Le journal scolaire

Janvier 1982
Le journal scolaire
 
Réginald Barcik nous appelle à une réflexion sur le journal scolaire.
Dans un premier temps, il étudie son rôle dans notre pédagogie, et les raisons qui l'empêchent de se développer.
Dans un second temps, il nous apporte les remarques de Mauricette Raymond sur Le journal scolaire dans le second degré, tel qu'elle l'a vu à Grenoble. Par cette analyse, ils nous posent tous les deux des questions importantes.
 
BREF HISTORIQUE
 
Créé par C. Freinet au lendemain de la première guerre mondiale, il a été voulu comme un outil de fraternité entre les hommes par-dessus les frontières, comme un outil de progrès humain.
 
La finalité du journal scolaire est en entier dans cette phrase qui figure dans la préface du livre "Le journal scolaire" :
 
"II sera demain un des éléments majeurs d'une pédagogie ouverte sur le monde et sur la vie, susceptible de donner à tous les enfants un sens nouveau à la culture dont l'école à tous les degrés doit asseoir et préparer l'éclosion".
 
L'ouverture dont parle Freinet se concrétise par l'envoi du journal aux parents, aux amis, aux correspondants...
Alors, la vie et le monde entrent dans la classe parce que le journal traduit la vie affective des enfants et aussi leurs interrogations, leurs recherches et les résultats de ces recherches.
Dès ce moment, commence à apparaître une nouvelle culture basée sur la liberté d'expression, d'expérimentation et d'échanges. Culture non plus livresque et hiérarchisée mais culture propre aux différentes personnalités qui vivent dans un endroit donné. En somme, il s'agit de jeter les bases, puisque cela se situe dans le contexte scolaire, d'une vraie culture populaire.
 
 
QU'EN EST-IL AUJOURD'HUI ?
 
La pédagogie ouverte est toujours à l'ordre du jour, et elle devient indispensable ont reconnu les responsables de l'éducation d'avant le 10 mai. C'est encore plus vrai maintenant.
La vie, le monde, qui doivent entrer dans nos classes, c'est une conséquence pratique de ce qui précède, mais la culture populaire ne se voit pas encore dans l'école.
Le journal scolaire a donc toutes les raisons d'être en 1981 comme il a besoin de toutes les énergies pour se développer.
 
- Parce que le tabou du manuel est toujours vivant et qu'il est corollaire d'apprentissages collectifs dénigrant chacune des individualités des enfants.
- Parce que l'idéologie élitiste fondée sur les examens qui ne donnent qu'un pseudo-savoir est encore tenace. Il s'agit toujours de posséder une façon de s'exprimer plutôt qu'un savoir-faire social.
- Parce que les structures hiérarchisées de l'Education Nationale ne permettent pas et ne peuvent pas permettre à celui qui est le plus démuni de conquérir l'outil indispensable à sa liberté ; la langue et ses langages nobles, ceux qui sont en service dans l'administration, les lois, les finances, tous ces domaines qui règlent la vie des individus.
 
Ces conditions de travail héritées du pouvoir giscardien entre autres, parce qu'il les avait considérablement renforcées à travers la gratuité des manuels, la réforme Haby et la tutelle sourcilleuse exercée par le corps d'inspection, font qu'aujourd'hui le journal scolaire vit de plus en plus mal, qu'il a de plus en plus de difficultés, là où il existe, de jouer son rôle de formateur et d'éducateur .
 
En effet, nous constatons :
- Que le journal scolaire subsiste surtout dans les zones rurales, là où il y a des classes uniques ou des écoles à cinq classes au maximum. Qu'il subsiste aussi dans les petites classes parce qu'il est toujours le meilleur garant d'une méthode naturelle d'apprentissage réussie. Notamment en lecture.
- Que le journal scolaire essaye de renaître dans les zones urbaines, dans les écoles à forte concentration d'enfants, mais avec des formes nouvelles et beaucoup de difficultés.
- Que le journal scolaire a été sournoisement combattu par toute une batterie de textes administratifs émanant des P. T. T. qui lui demandaient de répondre aux mêmes obligations que n'importe quel autre organe de presse, alors qu'il ne peut pas être comme les autres journaux parce qu'il est réalisé par des enfants.
- Que le journal scolaire s'implante très difficilement dans les lycées et les collèges, et cela malgré le besoin qu'affirment les adolescents quand ils créent un journal sauvage. Cette situation vient des structures propres au second degré, ses programmes, ses horaires, mais aussi et peut-être surtout des mentalités des professeurs qui sont dans leur majorité originaires de secteurs sociaux étrangers aux lois de la culture populaire.
 
Pourtant, malgré toutes ces difficultés, il présente toujours autant d'aspects positifs :
- En ce qui concerne les apprentissages fondamentaux : lecture, écriture, orthographe, syntaxe, conjugaison, calcul, formation de l'esprit logique .
- En ce qui concerne l'ouverture de la curiosité par les enquêtes, les interviews, et les réactions des lecteurs.
- En ce qui concerne la formation du goût, la recherche d'une expression esthétique personnelle qui ne peut se développer qu'en se confrontant aux autres modes d'expression.
- En ce qui concerne la formation de l'individu à une nouvelle citoyenneté dont a parlé le premier ministre. Le journal impose le respect de l'autre à travers son expression, le respect du travail bien fait, de son contrat de travail. Il impose surtout une organisation du travail en classe basée sur la coopération et dans laquelle le maître est un coopérateur comme les autres.
- En ce qui concerne la formation de la culture personnelle de chaque enfant car il est le seul outil capable de permettre à l'enfant d'y écrire ce qui lui tient à cœur et ainsi de pouvoir relativiser cette écriture par les œuvres passées ou contemporaines, locales ou nationales ou étrangères, mais toujours intéressantes à connaître quand elles obligent l'enfant à approfondir son opinion et ses connaissances.
 
 
QUE POURRAIT -IL ETRE CE JOURNAL SCOLAIRE ?
 
- Si les enfants avaient du matériel, si leur maître pouvait l'acheter à la place des sacro-saints manuels sans risquer de se faire sermonner par son directeur ou son inspecteur ou les parents de ses élèves.
- Si les enfants avaient la place pour l'organiser, mais pour cela il ne faut pas se retrouver à 30 dans un F3 !
- Si le maître pouvait compter sur l'aide d'un collègue de la même école pour organiser le travail décloisonné ; c'est difficile de s'occuper de tous et de chacun quand tout un chacun fait une chose différente de celle de son voisin.
- Si le journal recevait un statut original de la part de j'administration lui permettant d'échapper au joug financier des P.T.T.
- Si les enfants pouvaient enfin jouir de la liberté de circuler dans et hors de l'école dès qu'il s'agit d'un travail scolaire.
 
Le journal scolaire deviendrait alors un instrument hautement performant dans bien des domaines :
 
- Celui des apprentissages;  la généralisation des méthodes naturelles d'apprentissages éviterait un grand nombre d'échecs scolaires dus à une lecture déficiente dès le C.P.
- Celui de la recherche pédagogique, car le journal implique la prédominance de l'outil sur le verbe, donc de l'expérimentation sur la théorisation. L'attitude de l'adulte sera alors en cohérence avec la mentalité des enfants dont il a la charge éducative.
- Celui de la relation avec l'autre, car l'activité créatrice permet de résorber les conflits personnels quand elle est modulée par un outil et son organisation dans le temps et l'espace.
- Celui de l'école proprement dite car le journal scolaire provoque un autre regard sur le monde et sur la vie. L'école n'est plus alors perçue comme un endroit ambigu où il est difficile de vivre avec plaisir, elle n'est plus un endroit de frustrations uniquement, un endroit où on ne fait qu'ingurgiter sans avoir la possibilité de digérer, avec pour seule issue le vomissement des connaissances. Endroit où on punit, où on se meut à travers des pensums. Le journal oblige l'école à ouvrir ses portes, ses murs, à ne plus recourir aux activités artificielles et stérilisantes dans Je seul souci de permettre de mieux apprendre. Le journal scolaire est une œuvre collective, il implique donc que chacun écrive, lise ce qu'il a écrit, ou ce qu'il a reçu, ou ce qu'il a cherché, ce qu'il a trouvé; propose une attitude commune ; se charge d'un travail.
Dès ce moment, chaque enfant se trouve grandi par la valorisation affective et effective que lui donne la page imprimée, celle qu'il a réalisée pour le journal. Cette valorisation est d'autant plus importante que la sensation d'échec est forte chez l'enfant. Parce que cette valorisation lui donne une parcelle du statut d'enfant-citoyen et l'encourage à s'exprimer encore, à prendre des responsabilités, à vivre son engagement personnel, à mettre en évidence ce qu'est réellement la liberté d'expression grâce à l'expression libre.
 
 
L'AVENIR DU JOURNAL SCOLAIRE :
 
Au travers de quelques pistes lancées sans volonté hiérarchisante :
- Le journal scolaire provocateur de rencontres d'enfants comme celles que l'I.C.E.M. a pu organiser entre 74 et 77 autour de l'imprimerie et du journal scolaire justement. Mais ces rencontres pourraient s'organiser à propos de toute autre activité créatrice. Ces rencontres sont le ferment d'une organisation des enfants entre eux avec la possibilité pour eux de gérer leur formation.
 
- Le journal scolaire en tant qu'incitateur à la multiplication d'une VRAIE littérature enfantine, c'est-à-dire d'enfants pour enfants. Et non comme on le voit partout, d'adultes non innocents pour enfants.
 
 
LE JOURNAL SCOLAIRE VU PAR M. RAYMOND
 
Voici ce que m'envoie Mauricette Raymond qui a épluché les journaux du second degré présents au congrès de Grenoble (environ une soixantaine. de numéros).
 
“ - Des journaux remarquables (qu'on remarque), il yen a peu...
- Les journaux tirés à la Gestetner ont une meilleure qualité d'impression, surtout pour tous les sujets au trait. Les très rares tirés à l'offset sont parfaits. Le limographe donne beaucoup d'imperfections, d'illisibilité, de taches, peu savent vraiment tirer !
- Dans l'ensemble, les illustrations manquent ! sans doute le prof de français ne prend-il pas assez de temps pour le dessin... quand il yen a, j'ai remarqué quelques rares linos, quelques dessins au trait et de très belles illustrations gestetner (changement de rouleaux) dans les journaux de J. Lèmery.
 
- Le format 21 x 29,7 est très largement majoritaire. Les journaux du Rhin sont très originaux pour leur petit format (Monique Bolmont et Lucien Buessler). Il y a encore un journal en moitié de 21 x 29,7. J'ai noté aussi l'importance de la reliure, j'aime bien ceux qui sont collés !
 
- Les rubriques ! C'est à mon avis le gros problème à soulever !
Les journaux sont souvent limités aux textes libres. Peu de comptes rendus d'enquêtes, de livres, deux de films en tout, RIEN sur l'actualité. J'ai l'impression en lisant les “journaux” (peut-on les appeler ainsi puisqu'ils témoignent peu de la vie au jour le jour ?), qu'ils sont aseptisés, hors du monde historique, on aborde les grands problèmes, souvent mais de façon bien abstraite. Les textes qui détonnent un peu, par rapport à cela, je les ai mis à Boomerang, qui, s'il vit, ne peut pas, à mon avis, refléter cette neutralité, parfois affective, rarement réflexive... La question que je me pose: Est-ce la censure exercée sur ce qu'on publie qui donne ce ton ou ce qui se passe dans les classes ?.. Il y a là sans doute un débat de fond. Par ailleurs, j'ai senti très peu de réflexion sur le rôle du journaliste et les exigences que cela implique. Je m'explique : quand on présente un livre, et qu'il y a en conclusion “ça nous a intéressés parce que c'est une histoire d'amour” par exemple, ça me semble un peu léger. Le but n'est pas de dire “on a lu ce livre”, mais “LISEZ CE LIVRE” dans un journal. Et cela implique qu'on analyse plus, qu'on explicite plus.
Dans les comptes rendus de débats ou d'expériences, c'est pareil. Les journaux sont souvent des “ livres de vie de la classe” au lieu d'être des incitateurs au dialogue et à la communication. Ce que j'écris est dur, ce ne sont pas des accusations, mais des pistes de réflexion.
 
- D'autre part, moins de la moitié des journaux ont leurs références légales inscrites, un numéro de presse par exemple, moins du quart portent le nom du gérant adulte ! .
 
 
SUITE AUX REMARQUES DE M. RAYMOND
 
Mauricette situe le problème du journal scolaire à sa vraie place. Elle parle du journal du second degré, je crois que ce qu'elle en dit est vrai aussi pour ceux du primaire !
 
Le journal doit être le reflet de la vie au jour le jour, vie du groupe classe et aussi vie tout court ! Il en est très rarement ainsi.
Pourquoi ? Mauricette demande qu'un débat de fond s'ouvre sur le journal, sur son contenu notamment, je crois en effet qu'il faut dès maintenant le faire.
 
On ne peut pas mettre sur la plupart des journaux du second degré un couvercle qui masquerait les conditions de survie de la plupart des collègues exerçant en lycées ou en collège : pas assez d'heures dans la semaine, saucisson nage de l'emploi du temps, exigences du programme, local non aménagé quand il en existe un! Mais ces conditions de travail n'expliquent pas la pauvreté du contenu des journaux.
 
Je crois que :
- La liberté d'expression n'est pas assumée. On a trop tendance à camoufler l'expression libre des adolescents et des enfants sous une expression débridée. On en revient un peu trop souvent à l'opposition DIRECTIF-NON DIRECTIF. Comme les collègues dans leur majorité ne veulent pas apparaître “DIRECTIFS” aux yeux des élèves parce qu'ils seraient rangés dans le même wagon que tous les profs traditionnels, on se laisse aller à une NON DIRECTIVITE obligatoire. Or la pédagogie Freinet repose sur une utilisation appropriée d'outils originaux qui valorisent l'expression personnelle des enfants. Janou avait lancé le débat sur le problème de l'expression libre, nous n'en avons pas vu les conclusions, dommage ! Je suis persuadé que si ces conclusions n'ont pas été publiées, cela ne vient pas du fait de Janou, mais de celui de la majorité des collègues qui ne se sentaient pas à leur aise dans ce problème. Or il faut que ce débat aboutisse et qu'une fois pour toutes, le mouvement dise bien clairement ce qu'est pour nous l'expression libre, et le dessin libre, et les recherches libres !
 
Moi, je me pose la question de savoir s'il peut y avoir expression libre individuelle ou collective s'il n'y a pas en même temps un outil pour valoriser et diffuser cette expression ? Si cet outil n'existe pas, cette expression ne perd-elle pas en même temps toute sa liberté ?
 
- Nous sommes victimes d'une formation universitaire scolastique qui a privilégié le dire par rapport au faire. Or la pédagogie Freinet se situe à l'opposé de cette idéologie basée sur le verbe : le tâtonnement expérimental impose que l'on fasse d'abord et que l'on dise ensuite. Que l'on expérimente avant de théoriser ! Cette habitude du verbe et de sa magie donne dans les classes du second degré les longs textes. Or traduire la vie telle qu'elle apparaît aux adolescents n'implique pas obligatoirement de longs étalages. Je crois que cette pratique répandue des longs poèmes ou des longs textes personnels est un handicap considérable à la recherche d'une valorisation de tous les mots dits et non-dits de nos classes. On se tue en élaboration complexe, syntaxique, poétique, dans la recherche du mot juste, dans le débat systématique à la suite de la lecture des textes. Je crois que les ados ont aussi besoin des réponses aux questions qu'ils se posent sur le monde dans lequel ils vivent. Plutôt qu'un long débat à la suite d'un texte libre, je préfère les voir se lancer dans une foule de recherches et d'enquêtes à l'extérieur de l'école! Et qu'ils jettent leurs résultats !
 
- Les collègues sont prisonniers du carcan des apprentissages, surtout au niveau des collèges, et c'est de là que viennent les journaux dans leur grande majorité. Il faut beaucoup de temps pour rendre les textes libres imprimables ! Il faut les lire, les discuter, les corriger ! Dans le second cycle, ces textes arrivent déjà dans une forme acceptable, dans les collèges, c'est loin d'être le cas ! En plus il faut leur donner une exploitation suffisante pour que les élèves ne se sentent pas trop marginalisés, il faut compléter par des études de textes d'auteurs, par des exercices de consolidation de certains rouages de la langue... Ce qui fait que le journal perd tout à fait son caractère quotidien et qu'un décalage important se crée entre la création des textes et leur diffusion, entre leur création et leur impression même! A partir de ce moment-là le journal scolaire devient partie intégrante de l'institution puisqu'il sert à lire, à écrire, à améliorer sa conjugaison, à connaître d'autres écrivains parfois emmerdants ! Encore heureux, on ne met pas de notes!  Je crois que le carcan des apprentissages donne au journal un caractère institutionnel malsain et mal ressenti par les ados qui n'ont plus alors envie de s'y livrer comme il se devrait.
 
- Comment se fait-il qu'il y ait si peu de journaux au second cycle alors que c'est à ce niveau que cela devient le plus facile ? Corollairement, comment se fait-il qu'il y ait tant de journaux lycéens sauvages ? Qu'on ne vienne pas dire que les ados ne voient aucun intérêt à l'expression libre et qu'on peut en abandonner la pratique sans qu'ils la regrettent !
 
- En conclusion je crois que le problème du journal scolaire réside dans la pratique des copains du mouvement. Je crois et je suis même persuadé que le journal scolaire trouvera la solution à ses difficultés dès que les copains du mouvement se sentiront convaincus de la valeur du journal et de ses implications pédagogiques, dès qu'ils verront le journal davantage à travers sa réalisation affective qu'au travers d'une rentabilité qui amène à conclure rapidement qu'il n'y a plus lieu de le promouvoir auprès des adolescents !
R. BARCIK
08330 Vrigne-aux-Bois
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