A propos des techniques Freinet - Il y a technique et techniques

Octobre 1950

La pédagogie française a fait quelques progrès depuis le temps où il y a vingt ans, nous bousculions irrévérencieusement la terminologie habituelle en mettant en valeur la notion de Technique de travail face à l’usage immodéré et irrationnel des méthodes.

A ce moment-là, en effet, n’importe quel essai pédagogique s’intitulait prétentieusement méthode et nous avions nos méthodes de lecture, nos méthodes de grammaire ou d’arithmétique ou de dessin. A tel point que, dans l’usage courant on disait même, non pas : « prenez votre livre », mais « prenez votre méthode ».

Nous avons fait valoir alors que le mot de méthode devait être réservé aux réalisations ou aux théories qui portent en elles suffisamment de logique et de sûre perfection pour prétendre à la pérennité de toute œuvre construite selon des règles immuables et définitives et basées sur des principes essentiels que les découvertes nouvelles ne risquent point de troubler. On peut concevoir, disions-nous, une méthode d’éducation, c’est-à-dire une conception idéologique capable de défier le temps comme ont défié le temps les œuvres théoriques de Rabelais, de Montaigne et de Rousseau.

Mais pour ce qui concerne les moyens pratiques de travailler selon cette méthode, nous sommes et nous restons en plein tâtonnement. Nous ne hasardons que des techniques de travail que nous devons ajuster sans cesse au milieu, aux locaux, aux enfants, aux outils surtout dont nous disposons et qui influencent si radicalement notre commun comportement de travailleurs.

C’est pourquoi j’osais dire alors : Nous pouvons nous référer les uns et les autres à une méthode d’éducation sur laquelle il nous est possible de tomber d’accord et dont les principes sont valables en tous lieux et en tous temps, et nous tâcherons de définir et de préciser cette méthode à la lumière de tout ce qui a été réalisé jusqu’à ce jour dans ce domaine.

Pour cette définition, nous aurons à tenir compte de l’œuvre de Rabelais, de Montaigne et de Rousseau, comme de celle de Dewey, de Decroly, de Montessori et de Ferrière.

Mais pour ce qui concerne la façon dont les uns et les autres ont fait ou font passer leurs principes éducatifs dans la réalité de leur travail pédagogique, nous serons obligés de reconnaître d’une part de graves imperfections techniques, d’autre part la nécessité permanente d’un réajustement des solutions envisagées. Nous dirons alors : qu’il n’y a pas une méthode Montessori mais une technique de travail Montessori correspondant d’ailleurs à une installation et à des outils de travail Montessori, technique de travail que l’apparition de nouveaux- outils comme l’imprimerie à l’Ecole et les échanges, doit obligatoirement modifier au risque d’avoir sous peu, en 1955, une technique de travail Montessori qui était parfaite et hardie en 1920 mais qui retardera dangereusement sur la vie en 1955.

Nous dirons qu’il n’y a pas une méthode Decroly, mais une technique de travail Decroly, qui était marquée à l’origine par l’invention et l’adoption de nouveaux outils : le centre d'intérêts et la vie, mais qui se trouve dépassée aujourd’hui par notre découverte de l’imprimerie à l’Ecole, du texte libre, des complexes d’intérêts et de la correspondance interscolaire.

Il n’y a pas de méthode Cousinet pour les mêmes raisons. Mais Cousinet lui- même admet aujourd’hui qu’il est plus logique de parler pour ce qui le concerne, comme pour nous, de technique de travail servie et caractérisée par l’emploi d’un nouvel outil : l'équipe.

Il n’y a pas de méthode Freinet, mais une technique Freinet, caractérisée et servie par l’invention et la mise à la disposition des enfants et des éducateurs d’un certain nombre d’outils de travail qui sont en train de bouleverser l’activité scolaire, comme l’apparition de tout outil nouveau et efficace bouleverse le travail des hommes.

Mais cette technique de travail ne saurait jamais être définitive : elle suppose donc une longue période d’adaptation et de stabilisation en fonction des nouveaux outils contre lesquels la tradition peut essayer de lutter comme elle a lutté contre le métier Jacquard ou la machine à vapeur, mais ce ne sera pas la réaction qui triomphera, car la réaction est toujours contre le progrès.

Le jour même où nous aurions réussi cette adaptation, les mêmes problèmes se reposeront, parce que de nouveaux outils sont là, tout prêts à être introduits à l’Ecole et à bouleverser encore une fois des techniques de travail que nous aurions le tort de tenir pour définitives. Le jour, en effet, où le cinéma, le magnétophone et la radio seront introduits à l’Ecole ; le jour où les avions auront encore accéléré le rythme des échanges, l’Ecole devra obligatoirement changer de figure au risque de rester l’Ecole de l’auto au siècle de l’avion et du « vampire ».

Je sais, il est des pédagogues qui vont protester au nom de la stabilité des méthodes, du danger des changements, des aléas que fait courir la nouveauté et qui essaieront de faire valoir la paix d’une école qui, au début du siècle, allait au rythme des chariots ou des diligences. Le commerçant aussi qui partait naguère s'approvisionner ou faire sa tournée sur sa charrette familière, n’est pas content du progrès qui l’a obligé à se séparer de son vieux cheval pour acheter une auto qui est aujourd’hui démodée et qu’il doit remplacer par des véhicules modernes, plus rapides, plus pratiques, plus économiques, commercialement parlant. Mais telle est la loi de la vie et quiconque s’asseoit prématurément sur le bord du chemin, ne rattrape plus jamais le flot des travailleurs qui le dépasse. Et quiconque ne travaille plus, s'immobilise et meurt.

Notre but ne doit pas être de chercher et de trouver des techniques de travail qui satisfassent les soucis des pédagogues qui, bien souvent, hélas ! ne savent plus faire des expériences. Notre devoir est de servir l’enfant, de le préparer à la vie, et pour cela, même si notre tranquillité doit en souffrir, il nous faut noue mêler à la vie.

C’est pour servir les exigences de cette vie qui évolue de nos jours, à un rythme accéléré, et en restant fidèles cependant aux lignes permanentes et immuables d’une méthode solidement fondée d’éducation populaire, que nous mettons sans cesse au point notre technique de travail, à laquelle nous tâchons d’initier, pas nos publications et par nos stages, la masse des éducateurs.

La transformation est amorcée. Les outils nouveaux que nous avons introduits à l’Ecole ont montré leur efficacité. Ce sont eux qui triompheront, comme l’auto a triomphé de la charrette.

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Mais un danger nous guette du côté des techniques.

Nous parlons, nous, technique de travail pédagogique avec les nouveaux outils, et les maniaques ou les exploiteurs du progrès parlent aujourd’hui de technique de l’imprimerie, de technique du lino, de technique de la patatogravure, de technique du jeu dramatique ou des marionnettes. Des publications naissent — et s’évanouissent aussi — qui s’appliquent à cultiver ces techniques particulières. Des stages sont organisés pour perfectionner la compétence technique des instituteurs pour ce qui concerne les nouveaux outils que nous avons introduits à l’Ecole. Et on risque de former ainsi des éducateurs qui, fiers de leurs brevets, savent manier à la perfection imprimerie, gouge, patatogravure ou marionnettes, mais qui n’auront pas appris la technique des techniques, celle du travail en classe avec ces nouveaux outils. Nous disons même qu’il y a un certain danger à pousser ainsi cette compétence technique si on ne fait pas en même temps le travail de préparation qui mettra cette technique au service de la formation des enfants. Comme il y a danger à faire croire à une ménagère que l’essentiel pour elle est d’avoir une bonne cuisinière électrique et de savoir la manœuvrer avec compétence. Avec cette cuisinière et cette compétence perfectionnées, la ménagère fera à tous les coups brûler son dîner si elle n’a pas étudié la technique — l’art — de couper ses légumes, de les assaisonner de matière grasse et de les manipuler avec une précaution indispensable.

On peut être une fort mauvaise ménagère tout en sachant conduire à la perfection une cuisinière électrique. On peut être un éducateur insuffisant tout en étant maître dans la technique de la composition typographique ou de la préparation des marionnettes.

On peut apprendre en quelques heures, ou en quelques minutes, à manœuvrer la cuisinière, mais on aura toujours quelque chose à apprendre dans la technique de préparation des dîners. On peut apprendre en quelques heures, ou en quelques minutes, à composer, à graver du lino, à fabriquer des marionnettes, tandis que trente ans de recherches et de pratique ne suffiront pas à utiliser à la perfection ces outils nouveaux dans nos classes, et que bien souvent encore nous commettrons des erreurs, bien souvent encore le dîner brûlera, ou manquera de saveur, ou ne sera pas cuit à point.

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Nous ne négligerons certes pas l’initiation à la manœuvre des outils. Elle a son importance et son utilité. Mais très relatives cependant puisque, si nos outils sont vraiment à la portée des enfants, ceux-ci s’en saisissant, même malgré nous, avec une hardiesse et une dextérité qui nous dépassent.

Mais le problème vraiment important, celui qui ne sera jamais résolu, celui qui justifie et nourrit toutes nos publications, c’est la mise au point permanente de notre technique de travail avec les nouveaux outils. La question que se posent tous les éducateurs, n’est pas tant : « Comment imprime-t-on ? Comment grave- t-on du lino ? Mais : Comment mettre au point un texte ? Comment l’exploiter ? Comment pratiquer les correspondances ? Comment préparer et réaliser les plans de travail ? Comment se servir des fiches ? Comment naviguer au milieu d’enfants qui ne sont pas tous assis les bras croisés ?

Nous répondons à ce besoin évident des éducateurs par nos stages, par nos revues, par notre collection, que tout le monde devrait posséder, de BENP, par nos livres, par nos écoles-témoins, bientôt par nos films-techniques.

C’est cette besogne, qui n’avait jamais été faite avant nous, parce qu’elle est effectivement la plus délicate, que nous abordons, nous, expérimentalement, mais hardiment et pratiquement.

Et c’est dans la mesure où nous avançons, que nous dominons les techniques et les machines, pour redonner à l’homme sa puissance et sa dignité, pour qu’il puisse, demain, faire face aux manœuvres criminelles des technocrates de bombe atomique, imposer une technique de travail qui, dans la paix et l’efficience, saura mettre les machines inhumaines au service de l’humanité.