Dialogue avec un adolescent

FĂ©vrier 1975


 

Dialogue avec un adolescent

 Il me· dit ce que j'ai déjà entendu cent fois :

- "Maintenant j'arrête pas de me poser des questions. Et je ne parviens à répondre à aucune. Et j'arrête pas de voir, partout, autour de moi, des trucs qui me choquent, et ça relance les questions.

- Je me demande si je n'étais pas plus heureux quand j'avais des oeillères, quand je ne me posais pas de questions. La vie est bien plus facile pour moi. C'est peut-être ainsi qu'on parvient à atteindre le bonheur.

- Qu'est-ce que le bonheur ?

- C'est un idéal vers lequel on tend mais qu'on ne peut atteindre parce qu'on est dans une société où tout est contre nous, alors on doit se battre. Je te dis ça aujourd'hui, mais il y a un an j'aurais dit autre chose ! C'est marrant parce que je croyais au bonheur au prix de la résignation – un certain type de bonheur pépère - tandis que maintenant je ne crois plus, au bon heur et pourtant j'y crois plus qu'avant puisque je me bats !

- C'est contradictoire non ?

- P't être ! Mais on est obligé de vivre dans un monde qui nous plaît pas, un monde qui nous interpelle par des questions insolubles, alors on réagit:

- J'croyais que tu allais encore m'accuser d'avoir rompu ta tranquillité, de t'avoir démoli sans rien mettre d'autre à la place !

- J'en ai envie, c'est vrai. Je me bats pour quelque chose que je sens formidable mais que je n'arrive pas à exprimer. Et en même temps je t'en veux de m'avoir "débloqué". Je regrette mon bandeau sur les yeux. Pourquoi est-ce que je me pose des questions ? Pourquoi je ne peux revenir sur le passé, au temps où je n'avais pas ces questions ? Pourquoi je n'arrive pas à énoncer clairement ces questions ?

- Et tu crois qu'un monde sans questions serait idéal ?

- Bien sûr que non qu'il serait pas idéal, mais au moins, quand on ne se pose pas de questions, on est bien dans sa peau. Il paraît !

- Dis donc, si j'avais le pouvoir de faire que tu ne te poses plus de questions, tu accepterais le coup de baguette magique?

- ... Non ! "
Problème-clé : a-t-on le droit d'aider les autres à devenir conscients... conscients d'eux-mêmes, de leurs questions soigneusement refoulées d'année en année - il ne s'agit pas, ici, de propagande ? - L'autistique n'est-il pas le plus heureux des hommes ?
Christian POSLANIEC