Discours d'ouverture du XXIe CONGRĂˆS de L'ECOLE MODERNE

Avril 1965

Notre premier souci, notre premier devoir, en ouvrant ce XXIe Congrès est de remercier tous ceux, Municipalité, Administrateurs, Inspecteurs, Chefs d'établissements, Professeurs, Psychologues, qui ont permis, par leur sollicitude et l'intérêt qu'ils portent à l'évolution pédagogique, la tenue de ce grand Congrès.

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Nous souhaitons la bienvenue à la masse des congressistes français, et étrangers qui viennent à nous comme on va à fa source : ils ne seront pas déçus.

Et nous ne saurions trop remercier les organisateurs qui, par un travail dont les congressistes ne se rendent pas toujours compte, se sont évertués pour accueillir à Brest et faire travailler un bon millier de camarades.

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La question s'est posée en cours d'année de savoir si nous ne devrions pas fermer nos guichets pour ne pas être débordés par une foule difficile à mener et à orienter.

II en est de nos Congrès comme de nos classes ; il y a des limites d'effectif au-delà desquelles le rendement de nos efforts risque d'être compromis. Nous enregistrons du moins cet incessant afflux de nouveaux et de jeunes, comme la preuve vivante du succès de notre pédagogie.

Nous essayerons de faire face aux devoirs que nous impose ce succès. Nous dirons seulement aux nouveaux-venus:

— Après cette séance officielle qui rassemble pour le départ tous les participants, vous serez chez vous dans ce Congrès. Nous vous y présenterons des expériences, des outils, et des techniques, nous ne vous y imposerons aucun credo, nous serions heureux même, que sur la route que nous avons ouverte, il y a quarante ans, et qui est aujourd'hui déblayée et carrossable, vous puissiez aller plus loin que nous pour continuer notre œuvre.

Nous ne croyons pas détenir seuls la vérité, Cette vérité, nous la scrutons sans cesse avec un maximum d’objectivité et de loyauté ; nous essayons d’être, selon le mot d’un écrivain contemporain, des « têtes chercheuses ». Pour le succès de cette permanente recherche, l’essentiel est que vous gardiez les yeux tournés vers l’avenir, et que vous sachiez résister à l'insidieux appel de la routine qui s'ingénie à ramener au bercail les brebis égarées lorsqu’elles osent s'écarter des chemins battus, et regarder, par-dessus et par- delà les barrières, les verdures prometteuses à l’appel du large.

Sur cette route nouvelle, nos Congrès sont comme une halte familiale dont vous sentirez bien vite la chaleur et l’amitié, Le travail que nous avons entrepris suppose un climat de sensibilité et de confiance dont vous trouverez ici les prémices. A vous d’œuvrer ensuite pour que soit hâtée une nouvelle aurore.

Une année s’est passée depuis que nous faisions à Annecy le point de l’état et de la forme de notre pédagogie.

Ce point, nous le recommençons chaque année depuis trente ans. Chaque année nous modifions quelque pièce de nos organismes ou nous innovons par des créations nouvelles.

De ce fait, notre mouvement reste bien comme un vaste chantier dont on ne voit pas toujours très bien monter les murs et les charpentes. D’aucuns préféreraient que nous établissions plus nettement des normes qui fixeraient, pour le présent et pour l’avenir La Méthode Freinet, comme les écrits de la Doctoresse ont fixé pour toujours La Méthode Montessori. Cette cristallisation pourrait apparaître comme simple et reposante à certains adeptes, mais ce faisant, nous ne serions plus un mouvement qui, par nature, va de l’avant. Nous serions un mouvement en panne, dont les acteurs fatigués s’assoient au bord du chemin pour critiquer et retenir ceux qui feraient mine de les dépasser. « Tout se passe, écrit TeiIlard de Chardin, comme si un faîte nouveau et puissant s'élevait au travers du pays des âmes, recoupant toutes les catégories anciennes, et réunissant pêle-mêle, sur chacun de ses versants, adversaires et amis d'hier. D’un côté, la vision rigoriste et stérile d’un univers formé de pièces invariables et juxtaposées, de l'autre, l'enthousiasme, le culte, la contagion d'une vérité vivante qui se construit à partir de toute action et de toute volonté.

Là, un groupe d'hommes associés par la seule force et pour la seule défense du passé.

Ici, une confluence de néophytes, sûrs de leur vérité et forts de leur compréhension mutuelle, qu'ils sentent définitive et totale».

 

A la base de notre pédagogie, il y a cette idée essentielle, que le monde autour de nous et donc le milieu familial, change constamment ; qu'aucune éducation ne saurait se concevoir qui ne s’intègre aux rythmes de vie et que les enfants et les citoyens de demain ne peuvent être préparés par les outils et les méthodes du passé. Ce n’est pas en enseignant comment on attelle des bœufs à la charrue, qu’on prépare les enfants à conduire demain un tracteur.

« Nous ne pouvons plus nous reposer sur nos acquis, écrit Pauwels. Nous devons répondre à l'accélération par une accélération de la cérébralisation et de l’imagination créatrice. Nous devons répondre par tous les moyens à l'appétit de culture et de transformation. Nous devons tout faire pour éveiller le plus d'esprits possibles à l'idée de changement.

II ne s’agit pas seulement de changements quantitatifs, il s’agit aussi de changement qualitatif¡ il s’agit de changement d'état de conscience » (1).

Et « Toute forme de vie qui ne peut supporter le changement doit disparaître » dit le Sage hindou Shri Aurobindo. Ce sont là des notions de simple bon sens auxquelles maîtres et parents devraient être particulièrement sensibles.

On ne sait par quelle conception monstrueuse on peut imaginer que ce bon sens n’est pas valable pour les problèmes d’éducation et qu'on pourrait, en ce domaine, préparer par les méthodes traditionnelles les hardies constructions nouvelles.

Il y aurait tout un livre à écrire et à répandre pour montrer que les solutions habituelles de l’Ecole sont à 80% rétrogrades et donc nuisibles et que leur activité s'accroît au fur et à mesure que s'accentue le décalage entre l'Ecole et le milieu.

Tant que les convois sur les routes allaient à l'allure d’un cheval au trot, chars à bancs et diligences participaient normalement à un rythme de vie qui avait sa raison d'être.

Il n'y avait pas de drame de la circulation. Le drame est né de l’accélération de la vitesse des autos qui ne s’accommodaient plus de l’immuable trot du cheval. La plupart des accidents de la route sont causés aujourd’hui par les dépassements, c'est-à-dire par les différences de rythme de déplacement. Tous les conducteurs d'autos connaissent les ennuis des embouteillages créés par les camions. Passe encore à la descente ! Mais les montées sont épuisantes, à tel point que certains circuits sont réservés aux poids lourds. L’Ecole est aujourd’hui un de ces poids lourds derrière lesquels les autos, en seconde, s'impatientent et klaxonnent. Les moteurs s’encrassent et chauffent, les essais de dépassement risquent d'être mortels, la circulation deviendrait même impossible si quelque ligne droite ne permettait de temps en temps un furtif dégagement.

Le piétinement de l'Ecole nous vaut les mêmes catastrophiques embouteillages. La vie pousse l’enfant. Le vélo, l'auto, l’avion, lui donnent des ailes. Les voyages et la télévision lui ouvrent tout grand l’univers enchanteur et merveilleux qui laisse loin derrière lui les tableaux et les manuels d’une mécanique qui retarde de 50 ans.

Et c’est pourquoi, à l'Ecole, l’enfant doit ronger son frein, réprimer ses élans, arrêter la Vie. Il en résulte immanquablement de complexes et de fausses manœuvres qu’une analyse objective devrait nous permettre de détecter.

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Celui qui vous parle a ce qu’on appelle par euphémisme, le bénéfice de l'âge. Après un demi-siècle, il peut vous apporter aujourd'hui l'expérience vivante de ce décalage.

En ce début de siècle, donc, nous aimions l’Ecole même lorsqu'elle était ultra-traditionnelle, parce qu'elle répondait alors à un besoin. Nous n'avions à l'époque, dans notre village, aucun élément de culture ou d'instruction. Nous ne voyions encore ni journal ni revue ; le catalogue des Dames de France symbolisait nos premiers contacts avec l’Art, et les Prix de Vertu de notre bibliothèque le premier ersatz de littérature. Nous éprouvions alors à lire et à décrire cette même sorte d'ivresse que nous ressentions, quand nous allions au grand galop sur notre âne ou que le char à bancs prenait les tournants à une vitesse folle. Pour nous l'Ecole était alors dans la vie ; elle était un élément exceptionnel de cette vie, même avec sa discipline sévère et rude d’un temps qui n’avait d’ailleurs pas encore connu les progrès démocratiques qui changent peu à peu les rapports entre les hommes. Mais quelle comparaison serait possible entre l'enfant que j’étais il y a 60 ans et celui qui, de nos jours a déjà parcouru le monde en auto ou en avion et qui, par les revues, le cinéma, la TV, a tout vu et tout entendu de ce qui était autrefois pour nous l’insondable inconnu.

Il est impensable qu'on puisse enseigner et éduquer des enfants d'aujourd’hui selon les pratiques d’il y a 50 ans. L’Ecole d’autrefois nous enrichissait et nous élevait dans un milieu qui était le sien et le nôtre, l’Ecole d'aujourd’hui prétend ramener les enfants à des balbutiements qui les exaspèrent. Vous les persuadez autoritairement que tout ce qu’ils savent, tout ce qu'ils ont vu, tout ce qui les passionne est inutile et faux — ce qu’ils ne croient pas d’ailleurs. Ce sont ces enfants de 1965 que vous allez endormir avec des textes bêtes qui sont hélas ! encore la nourriture habituelle de manuels même récents en usage dans la masse des écoles.

Je vous en cite ici quelques spécimens :

« Léa dévide la bobine

la pointe du canif

le deuil du veuf »

ou, cueillis dans des manuels belges — car nous n'avons pas l’exclusivité de ces bêtises :

« A l’école, Polydore n’a pas obéi. Il est devenu myope! il s'est habitué à lire de trop près.

La myopie est une maladie de la vue. Polydore lit syllabe par syllabe... »

Ou cet exercice :

« Etudiez les expressions suivantes :

— Les accordailles ou fiançailles préparent les épousailles ou célébration du mariage,

— Les prémices de la ferme.

— Prenez vos bésicles ».

Et cette phrase qu’une institutrice française fait longuement répéter et qu’elle a certainement recueillie dans un florilège identique :

« L’acrobate acariâtre de petit acabit dans les jardins de l’académie saute de l'acacia sur l’acajou ».

Et si l’on émettait des doutes sur l’authenticité actuelle de telles bêtises, je pourrais vous montrer des fiches parues dans des numéros récents d’une revue pédagogique enfantine. On y parle (et le texte est illustré) du sanglier qui vit dans la forêt du Mont Erymanthe, et de « Hercule qui va vers le lac de Stymphale ».

Qui oserait prétendre qu’avec de telles bêtises on n’abêtit pas les enfants ?

« Sur la Côte d'Azur, écrit un manuel récent, le cyclone a déraciné les mélèzes, cassé les lys et saccagé les massifs de myosotis ».

Cela fait bien dans le tableau pour l’apprentissage du z et du y, même s'il n'y a chez nous, sur la Côte d’Azur, ni mélèzes, ni lys, ni massifs de myosotis !

Ces mêmes enfants que vous condamnez à un B, A : BA bête connaissent la grande histoire vivante de tous les peuples du monde, et vous allez leur ressasser Pépin le Bref ou Hugues Capet.

Ils savent mieux que vous détecter une panne d’auto, mais vous leur imposerez votre supériorité en leur infligeant une leçon morte sur les engrenages multiples ou la dilatation des gaz.

Ne vous étonnez pas si ces pratiques contre nature valent à vos enfants des oppositions, des blocages, des obstructions dont les conséquences sont incalculables.

Si les enfants et les jeunes d'aujourd'hui font beaucoup plus de fautes d’orthographe, s’ils écrivent mal, s’ils sont distraits et inappliqués, l'erreur scolaire en porte la large responsabilité.

La dyslexie elle-même, cette maladie du siècle, n'est, selon nous et nous en discuterons demain, que la conséquence d’un apprentissage défectueux que nous corrigeons par nos techniques.

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A la base de cette erreur de l'Ecole, il y a une fausse conception des processus de croissance et d’apprentissage des enfants. Les bourgeois et les seigneurs du Moyen Age se demandaient si les paysans avaient une âme, et s'ils étaient capables de se diriger eux-mêmes et de réfléchir à leurs actes ; et comme l'expérience unilatérale qu’ils en avaient leur prouvait effectivement le contraire, ils se croyaient investis de la mission de penser pour eux et de régler d’autorité et d’avance leurs travaux et leurs actes.

Les éducateurs traditionnels vous diront qu'ils ont fait la même décevante expérience : leurs élèves, paralysés très tôt par un autoritarisme abusif ne peuvent plus rien sortir d'eux-mêmes comme s’ils n’avaient plus, ni pensée originale, ni élan de vie, tout juste aptes à écouter, à copier et à esquiver les punitions automatiques.

L'Ecole traditionnelle n’a pas d'autre ressource alors que d'agir comme si l’enfant était une page blanche sur laquelle l’Ecole inscrira arbitrairement de l’extérieur, les premiers sillons que la vie estompera et effacera.

Or, l’individu ne se forme pas comme on monte une maison, brique à brique, même si le procédé apparaît comme scientifique. Il se forme et se développe par le processus universel du tâtonnement expérimental, celui-là même selon lequel tous les enfants du monde, sans aucune leçon dogmatique apprennent en un temps record à parler la langue de leurs parents ; le même selon lequel tous les enfants du monde apprennent à marcher sans connaître aucune des lois de l'équilibre.

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Ce qui nous vaut cette approche nouvelle des jeunes êtres, la création d'un climat de libre expression, pour la réalisation optimiste des jeunes personnalités, vous le sentirez à la lecture de quelques-unes des œuvres qui sont le pendant d’ailleurs des œuvres d’art que vous pourrez admirer dans nos expositions.

Des textes d'enfants.

Des poèmes d’abord.

Dans la production libre enfantine il y a deux étapes :

— les textes qui expriment avec plus- ou moins d’originalité ce que l’enfant voit, entend et fait.

C'est, pourrions-nous dire la réaction au milieu extérieur qui a son importance et sa portée.

Mais il y a une deuxième étape autrement précieuse, celle où l'enfant regarde en lui, scrute ses pensées, exprime ses sentiments, dit par intuition plus que par science ce qui se passe en lui, celle où il nous livre un monde nouveau.

Les cosmonautes soviétiques et américains nous révèlent le monde merveilleux de l'espace.

Le commandant Cousteau nous montre le monde merveilleux des profondeurs marines.

Nous avons découvert et nous vous en donnons ici l'émouvant spectacle, le monde merveilleux et inconnu de l’enfant.

Vous en serez tout à la fois les spectateurs et les acteurs.

D’un Freddo qui est peut-être ici en ce moment et qui sait penser et s'exprimer en homme...

Si tu me vois partir

Ce soir sur le long chemin noir,

Si tu vois le printemps fleurir

Comme l’amour

Si tu vois que le jour faiblit

Que le vent ramène les nuages

Si tu vois la Seine mourir

Si tu vois Paris sous un manteau de pluie

Si tu me vois partir

Retiens-moi !

Je ne veux pas partir Retiens-moi !

Je ne veux pas partir, car la nuit

Nos mains et nos cœurs se regardent

Et s’aiment.

FREDDO

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D'un de nos élèves, ce poème que ne désavouerait pas Prévert :

SUR UNE PIERRE

Je me promenais dans la forêt

Derrière une montagne de lierre,

J'ai trouvé

Une pierre pas comme les autres,

Une pierre abandonnée, rongée,

Tatouée par la vieillesse du monde.

Sur la pierre était gravé

Le souvenir D'une âme égarée,

L’âme de la châtelaine

Qui jadis fila la laine

Et rêva de s'évader.

El la pierre abandonnée

Se mit « chanter

La douce chanson

Du passé simple et composé ;

Ci gît une âme égarée.

Rapportez-la Si vous la trouvez...

Gilles Thomas

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D’un enfant d'un petit village des Causses :

SUR MOI

Que ferai-je plus tard?

Comment gagnerai-je ma vie ?

Et toujours, toujours

Cette idée me tourmente.

Je rêve,

Je rêve

Au plaisir que j'aurai

D'être paysan,

De mener les bœufs,

Les bœufs que je soignerai,

De tenir les mancherons de la charrue!

Quelle joie de moissonner

Mes jolis blés aux beaux épis!

Le blé que j’aurai semé...

Quel bonheur d'être paysan !

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D'une Nadia qu’inquiète la guerre toujours menaçante :

PENSEES : LA GUERRE

Oh ami, qu'as-tu fait de ta vie? Tu es parti pour la guerre où ton père t'avait dit de tuer tes ennemis, au couteau, au poignard, au fusil.

Oh ami, tu vie maintenant n’est plus rien, tu as poignardé ton ennemi qui t’a fusillé.

Oh ami, tu es un homme, il est un homme, vous êtes tous des hommes qui ont très peu d'idées et ne connaîtront donc jamais l’amour et la paix.

Alors, ami, pense et réfléchis...

Qu’il soit blanc, qu’il soit noir, qu'il soit jaune ou rouge, qu'il soit du Nord ou du Sud, si lu le veux ton ennemi deviendra ton meilleur ami.

Alors, ami, pense et réfléchis pour ta vie et celle de ton ennemi qui deviendra ton meilleur ami, pour la vie.

Réfléchis, mon ami, à ta vie.

NADIA

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Et notre petit Jacki qui vieillit...

JUIN 9 ANS !

Juin tu apportes

Des anniversaires,

Que des anniversaires.

Pour Jacqui plaisir,

Pour Jacqui malheur...

Plaisir pour l'anniversaire,

Malheur je vieillis.

Juin, saison de la chaleur et de la joie...

9 ans, comment est-ce, quand on a 9 ans ?

Ah! Que la terre est mystérieuse!

Juin, 9 ans ?

Pour Jacqui malheur,

Pour Jacqui bonheur.

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Et puis il y a la petite femme qui n’écrit pas de poésie, mais n’en pense pas moins aux graves problèmes de la vie.

PROJETS

Je suis encore jeune, mais je fais déjà des projets sur mon mari. Je désire qu’il soit beau, qu'il n'ait pas de moustache ni de barbe, qu'il soit toujours propre, élégant et gai même quand je le réprimande. Je souhaite qu’il soit gentil et bon pour les enfants si j'en ai. Je ne veux pas qu'il aille tous les jours au café et revienne à la maison ivre, car il pourrait bien en ressortir plus vite qu'il n'y est entré. Je voudrais qu'il m'aide dans mon travail ; par exemple qu’il essuie la vaisselle car je n'aime pas ça. Mais pour le coucher je me demande comment je ferai car je remue en dormant. Si je ne trouve pas de solution, nous aurons chacun notre lit. Mon mari ne sera pas heureux : je le ferai beaucoup travailler. Et s'il ne m'écoute pas, ça pourrait aller mal!

Line Leboucher 12 ans

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Et par dessus les mers l’appel de la correspondance

PETITE CORRESPONDANTE, RACONTE-MOI Tout ce qui se passe dans ta ville,

Tout ce qui se passe dans ton pays.

Dis-moi, là-bas, derrière cette frontière

Où se trouve la terre de mes frères.

Ecris-moi tout ce que tu voudrais me dire.

Parle-moi de la neige qui tombe ;

Des grandes vagues blanches et de vos fêtes.

Dis-moi tout ce qu'il y a dans ta vie.

Moi j'ai tant d'histoires

Que je veux te raconter

Que cette fois, je vais te dire

Tout ce que j'ai dans mon cœur.

Je te parlerai de notre classe et de ma terre

Je te dirai tout ce que je sais.

Je te raconterai mes joies et mes peines,

J'ai tant de choses à te dire...

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Et je pense au mot de Giono : « Le poète doit être un professeur d'espérance. A celte seule condition, il a sa place à côté des hommes qui travaillent et il a droit au pain et au vin ».

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« L’Ecole laïque chantier de la Démocratie », tel est le thème de ce congrès. D’aucuns — et ce n’est pas hélas, la grande masse — vous diront qu’ils n’ont pas attendu l’Ecole Moderne pour démocratiser leurs classes... Ils ont adouci la discipline, donné des responsabilités aux enfants, supprimé les punitions, organisé une coopérative scolaire qui maintient l’indispensable discipline. C’est quelque chose, certes, et c’est une promesse pour les progrès à venir. Mais cela n’est pas suffisant pour l’établissement de la vraie démocratie. Ce ne sont pas seulement les punitions qui oppriment, elles sont la forme tangible et brutale de l'oppression. L’enfant peut les esquiver habilement et chercher par d’autres voies, à se réaliser malgré l’Ecole. Nous pourrions même dire que ceux qui se rebellent sont peut- être sauvés ! Ce qui est plus grave, plus dangereux et plus déterminant, c’est la lente et tenace et insidieuse domination intellectuelle, morale et psychique traditionnellement perpétrée par l’Ecole.

C’est le fait que, dans tous ses actes, dans toutes ses pensées, l’enfant se sente mineur, impuissant à dire, à crier ses besoins, ses espoirs, et ses rêves, qu’il en soit réduit intentionnellement à se taire — car c’est la loi de l'Ecole — ou à répéter sans trêve la pensée des autres, à copier ce que d’autres ont pensé, ont produit avant lui, sans bénéficier à quelque moment d'une trouvaille personnelle ou d'une réussite. C’est d’être goutte à goutte, jour à jour, dépersonnalisé et déshumanisé. On a beaucoup parlé ces temps-ci d’Ecole concentrationnaire. Nous avons connu hélas ! depuis trente ans des exemples troublants et tragiques d’une telle déshumanisation perpétrée systématiquement pour dépouiller l’homme de ce qu’il a de spécifique : son intelligence, sa raison et sa soif de liberté.

C’est cet asservissement intellectuel et moral qui est, pour l'Ecole de notre siècle, la pire des déchéances.

Pour synthétiser notre accusation, il faudrait une longue enquête, que nous pouvons entreprendre d’ailleurs, avec photos et cinéma. Elle serait parlante plus que tous les raisonnements.

Nous les voyons venir dans nos classes modernes, ces enfants longuement formés à l’Ecole traditionnelle : les plus atteints ont déjà l’allure soumise et résignée des ouvriers à la chaîne, ou des ménagères dans les queues : tête et front baissés, poitrine renfermée, comme s'ils avaient perdu l'habitude de respirer à pleins poumons, condamnés qu'ils sont à ne pas dépasser la maigre ration, d'ailleurs trop indigeste, autorisée ou imposée par le maître et par les règlements.

Nous leur ouvrons l’esprit et le cœur. Nous leur redonnons confiance en eux-mêmes et en leur destin.

Et un jour, c’est notre grande conquête, ils lèvent les yeux, bombent la poitrine, bandent les muscles. Le sang vif circule, ils sont prêts à l’action et à la lutte. Ils sont des hommes.

Il ne suffit pas d'autoriser nos enfants à créer une coopérative et à voter une fois par mois ou par trimestre — caricature de la démocratie — si persiste d'autre part, un enseignement destructeur des personnalités. Ce qu’il nous faut : c’est reconsidérer tout notre enseignement, pour redonner à nos petits hommes leur dignité foncière, le sentiment de leur valeur intellectuelle et morale, c'est leur apprendre à critiquer et à juger, c'est leur donner surtout les possibilités de se conduire en hommes et non en moutons,

Des moutons ! Dans un récent numéro de la revue Esprit, un auteur se plaint de cet avilissement des personnalités, dont l’Ecole porte incontestablement une part de responsabilité. « J'ai rencontré, dit-il, un syndicaliste actif, je lui ai demandé s’il était de coutume de consulter la base avant de prendre une décision, — Chaque fois que j’ai tenu une réunion avec les adhérents, m'a-t-il répondu, j'ai constaté que ceux-ci ne veulent rien, qu'ils ne pensent rien. C'est l'inertie... »

Et après son enquête, l'auteur conclut : « Peut-on être démocrate ? Faut-il être démocrate ? Quand est-il légitime de le paraître ? Quand est-il de bon ton de cesser de l'être ? Ce sont des questions trop difficiles pour moi.

J'aimerais bien que quelqu’un me précise ce que doit croire un mouton aujourd'hui. Quand je le saurai, je serai apaisé, je demeurerai tranquille ».

Nous avons, nous, plus d'espérance : nous ne préparerons pas des moutons, nous formerons des hommes.

La chose est-elle possible?

Notre longue expérience collective en apporte aujourd'hui l'assurance. Le temps n’est pas loin où les travailleurs étaient résignés à leur servitude, persuadés qu'ils étaient qu'existaient deux races d’hommes : ceux qui commandent et ceux qui subissent et obéissent.

Et puis, un jour, les meilleurs, les plus courageux d'entre les peuples ont dressé la tête pour revendiquer leurs droits d'hommes et de citoyens. Il a fallu que se lève dans tous les pays, cette avant-garde combative qui a su affronter la prison et la police pour que se mobilise, un jour, derrière elle, à côté d'elle, la cohorte consciente des opprimés. Et ne voit-on pas aujourd’hui les descendants des esclaves noirs se lever, héroïques, et marcher, malgré les sauvageries des polices américaines, de leurs gaz et de leurs chiens. Ils défendent plus que leurs droits : leur dignité d’homme.

Nous sommes sur le plan pédagogique, cette avant-garde qui ose depuis quarante ans se lever aussi pour défendre la dignité des enseignants et la dignité des enfants qui leur sont confiés. Nous avons connu, nous aussi, l’oppression, les sanctions et les prisons. Elles étaient peut-être nécessaires pour que s'éveille ce sens nouveau de la fonction éducative, que s'ébranle cette marche en avant vers la libération et la dignité.

Nous savons, selon le mot de Teillard de Chardin que : « Plus une idée est grande et révolutionnaire, plus elle rencontre de résistance à ses débuts », mais aussi que « la chose au monde la plus difficile à arrêter c'est la marche d'une idée ».

Si nous insistons sur cette idée maîtresse de la libération scolaire, c’est que nous savons combien sont nombreux encore les éducateurs, spirituellement, syndicalement ou politiquement d'avant- garde, qui n’en continuent pas moins dans leur classe les modes de travail oppressifs et la discipline humiliante qu’ils combattent si activement hors de leur classe, C'est dans leur travail d’abord qu’ils doivent être révolutionnaires et démocrates. Ils y gagneront au moins une unité de vie qui donnera un sens dynamique à leur dévouement et à leur exemple.

Quand vous produirez dans vos classes des chefs-d’œuvre comparables à ceux que nous exposons et dont, à bon droit, vous serez fiers, quand vous aurez suscité quelques-uns de ces chants d'enfants qui, dans nos émissions de radio, se mesurent avec les œuvres d'adultes, quand vous aurez dans vos florilèges quelques-uns des beaux poèmes nés de la sensibilité enfantine, vous aurez conscience comme le jardinier en automne, d'avoir creusé des sillons bienfaisants qui portent et porteront leurs fruits.

Une pédagogie qui peut s’enorgueillir de tels chefs-d’œuvre, est une pédagogie de réussite et d’avenir.

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Après avoir dit l’œuvre d'avant-garde de l’Ecole laïque, durant la période héroïque du début du siècle, nous avons regretté le piétinement qui, aujourd’hui, la paralyse. Mais en ce pays breton, où l'Ecole laïque a tant à faire pour se défendre contre la réaction scolaire, nous voulons montrer aussi, comment, sous l'impulsion généreuse de la masse des éducateurs, elle peut demain, se moderniser et s’épanouir, au service de la démocratie et de la paix.

Nous ne sommes pas habitués des grands discours laïques solennels, pas plus que de tous autres discours, d'ailleurs, mais nous agissons en laïques. Etre laïque en effet, ce n'est pas seulement signer des déclarations pour le respect indispensable des lois laïques, être laïque, c'est lutter contre toutes les formes d'oppression y compris naturellement celles d'une Eglise qui oublie trop souvent les généreux enseignements du Christ ; c'est se refuser à toutes pratiques d'autoritarisme et d’abêtissement.

Pour être laïque, il faut savoir soi- même ouvrir la poitrine et porter le front haut pour dénoncer l'obscurantisme, il faut posséder quelques reflets de lumière vivante et de soleil. C'est un peu de cette lumière et de ce soleil que vous emporterez de ce Congrès. Peut-être penserez-vous alors comme le petit Patrick qui écrit dans son poème :

« Et moi je sais quand on est heureux,

Comme ça se passe quand on est heureux :

On est en forme

On sent ses muscles qui s’écartent.

Les yeux commencent à briller

Et le cœur... se met à rire ».

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Ce que nous vaut cette lumière nouvelle, tous les anciens ici vous le diront, nous n'en avons pas de plus émouvant témoignage que cette lettre que j'ai retrouvée ces jours ci, dans un Educateur de 1938 : elle était écrite par un de nos fidèles combattants républicains d’Espagne, exilés depuis vingt-cinq ans dans les pays d’Europe et d'Amérique et qui espèrent et attendent que la démocratie refleurisse un jour dans leur pays. Elle nous disait cette lettre le sacrifice héroïque d’un éducateur Ecole Moderne combattant républicain : ...«Hélas! «quand le mouvement cessera », comme dit Demetrio, ton école s’ouvrira à la lumière, et, en lettres de feu, vives comme des œillets rouges, tracées avec le sang de la victoire, se dressera un nom ; l'Ecole s'appellera : « Ecole Benaiges ».

Si ceux qui doivent le faire oublient ce devoir, j'irai graver au-dessus de la porte ce nom ineffaçable. Et dans mon école, celte d’aujourd'hui ou celle d'alors, sur le fronton d'une salle restera toujours fixé un rectangle rouge avec ce nom : « Benaiges », le nom de ta classe. Et puis, dans les galeries — certainement celle des maîtres — ton portrait sera reproduit comme celui de l'un des plus distingué et des plus valeureux que compte l'Enseignement, Enfin nous chercherons dans la montagne de l'Oca, l'endroit où ils ont jeté ton corps transpercé, Nous l'en arracherons et placerons près de lui une boîte contenant une presse métallique Freinet, une police « maternelle » future, un exemplaire de La mer, et la lettre qui m'annonce la nouvelle du meurtre.

Si nous ne retrouvons pas l'endroit précis, nous choisirons la cime, le sommet le plus haut de ces monts, plantant comme un étendard la pierre éternelle qui signifie : « Cette terre n’est pas de la terre, mais bien le sang et la chair du maître ».

Que passent les années et les siècles, et les hommes à venir pourront trouver là- haut un exemple toujours vivant, une personnalité toujours dressée, un homme toujours debout, le front dégagé, le visage ouvert : un Maître ; le premier qui ait brandi sur ces terres embrasées de soleil ou pénétrées de froid, mais toujours opprimées et maintenues dans l’ignorance, la première flamme de liberté, qu’il savait si bien propager...

Salut donc, Benaiges! »,

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La flamme de la liberté ne s'est pas encore rallumée dans l'Espagne martyre, mais dans son exil de San Andréas Tuxtla au Mexique, notre fidèle Redondo qui a ouvert une Ecole expérimentale Freinet a tenu à inscrire en permanence sur le fronton de son journal scolaire le nom héroïque de Benaiges, qu'il me fait l'honneur d’associer à celui de Freinet, en hommage à notre longue lutte commune pour la liberté et la démocratie.

Nous saurons être dignes de ceux qui nous ont si généreusement ouvert les voies du progrès, de la laïcité, de la dignité.

Que ce Congrès soit encore une fois le grand rassemblement des bonnes volontés au service de la libération et de la paix !

C. Freinet

 

(1) L. Pauwels : Planète.