Comment aborder pratiquement nos techniques

Janvier 1955

Nous ferons ici, progressivement, le point de nos diverses techniques, telles qu'elles sont employées, pratiquement, dans nos écoles : texte libre, imprimerie à l'Ecole, journal scolaire et échanges, exploitation pédagogique des complexes d'intérêts, lecture naturelle, FSC, BT, etc.

A la demande des camarades, anciens et nouveaux, j'aborde tout de suite quelques-unes des techniques qui se sont moins intégrées à ce jour au travail effectif de nos camarades et pour lesquelles un gros effort d'expérimentation, de mise au point et de diffusion reste encore à faire. Je veux parler :

— des conférences d'enfants ;

— des plans de travail ;

— des albums d'enfants ;

— du journal mural ;

— du calcul vivant ;

— de l'enseignement scientifique ;

— de l'enseignement historique.

CONFÉRENCES D'ENFANTS

Rares sont encore les camarades qui se sont lancés dans cette technique, et les essais dont nous avons eu quelques échos semblent, en effet, n'être pas très encourageants.

Je dois dire, pourtant, que c'est une des techniques qui a le plus de succès à l'Ecole Freinet et qui apparaît comme la plus efficiente. Seulement, elle est une de celles, aussi, qui s'accommodent le moins d'une scolastique qu'il faut délibérément dépasser.

C'est pour réagir contre les tares de tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à un devoir, que nous avons imaginé une façon de procéder qui s'inscrit, ou du moins doit s'inscrire, à 100% dans les normes du travail adulte.

Vous pouvez d'abord tenir à vos élèves, et aux parents aussi si possible, le raisonnement suivant, qu'ils comprennent beaucoup plus facilement qu'on ne croit :

« L'Ecole vous demande d'ordinaire de faire du travail à vide, pour rien, « pour rire »... ou pour pleurer, parfois, hélas !... On vous donne une leçon à étudier, un devoir à faire, mais vous n'êtes pas sûrs du tout — et nous non plus, d'ailleurs — que la peine que vous allez vous donner soit tellement efficiente. Nous vous faisons trop travailler comme un paysan qui aurait comme devoir d'aller labourer « pour rire », un champ qu'il ne sèmerait pas, ou qui aurait pour tâche de planter des tomates qu'il n'aurait ensuite ni à soigner, ni à faire produire.

Quand nous étudions quelque chose, c'est non seulement pour en profiter nous-mêmes, mais aussi pour en faire profiter les autres, nos camarades, nos parents, nos correspondants.

C'est ce qu'on appelle la « motivation » du travail.

Si nous parvenions à ce que notre travail scolaire soit motivé à 80 ou 100%, il n'y aurait plus ni devoir ni leçon, mais on travaillerait aussi à 80 ou 100%.

D'ailleurs, si on craint que ce raisonnement ne soit pas juste, il n'y a qu'à voir comment procèdent les adultes, parmi lesquels il y a tant d'acharnés travailleurs. Les meilleurs travailleurs, ce sont ceux qui n'ont pas de devoirs à faire.

Chaque fois que nous essayerons de mesurer l'efficience d'une technique de travail scolaire, demandez-vous : « Les adultes travaillent-ils ainsi ? Et, moi-même aimerais-je travailler selon les mêmes exigences »

Nous imprimons déjà comme les adultes et pour des buts identiques.

Nous rédigeons et diffusons un journal, comme les adultes.

Nous travaillons seuls, comme les adultes, avec nos fichiers auto-correctifs.

Nous dessinons et peignons comme les adultes (mieux, d'ailleurs), et nous faisons nos expositions.

Nous avons notre Coopérative, comme les adultes, et pour des buts identiques.

Nous allons faire nos conférences, comme les adultes.

Une conférence, c'est d'abord un travail sérieux, à longue haleine, qu'on prévoit longtemps à l'avance, qu'on inscrit sur un Plan de Travail, pour lequel on fixe ensuite une date précise, pour laquelle on doit être prêt.

Ma Conférence du 27 janvier, à Douai, est prévue depuis cet été. J'en ai choisi le thème ; je m'y prépare. On vient d'en fixer la date. Je commence la rédaction de la conférence, que je ferai taper pour que la lecture en soit facile. Je prévois très soigneusement les citations. Nous préparons en ce moment l'exposition qui créera l'atmosphère. Je lis et relis ma conférence, pour être fin prêt à la date et à l'heure voulue.

Nous faisons exactement de même à l'Ecole. Chaque élève choisit son sujet. Au début, comme devant le problème des textes libres, les enfants « n'ont pas d'idée » et il faut les aider à trouver le thème qui peut les intéresser. Mais, par la suite, nous aurons tant de choses à étudier que le problème, comme pour les textes libres, deviendra le problème du choix. D'autant plus que nous n'attendrons pas le lundi matin pour chercher le sujet. Nous le notons en cours de semaine au fur et à mesure que surgissent les intérêts : une excursion, un souvenir de vacances, les souvenirs d'enfance dans son village, une journée à la neige, des documents découverts dans les journaux ou revues, des découvertes d'archives, ce que racontent les parents et grands -parents, ce que disent les correspondants.

Nous devons conseiller l'enfant dans le choix du sujet, en tenant compte, surtout, de deux éléments : l'intérêt naturel et l'enthousiasme souhaité, mais aussi les possibilités de documentation qui permettront, pratiquement, une élémentaire réussite.

Et, là encore, nous ne nous éloignons pas des soucis d'adultes. Rares sont les conférenciers qui tirent tout d'eux-mêmes. Dans la pratique, le meilleur conférencier est celui qui sait le mieux mettre en valeur les documents dont il peut disposer : citation d'écrivain, projection fixe ou animée, audition de disques, exposition de photos ou gravures, etc.

Pour les enfants, la difficulté de faire seuls une conférence est encore plus patente. Alors, nous leur ferons imiter les adultes et, au moment du choix du sujet, nous poserons à l'auteur et nous nous poserons la question : « As-tu des documents ? Peux-tu t'en procurer, en écrivant à tes parents, à diverses maisons, en allant interviewer ceux qui savent ? Peux-tu trouver des vues fixes ou des films ? Y a-t-il des documents au fichier ? Y a-t-il une B.T. ? »

La conférence sera d'autant mieux réussie que vous aurez, au départ, plus de documents. Comme pour l'adulte.

Et alors réapparaît notre souci majeur de la documentation BT, FSC, et correspondants.

Nous faisons, surtout, grand cas des BT, qui fournissent une base presque inépuisable de conférences à partir du CE. L'enfant choisit un sujet de BT (presque toutes les BT sont valables). Ne dites pas : « Il se contentera de copier ». Il fera comme l'adulte. Il copiera certaines pages, ou il se contentera de les référencier sur son texte et de les lire. L'art du conférencier est justement de savoir faire ces citations à point voulu, en les reliant par des explications claires, en les complétant par d'autres documents. (Les enfants prendront l'habitude, alors, de faire comme les adultes et de constituer leurs dossiers, chemises et pochettes, où ils accumulent tous les documents qui pourront leur servir et qu'ils utiliseront le moment venu.)

L'enfant lit et relit, note, copie, écrit aux maisons, aux parents, aux correspondants...

Seulement, en face de ce travail d'adulte, il faut également que l'éducateur modifie son état d'esprit. Ne considérez plus le petit conférencier comme un écolier qui fait son devoir et dont vous vous contenterez de sanctionner la réussite ou l'échec. S'il vous demande un conseil, un renseignement, vous devez l'aider ou le faire aider, l'aider à chercher et à trouver les documents, l'aider, au début, surtout, dans la rédaction et la mise au point, comme pour le conférencier qui, avant la conférence, soumet son texte et son document à ceux qui peuvent l'aider.

Ce travail peut demander 8 jours, 15 jours. Lorsqu'il est prêt, vous en faites une première correction, et on lui donne enfin sa forme définitive : si vous avez une machine à écrire, vous tapez la conférence en 4 exemplaires (un pour l'Ecole, un pour les correspondants, un pour l'élève, un pour les archives). Vous réservez, dans chaque page, un tiers environ de blancs, où vous collerez des documents, des cartes postales ou des dessins.

Si vous n'avez pas de machine à écrire, l'enfant écrira au mieux, en illustrant de même.

Vous groupez les 2, 4 ou 6 pages sous couverture forte (nous recommandons le format 21 x 27). Vous décorez la couverture. Vous agrafez. Vous avez un document définitif qui restera et qui, d'ailleurs, bien souvent, pourra prendre place au fichier.

Au jour fixé pour la conférence,(au moment de la préparation des Plans de Travail, le lundi matin, nous établissons, comme les adultes, le calendrier de la semaine, ou de la quinzaine, pour les conférences ; et nous veillons, bien sûr, à ce que l'enfant soit prêt. Nous l'aidons, lorsqu'il le faut), au jour fixé donc : l'enfant, comme le conférencier, prépare ses documents : il expose, dès le matin, dans le couloir, les documents qui illustrent la conférence et dont les auditeurs s'imprégneront déjà. Il dessine la carte au tableau, s'il y a lieu ; il prépare la projection.

La conférence commence, L'enfant lit le texte, les citations, montre les documents, projette les films. Ensuite vient la discussion, les questions qu'on pose, les critiques qu'on fait. Et, pour terminer, les enfants eux-mêmes donnent une note, toujours très juste, qui sera portée au graphique.

Le démarrage de cette technique est un peu long, comme tous nos démarrages, mais après la réussite est, pourrait-on dire, à 100%. Nous avons eu chaque année, dans notre école, des conférences qui ont marqué la scolarité.

Il y a, bien sûr, comme pour les adultes, les as et les moyens, et même les insuffisants, qui liront un petit texte d'une page où la part du maître sera de 80%, mais qui montrent ensuite des documents intéressants.

Le profit de l'enfant est profond et certain ; cette technique s'inscrit dans un processus normal de culture. Il apporte aux auditeurs une documentation qui est, souvent, mieux assimilable que les leçons du maître, parce qu'elle a été, pour ainsi dire, prédigérée par les enfants eux-mêmes.

Comme pour les conférenciers adultes, toujours, tous les sujets sont valables : histoire, géographie, folklore, souvenir d'enfance, enquête, mais aussi expérience et montage scientifique, poème, chant, etc.

L'essentiel est que l'enfant soit appliqué à un travail personnel, dont il sent l'éminente utilité, et dont il restera une trace d'indéniable réussite.

Mais cela fait beaucoup de travail pour le maître.

Bien sûr, cela fait partie de notre préparation de classe. Nous n'avons jamais dit que le maître d'Ecole Moderne n'avait plus rien à faire en dehors de sa classe. Il fait seulement sa préparation plus intelligemment et avec plus d'enthousiasme.

Et, pour le cours de la classe, il s'agit d'une nouvelle organisation du travail, que le Plan de Travail règlera au mieux.

Nous pouvons assurer que cette pratique des conférences rencontre un grand succès auprès des parents, qui pourront être sollicités par les enfants, d'ailleurs, pour faire, eux aussi, des conférences, comme le maître pourra faire ses conférences.

Nous sommes dans un heureux complexe d'activité naturelle et normale qui s'inscrit à 100% dans les normes de notre Ecole Moderne.

Essayez de cette technique, faites faire des conférences ; dites-nous les difficultés rencontrées. Nous vous répondrons afin de faire entrer dans le travail normal et journalier de nos classes la pratique des conférences qui occupent, d'une façon efficiente, la dernière demi-heure de tous les soirs de classe à l'Ecole Freinet.