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Quand surgit le racisme

Dans :  la Société › Techniques pédagogiques › 
Décembre 2001

 

Une classe de campagne qui accueille régulièrement des enfants du voyage, une pratique coopérative, un conseil pour gérer les conflits et puis un jour tout s’emballe, le racisme fait surface et l’instituteur réagit pour rappeler la loi : celle de la classe bien sûr, mais aussi celle de la société.

Frédéric Mathy nous explique comment il a fait face à une situation délicate, en établissant une sanction en adéquation avec la faute commise.

 
 
 
J'ai eu une drôle de surprise un vendredi matin à l'école…
 
Trois élèves se sont mis à pleurer à peine rentrés en classe. J'ai demandé ce qui se passait et alors là, je suis tombé des nues. Dans mon école de campagne, nous accueillons des enfants du voyage. La cohabitation n'a pas toujours été facile mais cette année, je n'avais eu encore aucun problème : pas d'insultes ni de bagarres. De plus, toutes les semaines nous faisons un conseil où les enfants peuvent s'exprimer librement (le dernier était la veille et personne n'a parlé de ce qui se préparait...).
 
Or, j'ai soudainement appris qu'un groupe d'élèves de la classe travaillait depuis une semaine sur un projet de création de chanson contre les enfants du voyage. Quatre élèves ont reconnu sans problème avoir participé à l'écriture de cette horreur, qui en plus avait été tapée sur ordinateur, mise en page puis imprimée, dans le but de la photocopier pour ceux qui voudraient l'apprendre et la chanter. Depuis 2 jours, des répétitions étaient même organisées au fond du car le matin et le soir à l'insu des accompagnateurs.
 
En voici quelques extraits :
 
« Les manouches
Nous les voyageurs on les emmerdre, on les encules ils ont des beaux camion mais il son con. Ils ont des BMW mais ils sont chiez...
Dans la cour il font leur malin, en classe ils ne sont pas capables de calculer 1 + 1 ils ne savent pas nager c'est des chiez des endicaper...
Ils ont des couteaux... ils sont nés les deux manouches trois poils au cul la bite en trompette...
Les voyageurs se nike entre eux car ils sont con comme des mules...
Leur parent font plain de bébés car il se nike tout le temps avec le zizi et la zézette toute tordue… »
 
Il est 9 h 10, je viens de lire cette lettre et là, je ressens un terrible sentiment d'échec et de trahison. Comment ces quatre élèves ont-ils pu faire cela alors que nous avons travaillé à plusieurs reprises sur les droits de l'enfant et de l'homme, élaboré un règlement d'école, mis en place des outils tels que le conseil (il ne sert pas où il serait le plus utile !), le cahier de râlages, la
libre circulation, travaillé pour établir un climat de confiance, d'entraide et de coopération dans la classe ? Pourquoi n'ont-ils pas fait part de leurs problèmes de relations en conseil ?
 
Pire encore, une moitié de la classe qui prend le car était au courant de ce projet et les avait même entendus chanter. Seul un ou deux a osé leur demander de cesser mais aucun n'a jugé bon d'aborder le sujet au conseil ou de m'en informer.
 
Ces élèves ont su réinvestir les techniques de communication travaillées en classe (production de texte, organisation des idées, mise en page, diffusion...). Cela change des exposés sur les dauphins et les lapins, mais le thème n'était vraiment pas de bon goût !
 
Ce genre d'expérience permet de relativiser l'impact réel que nous pouvons avoir sur nos élèves. Les relations d'entraide et de coopération, les règles de vie et toutes les autres idées échangées en classe avec le maître et entre élèves sont difficilement transposées à l'extérieur de l'école. Cela pose question et remet en doute quelques part l'efficacité de nos pratiques.
 
Passé le temps de la déception, il m'a fallu réagir face à cela. D'autant
plus que les familles du voyage, très agacées, sont venues à l'école pour avoir des explications. Je leur ai demandé de me faire confiance pour gérer ce conflit et sanctionner les élèves responsables.
 
J'ai convoqué le soir même les familles avec leur enfant. Nous avons lu leur texte et essayé d'avoir des explications. Les familles ont eu différentes réactions (une mère est outrée par ce qu'a fait son fils et recherche des idées de sanctions, un père déclare ne pas aimer "ces gens là" mais reconnaît que son fils est allé un peu loin, une autre mère trouve que c'est une bêtise d'enfant et qu'il ne faut pas dramatiser.
 
Après une longue discussion avec les enfants et explication de la gravité de leur acte (sanctionné par la loi), ils se sont mis d'accord pour écrire un mot d'excuses.
 
C'était une première chose mais il me fallait trouver une sanction au niveau de l'école car l'Article 1 de notre règlement n'avait pas été respecté : « Nous avons le droit d'être respecté et le devoir de respecter les autres ».
 
De plus, cette situation me semblait être une excellente matière à discussion : un conflit larvé venait d'éclater. Il est clair que ces propos sont la résultante de tout ce qu'ils entendent autour d'eux. Ils n'en perçoivent pas forcément d'ailleurs la gravité.
 
Les langues ont commencé à se délier. Voici la confidence d'une de mes élèves :
 
« Tu sais maître, ces gens du voyage, c'est pas que je ne les aime pas mais j'en ai peur. Je ne les connais pas. A la maison, on me dit parfois de me méfier d'eux et toi tu nous dis qu'ils sont comme nous. Il faudrait qu'ils nous parlent d'eux… »
 
Il fallait donc en parler pour marquer le coup et leur faire prendre conscience de la portée de leur acte, de leurs idées, pour montrer à tous que ce genre de délit n'est pas laissé sans suite, pour répondre à l'attente des familles du voyage qui attendaient une réaction de la part de l'école.
 
Le soir même, en rentrant chez moi, j'ai envoyé un email d'appel à l'aide
aux collègues sur Listecole et la liste Freinet. J'ai expliqué la situation et demandé des conseils sur l'attitude qu'il serait judicieux d'adopter.
 
A partir des nombreuses réponses et notamment celle de Jean Le Gal, j'ai mis au point l'ordre du jour du conseil exceptionnel du lundi matin.
 
Un texte a été présenté (voir encadré) et discuté lors du conseil puis remis aux parents des élèves coupables de cet acte inadmissible, ainsi que pour information aux familles du voyage.
 
Les enfants ont accepté cette décision et ont semblé même contents de pouvoir s'investir dans une réparation. Les familles ont joué le jeu et ont encouragé leur enfant dans leur travail. Le résultat de leur recherche a été mis sur le site de l'école.
 
Les familles du voyage que j'ai rencontrées étaient dans un premier temps, à la lecture de ce texte, assez remontées (les notions de médiation et de réparations leur étaient difficiles à entendre).
 
Puis, au fur et à mesure de l'avancé des recherches et de la présentation des exposés, elles ont mieux réagi et m'ont laissé gérer la situation.
 
Activités de recherche, déroulement :
J'ai tout d'abord sélectionné quelques sites et fait imprimer les pages qui leur semblaient intéressantes (voir rubrique seurfons sur le ouèbe page 38).
 
Durant une semaine, les quatre élèves ont lu et trié toute cette documentation. Ils ont ensuite choisi chacun un thème. Chaque jour, un petit moment de présentation à la classe de leurs recherches était réservé dans l’emploi du temps.
 
Nous avons aussi utilisé l'excellent document de l'École Publique de Reyrieux (Ain) : « Le racisme expliqué par les enfants -- OCCE Ain »
 
Nous avons lu :
- le Chat de Tigali de Didier Daeninckx qui raconte l'histoire d'un chat de Kabylie qui est victime de la haine raciste,
- des articles des Clés de l'Actualité Junior n° 194 du 11 au 17 mars 1999 : la peur de la différence, l'Europe contre le racisme, le racisme au quotidien,
-différentes BTJ
 
Durant plus d'une semaine, le petit groupe a lu et trié près d'une soixantaine de pages. Chacun a alors choisi le thème qu'il souhaitait aborder (soit que j'avais proposé soit un autre tel que le vocabulaire des voyageurs). Nous avons notamment appris que les gens du voyage sont dans notre région depuis longtemps : c'est en 1419 que les premières familles tziganes ont été aperçues à Châtillon sur Chalaronne, en Bresse avec des roulottes tirées par des chevaux.
 
Le Lundi 7 mai 2001, nous avons eu la visite de deux personnes d'une
association de Paris, qui s'appelle " MEMOIRE 2000 " (elle est constituée de bénévoles qui luttent contre le racisme). Je les ai contactées à partir de leur site Web. Un avocat, Bernard Jouanneau, âgé de 60 ans et un tzigane, Jean-Bernard, âgé de 50 ans sont ainsi venus à l’école.
 
Le Jeudi 21 juin 2001, notre école a reçu M Georges Guimpel ( un enfant juif caché durant la guerre de 39-45) pour parler des conséquences du racisme dans l'Histoire.
 
Au départ, il a rappelé que ce qui nous était arrivé n'était pas de la faute des élèves, ni celle de leurs parents. Tout venait d'un manque d'informations.
 
Toute cette histoire n'empêchera pas mes élèves et leurs parents de penser ce qu'ils veulent mais elle aura permis de rappeler à chacun que de telles idées sont inhumaines et sanctionnées par la loi.
 
Frédéric MATHY
Ecole de Boz (Ain)
Frederic.Mathy[arobase]ac-lyon.fr
 



 
 
 
« Une lettre d'excuses pour les victimes et leur famille est une première réparation. Elle devra être envoyée dès ce soir.
 
Tu n'as pas respecté les lois de notre école qui accordent le respect à chacun de ses membres. Tu t'es mis hors la loi. Tu vas donc perdre durant trois semaines l'exercice des droits et libertés accordés dans notre classe :
- la libre circulation (carte rouge),
- le droit de donner son avis et de décider (participation au conseil).
 
Le respect des autres est une valeur fondamentale. La xénophobie (ou racisme) est un délit (non respect des droits de l'homme et des droits de l'enfant). Nous allons approfondir ensemble cette question. Tu auras durant deux à trois semaines différents documents à lire, des recherches à faire et des exposés à préparer sur ce thème. Ce sera là un moyen pour réparer ton erreur. Je t'aiderai dans tes recherches. Les autres élèves de la classe ou tes parents pourront faire de même. Ce travail se fera la première semaine durant une partie de la récréation puis lors du plan de travail. Tes productions seront présentées à la classe.
 
Voici quelques idées de recherches :
-Qui sont les " manouches " ? Comment faire évoluer les mentalités ?
-recherche dans différents documents et préparation d'un exposé,
-écriture d'un conte sur la vie d'un enfant du voyage basé sur la recherche effectuée,
-rencontre et témoignage de familles du voyage
 
Qu'est-ce que le racisme ?
-Qu'est-ce que le racisme ? Donner des définitions.
-Rechercher des exemples de racisme dans la vie de tous les jours, dans l'Histoire (d'hier et d'aujourd'hui).
-Quelles sont les conséquences du racisme ? Quelles sont les causes du racisme ?
-Comment ne pas devenir raciste ? Comment faire tomber les préjugés que les sédentaires ont sur les gens du voyage ?
-Lecture de livres autour du racisme.
-Recherche et illustration de slogans (Tous différents - tous égaux)
 
Que dit la loi ?
La justice en France : Les lois antiracistes, les sanctions et peines
-Lecture d'extraits par le maître sur plusieurs jours puis échanges.
 
J'espère que tu auras à cœur de réparer cet acte délictueux et que cela ne se reproduira plus à l'avenir. »



Pourquoi les hommes sont-ils de toutes les couleurs ?
 
Nous avons regardé une cassette vidéo «C'est pas sorcier» qui parlait des hommes de couleurs.
Voici ce que nous avons retenu :
La mélanine, c'est ce qui fait notre couleur de peau. La peau capte les rayons solaires et forme la vitamine D.
Les noirs ont été traités en esclaves et ont été vendus jusqu'en 1794 en France et jusqu'en 1875 aux Etats-Unis.
Les hommes noirs étaient surnommés : les sauvages, les sous hommes, les êtres inférieurs.
Dans certains livres, on écrivait il y a quelques années :
- que les noirs descendaient des gorilles,
-que les blancs descendaient des chimpanzés,
- et que les jaunes descendaient des macaques.
Pourquoi les hommes sont-ils de tailles différentes ?
Des hommes noirs appelés Pygmées sont les plus petits hommes. Ils mesurent 1m20, contrairement aux Ethiopiens qui mesurent 2m40. Cette différence est due à la chaleur.
Il y a 4 groupes sanguin A,B,AB,O. Il y a quelques années encore, on ne mélangeait pas le sang de personnes qui n'avaient pas la même peau.
Quelle est notre origine ?
Le premier homme à être debout était l'australopithèque.
Nos ancêtres les plus proches sont les homo sapiens-sapiens. Ils vivaient en Afrique de l'Est, il y a 100 000 ans.
Ils sont passés d'îles en îles car l'eau a baissé à une époque de 120 m, à cause du refroidissement de la terre, ce qui leur a permis de traverser les océans.
Malgré nos différences, nos ancêtres sont les mêmes ! Il n’y a donc pas de race.
Extrait du site de l’école de Boz




Quelques slogans
 
C'est l'intolérance et pas les différences qui crée le racisme.
Le racisme, c'est être méchant,
Le racisme, c'est l'ignorance,
Le racisme, c'est se retrouver au temps de Martin Luther King,
Le racisme, c'est la guerre,
Le racisme, c'est chercher la violence,
Le racisme, c'est comme avoir peur dans le noir,
Le racisme, c'est sans pitié,
Le racisme a fait des millions de morts mais n’a jamais sauvé personne.
Le racisme, c'est la bêtise !!!
(Frederic CAZENAVE- Quebec)
 
Envoyez-nous vos idées de slogans
 
Le racisme, c'est rejeter ceux et celles qui veulent être tes amis.
(envoyé par Bernadette Martin)
Extrait du site de l’école de Boz