Le cours de fran├žais de l'Ecole Moderne

Juin 1965

Dès le lancement de nos boîtes et bandes enseignantes, nous avions réalisé un cours de calcul sur bandes pour les divers cours (100 bandes).

Par la force des choses, ce cours était plus particulièrement technique. Nous comptions sur le calcul vivant pour l’explication théorique de données mêmes du calcul. De ce fait ces bandes calcul étaient plus une amélioration méthodologique de nos fichiers autocorrectifs qu’une véritable nouveauté programmée.

Notre cours de français par contre constitue une réalisation originale dont nous voudrions rapidement dire les raisons et les fondements.

Les textes libres et leur exploitation pédagogique, aujourd’hui en usage dans tant de classes, ont persuadé les éducateurs que là réside la voie royale pour l'apprentissage de la langue, et de la grammaire dans la mesure où elle sert cet apprentissage. Du même coup, nous mesurons mieux la vanité des leçons, des définitions, des formules, des classifications qui sont le propre des manuels scolaires. Et nous sommes persuadés que la pratique permanente et fréquente du texte libre, rendrait superflu tout enseignement formel.

Mais, dans la pratique ;

— Pour des raisons diverses, éducateurs et parents accordent encore trop d’importance à l’étude formelle du vocabulaire et de la grammaire — reliquat de toute la vieille pédagogie.

— Les examens comportent encore des épreuves de connaissances formelles en la matière, ce qui suscite ou autorise un certain bachotage dont on connaît les effets.

— Les méthodes naturelles sont plus sûres, mais souvent plus lentes que les méthodes traditionnelles.

— Il en résulte que les maîtres éprouvent la nécessité de faire des exercices spéciaux pour l'étude du vocabulaire et de la grammaire.

Jusqu'à présent, ces exercices se faisaient sur la base des leçons et des devoirs de manuels. Ils permettaient une acquisition formelle, valable pour l'Ecole et les examens, mais qui n'était pas formative, et qui était pour la masse des enfants obsédante et inhibitrice.

Et surtout cette étude formelle de ce qui n’est en définitive qu'un élément de la langue, prenait le pas sur la fonction d’expression et de relation. L’enfant connaissait les règles et les lois, mais il était souvent dans l'incapacité de comprendre les textes qu’il avait analysés.

Cette déformation scolastique de l’enseignement de la langue s’avérait comme une des tares les plus graves de l'actuel enseignement de la langue française.

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Y a-t-il possibilité :

— d'acquérir la bonne orthographe indispensable?

— de savoir analyser grammaticalement et syntaxiquement un texte?

— et cela sans bachotage, sans exercices scolastiques, par la simple vie de la langue au service de l’expression intelligente et fonctionnelle?

C'est ce tour de force que nous avons réalisé grâce à nos Bandes Programmées, Nous y étions encouragés par les récentes Instructions Officielles qui, toutes, recommandent un enseignement intelligent de la langue :

« On évitera les mots rares et, en orthographe de règles, on ne se bornera pas à faire appliquer les automatismes : on veillera à faire comprendre et expliquer les règles essentielles. Mais surtout, en classe de transition plus qu'ailleurs, un enseignement de l'orthographe trop isolé de la pratique de la langue deviendrait vite fastidieux. L'attention orthographique sera créée à travers tous les exercices de français que motivent les diverses activités (enquêtes, calcul, etc...) aussi bien que par les dictées. L'apprentissage mémoriel, l'entraînement nécessaire à l'acquisition des mécanismes de base seront liés constamment aux exercices suscités par l'ensemble des disciplines et des activités de la classe ».

L'enseignement traditionnel est à base d'analyse et d’exercices. Il pensait qu’il suffit d’isoler les diverses pièces, de bien les connaître, de savoir les nommer et les reconnaître, pour qu’il soit possible ensuite d'en opérer une synthèse expression de vie.

Comme l’entreprise s'est révélée vaine, nous en avons pris le contre-pied en partant de la vie. Il ne nous était pas possible dans une édition générale de partir d’un texte d’adulte exprimant vraiment un sentiment de la classe à un moment donné. Mais nous partons toujours de textes d'enfants, qui expriment des pensées d’enfants, avec des mots, des tournures qui sont familiers aux enfants, et qui sont chargés d’ailleurs du seul fait de leur origine, d’une part bénéfique d’affectivité.

On mesure mal à quel point les textes d’adultes sont étrangers aux enfants, donc, partiellement ou totalement incompréhensibles par eux.

«Ferdinand Brunot avait déjà esquissé une réponse à la question : faut-il supprimer tout enseignement grammatical suivi ? Et se contenter alors d’enseigner la langue par les textes, attendant que le hasard amène des mots, des tours, des formes, sur lesquels on attirera l’attention de l’écolier ? Il est évident que tout enseignement de la langue doit se faire sur un texte partout et toujours. Mais, d'après lui, il ne faut pas dissimuler que, pendant longtemps, si l’on veut être compris, il faut prendre à l'enfant lui- même ses exemples, de façon à lui faire analyser son propre usage et non le nôtre. Or, il n’existe pas de littérature française vraiment enfantine, écrite avec la pensée et les phrases des enfants ». (1)

Or, nous avons depuis, suscité cette véritable littérature enfantine, d'une richesse insoupçonnée. Sur la base de cette littérature nous avons pu réaliser un cours vraiment à la portée des enfants.

Dans toutes nos bandes, nous partons donc d'un texte d'enfants, suivi chacun de un ou deux exercices de chasse aux mots-vocabulaire, et de un à deux exercices de grammaire.

Pour le choix de ces exercices nous avons tenu compte des considérations suivantes :

— Nous avons, éliminé au maximum toutes formes scolastiques dont nous avons tous une indigestion : plus de questions ni d’exercices à trous, plus de constructions de phrases, plus de ces exercices qui ne sont qu’exercices et dont l'enfant se méfie tout de suite parce qu’il les considère comme des attrapes.

Le difficile a été d’imaginer des formules nouvelles de travail, plus naturelles, mieux conformes aux processus normaux d’apprentissage dans les divers domaines.

Les formules que nous avons trouvées sont beaucoup mieux accueillies par les enfants eux-mêmes, et les enseignements qu'elles comportent sont certainement bénéfiques.

— Comme je l’ai expliqué dans mon livre Bandes enseignantes et programmation (2), nos bandes sont conçues selon les processus nouveaux d'apprentissage dont nous avons expliqué les fondements dans notre livre : Essai de psychologie sensible appliquée à l'éducation (3). Nous ne faisons qu’un fond très relatif sur la répétition mécanique telle que nous la pratiquons dans nos fichiers de grammaire et de conjugaison. Mais nous reproduisons à diverses reprises, à intervalles plus ou moins réguliers, les mêmes notions répétées d'une façon plus diffuse, qui a de meilleurs fondements dans la compréhension et la vie des individus, qui est plus intelligente et plus conforme aux processus normaux d’apprentissage.

Nos bandes sont soigneusement programmées : elles comportent toutes des séquences courtes et variées qui rendent le travail facile et agréable.

— Enfin, nos bandes sont autocorrectives, ce qui est très important pour nos techniques de travail individuel.

— Nos bandes — et c’est un des gros avantages de cette technique — permettent la réalisation de bandes bis intercalées qui étudieront plus spécialement les points insuffisamment acquis.

— Quelques textes d'adultes permettent aux enfants de comparer intuitivement leurs textes, avec ceux, plus structurés et plus complexes des manuels et des livres.

— Une ou deux séquences de Je sais intercalées dans chaque bande permettent de préciser les acquisitions et d'enregistrer les connaissances grammaticales jugées indispensables.

— Un test termine chaque bande.

— Feu rouge, feu orange, feu vert ; les enfants sont invités à signaler le travail de chaque bande par :

— un feu vert s’il n’y a pas de faute ;

— un feu orange s’il y a plus de 2 fautes ; un feu rouge pour plus de 3 fautes.

Des feux récapitulatifs terminent la bande.

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Le cours comporte :

— 20 bandes cours préparatoire, que nous pensons peut-être sonoriser un jour prochain car elles seront précieuses pour l'apprentissage naturel de la langue (en préparation) ;

— 20 bandes cours élémentaire (qui sont maintenant disponibles) ;

— 20 bandes cours moyen (en cours de réalisation),

couvrant l'ensemble des notions à acquérir. Nous en donnons d’ailleurs le récapitulatif ci-dessous.

Chaque bande mesure 40 séquences dont 20 en couleurs. Elle a 3 m de long. Elle est enroulée sur un axe en matière plastique, que nous pouvons livrer séparément pour la préparation des bandes-bis.

Enfin un cours de Français intelligent à la mesure des enfants.

C. FREINET

P.S. Le présent cours, œuvre du Centre International de programmation de l’Ecole Moderne a été mis au point par une équipe d'éducateurs qui ont travaillé à l’Ecole Freinet de Vence du 10 au 25 août 1964. 

Mise au point concernant la série de 20 bandes Cours Préparatoire

Au premier examen, certains collègues ont dit : C'est trop difficile, mes élèves ne savent pas lire, ces bandes ne sont pas faites pour eux.

Nous précisons :

— que ces bandes en effet ne remplacent nullement le syllabaire pour l’initiation à la lecture, cette initiation devant se faire, selon notre pédagogie par notre méthode naturelle de lecture à base d’expression libre et de tâtonnement expérimental (voir BEM n° 7 et 8-9).

— que l'enfant qui, par notre méthode, a acquis le sens de la lecture, qui sait intuitivement que l’imprimé est expression d’un moment de vie, cet enfant commence à s'intéresser aux bandes, même s’il connaît à peine les lettres, exactement comme, tout petit, il s'intéresse au langage de ses parents, même s’il n'en devine qu’intuitivement la motivation.

Il suffit qu’on lui lise le texte (un camarade ou le maître) pour qu’il se mette à copier, là aussi selon notre méthode naturelle. Et il progressera tout naturellement en écriture et en lecture.

— Nos bandes ne sont pas en effet un simple assemblage de lettres et de mots. Elles sont conçues selon notre expérience :

* avec un texte d’enfant simple, que tous les enfants sentent et comprennent, comme ils sentent et comprennent tout langage d’enfants.

* Cette première séquence est suivie d’une séquence de grammaire vivante qui est imprégnation aux formes courantes de la langue :

il parlait
il courait
il chantait...

* Une troisième séquence est plus spécialement vocabulaire pour écriture et reconnaissance de mots.

* Une 4° séquence sera un nouveau texte d’enfant suivi de deux autres séquences comme ci-dessus. Et ainsi de suite.

— Nous avons dit imprégnation, pour employer un mot qui revient souvent maintenant sous la plume de ceux qui parlent d’apprentissage. Nous disons, nous, tâtonnement expérimental par la méthode naturelle, qui est la méthode des mamans et ne souffre jamais d’échecs.

— Nous ajoutons que les enfants, dès qu’ils ont la notion de la lecture, aiment faire ces bandes qui sont, de ce fait, bien supérieures à tous les exercices de lecture et d’écriture des syllabaires existants.

— Et vous familiariserez davantage encore vos enfants avec cette technique nouvelle si vous leur laissez faire leurs propres bandes.

Vous leur donnez une bande vierge sur laquelle l'enfant dessine librement ses séquences sur la partie non colorée. Sur la partie colorée vous écrirez ensuite avec un skrib le texte que vous dit l’enfant : la bande ainsi réalisée peut concurrencer alors les bandes dessinées des journaux d’enfants et apporte une motivation exceptionnelle au besoin qu’a l’enfant de lire et d’écrire.

— N’attendez pas évidemment, de nos bandes qu’elles vous donnent à point nommé la connaissance formelle de syllabes ou de mots. Cette connaissance se fait progressivement, les mots sortant lentement de l’ombre pour monter petit à petit vers la lumière du langage.

Vous pourrez, si vous le voulez, préparer des bandes bis avec répétition automatique de certaines formes de mots, ce qui peut hâter, dans certaines classes, l’acquisition de langage exigée par les règlements. Méfiez-vous seulement que cette pratique, si elle est exagérée, peut nuire au bon fonctionnement de notre méthode.

— Vos enfants aiment cette pratique non scolastique des bandes. Vous en aurez certainement satisfaction.

Nous rappelons qu'à réception, vous pouvez personnaliser ces bandes :

— en coloriant les titres ;

— en soulignant certains mots ou séquences ;

— en ajoutant quelques dessins discrets ;

— en réalisant en complément des bandes bis sur la base de nos recommandations.

(1) Ed. Stiennon : Etude expérimentale sur la fonction des mots en analyse grammaticale. Editions B. Nauwelaerts, Paris.
(2) C. Freinet : Bandes enseignantes et programmation BEM 29-32. Ed. Ecole Moderne, Cannes.
(3) C. Freinet : Essai de psychologie sensible appliquée à l'éducation. Ed. Ecole Moderne, Cannes (épuisé).