Pour une vraie démocratie participative

Février 2001

On peut s’étonner de voir ce concept de “ démocratie participative ” se répandre dans les discours de nombre d’hommes politiques, de Jacques Toubon à Lionel Jospin .
A l’ICEM, la citoyenneté et la démocratie participatives font aussi partie de nos réflexions.

“ La "démocratie participative" est une formule séduisante, et la tentation est grande d'y voir une forme de démocratie plus élevée, plus élaborée que les systèmes délégatifs par lesquels le corps social se borne à transférer à des représentants son pouvoir souverain, lequel ne s'exerce directement qu'à l'occasion de la désignation de ceux-ci. Il est de fait que la démocratie classique, définie par les libertés de vote, de presse, d'opinion et de circulation, ne constitue guère qu'un "SMIC démocratique " (…)
Le débat sur la démocratie participative porte sur la capacité des sociétés de la fin du vingtième siècle de promouvoir une réelle participation à la vie de la cité. ”
L’enjeu est de taille. “ Il y a des millions de citoyens en France. Pourquoi ne seraient-ils pas capables de gouverner ? Parce que toute la vie politique vise précisément à le leur désapprendre, à les convaincre qu’il y a des experts à qui il faut confier les affaires. (…). Alors que les gens devraient s’habituer à exercer toutes sortes de responsabilités et à prendre des initiatives, ils s’habituent à suivre ou à voter pour des options que d’autres leur présentent. ”
Un certain nombre de villes françaises se sont lancées dans l’expérience des comités de quartiers : Marseille (depuis le XIXe siècle), Lille, (depuis les années 70), et plus récemment Amiens et Nantes.
Le Premier ministre prévoit de proposer, à l’occasion du projet de loi sur la démocratie locale, la mise en place de conseils de quartier dans toutes les villes de plus de 20 000 habitants.
Le mode de désignation des membres de ces conseils reste la question centrale. Que les participants soient désignés par le conseil municipal, élus par leurs pairs, volontaires ou tirés ou sort, va transformer le rôle de ces structures et leur autonomie par rapport aux élus municipaux. Suivant les choix effectués, elles seront façade démocratique ou lieu réel de participation et de pouvoir.
Leur ouverture aux habitants est également un enjeu de taille dans les débats (les séances des comités cités ne sont pas publics).
Interrogeons-nous donc sur ce concept hérité de l’antiquité. “Pour Aristote, souvenez-vous, un citoyen, c’est celui qui est capable de gouverner et d’être gouverné. Tout le monde est capable de gouverner, donc on tire au sort. La politique n’est pas une affaire de spécialiste. Il n’y a pas de science de la politique. Il y a une opinion, la doxa des grecs, il n’y a pas d’épistémè . L’idée selon laquelle il n’y a pas de spécialiste de la politique et que les opinions se valent est la seule justification raisonnable du principe majoritaire.(…) Pour les activités spécialisées –construction des chantiers navals, des temples, conduite de la guerre-, il faut des spécialistes. Ceux-là, on les élit. C’est cela l’élection. Élection veut dire " choix des meilleurs". Là, intervient l’éducation du peuple. On fait une première élection, on se trompe, on constate que, par exemple, Périclès est un déplorable stratège, eh bien, on ne le réélit pas ou on le révoque. Mais il faut que la doxa soit cultivée. Et comment une doxa concernant le gouvernement peut-elle être cultivée ? En gouvernant. Donc la démocratie – c'est important- est une affaire d’éducation des citoyens, ce qui n’existe pas du tout aujourd’hui. ”
On comprend l’intérêt que suscite l’expérience exemplaire du budget participatif (Orçamento participativo) mise en place au Brésil depuis plus de 12 ans. “ Des structures de décisions parallèles au conseil municipal ont été mises en place, permettant à tous les habitants qui le souhaitent de décider vraiment pour leur ville. Et cela marche ! Surtout pour les plus démunis, qui ont trouvé là le moyen de réorienter en leur faveur des ressources publiques qui allaient traditionnellement aux quartiers aisés ”
Cette forme de contrôle social des finances a été imposée par la coalition de gauche conduite par le Parti des travailleurs (PT). Il s’agit là d’une expérience de démocratie directe sans équivalent dans le monde . La satisfaction des citoyens est telle qu’en octobre 2000, le candidat du PT a été réélu, au suffrage direct, à la tête de la mairie avec plus de 63% des voix . L’expérience s’est étendue à tout l’État du Rio Grande du Sul, un espace grand comme la moitié de la France, depuis qu’en 1998, le candidat du PT a remporté l’élection au poste de gouverneur de cet État. “ Dans le Rio Grande du Sul, le débat budgétaire commence par des assemblées de citoyens dans les 497 municipalités. Cette année, 280 000 Gauchos ont participé aux discussions ! Une telle mobilisation pour débattre des finances publiques est certainement unique au monde (...).Chaque unité territoriale a donc son budget et choisit ses priorités dans les dépenses. ”
Les lignes de fracture sont claires entre les logiques à l’œuvre dans les expériences que nous venons d’évoquer. Dans le champ social et politique qui nous intéresse toujours en tant que pédagogues Freinet, elles peuvent prolonger notre réflexion sur les pratiques coopératives mises en place dans nos classes et dans nos équipes.

Jean-Marie Fouquer