Le dessin en maternelle

 

Revue en ligne CréAtions n° 226 "Lignes d'expression"
annoncée dans le Nouvel Éducateur N°226 - Publication : février 2016

Classe de Petite et Moyenne sections,  École maternelle des Moulins, Marseille (Bouches-du-Rhône) – Enseignant : Jean Astier

 

Le dessin en maternelle


Je dessine, j’exprime, j’existe. Je laisse une trace. Je suis capable de représenter le monde. Je le pense. Je l’imagine. Je le mets en situation. Je dis.  Je me dis.

 

A la maison, TV et ordinateurs sont « chronophages » et empiètent sur les opportunités de dessiner des jeunes enfants. A l’école maternelle, on se préoccupe peu du dessin des enfants. Ils y sont peu entraînés. On n’évalue pas cette compétence. Par conséquent, on assiste à un appauvrissement de la maîtrise du langage graphique. Confinés au seul statut de consommateurs d’images, les enfants en perdent le savoir-faire créateur. La primarisation de l’école maternelle incite les enseignants à se soumettre et à contraindre leurs élèves à l’injonction de l’exercice scolaire et à sa loi implicite : point de salut hors de la consigne. Or, l’exercice graphique qui consiste à obliger à faire des traits, des ponts et des boucles est dénué de sens. Les enfants éprouvent des difficultés à l’intégrer et à le réinvestir dans des productions personnelles. Accepté par les élèves, cet entraînement exclusivement scolaire éteint la créativité.

Pourtant, à cet âge, le dessin a une importance capitale pour la structuration et le développement de ces enfants encore immatures pour l’écrit-lire. Le dessin monochrome, non parasité par la couleur, conduit l’enfant, dès la Petite Section, à se concentrer sur le trait.
Dessiner permet à l’enfant d’acquérir une maîtrise graphique toujours plus fine par réinvestissement constant de ses découvertes techniques ou artistiques et l’observation de pairs au travail.
Dessiner aide à construire une culture esthétique comme amateur et comme technicien (réfléchir en connaisseur).
Contrairement aux exercices graphiques imposés par le maître, le dessin fait sens pour l’enfant.

L’iconographie occupe une place majeure dans la littérature enfantine destinée à un public lecteur d’images. Elle renvoie les enfants à leurs propres dessins comme référence culturelle. Elle. Le va-et-vient de l’un à l’autre enrichit l’enfant. Il peut aborder la littérature jeunesse en « connaisseur ».

Une perméabilité s’établit entre le livre et le dessin. Parfois, l’enfant est tenté de reproduire par la copie ou le souvenir. Se remémorer nécessite une intense activité intellectuelle. Cette activité aiguise le regard du lecteur qui réfléchit à la manière et au sens de la représentation.

Chaque représentation est « ex-pression ». En dessinant, l’enfant progresse dans la complexité, il s’apprend. L’enfant dit, il se dit. Il accède à la représentation symbolique des émotions, des sentiments. Il peut ainsi les mettre à distance. Le dessin peut être aussi schématisation d’hypothèses scientifiques  diverses. Il est l’occasion d’imaginer la façon de représenter le réel, les structures et leur fonctionnement. Il pousse à observer les sujets, les objets reproduits.

Un enfant habitué à dessiner n’aura aucune difficulté pour apprendre à écrire car il aura rencontré, naturellement, au cours de ses représentations, chaque geste, chaque forme de l’écriture (traits, ponts et boucles). Le dessin appelle l’écriture. Naturellement, dès la Petite Section, des lettres apparaissent. Vers 5 ou 6 ans, ayant atteint une maturité suffisante, l’enfant entrera sans difficulté en écrit-lecture.

 


Dessiner implique une activité intellectuelle, une élaboration, un travail de la pensée. Or penser procure de la dignité à l’humain. L’enfant au dessin tire sa motivation du plaisir de laisser une trace, du désir de progresser, de sa capacité à se surpasser de dessin en dessin, de la dignité conquise à travers la reconnaissance des pairs, des adultes, gratification de l’estime personnelle. 

Le dessin occupe dans la classe et dans la motivation des enfants une place proportionnelle à l’intérêt que lui accorde le maître. 

S’il est un simple bouche-trou occupationnel sur lequel l’enseignant ne jette même pas un œil, seuls le porteront les enfants (principalement les filles) issus de milieux favorisés où le dessin est généralement valorisé.

Si, au contraire, le maître investit le dessin en montrant son intérêt pour les productions enfantines, s’il le place au centre des activités graphiques de ses élèves, il autorise ces derniers à le valoriser. Le maître doit donc penser l’organisation de cette activité. Comment et où les enfants accèderont dans la classe au matériel graphique, s’il doit être en libre accès et sous quelles formes (types de crayons, formats des feuilles, etc.). Pour sa production, comme pour son observation, le maître envisage les moments à lui consacrer et  la manière de les proposer.



La dynamique, les phénomènes de groupe occupent une place de choix dans les progrès potentiels de chacun. Afin d’éviter d’enfermer trop tôt les élèves dans des poncifs, des modèles, le maître favorise l’émulation au sein du groupe de jeunes dessinateurs. Le travail et la personnalité de chacun doivent être respectés. Tous doivent pouvoir participer, montrer leurs œuvres en toute sécurité. Les remarques des autres doivent être bienveillantes, interroger son travail, s’intéresser à la technique et à la démarche. Les allers-retours des productions personnelles à l’étude en groupe sont le ferment des progrès de chacun, une culture commune en construction où chacun est acteur actif.

Dessiner librement apprend l’autonomie dans le travail, la coopération. C’est un moment d’éducation à la paix.


                                                                    

 

  "Lignes d'expression"