François Morellet, un artiste contemporain.

 

 

Revue en ligne CréAtions n°184 "Arts et Maths"
annoncée dans le Nouvel Éducateur n°184 - Publication : octobre 2007

François Morellet, artiste

 

 François, Morellet, un artiste contemporain

dont le travail est étroitement lié aux mathématiques

 

Dans notre article précédent nous avions voulu montrer que l’enseignement des mathématiques, tel que nous le souhaitions en classe, n’était pas très éloigné de la démarche artistique et qu’il pouvait être porteur d’émotions esthétiques, de sensibilité et de créativité.

Pour nous permettre de continuer notre propos, nous présentons ici un artiste contemporain dont le travail est étroitement lié aux mathématiques.
 
François Morellet est un artiste français né en 1926 qui cherche à évacuer de ses œuvres toute trace de subjectivité. Ses travaux abstraits ne semblent dépendre que de "systèmes" combinatoires. Les lignes et les courbes, pour se multiplier, obéissent à des "décisions mathématiques" de l’artiste ou au hasard de listes de nombres comme par exemple les décimales de pi ou les chiffres d’un annuaire téléphonique. Morellet vise à réduire au minimum le sens de l’œuvre d’art.
 

Même en obéissant à ces contraintes mathématiques qu’il qualifie lui-même d’ "absurdes", Morellet arrive-t-il vraiment à évacuer toute subjectivité et toute sensibilité? En regardant ses œuvres, ne ressentons-nous rien que froideur et indifférence? Ne ressentons-nous qu’une satisfaction intellectuelle?

 

Dans cette œuvre "géometree n° 85", Morellet s’inspire de la forme de deux rameaux de bois rectilignes pour construire deux carrés et d’un rameau de bois courbe pour tracer un arc de cercle. Les rameaux de bois, dans leur imperfection, nous apparaissent comme des trésors pleins de vie. Ils ne sont pas droits, ils sont "presque" droits. Ils ne sont pas courbes, mais "presque" courbes. Ils nous donnent l’impression que jamais la nature (et même la nature humaine) ne pourra se plier ou se résumer à des lois mathématiques. Malgré son apparente froideur, l’œuvre nous interroge sur les rapports entre nature, mathématiques et art.

 
Morellet a aussi expérimenté des bandes adhésives éphémères sur des supports les plus inattendus.

"Mes trames se sont échappées du lieu traditionnel de réunion pour se répandre sur les murs, fenêtres et autres sculptures qui se trouvaient sur leur passage. Tout cela grâce aux merveilleux rubans adhésifs qui se collent facilement et se décollent sans laisser de traces. J’aime l’interaction qui se crée dans la rencontre éphémère d’un système rigoureux et d’une surface accidentée."


Dans cette autre œuvre "Л puissant n° 4-1=30°-13 décimales", Morellet fait varier les angles de ses bandes adhésives en suivant les chiffres des décimales de Л. Il déclare dans les années 70 :

"En effet, si depuis 1950, mes œuvres flirtent avec le vide, c’est avec cette espèce bien particulière de vide dû à l’absence de "nature". Absence voulue de toute évocation de la "nature", de toute justification "naturelle", de tout principe naturel. Et bien, une justification de ces œuvres "dénaturées" c’est d’être en accord avec un monde comme je le conçois," dénaturé" lui aussi, débarrassé de Dieu et de son résidu: l’idée de «nature». C’est d’accepter un monde régi par le hasard et l’artifice, d’accepter un présent qui n’est plus refusé au nom d’un passé perdu ou d’un avenir à instaurer. C’est de tenter de réaliser un art "artificialiste" qui est aussi éloigné de l’art naturaliste que celui-ci a pu l’être de l’art sacré."

Pourtant, de ces œuvres ne surgit-il pas une élégance, une pureté, une énergie? Toute cette complexité, ces chemins qui se croisent au hasard, ces rencontres fortuites, n’est-ce pas la vie même ?

 
 
 
Ce "Л cheminement" ne nous fait-il pas penser aux traces d’un animal affolé? au chemin d’une vie faite d’errance, de brusques changements de direction remis en cause aussitôt? Sommes-nous nous aussi prisonniers d’un système, de notre destinée? Y a t-il quelque chose d’inéluctable dans notre propre cheminement?

François Morellet s’est aussi intéressé au dialogue entre l’architecture et l’œuvre d’art.

"Ce qui m’intéresse à l’heure actuelle serait plutôt une désintégration architecturale. C'est-à-dire trouver un autre rythme que celui de l’architecture et jouer avec les interférences de ces deux rythmes. Mes interventions ne plaisent pas aux architectes en général parce qu’elles semblent ignorer leurs esthétiques et les structures de leurs constructions. C’est normal puisque l’œuvre même consiste en un combat de deux structures: la leur et la mienne."

La brutalité de cette œuvre, intitulée avec humour "La défonce" (elle se trouve à La Défense) témoigne de son attrait pour la provocation et de son penchant pour la destruction. Une barre métallique, tel un pieu, transperce le bâtiment pour lequel elle a été créée. Elle déstabilise notre regard et fait tanguer les hautes tours de La Défense.

Dès les années 60, Morellet utilise les néons dans son œuvre.

"Les néons m’ont beaucoup occupé. C’est un matériau dur et froid qui me permet d’utiliser le temps et le rythme. On a compris qu’avec la lumière électrique, on pouvait obtenir une lumière constante et contrôlable. C’est un premier stade. […] Le second stade pour les artistes fut de jouer avec cette lumière comme leurs prédécesseurs l’avaient fait avec la lumière du jour. Nous arrivons maintenant à un troisième stade, c’est la source lumineuse elle même qui doit être considérée comme matériau plastique et non son reflet."

Dans ces installations, Il fait intervenir le spectateur qui programme l’allumage des néons. Il supprime à l’œuvre d’art son caractère immuable et définitif. L’artiste n’impose plus un moment privilégié qu’il a arbitrairement choisi; il propose une série de situations qui se développent en dehors de lui.

"La participation du spectateur à la création et à la transformation de l’œuvre d’art est sans doute la conception la plus éloignée du créateur tout puissant romantique. Les génies arbitraires, dont le 19ème siècle a fabriqué les légendes s’effacent devant le spectateur."

Dans les années 90, il entame la série des lunatiques, intitulées "lunatiques néonly". Ces formes rondes sont une référence à la lune et à son influence sur les comportements. Une spirale inscrite dans le cercle de départ constitue une grille qui sert de points d’appui aux arcs. Les segments de cercle, cette fois ci, obéissent aux chiffres aléatoires de l’annuaire du Maine et Loire comme dans la série "des relâches". Certains chiffres servent à déterminer les points d’appui sur la spirale et d’autres leur inclinaison.

 

Pourtant ces segments de cercle "obéissants" nous apparaissent au contraire indisciplinés, effrontés, frivoles, chahuteurs , épris de liberté, s’échappant même de leur "cercle cage" poussés par leur énergie lumineuse.

Ce détachement par rapport aux œuvres d’art habituellement réalisées, nous l’avons trouvé chez certains enfants qui ont pris goût à composer des dessins «obéissants». Ces enfants issus d’un milieu difficile prennent un énorme plaisir à se donner des règles dans leur composition, eux qui ont bien du mal à se donner des règles quand ils sont livrés à eux mêmes dans leur quartier. Cette recherche de régularité, de netteté dans les traits, de précision dans la réalisation est-elle le reflet de leur quête de repères, de système de valeurs qu’ils cherchent parfois désespérément dans leur famille, dans la religion, à l’école ?

Ou est-ce la peur de s’exprimer, peur qu’on les découvre ? Un refuge pour éviter la mise à nu ?

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