POLÉMIQUE : Le silence de la Nouvelle Education

Décembre 1933

Nous n'en aurions rien dit de particulier, nous contentant d'assimiler la Nouvelle Education aux grandes revues pédagogiques qui n'osant pas nous attaquer et ne voulant pas nous détendre se sont tus courageusement.

Mais, questionnée à ce sujet par quelques adhérents de son association, Mme Guéritte essaye aujourd'hui de se justifier. Elle publie dans le numéro de novembre de la Nouvelle Education la note suivante :

« En réponse à certains de nos membres qui se sont étonnés de notre silence au sujet de l'affaire Freinet, nous tenons à dire que nous avons été des premiers à faire connaître au Ministre notre opinion sur l'indiscutable valeur de l'imprimerie à l’Ecole. Nous regrettons pourtant que M. Freinet ait oublié que dans un pays où les autorités scolaires ignorent à peu près tout des méthodes nouvelles, il est indispensable de maintenir toute action pédagogique dans le pur domaine de l'éducation afin que cette action ne puisse être jugée que sur des bases purement pédagogiques. Quelles que soient les réserves que nous puissions faire sur la liaison établie par M. Freinet entre son action politique, liaison qui, non seulement a compromis son travail personnel, mais risquait de compromettre tout le mouvement de l'éducation nouvelle, nous continuerons à favoriser de notre mieux le développement de l'imprimerie à l'Ecole. »

Il est parfaitement exact que, dès le déclanchement de notre affaire, Mme Guéritte a écrit au Ministre pour lui dire le bien qu’elle pensait de notre effort. Mais, comme nos lecteurs peuvent le constater, Mme Guéritte et son association —« créée pour aider les éducateurs décidés à favoriser en France l'activité personnelle des enfants » - ont limité là leur intervention en notre faveur. La réaction déchaînée hurlait au communisme. Sans chercher à savoir ce que celle accusation pouvait contenir d'hypocrite parti-pris, malgré les graves menaces qui pesaient tant sur nous que sur notre oeuvre d'éducation nouvelle, Mme Guéritte, par son silence, s'est rangée aux côtés de nos diffamateurs. Rien d'étonnant à ce que, pour se justifier, elle reprenne maintenant leurs arguments : nous aurions dangereusement mêlé la politique à la pédagogie, ce qui est totalement faux.

.le me suis toujours farouchement abstenu en classe de mêler la politique à l'activité scolaire et les inspecteurs ou directeurs d'Ecole normale ont pu fouiller en vain nos livres de vie de plusieurs années : ils n’ont pu établir l'accusation, pourtant commode, de manquement à la neutralité.

Sur le plan général, je sais trop combien l'immixtion de la politique dans notre travail coopératif serait fatale à un groupement d'éducateurs de toutes tendances qui m’ont toujours, à l'unanimité, accordé leur confiance.

Mme Guéritte invoquera sans doute à l'appui de son argumentation que l’Humanité a pris chaudement ma défense, que les députés communistes sont intervenus en ma faveur. Hélas ! parmi cette presse pourrie qui obéit servilement aux mots d’ordres de ceux qui l'entretiennent, aucun journal quotidien, hors l'Humanité, n'a essayé de faire connaître la vérité. Et, pendant près de six mois, nous avons laissé notre dossier entre les mains d'un avocat socialiste, M. Ernest Lafont. Nous pouvons le dire aujourd’hui, I.afont nous a bassement sacrifié à ses amitiés politiques, et c’est jusqu'à ce jour parmi le groupe parlementaire communiste que nous avons trouvé nos défenseurs les plus résolus. Que je les déplore ou que je m'en félicite, ce sont là des faits: ils ne prouvent que la mollesse à nous aider de ceux qui ont sans cesse à la bouche les vaines formules démocratiques.

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Nous sommes sortis, cependant, et délibérément du domaine de cette pédagogie que, par un curieux euphémisme, on appelle pure. Elle apparait pure, en effet à ceux qui, dans les livres, loin de la réalité pratique, la débarrassent artificiellement de toutes ses déterminantes : L'enfant doit arriver à l’heure en classe ; il doit se mettre au travail aussitôt, il ne doit pas être malade ; la classe doit être tout à la fois aérée et chauffée ; le matériel scolaire doit être abondant...

Mais si aucune de ces conditions n’est réalisée : si les enfants exploités, sous-alimentés, mal vêtus, nous arrivent le matin dans un état de déficience manifeste : si l'instituteur impuissant ne peut pas même leur offrir une classe chauffée, propre, notre cri spontané ne doit-il pas être que votre pédagogie pure est basée sur une fiction, sur une supposition, sur un mensonge social : et n’est-il pas du devoir de tous les pédagogues de dénoncer cette conception erronée et tendancieuse de l’éducation populaire ?

Cette erreur, tous les parents la sentent ; les instituteurs la déplorent et en souffrent ; seuls les pédagogues officiels ou officieux s’obstinent à la négliger. Quant à nous, nous ne pouvons nous abstenir de répéter aux éducateurs que lutter contre la misère ouvrière, contre l’insuffisance matérielle de l’école populaire qui entravent sans cesse leur enseignement est leur premier devoir pédagogique.

Nous allons plus loin, sans nous écarter de notre souci pédagogique. Nous disons : camarades instituteurs, parents d’élèves, exigez que votre régime accorde au moins autant de sollicitude à ses œuvres de vie qu’à ses préparatifs de nouvelle tuerie et agissez sur tous les terrains pour obtenir satisfaction.

S’ils ne plaçaient pas leur égoïsme personnel, leur désir de tranquillité, leurs habitudes conformistes au-dessus de leur apostolat, tous les éducateurs se joindraient à nous pour parler ce langage de vérité et de raison.

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Mais qu’importe la pédagogie? Pour Mme Guéritte, l’essentiel est de ne pas compromettre le succès d’un mouvement, d’une association.

Si on dit trop fort certaines vérités, on perdra l'appui — ouvert ou tacite — du régime : les éducateurs, qui sont si souvent traditionnalistes et conformistes, ne vous suivront pas. Et si même un jour, nos gouvernants allaient s’aviser que les principes d’éducation nouvelle — qui sont ceux de la Nouvelle Education, je pense, sont en constante opposition avec le régime d’exploitation capitaliste ! C’en serait fini : la Nouvelle Education aurait vécu !

Nous, éducateurs prolétariens, nous ne craignons pas de voir plus loin : notre but n’est pas de recruter, mais de faire la meilleure besogne possible pour la pédagogie nouvelle révolutionnaire. Nous ne négligeons pas le nombre ni la masse, mais nous ne sacrifierons jamais à sa conquête notre idéal pédagogique et social.

Nous étions deux ou trois, il y a huit ans ; nous serons bientôt quatre cents. Mais pas quatre cents adhérents plus ou moins dociles : quatre cents collaborateurs actifs qui, chacun avec leur tempérament et leurs possibilités, œuvrent de tout leur cœur pour le même but. Et, parce que nous représentons malgré tout une des grandes forces constructives de la pédagogie contemporaine, parce que nous ne nous payons pas de mots, que nous voyons les réalités en face, pliant le dos parfois mais gardant le regard assuré vers notre idéal de libération sociale, spontanément, de nombreux éducateurs se joignent et se joindront à nous.

Notre éducation nouvelle n’est pas un timide effort de bourgeois qui redoutent les conséquences sociales du mouvement dans lequel ils sont engagés. Notre pédagogie vivante, audacieuse et constructive veut aboutir et elle aboutira.

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Mais vous avez raison, Madame Guéritte : Ce faisant, nous compromettons tout notre mouvement d’éducation nouvelle.

Des conférences, des écrits, des réalisations bourgeoises soigneusement limitées, et dont le prolétariat ne peut bénéficier, sont toujours admises dans n’importe quel régime. Vous pouvez même, sans danger, laisser vos enfants s’exprimer librement. Ils ne feront qu'extérioriser les tendances conformistes du milieu social dont ils sont issus. Mais que nous laissions parler les petits prolétaires, que nous osions imprimer à l'école les préoccupations, les pensées, les désirs, des enfants exprimant la situation tragique de leur classe; que nous essayions de renouveler et de rendre plus efficiente la pédagogie populaire, les yeux s’ouvrent, les buts libérateurs de l’éducation nouvelle s'affirment. Contre elle s’exercera alors, inévitablement, la répression violente d’un régime qui est basé sur un mensonge social générateur d’exploitation et de servitude.

Que faire alors ? Nous taire en complices ! Comme si le fascisme n’allait pas, bientôt, jeter les masques et réprimer brutalement, comme en Allemagne, tous les essais honnêtes et courageux d’éducation nouvelle.

Mais lutterions-nous avec tant d’enthousiasme si nous n’espérions malgré fout qu’un jour le prolétariat victorieux utilise nos modestes efforts pour instituer la véritable éducation nouvelle prolétarienne, dont l’U.R.S.S jette hardiment les bases ?