Celui qui s'├ętait tu

Mars 1964

Le peuple des enfants

Oui, il y a celui qui s'était tu.

Et, il y a ceux qui se taisent encore.

S’il ne s'agit plus maintenant de l'extermination du peuple juif, un peuple entier se trouve néanmoins encore concerné : celui des enfants. Et s'ils ne meurent pas physiquement, quelque chose meurt parfois en eux, et définitivement. C’est vrai, dans notre « si merveilleuse Gaule » d'aujourd'hui: les enfants souffrent.

Non, Odile, tu n’acceptes plus de te taire. Moi non plus. Et notre beau courage nous vient de Delbasty. Mais quoi ? Serons-nous seulement quelques- uns à crier ainsi? Sommes-nous seulement quelques-uns à savoir que les enfants n’ont pas les conditions de vie qu'ils pourraient avoir? A savoir qu’ils sont bafoués, écrasés, découragés, étouffés, détruits. Et, pourtant, ils portent en eux une énergie créatrice formidable qui ne demande qu’à se libérer sous forme de travail créateur, dans une infinité de domaines. Le coeur vous point quand on pense que pour les enfants, le bonheur est possible et que rien n’a vraiment été fait pour eux.

L’une des premières choses à obtenir, c'est la sécurisation des instituteurs. Cela peut se faire en partie avec la collaboration des inspecteurs qui sont encore mieux placés que nous pour savoir l’étendue des ravages occasionnés par le système.

Mais une autre peur court au long de ta lettre : la peur de soi. Elle est plus difficile à maîtriser. En effet, dans ce cas, on ne peut user de subterfuges en récusant, par exemple, le jugement d’autrui, puisqu'il s'agit d'un jugement de soi auquel on ne peut échapper.

Qui n'a connu soudain, en fréquentant les congrès et les stages de l'Ecole moderne, cette brusque découverte de ses responsabilités, cette peur de ne pas être ce qu'il faudrait, cette mise en question douloureuse de soi. Là, là, tout doux : il ne faut pas s'affoler. Cette angoisse est salutaire parce qu’elle contraint au mouvement. Mais il ne faut pas la laisser déborder et devenir inhibitrice. Il faut la maintenir dans des limites raisonnables. Sinon, elle conduit à un abandon du combat, à une contemplation complaisante et masochiste de sa personne. Non, non : « Pas de piailleries ! » !

Ici, Odile, ce qui te prend, à vrai dire, c’est le vertige. Le vertige devant l’inconnu qui s’offre subitement à toi, devant l’infini des terres nouvelles que tu pressens de l’autre côté de l'océan... Oui, mais s’il y avait un trou? Ce qui t’effraie, c’est que tu ne peux avoir la sécurité de la foule dans cette découverte de l’enfant nouveau. A la suite d’Hortense, tu te trouves dans l’équipe de pointe. Personne n’a, pour ainsi dire, foulé de son pied ces terres vierges. Et tu ne peux guère compter que sur toi seule. Et cela t’épouvante.

Tu as été formée dans une certaine conception de l’enfant. Mais c’était l’enfant resté intra muros, l’enfant dans d’autres conditions, dans une autre pédagogie, dans un autre contexte social.

Maintenant, par exemple, grâce à l’accès au « parisien cultivé » que donne la radio et la télé, les enfants conquièrent plus vite ce langage. Et il ne faut pas s’étonner que dans ce milieu linguistique riche, ils s’expriment à cinq ans comme nous ne le faisions peut-être pas à douze.

Il y a aussi l'accroissement du niveau d'instruction des parents qui vivent eux- mêmes dans un milieu riche. Maintenant, des gens qui ont des mécanismes cérébraux plutôt lents, peuvent parfois s’exprimer très correctement et faire illusion alors qu’il y a seulement une apparence de pensée et non une pensée réelle.

Et au niveau de l'échange entre enfants, il n’y a plus ces différences d’autrefois entre le fils du notable et l’enfant du peuple qui utilisait la langue vernaculaire lorsqu’il osait parler. Le nivellement linguistique s’étend d’ailleurs au domaine géographique : les fils de Bretons, d’Auvergnats, d'Alsaciens, parlent à peu près tous la même langue.

La civilisation est devenue beaucoup plus orale et le tâtonnement expérimental de chacun se trouve favorisé ; d’autant plus que la nature et la rue ayant disparu et même la cour d’école, le monde à inventorier s’est considérablement rétréci.

Mais il faut dire aussi que le besoin de parler ne se réduit pas à cet aspect négatif du « parler parce qu’on ne peut faire autre chose ». L’enfant d’aujourd’hui subit une pression du monde beaucoup plus considérable. Et il n’a plus les recours d’autrefois. La mère n’est plus à la maison, calme, douce, souveraine. La famille n’est plus apaisante, rassurante, équilibrante, ni la nature, ni la société. Et, en outre il y a cette horrible télé de sauvage pour adulte sauvage.

La pression du dire est donc plus grande et le langage est plus affiné. Il ne faut donc pas avoir le vertige : tout cela s’explique, tout cela est normal. Et maintenant il est normal que, dès l’école maternelle, une institutrice puisse saisir dans le langage des enfants, l'expression de drames profonds.

Pour ce qui est du mot joie, c'est un mot chargé de pouvoirs, un petit peu mot d’adulte, plein d’inconnu. Il faut faire le tour de cet objet nouveau : il faut jouer avec, il faut l’éprouver pour en découvrir la texture.

Le mot devient alors à la mode dans la classe. Cela nous arrive aussi à nous, adultes. Il n’y a pas longtemps je ne faisais que répéter : « mafflue et rebondie » à ma fille qui bien que ne l’étant pas me répondait : « Oui, papa d’éléphant ».

Et puis, il ne faut pas se faire d’illusion : les enfants aiment les mots riches de développements, ceux qui les aident à rêver. Mais ils n’y mettent pas ce que nous y mettons. Le mot monde, pour nous? C’est le « grand » monde, Le Monde, journal sérieux, le monde du champion du monde, le monde imaginaire, le monde réel, l’univers, les espaces intersidéraux et bien autre chose encore.

Pour l’enfant, c’est moins compliqué : ce mot peut avoir simple valeur d’am- stram-gram.

Mais il faut avoir le vertige devant ce qui reste à faire pour l'enfant et qui n’est pas même ébauché.

En face de cet infini, nous ne trouverons d’apaisement que dans l’armée vertigineuse des gens que nous réussirons bien à mettre en marche. Oh, oui, il y a du travail. Et c’est cela qui t’effraie un peu cette découverte de nos nouvelles responsabilités. S'il nous faut nous préoccuper de psychologie et peut-être de psychiatrie, de psychanalyse !

Mais ce n'est pas tout : dans ce monde artificiel de l’image et du mot, nous avons à préserver l’enfant « en vase clos » des mystifications dangereuses.

J’ai sous la main, un texte qui fera réfléchir. Il s’agit de l’analyse du livre de Sartre : Les Mots, par Aurélien Fabre (Education Nationale n° 6, 6-2-64). En voici un extrait :

«Les sources de l'erreur sont toutes dans son enfance. Il fut cet enfant choyé et gâté par une mère et un grand-père qui l’admiraient et l’adoraient, cet enfant solitaire, merveilleusement doué, qui se sauva en s'évadant dans la lecture.

C'est dans mes livres que j'ai rencontré l'univers. Mais je confondais les choses avec leur nom... Toute chose humblement sollicitait un nom, le lui donner, c’était à la fois la créer et la prendre.

L'enfant tomba dans le piège des mots. Ce réalisme intellectuel prit un nouvel essor lorsque, vers l'âge de huit ans, la passion d'écrire vint prolonger celle de lire : la joie de créer était bien plus grande que celle d'imaginer : « Je trouvais à l'idée plus de réalité qu'à la chose parce qu'elle se donnait à moi et qu'elle se donnait comme une chose... De là, cet idéalisme dont j'ai mis trente ans à me défaire. » Mais cet idéalisme qui est maladie commune et dont beaucoup ne guérissent jamais n'aurait pu provoquer de ravages irréparables sans sa perversion par son exaspération en vase clos. La mission de l'écrivain arriva à s’investir dans celle du héros pour déboucher aussi dans la gloire... le passé ne compte pas et « l'avenir devient plus réel que le présent ». C’est là... que se produit la rupture radicale avec le réel et que l’être délesté de son poids, commence sa fuite vers un illusoire salut ».

Voici maintenant une citation de L. Bonnafé :

« Si le médecin est celui qui sonde les cœurs et les reins, le psychiatre est typiquement celui qui porte cette volonté à son comble, celui pour qui, parmi tous les problèmes humains, les plus vertigineux comportent le plus de séduction.

...Ce vertige qui nous menace et nous séduit c’est ensemble que nous pourrons l'affronter le plus utilement et avec le plus de réelle sécurité.

...Le conseil aux psychiatres hésitants devant les abîmes de la connaissance : « Jetez-vous y tous, les hommes reconnaîtront les leurs ».

(27 opinions sur la psychothérapie Editions sociales )

Nous aussi, jetons-nous y tous, les enfants reconnaîtront les leurs.