Tour d’horizon, février 1936

Malgré l’espérance que provoque la montée du Front Populaire, la satisfaction de constater le développement des adhérents, Freinet exprime son amertume de n’être pas reconnu au sein des milieux syndicaux, politiques et littéraires, ce qui a nui au succès du Front de l’Enfance, c'est pour lui une profonde déception.

Freinet ne baisse pas les bras. Même si les luttes immédiates sont indispensables, il faut penser l’avenir et donc changer sans attendre la pédagogie pour arrêter d’abrutir la génération enfantine et jeter les bases pour la libération du peuple, pour une autre société et pour offrir aux parents une cohérence de pensée et de vie.
 
« Février ! Émouvant anniversaire !
Il y a deux ans, nous nous réveillions un beau matin en face du fascisme montant à l’assaut de l’État. Et nous avions quelques raisons de nous demander alors, le plus sérieusement du monde, si nous n’allions pas suivre bientôt, comme nos camarades allemands, le chemin de la torture et des camps de concentration.
Le triomphe fasciste ne faisait aucun doute pour certains camarades bien informés qui nous conseillaient de camoufler nos activités. Précaution bien inutile, pensions-nous : nous sommes classés d’avance parmi les premières victimes du fascisme et nous savons qu’aucune de nos initiatives ne trouverait grâce devant la réaction au pouvoir.
Comme tant de camarades antifascistes, nous avons lutté avec la dernière énergie parce que notre œuvre et notre vie étaient directement en cause ; et c’est avec un réconfort incontestable que nous entrevoyons aujourd’hui, avec la montée souveraine du Front Populaire, la possibilité de continuer notre action éducative.
***
Nous avons l’habitude, pour conserver intact notre optimisme, de considérer impartialement mais avec sérénité les obstacles que nous rencontrons sur notre route.
Le fascisme recule, mais nous n’en devons pas moins reconnaître que les temps sont bien peu propices aux calmes travaux pédagogiques.
Nous traversons une de ces tristes périodes militantes, où l’on sent que se joue l’avenir d’une civilisation. Alors, à l’exemple des Perrin et Langevin, on abandonne momentanément s’il le faut les austères travaux de laboratoire et on descend dans la rue pour renforcer matériellement le barrage que les masses dressent victorieusement contre les menaces fascistes.
Loin de nous, la pensée de désapprouver cette action. Quand l’inondation menace, il ne suffit pas de se réfugier sur le toit en attendant que la maison croule. Si le redressement politique et social actuel permet un jour prochain une reprise enthousiaste des besognes actuelles, tous les ouvriers de cette œuvre essentielle auront bien mérité de la civilisation.
Nous nous contentons donc de noter que la période actuelle n’est pas propice du tout aux paisibles recherches pédagogiques et qu’il faut vraiment que notre mouvement ait poussé aujourd’hui de solides racines de base pour qu’il continue à se développer puissamment.
Et, effectivement, le nombre de nos adhérents ne fait que croître ; l’enthousiasme de ceux qui se joignent à nous est toujours aussi frais et aussi intrépide ; notre Éducateur Prolétarien se répand dans le personnel ; nos éditions sont de plus en plus connues. Nous reparlerons d’ailleurs de ces différentes activités dans notre prochain rapport général préparatoire aux discussions de notre Congrès de Pâques.
Mais, hors de notre cercle, nous trouvons bien peu d’échos dans les milieux syndicaux, politiques et littéraires, et cela explique l’insuccès – que nous ne saurions cacher – de notre initiative du Front de l’Enfance. Il fut un temps, il y a 5 à 6 ans, où les grandes revues hebdomadaires ouvraient leurs colonnes aux éducateurs d’avant-garde : Monde nous offrait ses colonnes et les peu combattives Nouvelles Littéraires avaient leur page de l’Enfance… C’était la période où la masse petite-bourgeoise de France souriait sceptiquement aux annoces des prochaines tentatives fascistes et s’installait dans une paix égoïste qui masquait les nuages menaçants.
C’est maintenant la lutte : à nous les adultes de nous battre pour éviter la réaction ! Donnons-nous à la propagande politique, suivons meetings et manifestations ! Et, ma foi, si nous garantissons à nos enfants le pain et la liberté, n’est-ce pas encore là une des meilleures conquêtes pédagogiques ?
Explications qui ne sont ni raisons ni excuses, mais simples constatations : les journaux ont depuis longtemps supprimé leur page pédagogique ; les chroniques de l’enseignement dans les journaux ouvriers sont exclusivement revendicatives ; on s’intéresse en général aux enfants dans la mesure où leur regroupement sert les propagandes politiques ; on reste fasciné par l’immédiat, par le tragique et l’inexorable des batailles de demain.
Nous participons aussi à ces luttes avec la même certitude de défendre ainsi, indirectement, le mouvement de pédagogie populaire. Mais nous trahirions notre cause, nous ferions montre d’une bien piètre confiance dans les forces invincibles du redressement populaire, si nous persistions à voir plus avant, et à préparer, par notre éducation libératrice, les batailles et les victoires qui resteront encore à emporter quand, dans 5, 6, 10 ans, nos élèves seront des adolescents puis des adultes.
Ne nous lassons donc pas, même si nous rencontrons bien peu d’échos encourageants. Éducateurs d’avant-garde, nous devons ouvrir la marche, et, sans négliger les besognes urgentes, aller vers la jeunesse et la vie…
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Notre grand Romain Rolland est un des rares hommes qui, les yeux obstinément fixés vers l’avenir, jugent cependant à leur valeur les pressants événements contemporains. Il a vu l’importance primordiale de l’action que nous préconisions en faveur du Front de l’Enfance et il nous a spontanément écrit l’encouragement enthousiaste que nous avons publié.
Mais il a été le seul, parmi les sommités pédagogiques et culturelles que nous avions sollicitées à apprécier notre effort. Les autres n’ont pas su se dégager de leurs préoccupations… L’enfance attendra !
En vain, nous nous sommes adressés aux Partis politiques. Les journaux ont brièvement commenté notre charte. Le Populaire en a donné un bon résumé : grâce à l’intervention personnelle du directeur de L’Humanité, ce journal a accueilli un premier article sur le Front de l’Enfance… Mais le deuxième, qui lui faisait suite, s’en est allé au panier… La Fédération de l’Enfance ouvrière tergiverse pour bâtir sur le papier des plans et des contre-plans, ergote sur des mots et des suppositions comme si nous avions voulu établir, par notre charte, les lignes définitives de ce Front de l’Enfance.
L’essentiel n’était-il pas de créer un courant, et un courant populaire souverain ? Foin des discussions byzantines ! A la roue, ceux qui veulent pousser ! Quant à nous, nous prenions modestement notre place, et parmi les premiers et les plus acharnés. Nous acceptions tous ceux qui poussaient dans le même sens. Quand le mouvement aurait été créé, nous aurions à loisir alors recherché en commun des règlements et des statuts.
Les appuis essentiels, sans lesquels, dépourvus de tous moyens de propagande, nous ne pouvons rien, nous ont fait défaut : CGT, CGTU, ITE, Parti communiste, Parti socialiste, Municipalités ouvrières… rien n’a voulu bouger.
Nous avons, conformément aux décisions du Congrès d’Angers, accompli jusqu’au bout notre tâche. Nous avons lancé l’idée, frappé à toutes les portes que nous croyions sympathiques.
Si même notre idée ne devait point se réaliser, nous aurons du moins apporté notre pierre originale au puissant mouvement de regroupement populaire. Mais il n’est pas dit encore que notre initiative ne continue son chemin et qu’un de ces jours peut-être, prenne corps, même sous une forme légèrement transformée, le Front de l’Enfance dont, plus que jamais, nous sentons la nécessité. »
 
Célestin Freinet

Intégralité du texte dans L’Éducateur Prolétarien, n° 10, 25 février 1936