La p├ędagogie, c'est ce qui se passe entre deux sonneries

Janvier 1982
“ La pédagogie,
c'est ce qui se passe entre deux sonneries”
 
"What did you learn in school today,
 Dear little boy of mine ?
 
I learned that everybody's free...
I learned that policemen are my friends...
I learned that war is not so bad...".
 
("Qu'as-tu appris à t'école, mon fils, à l'école aujourd'hui ?...")
 
Cette chanson de Pete Seeger, naguère reprise en français par Graeme Allwright, pourrait figurer en exergue à quantité de discours, d'articles et traités sur t'éducation, l'école, la pédagogie. Je crois même qu'il s'agit d'une réalité et non d'une supposition. Tant il est vrai que toute discussion de l'école est le plus souvent centrée sur le contenu formel de l'enseignement dispensé. Au risque de passer à côté de l'essentiel.
 
C'est l'exposé fait récemment en classe d'anglais par deux de mes élèves qui m'amène à cette réflexion. Ces élèves avaient eu l'excellente idée de jouer, de mettre en scène, certaines des questions qui devaient ensuite susciter un débat en anglais. C'est ainsi que la séance commença par l'entrée en scène du “prof”, le rituel du dépôt de la serviette sur le bureau, du regard circulaire et critique jeté sur l'assistance, l'attente vaguement inquiète des élèves “y'a une interro aujourd'hui ?”, de l'installation du maître sur son estrade.
Avant même que toute parole fût prononcée, tout n'était-il pas dit ? Qu'importait que le prof fût vieux jeu ou dans le vent, dogmatique, phallocrate, libéral ? L'essentiel, tous le sentaient bien, était dans la relation non verbale ainsi établie entre maître et élèves.
 
Les élèves sont alignés, toute communication entre eux ne peut constituer littéralement qu'un détournement, leurs seuls interlocuteurs valables désignés par la disposition de la salle sont le maître et le tableau. Le prof est installé légèrement en hauteur ; nécessairement, il regarde les élèves de haut ; ces derniers lèvent les yeux vers le prof. En anglais, “look down on” signifie aussi mépriser ; “look up to” signifie non seulement lever les yeux vers quelqu'un, mais aussi : vénérer...
 
Quelles qu'en soient les justifications “objectives”, quelle que soit la bonne volonté du prof, un mode de relation "est préétabli par le mobilier scolaire, sa disposition, l'architecture, la décoration.
Au sens étymologique du terme, nous sommes en situation de bureaucratie. Et toute discussion de l'école et de la pédagogie qui omet cette donnée risque d'être viciée au départ.
En deçà de cette question de mobilier, la relation pédagogique dépend de décisions administratives. Que profs et élèves ne se soient pas choisis mutuellement, c'est sans importance, c'est la vie. Mais ni les uns ni les autres n'ont choisi la durée hebdomadaire de leur relation, le moment de la rencontre ; la durée du cours sera uniformément de 55 mn, qu'il règne un ennui mortel ou que ce jour-là précisément le courant passe et que l'atmosphère soit à la créativité.
Décision administrative encore : ce 21 septembre, jour de rentrée, quatre profs d'anglais sont nommés pour les cinq classes de seconde de détermination. Et les vingt-deux élèves anglicistes de la dernière classe sont répartis, pour équilibrer parfaitement les effectifs, entre les quatre profs, au cours d'une scène surréaliste qui évoque irrésistiblement en mon esprit les marchés aux bestiaux... Comment peut-on ainsi privilégier la “matière” par rapport au respect des groupes, ou plutôt le fric (c'est bien d'une économie d'heures d'enseignement qu'il s'agit) par rapport aux sensibilités ?
 
Par une aberration qui doit remonter aux temps napoléoniens dont nous ne sommes pas sortis, l'“Administration” est séparée de la “Pédagogie” et les décisions dépendent de deux corps différents. Et tout projet, toute discussion sur l'école qui accepte tacitement cette coupure est à mon sens viciée au départ.
 
Revenons à l'exposé imaginatif, ou plutôt bien réaliste de mes deux élèves. Le “prof” mime sa sortie de cours et la rencontre d'un collègue dans le couloir. C'est bien connu, les profs passent leur temps à se lamenter de la baisse du niveau et à casser du sucre sur le dos des élèves... Et pour évoquer cela, d'autant que les protagonistes ont un vocabulaire réduit et commencent à sentir leur fatigue, il leur suffit de se dire l'un à l'autre, avec les plus profonds accents de désespoir : “Ah, my dear sir, the Potache. . . That bloody Potache... ”. Les éclats de rire de l'assistance montrent que toute la situation de l'école est bien résumée dans cette exclamation lasse. “Le Potache”, c'est un troquet installé juste en face du lycée où l'enseigne, et qui n'a certainement pas été nommé au hasard... Bourré de flippers et de juke-boxes, enfumé et bruyant, c'est un endroit convivial et chaleureux, à côté des préaux... Et son succès n'est qu'un indice du caractère anti-pédagogique de l'architecture, du mobilier, de l'administration, de toute la conception d'un lycée où tout (savoir, temps, pouvoir, culture, vie) est découpé en tranches. Les élèves-consommateurs ne s'y sont pas trompés.
 
“What did you learn in school today,
Dear little boy of mine ?”.
Même si le cher bambin n'a rien écouté des cours auxquels il a assisté, gageons qu'il a déjà appris inconsciemment, donc profondément, un des grands préceptes de la société ambiante : tiens-toi à ta place, tais-toi, on pense pour toi.
 
Alors, la pédagogie, c'est ce qui se passe entre deux sonneries ?
J'aurais voulu parler de tout cela avec l'Inspecteur Général qui m'a honoré de sa visite l'autre jour.
“Hors sujet” me fut-il répondu en substance.
J'aurais voulu parler de cela avec le recteur, un de ces jours où nous nous rendîmes en cortège à sa porte: il a fait boucler tout le rectorat.
J'aurais voulu parler de tout cela avec le préfet, le jour où je portais une pancarte en forme d'annonce: “On demande Ministre de l'Education Nationale - notions de pédagogie souhaitées ”. Le préfet nous a fait chasser par la police. “Tout ça, c'est de l'agitation politique” m'a dit tout net un collègue entrepris sur le sujet.
 
Et une estrade, ce n'est pas politique ?
Un emploi du temps, c'est de la politique, ou de la pédagogie ?
Et qu'est-ce qu'une pédagogie qui ne pose pas de questions politiques ?
 
Jean-Pierre CATTELAIN
25000 Besançon