classer images et phrases par centres d'intérêt, nous sommes là encore en présence de manuels auxquels nous faisons les griefs capitaux :

-          d'être des manuels

-          de ne pas répondre au besoin d'expression des enfants ;

-          d’être basés sur l’explication d’images plus que sur l’activité enfantine, de se juxtaposer à la vie de l’enfant au lieu de l'amplifier et de l’élever.

Les auteurs de syllabaires nous objectent qu'il y a cependant une progression à suivre et que ce n'est pas faciliter l'acquisition que d'accumuler simultanément sous les yeux des enfants, toutes les difficultés de notre langue. Et, opérant ainsi une sorte de compromis entre les méthodes analytiques, synthétiques et les méthodes globales, ils présentent à l'enfant des mots simples :

le rata, le rôti, la morue

auxquels font pendant des phrases... enfantines :

Toto rame,

Marie a ri,

La mule remue,

La tomate mûrira,

Le rôti attire le rat,

Marie ira à la rue,

Riri tuera le rat (1).

(1) Delaunay, Fontaine et Raffin : La Lecture joyeuse. (Editions de l'Enseignement, Marseille).

Il y a une gravure explicative, pour Toto rame. Quand aux autres phrases, le maître essaiera, par quelque histoire hâtive, de les rattacher à la vie enfantine. Il ne réussira pas toujours à en faire comprendre parfaitement le sens et quelque élève ne manquera pas de demander : « Pourquoi la mule remue la tomate ?.. »

C'est que le livre n'est pas parvenu à toucher le fond de l'être. Sa simplicité, toute apparente, n'est obtenue qu'aux dépens de la compréhension du langage et du développement de la pensée. Elle est basée sur une progression toute formelle qui ne correspond nullement à une conquête véritable. L'enfant n’apprend rien que quelques syllabes - au prix d'un abêtissement ; car nous estimons qu'il y a abêtissement toutes les fois qu'on force l'enfant à lire quelque chose qu'il ne comprend pas et qu'il ne sent pas.

Allons-nous donc, sous prétexte de rendre le plus rapide possible l'acquisition de la lecture, nous contenter de présenter sous une forme nouvelle les vieilles erreurs ? Sous prétexte de graduer les difficultés, de développer l’intelligence, tiendrons-nous longtemps encore les enfants le nez penché sur des pages sans vie et ne trouverons-nous rien de mieux que de pratiquer éternellement avec les tout petits l’éducation nettement autoritaire et oppressive que nous condamnons pour leurs aînés ?

Nous nous efforçons justement, se récrieront les auteurs de manuels, de rendre la lecture agréable. Delaunay, Lafosse et Raffin n'intitulent-ils pas leurs syllabaires « La lecture Joyeuse » ?

Hélas ! Ils ressemblent au geôlier qui porterait des fleurs dans la cellule d'un condamné et, qui parlerait alors, libérément, de Prison Joyeuse. Ce que désire le condamné, c'est le soleil, la liberté et la vie.

Illustrez vos syllabaires, mais vous ne parviendrez pas à changer la méthode qui est mauvaise, parce que retardataire et oppressive. Nous ne disons pas que les fleurs - nous voulons dire : les illustrations - soient inutiles. Lorsqu'elles sont de jolies fleurs, naïves et claires, comme celles de notre ami Rossi, elles mettent certes de la joie à l'âme des condamnés, quel que soit le texte d'ailleurs. Ce que l'enfant demande, c'est le soleil intérieur, l'air, la vie. Et vos méthodes ne peuvent les lui donner.

Nous serions tentés de conclure, comme Sanderson (1) : « Créer une méthode qui vise à rendre l'étude aisée, c'est perdre son temps... »

1 H.Wells, op. cit

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La technique nouvelle

S'EXPRIMER

La pédagogie contemporaine, ayant reconnu la puissance fondamentale de l'intérêt, s'est engagée timidement dans la nouvelle voie. Elle a essayé, par l'extérieur, d'éveiller l'attention de l'enfant, mais comme si celui-ci n'était pas capable par sa nature, de se donner tout entier à une tâche.

Aussi n’a-t-elle pas été exigeante sur la qualité de cet intérêt. Elle a fait cette constatation superficielle qu'il faut peu de chose pour captiver l'enfant : des exercices courts, de fréquents changements d'activité suffisent à maintenir l'application au travail. Les partisans de vieilles méthodes de syllabation nous diront même que l'enfant s'amuse parfois de la nudité des lettres ou des syllabes et qu'il ne lui déplaît pas d'entendre sa voix, mêlée à d'autres voix, psalmodier mollement le texte de la leçon.

Nous devons ici faire une distinction capitale qu'il ne faudra jamais négliger quand nous parlerons d'intérêt par l’Imprimerie à l'école.

L'intérêt, spécifiquement scolaire, obtenu au moyen des méthodes d'enseignement aujourd'hui existantes - qu'elles soient basées sur la lecture méthodique des manuels ou la manipulation de cartons préparés à l'avance - est toujours un intérêt superficiel, qui n'est pas inhérent à la personnalité enfantine et ne prend pas ses racines au plus profond de l'individu.

« Lorsqu'il est nécessaire de créer l'intérêt autour d'un objet ou d'une idée, c'est justement que cette idée ou cet objet en manquent pour l'enfant, Au surplus, on n'a pas réellement rendu intéressantes des choses qui ne l'étaient pas. On a simplement fait appel à l'amour du plaisir. On a excité l’enfant dans une certaine direction avec l'espoir que, d'une manière ou d'une autre, il s'assimilerait, durant cette période d'excitation, des matériaux qui n'ont rien d'attrayant pour lui. Or, il y a deux types de plaisir. Il y a celui qui accompagne l'activité. On le retrouve partout où le moi s'exprime pleinement. C'est l'énergie qui se déploie en prenant conscience d'elle-même. Cette sorte de plaisir est toujours absorbée par l’activité elle-même. Elle n'a pas dans la conscience une existence indépendante. C'est le type de plaisir qui accompagne un intérêt légitime. Il est produit par les besoins de l'organisme. L'autre espèce de plaisir provient d'un contact. Il est le produit de notre réceptivité. Il est suscité par l'extérieur, Nous prenons de l'intérêt, nous obtenons du plaisir, disons-nous ! Ce type de plaisir peut être isolé de ses concomitants. Il existe par lui-même dans la conscience comme plaisir et non pas comme plaisir d'agir.

Quand les objets sont rendus intéressants par l'éducateur c'est ce second type de plaisir qui entre en jeu. ()n a profité de ce que l'excitation d'un certain organe s'accompagne d'une certaine somme de plaisir, Ce dernier est utilisé pour couvrir le fossé qui sépare le moi actif d'un certain, objet manquant d'intérêt pour lui. Ici encore, le résultat obtenu est une division d'énergie du moi.

... Mais quand on reconnaît l'existence chez l'enfant de pouvoirs qui ne demandent dent qu'à se développer, s'offrant à nous comme points d'appui pour que nous en assurions le fonctionnement normal et que nous les disciplinions, alors nous possédons une base solide pour édifier notre oeuvre d'éducation. L’effort surgit normalement lorsqu'on tente de donner libre carrière à ces pouvoirs pour en assurer la croissance et l'épanouissement. Et en agissant ainsi, d'une manière adéquate, sur ces impressions, on obtient ce sérieux, cette attention, cette concentration du moi vers un but défini. qui produisent l'habitude solide et permanente de mettre sa personnalité tout entière au service de fins élevées. Mais cet effet ne dégénère jamais en corvée, en une tension nerveuse préjudiciable et vaine, parce que l'intérêt le pénètre, parce que le moi s'y donne intégralement » (Dewey : L'Ecole et l'Enfant, op. cit.).

Telle est bien, dans la recherche de notre méthode nouvelle, notre constante préoccupation : exploiter, pour nos fins éducatives, le besoin de curiosité et d'activité qui est en tout être vivant ; amener au jour les pensées intimes de nos élèves, les exprimer, les classer, pour les fixer enfin par l'imprimerie avant de les utiliser pour le travail scolaire. Nous serons certains alors que notre enseignement tracera un sillon, car tout l'individu sera tendu vers ce but : s'exprimer, lire l'expression imprimée, et s'épanouir.

Les « bons » maîtres nous objecteront peut-être qu'ils savent aussi faire parler l'enfant pour rechercher cette base féconde de leur enseignement. Mais sont-ils arrivés à cristalliser la pensée, le langage enfantin en une lecture imprimée de forme définitive ? Et ne sont-ils pas toujours contraints de faire lire exclusivement, en caractères imprimés, ce que des adultes ont pensé, exprimé, imprimé ? Cette pratique est cause d'une dissociation du moi, d'un divorce irréductible entre les diverses activités scolaires, tares excessivement préjudiciables à l'élévation intellectuelle et morale de l'individu, et au rythme de l'éducation.

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Et vous, les mamans, vous donnez-vous beaucoup de peine pour apprendre à parler à votre enfant ?

Il ne vous semble pas... Il a dit un jour : pa !... pa ! et le voilà qui parle presque couramment maintenant. Et if n'a fallu pour cela ni leçon scolastique, ni aucun effort apparent ou systématique. Il s'est « élevé » lentement parce qu'il éprouvait le besoin de s'exprimer, parce qu'aussi la mère n'a pas commis la maladresse de faire cesser le gazouillis de l'enfant et de le remplacer par un apprentissage « méthodique » et « scientifiquement » gradué. L'enfant parlait ; sa maman l'a seulement aidé à s'exprimer correctement.

D'instinct toutes les mères procèdent ainsi, et cela leur réussit fort bien, puisque tous les enfants apprennent à parler avec une rapidité incroyable. Pensez pourtant à ce que représente d'efforts l'acquisition du mécanisme complet du langage ; pensez au nombre de mots qu’apprend l’enfant, à la souplesse qu'acquiert bien vite son expression : activité cérébrale, activité visuelle, activité physique, tout est mis en branle. Il suffit d'ailleurs de voir parler un jeune enfant pour comprendre à quel point cet effort accapare tout son être. Inutile de le stimuler : dans sa soif d’apprendre et de connaître, il semble invincible.

Il est maintenant un petit écolier de cinq ans. Il possède presque le monde et la sûreté de ses conquêtes est toujours émouvante.

Pour lui apprendre à lire, pour lui enseigner une technique considérablement moins compliquée que celle du langage, il faut à l'instituteur des mois entiers d’efforts scolaires. Ce qui est plus grave encore, c'est que l'enfant qui, jusqu'à ce jour, avait tout appris en vivant, se voit contraint à une activité anormale dont il ne voit d'ailleurs plus le but et qui, bien souvent, réprime en lui tout besoin d'expression ou de curiosité.

« Les pédagogues sont passés par là ! diraient des parents malveillants, et ils ont compliqué comme à plaisir ce qui est pourtant simple et naturel ».

C'est que l'apprentissage de la lecture se ressent encore des temps magiques où écriture et lecture étaient l'apanage exclusif de quelques privilégiés. Le prestige du « savant » nécessitait alors un apprentissage fort long que seuls des « élus » pouvaient mener à bien. Les initiés semblaient dire à leurs élèves : « Ah ! vous voulez apprendre à lire ?... Mais c'est excessivement long et difficile, savez-vous !... » Et ils ont, effectivement, accumulé les obstacles de telle sorte que des enfants qui étaient parvenus sans efforts ‑ en jouant et en vivant - à parler correctement une langue riche sont parfois incapables d'apprendre à lire et à écrire quelques centaines de mots. Témoins de l'aridité de leurs efforts, les instituteurs se sont persuadés à leur tour que l'acquisition de la lecture était chose exceptionnellement difficile, et cette déformation professionnelle les a souvent empêché de se lancer dans des voies plus naturelles et plus accessibles.

Pour l'enfant de cinq-six ans, déjà développé et éduqué, la technique de l'écriture et de la lecture est évidemment plus facile à acquérir que ne l'est celle du langage au cours des premières années. Il n'y a donc plus de raison pour que cet apprentissage ne soit excessivement plus rapide, et cela, sans recours aux ruses inventées par les pédagogues, aux contraintes et aux punitions.

Tous les procédés contemporains, d'inspiration ludique, sont également inutiles, ou du moins non essentiels pour l'apprentissage de la lecture. Que des pédagogues inventent des jeux pour distraire l'enfant tout en éduquant ses sens et son raisonnement, passe encore. Mais il ne faudrait plus laisser croire que tous ces chemins détournés soient indispensables à l’acquisition de la lecture. L'enfant a appris à parler, répétons-le, en vivant - et le jeu n'était qu'une manifestation naturelle de sa vie puissamment riche. Il doit de même apprendre à lire et à écrire en vivant, donc sans efforts dissociant sa personnalité, par sa seule volonté d'élévation et d'enrichissement.

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S’IMPRIMER

Abandonnons délibérément l’exemple des pédagogues, et imitons les mamans !

Nos élèves de cinq ans entrent en classe. Faut-il que, sur le seuil, disparaissent leur activité et leur besoin d'expansion ? Ce serait nous priver du principal levier éducatif : le désir d'apprendre et de s'élever, le besoin de vivre. « Notre seul mobile étant d'obéir à des principes de vie et de croissance nous cherchons à discerner, dès l'abord, les intérêts individuels, et nous nous emparons de ceux qui offrent pour tous le maximum d'éducation et de développement » (Audernars et Lafendel : La Maison des Petits, 1 vol. (Delachaux et Niestlé, Neufchâtel).).

Ne parlons pas de « leçon » ; mêlons-nous à nos élèves ; parlons tous ensemble, sans but bien défini d'abord, pour une sorte de sondage, car il s'agit de mettre au jour l'idée qui peut, actuellement, les intéresser tous. Nul besoin, pour cela, de grands talents ni d'inépuisables ressources de conteur. S'il faut presque du génie pour intéresser profondément, de l'extérieur, des petits enfants, il est par contre bien facile de toucher leur âme si on a su les mettre en confiance et entretenir leur besoin d'expression.

Nous écoutons donc : nous réprimons l'impétuosité de ce conteur qui voudrait accaparer notre public ; nous encourageons tel nouveau venu qui parle en rougissant d'abord, puis se rassure et s'anime... Les histoires abondent : « Ma lapine a fait des petits lapins ». « J'ai trouvé des hannetons en cueillant la fleur d'oranger », « Hier soir j'ai joué au cheval, j'ai mangé des cerises ».

Un intérêt un peu plus général se dessine cependant en faveur de l'une d'elles :

Le petit Louis, dont le père est rétameur, est allé en tournée au Loup pour trois jours. La nuit, il couchait dans la voiture, son frère dormait dans la remise près de Belle la mule... Louis avait une paillasse.. Il dort si bien dans sa roulotte !

Et ce petit timide, qui n'aurait pas même osé lire à haute voix, ne s'arrêterait plus de parler. Il redresse fièrement la tête, ses yeux brillent...

- Oui, oui ! Ecrivons « ça » de Louis ! disent les petits compagnons.

Voici maintenant le vrai travail de l'instituteur. La maman apprend le langage à son enfant. L'instituteur doit enseigner à ses élèves à parler le plus correctement possible, puis à exprimer leurs idées par l'écriture, à lire enfin, dans les livres, la pensée des autres.

Choisissons tous ensemble le contenu du texte. Il s'agit de transcrire le récit de Louis le plus fidèlement possible, et en bon français, naturellement. L'art de l'éducateur consiste surtout à parvenir à cette transcription sans modifier la pensée de l'enfant. C'est là une nécessité essentielle : si, sous prétexte de graduation ou pour tout autre raison qui nous est personnelle, nous modifions cette pensée, nous plaçons l'enfant dans cette regrettable alternative : ou bien ne plus s'intéresser de tout son être au texte élaboré, ou bien, négligeant les modifications apportées, donner aux mots une signification tout à fait personnelle, parfois différente de leur valeur éthymologigue.

Le texte suivant est maintenant au tableau noir :

« eugène et Louis sont
allés au Loup. Louis
couchait dans la voiture
eugène dormait dans la
remise près de la mule belle. »

Ne nous préoccupons pas de savoir si ce texte contient des mots trop difficiles. Les élèves les ont prononcés ; s'ils ne savent pas les lire, nous les y aideront, imitant en cela les mamans. Et ce sera là la lecture globale idéale, celle qui consiste à s'imprégner l'esprit des formes graphiques de pensées qui nous sont personnelles, que du moins nous sentons et vivons intensément.

Nous lisons donc globalement d'abord : les élèves les plus avancés identifient déjà les syllabes et rectifient les erreurs de souvenir des débutants. Cette lecture ne demande aucun effort, et elle doit d'ailleurs être faite sans effort. Il s'agit seulement de photographier la forme et la contexture des mots et des phrases. L'intérêt naturel et normal qui a donné jour à notre texte suffit pour que cette opération soit réalisée dans des conditions optimum.

Epelons ensuite les lettres, faisons « deviner » quelques syllabes, retrouver des mots, mais sans obstination. N'essayons pas d'utiliser un raisonnement au-dessus de cet âge pour donner à l'enfant quelques idées « logiques » sur la langue. Ne nous impatientons pas parce que tel son, à notre gré, devrait être connu de nos élèves. Continuons nos exercices vivants, aidons les enfants à se reconnaître dans cette traduction de pensées : ils liront demain sans effort ni hésitation ce que nous aurions peiné en vain à leur inculquer aujourd'hui.

La composition et l'impression de ce texte seront le complément naturel de notre travail préparatoire.

Nous désignons cinq compositeurs, dont les deux principaux intéressés : Eugène et Louis. Chaque compositeur lit globalement,. puis épèle sa ligne, sans oublier les « petits blancs » qui séparent les mots. Si, parfois, nous ne savons pas départager deux élèves qui demandent à composer avec une égale insistance, nous les faisons lire, et l'honneur de composer échoit au concurrent le plus avancé. Il faut voir alors cette lutte : rouge aux joues, corps penché en ayant. On y va vraiment de tout son être.

La tâche répartie, laissons les enfants travailler en paix. Ils ont à leur disposition une police de caractère corps 36, rangés dans une casse spéciale ; ils disposent eux-mêmes les caractères dans le composteur, traduisant ainsi mécaniquement, matériellement, le texte manuscrit en cliché d'imprimerie.

Inutile de surveiller : tous s'entr’aident de leur mieux pour bâtir une ligne parfaite, et il n'y a pas d'exemple d'élève se rebutant devant les c4fficultés ou l'insuccès. Nous constatons à ce travail cette même obstination patiente qui caractérise les enfants occupés à un jeu constructeur ; preuve certaine que cette technique, ignorée jusqu'à ce jour, est pourtant bien à la mesure de nos jeunes élèves.

Il faut voir sans doute dans leur intérêt profond pour leur matériel la raison essentielle du soin apporté au classement et à la conservation des caractères. Ce matériel est comme sacré : depuis deux ans que nous l'utilises, il ne s'est pas perdu un seul caractère, malgré la présence dans notre classe d'éléments anormaux, voire kleptomanes.

Des enfants de 5-6 ans arrivent très vite à composer sans une faute une ligne de 15, 20 caractères. Et quelle satisfaction quand on a réussi ce travail parfait !

Egalisation rapide, disposition sur la presse ne demandent que quelques secondes et peuvent d'ailleurs être effectuées par un élève du Cours Elémentaire.

Tirage ! Les petits eux-mêmes occupent toutes les fonctions : encrage, présentation de la feuille, impression, alignement des imprimés... Nouveau travail manuel propre, ordonné, sérieux, ayant un but précis : le tirage du texte précédemment pensé, parlé, écrit, lu, composé... Travail toujours réclamé comme une faveur inappréciable, plus prisé même que les jeux de récréation, puisque l'équipe à l'imprimerie, sans se soucier de l'heure de sortie, achève son travail avec le même sérieux et la même app