Que reproche-t-on donc à la C.E.L. ?

Février 1949

Nous sommes actuellement devant un état de fait assez paradoxal et sur lequel nos adhérents nous demandent d’apporter une élémentaire lumière, car, à la C.E.L. on veut comprendre d'abord...

Nos techniques sont aujourd’hui connues de tous les éducateurs français, même s’ils ignorent le nom de Freinet. Le succès, chaque jour croissant de l’expression libre, du texte, du dessin et du théâtre libres, du journal scolaire, de l’exploitation pédagogique d’un texte libre, de la grammaire en quatre pages, de la chasse aux mots, de l’imprimerie à l’Ecole, de la linogravure et du limographe à l’Ecole, du Fichier Scolaire Coopératif, des fichiers auto-correctifs et de la Bibliothèque de Travail, des Plans de travail, des Conférences et de la Littérature d'enfants, des Brevets bientôt, marque une étape nouvelle qui fera époque dans la pédagogie de notre pays. Jamais, peut-être, les méthodes pédagogiques n’avaient été si fondamentalement secouées par un vent nouveau, dont la terminologie elle- même marque la portée de l’évolution en cours.

Les pouvoirs publics sont favorables à cette rénovation effective, vraiment partie de la base, d’expériences menées dans des dizaines de milliers d'écoles, avec l'assentiment et souvent l’appui actif des parents, sous la surveillance bienveillante des Inspecteurs Primaires. Dans presque tous nos départements, nos Ecoles reçoivent normaliens et stagiaires, et les Ecoles Normales initient les jeunes maîtres à des méthodes de travail dont l’attrait ne fait plus de doute, pas plus d'ailleurs que l’aide directe ou indirecte qu’elles apportent à notre Ecole laïque menacée.

Disons tout de suite que ce succès suffit très largement aux vieux pionniers de notre œuvre commune qu’il récompense de leurs efforts de vingt ans et de leurs immenses sacrifices. Nous ne sommes à l’affût d’aucune publicité et nous n’avons jamais demandé aux officiels ou aux organisations que de nous comprendre pour accepter la collaboration loyale et désintéressée que nous savons apporter partout où se joue le destin de l’enfance populaire. Nous avons abandonné radicalement toute réclame, qu'elle soit gratuite ou payante. La meilleure des propagandes c’est notre travail commun. Quand il nous vaut une généreuse moisson, cela se sait, cela se dit et les bons ouvriers s’intéressent alors aux outils et aux techniques qui en ont permis le mûrissement. N'avons-nous pas placé notre pédagogie sous le signe exaltant de l'Education du Travail ?

C’est donc, sans aucune acrimonie, sans arrière-pensée de dépit ou de reproche, sans l’espoir même de convaincre ceux qui ne veulent pas entendre que nous ferons certaines constatations destinées seulement à mieux faire connaître en profondeur à nos adhérents — récents et futurs — un mouvement pédagogique qui demande plus que leur adhésion formelle, qui a besoin de leur intégration dans l'œuvre coopérative au nom de laquelle nous parlons ici.

Il est une observation que nous ferons d’abord mais que nous laisserons à nos adhérents le soin d'expliquer et d’analyser : Demandez à des étrangers non-initiés — car nos techniques sont connues et appréciées hors de France — mais qui ne lisent que les divers journaux et revues pédagogiques de la France laïque, où en est la pédagogie de notre pays : ils vous diront que la France évolue très lentement sans rompre la tradition et qu’il n’y a aucun progrès effectif depuis trente ans, si ce n’est une tendance à mettre aujourd'hui sur fiches les devoirs et les leçons qui étaient si bien à leur place dans des manuels, d'ailleurs techniquement améliorés. Mais ils ne connaîtront rien d’un mouvement pédagogique qui touche plusieurs dizaines de milliers d’écoles et qui influence à 50 % au moins des classes françaises.

Et ce qui les étonnera davantage encore, ce sera d’apprendre qu'à cette partialité dans l’information et le travail participent, à côté de maisons d'éditions dont le silence se comprendrait d’ailleurs, les revues et les journaux laïques, qui se réclament eux aussi, comme tous nos adhérents, du même grand combat pour la libération du peuple. On consent parfois à parler de texte libre, de fiches de journal scolaire ; on publie à l’occasion quelque texte d’enfant ; on demandera même à certains de nos adhérents un essai de collaboration, mais toujours, à titre privé, — en parlant d’expérience personnelle, et en mettant comme condition que ne soit jamais indiqués ni le nom de Freinet — ce qui ne serait qu’accessoire, — ni la mention de notre firme C.E.L., dont nous tirons, les uns et les autres, l'essentiel de ce que nous produisons de bon et de beau.

C’est cette même tactique ridicule qu’avait illustrée le Groupe Algérien d'Edu- oation Nouvelle, lorsqu'à la Libération il démarquait sans vergogne les réalisations de la C.E.L., qu’il s’était juré de ne jamais citer, tout comme nous démarque l'Ecole Nouvelle Française catholique. Nous pourrions citer de nombreux exemples d’articles sollicités de nos collaborateurs par les revues laïques et qui n'ont jamais vu le jour parce que les auteurs se réclamaient de leur firme coopérative.

Explique qui pourra. Nous dirons seulement que nous travaillons à la C.E.L. dans un autre esprit, et que, ma foi, cela ne nous réussit pas si mal.

Mais il y a plus grave : pour masquer les vraies raisons de leur silence, ces faux amis de nos techniques vont colportant sous le manteau ces petites ou grosses calomnies dont on sait qu'il reste toujours quelque chose.

« Freinet... c'est un idéaliste qui n'a pas les pieds dans la réalité... »

Va pour l’idéaliste ! Mais la réalité, ça nous connaît : la réalité Ecole, la réalité santé, la réalité argent, la réalité travail, la réalité prolétarienne, la réalité privation et la réalité brimades... Qu’on vienne voir aujourd’hui encore, à Cannes, à Vence, ou dans les stages, si nous construisons dans l'idéal, ou si nous ne mettons pas chaque jour, au contraire, la main à la pâte, comme le premier ou le dernier des Instituteurs dont nous prétendons être, en bien des points, les authentiques représentants.

Si, parce qu'on dit « idéaliste », on veut marquer que nous « sacrifions à l'idée », que nous dépensons à l'exalter et à la servir des forces et des fonds que d'autres emploient avec beaucoup plus de froide raison à profiter et à jouir ; que nous entreprenons des affaires qui ne sont pas toujours rentables, y compris quand nous faisons vivre notre Ecole avec un minimum de fonds dont nul éducateur aujourd’hui ne se satisferait, et que nous la chargeons encore, par dessus le marché, du poids — si vivant — des enfants d'Espagne ou des fils de mineurs ; que nous éditons des Bulletins de Commissions qui rapporteront peut-être un jour, hélas ! à une firme habile à exploiter le courant que nous aurons créé, alors oui, nous sommes et nous resterons des idéalistes qui continueront à servir l’idée, même si ce sacrifice doit attenter à notre bien-être et à notre sécurité.

Et puis, malgré tout, avouez que, pour des idéalistes, la réussite de notre mouvement de l’Ecole Moderne Française n'est, pas une si mauvaise référence...

Mais les mêmes... amis disent en même temps : « La C.E.L. ...une vaste entreprise commerciale... ».

Nous laisserons ceux qui ne nous ont pas vus à l’œuvre hasarder leur malveillante insinuation.

La C.E.L. est ouverte à tous les adhérents qui peuvent à loisir contrôler nos comptes. Ils verront comment est gérée la C.E.L. et qui en profite, et qui bénéficie aujourd'hui intégralement de cette Ecole Freinet qui nous a pourtant coûté tant de peines et de soucis.

Si l’on veut dire que les fondateurs et les animateurs de la C.E.L., les pieds sur la terre, ont su avec, tout à la fois, audace et économie, gérer l’entreprise coopérative ; qu'ils ont su mettre sur pied, au service de l’Ecole française une importante entreprise qui a su conserver le monopole de fait des outils de travail dont la C.E.L. a révélé l’éminence, alors, nous n'en disconvenons pas, nous sommes commerçants.

Mais nous rappellerons à nos camarades que rien ne serait de notre grande œuvre coopérative si nous n’avions su l'asseoir sur des bases économiques dont nos adhérents commencent à sentir les bienfaits.

Anarchiste Freinet ! Anarchistes les bons ouvriers de la C.E.L. ! Ils croient, par leurs techniques, ouvrir une ère nouvelle à l'humanité !

Il est exact que nous n’admettons pas la discipline autoritaire dont nous connaissons l'aboutissement, que nous rejetons les alignements militaires et l’obéissance passive avec tout son nécessaire attirail de coercition. Ce qui ne veut pas dire que nous sommes à la poursuite d'une utopique liberté.

Les éducateurs connaissent, au contraire, avec quelle méthode et quelle obstination nous nous appliquons à cultiver dans nos classes l’ordre fonctionnel et la discipline véritable qui est celle du Travail au sein de la communauté vivante. La Coopérative scolaire, le Plan de Travail, le journal mural, le travail d'équipes sont des étapes efficientes sur la voie de cette discipline fonctionnelle.

Nous faisons nôtre l’affirmation de Makarenko (article de l'Ecole Libératrice du 15 janvier) : « La discipline, c'est la liberté... Si un homme doit accomplir quelque chose qui lui est agréable, il le fera toujours, même sans discipline. Il y a discipline justement quand un homme accomplit avec plaisir quelque chose qui ne lui est pas agréable... »

Et pour ceux qui prétendraient que, par notre travail pédagogique au sein de l’Ecole laïque, à même la vie du peuple, nous écartons les éducateurs de la grande lutte active de l'homme pour sa libération, nous dirons seulement que nous offrons à nos camarades, aux jeunes surtout, non seulement l'exemple de- notre carrière d’instituteurs laïques, mais l’exemple aussi d’une vie bien remplie de citoyens œuvrant avec leur classe pour l’avènement d'une société de justice,, de paix et de liberté : secrétaire du Syndicat des Instituteurs, animateur du mouvement paysan, fondateur de coopératives ouvrières, soutien actif de quelques centaines d'enfants espagnols, qui sont aujourd’hui encore au premier rang de la lutte pour l’Espagne républicaine, chef de maquis, délégué au Comité départemental de Libération, soutien d’enfants de mineurs en lutte, sans oublier le drame de St Paul de Vence, ni les vingt-et-un mois de camp de concentration. Freinet est un instituteur du peuple ; il lutte avec le peuple et il a la prétention de contribuer au rassemblement, pour la libération du peuple, de tous les éducateurs du peuple qui, quelles que soient leur idéologie ou leurs tendances sociales, savent, sans dogmatisme ni sectarisme, s’unir coopérativement, à même l’action corporative et sociale, pour préparer avec un maximum de loyale bonne volonté, le monde meilleur de demain.