Célestin Freinet

Février 1995

Après la Première Guerre mondiale, nombreux sont les enseignants pacifistes marqués dans leur chair et dans leur conscience. Syndicalistes révolutionnaires regroupés dans la Fédération des Membres de l'enseignement, ils luttent pour que ne se reproduise plus la tuerie de 14/18, pour mettre fin à l'exploitation capitaliste et construire une société plus juste etplus humaine. Au sein de la commission pédagogique et dans leur revue L'Ecole émancipée ils réfléchissent aux moyens de promouvoir une pédagogie populaire par « l’École active » et « les centres d'intérêt »...

Leurs regards se tournent vers les grands anciens (Rabelais, Rousseau, Pestalozzi) et vers les expériences d'avant 1914 comme celles de Paul Robin à l'orphelinat public de Cempuis dans l'Oise (enseignement intégral), de Francisco Ferrer et son Escuela Moderna en Espagne (enseignement rationaliste) et de Sébastien Faure à La Ruche près de Rambouillet (enseignement libertaire), ainsi que vers les expériences d'École nouvelle de Farai de Vasconcellos près de Bruxelles et de Kirchstensteiner en Allemagne. Ils s'intéressent aussi de près aux expériences des années 20 en Suisse (A.Ferrière), en Belgique (0.Decroly), en Italie (M.Montessori), aux USA (J.Dewey, plan Dalton), en Allemagne... et bien sûr aux pédagogues prolétariens de l'École du travail de la jeune URSS (Pistrak, Blonskij, Kroupskaïa...).
Jeune instituteur, rescapé et blessé de guerre, Célestin Freinet écrit de nombreux articles dans L’École émancipée, dans la revue communisante Clarté, et dans la revue libertaire Les Humbles de son ami Maurice Wullens. Il participe à des congrès de l'Éducation nouvelle et visite les Écoles libertaires de Hambourg en 1922, puis se rend en URSS en 1925 avec une délégation syndicale.
Dans sa modeste classe rurale de Bar sur Loup (Alpes Maritimes), il introduit en 1924 un outil nouveau, l'imprimerie, rend compte de ses expériences et fait quelques adeptes.
En octobre 1926, il entreprend une correspondance interscolaire régulière avec René Daniel et sa classe de St Philibert en Trégunc (Finistère), puis lance une « Coopérative d'Entraide pédagogique » avec une revue L'Imprimerie à l'école, mettant en place un réseau des « livres de Vie » composés et imprimés par les écoles travaillant à l'imprimerie.
Les meilleurs textes sont regroupés en avril 1927 dans une revue d'enfants La Gerbe à parution mensuelle.
En août 1927, à l'issue du congrès de la Fédération de l'enseignement (CGTU) à Tours, se tient le premier congrès international (déjà !) de l'imprimerie à l'école, avec la présence de la majorité des quarante premiers adhérents actifs, dont un délégué officiel du ministère de l'Instruction publique espagnole, Manuel J. Cluet. Les imprimeurs étrangers absents (Belgique, Suisse) ont envoyé des rapports sur leurs activités.
En octobre 1927, sous l'impulsion de Rémy Boyau et d'instituteurs girondins est fondée la société « Cinémathèque coopérative de l'enseignement laïc » qui assure prêts et vente de films, projecteurs, caméras et même envisage la production de films pédagogiques.
En août 1928, lors du second congrès à Paris, les activités de l'imprimerie et de la radio fusionnent avec celles du cinéma au sein de la société « Coopérative de l'enseignement laïc » (CEL) dont la revue est L'Imprimerie à l'école.
De « l'Unité de l'enseignement » aux « méthodes naturelles d'apprentissage » les adhérents de la CEL approfondissent techniques et méthodes nouvelles, et par souci de matérialisme pédagogique vont éditer les « Enfantines », les « fichiers scolaires coopératifs », et en février 1932 une brochure documentaire pour les enfants : la « Bibliothèque de Travail » (BT).
En octobre 1932 la revue L'Imprimerie à l'école devient L'Educateur prolétarien, et la CEL produit un court métrage engagé « Prix et Profits » avec Yves Allégret et les frères Prévert. En pleine montée du fascisme et du nazisme en Europe, le Mouvement de l'imprimerie à l'école et son leader Freinet vont être la cible, de 1932 à 1934, de violentes attaques de l'extrême droite (l'Action française). L'école de St Paul de Vence où enseigne Freinet depuis 1928 est attaquée par des notables fascisants. L'administration refusant d'assumer ses responsabilités malgré une mobilisation unanime de la gauche et de personnalités artistiques et intellectuelles, Freinet n'accepte pas son déplacement d'office et est contraint de se mettre en congé de l'enseignement. Il a alors 37 ans !
D'autres adhérents de la CEL seront également sanctionnés (Boyau, Wullens, Roger, Lagier Bruno).
En 1935 Célestin et Elise Freinet ouvrent une école privée «prolétarienne » à Vence. Pendant le Front populaire, Freinet lance un «Front de l'Enfance » présidé par Romain Rolland, et s'adresse aux parents pour promouvoir une méthode nouvelle d'éducation populaire Il lance les Brochures d'Education nouvelle populaire (BENP).
En 1937 son école accueille de nombreux enfants victimes de la guerre civile en Espagne. Une école « Célestin Freinet » est ouverte à Barcelone par la Généralité de Catalogne.
Pendant la Seconde Guerre mondiale les activités du Mouvement Freinet sont interrompues. Freinet est arrêté par la police de Vichy, interné dans plusieurs camps, puis assigné à résidence dans les HautesAlpes. L'école de Vence est fermée et saccagée. De nombreux adhérents de la CEL subiront la déporration et périront (Bourguignon, Torcatis...).
A la Libération, Freinet anime le Comité départemental de Libération à Gap où il s'occupe d'enfants victimes de la guerre. La CEL renaît de ses cendres et va désormais s'installer à Cannes. « L'Educateur » reparaît dès 1945, et malgré les difficultés, l'école de Vence peut rouvrir.
Le Mouvement Freinet se développe rapidement, s'organisant en 1947 en Institut coopératif de l’École moderne (ICEM).
Face aux calomnies lancées contre lui par le PCE Freinet et Elise quittent le Parti en 1948 après vingt-deux ans d'adhésion.
En 1949 c'est la sortie du film L'Ecole buissonnière de J. P Le Chanois, sur un scénario d'Élise Freinet, consacré au Freinet novateur et à l'affaire de St Paul de Vence. Ce film populaire sera un succès et aura un énorme retentissement. C'est anssi l'année où paraît le livre Naissance d'une pédagogie populaire d'Elise Freinet.
De 1950 à 1954 une campagne virulente des staliniens contre Freinet tente sans succès de déstabiliser l'ICEM et la CEL.
En 1957 est créée la FIMEM (Fédération internationale des Mouvements d'École moderne) regroupant les Mouvements de dix pays et consacrant le rayonnement international de la pédagogie Freinet.
De nouvelles revues : Art enfantin en 1950, Techniques de vie en 1959, L'Éducateur second degré en 1963, et bien d'autres... vont voir le jour. En 1964 l'école Freinet est reconnue comme école expérimentale, et ses enseignants pris en charge par le ministère de l'Éducation nationale.
Sa renommée attire de nombreux stagiaires et visiteurs du monde entier, et s'y déroulent tous les étés des rencontres appelées « journées de Vence », avec la participation de personnalités et de chercheurs du monde de l'éducation.
L'itinéraire de Freinet se poursuit jusqu’à sa disparition à 70 ans en 1966, sous le signe des méthodes naturelles et du tâtonnement expérimental mais aussi des combats avec son Mouvement sur les conditions de travail (25 élèves par classe dès 1953 !) et la défense de l'enfance et... de la paix.
Elise Freinet continuera leur oeuvre et assurera la gestion de l'école jusqu'à son décès en 1981. Leur fille Madeleine Bens Freinet l'assumera jusqu'en 1991, date à laquelle l'école Freinet, rachetée par l'État, devient école publique d'État et fait désormais partie du patrimoine, avec de sérieuses garanties de reconnaissance de l'oeuvre de Célestin et Elise Freinet.
Le Mouvement Freinet continue de poursuivre son chemin, et l'ICEM adopte à Pâques 1968 « La Charte de l'École moderne » puis, redynamisé par mai 68, les « Perspectives d'Éducation populaire » (PEP) en 1978.
Après 1981, illusions et désillusions, déclin du militantisme associatif entraînent des difficultés dans le Mouvement.
En 1986 la CEL dépose son bilan. L'activité éditoriale est reprise par les PEMF (Publications de l'École moderne française).
Aujourd'hui les classes coopératives de l'École moderne fonctionnent toujours avec les techniques de l'expression libre et du journal scolaire, de la correspondance interscolaire et des réseaux, avec l'apport des techniques modernes que sont l'informatique, le minitel, le fax, la vidéo...
Comme à ses origines, un même espoir en la liberté de l'enfant et en l'Homme anime les enseignants de l’ICEM, convaincus que la pédagogie de Freinet, vivante et généralise, est porteuse d'une éducation populaire synonyme d'espoir et de modernité pour le XXIe siècle.

 

Commission Histoire et Patrimoine des « Amis de Freinet »