La culture se construit sur l'expérience personnelle

Janvier 1998

Pour Olivier Reboul :

"Le mot culture a aujourd'hui deux sens bien différents.
Le sens inspiré de l'allemand Kultur ; culture est ici synonyme de civilisation ; elle indique une civilisation en tant surtout qu'elle se distingue des autres ; la culture chinoise, c'est la civilistion chinoise dépouillée de tout ce qu'elle peut comporter d'européen. D'où les termes comme "culturalisme", "pluriculturel", etc...
Un sens proprement français, en rapport avec les savoirs d'un individu. La culture n'est pourtant pas le savoir... une accumulation de savoirs ne fait pas une culture... mais une certaine qualité des savoirs, que l'on peut décrire ainsi. La culture, c'est le fait que les savoirs sont disponibles , qu'ils peuvent servir dans des circonstances toutes différentes de celles où on les a acquis, qu'en apprenant on "apprend à apprendre". Que les savoirs sont assimilés : je ne puis disposer d'un savoir que si je l'ai fait mien, intégré à ma personnalité ; si j'ai acquis mon propre style. Que les savoirs sont communicables : un savoir qu'on ne peut partager ni confronter avec ceux des autres est rejeté hors de la culture." (1)
Pour Célestin Freinet :
"La connaissance et les lois ne sont rien de sérieux sans l'expérience personnelle* qui les accroche. Vous ne ferez pas l'économie de cette expérience, et la pratique vous montre, partout, la nécessité de cette loi.
On dirait justement que les milieux éducatifs - famille et école - ont voué une guerre déloyale à cette expérience personnelle : l'école parce qu'elle a trop de choses à enseigner, trop de choses à accrocher, qu'elle n'y parviendrait jamais croit - elle, s'il lui fallait fixer au préalable les crochets nécessaires, et qui fonde alors son acte illusoire sur la seule représentation offerte à la mémoire mécanique. On "apprend" les explications, on s'initie verbalement aux règles et aux lois. Mais tout ce savoir - qui peut être considérable - n'est nullement accroché, et c'est pourquoi il est d'une si générale inutilité pour le perfectionnement de l'homme, c'est pourquoi il lui reste extérieur, à l'origine d'une culture séparée de l'individu, qui de ce fait même, peut parfois aller plus loin et plus rapidement... Vers quoi ? Pourquoi ? On vous dira : vers la connaissance... Elle n'a rien fait cependant que créer du désordre et de la misère intellectuelle si elle ne va pas vers la vie, si elle n'est pas une foncion de vie... Et ne nous, y trompons pas : là réside le grand drame de cette civilisation déclinante qui branle sur ses bases et se débat sur des sommets inutiles." (2)...
..."Nous pourrons alors rassurer les éducateurs quant à la pratique de cette expérience tâtonnée accélérée qui est le fondement de toute connaissance. Il n'est pas indispensable que l'enfant pousse à fond et dans tous les domaines sa prospection ; s'il a suffisamment exploré son jardin, comparé les résultats de ses observations à ceux de l'exploration de jardins voisins, à l'expérience d'explorations identiques pratiquées par d'autres dans les lieux éloignés, il en déduira de lui - même, ou avec notre aide, les rapports communs, en distinguera les dissemblances, formulera les lois générales qui règlent l'organisation et la vie des jardins. Cette connaissance sera d'autant plus parfaite, et d'autant plus riches seront les enseignements, que l'enfant aura pu disposer, pour confronter avec ses expériences, des résultats d'expériences d'autrui, résultats consignés dans les monuments, dans les dessins, les livres, les images fixes ou animées.**
Quand il aura exploré sa maison, ou son propre corps, qu'il aura confronté ses découvertes avec celles faites, en d'autres circonstances, dans d'autres maisons et sur d'autres corps, qu'il aura éprouvé ces rapports, étalonné les règles, il aura la possibilité pratique de connaître toutes les maisons et tous les corps dont les principes fondamentaux sont identiques.
Il y a là, plus qu'une masse de connaissances, une clé, une habitude d'esprit, une norme de comportement qui passent bien vite en règles puis en techniques de vie." (3)
* Par "expérience personnelle" il faut entendre, au sens large, tous les vécus de l'individu :
 vécus "expérimentaux" et savoirs accumulés, strictement privés qui en découlent bien sûr,
mais aussi vécus interactifs sociaux, socio - cognitifs, socio - affectifs dans la famille, à l'école et hors de l'école, où l'altérité est source d'échanges, d'apports divers, d'imitations, de transformations donc d'un métissage de cultures diversifiées.
Ainsi, la rencontre avec des oeuvres artistiques, poétiques, littéraires, scientifiques, documentaires... peut être une ouverture à partir de sa propre pensée, un prolongement et un approfondissement de son expression spontanée ou, au contraire, un facteur déclenchant, à l'origine d'une auto - construction créative, ces deux démarches étant source de culture.
** c'est le cas des B.T créées par C.Freinet (voir catalogues PEMF) et aujourd'hui des CD - ROM , Internet ...
                                                                                              Montage de J. et E. Lèmery
(1) O.Reboul - Les valeurs de l'éducation - PUF - Collection 1er Cycle - Septembre 1992
(2) C. Freinet - Essai de psychologie sensible I - p.431 - Oeuvres pédagogiques Tome I - Seuil - Septembre 1994
(3) Ibid - p. 581