L'├ęcole Freinet

Avril 1935

 

L’IMPRIMERIE A L’ECOLE
 
L'école Freinet
 
Notre école nouvelle ouvrira ses portes à Vence, le premier octobre prochain.
 
Pour prévenir tous malentendus, plus que pour amorcer en faveur de notre œuvre une propagande qui nous paraît d'ores et déjà superflue, nous croyons utile de rappeler les raisons qui nous ont poussé à ouvrir cette école, de dire quels sont nos buts et les possibilités d’action que nous entrevoyons, de préciser dans quelle mesure nous pensons faire de cette école un lien de plus entre les camarades de notre groupe d’une part, entre la coopérative et les parents d’élèves d’autre part.
 
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Lorsque, il y a deux ans, à l’Assemblée générale de Reims, je lançai pour la première fois l’idée de notre école nouvelle, quelques camarades se récrièrent :
 
- Tu auras beau faire, ce ne sera plus l’école publique ; les conditions ne seront plus les mêmes. On dira : Freinet parle pour l’école publique, mais il quitte cette école publique...
 
Je dus alors répondre, avec un peu d’amertume, je le reconnais, que si j’envisageais la nécessité de quitter l’école publique, c’est que je ne voyais plus la possibilité de trouver une autre solution pour sauver notre œuvre et continuer ma besogne pédagogique. Si les instituteurs s’étaient révoltés comme ils auraient dû le faire devant l’injustice de Saint-Paul, s’ils avaient su remuer l’opinion contre cette attaque que nous disions être une « première journée fasciste » - et on se rend compte maintenant de la dangereuse portée de l’exemple - ; si nos Fédérations d’instituteurs avaient esquissé un mouvement de défense, j’aurais triomphé à Saint-Paul. A plusieurs reprises, nous avons été à deux doigts du succès ; mais nous avons été vaincus.
 
J’ai dû quitter Saint-Paul pour m’exiler dans un poste où je ne pouvais mener de front le travail scolaire et les nécessaires besognes coopératives. Je savais - nous avons des exemples sous les yeux - que je ne devais m’attendre à aucune mesure de clémence et que cet exil durerait des années.
 
J’aurais pu alors, comme tant d’autres, rentrer dans ma coquille, solliciter quelque poste double tranquille, loin des villes, loin des trains, loin de l’action militante. Freinet aurait continué son travail dans une école publique, mais la Coopérative - du moins son rayon Imprimerie à l’Ecole aurait sans doute sombré au milieu des difficultés qui ont marqué les deux années écoulées, l’expérience de l’Imprimerie à l’Ecole aurait arrêté là son évolution. Car il ne faut pas sous-estimer l’importance, dans le développement de notre technique, de l’organisation coopérative qui fournit dans de bonnes conditions un matériel introuvable ailleurs, qui coordonne les activités et réalise les outils indispensables à l’œuvre nouvelle.
 
Placé devant ce dilemme, j’ai délibérément abandonné ma classe, consacrant à notre Coopérative, depuis deux ans, tous les loisirs que me laisse un état de santé affecté par ma blessure de guerre.
 
Nous avons si bien paré le coup qui, avec la crise, a menacé l’an dernier tant d’entreprises, notre Coopérative a continué à prospérer dans de si bonnes conditions, notre technique s’est tellement répandue, précisée et renforcée que nous sommes sûrs maintenant d’avoir opté pour la seule solution susceptible d’assurer le développement et le succès croissant de notre action pédagogique.
 
Il nous faut maintenant choisir définitivement et orienter de façon décisive notre activité.
 
Dans quelques mois, ayant épuisé tous les congés réguliers, il me faudra ou reprendre la classe dans des conditions nuisibles à ma santé, nuisibles à notre action pédagogique, mortelles pour notre idéal - ou me mettre à la retraite proportionnelle pour continuer mon action pédagogique à côté de l’école publique, selon les seules modalités que me permettent la loi et les nécessités sociales actuelles.
 
Notre choix est fait depuis longtemps, et nous avons, dans des conditions dont nous ne dirons pas ici les dramatiques difficultés, préparé l’ouverture de notre école nouvelle.
 
Nous espérons maintenant que nos camarades sauront répondre comme il convient aux colporteurs de faux-bruits qui ne manqueront pas d’insinuer que je déserte à mon tour. Après avoir assis, dans l’école publique, de façon sûre et définitive, un mouvement pédagogique qui doit sa vitalité moins au dévouement de son initiateur qu’à l’enthousiasme coopératif de ses centaines d’adhérents, je prends la seule voie qui me semble possible pour continuer l’œuvre qui est toute ma vie, et nous pensons bien montrer, par la réalité de notre action, que nous restons en plein dans la lutte pédagogique prolétarienne, au service de notre idéal d’éducation nouvelle.
 
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Ouvrir, dans la période actuelle de crise et de misère ouvrière, une école nouvelle que nous voudrions prolétarienne, est un problème bien difficile à résoudre.
 
La besogne sérieuse et probante que nous désirons poursuivre nécessite une installation, des dépenses, du personnel, et, comme nous n’avons jamais compté sur la générosité d’aucun philantrope - les pauvres seuls nous aideraient ! - nous sommes contraints de prévoir un écolage dont le taux, si raisonnable soit-il, écartera la grande masse des enfants ouvriers ou paysans.
 
Nous avons cependant besoin de travailler avec des fils du peuple ; nous voulons préparer des Pionniers de l’idée prolétarienne, capables de s’en aller, dans quelques années, au sein de l’action militante, offrir au peuple les qualités de décision, de critique, de création et de foi en notre idéal dont nous serons parvenus a munir nos élèves.
 
Notre projet n’est pas irréalisable ; nous pourrons, à côté des fils de demi-prolétaires, d’employés, de fonctionnaires, d’intellectuels parmi lesquels se fera surtout notre recrutement, recevoir un noyau toujours plus important d’enfants ouvriers ou paysans qui seront dans notre école comme le ferment actif de notre effort pédagogique. Il suffit que, comme nous le leur demandons plus loin, nos camarades comprennent notre idée et nous aident à la réaliser.
 
Nous ne pensons point certes à éduquer des enfants d’une classe qui les reprendra immanquablement, détruisant ainsi les fruits de notre action. Cela ne signifie point que nous voulions, de façon étriquée et primaire, endoctriner les enfants qui nous seront confiés.
 
Nous avons à plusieurs reprises déjà, répondu à cette accusation. Il nous faut, pourtant y revenir car la presse réactionnaire ne cesse de nous représenter comme l’épouvantail rouge qui prêche à l’école la révolution sanglante et ne vise qu’à former de jeunes communistes.
 
Nous avons toujours considéré avec une plus grande noblesse et une autre largeur d’idées notre mission pédagogique. Libérés de la surveillance administrative, nous n’en continuerons pas moins comme par le passé à servir l’enfance prolétarienne, à former des hommes parce que nous sommes persuadés que ces hommes seront des lutteurs et des révolutionnaires. Comme par le passé, nous répudions le dogmatisme et le bourrage de crânes quels qu’ils soient. Il n’y aura chez nous ni messe rouge, ni éducation communiste systématique, ni catéchisme orthodoxe. Nous connaissons trop la vanité et la duperie des mots, avec les enfants encore plus qu’avec les adultes. Nous ne ferons aucune morale, pas plus philosophique que sociale ou politique, mais nous tâcherons de donner à notre école une active vie de groupe, en contact maximum avec les ouvriers et les paysans, avec les organisations prolétariennes. Nous ferons aimer par dessus tout l’activité, le travail et la vie.
 
Munis de ce viatique et d’un sens critique très aiguisé, armés pour la création hardie, pour l’effort et la lutte, nos enfants pourront partir dans monde. Nous sommes absolument certains de la direction sociale qu’ils prendront, non pas qu’ils aient à se souvenir de notre enseignement, mais parce que la vie et l’enthousiasme que nous aurons sauvegardés en eux les pousseront toujours en avant, vers le devenir social et le renouveau de la vie.
 
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Inutile de dire que notre école travaillera intégralement selon nos techniques dont nous avons, à maintes reprises, précisé les fondements.
 
Notre réalisation nous permet tout spécialement de montrer les bases physiologiques, matérialistes, de l’éducation : c’est sur cet aspect original de notre effort que nous insisterons. Ces enfants qu’on nous confiera, intoxiqués, déformés, organiquement pervertis, las de la vie déjà, sans appétit ni élan, nous les soignerons d’abord par notre thérapeutique spéciale : alimentation spécifiquement idéale, en même temps que cure de désintoxication par sudations, réactions, frictions, massages, travail au grand air, marches et excursions.
 
Cette action toute physiologique transforme totalement les individus, harmonise leur comportement, rectifie leurs déficiences, donne cette ardeur à vivre, cette activité, cette curiosité et cette confiance que nous avons toujours dit être nécessaires à une éducation vraiment active et libératrice.
 
Et parce que, plus qu’à l’école publique, nous sommes en mesure de redonner ici cette curiosité, cette vigueur et cet élan, nous pourrons appliquer alors intégralement nos techniques : Plus de leçons, plus de devoirs. Des outils de travail : outils pour le travail des champs, pour le travail du bois, pour le travail du fer, le découpage, la gravure, le dessin, la peinture - outils pour le travail intellectuel : Imprimerie à l’Ecole, Fichiers, Bibliothèques de travail, phonos, disques, cinéma, etc...
 
Plus de salles de classe avec des instituteurs peinant à inculquer des notions dont l’ordre et l’amplitude ont été réglés d’avance par les horaires et les programmes, mais des ateliers de travail pour les diverses activités, avec des guides qui aident lorsque c’est nécessaire à l’épanouissement d’un effort rarement individualiste, mais socialisé au suprême degré, coopératif, destructeur de l’égoïsme traditionnel.
 
Nous sommes tranquilles quant au succès.
 
L’Ecole, même nouvelle, n’a porté son attention jusqu’à ce jour que sur l’action propre, et aléatoire, de l’éducation et de l’instruction. La pédagogie, même nouvelle, n’a étudié que l’influence éducative sur le comportement individuel et social. Nous élargissons, et surtout nous approfondissons le problème.
 
Nous prouverons que l’action de l’éducation est excessivement réduite par rapport à ce que peut donner la totale régénération de l’individu par nos techniques. Nous montrerons ce que sont capables de faire des enfants sains et vivants, comment la moindre erreur alimentaire, le moindre désordre organique, bouleversent les plus belles constructions pédagogiques et philosophiques ; nous dresserons un monument à la gloire de la vie et de l’effort joyeux, donnant une idée, par là-même, de ce que pourra réaliser un jour le peuple délivré de l’abrutissement, de l’intoxication chronique née de l’asservissement au mercantilisme souverain.
 
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Il faut maintenant que notre école vive, commercialement parlant.
 
Nous avons fort heureusement pu réussir, grâce à l’appui généreux de nombreux parents et amis, les fonds nécessaires pour asseoir une œuvre qui sera totalement libre de toute ingérence politique et sociale quelle qu’elle soit.
 
Il ne nous reste qu’à recruter nos élèves, ou plutôt à compléter le recrutement puisque nous avons déjà 10 à 12 places promises sur la vingtaine qui sera disponible. Et nous voudrions que, avec l’aide de nos camarades, les places restant à pourvoir soient occupées par des enfants pauvres d’ouvriers ou de paysans.
 
Nous osons une suggestion - suggestion qui avait d’ailleurs été formulée il y a deux ans par des camarades dévoués : Vous êtes nombreux à militer dans les organisations ouvrières. Vous y connaissez sans doute des enfants de militants qui, physiologiquement, intellectuellement et moralement, auraient grand besoin de profiter de notre école. Formez une sorte de comité dont les membres s’engageront à verser une mensualité fixe. Faites appel aux syndicats d’instituteurs et aux organisations ouvrières.
 
Le placement d’un enfant dans notre école coûtera 350 francs par mois environ. Nous sommes persuadés que le comité dont nous suggérons la création trouverait facilement, dans chaque département, la somme nécessaire à cette bonne action sociale et pédagogique.
 
Qu’on ne croie pas surtout que nous cherchons à vous transformer en démarcheurs pour une entreprise à profits. Ce ne sont pas les clients qui nous manqueront. Mais nous voudrions, nous le répétons, travailler avec des enfants ouvriers parce que c’est dans ce milieu seulement que nous sentons la nécessité, la continuité et l’efficacité de notre effort, et aussi parce que nous y puiserions le lien organique que nous voudrions établir entre notre école et la classe prolétarienne.
 
La portée et la signification de notre expérience en seraient décuplées.
 
Allons ! quel département fera le premier geste ?
 
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Si notre passé n’était pas suffisamment garant de ce que sera notre effort à venir, nous déclarerions à nouveau que, pour notre école comme pour la Coopérative que nous avons créé et fait vivre, les préoccupations de profit commercial ne prendront jamais le pas sur les nécessités pédagogiques. Il faut que notre œuvre vive, certes, mais nous n’en ferons jamais une entreprise comme il y en a tant d’exploitation de la misère familiale et enfantine.
 
Nous voulons réaliser une expérience pédagogique et sociale qui, nous en sommes persuadés, sera précieuse pour l’évolution de l’éducation populaire. Et notre œuvre sera une sorte de grande entreprise coopérative : tous les individus, toutes les collectivités qui y seront intéressés à quelque titre participeront à sa gestion ; tous les livres de compte seront à leur disposition, et, si les concours espérés ne nous font pas défaut, il y aura possibilité encore d’abaisser nos prix déjà exceptionnellement réduits jusqu’à les mettre à la portée d’une plus grande masse d’enfants.
 
Nous comptons pour cela sur l’action de nos camarades pour lesquels l’école Freinet pourrait devenir, de plus, comme une sorte de centre pédagogique où les éducateurs eux-mêmes trouveraient les directives, les conseils, les enseignements dont ils sentent la nécessité.
 
Nous donnons en tête de cet article quelques vues d’une partie de notre école. Nous publierons sous peu des prospectus détaillés donnant tous renseignements et qui seront à la disposition de tous nos camarades.
 
Nous précisons pour l’instant que nous accepterons les enfants des deux sexes, quels qu’ils soient, mais que nous accueillerons de préférence, surtout au début, les enfants de 5 à 10 ans, non encore trop déformés par l’école et le milieu familial et sur lesquels notre action régénératrice est la plus efficace.
 
Pour tous renseignements complémentaires, nous écrire.
 
C. FREINET.
 
P.S. - Collaborateurs éventuels, voyez notre note p.2 couverture.
 
Collaborateurs de l’Ecole Freinet
 
Nous n’avons fait jusqu’à ce jour aucun appel pour des collaborateurs de notre école parce nous étions entendus depuis longtemps à ce sujet à de bons camarades en exercice qui étaient disposés à joindre aux nôtres leurs efforts.
Au moment de passer à la réalisation pratique, nous apprenons que « nul instituteur public ne peut exercer dans une école privée s’il n’a, au préalable, démissionné de sa fonction. »
Nous ne pouvons pas, pour l’instant, demander à des camarades titulaires d’abandonner une situation dont nous ne pouvons pour l’instant garantir l’équivalent.
Mais nous savons, hélas ! que les jeunes sans travail ne manquent pas. C’est parmi eux que nous recruterons nos collaborateurs.
Il nous faudrait au moins pour octobre, un instituteur et une institutrice, ou plutôt deux aides pour guider et entraîner nos enfants.
Pour cette besogne, les titres nous importent moins que le jeunesse, l’élan, le dévouement total à l’enfant, la capacité de s’effacer devant les nécessités de notre nouvelle éducation, la possibilité d’être des entraîneurs pour les diverses activités : marche, jeux, chants, travaux manuels, etc…
Nous demandons aux camarades que ce travail intéresse de nous écrire pour renseignements complémentaires.
 
C.F.