Rendre notre école laïque efficiente et humaine n'est-ce pas le meilleur moyen de la défendre ?

Mars 1964

Appel aux éducateurs

Le problème des déficiences de l'Ecole ne date pas d’aujourd'hui.


Nous sommes tous témoins, après en avoir été victimes, de pratiques scolaires dont le moins qu’on puisse dire est qu'elles n'honorent ni le corps des instituteurs ni l'Ecole laïque. Nous ne disons pas qu'elles soient généralisées — ce qui serait vraiment trop grave. Mais ne seraient-elles qu’exceptionnelles — et elles ne sont pas seulement hélas! accidentelles — nous ne nous grandissons pas en les enveloppant systématiquement d’un brouillard factice.

Nous avions lancé l'idée cette année d'un procès de l'Ecole traditionnelle, pour lequel nous n’aurions pas évité un scandale peut-être indispensable. Nous aurions dit sans détour, pour ceux qui feignent de l'ignorer, comment on conserve encore, dans tant d'écoles, un enseignement vieux de 80 ans, avec des sanctions qu’aucun père de famille conscient, qu’aucun éducateur, qu’aucun démocrate ne devrait tolérer. Peut-être, pensions-nous, si on savait ce qui se passe vraiment dans les écoles casernes que nous avons qualifiées de fosses aux ours, comment on impose en punition aux enfants, jusqu’à les déséquilibrer, des pages entières de verbes et de lignes, des promenades dans les couloirs avec dans le dos une ardoise aux mentions infamantes, ou ce bonnet d’âne qu'on croyait parfois n’être plus qu’un souvenir; si on savait dans quelles conditions travaillent, dans des classes surchargées, des instituteurs et des institutrices voués à une fonction désormais sans humanité et sans horizon, peut-être alors un sursaut agiterait ce pays comme au temps où des journalistes au grand cœur osaient dénoncer la barbarie des bagnes d’enfants.

Mais la presque unanimité des camarades s’est récriée : j'allais soulever contre nous la masse des collègues déjà peu sympathiques à des initiatives qui dérangent leur train-train journalier. Et les laïques, qui essaient de s’unir contre la montée de l’enseignement confessionnel regretteraient que nous choisissions ce moment-là pour partir en guerre contre l’Ecole laïque, ses pratiques et ses maîtres.

Si nous craignons à ce point qu’on fasse la lumière sur ce qui se passe dans nos classes, c’est que nous n’avons pas nous-mêmes trop bonne conscience. Car enfin, c’est bien nous, éducateurs, pères et mères de famille affectueux et sensibles, syndicalistes, républicains, démocrates et laïques qui nous livrons, pas toujours sans remords, à des pratiques que nous désapprouvons et que nous regrettons mais auxquelles nous sommes parfois contraints.

Contraints par qui ?

Il y a certes cette longue habitude d’Ecole traditionnelle qu’on nous a imposée de 3 à 25 ans et qui nous a marqués et conditionnés à ces pratiques jusqu’à nous les faire croire naturelles et justes. Un sursaut de dignité pourrait peut-être nous arracher à ce conditionnement.

Nous ne le pouvons pas toujours car nous sommes pris dans une mécanique dont nous désespérons de nous dégager un jour. C’est l’inhumanité implacable de cette mécanique, et son mauvais fonctionnement que nous devrions dénoncer.

Un père de famille se plaint que son fils a 200 lignes à faire. S’il ne les copie pas il en aura 400 demain. C’est une arithmétique dont le simplisme est garant de l'efficacité de la punition. Qui calera et que ferait ce père de famille à la place de l'institutrice débutante qui se débat avec 45 enfants du CE? Et qui lui donnera un conseil pratique pour garder son indispensable discipline dans une classe où n’a été prévue aucune possibilité de travail, sauf lire, écrire... et croiser les bras !

Ces enfants sont nerveux et désobéissants. Je comprends, reconnaît l'instituteur, qu’il est anormal et antiphysiologique de vouloir les tenir assis pendant trois heures, et de prétendre les faire travailler par surcroît.

Que faire quand mes élèves sont distraits, qu’ils s'impatientent et font du bruit ?... Donnez-moi une recette autre que la pratique des punitions !

Ils doivent faire leurs devoirs et étudier leurs leçons, le tout prévu par les programmes et ordonnancé par des manuels signés d’inspecteurs Primaires, d’Agrégés et d'inspecteurs d’Académie.

On ne nous explique nulle part comment nous pouvons, par des moyens humains non coercitifs, exiger cet apprentissage.

Nous n'avons pas même, disent les Instituteurs, l’avantage de nous reposer un quart d'heure aux récréations. Il y a tant de bruits, tant d’allées et venues hallucinantes que nos nerfs sont à bout quand nous reprenons nos classes.

Alors, que nous conseillez-vous pour ne pas en venir à ces extrémités?

Ce sont là les réalités de tous les jours, pour lesquelles nul ne nous présente de solution licite. Alors, nous faisons comme nous pouvons : nous nous souvenons des pratiques et des punitions qu’on nous a infligées dans notre enfance, et dont on nous a dit la malfaisance à l'Ecole Normale. Nous voyons faire autour de nous. Nous n’avons pas le choix !

Il est exact que quelques-uns de nos collègues sont suffisamment habiles et intuitifs pour faire face à ces difficultés. Nous sommes, nous, la grande masse des éducateurs qui n’avons pas ce talent, mais dont la bonne volonté peut aller jusqu’au sacrifice et nous crions au secours, persuadés qu’on comprendra le drame dont nous sommes victimes et qu’on répondra à notre appel.

Notre tort c'est de nous taire

Notre tort à nous tous — nous de l’Ecole Moderne compris — c’est de ne pas oser nous délivrer de ce carcan traditionnel, de faire corps avec lui, comme le bourreau qui en serre les vis, de nous identifier à l’Ecole traditionnelle et à ses pratiques jusqu'à prendre à notre compte les critiques justifiées qu’on pourrait lui porter.

Notre tort c’est de ne pas rendre effectifs dans nos classes les principes de vie auxquels nous sommes attachés en tant qu’hommes.

Nous, de l’Ecole Moderne, ne sommes ni d'une autre race ni d'une autre qualité que vous tous maîtres encore traditionnels. Nous avons connu vos difficultés et vos drames. Nous aussi, nous nous sommes colletés avec des enfants difficiles que nous ne parvenions pas à maîtriser, nous aussi nous avons mis des élèves au piquet, et parfois même donné de la copie sinon des lignes et des verbes. Nous aussi, nous avons eu maille à partir avec des parents qui étaient d’autant plus exigeants que leurs enfants étaient plus insupportables.

Seulement, nous avons rompu le cercle fatidique. Par un long et difficile tâtonnement expérimental nous avons découvert une conception nouvelle du travail scolaire, qui fait fond sur les forces créatrices et libératrices de l'enfant et qui nous délivre de ce fait de toutes les pratiques désuètes d’autorité et de sanctions en suscitant un nouveau climat de coopération, d’entr’aide amicale, de travail vivant et d'humanité. Et nous en sommes nous-mêmes régénérés.

Nous faisons ainsi la preuve que notre sort n’est pas irrémédiable ; que nous ne sommes pas forcément condamnés à être, durant toute notre carrière, des hommes en proie aux enfants, mais que nous pouvons nous aussi, au bout du morne couloir, entrevoir un peu de soleil. Et nous crierons notre espérance.

Si vous tous pouvez vous libérer comme nous l’avons fait, même si les voies en sont différentes, c’est alors que vous n’êtes pas foncièrement responsables d’une situation dont vous êtes les victimes et que l’Ecole traditionnelle, avec ses tares et ses dangers, ce n’est pas vous qui l’entretenez mais bien la conjonction d’éléments divers contre lesquels nous aurons à lutter tous ensemble :

— la surcharge des classes. Le mot d’ordre de 25 enfants par classe que nous avons lancé à Aix-en-Provence il y a huit ans résonne désormais à tous les échelons de l’Université. Les parents s’en saisissent. Il triomphera.

— les locaux scolaires presque toujours inadaptés à notre travail et notamment les grands ensembles dont nous devons redire les méfaits;

— la détresse technique des classes où aucun travail n’est possible, autre que scolastique ;

— l'aménagement des méthodes et une préparation adéquate des éducateurs aux nouvelles techniques de travail ;

— la reconsidération des programmes et des examens ;

— la modernisation des conditions de travail des éducateurs.

« Quand une idée simple prend corps...»

Ce n’est pas nous qui ferons le procès de l’Ecole traditionnelle. C’est vous tous qui allez l’entreprendre pour votre tranquillité et votre dignité. Nous vous y aiderons en faisant connaître aux administrateurs et aux parents les maladies scolaires qui menacent les enfants et dont il faut d’urgence étudier l’origine, l'évolution et les effets.

Nous apporterons la preuve, par nos techniques, que le changement est tout de suite possible si nous le voulons, si nous sommes capables de promouvoir, pour l’Ecole du peuple une pédagogie de culture et de libération.

« Quand une idée simple prend corps, disait Péguy, il y a une révolution ».

Cette rénovation scolaire est une de ces idées simples qui va maintenant secouer les maîtres, ranimer les parents, et offrir à l’Ecole un rendement nouveau qui assurera sa victoire.

Défense de la jeunesse scolaire

A ceux qui vont répétant qu’il n’y a rien à faire contre la forteresse scolastique et qu’il faut se contenter d'agir de l'extérieur pour l’ébranler, nous répéterons ici quelques-unes des véhémentes déclarations de M. François Walter, Conseiller à la Cour des Comptes, fondateur de Défense de la jeunesse scolaire.

« Certes, il faut travailler immédiatement à une solution d’ensemble, comprenant aussi bien les objectifs à long terme que les objectifs à court terme ; seulement, dans l'ordre des réalisations à réclamer, il y en a qu'il faut réclamer pour demain, et il y en a qui exigent de plus longs délais. Il est arrivé que des hommes de grande valeur à qui nous demandons leur coopération, nous disent: «Non»! et qu'ils nous reprochent de compromettre, pour des objectifs à court terme, les réalisations à plus lointaine échéance. Eh bien, cette objection, je la tiens pour erronée et même incompréhensible quand elle vient d’hommes qui ont travaillé dans le sens que nous préconisons. Ce que nous voulons, c'est aller plus loin dans cette voie, c'est déranger davantage l’immobilisme, c'est élargir cette brèche faite dans le mur du fatalisme, de la routine, parce que nous sommes persuadés que, par cette brèche, beaucoup de choses ensuite passeront. Il y a une dynamique de l'action. Il y a des premiers pas nécessaires pour que les seconds suivent. Certains refusent et disent par exemple : « Rien à faire tant que les classes seront trop nombreuses ». C'est une réponse dure pour les enfants de ces classes qui sont les premiers à souffrir de l'encombrement et de toutes les déplorables conditions actuelles... L'allégement pour une part, c'est une question de volonté, de volonté du corps enseignant, ou d'une élite du corps enseignant, dont tout dépend... Il n'y a pas de préalable à l'élimination du démentiel, il n'y a pas de préalable à un retour au bon sens ».

La défense laïque ne saurait se concevoir dans un contexte de défaillance psychologique et pédagogique, sans perspective ni horizon, avec des fausses manœuvres et des pannes techniques qui compromettent le progrès et la vie.

C'est en rendant notre école efficiente et humaine, par la dénonciation courageuse des maladies dont nous souffrons ; c’est en apportant à nos enfants la richesse et la joie, en redonnant aux maîtres un goût nouveau pour leur sacerdoce que nous défendrons efficacement notre Ecole laïque, notre Ecole du peuple.

Vous en serez les premiers bénéficiaires.