L’éducation du travail

Avril 1947

Il vous faudra apprendre du jardinier et du fleuriste cette intégration de votre action dans l’harmonie naturelle, et surtout cette émouvante confiance en la vie, cette patience exemplaire en présence du lent processus par lequel s'élaborent la richesse du printemps et de l'été, la fécondité de l'automne, le calme apaisement de l'hiver.

C’est cette philosophie qui vous manque, surtout dans vos pratiques journalières. Vous faites une leçon à vos enfants ; vous leur imposez un devoir, et vous venez vérifier tout de suite, avec une myopie de bureaucrate, l’effet qui en est résulté, comme ces petits citadins qui fichent en terre une bouture, l’arrosent hâtivement, et viennent voir le lendemain si les fruits ont poussé. Vous criez, vous effrayez, vous punissez, parce que votre parole, vos raisonnements, vos démonstrations n’ont pas entraîné une modification immédiate dans la pensée et dans l’action de ceux qui vous écoutent. L’ouvrier aux pièces peut mesurer, minute par minute, l’avancement de son travail ; le maçon peut siffler en constatant que, pierre à pierre, son mur ne cesse de monter. Je sais qu’il est reposant, qu'il est encourageant d’être, comme eux, témoin à chaque instant, chaque jour, du résultat de notre effort intelligent. Nous ne sommes, ni vous ni nous, ces travailleurs aux pièces, et nous jetterions bien vite le manche après la cognée si nous n’avions une lumineuse certitude : que, lentement, patiemment, avec notre aide, par notre intervention généreuse, les fleurs naîtront et la moisson se dorera.

C’est ainsi : nous ne sommes que les humbles servants d’une nature dont le moindre souci est de satisfaire notre amour-propre et nos ambitions, qui palpe, choisit, adapte, digère lentement, à son rythme et selon ses lois. Ah ! je sais : cette lente fructification de notre sollicitude est parfois désespérante. On a soigné pendant tout l’hiver cet agneau miséreux et il tient à peine sur ses jambes que c’en est une honte. On a taillé, fumé, surveillé cet arbre, et il reste rabougri et pâle que c’en est incompréhensible... Et puis l’agneau suit le troupeau à la montagne et trois mois après vous ne le reconnaissez plus tant il a forci ; après avoir végété pendant deux ans, trois ans parfois, l’arbre se met à pousser vigoureusement, à « profiter » enfin, comme nous disons, et produit les belles récoltes dont nous avions désespéré.

Comment voulez-vous que vos leçons puissent, elles, profiter instantanément à vos enfants ? Il faut bien que les éléments que vous leur apportez soient patiemment appréhendés, dissous, lentement filtrés, incorporés à la sève, et qu’enfin celle-ci monte, enrichie. Et à ce moment-là, d’ailleurs, vous ne distinguerez plus même dans la croissance la part spéciale de votre intervention. Mais l’essentiel n’est-il pas que la croissance réponde à vos désirs, quels qu’en soient les auteurs anonymes ?

L’Ecole est pressée, trop pressée. Elle est, il est vrai, jalousement surveillée par des contremaîtres qui, tout comme dans l’industrie, exigent des normes de production et une certaine régularité de l’effort. C’est un peu comme un ingénieur qui voudrait mesurer au mètre sa dépense en électricité — besogne vaine. Alors, à défaut de cette mesure de l’enrichissement humain, l’école va se rabattre sur la mesure de l’acquisition, comme on mesure un vase qui se remplit. Mais cette acquisition elle-même échapperait trop souvent à votre contrôle soupçonneux si vous n’aviez les mots qui en sont les signes et l’expression.

De ces mots, on en emplit les livres, on en impose la mémorisation. On a enfin trouvé le remède : un résumé, comme disent de vieux maîtres, est su ou n’est pas su ; il n’y a pas de milieu, et la sanction peut suivre immédiatement. On n’obtient, hélas ! par ces procédés, que des fruits précoces et dégénérés, qui ne font qu’un instant illusion. Comme l’horticulteur qui « pousse » sa plante, chimiquement, pour la « forcer » à produire contre nature un fruit trompeur qui l’épuise.

Vos élèves n’ont point digéré vos aliments ; la sève ne s’en est point enrichie. Vous n’avez fait que du travail en surface, non seulement inutile, mais dangereux puisque la nature aura à briser cette croûte rapportée qui gênera et déviera son épanouissement, et qu’elle en sera réduite finalement à chercher, malgré vous, les lignes normales et salutaires de sa croissance.