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Dans les précédents numéros de CréAtions, vous avez pu déjà lire des comptes-rendus de «résidences d’artistes» au Collège de Monsempron-Libos (*). Cette pratique qui existe depuis 8 ans, fait partie d’un dispositif qui permet à tous les élèves de fréquenter la production d’artistes contemporains. Ce dispositif complète la visite systématique de tous les élèves du collège aux expositions du Château Prieural (à 10 mn. à pied depuis le collège). Si l’intérêt de se rendre à des expositions semble plus évident, l’accueil d’un artiste permet de comprendre des attitudes et les pratiques spécifiques à chaque artiste.
Cet accueil, qui se renouvelle tous les ans dans l’enceinte du collège pendant une semaine, se fait sur le mode d’un contrat qui est passé avec les artistes, en ayant bien à l’esprit que ceux-ci ne viennent pas en tant que professeurs bis ou animateurs mais «en tant qu’artistes».
Un «contrat» avec l’artiste
- L’artiste dispose d’un lieu dans le collège :
- il sera «à lui» pendant la semaine de résidence,
- il pourra l’aménager à sa manière (ou le laisser en l’état),
- il pourra éventuellement y travailler,
- il sera intéressant qu’il y présente des productions ou des éléments de son travail (carnets de croquis, maquettes…). Au minimum, les élèves devront pouvoir consulter des documents qui puissent témoigner de sa pratique. Ce seront des reproductions, catalogues, press-books, séquences filmées...
- L’artiste s’engage à être à l’écoute des élèves :
- les élèves peuvent venir le voir pendant leurs heures de permanence ou aux récréations, dans le respect du travail en train de se faire et en limitant le nombre de contacts simultanés (les élèves s’inscrivent à l’avance et énoncent par écrit une ou plusieurs questions qui serviront d’entame),
- il accepte de leur parler, de répondre aux questions concernant son travail et d’être particulièrement attentif à ceux qui voudront lui montrer leur propre travail, leurs productions en cours ou lui parler de leurs idées. Il n’est pas obligatoire qu’il leur donne des pistes de travail.
- S’il l’accepte, l’artiste mènera pendant deux jours sous la responsabilité du professeur, un projet commun avec un groupe d’élèves (une quinzaine) qui eux aussi auront accepté de travailler avec lui à plein temps :
Ce projet sera défini comme :
- un projet à penser ensemble, avec les élèves, à l’avance (échanges dès le mois de novembre par Email, par courrier, par vidéo-Mel, etc.).
- un tâtonnement « sur le vif »,
- une idée définie à l’avance par l’artiste et que les élèves ont accepté (échanges dès le mois de novembre par Email, par courrier, par vidéo-Mel, etc.).
L’investissement (finalisé ou non à la fin de la résidence) donnera lieu à une présentation à un public : exposition, installation, performance…, ou à un document (livre, vidéo…).
- l’artiste pourra éventuellement proposer à l’intérieur du collège, dans des lieux qu’il choisira, des « déclencheurs » ou « incitateurs »:
Ce sont des dispositifs pour que les élèves soient sollicités à agir ou à réfléchir, à échanger. Ces propositions devraient prendre en compte le milieu scolaire et l’environnement du collège.
Ce dispositif est financé en grande partie par le collège (LOLF) et par la DRAC dans le cadre de l’atelier de pratiques artistiques. Le Conseil Général complète l’offre en accordant une subvention de fonctionnement à cette opération. Certaines années, d’autres partenaires sont sollicités comme le Foyer Socio-Educatif ou l’amicale laïque… C’est l’association « pôle ressources arts plastiques » du département, l’association « Pollen, artistes en résidence à Monflanquin », qui recherche l’artiste qui viendra en résidence en fonction d’une piste d’investigation que je leur propose (de plus en plus en relation avec les expositions du Château Prieural)
Un thème abstrait comme vecteur d’activité artistique.
«Vertige» est devenu le thème fédérateur de l’année parce que c’était le thème du «Printemps de septembre» à Toulouse, manifestation à laquelle j’ai pris l’habitude d’amener les élèves de l’atelier pour créer ensemble, en début d’année scolaire, un patrimoine commun d’images et d’expériences qui seront la base de notre langage de l’année.
La résidence de l’artiste n’est donc pas séparée de l’activité de l’année, elle la complète.
« La première séance de travail eut lieu dans mon bureau quelques jours plus tard. Il m’a parlé d’emblée d’un prologue qui ouvrirait le film. A Tansonville, dans la chambre du narrateur, on verrait les roses sortir du papier peint, les oiseaux entrer à l’intérieur du mur et, dans le jardin, les arbres avanceraient, reculeraient, imperceptiblement, «comme une sensation de vertige au ralenti »…
Gilles Taurand, scénariste du film de Raoul Ruiz "Le temps retrouvé" à partir du roman de Marcel Proust. Tiré de « Synopsis » (été 1999).
Des productions en dehors de la résidence
En Itinéraire de découverte, 5
« Vertige », sur le mode de la « retouche d’image ».
Elodie, 4e
Des projets individuels à l’atelier : le vertige est une expérience
Une semaine avant Noël :
- Toutes les vitres du hall peintes en bleu pour déstabiliser la perception du lieu par les élèves comme les élèves de l’atelier avaient été déstabilisés lors de leur leur voyage à Toulouse lorsqu’ils avaient appréhendé l’œuvre de Diana Thater « Psyché », un espace immersif.
Atelier. Les élèves recouvrent de pigment,
d’eau et de sucre les vitres du hall du collège.
- Quelques lampadaires recouverts de calque rose pour donner l’impression d’étrangeté
- Une vidéo projetée sur un mur pour donner l’impression de neige qui tombe.
Cela donne l’occasion d’échanges pendant la séquence d’arts plastiques. Les élèves de l’atelier ne sont pas très contents du résultat des vitre bleues car l’effet est moins spectaculaire qu’à Toulouse.
- L’espace sidéral d’Aurélei :. sphères de différentes tailles (les plus grandes de 1m de diamètre) ; éclairages. Les élèves sont invités à visiter l’espace, un par un. Puis en sortant, ils livrent leurs impressions sur le cahier qui leur ai proposé.
- Les portes illusoires d’Amina et Loic : elles s’entrouvrent sur des espaces étonnants (pas forcément figuratifs) à l’identique de celles qui jalonnent les murs du collège. Leur multiplication, leurs changements d’échelles provoquent une sensation de déstabilisation et de vertige.
Amina et Loic, 5e
- Le trompe l’œil de Thomas : sur le mur de la salle d’arts plastiques. une rue en perspective…
- Les escaliers sans fin de Léa : prolongement de l’escalier en le dessinant sur le sol. Au départ, il s’agissait de faire des mélanges d’escaliers pour que tous disparaissent dans la profondeur de l’abîme, mais le projet s’est simplifié.
- deux élèves préparent une expo de leurs « dessins ». Si leurs productions ne rentraient pas au départ dans l’idée de vertige, les derniers s’en rapprochent peu à peu, au fur et à mesure que l’année avance, au contact du travail des autres (cadrages, motifs).
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Des projets « libres » en classes de 3e
- Audric veut recouvrir une salle de feuilles d’eucalyptus afin de donner une sensation de vertige par l’odeur… Il apportera les feuilles d’Eucalyptus, demandera une salle au Principal de l’établissement mais sa performance ne se fera jamais malgré mes différents rappels…
- idées de miroirs et de mise en abîme.
- beaucoup d’idées autour de l’art optique
- peu de choses autour du son, du toucher, de la vidéo…
- Justine réalise un mannequin qu’elle voulait placer sur le toit du collège. Interdiction pour raisons de sécurité.
Elle le placera donc en haut d’un escalier… Le problème consistait à rendre l’expression de l’appréhension (et pas de la chute…).
Pour tester la pertinence de l’attitude du mannequin, il a été aussi envisagé de placer ce personnage dans un endroit pas du tout propice au vertige…
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Justine, 3e
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Soumaya : je pense faire une maquette (une banquise qui se fend). Un homme aura les jambes de part et d’autre des deux parties fendues…
Aouatif : le « jeu de l’élastique ». Une personne tourne entre deux élastiques.
Iker : je vais créer une chose qui n’a pas de fin, où l’on ne voit pas le bout comme un « trou noir »…
Anthony : je vais faire un petit quadrillage noir et blanc pour que cela fasse mal aux yeux.
Vincent : je vais faire une spirale avec une lumière au fond. J’ai décidé de faire ce projet car lorsqu’on regarde des choses comme cela, on est « hypnotisé » donc c’est une sorte de vertige.
Paul : faire pivoter une porte
L’artiste sollicite les mythes
Jagna est arrivée à Monsempron-Libos alors qu’elle menait plusieurs recherches sur le thème de la peur.
1/ Jagna sollicite les élèves
Avant la résidence, Jagna a demandé que soit placée une urne pour recevoir des petits mots anonymes répondant à l’expression « J’ai peur…»
Extraits :
…/
- De perdre les gens que j’aime,
- D’être seul,
- De ne pas réussir ma vie
- D’aller le voir
- D’être timide
- Des critiques…
J’ai peur des ARABES et de Laycal.
J’ai peur de valentin
J’ai peur de Micka (J’ai peur zamazane)
J’ai peur de Chab
J’ai peur d’aller parler a ce ga que je trouve tropbo.
J’ai peur de la mort
J’ai peur d’être seul toute ma vie
J’ai peur quand je saigne du nez a fond
J’ai peur de la souffrance.
…/…
2/ Une artiste qui fait «récolter»
- Récolter des Tatoos
Avant sa résidence, Jagna avait commencé à récolter les décalcomanies que l’on trouve dans les chewing-gums parce que ceux-ci transportent avec eux des images très codifiées, iconographie du fantastique inspirées de la BD, souvent avec un fort potentiel de grotesque et de violence, des images qui transportent nos peurs en quelque sorte.
- les élèves sont très sensibilisés à cette pratique. Ils ont donc commencé à lui ramener des décalcomanies avec des images de tatoos.
- elle a installé un atelier libre devant la salle qui lui était attribuée pour qu’ils réalisent eux-mêmes des images en très petit format
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- Récolter des chewing-gum
- Jagna a pour projet de réaliser un mur de chewing-gums déjà mâchés. Ce serait donc un mur fait de drôles de sculptures, des « modelages » en quelque sorte mais involontaires comme autant de totems à la gloire du stress.
- Opération « mâchage de chewing gums » : Jagna a acheté autant de chewing-gums qu’il y a d’élèves afin d’augmenter sa récolte. Elle voulait proposer cette activité, paisiblement pendant les interclasses de manière à faire sa récolte petit à petit mais, pour se débarrasser de cet acte considéré comme sacrilège dans un milieu scolaire qui « interdit » sans appel cette pratique antinomique de la bonne éducation, le principal a proposé de faire une action unique lors d’une récréation en la « communiquant » à l’avance. Cette opération a été un vrai fiasco. Chaque élève devait recevoir un chewing-gum mais très vite, certains ont transformé cet acte en « orgie », leur but étant d’obtenir le plus de chewing-gums possibles… Bousculades, chewings-gums non rendus, comportements boulimiques et parfois violents … Un énorme impression de vertige ( ! ! !)… A cette occasion j’ai compris que Jagna avait ouvert la boite de Pandore. Seuls une soixantaine de chewings-gums sont revenus.
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Aurélie, 5e
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3/ la production des élèves volontaires
Regarder nos peurs en face
Jagna a travaillé pendant deux jours avec des élèves volontaires…
Le premier jour a consisté à lire les petits mots laissés dans l’urne, à regarder et à analyser les différentes récoltes de décalcomanies et à se demander quelle visibilité leur donner. Ainsi, le groupe a décidé que chacun choisirait un décalcomanie parmi ceux qui avaient été faits et de l’agrandir au maximum pour lui donner une autre dimension.
Le résultat, affiché sur les vitres, sur les murs du hall ou des couloirs pendant le reste de la résidence, donnait à voir irrémédiablement le caractère « caché » de chaque décalcomanie, sa force plastique était maintenant très dérangeante.
Les tatoos agrandis et exposés
Le vertige est une expérience, pas une image
Le deuxième jour, l’investissement a été une invitation de manière à ce que chacun se détermine par rapport à cette notion de vertige.
L’artiste a procédé avec les élèves comme elle procède elle-même, sous la forme d’un remue méninge, par recherche sémantique et documentaire… Le projet ne naît donc pas d’une idée préconçue mais il est le résultat d’un tâtonnement. Certains élèves, peu habitués par cette manière de travailler, absolument sûrs de savoirs « ce qu’il voulaient faire » dès le départ, ont eu du mal à «entrer dans l’expérimentation»…
La matinée a été consacrée à une mise en commun des idées sur le vertige. Le résultat représente 3 à 4 m de tableaux, de mots qui se répondent, se conjuguent, se décomposent ainsi que de petits dessins qui les complètent.
Le tableau commun…

Le tableau commun…
- ensuite, les élèves se sont engagés dans leur projet individuel ou de groupe, Jagna et moi, ayant essentiellement à travailler la motivation ou la nécessité d’approfondissement dans les idées ou dans la technique.
Equilibres de cartes

L’expérience du saut
Conclusion
Comme souvent les résidences celle de Jagna n’a pas été facile car elle a entraîné les élèves dans les territoires inhospitaliers des mythes qui les fondent et de leur critique, car elle a remis en question le statut de l’artiste, celui de ses certitudes supposées (l’inspiration désincarnée), sa manière de travailler (tâtonnement) et la tyrannie du résultat (l’œuvre doit être belle, bien faite et elle doit avoir occasionné beaucoup de travail soigné).
Après son départ, les différentes urnes ont continué à se remplir (celle des mots et celle des chewing-gums) représentant la promesse de nouvelles attitudes de travail et de pensée avec lesquelles les élèves pourront maintenant mieux avancer dans la perspective d’acquérir une expression plus personnelle.
(1) (CréAtions n°94), l'article TIC-TIC
ArTissages, Novembre – décembre 2004 – n°114
Le collège “ sens ” dessus dessous

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