Nos musées, nos expositions

Octobre 1963

Les égards dus à l'Art Enfantin

Toute œuvre généreuse va son petit bout de chemin et finit par porter message des valeurs qui l'ont suscitée et promue au long des années. Ainsi il en est de notre Art Enfantin devenu art populaire, aimé des grands et des petits et qui plus est, passionne les artistes en quête de ferment nouveau et d'originalité. Et l'heure vient où l’on prend conscience des dimensions nouvelles de la création d’Enfance et que l'on a, à son endroit, des égards.

Nos institutrices, qui dans leurs classes surchargées et pauvres réalisent le prodige de faire dessiner et peindre leurs élèves, malgré les contretemps pédagogiques et sociaux, malgré leur solitude et parfois même leur incompétence en la matière, nos institutrices ne se doutent pas toujours qu'elles sont incluses dans un grand mouvement culturel. Elles font de l’art à l’école sans préméditation et sans but bien défini. Elles savent seulement que désormais elles ne pourraient plus vivre sans le secours des belles images enfantines qui éclosent tout naturellement pour leur joie et pour celle des enfants.

L’expérience qui nous vient de l’installation à demeure de notre musée de Coursegoules nous prouve que c’est au- delà du milieu local que nos œuvres suscitent le plus de résonance et de réel intérêt. Les artistes, les amateurs d’art, les cinéastes passant par hasard dans ce petit village provençal, sont vraiment surpris de trouver dans un décor moyenâgeux, ce livre d’heures de l’inspiration enfantine qui après les siècles prend la relève des artisans créateurs d’œuvres personnelles et inédites.

Notre musée fait un tout avec le village créé de toutes pièces par un art de nécessité, de choses fonctionnelles, toujours adaptées au matériau et aux besoins de l'homme. Il est de même veine que l’église cistercienne préservée des outrages du clinquant par un prêtre méticuleux dans ses fonctions sacerdotales. Il est dans la même veine que les encadrements de portes, les voûtes impeccables, sortis des mains des tailleurs de pierre qui ne posaient le maillet que lorsque l’angle vif du granit se présentait sans bavure : un niveau de conscience et de perfection porte l’oeuvre à sa valeur la plus exigeante et à partir de cet instant, elle devient rayonnante et persuasive parce que signée d’éternité.

C’est ainsi que sont souvent les oeuvres de nos enfants. Ce n’est pas parce que des visiteurs de haute « marque » viennent nous interroger « sur les moyens employés pour aboutir à de telles réussites » que nous prenons une juste idée de nos mérites. Ce n’est pas parce que des revues internationales à fort tirage nous font une propagande gratuite que nous nous sentons portés sur le piédestal des vedettes. Ce n'est pas parce que des cinéastes soucieux de courts métrages inédits nous proposent des contrats que nous nous croyons arrivés à une plate-forme confortable de sécurité. Ce sont là certes événements intéressants, nous aidant à briser ce mur du silence qu’élèvent devant nous l’indifférence, l’arrivisme et la fausse culture. Cependant, ces offres ne nous mettent pas tout à fait à l'aise : nous sortons d'un monde trop pur pour déboucher sans préparation dans un milieu qui n’existe que par la commercialisation de toute denrée venue de l'activité humaine.

Nous ne sommes vraiment sans inquiétude que lorsqu'un artiste authentique de grande ou de petite renommée vient, comme l’on prie, faire des stations devant les beaux moments de la passion enfantine si radieuse et si éloignée du chemin de croix de l’adulte en proie à la création. Alors, nous nous sentons habités d’espérance comme après cette si émouvante visite de Lurçat en méditation devant nos œuvres les plus directes venues à éclosion dans le mystère de l’alchimie de l’âme de l’enfant.

Noblesse oblige : après Coursegoules, après Grenoble, il va falloir organiser d'autres musées d'Art Enfantin régionaux pour que partout dans ces terroirs qui sont les nôtres, montent les joies d’une enfance comblée parce qu’elle sait créer un monde à sa mesure.

Un projet semble prendre dès à présent une certaine importance, celui d’une grande exposition permanente à proximité de Tourgéville (Calvados), fief de notre ami Bouvier, l’éducateur-artiste qui nous a donné tant de preuves de la fertilité et de la qualité des inventions artistiques de sa classe. Les grandes plages cosmopolites sont à deux pas. Il faudrait donc que nous réalisions une exposition « du tonnerre » comme l'on dit dans notre midi. Il ne s’agirait pas ici uniquement de peinture et de dessin, mais de créations relevant de toutes techniques : fresque, céramique, mosaïque, vitrail, tapisserie, sculpture, tentures, etc... et aussi de techniques hybrides, relevant à la fois de plusieurs procédés utilement associés pour qu’éclatent au grand jour toutes les ressources de l’âme enfantine.

Nos camarades ont certainement des richesses qu’ils consentiraient à nous prêter pour cette initiative collective. D'autres ont appris des travaux inusités : vitrail, moulage, sculpture, mosaïque, métaux repoussés, etc... D'autres encore ont des idées géniales à proposer. C’est tous ensemble qu’il faut aller vers le but ; c’est tous ensemble que nous triompherons des difficultés pour faire fleurir une réussite de plus de notre Ecole Moderne.

Alors, chers camarades, si vous êtes d'accord, écrivez-moi !

ELISE FREINET