Pour une grande mobilisation de masse

Octobre 1966

On nous amène souvent en classe des enfants en apparence exceptionnellement doués qui, sortis de milieux aisés, se situent d'emblée au niveau des adultes : leurs préoccupations, leurs opinions, leurs projets les placent au- dessus du niveau des enfants de leur âge vivant dans les contingences limitatives de la vie prolétarienne.

En fait, l’enfant privilégié qui un instant fait illusion, a gravi trop vite les échelons de la connaissance, sans en assurer la solidité. Il trébuche à chaque pas sur les faits les plus simples que comporte la vie. II lui faut coûte que coûte s'adapter d'abord aux réalités élémentaires des problèmes de la masse avant que d'accéder à des niveaux supérieurs des actes et de la pensée.

Il est à craindre que semblables situations se produisent dans nos milieux d'Ecole Moderne où, grisés par le maniement trop hâtif et trop rapide de nos techniques si variées, les néophytes risquent de s'aventurer dans la prestidigitation et le succès en apparence facile. Même si le lapin sort du chapeau à la seconde voulue, nous savons tous que le lapin est plus à l'aise dans son clapier et que la réussite extravagante ne doit pas fausser les données de la vie.

Il y a évidemment les maîtres exceptionnels qui savent ce qu'ils font et parlent de ce qu'ils savent avec toujours à leur portée la démonstration de l’évidence. Ces exceptions sont à leur place dans un mouvement comme le nôtre où tous les niveaux de culture se coudoient et s'affrontent. Mais l'inconvénient en est que l’exception n'est pas la règle de masse et que donc, la masse risque de se décourager du spectacle du brio de l'avant-garde. Une éducation de masse est soumise à des impératifs de masse et ce sont ces impératifs que nous nous devons de définir.

Ceci va nous obliger à revoir de près les pratiques de diffusion de nos techniques dans nos divers stages. Trop souvent, croyant bien faire, nos responsables ont tendance à montrer et démontrer toute la richesse de nos techniques un peu comme ces camelots qui étalent avantageusement sur leurs tréteaux tout ce qui peut séduire les clients, Ceux-ci, surpris et séduits, sont d'abord emballés ; mais revenus à leurs petites dimensions, ils ne savent plus choisir et tenter le jeu qui les a un instant emballés et ils risquent pour finir de repartir les mains vides et quelque peu désabusés.

Il nous faut, dans ce domaine précis de la diffusion de nos techniques, revenir à plus de simplicité, de modestie, de sobriété dans la propagande. Il nous faut clans nos stages comme aussi dans nos classes mettre l'accent d'abord sur les techniques de base.

Elles sont élémentaires depuis toujours : lire, écrire, compter. Par nos méthodes naturelles qui restent sans cesse ouvertes sur la vie profonde et diffuse qui nous entoure, ces techniques nous permettent d’accéder à la connaissance par les voies enthousiasmantes de l'affectivité, de la pensée, de la création sous toutes ses formes. Lire, écrire, compter deviennent par nos soins des techniques enrichissantes, nourricières et culturelles.

Les jeunes viennent à nous parce qu’ils sont fatigués des sécheresses des apprentissages par les méthodes scolastiques dont ils mesurent l'impuissance et les méfaits. Ils sont donc dans les meilleures conditions de réceptivité pour tirer de nos stages, de nos exemples pratiques, le meilleur bénéfice.

A nous de savoir les retenir pour les aider à réussir dans les voies que nous leur avons ouvertes.

Il est dangereux de leur ouvrir et de leur proposer trop de voies à la fois. Force nous est de savoir nous limiter en ne retenant tout d’abord que les techniques essentielles, en reprenant nos rubriques d'antan que nous croyions à tort superflues. Dès à présent il nous faut choisir:

Le texte libre n’est pas un exercice de composition scolaire sur la base des textes d'enfants. Il est cela, mais il est aussi, de plus, un élément de création et de vie dont nous devons marquer sans cesse l’éminence.

Nous donnerons des exemples venant de camarades pratiquant ainsi le véritable texte libre. Et nous mettrons l'accent sur la mise au point orale- écrite du texte choisi selon la technique que nous avons exposée, mais qui est loin encore d’être entrée dans les mœurs, bien que sa supériorité soit incontestable.

Au cours des deux années passées, nous nous sommes appliqués au premier travail, évidemment le plus urgent ; la production des bandes, sans lesquelles aucun essai d'aucune sorte ne pouvait être entrepris,

Nous avons maintenant, en fait de bandes — ou nous l'aurons sous peu — un équipement de base qui permet le démarrage dans toutes les classes :

Nous avons bien expliqué qu’il ne s'agit pas d’un cours de calcul vivant, que nos bandes supposent une formation mathématique qui ne peut pas se faire par des exercices autocorrectifs, mais que nous avons amorcée par nos bandes Atelier de Calcul. C'est une nouveauté que vous devriez tous avoir dans vos classes.

Même hésitation des camarades pour ce qui concerne le cours de français par bandes, que nous allons compléter par une série de bandes d'un niveau FEP-CEG et que nous avons voulu faire vivantes, adaptées aux élèves.

Nous allons sortir incessamment 30 bandes de Sciences avec lesquelles nos enfants pourront enfin expérimenter librement.

D’autres bandes suivront.

Mais il faut maintenant que tous les camarades, anciens et nouveaux, s’intéressent à cette forme nouvelle de classe que permettent désormais les bandes enseignantes plus étroitement liées à la vie que tes manuels et les fichiers.

Il ne faut pas, comme l’ont fait certains camarades, acheter une ou deux boîtes et quelques bandes de calcul et de français et les condamner d’avance parce qu’elles ne répondent pas à l’idée qu’on s’en faisait. Il faut vous lancer dans cette technique en l’intégrant à votre classe selon la nouvelle formule d’enseignement individualisé que nous présentons dans notre livre Travail individualisé et programmation, qui va paraître incessamment dans la collection BEM,

Nos bandes ne sont certainement pas parfaites. Telles qu’elles sont, elles sont du moins très appréciées par les élèves, par le seul fait qu’elles apportent de l'inattendu dans la présentation et dans la recherche et qu'elles suscitent l'initiative : une séquence en appelle une autre et graduellement, l'enfant arrive à dominer l'ensemble et à en prévoir souvent le devenir immédiat ou lointain.

Dans la pratique immédiate, les bandes ont d'ailleurs l'avantage :

1°. de permettre une sorte de mise au point individuelle. Nous publierons régulièrement ici les corrections éventuelles et les aménagements que vous pouvez apporter aux bandes éditées : ajouter quelques compléments, souligner certains éléments en une ou plusieurs couleurs, ajouter des références à d'autres bandes ou aux BT ;

2°. de s'accommoder de bandes-bis que vous rédigerez ou que vous copierez selon les indications que nous vous donnerons.

Comment utiliser ces bandes?

Il y a évidemment une technique que nous avons à mettre au point collectivement. Nous avons demandé à notre collaborateur à l’Ecole Freinet, Roger Lévy, de tenir dans les Educateurs technologiques de cette année une rubrique permanente : Comment je travaille avec les bandes dans ma classe.

D'autres camarades apporteront leur point de vue, leur tour de main, leur technique. Nous ne demandons à personne de vanter systématiquement ce qui est. Si nous voulons progresser, il faut que les usagers donnent sans réserves leur point de vue critique, et si possible constructif. Aucune technique ne saurait sortir parfaite comme Vénus de l'écume des flots. Nous sommes en plein tâtonnement expérimental et il vous appartient de collaborer en toute bonne foi à la réussite de l'entreprise.

Le grand chantier des bandes reste donc ouvert. Mais pour pouvoir nous aider, il faut lire d’abord le compte rendu de nos expériences en cours, en commandant, si vous ne l'avez pas encore lu, notre premier livre : Bandes enseignantes et programmation, et en souscrivant au livre à paraître : Travail individualisé et programmation par C. Freinet et M. Berteloot. Ces deux ouvrages situent et résument le stade actuel de l’expérience en cours et appellent d’autres ouvrages plus démonstratifs et plus riches d’enseignements.

Répondre aux demandes

Il vient un moment dans nos classes où nos enfants ont compris le sens nouveau de notre pédagogie. Ils l’ont senti avant de la comprendre. Ils étaient naguère fermés à la connaissance et à la culture, Et puis voilà qu’ils veulent savoir, qu’ils veulent faire, qu’ils veulent créer et qu’ils se sentent portés par un désir de connaître, par une confiance en soi qui sont la preuve d'une pédagogie naturelle et efficiente. C’est une véritable révolution. Avant cette révolution, le maître devait pousser sans cesse ses élèves, ou les tirer, au besoin en se servant de quelques appâts prometteurs. Mais la difficulté était justement de les pousser et de les tirer, et rares étaient les éducateurs qui pouvaient parvenir à animer toute une classe tenue en haleine par subterfuge et prestidigitation...

Le temps n’est pas très loin, non plus, où nous essayions nous aussi de faire boire des éducateurs qui n’avaient pas soif. C’était bien souvent désespérant, Nous ne disons pas que ce stade soit définitivement dépassé, mais il n'en existe pas moins dans le public — maîtres et parents — une sorte de sensibilisation à notre pédagogie : on ouvre l’oreille, et les yeux, quand la radio ou la TV parlent, toujours trop brièvement, de nos techniques, On nous écrit, on se renseigne et c’est le départ vers des connaissances nouvelles rassurantes car déjà elles ont fait leurs preuves.

Le délicat est aujourd’hui de répondre à l’immense demande de tous ceux qui veulent connaître avant de se lancer. Et ce travail indispensable, seuls les éducateurs, instituteurs et professeurs peuvent le faire. Nous comptons donc sur la cohorte des milliers d’éducateurs de notre mouvement. Il faut absolument qu'ils se mobilisent pour la campagne que nous allons entreprendre : stages, rencontres, journées de travail, démonstrations, bulletins, classes-témoins, etc...

Nous allons organiser cette action au sein de l’ICEM et nous vous tiendrons au courant de nos projets et aussi, et surtout, des suggestions et des conseils que peuvent nous donner les camarades qui achoppent aux difficultés que nous voulons tenter de vaincre. Il nous suffit, pour réussir, de profiter du grand mouvement d’enthousiasme dont nos stages d'été ont été comme la cristallisation. Nous ne pouvons certes pas assurer que ces stages soient techniquement organisés et menés selon nos souhaits communs. Cela importe relativement peu d’ailleurs, l'important c’est qu’ils aient distillé de l'amitié, de la camaraderie, de la fraternité, de l'enthousiasme pour une tâche qui apparaissait naguère comme rebutante. Un signe totalement réconfortant, c'est aussi que l'encadrement et la responsabilité de ces stages aient été assumés par nos adhérents eux-mêmes, sans aucune intervention décisive du centre et que des centaines de camarades aient su se mobiliser sans réserve pour le succès de l’Ecole Moderne.

Il vous faut renouveler cet effort en cours d’année. Notre commune réussite sera votre récompense,

Les mathématiques modernes

Nous aurons à débattre aussi, mais sérieusement, expérimentalement, d’un problème dont tout le monde se préoccupe, y compris ceux qui n'y entendent rien...

Que les mathématiques modernes doivent nous préoccuper, il n’y a qu'à lire les articles de Le Bohec pour en être convaincu. Mais nous aurons en même temps à nous défendre contre une tendance générale à faire de ces mathématiques modernes la tarte à la crème dont tout livre de pédagogie ou tout manuel scolaire sera désormais assorti. Nous voudrions avec le concours de professeurs spécialisés, examiner dans quelle mesure nous pouvons, par notre pédagogie, aider au renouveau de notre Ecole Laïque. Faire circuler dans nos milieux enseignants et dans nos classes, un esprit nouveau naturel qui affronte la vie sans hésitation ni idéologie limitative et qui appelle à nous cette masse enseignante indécise et déçue que nous devons gagner à notre cause qui est libératrice de servitudes périmées.

Le 2 Octobre 1966.

C. Freinet