Où en sommes-nous ?

Octobre 1948

Notre mouvement est aujourd'hui un vaste chantier à l’échelle nationale et même mondiale. Il peut s’enorgueillir des résultats obtenus, mais il est bien plus fier encore d’avoir pu mobiliser, dans un permanent enthousiasme constructif, des milliers d’éducateurs qui s'attaquent loyalement mais ardemment à tous les problèmes que leur pose la pédagogie complexe et vivante de notre siècle.

Je sais que des spécialistes de la pédagogie ironiseront sur l’ampleur de nos projets qui semble jurer parfois avec la modestie de nos moyens et l’imperfection de nos techniques. Comme si les méthodes dont ils sont les auteurs pouvaient prétendre à une plus vivante efficacité et s’ils s’étaient attaqués, eux, une fois seulement, au problème des problèmes : la conduite d’une classe.

Nous ne sommes ni des écrivains pédagogiques, ni des faiseurs de plans, ni des créateurs de systèmes. Nous sommes des instituteurs qui cherchons coopérativement la solution des questions qui nous préoccupent. Par-delà la spéculation psychologique ou pédagogique, par-dessus plans et projets, nous travaillons pratiquement, dans nos classes, avec nos possibilités, à améliorer nos outils et nos techniques de travail afin que, selon le mot de Claparède, les rêves des pédagogues deviennent hardiment la réalité éducative.

Notre chantier est en pleine action : là on commence seulement à défricher et à mesurer, ailleurs on creuse les fondations ou bien on consolide au mieux de vieilles constructions. Plus loin, les premiers édifices montent et quelques-uns d'entre eux sont déjà aménagés presque définitivement.

Nous voudrions, en ce début d’année, faire ensemble le point de nos entreprises, cataloguer et préciser nos conquêtes, mais déceler aussi les vides à combler, les tâches à entreprendre ou à continuer, afin que chacun d'entre nous puisse se mettre au travail en connaissance de causes, selon ses besoins et ses moyens, pour l'amélioration méthodique de ses conditions de travail et l’augmentation du rendement éducatif de ses efforts. .

L’ENSEIGNEMENT DU FRANÇAIS

C'est, par lui que nous commencerons, car c'est incontestablement celui qui a été le plus radicalement régénéré par nos techniques. A tel point qu'on a cru parfois que nous présentions seulement une nouvelle méthode d’apprentissage et d’étude de la langue.

Le Texte libre est devenu une technique officielle de la pédagogie française. Inspecteurs, éducateurs... et journalistes s'accordent aujourd'hui pour en vanter les avantages et pour louer la profondeur, l'originalité et la fraîcheur des œuvres ainsi obtenues. Il nous suffira de veiller aux déviations scolastiques qui le menacent afin qu'il ne devienne pas le « texte libre obligatoire », pratiqué à heure fixe, sans motivation — d’où la nécessité de l’obligation — et sans exploitation pédagogique. .

Le succès croissant de nos échanges interscolaires opérera la correction nécessaire. La vie tuera la scolastique.

Mais l'exploitation pédagogique du texte libre est une tout autre affaire. Il ne suffit pas d'en sentir la nécessité et d'en avoir éprouvé accidentellement les avantages. Il nous faut les outils indispensables de cette exploitation par le plan de travail, le F.S.O., les conférences, l’enquête et l’expérimentation à tous les degrés et pour toutes les disciplines.

Pour la grammaire, il nous reste à établir, ensemble, une progression des observations, des exercices et des règles, progression qui ne sera point tyrannique mais que nous n’en consulterons pas moins en permanence afin d’éviter de piétiner sur place ou de nous lancer trop tôt dans l'étude de notions difficiles. Nous avons amorcé ce travail l'an dernier. Nous demandons à nos adhérents de nous communiquer leurs réalisations pour mise au point définitive.

Mêmes observations pour ce qui concerne le Vocabulaire - chasse aux mots. Envoyez-nous vos travaux dont, nous profiterons tous. Les directives définitives pour ces deux disciplines pourraient être publiées dans une prochaine Brochure d’Education Nouvelle Populaire.

Nous aurons également, à mettre au point pour ces deux études les fichiers auto-correctifs dont nous avons souvent parlé et que de nombreux camarades emploient avec succès. Nous allons publier prochainement un fichier auto-correctif d’orthographe, établi par nos amis Lallemand et Vigueur, et qui rendra les plus grands services. D’autres fichiers suivront. Communiquez-nous vos réalisations, si modestes soient-elles.

ECRITURE - LECTURE - ORTHOGRAPHE

Jusqu’à ce jour, nous nous sommes plus particulièrement attachés à l’étude de nos techniques aux C.M. et S. Mais le nombre de classes préparatoires, élémentaires et maternelles qui s’engagent dans nos techniques va croissant. Il nous faudra reprendre la question de la lecture et de l'écriture aux divers cours. Le vocable « lecture globale » a créé des confusions que nous aurons à dissiper. Nous ne faisons pas exclusivement la lecture globale ; nous pratiquons la lecture naturelle qui monte par des voies autrement complexes et souples que celles arbitrairement prévues par la scolastique. Mais encore faudra-t-il résoudre le problème de la lecture fréquente, presque permanente, toujours motivée qui, seule, permettra les conquêtes dont peut s’enorgueillir l’apprentissage maternel d’un langage qui n’est qu'un incessant exercice vivant, Ce n'est, pas avec quelques minutes par jour d’une lecture et d’une écriture plus ou moins distraites qu’on dominera la langue. Ce n'est pas davantage avec l'exercice formel et mort,

Tout reste encore à faire, à tous les degrés.

Là encore, conjonction incessante de toutes nos recherches. Aucun effort sincère et intelligent n'est, insignifiant, La technique nouvelle de lecture et d’expression sera notre oeuvre commune.

Nous allons mettre davantage l’accent cette année sur les C.P. et C.E. Nous faisons des essais de fiches pour ces degrés. Ne ménagez pas les critiques, mais mettez aussi la main à la pâte pour essayer de faire mieux que ce que nous présentons.

Nous publierons prochainement des B.T. pour C.E. Et surtout l’expérience nous montre que, malgré nos efforts loyaux de désintoxication, nous faisons encore toujours trop compliqué, que nous employons couramment des mots, des expressions et des formules auxquelles la scolastique nous a habitués et qui n'en restent pas moins des rébus pour nos jeunes lecteurs.

Il nous faut absolument faire plus simple, plus naturel, plus vivant. Si nous y parvenions, la presque totalité de nos fiches et de nos B.T. pour C.M. et S. seraient accessibles à nos élèves plus jeunes, comme le langage de nos grands reste toujours familier aux cadets.

Comme on le voit, l’ampleur de notre réussite ne nous masque ni l'étendue, ni l'urgence des problèmes à résoudre. Nous n’avons pas à nous leurrer sur les difficultés de nos entreprises. Elles ne sont pour nous qu’un sain stimulant puisque nous avons forgé l’organisation coopérative qui, confiante en sa puissance, saura apporter aux éducateurs les solutions techniques, culturelles et humaines sur lesquelles nous voulons fonder notre pédagogie moderne populaire.