Un auditorium dans la classe Tâtonnement expérimental dans lappropriation dun outil audiovisuel : l'appareil photo Enregistrer, filmer, mais c'est un jeu d'enfant L'audiovisuel a un rôle important et spécifique dans le pouvoir thérapeutique de l'expression libre
Quand la communication scolaire se conjugue avec la communication sociale
Introduction à un moyen d'expression et de communication audiovisuel par un groupe d'adolescents |
J'ai réalisé un auditorium
Travailler en ateliers en
classe homogène ou travailler en ateliers en classe unique amène souvent à faire un
choix de ceux-ci en fonction de la grandeur de la classe, de la disposition des locaux,
des effectifs...
Et souvent l'audiovisuel
est sacrifié car il demande un espace approprié si on ne veut pas déranger le reste de
la classe...
Aussi créer au cur
de la classe un auditorium permanent peut être la solution à une meilleure intégration
de l'audiovisuel dans notre pédagogie.
La boîte de dérivation
qui permet de brancher quatre casques d'écoute fut le point de départ de cet auditorium.
Le plan ci-joint montre
une manière simple de le fabriquer. Celui-ci peut être déplacé, casques et cassettes
rangés.
Ainsi, dans ma classe
unique grands et petits ont découvert casques et cassettes... et la joie d'être « seuls
» prisonniers du monde sonore.
Gadget ou outil ?
Mettre quatre casques en
série pour écouter, c'est facile, mais est-ce un outil ou un gadget ?
Gadget, l'auditorium le
sera s'il est un beau meuble trônant dans une classe, outil il deviendra si on en saisit
toute sa valeur.
Outil discret et
très maniable
Des casques d'écoute en
série, un magnétophone à cassettes, et une gamme variée de programmes sur cassettes
sont pour l'enfant d'un emploi très facile. Le maniement du magnétophone n'est plus un
secret pour beaucoup. Personne n'est dérangé. Discrètement, l'atelier est occupé. Seul
le maniement des touches du magnétophone signale une présence à l'auditorium.
Outil
d'imprégnation
L'enfant baigne dans un
monde sonore. Ne réagit-il pas aux spots publicitaires de la télé, à telle ou telle
musique d'un générique ? Ne fredonne-t-il pas le dernier refrain à la mode ? Il s'est
imprégné de ce monde sonore.
Alors pourquoi pas à
l'école avec l'auditorium. En offrant un grand choix de cassettes, l'auditorium pourra se
substituer à l'enseignant qui n'interviendra qu'en conseiller.
Un enfant dyslexique
écoutera une cassette de sons et de mois accompagnée d'une fiche lui permettant de se
corriger. Et cette cassette pourra être reprise plusieurs fois...
De même un document
sonore (B.T. Son) sera mieux compris car avec une cassette, on s'arrête, on revient en
arrière, on réécoute...
La poésie et le chant
s'apprécieront d'autant plus que l'enfant pourra écouter, chanter les mots et se laisser
bercer par la musique des vers ou des notes.
Outil
d'individualisation ou outil de groupe
Seul, à deux, trois ou
quatre, l'enfant peut occuper l'auditorium et travailler sans déranger.
Ce peut être une B.T.
Son qu'on écoute à quatre ou une lettre sonore des correspondants qu'un seul veut
entendre.
Ce peut être encore une
acquisition « plus scolaire » qui peut être proposée ou un conte que les petits (en
classe unique) vont pouvoir savourer sans gêner les grands.
Outil de conquête
de l'audiovisuel
Conquête de
l'audiovisuel certainement car l'auditorium en s'intégrant dans la classe, au même titre
que la bibliothèque, ou l'imprimerie, offre à ceux qui avaient « peur » des produits
audiovisuels, la possibilité de s'en servir à tout moment.
Finie, l'écoute
obligatoire pour tous, à un moment donné, fini l'isolement dans un couloir ou un
réduit, l'auditorium balaie les préjugés défavorables, et l'audiovisuel s'installe en
classe. La variété des documents sonores va pouvoir enrichir et compléter le monde de
l'écrit.
Un outil
multi-média
Un outil multi-média
associe des documents sur des supports différents mais complémentaires image -son -
écrit.
L'auditorium favorise
l'utilisation de ces outils multi-média (comme la B.T. Son), mais aussi comme d'autres
outils existants ou à créer. Pouvoir lire une B.T.J., en écoutant le texte enregistré,
ou des commentaires sur telle ou telle photo, pouvoir écouter une histoire en la suivant
sur un livre ou dessiner le conte entendu, l'auditorium le favorisera.
J'ai copié à partir
d'une bande « mère » préalablement préparée des cassettes de chants, poésies,
contes, jeux sonores, cris et chants d'animaux ou d'oiseaux, B.T. Son, D.S.B.T., disques
I.C.E.M ...
Des fiches de travail
complètent les cassettes. Elles sont regroupées dans des classeurs (format écolier).
L'atelier fonctionne en
permanence... Petits et grands de la classe unique s'y relaient. Dans notre préfabriqué,
très éclairé, l'audiovisuel a maintenant droit de cité.
Jean-Pierre Jaubert
Quelle place peut
tenir le processus d'apprentissage par tâtonnement expérimental dans l'appropriation
d'un outil audiovisuel ?
Si le tâtonnement
expérimental s'apparente, par bien des aspects, à une démarche épistémologique, il ne
s'agit nullement d'amener ou pire, de laisser les enfants redécouvrir eux-mêmes les
acquis de toutes les générations qui ont précédé. Mais, néanmoins de découvrir, par
l'expérimentation, dans les limites de leurs possibilités, les principes scientifiques
et de comprendre la démarche des inventeurs successifs.
En 5e :
La photo... Mystère... puis intérêt acquis
Première heure de
cours
J'intrigue le public
d'élèves :
« Dans l'escalier
sombre de ma cave, j'ai vu se dessiner sur le mur, en couleurs, la tête en bas, la maison
de mon voisin... et le voisin qui marchait. En obturant de la main, j'ai vérifié que
l'image passait par le trou de la serrure ».
On en parle. Au cours de
la discussion, Martine transpose :
« Les hommes
préhistoriques, dans leur grotte sombre... pourvu qu'il y ait un petit trou dans les
rochers... »
Allons donc !
L'image est naturelle ?
Je propose le schéma au
tableau... et... un garçon celui-ci :
Et nous définissons les
conditions par rapport à l'observation dans l'escalier de la cave :
a) une boite fermée, b)
noire, c) un orifice petit, d) un fond transparent.
A EXÉCUTER EN
« DEVOIR DU SOIR », SANS PLUS DE COMMENTAIRES.
Deuxième heure de
cours :
Une quinzaine
d'appareils (sténopé) sont faits. Réflexion unanime : « Ça ne marche
pas ! »
Il est vrai qu'ils
regardaient dans la boîte en collant l'oeil à l'orifice. Moi, je regarde à l'envers et
je constate : « Ça fonctionne ». On reprend, on discute, on essaie...
Par tâtonnements successifs, on établit au tableau le schéma suivant :
On
« imagine » les améliorations possibles à exécuter en « devoir du
soir » :
a) Agrandir
le trou ?
b) Peindre
en noir l'intérieur.
c) Éclairer
l'objet.
d) Image
floue : rapprocher l'orifice du papier calque (système « en tiroir »)
e) Calque
plus ou moins épais.
f) Mettre une loupe
devant l'orifice.
Il reste du temps sur
l'heure de cours. Je déballe ma science et mes documents :
a) La
chambre noire au XIIIe siècle.
b) Le
singe qui montre la lanterne magique.
c) Les lentilles au
XVIIIe siècle.
d) Niepce et Daguerre
au XIXe siècle.
e) Auguste et Louis
Lumière.
Troisième heure de
cours :
- « Ça
marche ! » : l'un d'eux, en démontant une visionneuse de diapos, s'est
fait un sténopé qui lui donne de grandes satisfactions.
Résultats observés :
a) Agrandir
le trou donne une image plus lumineuse. J'explique le diaphragme et montre le
fonctionnement d'un appareil, boite ouverte, intérieur noir.
b) Les
trois sténopés-tiroir montrent la possibilité de la mise au point d'une mise au point
de l'image. Voyons aussi sur l'appareil, la mise au point de la distance.
c) Observation de la
lentille et de la vitesse de déclenchement.
Mais passons à l'autre
question : comment conserver l'image ?
Au début du cours,
j'avais mis sur une table une feuille de papier d'écolier, puis une gomme, un crayon, des
ciseaux posés sur la feuille. Maintenant, la feuille est brune et porte en blanc l'image
des objets posés.
Surprise et mystère,
à nouveau.
Je verse dans le fond
d'une pelle à poussière un peu de nitrate d'argent. Les enfants viennent y mouiller des
feuilles de papier qu'ils sèchent rapidement à l'abri de la lumière.
A EMPORTER, POUR
« DEVOIR DU SOIR ».
Quatrième heure de
cours :
Ils montrent ce qu'ils
ont réalisé : leur photogramme au nitrate d'argent sur papier d'écolier. Mais...
l'image s'efface ! Je les emmène alors au laboratoire, et fais devant eux un travail
rapide : révélateur - fixage -rinçage. C'est compris. Ils reviendront seuls au
labo et se serviront du matériel sans erreur, avec ordre et soin, sans autre
apprentissage. Je leur distribue des restes de paquets de papier photo (périmé : peut
être obtenu gratuitement chez un photographe), à utiliser chez eux, en « devoir du soir
»). Pour moi, c'est fini. Pour eux, ça continue. Pendant mes cours, il y en a encore
deux ou trois, à tour de rôle, qui passent au labo développer leurs essais. Des
tâtonnements, et puis des progrès. Mais ? Comment, chez eux, ont-ils installé des labos
de fortune, pour utiliser leur papier, sous lumière jaune ou rouge ? Mystère des «
devoirs du soir »...
Gabriel Barrier
La place nous manque ici,
pour analyser en détails la démarche de Gabriel. Soulignons simplement le rôle
déterminant qu'a joué l'enseignant :
- Dans le déclenchement
de la curiosité des enfants.
- Dans la structuration
des hypothèses émises à partir de la question de départ.
- Dans l'équilibre
délicat à établir entre les vérifications concrètes proposées aux enfants « en
devoirs du soir » (une heure de cours... c'est court !) et les apports de documents ou
les « démonstrations ».
Le problème devient,
évidemment encore plus complexe, lorsque le même professeur entame volontairement une
démarche qui va conduire à l'apprentissage pratique du développement des photos et
permettre simultanément un entraînement à la maîtrise de la prise de vues.
Enregistrer,
filmer, mais c'est un jeu d'enfant !
« Si on pratique
l'audiovisuel, il faut le connaître en tant que système et comme des appareils qu'on
sait faire marcher. Il est indispensable à l'utilisateur d'un appareil audiovisuel comme
du conducteur d'une automobile, de bien maîtriser le fonctionnement de son engin ».
Pierre Schaeffer
A titre d'exemple voici
une fiche sur l'emploi du magnétophone :
Enregistrer est un jeu
d'enfants (à preuve Sabine 7 ans - écoutez Cassettes Radio-France SON 060)
1. Le
magnétophone
Qu'il soit à cassette ou
à bande d'abord l'équiper d'un bon micro. Nous avons testé et adopté un micro
omnidirectionnel bien adapté à l'acoustique des classes (vente C.E.L.). Votre
magnétophone à bande sera de préférence à deux pistes.
Les pistes correspondent
aux têtes magnétiques, pour l'usage en classe choisir un magnéto « deux pistes », la
qualité sonore est meilleure que pour un « quatre pistes ». Pour permettre le montage
par coupage de bande n'utiliser qu'une seule piste (piste 1 pour un magnéto « 4 pistes
»).
2. Les bandes
magnétiques:
Choisir les plus
épaisses parmi celles que tolère votre magnéto, elles seront plus solides (le plus
souvent des « standard » ou « longue durée » à la rigueur).
3. La prise de
son
a) En direct
Montrer à
l'enfant preneur de son (magnétophone branché à l'appui) comment, après avoir enroulé
1, 2 ou 3 tours de fil autour du petit doigt, en laissant une boucle, tenir le micro tout
simplement sans le serrer mais SURTOUT éviter de pianoter sur le corps du micro, de le
triturer et de jouer avec le fil ou le micro ce qui a pour effet (écoute au
magnétophone) de provoquer des bruits épouvantables.
Ne pas frotter le
fil du micro sur les vêtements.
Pour la parole,
placer le micro à 25-30 cm de la bouche de l'interlocuteur.
Attention au vent
! Dehors, tourner le dos aux courants d'air et en général mieux vaut s'abstenir si le
vent souffle.
Contrôler le
niveau d'enregistrement sur le cadran du vu-mètre.
L'aiguille ne doit
pas passer dans la zone rouge. Un bouton, le potentiomètre d'enregistrement, permet de
régler les niveaux. On peut aussi, sans toucher au potentiomètre, reculer le micro de la
source sonore.
b) Avec câble de
liaison
(câble de copie) entre
le magnéto et un poste de radio, de télé, un pick-up ou un autre magnéto. Posséder
les câbles de liaison adéquats (rien n'est universel). Régler le niveau
d'enregistrement à l'aide du potentiomètre.
c) Imposer deux règles
dans les débats
1. Celle
de nous taire, de lever le doigt si l'on désire intervenir.
2. Celle du temps (15
à 20 mn maxi). (Si l'on n'a pas dit dans ce temps imparti ce que l'on avait d'essentiel
à dire peut-être n'y avait-il pas grand chose à raconter ?)
4. Monter
La mise en ordre se
fait en classe.
On repère les séquences
en notant avec précision le déroulement de la bande. On élimine toutes celles dont la
qualité technique est défectueuse. On fait un plan avec les séquences qui restent. On
fignole en supprimant les bruits parasites, les bafouillages. Un document sonore ne doit
pas durer plus de 10 mn si l'on souhaite une écoute attentive.
5. Pour couper
On coupe en face de la
tête de lecture avec des ciseaux magnétiques (en bronze). On colle les deux bouts avec
du ruban adhésif spécial, en biais de façon à éviter un blocage de la bande en cours
de défilement. On colle ce ruban adhésif sur la face brillante de la bande, la face mate
est celle qui porte l'oxyde ferrique. Pour les petits, le maître au début aide bien plus
au repérage et colle le morceau d'adhésif.
6. Entretien
Ranger le micro à l'abri
du bruit (dans une boîte, un sac de plastique). Lui éviter les chocs. Net toyer les
têtes magnétiques à l'alcool à 901. Mettre les bandes à l'abri de la poussière
(elles se chargent facilement d'électricité statique).
7. Vers les
correspondants
Nous écoutons une fois
encore, ce qui nous permet de retirer encore quelques bruits, quelques bafouillages.
Une dernière écoute et,
satisfaits de notre travail, nous effectuons sur cassette une copie de 7 minutes pour nos
correspondants. Les enfants savent maintenant comment on peut manipuler la langue orale,
comment arranger un message verbal, qu'on peut tricher même si nous ne l'avons pas fait,
qu'on peut supprimer les hésitations du bégayeur, qu'on peut faire dire le contraire...
Ils savent parce qu'ils
sont RICHES de L'EXPERIENCE.
Claude Curbale Jean-Louis
Maudrin
8. C'est en pensant à
toutes les exigences d'une bonne communication qu'a été élaborée la fiche sur :
LES ÉCHANGES
INTERSCOLAIRES AVEC
BANDES MAGNÉTIQUES
(Consignes pour les
débutants... et les autres).
L'engagement de
correspondre avec régularité, maximum de quantité et de qualité, fidélité,
hônneteté est SOUS ENTENDU mais ne doit pas être perdu de vue.
N'oubliez pas de RENVOYER
LES DOCUMENTS qui ne vous sont pas donnés expressément (surtout les documents sonores
originaux). Ne les effacez pas, ne les abîmez pas... ils ont un grand prix pour leurs
auteurs - peutêtre aussi pour notre collection coopérative et leur perte serait
IRRÉPARABLE.
Si vos appareils
disposent de plusieurs vitesses de déroulement (19 cm seconde, 9,5 cm/s, 4,75 cm/s...
etc.) choisissez de travailler avec la PLUS RAPIDE qui soit commune avec celle de votre
partenaire.
Il est toujours
préférable de travailler sur une seule piste (en cas de montage l'autre ou les autres
sont saccagées la plupart du temps et irrécupérables).
Si, malgré tout VOUS
TRAVAILLEZ sur DEUX PISTES, indiquez-le par écrit sur la bobine, sur chaque face
considérée et placer en fin de première piste une amorce rouge (convention très facile
à comprendre).
SI VOUS AVEZ 4 PISTES -
ce qui n'est pas un avantage contrairement aux apparences - et que votre PARTENAIRE se
trouve en possession d'un appareil à double piste, N'ENREGISTREZ QUE SUR LA PISTE n° 1
et sur la n° 4 au maximum afin de lui éviter d'entendre EN MÊME TEMPS soit les pistes 1
et 2... soit les pistes 3 et 4 l'une des deux lue à l'envers ou à reculons, si vous
préférez... ce qui est très gênant pour la compréhension !
ENTENDEZ-VOUS avec votre
partenaire sur le rythme des échanges, mais aussi sur le diamètre des bobines
échangées.
GARDEZ SI POSSIBLE CHACUN VOTRE MATÉRIEL
D'ÉCHANGE.
NE DÉPASSEZ PAS DES
ENVOIS SONORES DE PLUS DE 12 A 15 MINUTES. Un bobineau de 5 mn par semaine a un
retentissement plus efficace qu'une indigeste mouture de 60 mn par mois.
Raymond Dufour
Les moyens
audiovisuels ont un rôle important et spécifique dans le pouvoir thérapeutique de
l'expression libre
Introduit et utilisé
avec toutes les précautions nécessaires, sans chercher à jouer les «
apprentis-sorciers », ni se prendre pour un psychiatre, ou un psychothérapeute, le
magnétophone, en particulier, peut contribuer efficacement à la résolution de certains
problèmes d'ordre psychologique.
Les deux témoignages qui
suivent insistent bien sur tout ce qui « environne » l'action de l'outil audiovisuel,
lequel n'est donc jamais qu'un des agents permettant de telles évolutions.
Magnétophone et
expression
Le magnétophone n'a pas
été l'élément déclencheur de la créativité orale dans ma classe. En effet, nous
avions acquis tant d'élan sur le front de l'expression écrite, de la création
littéraire orale collective et de la gymnastique que naturellement, cela devait gagner
également l'oral. Mais deux circonstances ont sans doute particulièrement contribué à
son explosion « atomique ». En effet, au cours de mon adolescence, j'avais eu des
problèmes de parole. Et cela m'avait par conséquent, rendu très sensible à ce domaine
d'expression. Or, il s'est trouvé, précisément, que les petits Bretons, de ce
temps-là, surtout ceux « côté campagne » étaient très limités sur ce plan et, pour
ainsi dire, mutiques. Il y avait donc, là, un problème préoccupant auquel je me
trouvais dans l'obligation de fournir une solution. C'est dans cette intention que j'ai
décrété, unilatéralement, d'introduire une heure quotidienne de techniques parlées
dans ma classe, suivie d'une demi-heure d'expression-création chantée et musicale.
Avant d'aller plus loin,
je veux souligner un point particulier. On se figure peut-être maintenant que ce
problème de la parole a disparu depuis longtemps. Mais je crois que l'on se trompe si
l'on croit que les enfants parlent : non, ils bavardent : ils restent au niveau de
l'écume. Et ils ont peut-être besoin encore plus qu'avant, d'accéder à leur parole, à
leur expression profonde et véritable. Mais les enseignants tels qu'ils ont été
sélectionnés, tels qu'ils sont enfermés dans leurs peurs peuvent-ils être sensibles à
cet aspect du problème. Comme le dit Roger Gentis, ce qu'ils ont à faire essentiellement
c'est étouffer la parole des enfants. Alors, on leur a appris, pour commencer, à
étouffer la leur propre.
Lorsque le magnétophone
est présent, surtout au début, cela crée comme une tension, comme une exigence de
rigueur, c'est comme si l'enfant se disait inconsciemment : « Attention pas question de
se laisser trop aller à faire n'importe quoi. Et cette légère tension permettait au
message d'être plus approfondi et plus facilement perçu.
Mais attention, ce
n'était qu'une légère tension que l'on pouvait accepter sans fatigue et sans
perturbation parce que, parallèlement à cela, il y avait la folle liberté de
l'émission sans enregistrement. C'est-à-dire qu'on avait tellement l'occasion de se
libérer de l'exigence capitaliste de production qu'on pouvait accepter d'y revenir sans
renoncer aux plaisirs mais en s'en créant d'autres, d'une autre sorte.
Ajoutons que ce rien de
sérieux introduit par le magnétophone devait accompagner l'arrivée de l'appareil que je
transportais avec beaucoup d'efforts. Ce n'était pas rien. C'était un appareil de poids
qui n'incitait pas à un laxisme échevelé.
Mais je voudrais insister
sur un deuxième aspect qui ne me paraît pas avoir jamais été sérieusement pris en
compte. Il s'agit de ce que j'appelle l'aspect confident, pour ne pas dire l'aspect
magique du magnétophone. Il semble qu'il y ait là quelque chose que l'on retrouve au
niveau de la relation de l'enfant avec l'ordinateur. C'est un interlocuteur qui ne semble
pas avoir de désirs propres, qui ne semble vouloir rien imposer et qui, par dessus tout
semble « régulier » et disponible. Pourtant, l'enfant sait bien qu'on pourra écouter
le message qu'il livre puisqu'il a l'expérience de l'enregistrement. Mais il s'en moque ;
il se laisse aller au présent de la situation et elle est tellement satisfaisante. En
fait il semble que ce soit surtout au niveau de l'inconscience que s'origine le plaisir.
Une telle occasion ne se rate pas. Et même si le message reste totalement symbolique et
indéchiffrable, quelque chose de réel s'est manifestement exprimé. Et parfois, on
pourrait dire : « Enfin ! » Et cela transforme des choses. J'en veux donner trois
exemples :
Voici Christian, petit
Parisien de 7 ans et demi qui vient d'arriver dans ma classe, à 500 km de sa mère qui
est en instance de divorce et de ses trois petites surs.
Un matin, en rentrant de
récréation, cinq ou six garçons proposent la dernière invention orale qu'ils viennent
de réaliser dans la cour. Cela me paraît si riche que je décide d'apporter le
magnétophone l'après-midi. Parmi eux, il y a Christian dont la simple phrase « Le petit
balai s'est marié avec la vache » a déclenché l'hilarité générale. Quand son tour
vient, je l'installe, comme les autres, un casque sur les oreilles et le dos presque
tourné à la classe. Et au lieu de cette simple phrase il dit avec beaucoup de silence,
de difficulté, de déglutition, bref d'angoisse, les paroles suivantes «
Alors... le petit balai s'est marié avec la bouteille... la bouteille s'est cassée...
alors, la bouteille ne pouvait plus vivre... Et alors... le petit balai s'est marié avec
un autre balai. Et l'autre balai s'est cassé aussi... Alors... la vache arriva se
marie... avec le petit balai... Et, alors la vache... elle se tua car elle en avait marre
de le petit balai... Et alors le petit balai va chercher un cochon et alors le cochon
s'est marié avec le petit balai... Le petit balai se maria avec le cochon... Alors le
cochon ne voulait plus vivre avec le petit balai. Le petit balai se tua et... alors... y
en a plus de petit balai... alors ... le cochon va se marier avec une autre vache et alors
la vache et le petit cochon faisaient toujours la bagarre et... alors. Le petit cochon
prend les pattes de la vache et la vache tombe. Et alors, la vache, de ses cornes tue le
petit cochon. »
Et c'est certainement la
situation - magnéto, casque, dos tourné à la classe - qui a déclenché tout cela qui
n'était absolument pas prévisible. Le magnétophone a joué le rôle de média pour
l'émergence de l'angoisse profonde de l'enfant.
Une autre fois, alors
qu'on venait d'inventer la poésie, Pierrick lève le doigt une seconde pour venir
improviser à son tour devant les autres, mais il baisse aussitôt la main nerveusement,
je l'ai vu. Je dis « Pierrick, viens !! «, le micro est sur une boite en carton,
elle-même posée sur une chaise, face à la classe. Et voici ce qu'il dit : « Y avait de
la neige - Je marchais dans la neige J'ai vu un petit chat - Je lui ai dit : « Tu veux
rentrer » Mais il n'a pas voulu - Alo s, après je l'ai vu Il était tout blanc comme un
bonhomme de neige - Je suis parti vite me cacher Et après je suis rentré profond dans la
neige, très profond dans la neige - J'étais bien au chaud dans la neige - Mon père est
venu avec une tranche - Et il a coupé ma tête et je ne voyais plus rien -Il a continué
et après il m'a cassé ma main - Et après c'était l'autre main - Et après c'était les
deux pieds et je ne pouvais plus bouger ».
Pour moi c'est encore la
présence du micro et la semi-barrière de la boîte et du dossier de la chaise qui a fait
oublier les camarades. Alors l'enfant peut laisser monter sa parole profonde. Et
contrairement à Christian dont la catharsis a été beaucoup plus longue, il semble bien
qu'il y ait eu une catharsis ce jour-là, c'est-à-dire une expulsion symbolique de son
problème principal puisqu'il y a eu, à la suite une transformation, sur beaucoup de
plans de cet enfant.
Enfin, il faudrait
également signaler l'usage que font certains camarades de l'Éducation spécialisée du
magnéto à pile. Ils le confient à un enfant qui peut dans l'isolement régresser à
volonté au niveau des a - re - a -re, caca, pipi puis il rend le magnéto après avoir
effacé la bande.
Il m'est souvent arrivé
de sentir que l'émission au micro avait fait monter des profondeurs des bulles
oppressives qui venaient ainsi éclater à la surface de l'être. Mais, comme le
recommande Jacques Levine dans la post-face des « Dessins de Patrick », je me situais
toujours dans la zone n° 2 qui permet l'expression sans interpétation. J'ai donc voulu
insister sur cet aspect sollicitation du magnétophone. Mais je me demande, après tant
d'années, pourquoi cette dimension n'a pas été prise réellement en compte.
Paul Le Bohec
De la parole qui surgit
parfois...
... Quand on prend le
parti de l'expression libre, de techniques libératrices, d'aménagement coopératif du
milieu, le parti de l'éducation et non celui de l'enseignement.
Les quelques pages qui
suivent expliquent comment des enfants ont pu dire ou chanter ou écrire ces choses «
chargées de sens » et qui nous semblent être des éléments importants de l'éducation.
Les maîtres disent tous : « Nous ne sommes
pas des psychothérapeutes et ne tenons pas particulièrement à l'être ».
Et pourtant, une autre
dimension est introduite ici, qui fait éclater les notions étroites et sclérosées de
« méthodes », « d'apprentissages scolaires », « d'intelligence ». Cette dimension
pourrait bien être la plage floue et fluctuante qui n'en finit pas de faire jacasser sur
le « normal » et le « pathologique », « l'éducateur » et le « psychanalyste », «
ce qui relève de l'éducation », et « ce qui relève de la thérapie », etc.
Nous nous sentons
concernés par cela. Et c'est pourquoi nous publions « un peu de cette parole » qui est
une façon de poser une question, sans que la façon même de la poser, bouche l'accès à
sa réponse.
Qu'on ne s'y trompe pas.
Si ces enfants parlent, c'est parce que le milieu le permet. Ce milieu c'est celui qui
appartient aux enfants, celui dans lequel ils peuvent se retrouver en tant que sujets
confrontés à leurs questions, à leur manque, à leur devenir, c'est le milieu où peut
émerger leur passé et leur présent remodelé, reformulé, à l'abri momentané de la
chappe institutionnelle de l'école. Ce milieu, c'est aussi le maître qui abandonne son
personnage pour vivre plus sainement avec les enfants. Ce milieu, ce sont les techniques
qui l'aident (au maître), à offrir des circuits nombreux et variés, pour que se
véhicule jusqu'au grand jour la houle trop souvent réprimée des forces profondes de
l'être, des éléments indispensables pour qu'il accède à la culture, c'est-à-dire au
langage et à la communication.
Le français et le calcul
prennent alors un autre sens. Les enfants se sentent concernés dans le même temps où
l'école, elle, non.
MAGNÉTOPHONE ET
CRÉATION SONORE DANS UNE CLASSE DE PERFECTIONNEMENT
Depuis 14 ans j'ai une
classe de perfectionnement (15 élèves de 7 à 12 ans, de niveaux Section Enfantine à
Cours Élémentaire 2, année). Les enfants y restent plusieurs années. Nous occupons un
préfabriqué nanti d'un couloir.
En début d'année tout
le matériel n'est pas en place. Seuls la cuisinière, la panoplie d'outils, la
bibliothèque, l'atelier peinture et le magnétophone sont installés. Le reste
(imprimerie, limographe, fichiers, documentation, encres ... ) sort ensuite en fonction
des besoins. Les décisions concernant l'ensemble de la classe sont prises au conseil de
coopérative. Très rapidement des moments de paroles apparaissent (quoi de neuf ?,
conseil, présentation de t'au vaux), bientôt suivis par le choix et la misé au point
des textes pour le journal scolaire ateliers, les enquêtes, le travail individualisé.
Précisons que j'utilise
le magnétophone en classe depuis 18 ans. En 1965 après l'achat de mon premier appareil
j'ai fait un stage audiovisuel I.C.E.M. Depuis j'ai participé à l'encadrement de 8
autres. Je sais donc me servir de l'appareil et réparer les erreurs habituelles.
Le magnétophone à bande
- 2 pistes - siège près de la porte sur une table roulante. Le micro est fixé sur un
pied d'appareil photo coincé dans un support de parasol. Nous disposons d'un
câble-rallonge de 5 m pour le micro et d'une bobine de 10 m de fil pour l'alimentation au
secteur, on peut soit se faire entendre par les autres en enregistrant dans le couloir,
soit enregistrer pour soi tout seul, soit procéder à un enregistrement public dans la
classe avec l'accord du groupe.
Nous n'utilisons pas de
craie, mais des feutres, sur de grandes feuilles de papier. Pas de poussière, ennemie de
la bande magnétique et de l'appareil !
Placé devant tout le
monde, le magnétophone est dès le début un outil privilégié de la classe : nous
écoutons nos productions et des réalisations très variées d'autres enfants. Les
enfants sont très vite accrochés. La machine gagne en intérêt ce qu'elle perd en
mystère. Elle est utilisée à la demande des enfants et à la mienne pendant le « Quoi
de neuf ? » (entretien matinal), les débats ou le conseil, et pendant les ateliers
(musique, théâtre radiophonique, chants libres, récits) dans le couloir. Les
enregistrements sont écoutés au cours du moment de présentation de travaux, critiqués,
retravaillés en atelier si nécessaire (éventuellement par montage). Ceux qui ont été
sélectionnés sont envoyés à nos correspondants, au même titre que les lettres, les
albums ou les recherches de math. Nos « corres » nous retournent leurs remarques, et
leurs réalisations, dont nous discutons. Chaque jour la date est annoncée au début du
premier enregistrement. Les auteurs écrivent leur nom sur une feuille qui ira dans le
livre de bord de la classe. Les bandes magnétiques sont achetées avec la Caisse de
coopérative.
Pour les enquêtes nous disposons dans l'école d'un magnéto à bande portatif.
Le matin le responsable
du magnéto installe le matériel. C'est lui l'ingénieur du son : il règle les
potentiomètres, donne des conseils. C'est moi qui le forme. Sa compétence doit être
reconnue au cours d'un essai d'une semaine. S'il a l'intention de démissionner il doit
former son successeur. Le soir il range le matériel et signale s'il manque de la bande
magnétique. Pour les discussions collectives il est doublé d'un preneur de son. Celui-ci
doit veiller à ne pas faire de bruit avec ses doigts sur le micro et à le tendre à 30
cm environ de celui qui veut intervenir. Évidemment les difficultés d'organisation sont
traitées par le Conseil de coopérative.
GHISLAINE CHANTE
A l'époque j'étais à
Compiègne. Nous allions souvent travailler en forêt. J'emportais une minicassette.
Le 13 mai (!) Ghislaine,
9 ans et demi, petite fille triste, peu loquace, plutôt suiveuse que meneuse - vient
enregistrer un chant libre. Depuis le printemps elle semble
se dégourdir un peu...
Quand j'étais à peine
née
Il faut que j'aide ma mère
Il faut que j'aide ma mère
A peine née
Il faut que j'aide ma mère
parce que ma mère est vieille
et mon père aussi il est vieux
A peine née
Il faut que je fasse la vaisselle
et puis que je
les écoute
parce que ils vont mourir,
ils sont trop vieux
Alors il faut que je les obéisse.
A peine née
Il faut que je fasse la vaisselle
Il faut que je les écoute
Il faut que je les...
que je les guéris
c'est tout.
Ce n'est pas juste
musicalement, mais, emportée par sa mélodie, Ghislaine a pu dire, après avoir pris son
élan, ce qu'elle avait sur sa petite patate de neuf ans et demi.
Qui est cette maman qui
revient souvent ?
D'abord laquelle ? La
vraie est morte de maladie il y a 4 ans. Le père (le vrai) ne s'occupe plus de ses deux
petites filles. Elles ont été recueillies par des voisins âgés qu'elles appellent «
papa et maman ». Ils s'occupent bien d'elles et ils les aiment. Mais Ghislaine, l'aîné,
doit aider à la tenue de la maison car les parents « adoptifs » (en fait les enfants
n'ont pas été adoptés et le « vrai » père ne paie même pas leur pension) sont des
gens de « devoirs ». Le ménage Doit être bien fait, on Doit être poli, obéissante,
propre et tout et tout. Ghislaine fait le ménage, est polie, obéissante, propre et tout
et tout. Il faut bien sinon « ils vont mourir »... et de ça, Ghislaine a l'expérience.
Est-ce qu'une enfant de 6
ans peut voir mourir sa mère sans se sentir un peu coupable ?
Comment ne pas être
triste après un coup pareil, triste et inhibée ?
Si on ne veut pas qu'ils
meurent, ses parents, on Doit bien les « écouter ». Mais cette hésitation à la fin de
l'enregistrement : « Il faut que je les... Il faut que je les guéris », qu'est-ce
qu'elle veut dire ? Je n'en sais rien.
D'autres enfants
enregistrent. Puis Ghislaine revient et chante :
Les arbres ils ont
presque plus de feuilles.
Il y en a qui en ont.
Pourquoi que les autres n'ont pas de feuilles ?
Une petite fille, elle dit aux arbres :
- Pourquoi vous avez pas de
feuilles ?
Et l'arbre répond :
- y en a qui z'ont pris
nos feuilles...
C'est tout.
Tiens, tiens le ton
change.
Les oiseaux chantent
cuicui
pour que les arbres dansent
et la petite fille rigole
et les papillons jouent à la ronde
et les coccinelles dansent autour des arbres.
La paix et la joie
semblent revenues. Effectivement, Ghislaine est gaie, souriante maintenant. Elle va
chanter encore trois chants de même style dans l'après-midi.
Les jours suivants, elle
chante encore beaucoup de la même façon. Elle évolue même vers l'humour...
Ghislaîne prend alors de
plus en plus de place dans la classe.
... sur le moment je n'ai
pas fait le lien entre « quand j'étais à peine née » et le mieux de Ghislaine... Ce
qui est important, c'est que Ghislaine et les autres aient pu dire, sans se paniquer, sans
paniquer le groupe, ce qu'ils avaient à dire.
Extraits de la B.T.R. 9-10 « De la parole qui
surgit parfois »
UNE RECHERCHE SUR LA VOIX
Une élève de la classe
de la directrice entre. Elle parle très vite ; on comprend vaguement qu'elle apporte une
circulaire... ce n'est pas trop difficile, puisqu'elle tient celle-ci !
Dès qu'elle a refermé
la porte, nous éclatons de rire. Jean-Michel déclare : « Elle a dit : bloulou bloulou
! » Le maître suggère d'enregistrer ces drôles de paroles. Jean-Michel bondit devant
le micro et continue son imitation. Hervé vient lui donner la réplique. La conversation
s'installe. José intervient à son tour. Toute la classe est stupéfaite. Les « bavards
» s'en donnent à coeur joie. Ils en rient de plaisir ! L'un d'eux propose :
« tous ensemble » et
on a un beau bruit de volière, de brouhaha de hall de gare, ou de... ou de...
Nous sommes en face d'un
objet sonore nouveau pour nous et plutôt humoristique. Anne-Marie demande : « On réécoute
? » L'effet de surprise s'atténue. Il ne reste que la construction sonore.
On s'est bien amusé.
Mais est-ce bien tout ? N'a-t-on pas domestiqué sa voix ? Ne l'a-t-on pas menée vers des
chemins qui lui étaient inhabituels ? N'a-t-on pas, pour quelques instants, débloqué sa
fantaisie créatrice ?
N'a-t-on pas oublié,
l'espace d'un petit bout de matin, tous les interdits qui chargent notre langage,
retrouvé les cheminements d'un Henri Michaux, la démarche des peintres abstraits ou des
enfants de l'École Freinet explorant les coulures de peinture ?
N'a-t-on pas visité les
limites du verbe et démonté le mécanisme de celui-ci ? Que reste-t-il quand on a
enlevé le sens des mots ? Que se passet-il quand on se trouve oreille à oreille avec une
langue étrangère ? On est face au support, face à la musique de la parole, face aux
intonations. Et cette musique influence le langage et est influencée par lui, comme l'a
dit le Docteur Tomatis, comme le constatent les chercheurs du Laboratoire
d'ethno-musicologie du Musée de l'Homme.
Les voix n'ont-elles pas
été utilisées comme des instruments de musique, conversant entre eux, comme dans «
what love » de Charlie Mingus, et nombre de recherches contemporaines ?
De telles réalisations
ne sont-elles pas typiques de la vie des enfants ? Pourquoi ne rentrentelles donc pas dans
nos classes ?
In Dossier Pédagogique
91-92-93 Musique libre
MUSIQUES « CONCRETES »
Dans l'école nous
échangeons quelquefois des élèves.
Un jour deux élèves de
ma classe sont allés dans la classe de la collègue du C.M.2 pour participer à
l'interview enregistrée de personnes ayant vécu la guerre de 14-18.
A leur retour, ils nous
racontent ce qu'ils ont entendu, mais nous voulons en savoir plus long. Un enfant va
chercher la bande magnétique. Triomphalement, il revient
On met le magnétophone
en route... mais surprise, il sort des bruits bizarres du haut-parleur : une voix piaille,
une autre grogne. On entend en même temps une voix très aiguë et des borborygmes.
Que s'est-il passé ?
Rien que de très courant : sur notre magnéto deux pistes nous écoutons une bande
enregistrée par un magnéto quatre pistes... dont deux pistes sont utilisées, de plus
nous écoutons en 19 cm/s des enregistrements faits en 4,75 et en 9,5 cm/s.
Mais pour l'instant
l'explication technique nous intéresse peu. Tout le monde rit. Denis, un malentendant,
vient coller son oreille contre le hautparleur. Lui aussi apprécie.
Hervé, le responsable du
magnéto - un C.E. L. tripote les têtes magnétiques, les monte, les descend : une voix
grave vient de temps en temps, repart, revient et les rires redoublent.
Puis il pense à la
technique du montage qu'il connaît bien. Il fait tourner les bobines à la main... alors
là c'est encore mieux, il retourne la bande, remonte les têtes magnétiques et passe la
bande à l'envers : la voix est grave, le borborygme aigu, il change de vitesse,
s'affaire... Tout le monde est subjugué, c'est la même bande et pourtant c'est toujours
différent... et c'est drôlement rigolo !
Jean-Patrice : « On
pourrait faire de la musique comme ça ! » Allons-y 1 Jean-Patrice et Hervé essayent :
les créations vocales reviennent dans la classe.
Le groupe des auditeurs
s'effiloche, les tâtonnements des copains sont fortement concurrencés par les ateliers
permanents...
Infatigablement, les
enregistrements sont écoutés, bricolés, on essaie les voix, les percussions, la cithare
trouvée dans une poubelle, on change les vitesses, on écoute la bande à l'envers, on
tourne les bobines à la main.
Je vais chercher le
magnéto de l'école. Je le branche au nôtre - en position de copie, touche pose
enfoncée - quand les enfants veulent enregistrer, il leur suffit de relever cette touche.
Quand les enfants on trouvé un effet intéressant, ils travaillent sur la bande originale
(en la conservant) et enregistrent sur le deuxième magnétophone les effets obtenus.
Les essais dureront jusqu'à la fin de
l'année. Les enfants sont fascinés, moi aussi d'ailleurs, par l'univers sonore qu'ils
explorent. Un seul bruit enregistré peut produire des heures de créations, toujours
renouvelées. Les critères esthétiques sont bousculés, on ne peut plus dire si c'est
beau ou non, si ça plait ou non. Les enfants se trouvent devant l'inouï... devant un
monde neuf dans lequel les facteurs d'échec ont disparu. Quelle impression pour des
enfants de classe de perfectionnement !
Et les oeuvres de Pierre
Henry ou de Schaeffer ne viennent que les confirmer dans leurs recherches.
La musique libre permet
déjà une libération de l'enfant par une expression voilée : l'enfant est masqué comme
derrière un castelet... mais ce sont les mots qui sont déguisés. Cela lui permet de
s'exprimer avec moins de censure, de laisser beaucoup affleurer l'expression de ses
pulsions, sans pour autant se mettre en insécurité, au contraire en utilisant ces
pulsions. La sublimation est de fait dans la musique libre. Mais dans le cas de la musique
concrète, l'expression est encore plus voilée et libérée de toute contrainte
esthétique ou morale. L'enfant est libre devant un monde sans limites, sans interdits. Il
se heurte cependant à la réalité qui est le matériel. Mais sans grand apprentissage,
il arrive à produire des sons qui l'étonnent, le séduisent et l'emportent au-dedans et
à l'extérieur de lui.
Art enfantin n° 71
mars-avril 74
OLIVIER LE POÈTE
Quand Olivier arrive dans
la classe, il est impossible de l'approcher : il se bute, ou fonce sur l'intrus. C'est un
enfant très sensible, inhibé et agressif. A la suite de son frère il découvre le chant
libre, puis le poème oral. Il s'y lance, tête baissée, et produit énormément. Voici
sa quatrième création :
MOURIR EST UN JEU
D'ENFANT Mourir est dans dans un
manteau
Olivier |
|
C'est dramatique d'un
bout à l'autre. Mais il y a des moments très intenses, dans lesquels Olivier se fâche.
Quelques images « surréalistes » pour se lancer... et c'est le déferlement.
Olivier règle ses comptes... en sachant qu'il dit un poème et il retombe sur ses pieds -
ou plutôt sur son fauteuil - et termine par la pirouette » c'est une chinoise
qui m'a demandé ça ! »
Mais ne dit-il pas la
vérité ? N'est-il pas vrai qu'il a toujours quelqu'un sur le râble, à la maison,
à l'école, ne le questionne-t-on pas sans tenir compte de lui au bout du compte ?
C'est clair ! Il est même trahi par les bestioles, qui ne peuvent rien pour
lui !
Et grâce à la forme
poétique il a pu nous lancer tout ça à la figure... et peut-être même parler au nom
de tous les enfants ! Et nous avons pu l'écouter sans nous fâcher. Son comportement
général signifiait ça.
Mais il fallait un lieu,
une ambiance, une forme - la poésie orale - un couloir où l'on est avec les autres en
étant à côté, un confident muet - le magnétophone. Et quel confident ! Il
répète aux autres, si on le veut. On peut détruire, si on le veut, ce qu'on a dit. On
peut rectifier, si on le veut, son message. On peut s'écouter pas uniquement à chaud,
mais après.
Il permet de s'entendre de l'extérieur
(avec un casque) tout en créant. Il joue le rôle de miroir avec en plus la possibilité
de faire intervenir le temps.
Il impose ses propres
lois comme tous les objets, les outils, et ce ne sont pas des lois imposées par les
autres (du moins on l'ignore), mais des lois implicites et fonctionnelles. Il ne fait pas
de cadeaux. Mais le mur auquel l'enfant se cogne offre-t-il des cadeaux ? Pourtant il
faut bien reconnaître son existence, sa solidité sur laquelle on peut compter pour
s'appuyer, et aussi l'existence de l'enfant qu'on est, qui existe puisqu'il a mal.
Tous les poèmes et les
créations sonores d'Olivier, qu'il a présentés au groupe ont été accueillies...
Olivier a été félicité. Par là-même il est devenu un être existant parmi des êtres
qui lui reconnaissent sa propre identité.
A l'écoute de «
Mourir est un jeu d'enfant » on lui a dit : « Il est beau ton
poème ! »... On ne parlait pas du contenu, mais celui-ci était
implicitement apprécié. C'est là un des mérites et des risques de l'Art
Enfantin : parler de « l'art » c'est accepter ou refuser
« l'artiste »... Pour la première fois Olivier avait pu dire ce qu'il avait
sur le cur... Il a quand même enregistré ensuite un chant « anglais »
entrecoupé de « français ». « Français » particulièrement
intéressant. Et un autre chant « anglais » très plaintif, dans lequel il
pleure, crie, si fort que l'on vient voir dans le couloir ce qui se passe, et qui se
termine sereinement, calmement.
Il enregistrera encore
beaucoup de poèmes, de pièces de théâtre radiophonique (c'est spécial : le micro
interdit de bouger trop). Les accessoires sont remplacés par des bruitages. Il inventera
des pièces de théâtre, toujours avec Catherine.
Faisons le bilan de
l'année pour Olivier :
Il est beaucoup plus
sociable, plus maître de soi. Il a progressé un peu en écriture. Pas mal en lecture. En
calcul, il sait manipuler, vérifier sa monnaie. Il se sort d'histoires de calcul, avec
des mesures, des pesées. Il a appris à additionner, soustraire, faire les
multiplications par un nombre d'un chiffre. Il n'a toujours pas beaucoup de goût pour le
dessin. Pour l'éducation physique, il a gagné en assurance et il ne se moque plus des
plus faibles que lui. Il parle mieux et davantage. Son classeur est toujours en désordre
mais il est devenu un chef de file. Il a entraîné Catherine H., Catherine B., Corinne,
Ghislaine, Jocelyne, Marc, Jannique dans son sillage poétique.
Quelques questions au
sujet de l'évolution d'Olivier :
- Est-ce le fait d'avoir dit ce qu'il a dit ?
- Est-ce le fait qu'il ait été accueilli ?
- Est-ce le fait qu'il ait trouvé des copains, des copines ?
- Est-ce le fait des techniques de travail, socialisantes et structurantes ?
- Est-ce mon influence ?
qui ont amené cette évolution ? Je ne peux pas le dire mais ça pourrait bien être
tout en même temps !
Extraits de la B.T.R. 9-10
De la parole qui surgit parfois
ÇA BARDE !
Suite à un incident à
la récréation, les tensions sont telles que le travail se révèle impossible. Pas
question d'attendre le jour du Conseil. Les protagonistes demandent un conseil
extraordinaire. « D'accord je propose qu'on enregistre ». Je m'attends à une
jolie corrida et me tiens prêt à soutenir le président de séance.
La discussion se déroule
à peu près normalement. Les attaques sont dures, on répond vertement, mais on s'écoute
et on parle à son tour. L'un des accusés, Pascal, est preneur de son. Bien que fortement
impliqué, il donne la parole à qui la demande, sans monopoliser le micro, même quand il
est agressé. Le conseil extraordinaire se déroule dans l'ordre.
Comment expliquer
ça ? J'ai l'impression que le magnétophone y est pour quelque chose. Dire qu'il a
joué un rôle de modérateur n'explique rien. Je crois plutôt que le fait d'enregistrer
équivaut à un renforcement de la loi du conseil : le passage à l'acte est
interdit, les créations imaginaires sont peu admises, tout doit passer par la parole, par
les « défilés du signifiant », par le symbolique. N'est-ce pas aussi la
fonction du magnétophone ? Renforcement de la foi qui permet la communication...
D'autre part, comme
l'imprimerie, comme tous les outils, comme tous les objets, le magnétophone a ses propres
lois qu'il impose. Il est sourd aux lamentations et comme un mur (comme je le disais
précédemment) il ne fait pas de cadeaux... Un peu de réel, interdisant les envolées de
l'imaginaire a peut-être joué un rôle de lest dans ce groupe en ébullition ? La
réalité ramène... à la réalité. Ce conseil sera le dernier « conseil
extraordinaire » de l'année, et les belligérants ne s'agresseront plus.
N.B. : Ne nous
enthousiasmons pas trop vite, le magnétophone ne joue pas toujours ce rôle de
modérateur, dans « Qui c'est l'conseil ? » son apparition provoque un
fou-rire.
(Cf. Ca barde, LEducateur
n°4 du 15.11.80).
EDMOND LE MUTIQUE
Edmond, 7
ans : un des petits nouveaux. Nerveux. Fils unique. Mutique l'année dernière au
cours préparatoire. Maman très anxieuse : « Edmond a des problèmes
« pisschologiques », il fait pipi au lit. J'ai consulté un
« pischologue ». Son père était comme lui, il n'a jamais rien appris à
l'école ; c'est ma belle-mère qui me l'a dit. Il se débrouille bien dans son
travail quand même » m'a-t-elle confié, en présence d'Edmond. Les parents sont
timides, mais sont en conflit violent avec leur voisin. Ils ont fait construire un
pavillon, mais depuis, l'usine où travaillait la maman d'Edmond a fermé, et elle ne
trouve pas d'autre employeur. Edmond ne parle pas à son père.
Le premier jour de classe, il ne parle
pas. Le deuxième jour, il répond aux questions en lecture par monosyllabes. Le
troisième jour, il dit qu'il a une histoire à nous raconter : au moment de le faire il
se tait. J'interviens : « Tu as dis que tu avais une histoire, vas-y ! »
Il se lance : « J'ai été chez Mémère, on a été promener... »
Christian, Freddy et moi posons des questions. Nous apprenons qu'il est allé au
cimetière avec son père, sa mère et sa mémère. Je propose qu'on le félicite. Toute
la classe est d'accord.
Le quatrième jour, il
parle encore au « quoi de neuf » du matin. Il a du mal à commencer. Je
l'aide, il raconte la fugue de son chien.
Le cinquième jour, aidé
par les questions de Loïc il décrit la promenade de son chien et les batailles
(sanglantes) de petits soldats qu'il organise chez lui. Je lui propose d'enregistrer, en
ajoutant que s'il le veut on pourra faire entendre la bande à sa mère :
« Elle croit que tu ne parles pas... Comme ça elle t'entendra ! ».
Le sixième jour, il
raconte qu'il construit des châteaux. En mathématique, nous nous classons en porteurs et
non porteurs de lunettes pour nos présenter à nos correspondants. Quand son tour arrive,
il reste pantois, un petit regard malicieux au coin de l'oeil, et ne répond pas aux
questions formulées par les autres pour l'aider. Je lui dis : « Tu sais, si tu
veux embêter ta maman, ce n'est pas comme ça qu'il faut faire : là, tu nous
embêtes, nous ! Allez viens au tableau ! » Il se lève. Il a la braguette
baissée. Je la lui remonte... et il répond correctement aux questions permettant de
remplir le tableau !
Le septième jour il
s'inscrit pour raconter. Sur ma proposition, il essaye d'enregistrer... mais rien ne
sort ! On réécoute. Je dis : « On efface, ca ne compte
pas ! » Il parle alors très très près du micro : « J'ai joué aux
billes ! », Freddy, Eric, Graziella, Lucienne, Christian, Sylvie le
questionnent et il répond. Freddy, le responsable du magnétophone, repasse
l'enregistrement. Tout le monde rit. Edmond se bouche les oreilles, puis se détend,
souriant.
Le huitième jour, il
s'inscrit pour enregistrer. Il raconte ses jeux chez sa grand-mère : il a organisé un
accident, un incendie avec ses petites voitures. La maison a brûlé, mais l'ambulance
s'en est tirée.
Le neuvième jour de
classe, jeudi 28 septembre, il enregistre dans les premiers - il est prioritaire puisqu'il
est nouveau et qu'il parle peu en groupe - une histoire de petit oiseau. Il participe
activement aux discussions.
Le soir sa mère vient le
chercher. Je demande à Edmond, avant qu'il ne la rejoigne, s'il veut que je fasse
entendre ses enregistrements. Il est d'accord. La maman est toute contente. Elle dit
qu'Edmond m'aime bien, et qu'il n'a pas peur de moi. Mais elle est encore inquiète. Elle
veut savoir ce qu'elle peut faire faire à son fils le soir. Je lui dis :
« rien ! », et je propose à Edmond d'emporter des livres de la
bibliothèque, s'il le veut évidemment. Il ne répond pas. Je le fais remarquer à la
mère : « Il vous fait marcher ! » Elle avoue que ce silence la
tracasse...
Edmond n'aura plus de
difficulté pour s'exprimer oralement en classe. Deux ans plus tard il quittera la classe
de perfectionnement pour un cours élémentaire 2e année.
In L'Éducateur n°11 du
15.04.82
Sans le
magnétophone, comment aurais-je découvert le chant libre, les techniques parlées, et a
fortiori la musique concrète ?
Jean-Louis Maudrin
Enfin... ce vieux rêve
commence à devenir réalité :
Quand la communication
scolaire se conjugue avec la communication sociale
Quel rêve ?
Si l'histoire de
l'audiovisuel dans la pédagogie Freinet commence très tôt, par la création en 1920,
dans la Gironde, de la « Cinémathèque de l'Enseignement Laïc », il semble
bien que c'est avec l'idée de la radio que se construit une pédagogie de l'audiovisuel,
telle que l'évoque l'un de ses pionniers tenaces, Raymond Dufour :
« J'avais
rencontré Freinet en décembre 1945 reconstitution de la C.E.L. (72 présents !) et
en 1946 pendant le stage de Cannes, je fus bientôt bombardé responsable de la commission
radio... numérotée 32.
Ma prospection auprès
des porte-paroles de la radio... Weillé, Samy Simon, ne finit par être fructueuse que
lorsque j'ai pu voir, revoir et surtout entendre Jean Thévenot. En le voyant mettre au
point un disque pour son émission « On grave à domicile », il me parut
évident de tenter avec des enfants la gravure sur disque...
1948 Congrès de
Toulouse. Je lance (dans le vide et 1 600 oreilles, et autant d'yeux narquois) ce
défi ! « Bientôt le journal scolaire imprimé sera remplacé par le journal
parlé émis de nos classes » (Rires unanimes) ».
Quels espoirs ?
L'acquis des trente
années de documents sonores illustrés devrait nous permettre d'évoluer à l'aise au
milieu de la multiplication des radios libres. A nous de démontrer qu'une information
correctement recueillie a intérêt à être traitée avant d'être diffusée...
A nous d'aider les
enfants à distinguer l'accessoire de l'essentiel.
A nous de leur faire
comprendre l'importance du choix, de la rigueur, de la concision exigée par une
communication sonore authentique.
A nous de montrer que ce
travail développera une meilleure maîtrise de la langue orale qui ne sera plus fugitive
mais qu'il sera possible de soumettre à une critique individuelle ou du groupe avant de
la soumettre aux auditeurs non scolaires (là voilà l'ouverture sur la vie) qui peuvent
réagir pendant la diffusion...
A nous de montrer que le
direct est difficile mais possible à condition de s'y préparer et de ne pas confondre
expression libre et bavardages...
A quoi bon manipuler des
appareils et des techniques si les productions ne trouvent jamais ou trop peu le chemin de
la communication ?
A quoi bon écrire une
rédaction ou préparer le montage d'une émission si elle doit rester enfermée dans sa
page ou sa bobine au seul bénéfice de quelques privilégiés ???
Gabriel Barrier
Georges
Bellot
Les bahuts à l'assaut
des ondes
La Brèche : revue du second degré
(six mois de radio lycéenne).
Les débuts
L'idée traînait depuis
longtemps : on rêvait sur des schémas d'émetteurs, on devinait les pistes
possibles d'échanges, de correspondance par les ondes...
Pour ma part, j'avais eu
quelques expériences ponctuelles mais très positives avec FR3. Je me souviens en
particulier d'une émission en direct sur les journaux de classe avec des élèves de 1re
il y a quelques années. J'avais constaté la fascination exercée par le direct, le trac
vite vaincu, l'aisance, l'esprit de répartie, les bonheurs imprévus d'expression (que
sous-tendait une solide préparation). On aurait pu continuer : FR3 offrait au groupe
départemental un créneau hebdomadaire. Mais on se méfiait de la radio
« officielle », de l'animateur professionnel. Il fallait aussi y croire
ets'yinvestir. En fait l'idée n'était pas mûre.
Puis il y eut le raz-de-marée
des radios libres, à Bordeaux comme partout, le changement, un réel besoin de
communiquer. A la suite de contacts entre le groupe départemental et une des radios
libres les plus importantes de Bordeaux (par l'écoute et le nombre d'émissions, beaucoup
plus que par les ressources) - radio essentîellement tournée vers la vie associative -
une réunion eut lieu en novembre 1981, sur un projet d'émissions avec élèves du
primaire et du secondaire.
C'est là que naquit
l'idée d'un « projet » d'action éducative pour le second degré. D'où une
nouvelle réunion à laquelle nous avions invité un certain nombre de collègues et
d'élèves de l'agglomération bordelaise (portée de l'émetteur : 15 km environ de
rayon). A vrai dire, nous fumes déçus de nous retrouver avec deux lycées et trois
collèges seulement. D'autre part, il y avait désaccord sérieux de conception entre le
lycée Montesquieu, partisan du direct et le lycée Mauriac qui, en raison des
difficultés de déplacement (élèves habitant dans un rayon de 25 kilomètres) penchait
plutôt pour des émissions pré-enregistrées au sein de clubs radios dans les divers
établissements. Conflit aggravé par les préventions, les images de marque attachées
aux deux établissements, les soupçons de mainmise par des adultes, ou des
« groupuscules »...
Une nouvelle réunion en
décembre permit de rédiger en commun un « projet d'action éducative »,
largement diffusé dans les établissements de l'agglomération, et qui, dans notre esprit
- s'il avait été repris par d'autres, aurait pu augmenter les chances d'avis
favorable... et le financement. C'était sans doute trop tard. Finalement, seul mon
établissement déposa le P.A.E. dans les délais, et reçut une subvention qui permit
l'achat de bandes, cassettes, micros, colleuse...
En fait, notre projet
restait vague : c'était surtout un cadre ; une heure nous était accordée chaque
semaine, le vendredi soir, de 18 h à 19 h (horaire qui émergeait largement dans les
sondages). Mais qu'allait-on y mettre, et comment l'organiser !
Les étapes et les
problèmes
- La première
émission.
Elle eut une publicité
discrète, par prudence... Il s'agissait seulement de présenter l'émission. Or nous
vîmes arriver une quarantaine de lycéens et collégiens. Le petit studio disposait
heureusement de pièces annexes. Nous essayâmes d'endiguer le flot, en faisant venir les
participants par vagues successives autour des deux micros, mais nous finîmes par y
renoncer. Tout de suite quelques jeunes animateurs se révélèrent par leur aisance et
leur à propos, se passant sans problème d'animateur adulte.
Quelques moments furent
salués avec enthousiasme :
- Le choc du premier appel téléphonique : l'émotion de se savoir entendu par les
auditeurs sans visage, la réaction immédiate du studio.
- L'arrivée imprévue au studio d'un lycéen auditeur à qui l'on passe aussitôt le
micro...
Il est difficile de
traduire avec le recul ces quelques moments de la vie intense. Les adultes présents
eurent l'impression que, malgré l'improvisation, le désordre, le trac, la timidité des
plus jeunes, c'était un bon départ, montrant la capacité des participants à se tirer
d'affaire, et le vif intérêt qu'ils prenaient à l'entreprise.