Manifeste de l'ICEM - P├ędagogie Freinet

Mai 1973

déclaration ICEM pédagogie Freinet

(Avril 1973)
 
Il y a près d'un demi-siècle, Célestin Freinet dressait un constat sévère des graves insuffisances de l'école. Des éducateurs de toutes origines se groupèrent autour de lui pour remettre en cause les buts, les structures et les méthodes de l'enseignement. Après avoir expérimenté des techniques nouvelles et confronté leurs travaux, ils ont entrepris coopérativement la création de la diffusion des outils indispensables à une nouvelle pédagogie!
Une "Charte de l'Ecole Moderne" a été mise au point et adoptée au Congrès de Pau en avril 1968. Elle maté­rialise la plate-forme d'action de milliers d'éducateurs qui, par-delà des divergences secondaires, militent pour l'épanouissement de l'être dans une société qu'il contribue à rendre plus humaine,
A l'heure où le climat de menace qui veut s'exercer sur les lycées et les universités, dissipe les ambiguïtés de la rénovation pédagogique et de la prétendue participation, il a paru nécessaire aux militants de l'Ecole Moderne réunis en congrès à AIX en avril 1973, de rappeler et de préciser les bases idéologiques de leur action.
 
La pédagogie Freinet ne se propose pas un simple réajustement des techniques pédagogiques, mais une transformation profonde de l'éducation liée à la remise en cause du système capitaliste lui-même.
 
Qu'est-ce que l'école ?
Comme la justice par exemple, l'Ecole est une institution qu'utilise le système économique, social, poli­tique et culturel, pour se maintenir et, si possible, se renforcer.
Il en a toujours été ainsi : le nazisme avait sa pédagogie, le gouvernement Pétain aussi.
 
Comment fonctionne cette institution dans le cadre de la société capitaliste de 1973 ?
Chaque détail pédagogique à une portée politique : il peut contribuer au conditionnement et à l'alié­nation ou au contraire aider à s'en libérer.
Certaines instructions officielles ont beau recommander une pédagogie plus ouverte, les éducateurs, isolésdans un enseignement donné à un seul niveau ou dans une seule discipline, placés presque toujours dansdes établissements-casernes, dans des classes surchargées, des locaux inadaptés et sans matériel, rendusinquiets par un cadre trop cloisonné et hiérarchisé, sont conduits à pratiquer une pédagogie qui ne corres­pond ni à leurs aspirations, ni surtout à celles des jeunes qui leur sont confiés. C'est ainsi que l'on continueà :
-       surcharger les esprits par une telle abondance d'informations, de connaissances qu'ils perdent de vuel'essentiel.
-       tuer l'esprit critique par le dogmatisme (apprentissage mécanique, respect total du texte écrit, non re­mise en cause de la parole du maître).
-       isoler les hommes dès l'école en favorisant l'individualisme et en instaurant la concurrence : notes,classements, concours, sports de compétition...
-       faire du travail une corvée obligatoire qu'on doit accomplir par effort, puisqu'il faut s'habituer à ac­cepter l'ennui, à renoncer au plaisir...
-       réduire et souvent bloquer l'expression et la communication, ce qui diminue les risques de contestationet contribue à la mise en place de structures caractérielles de servilité, de peur, d'angoisse, d'agressivité.Les élèves ont peur du maître qui a peur de l'inspecteur, lequel a peur du recteur...
Ce système fonctionne de telle façon que de nombreux enseignants et parents en sont, consciemment ouinconsciemment, les victimes et les gardiens. Des éducateurs qui l'ont refusé, ont été sanctionnés pour ainsidire sans appel. La majorité des enseignants, coincés par les multiples contradictions de l'institution sco­laire, hésitent à s'engager.
L'Ecole selon la conception de la classe dominante, reproduit donc les rapports sociaux de domination etd'exploitation. Parce qu'elle craint sa propre remise en cause, elle escamote l'analyse du présent, s'efforcede donner aux jeunes l'habitude de vivre par procuration au lieu de s'engager résolument dans le présent.
Mais un nombre croissant de jeunes, de parents, d'enseignants, refusent d'être dupes ou complices, l'édificese lézarde. C'est pour le consolider qu'a été mise en place la "rénovation pédagogique".
Le but de l'ICEM est de critiquer ces faits et de travailler à l'élaboration d'une pédagogie réellement auservice du peuple.
 
Pour une pédagogie populaire
L'Ecole n'est pas une oasis, un endroit privilégié, en dehors des conflits sociaux. L'Ecole est, elle aussi,traversée par la contradiction entre ceux qui oppriment et ceux qui sont opprimés. Freinet a résolument,dès le départ, adopté le point de vue des opprimés ce qui a orienté l'action de l'Ecole Moderne dans tousles domaines. En désignant sa pédagogie comme une pédagogie populaire, Freinet a voulu indiquer clai­rement sa position aux côtés du peuple contre les oppresseurs dont il a toujours subi les attaques directes oucamouflées. Aujourd'hui comme hier, il est impossible de faire l'économie de ce choix politique.C'est en effet un choix politique que nous faisons en favorisant
   l'expression
   la communication
   la libre recherche
   l'engagement des élèves dans la gestion de classe.
Nous savons qu'il n'est pas possible de pratiquer pleinement une pédagogie populaire dans la sociétéactuelle, mais nous savons aussi que toute tentative, à partir du moment où elle est examinée en groupe,amène les enseignants à prendre conscience du problème dans sa globalité.
Nous ne sommes pas - du moins dans l'immédiat - partisans de la suppression de l'Ecole, mais d'une rupture dans son fonctionnement. Pour nous, les écoles doivent être des communautés d'enfants, d'adolescents,d'adultes, animés par des éducateurs faisant partie intégrante de ces communautés ; celles-ci se prennenten charge réellement en définissant leurs objectifs et Ses conditions de leurs réalisations.
 
Les problèmes des jeunes
Le décalage croissant entre les aspirations et les réalités ne va pas sans provoquer des crises graves, notam­ment au sein de la jeunesse qui en est la première victime.
Le devoir de tous les adultes conscients est de reconnaître aux jeunes les droits dont ils sont actuellementprivés, de les aider à exercer ces droits et les responsabilités qu'ils impliquent.
Notre rôle d'éducateurs n'est pas de conformer les jeunes à des principes préétablis, fussent-ils à notre avisles meilleurs possibles, mais de les aider à inventer et à construire la société qui garantira au mieux leurépanouissement immédiat el futur.
Il ne s'agit pas pour nous d'appliquer ou d'adapter des techniques pédagogiques définies une fois pourtoutes, mais avant tout de vivre, avec les jeunes, dans tous les milieux, face à tous les événements, un certaintype de relation impliquant la coopération et non le paternalisme.
Il s'agit, par l'école, d'offrir à l'enfant quelques chances supplémentaires de se réaliser en tant que personnedans une société qui ne se reconnaît qu'en tant que consommateur, de favoriser un mode de vie fondé sur lavalorisation de l'expression, de la création, de la communication, sur l'épanouissement de chaque person­nalité au sein du groupe.
 
L'ICEM n'est pas seul dans ce combat
L'ICEM continue son action en collaboration avec les autres mouvements d'Education Nouvelle, avec lesSyndicats, avec les Associations de Parents d'Elèves et, en général, avec tous ceux qui sont concernés parl'avenir des enfants et des adolescents.
Il appartient à tous d'inventer les solutions, les formes de défense et de lutte adaptées au contexte nationalet au contexte local, afin d'éviter que maîtres et élèves ne soient broyés par le système.
 
En résumé
Le combat pédagogique de notre mouvement pour une authentique culture populaire s'inscrit dans uncontexte de lutte économique, sociale et politique. Nous ne pouvons pratiquer pleinement la pédagogieFreinet dans cette société fondée sur le profit et l'exploitation.
Nous choisissons cependant de travailler à l'intérieur d'un tel système pour prendre conscience des donnéesdu problème, à partir de nos expériences, qu'il s'agisse de nos réussites ou de nos échecs, afin de promouvoirune pédagogie véritablement populaire qu'il s'agira ensuite de mettre en place dans une société réellementdémocratique.
Il appartient à chacun de nous de militer dans les partis, syndicats, organisations pour contribuer à laremise en cause et au renversement du système actuel.
 
Refusant de transposer au sein de l'ICEM, de stériles querelles de partis ou de tendances, il nous reste àmener ensemble l'action pédagogique qui est l'une des formes de notre engagement politique, la seule quipuisse se faire à l'intérieur de notre mouvement.