Premiers jours, premiers sentiments, un texte de Christian Rousseau...

Premier jour, premiers sentiments.

2 enfants... seulement... 2 enfants sur 94 sont revenus à l'école maternelle.

Les autres sont restés dans leur foyer, pas trop confortable pour certains, carrément insupportable pour d'autres, j'imagine, car il s'agit d'enfants issus de milieux défavorisés comme on dit, pour lesquels notre ministre de l'éducation nationale plein de sa clairvoyance et de son empathie a souhaité qu'on rouvre les écoles pour leur apporter ce dont ils ont cruellement manqué durant deux longs mois.

Pour autant, notre ministre n'inspire pas confiance.
Sa parole condescendante n'atteint pas la conscience de ces familles dont l'insécurité est bien souvent le quotidien. Alors, pensez... ajoutez de l'insécurité à de l'insécurité et vous resterez enfermé dans votre terrier, trop étroit certes mais à l'abri des incertitudes des effets d'un virus qui inquiète encore beaucoup trop.

Quant à envoyer son enfant dans un hôpital, pour le protéger du virus ce serait ridicule. Du reste, le lieu le plus significativement exposé au virus c'est l’hôpital.

Or, pour s'affranchir de son ignorance du risque d'exposition des enfants, des familles, des enseignants, des personnels communaux, le ministre a imaginé un protocole sanitaire hospitalier qui s'imposerait aux écoles.

Or les enfants sont en général, à ce jour, en bonne santé physique et ils n'ont pas besoin de fréquenter un sanatorium aux règles pénitentiaires. Ils ont besoin d'aller dans un lieu éducatif, pédagogique où règne une sécurité nécessairement affective, physique et éducative.

Leurs familles se sentent déjà bien démunis dans leur insécurité économique, sociale, scolaire, administrative pour ne pas vouloir en faire subir un peu plus à leurs enfants.
Donc ils n'envoient pas leurs enfants à l'école.

Je pense quand même aux autres familles, d'autres écoles, moins insécures, mais qui n'ont pas le choix que de confier leurs enfants à une institution scolaire pour laquelle ils devinent aisément les conditions impossibles qui lui sont imposées pour remplir des missions qui ne seront pas celles de l'école.

- Essayez de raconter une histoire avec un masque devant le visage ;
- essayez de faire comprendre la relation entre les sons et les lettres avec un masque devant le visage ;
- essayer de montrer un geste d'écriture avec un masque, à distance respectable, pour éviter les contacts ;
- essayer de corriger ce geste à distance ;
- essayez de vous convaincre d'utiliser des produits sanitaires virucides dont la toxicité au premier usage ne fait aucun doute à la première inhalation...

Tout enfant dans son développement et dans ses apprentissages passe par des phases d'imitation, pour faire comme les autres. Il y a dans cette fonction universelle et anthropologique une fonction sociale qui aide à comprendre ce qu'on ne comprend pas encore. Ce chemin de l'imitation peut parfois être long et demande une nécessaire promiscuité. Faire comme les autres c'est intégrer l'idée qu'on est un peu compétent comme les autres : "t'as vu j'ai fait comme toi, donc je suis un peu comme toi, donc tu m'acceptes dans ton monde à toi ?". C'est la fonction qui crée l'organe. L'école c'est le lieu de la rencontre, des échanges, c'est le lieu où on mesure son propre développement à l'aune de sa relation aux autres. C'est le lieu où la liberté de faire, de dire et de circuler s'apprend avec les autres enfants, où l'on confronte, d'abord par imitation, sa capacité à se conformer pour être accepté par un groupe et partager d'autres expériences. C'est comprendre plus tard, au delà de l'imitation, le sens du besoin de règles communes, mais aussi s'en affranchir quand elles ne répondent qu'à une simple répétition de conformité, qu'aucune nécessité ne les justifie, ou que l'arbitraire domine.


Si on sépare les enfants entre eux on ne fait plus d'acte éducatif.
Aujourd'hui on nous demande de dire aux enfants :
"Tu ne fais pas comme les autres, mais tu fais comme on te dit. Et tu dois faire aussi bien que si tu savais déjà comment le faire et pourquoi le faire."
Il fut un temps où on parlait d'écoles casernes. Ces écoles, architecturalement parlant ressemblaient du reste à des casernes. Pardon pour la tautologie mais une école n'est pas une caserne et une caserne n'est pas une école. L'une ne peut se comparer à l'autre. Du reste si ce modèle était pertinent il serait devenu pérenne.

Un hôpital n'est pas une école et une école n'est pas un hôpital.
Il ne suffira jamais de transférer un règlement vers un autre lieu d'une autre nature pour en changer la nature.
J'en conclus qu'à ce jour, aucune école n'a encore rouvert.
 
Christian Rousseau
mouvement Freinet :
https://www.icem-pedagogie-freinet.org/
SNUipp :
http://10.snuipp.fr/