DES MAINS POUR VOIR CLAIR

Octobre 1978

 

DES MAINS POUR VOIR CLAIR
la chronique du film réalisé à l'école

 

Nous ne reviendrons pas ici sur les fondements psychologiques ou pédagogiques du "Cinéma réalisé â l'école" puisqu'ils ont été exposés dans ces mêmes colonnes. Nous voudrions montrer maintenant, â l'aide d'exemples précis el concrets, comment on peut aborder la "domestication" de l'audio-visuel, par les enfants ou par les adolescents, â travers la alisation de films cinématographiques de court métrage.

 

La "QUATRIÈME FÊTE DU FILM RÉALISÉ À L'ÉCOLE" lors du Congrès de Nantes, qui réunissait en 1978 les membres de l’I.C.E.M., a justement fourni des preuves variées de ce qui peut être fait dans notre Mouvement pour parvenir à une véritable culture audio-visuelle, si l'on veut bien admettre avec Freinet que "Les êtres qui montent vers les sommets de culture le font par des voies qui ne sont pas forcément des calvaires mais qui sont toujours des chemins de vie ! " (1)

 
Un des premiers films que nous avons vus, était "LE RAPT". Fait en 1977, dans une classe de CE1/CM1 d'Yvan Davy, il relate l'enlèvement d'une fillette. Les parents, et surtout les enfants du village, la recherchent. Ces derniers retrouvent le bandit, l'arrêtent et le conduisent, bien ligoté au village. Hélas : ils ont oublié la fillette qui rentre toute seule à pied ! La construction du film est intéressante, ainsi que l'utilisation du milieu naturel que les enfants ont appris à voir d'un oeil observateur.
L'intérêt du film vient aussi de la grande qualité de ses images. Pourtant, il a été fait ·avec une caméra "lnstamatic" (Kodak), une des plus simples qui puisse exister sur le marché. L'efficacité des images du "Rapt" vient surtout des excellents cadrages qu'on y trouve. Chaque plan veut dire quelque chose de précis. Or, il est intéressant de noter que, dans la classe d'Yvan Davy, les enfants sont habitués à réaliser beaucoup de bandes dessinées : l'influence de cette connaissance de la bande dessinée se fait sentir de manière tangible dans le film. Et on se prend à rêver sur ce que pourraient "produire" les enfants qui ont réalile "RAPT" si, dans l'avenir de leur scolarité, ils pouvaient encore régulièrement manipuler des caméras, des visionneuses e t des tables de montage ...
Avec deux films venus des classes de Marc GUETAULT (CM1), nous abordons une autre voie d'approche du cinéma. Rappelons que Marc Guétault fait réaliser dans sa classe des dessins animés et que les enfants sont donc initiés aux aspects pratiques du cinéma. Mais, avec "DIVERS SPORTS D'HIVER" (10 mn -sonore), et avec "PÊCHE AU PNEU" (10 mn - sonore), il aborde un chemin complémentaire du précédent.
"SPORTS DIVERS" montre des enfants jouant aux sports d'hiver sur une colline sans neige.
"PÊCHE AU PNEU" raconte l'histoire d'une originale forme de pêche.
Le scénario de chacun des films a été établi à partir de récits oraux enregistrés au magnétophone, ce qui explique la spontanéité et la véritable vision enfantine du monde qui passe dans les deux oeuvres. Mais le plus intéressant réside dans la réalisation. Il est important, en effet, que les enfants comprennent que le cinéma, c'est aussi la transposition dans le temps et dans l'espace d'un autre temps et d'un autre espace, ce que le dessin animé ne permet pas toujours d'appréhender. Cependant la réalisation technique de films de "fiction" peut poser des problèmes difficiles à des jeunes enfants. D'où l'idée de Marc Guétault, qui a semblé très intéressante aux participants des IVe FÊTES DU FILM, de tenir lui-même la caméra et d'agir suivant les idées des enfants. Le résultat est un film techniquement très au point mais qui n'a rien perdu de la réalité enfantine qu'il représente.
Abordons maintenant une série de films tournés par des classes de collèges. Trois productions venant de chez Jacques LABARRE permettent d'aborder elles aussi, des questions importantes.
"ÉLEVAGE DE POULETS" est un reportage et le film rend parfaitement compte de ce monde concentrationnaire inquiétant c'est .le hangar sont entassés les poulets, grâce à un travelling au ras du sol (réalisé avec une poussette d'enfant sur laquelle était pol'appareil de prise de vues).
Ce film, simple mais efficace, est l'exemple d'une démarche courante lorsqu'on aborde avec des enfants ou des adolescents le cinéma (ici, des élèves de C.P.P.N.) . En effet, nous avons souvent constaté que,dans un premier temps, ils refusent de s'impliquer dans leur production. Timidité ? pudeur ? craintes diverses devant l'outil nouveau et la difficulté d'exprimer avec lui des sentiments diffus ? ll faudrait enquêter là-dessus. Toujours est-il que la réalisation de "documentaires" nous semble être une voie d'approche naturelle pour la réalisation de films et que cela constitue une piste qu'il ne faut ni sous-estimer ni rejeter.
Puis, dans la même classe, est venu "LE BALLON PRISONNIER" (8mn - S8). C'est l'histoire d'un enfant qui est mal accepté par la classe et qui, au cours d 'un jeu, cause un "drame" : il expédie le ballon loin, très loin, et, au lieu de jouer, il faut que tout le monde batte les bois à la recherche du ballon. Au cours des recherches on rencontrera même une esce de vagabond, joué par le maître, et qui dit "qu'il n'aime pas les enfants". On mesure, en comparant ce film au précédent , l'évolution qui s'est produite dans la classe et combien le film est porteur de divers messages affectifs importants. Cette dernière remarque nous paraît essentielle : le film ne doit pas être un simple objet technique ; l'image ne doit pas être une simple proposition grammaticale à analyser. Il faut que, tout comme le texte libre, le "film-libre" soit porteur de réalités vivantes et humaines. Ajoutons enfin que "LE BALLON PRISONNIER" a permis, toutefois, une meilleure connaissance de la technique cinématographique grâce à l'utilisation du montage de l'image pour simuler l'envol du ballon, technique et affectivité sont inséparables.
Enfin, ayant la même origine et le même intérêt (association étroite de la technique et de l'expression) nous avons pu voir "LA CLASSE IMAGINAIRE". C'est un film de 5 mn qui montre la classe se déménageant : les bureaux, les armoires et la corbeille à papier s'en vont seuls vers la porte et dans le couloir et les enfants se retrouvent heureux (ils rient) et libres (ils courent) dans des champs fleuris. Le symbole est évident, mais ce refus de l'école ainsi exprimé ouvre la porte à des explications que le maître peut mener. Le film apparaît ici intéressant à plusieurs niveaux : il est une oeuvre réellement collective et il permet de poser, à la classe comme au public, certains problèmes relationnels.
Il nous semble important aussi que le contenu du film aborde les problèmes des adolescents tels qu'ils les vivent ce qui peut donner un but à la projection des productions réalisées en classe.Car une question importante aussi se pose à nous, sur laquelle il faudra revenir : nous savons bien pourquoi nous faisons des films, nous ne savons pas toujours pour qui. Le deuxième point, dira-t-on n'est pas important. Voire ! Il faudra aborder plus tard la question.
Un film venu d'une des classes de Michel Vibert (4ème) et qui s'intitule "LA RECHERCHE DE L'IMPOSSIBLE", (10 mn), est particulièrement intéressant lorsqu'on aborde le problème du contenu du film et de sa projection publique. C'est un film surréaliste utilisant habilement décors réels (la grève et la mer) et décors artificiels (masques et panneaux), mêlant le jeu dramatique et la danse et racontant la recherche désabusée de l'idéal. C'est une production d'autant plus envoûtante qu'elle est faite dans un montage très lent, très souple et qu'elle correspond très bien à l'atmosphère des poèmes qu'écrivent les enfants à cet âge, à leur rêve, à leur vision du monde se mêlent la vérité et l'espérance. Mais c'est justement cette ambiguïté, cette complexité, cette lenteur qui leur est inhérente,qui rendent la communication de tous les films de pré-adolescents délicate. li faut bien les comprendre, et sans doute bien les aimer, pour entrer dans un système d'images qui n'est pas courant et qui, face à l'aveuglante production courante, déroute ou irrite.
Trois films enfin venaient de chez Michel Binetruy et quel serait notre regret si Michel mettait à exécution son projet d'abandonner ses recherches. ll a tenté - et réussi - ce que chacun d'entre nous n'a encore fait vraiment, c'est-à-dire l'intégration de tout le groupe-classe à la fabrication du film . Mais,depuis la suppression des demi-classes, il ne peut continuer à animer un tel travail avec des groupes de 24 élèves, trop importants. Petite réforme, grands effets ! Voilà en tous cas encore une question importante soulevée.
Toujours est-il qu'il nous a fait parvenir à Nantes trois films de genres très différents, mais tous d'une spontanéité et d'un humour remarquables :
"LE DISTRAIT" (6mn - 1977 - Sonorisé) vient d'une classe de 6ème, et c'est une adaptation moderne du texte de la Bruyère. C'est aussi une excellente étude de l'efficacité de l'image et du montage qui doivent faire passer le gag et qui y réussissent bien.
"NOTRE PAGE DE PUBLICITÉ" est une satire des méthodes publicitaires de la TV et de leur envahissement dans notre vie quotidienne. La démarche suivie ici est importante puisqu'elle consiste à analyser, puis à synthétiser les procédés cinématographiques utilisés dans les courts métrages de publicité. C'est vraiment de l'éducation du consommateur qui commence par le bon bout !
"L'ESPION" est une parodie des films d'espionnage. Cette oeuvre reprend pour les ridiculiser, tous les poncifs de ce genre d'oeuvres, mais traités avec un humour d'autant plus vif qu'il est parfaitement celui des enfants de 5eme et qu'il retrouve, à la fois dans le rythme et dans la conception du montage, le déchnement des gags burlesques des premiers âges du cinéma comique. Cette démarche de M. Binétruy qui s'attaque à une prise de conscience des réalités cinématographiques courantes mais qui le fait "in-vivo" nous semble très intéressante aussi bien dans la formation du spectateur que dans celle du citoyen. En même temps, d'ailleurs, il fait parfaitement office de professeur de français qui apprend aux enfants à observer le monde qui les entoure, puisque les. films qui viennent de ses classes sont tous tournés en décors naturels, mais parfaitement cadrés pour suggérer l'atmosphère de chaquequence. Le collège devient ainsi laboratoire secret, labyrinthe pour poursuites infernales ou clinique épouvantable.
Dix films, dix façons différentes d'aborder le cinéma à l'école ; les pistes ne manquent pas ; elles s'offrent à vous, p lus nombreuses et plus simples que vous ne l'imaginez. Laisserons-nous longtemps encore passer l'occasion d'inventer le cinéma super 8 à l'école ?
Jean DUBROCA
 
(1) C. FREINET "Les Dits de Mathieu".