Message d'Élise FREINET au Congrès de Grenoble

Mai 1969

En saluant ce deuxième Congrès de Grenoble — venu quarante ans après celui qui précéda la guerre — je ne saurais mieux faire que de vous rendre présente la pensée de Freinet qui va dominer vos travaux. Tout spéciale¬ment, je voudrais aujourd'hui placer vos assemblées sous le signe de la Mé¬thode Expérimentale en Pédagogie qui fut l'un des soucis majeurs de Freinet et la marque de notre mouvement.
La Méthode Expérimentale, c'est jus¬tement le sujet de l’un des premiers articles de Freinet, « l’instant de ta résurrection du mouvement de l’après- guerre, puisque la date en est le 1er novembre 1945. A cette époque, le mouvement Freinet, voué à l’impuissance par la destruction de ses stocks, la dispersion de ses responsables, le manque de papier et de bons-matière, était pourtant le seul à apporter la réalité d'une pédagogie apte à dominer le chaos. Ce n’était pas un hasard si les organismes sortis des créations pétainistes
— et qui sont encore aujourd’hui bé¬néficiaires de l’enseignement bourgeois
— organisaient le pillage des Techniques Freinet, Et pourtant, ayant sonné le rassemblement de ses disciples aux mains nues et à l'âme loyale, Freinet reprenait le vaste problème de l'éducation popu¬laire, là où il fallait le prendre : lui redonner d'abord l’assise scientifique qui en assurerait la pérennité.
Quel plus bel exemple de sérénité d’âme, de confiance en l'avenir, de probité intellectuelle pourrait vous être donné, si ce n’est ce modeste article, paru dans une revue de quelques pages, à l’un des instants les plus cruels de notre Histoire ?
Sa lecture vous en donne témoignage.
Elise FREINET

LA METHODE EXPERIMENTALE

 

ET SCIENTIFIQUE EN PÉDAGOGIE

Les éducateurs qui acceptent aujour¬d'hui de s'essayer à la rénovation de leur enseignement feraient bien de relire C, Bernard et de méditer sur la méthode scientifique qu’il recom¬mande. Car, dans aucune corporation peut-être, on n’en est aussi éloigné que dans renseignement. Et dans aucune autre, sans doute, on ne s'en croit si près !
Cette méthode scientifique, l'institu¬teur devrait la pratiquer en permanence à même les procédés d’enseignement et les techniques, anciennes ou nou¬velles, qu'il passerait sans cesse au crible de l'expérience. Mais de l'ex¬périence loyale, de celle qui ne craint pas d’aller jusqu’au bout du chemin même et surtout si ce chemin tourne le dos à toutes les habitudes tradi¬tionnelles ou familières,
Hélas ! nous savons bien que le conser¬vatisme anti-scientifique est un travers facile de la nature humaine et que ceux qui le secouent sont toujours les mal venus, que la société se défend contre leur action jusques et y compris par la violence. Mais les instituteurs qui sont, de par leur fonction, les éveilleurs de l'esprit, ne doivent pas craindre d’être ces remueurs d’idées, ces briseurs d'habitudes, ces violenteurs de tradition, ces importuns qui dérangent les adultes soigneusement installés et réclament obstinément la part vitale d'une enfance sacrifiée.
Cette méthode scientifique est au centre même de tout notre travail ; elle est l'élément essentiel de la ré¬volution pédagogique que nous avons opérée ; elle est notre force et notre étoile dans la lutte permanente que nous avons à mener.
Que nous impose-t-elle?
De ne jamais accepter comme défini¬tives les croyances les mieux établies, celles surtout qu'on nous dit parfois consacrées par une longue tradition, et de ne pas craindre de repasser au crible de l'expérience permanente les connaissances ou les méthodes qui s'offrent à notre activité.
Et le mieux encore pour ne pas se fourvoyer dans une telle opération, pour éviter de la pousser jusqu’à l'attitude négative et destructive du sceptique, c'est de ne point la prati¬quer seul, de rechercher la critique et le contrôle des travailleurs qui sont attelés à la même tâche. Et quand le contrôle et l’expérience sembleront s’être prononcés, n’en tenez le résultat que comme relatif, sujet à révision, à modification, à aménagements, selon les milieux et les temps.
Vous croyiez que la technique des manuels, des devoirs et des leçons était la seule possible dans les classes populaires où elle restait le dernier mot, et le plus sûr, de la pédagogie.
Nous vous appelons à reconsidérer loyalement cette croyance, à examiner le rendement de cette technique, 5 établir un bilan dont le passif aujour¬d’hui écrase visiblement un actif aléa¬toire, à étudier les techniques nouvelles qu’on vous propose. Et vous conclurez certainement avec nous à la nécessité de ce changement que nous opérons à une allure aujourd’hui accélérée.
On vous avait prouvé, on avait établi, scientifiquement !... que l’enfant est paresseux, partisan du moindre effort et sensible au seul attrait du gain ou du jeu, et que votre comportement pédagogique doit être réglé en consé¬quence.
Et si cela était totalement faux? Si l'inverse était justement la réalité? Si l’enfant, dans des conditions nor¬males affectionnait avant tout le travail avec toute la gamme bénéfique des qualités que cela suppose?
Sans parti-pris, ne devons-nous pas éclaircir ce point majeur dont la conception nouvelle risque de bou¬leverser heureusement tout notre com¬portement pédagogique?
On nous a enseigné à baser tout notre effort éducatif sur un processus faus¬sement intellectuel qui a fait faillite. Il faudra bien scruter les voies possibles pour sortir de l'ornière et construire enfin sur du réel et du tangible.
On vous avait dit que vous deviez être le maître qui impose son autorité et n'admet point les critiques ni les discussions qui peuvent compromettre un ascendant hypothétique ! Et la vie a aujourd'hui irrémédiablement sapé cette attitude.
Le maître nouveau devra puiser ailleurs les éléments de sa discipline et de son prestige.
Les solutions, direz-vous !
Nous manquerions à notre méthode scientifique si nous prétendions vous en apporter de définitives. Nous vous offrons des solutions possibles, que nous avons expérimentées collective¬ment selon la méthode scientifique, en éliminant, dans l'expérience et par l'expérience, les procédés et le ma¬tériel qui se sont révélés comme insuffisants. Nous avons ouvert des pistes qui commencent à être sérieuse¬ment éclairées et où vous pouvez vous engager désormais avec la certi¬tude d'un pourcentage réconfortant de réussite et d’efficience.
Mais ne tenez jamais ces pistes et ces lumières comme définitives, ne rétablissez pas les tabous, ne jalonnez pas de routines les voies nouvelles. Ce qui est scandaleux, ce n'est pas que des éducateurs critiquent et cher¬chent il améliorer les méthodes de Mme Montessori, de Ferrière, de
Decroly, de Piaget, de Washburne, de Dottrens ou de Freinet, Le scan¬dale éducatif, c’est qu’il se trouve à nouveau des « fidèles » qui prétendent dresser, à l'endroit même où se sont arrêtés ces éducateurs, des chapelles gardiennes jalouses des nouvelles ta¬bles de la loi et des règles magistrales, c’est qu'on ne comprenne pas que la pensée de Ferrière, de Piaget, de Washburne, de Dottrens ou Freinet, est essentiellement mouvante, qu’elle n'est pas aujourd’hui ce qu'elle était il y a dix ans et que dans dix ans, de nouvelles adaptations auront germé. Et que si Decroly ou Montessori re¬venaient {nous parlons de la Montessori scientifique des années de production et non de l’éducatrice qui s'est suicidée avec le régime mussolinien), ils jette¬raient bas nos chapelles comme ils avaient secoué en leur temps les chapelles de leurs réactions.
C'est au nom de cette pratique scien¬tifique pour l'application d'une mé¬thode expérimentale permanente que nous faisons de notre Coopérative une gigantesque Guilde de travail pédagogique, avec ses nombreuses commissions qui scrutent sous tous leurs aspects les problèmes pédago¬giques, reconsidèrent sans cesse mé¬thodes et techniques, poursuivent l’adaptation du matériel, consolident les pièces anciennes qui s'avèrent précieuses, créent et construisent par¬tout où cela est nécessaire.
Nous avons notre ligne d'orientation, nous savons où nous allons ; l’enfant que nous avons su enfin loucher et comprendre, nous guide dans la voie vivante où vous vous engagerez avec nous, pour la rénovation de notre pédagogie populaire.
Je sais quelle sera l'objection majeure de tant de collègues habitués à des méthodes de travail depuis longtemps fixées et précises et qui redoutent plus pour eux que pour leurs enfants — le mouvant des techniques que nous recommandons.
Que ceux qui ont perdu tout allant, s'assoient prématurément au bord du chemin lorsqu’ils ne peuvent pas aller plus avant. Nous avons, nous aussi, préparé des bornes solides où appuyer leurs doutes. Ils pourront s’y arrêter provisoirement, car ils repartiront.
Ils repartiront au spectacle de tous ceux qui, au contact de nos ensei¬gnements et ii la lumière de nos découvertes, ont retrouvé eux aussi de nouvelles raisons de vivre, de travailler, de lutter, d'aller de l'avant. Il est faux de croire que, en pédagogie du moins, le statisme soit la relation la plus pratique et la plus favorable. Essayez de piétiner et de garder votre équilibre sur cette planche étroite qui vous sert de passerelle pour franchir le torrent !
Ne vous sera-t-il pas plus commode de traverser sans vous arrêter, en recherchant l'équilibre non dans une immobilité qui vous jetterait dans le précipice, mais dans l'action et la vie?
Si nous ne savons faire mieux, imitons au moins les mamans qui, sous toutes les latitudes, savent si bien, pour élever leurs enfants, se référer aux seules méthodes dynamiques que nous avons trop longtemps méconnues.
Demain, la méthode scientifique et expérimentale animera tout notre en¬seignement et les éducateurs se re¬mettront à vivre et à créer. Pour cette tâche éminente, ils ne ménageront plus leur peine et ils en seront eux aussi, régénérés.
C. FREINET